Bulletin dela République
Bien que ce bulletin ait été désavoué par Ledru- Rollin, 1l n’en restait pas moins qu'il avait été expédié dans toute la France, et vivement commenté, et que cet exermple venant d’en haut avait porté ses fruits en encourageant de tous côtés la révolte.
Il est intéressant de rapprocher de cette circulaire le passage d’un discours de Louis Blanc à la Commission des travailleurs au Luxembourg. Il s’exprimait en ces termes ; « Nous parlons d’avoir, de former une assemblée de députés ; vous êtes l’assemblée des députés du peuple, et que l’Assemblée nationale s’installe ou non, celle-ci, j’en ai la confiance ne périra pas. » L’analogie de pensée entre ces deux documents est frappante et bien faite pour expliquer les violentes manifestations et les émeutes qui eurent lieu contre l’Assemblée aux mois d’avril, mai et Juin.
Le rapport de la commission d'enquête contient aussi d’intéressantes révélations sur la propagande organisée secrètement par des personnalités du pouvoir « Nous avons constaté aussi, pouvait-on y lire, l’action moins publique, mais plus irrégulière encore, d’un grand nombre d'agents envoyés dans toute la France au nom des clubs les plus dangereux de la capitale, avec une solde prélevée sur les fonds secrets du ministère de l’intérieur ».
[l avait fallu une coalition de tous les républicains pour renverser Louis-Philippe. Une fois qu'ils furent arrivés au pouvoir des socialistes comme Louis Blanc et Albert, des républicains « rouges » comme Flocon et Ledru-Rollin, et des républicains modérés
comme Marie, Arago et Lamartine ne purent s’entendre pour arrêter une ligne de conduite commune. Les socialistes ayant joué un rôle prépondérant dans les journées de Février, on futobligé deleur céder une part du gouvernement; mais les modérés, s'appuyant principalement sur la province et plus tard sur l’Assemblée nationale, cherchèrent par tous les moyens en leur pouvoir à réduire le nombre des mesures socialistes. Quand ils étaient forcés de les décréter, ils t{âchaient de les utiliser de telle sorte qu’elles servissent d'arguments de « fait » contre tous arguments de la « théorie » socialiste. La mauvaise volonté que rencontrèrent partout les organisateurs des ateliers nationaux n'avait pas d’autre cause.
Les modérés avaient été battus dans la question du droit au travail, les socialistes devaient être défaits à leur tour dans la question du ministère du progrès. Une manifestation populaire vint, le 28 février, réclamer du gouvernement la création d’un ministère du progrès dont Louis Blanc soutenait énergiquement la nécessité. Cette fois les « Rouges » se montrèrent irréductibles et ne voulurent point accéder à ces nouvelles exigences : la balance pencha dès lors du côté des modérés. Louis Blanc sentait bien que la création du nouveau ministère était le seul moyen pour lui de faire passer dans l'application, les mesures qu'il avait tant de fois réclamées dans ses discours ; aussi, après avoir vainement insisté, il déclara qu'il se retirait.
Ce pouvait être une nouvelle révolution pour le lendemain, et le sang allait de nouveau couler,
Gent mille hommes étaient prêts à marcher contre le gouvernement sur un mot de Louis Blanc. La situation était critique. Grâce à l'intervention de Garnier Pagès et d’Arago de nouvelles et graves complications furent évitées. Le premier proposa une mesure de conciliation consistant dans la création d'une commission de travailleurs, chargée, sous la direction de Louis Blanc, de préparer les nouvelles lois sociales qu’allait voter le Parlement. Louis Blanc refusait énergiquement de souscrire à une mesure de cette sorle qui lui retirerait toute espèce de moyens d'action, pour l'application des revendications socialistes.
Il fallut tout l’ascendant qu’Arago avait sur lui, toute la douceur et l’affection dont il fit preuve à son égard, pour l’amener à renoncer à ses exigeances, et surtout à conseiller lui-même au peuple, (car seul il pouvait le faire avec succès) de se contenter d’une pareille solution. Il tint pourtant sa promesse, mais c'était une capitulation dont il ne put jamais se relever. Eliminé peu après du gouvernement, relégué à la commission du Luxembourg où il n'avait d'autre moyen d'action que l'influence de sa parole sur son auditoire, traqué de tous les côtés, voyant ses doctrines faussées par ses adversaires pour les mieux démolir, Louis Blanc allait devenir le bouc émissaire chargé de tous les échecs qu'essuya le nouveau gouvernement. La plus importante des responsabilités qu’on lui fit encourir fut celle des ateliers nationaux.
Pourtant, quoiqu’on en ait dit, leur création ne fut en rien son œuvre, et jamais il ne participa à
leur organisation. Ils furent plutôt créés contre lui et contre ses doctrines, que pour réaliser son rêve d'application du droit au travail et d'organisation du travail. On n’en peut plus douter, quand on étudie de près la création et le fonctionnement de ces ateliers.
Le lendemain du jour où avait paru au Moniteur l'engagement pris par le gouvernement de « garantir du travail à tous les citoyens », figurait à la même place un décret conçu en ces termes.
« Le gouvernement provisoire décide l’établissement immédiat d'ateliers nationaux.
« Le ministre des travaux publics est chargé de l’exécution du présent décret. » (1)
On pouvait supposer que ce décret réalisait la promesse de la veille, car on devait évidemment s'attendre à voir appliquer le droit au travail. L'illusion se prolongea pourtant encore, quand, le jour suivant, parut une proclamation du ministre des travaux publics annonçant aux ouvriers que tous les travaux qui avaient été suspendus par la Révolution, allaient être repris, que de nouveaux chantiers seraient ouverts et il ajoutait : « Tous les ouvriers qui voudront y prendre part devront s’adresser à l’une des mairies qui recevront leur demande et les dirigeront sans retard sur les chantiers (2) ». |