‹ L'Assistance par le travail en FranceChapitre 43 sur 144 · V. Gaufrès, p. 182 et suiv., Loc. cit · texte numérisé non relu

V. Gaufrès, p. 182 et suiv., Loc. cit

pour pourvoir à l'application de cette théorie, et le résultat effectif fut nul.

Dans un rapport au Conseil des Cinq-Cents, au nom du Comité de secours, en date du 43 messidor an IV, Delaporte estimait le nombre des mendiants en France à 500.000, et il proposait de faire réaliser l’Assistance par le travail, par les communes, au lieu d'en charger l'Etat. Les conclusions furent repoussées, on n’en proposa pas d’autres: la question était définitivement enterrée.

M. Gaufrès nous donne quelques indications intéressantes sur les travaux entrepris à Lyon par Couthon. Les quartiers riches de la ville ayant été condamnés à être démolis, c'était un travail tout trouvé pour les bras inoccupés.Couthon pensait confier cette tâche à environ 6.000 ouvriers de la ville, où, au besoin, des départements voisins. Il yen eut bientôt 15.000, qui coûtaient 400.000 livres par décade. Cet encombrement même sauva un grand nombre d’édifices ; car les ouvriers étaient tellement entassés dans les chantiers qu’ils ne pouvaient travailler. Cette détestable méthode eut pour une fois un bon résultat, celui d'éviter la destruction insensée des plus beaux quartiers d'une de nos pius grandes et plus florissantes cités.

Toute l’œuvre pratique de l’assistance par le travail, à la fin du xvin* siècle, se bornait donc aux ateliers de charité de Turgot et à ceux de l’Assemblée Nationale dont Larochefoucauld-Liancourt avait été le grand inspirateur. Bien qu’une certaine ana-

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logie semble les rapprocher les uns des autres au point de faire croire à la transformation d'une même institution, des différences tellement profondes les distinguent qu'il faut nettement les séparer pour attribuer à chacun d’eux les mérites ou les vices qui incombent à leur organisation. Le point fondamental qui divise ces deux sortes d'ateliers. est le principe qui a présidé à leur création. Dans les premiers, ceux de Turgot, il ne s'agissait que de porter quelques secours, dans la mesure du “possible, aux malheureux que la crise économique et sociale de cette époque privait de leur travail, leur unique gagne-pain. Si le but désiré n’était pas partout atteint, du moins un soulagement très efficace était apporté aux misères dans toutes les localités où les ateliers avaient été ouverts, et les populations se montraient reconnaissantes de ce qu'on faisait en leur faveur. Le bien était de peu d’étendue, mais il était réel.

Pour les ateliers de la Rochefoucauld, au contraire, on voulut universaliser le bien, on arriva à n’en faire aucun, et même, dans un certain sens, à occasionner beaucoup de mal. Emporté par une philanthropie aveugle, on promettait au peuple de lui assurer l'existence, quand on était incapable de réaliser un si beau rêve. Le réveil devait être terrible, puisque non seulement le but auquel on s'était flatté d'arriver n’était pas atteint, mais qu'après la tentative la misère était plus affreuse qu'auparavant. Si, à diverses reprises, l’auteur des Rapports du Comité de mendicité restreint le sens qu'on aurait pu donner au droit au travail, en montrant les dangers inévi-

tables de la subrogation de la prévoyance de l’Etat à celle de chacun des individus, ces prudentes réserves, étouffées par les belles promesses des rhéteurs, ne parvenaient pas jusqu’au peuple, (était le droit à l'existence, manifesté par le droit d’entrer aux ateliers, qui semblait, et était en réalité, le fondement de toute l’œuvre d'assistance du Comité de mendicité. Il vaut mieux ne pas faire de promesses que d’en faire et de ne pas les tenir. Et quand il s’agit d’une question aussi essentielle que celle de l’existence, il est compréhensible qu’une si amère et si profonde désillusion porte les foules aux pires excès contre ceux qui sont au pouvoir et qui n’ont pu tenir leurs prestigieuses promesses. C’est ce que disait fort bien M. Ed. Laboulaye : — « Rien n’est plus aisé que « d’égarer ceux qui souffrent en leur promettant des « réformes chimériques ; mais quand on a ameuté « contre un gouvernement ou contre une société la « faim, la haine et l'envie, quelle plaie a-t-on « guérie, quelle misère a-t-on soulagée ? C’est par « de nouvelles souffrances que le peuple expie ses « erreurs, {oujours dupe et toujours victime ».

En dehors de cette différence fondamentale dans les principes qui avaient présidé à la création dés - ateliers de Turgot et de ceux de la Rochefoucauld, des circonstances de faits, de lieux, de personnes, accentuèrent les différences de ces deuxinstitutions et expliquèrent le succès de l’un et l'échec de l’autre. Nous en avons déjà parlé ailleurs, bornons-nous à rappeler quelques-uns des faits les plus importants : ‘difficulté plus grande pour organiser les ateliers urbains, que ceux de la campagne, tant à cause du

personnel employé que des travaux à fournir, manque de direction, de surveillance, indiscipline des subordonnés, incompétence de ceux qui commandent, instabilité des unités de groupement, origine etcaractères divers de ceux que l’on incorpore ensemble, etc.

Toutes ces difficultés, aggravées par des fautes insensées,avaient amené le discréditet,bientôtaprès, la suppression de ces institutions, malgréles réclamations réitérées des ouvriers. Les fautes n'avaient pas été commises par des honnêtes citoyens sans travail, mais ce furent eux qui en pâtirent. Avant la Révolution, il y avait un assez bon nombre d'ateliers de charité : après l’échec des ateliers de secours, il n'y eut plus pour eux aucune assistance par le travail.

Une vérité se dégage de cette malheureuse expérience, vérité qu’on ne saurait troprépéter. Les institutions les meilleures peuvent avoir les plus désastreuses-conséquences, quand leur fonctionnement repose sur des principes dictés par l'idéologie ou n’a pas été progressivement organisé d’une façon pratique et sage. Si une expérience insuffisamment mürie, inconsidérément tentée, organisée d’après des notions uniquement théoriques, n’aboutit pas à l’heureux résultat qu’on se croyait en droit d’espérer, elle est déclarée radicalement mauvaise et rejetée de la pratique pour de bien longues années. Le fait d’avoir voulu aller trop vite a empêché de réaliser nombre d'améliorations désirables. L’échec des ateliers de secours, échec dû à la facon détestable dont ils ont été organisés, a retardé de bien des années l'essai de réalisalion pratique de ce mode d'assistance si utile par lui-même. L'expérience de

1791 ne servit malheureusement pas aux théoriciens de 1848, qui, partis de principes analogues, tombèrent exactement dans les mêmes fautes et aboutirent à d'aussi déplorables résullats.Il est certain que si les hommes chargés d'organiser les ateliers de la Révolution de Février 1848 avaient étudié sérieusement l'expérience de leurs devanciers,sans préjugeren rien du succès final de l’entreprise, un grand nombre de fautes et de souffrances auraient pu être évitées, et quelques sanglantes émeutes ne se seraient pas produites. Une économie des deniers du pays,de souffrances et de sang du peuple eût bien valu une pareille étude.

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