‹ L'Assistance par le travail en FranceChapitre 59 sur 144 · LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ · texte numérisé non relu

LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ

« Le gouvernement provisoire de la République française s’engage à garantir l'existence de l’ouvrier par le travail.

« 1l s'engage à garantir du travail à tous les ciloyens.

« Il reconnaît que les ouvriers doivent s’associer entre eux pour jouir du bénéfice légitime de leur travail.

« Le gouvernement provisoire rend aux ouvriers auxquels il appartient le million qui va échoir de la

liste civile ».

Le peuple pouvait donc se figurer à bon droit que le gouvernement était entré dans les vues de Louis Blanc, le protaganiste du droit au travail, et cette croyance devait être corroborée par le fait de sa présence dans le gouvernement provisoire.

Pour tout esprit simpliste il devait évidemment en être ainsi. Mais les révolutions démocratiques cachent malheureusement souvent de nombreuses compromissions ; et la série des événements qui allaient se dérouler devaient montrer combien étaient profondes les divergences d'opinions qui séparaient les membres du nouveau gouvernement, combien ceux qui avaient pu s'entendre pour démo-

lir étaient loin d’être d'accord quand il s'agissait de reconstruire.

La façon dont fut rédigé ce décret est un de ces détails typiques qui montrent combien l'union était factice entre des éléments si divers.

Le peuple étant venu réclamer du gouvernement l'exécution des promesses de la Révolution, un groupe entre dans la salle des délibérations, accompagné de citoyens armés de fusils. En termes énergiques il exigé, au nom du peuple, que le gouvernement reconnaisse immédiatement le droit au travail. Lamartine, répondant avec autant de hauteur que les autres avaient mis de violence dans leurs discours, commence par s’emporter et déclare que Jamais il ne donnera son consentement à une mesure aussi impraticable, aussi dangereuse. Bientôt il se radoucit : il met la main pour mieux fixer son attention sur le bras de l’ouvrier qui lui parlait, il entreprend avec tant de chaleur et de conviction de l’amener à son sentiment, il expose avec tant de netteté Je danger de pareilles mesures, qu'il en arrive à ses fins.

L'ouvrier ému, troublé se retourne vers ses camarades indécis comme lui. Ils finissent par consentir à différer la demande de reconnaissance du droit au travail. Pendant ce temps Louis Blanc, Flocon, Ledru-Rollin se sont retirés dans l’embrasure d’une fenêtre. Ils causent ensemble. Puis rejoignant les autres membres du gouvernement et les délégués, ils donnent lecture du décret qu'ils venaient d'élaborer et qui accordait le droit au travail. Tout ce que Lamartine avait eu tant de peine

à édifier s’écroulait à ce moment (1). Le lendemain son nom n’en figurait pas moins au bas du décret, avec ceux de Marie, de Marrat et de tant d’autres qui s'étaient toujours montrés si hostiles à toutes les mesures socialistes.

On avait eu peur de Louis Blanc, de l'influence qu'il exerçait sur le peuple ; on lui céda, cette fois du moins, car le nouveau gouvernement ne se sentait pas encore solidement établi pour lui résister. Les modérés ne devaient pas tarder à prendre leur revanche.

Un autre exemple, non moins frappant, de la façon dont les idées des membres du gouvernement provisoire étaient opposées, nous est fourni par la circulaire suivante, envoyée aux commissaires dans les départements (15 avril). Le ministre de l’intérieur, Ledru-Rollin disait, au sujet des élections qui devaient avoir lieu.

«.…. Les élections, si elles ne font pas Poe la vérité socialiste, si elles sont l'expression des intérêts d’une caste, arrachée à la confiante loyauté du peuple, les élections qui devraient être le salut de la République seront sa perte, il n’en faut pas douter. Il n’y a alors qu'une voie de salut pour le peuple qui a fait les barricades ; ce serait de manifester une seconde fois sa volonté, et d’ajourner les décisions d’une fausse représentation nationale.

« Ce remède extrème, déplorable, la France voudra-t-elle forcer Paris d’y recourir ? » (2)

4. V. Daniel Stern, Histoire de la Révolution de 1848. Paris 1848, 3 vol. tome II, p. 5.

Page 1