INTRODUCTION
Le département de l'Aude, notre petite patrie, est fier à juste titre de son chef-lieu, l'antique ville de Carcassonne, célèbre durant tout le moyen âge et qui encore aujourd’hui attire de nombreux touristes avides de contempler la majesté de ses vieux remparts, l’une des principales curiosités archéologiques de la France. Si ces vieilles tours qui ont résisté aux siècles sont encore là pour nous montrer l’importance qu'a eu cetle ville au moyen âge, d’autres monuments qui pourraient nous instruire sur son degré de civilisation ont malheureusement disparu. Parmi, eux nous déplorons la perte de ses nombreux hôpitaux qui ont prospéré à l’ombre de ses remparts, et qui s’ils étaient encore debout, attesteraient à tous que la charité et les œuvres de solidarité sociale ont toujours été en honneur dans cette partie du Lan-
guedoc.
Aussi comme nous nous sommes toujours intéressés à l’histoire de Carcassonne, nous avons songé dernièrement en parcourant les salles de son Hôtel- Dieu, à faire l'étude des anciens établissements qui l'ont précédé afin de montrer l'importance qu'ils ont eu dans le passé de cette ville.
Nous avons fait part de notre projet au dfrecient de l’Hôtel-Dieu et celui-ci s’est empressé de mettre à notre disposition les documents qu’il possédait; qu’il nous soit permis ici de lui adresser tous nos remerciements. Ces documents joints à tous les renseignements que nous avons pu trouver à la bibliothèque municipale, aux archives départementales de l’Aude, aux archives de la Ville de Paris et à la Bibliothèque Nationale, nous ont permis de mettre au jour ce modeste travail.
L'histoire des anciens ‘établissements charitables de Carcassonne est restée confuse jusqu’à ce jour, et les divers historiens du Languedoc qui lui ont consacré dans leur ouvrage un petit chapitre, ne sont d'accord ni sur le nombre, ni sur l’emplacement, ni sur l'époque de fondation de la plupart de ces hôpitaux. A.
C’est ainsi par exemple que Fédié (1) dont l'histoire de Carcassonne Ville-Basse et Cité date à peine de 1386, signale seulement comme établissements charitables ayant précédé la construction de.
1. L. Fédié, Histoire de Carcassonne. Ville-Basse et Cité, imprimerie Pomnies, Carcassonne,
l'Hôpital-Général : Notre-Dame du bout du pont, Saint-Nicolas, Sainte-Croix, Saint-Jacques et un h6pital de la Charité qu'il paraît confondre d’ailleurs avec les anciens bureaux de Charité dont parle Viguerie dans les Annäles du Diocèse de Carcassonne (1). Il passe sous silence trois établissements importants : l'hôpital Saint-Eloi, l'hôpital des Pauvres et lamaladrerie de la Madeleine.
Un autre auteur, le baron Trouvé, dans son ouvrage sur le département de l’Aude (2) cite bien l'hôpital des Pauvres, mais il ignore l'existence de la Maladrerie et de l'hôpital Saint-Eloi. Il est même persuadé qu'il n’y a jamais eu d'hôpital dans la vieille ville : « Il ne paraît pas, dit-il, que la Cité de Carcassonne ait jamais eu d’hospices établis dans sa juridiction ancienne.»
Enfin Devic et Vaissette (3), dans un ouvrage très documenté mais fort ancien sur le Languedoc, ne donnent que quelques renseignements imprécis sur la plupart de ces hôpitaux.
De tous les historiens que nous avons consultés, Cros-Mayrevieille est le seul qui dans son opuscule sur l’Assistance publique à Carcassonne au
1. Viguerie, Annales ou Histoire ecclésiastique et civile de la ville et du diocèse de Carcassonne, 1805. Bibliothèque de Carcassonne.
2. Baron Trouvé, Description générale et statistique du département de l'Aude, chez Firmin Didot, Paris 1818.
3. Devic et Vaissette. Histoire générale de Languedoc, édition Privat, Toulouse, 1874-1892.
X VIIE siècle (1), nous ait donné une liste à peu près exacte des anciens asiles ; on ne peut noter dans son ouvrage que l’oubli d’une toute petite maison, l'h6pital de la Conception de la Vierge. Malheureusement l’opuscule de Cros-Mayrevieille très intéressant quoique succint, ne nous donne aucun détail sur les anciens établissements dont nous venons de parler puisqu'il ne s'occupe que de la Charité au xvine siècle. | 3 |
Aucun historien n’ayant jusqu’à ce | jour fait une étude spéciale de l’Assistance publique à Carcassonne dans ces temps anciens, il nous a paru inté-. ressant de l’entreprendre, Nous allons donc essayer de retrouver l’histoire de ces maisons de Charité dans la période la moins connue, c’est-à-dire depuis les origines jusqu’au commencement du xvime siècle, époque où.se construisit l’'Hôtel-Dieu actuel ; nous montrerons quelle fut leur importance dans une : ville qui comptait environ 2.120 feux au début du x1ve siècle et 2.920 ou 15.204 habitants au xvni siècle; nous rechercherons quel fut leur fonctionnement et nous verrons quels soins elles distribuaient aux malades, à cette époque où les guerres, la famine et les
épidémies ont si souvent tee l'ancien diocèse de Carcassonne.
1. L'Assistance Publique à Carcassonne au XVIII siècle et les mémoires de l intendant de Ballainvilliers, chez Roudière, Carcas-
sonne. L'édition est épuisée, il en existe un exemplaire à la bibliothèque de la ville de Carcassonne.
PREMIERS ÉTABLISSEMENTS CHARITABLES HOPITAL SAINT-ÉLOI HOPITAL DES PAUVRES
L'origine de la Cité de Carcassonne se perd dans la nuit des temps et les historiens du Languedoc dans leurs laborieuses recherches n’ont pu découvrir la véritable époque de sa fondation. Du temps de César elle était déjà considérable et sa prospérité ne cessa d'augmenter dans la suite. Erigée en épiscopat en 589, il est probable que les évêques la dotèrent de bonne heure d’un asile pour les pauvres. Nous n'avons cependant découvert aucun renseignement, ni dans les historiens, ni dans les archives de la Ville ou de l'hôpital sur la fondation du premier hospice et c'est seulement en 1269 que nous trouvons un document énumérant les hôpitaux des deux villes : « D. Decanus Carcassonæ providit hospitalibus Carcassonæ tam in Civitate et in burgo quam extra. Et primo : Hospitali B. Mariæ Magdalenæ, seu leprosorum, extra Civitatem et Burgum existent et debent succedere infirmis. Item Hospitalibus quæ sunt prope Sanctum Vincentium in burgo de guberna-
tore et magistro que pauperes bene et dubito gubernet» (1).
Donc, d’après ce manuscrit, il existait en 1269 trois hôpitaux : un hôpital consacré à Saint-Eloi situé dans la cité, un hôpital dans le bourg près de Saint- Vincent, et une maladrerie pour les lépreux.
Quelle est la plus aucienne de ces maisons ? C’est sans nul doute celle de la Cité, résidence de l’évêque et du Chapitre cathédral. |
L'hôpital Saint-Eloi a laissé peu de traces dans l’histoire de Carcassonne; Devic et Vaissette et après eux Cros-Mayrevieille sont les seuls qui en fassent mention. Avec Cros-Mayrevieille, nous pensons qu'il était sous la dépendance du Chapitre cathédral de Saint-Nazaire qui probablement en nommait le recteur. Situé dans l’intérieur de l’enceinte fortifiée, non loin sans doute de la cathédrale ou de la demeure de l’évêque, il est peu probable qu'il offrit un gîte aux mendiants passagers ; il devait être plutôt destiné aux pauvres de la ville. Soignail-il les malades ? Recueillait-il les enfants trouvés ? Autant de questions auquelles il serait imprudent de vouloir répondre ; tout au plus, peut-on présumer qu'il faisait des distributions de pain conformément aux prescriptions des conciles qui recommandaient aux ecclésiastiques de réserver aux pauvres une partie des offrandes qu’ils recevaient de la piété des fidèles. Il :
1. Registre manuscrit. Archives du Chapitre cathédral Carcassonne.
disparut sans laisser de traces,remplacé par des établissements plus récents construits dans la nouvelle ville.
La plus ancienne de ces maisons est l'Hôpital des Paupres. Situé d’abord sur la grand’route de Toulouse à Narbonne, au pied de la Cité, l’ancien asile des-pauvres était un refuge tout désigné pour les mendiants, qui passaient devant sa porte. Il existait en 1240 et fut démoli en même temps que les faubourgs pendant les guerres entre les partisans de Trencavel et les troupes du roi de France. Saint Louis le fit reconstruire dans le bourg neuf qui venait d’être créé (1245) et ordonna au sénéchal P. de Autolio de « restituer à l'hôpital des pauvres des faubourgs de Carcassonne le quart d'un clibanum (four) | qu’il possédait hors de la porte du Salin dans l’ancien bourg de Carcassonne, de lui faire rendre sur estimation le prix des pierres des anciennes constructions, s’il est vrai qu'elles aient été employées aux nouvelles fortifications de la Cité, et d'abandonner à cet hôpital son ancien emplacement pour servir à la culture ». Enfin le roi accorda « exemption de péage dans toute la $énéchaussée à deux bêtes de somme servant au transport des marchandises utiles à la maison » (1).
D’après ce qui précède il était donc restitué à l'hôpital le quart d’un four, or ce four était le même
1. Mahul, Cartulaire et Archives des communes de l'Ancien diocèse de Carcassonne, chez Didron libraire, Paris, t, VI, p.485. L'Acte d’exécuiion est daté de mai 1257.
Ch. Boyer ., : 2
que celui du Chapitre de Saint-Nazäire ; nous sommes donc amenés à penser que c'était le Chapitre de la cathédrale qui avait fondé cet hôpital ; à la même époque ce dernier possédait d’ailleurs une aumônerie peu importante. |
L'hôpital dés Pauvres fut donc reconstruit dans la nouvelle ville qui venait de remplacer les deux faubourgs de Saint-Vincent et de Graveillant incendiés à peu près.en entier. Il fut placé près de la nouvelle église de Saint- Vincent et c’est là qué nous le trouvons en 1269 comme l'indique le document cité plus haut : « hospitalibus qauæ sunt prope Sanctum- Vincentium ».
Conformément aux décisions des Conciles, Saint Louis l’exempta de diverses charges : les deux bêtes de somme qu’il possédait furent autorisées à ne payer aucun péage. Cépendant il possédait peu de revenus et vivait surtoul du produit des quêtes ; aussi én 1565, l'hôpital dans une situation financière probablement difficile, réclama une subvention : « les administrateurs de l'hôpital délibèrent et prétendent que les évêques étaient tenus d’aumôner les pauvres (1) ». |
Nous voyons encore dans le même historien que son administration était confiée à un grand nombre de pérsonnes, puisqu’en 1599 « l’évêque, le Chapitre, le juge mage, les consuls et autres habitans notables : sont obligez de se trouver aux assemblées pour y