MAISON DE CHARENTON
Un autre établissement beaucoup plus important, appartenant aux religieux delà Charité, était celui de Gharenton-Saint- Maurice, qui présentait à la fois le cai-actère d'hôpital et celui de pensionnat. On fait remonter la création de l'hôpital au 12 septembre i64i. Sébastien Le Blanc y fonda 7 lits, dont le nombre s'accrut et fut successivement porté à 1 6; les malades y recevaient les mêmes soins que ceux de l'hôpital de la Charité de Paris (^\ mais la maison de Charenton était surtout connue comme asile destiné aux malheureux que leur état de démence, de fureur ou d'imbécillité obligeait de séquestrer de la société. Il y avait pour cet objet un pensionnat qui se divisait en deux parties, la première formant la maison conventuelle avec un bâtiment adjacent occupé par des personnes libres et détenues en vertu d'ordres du Roi; ce bâtiment contenait 67 chambres. La seconde partie, appelée la maison fermée, se composait de 76 chambres, la plupart occupées par des fous, des maniaques, des visionnaires, des imbéciles, des épileptiques et individus détenus à titre correctionnel ou par commutation de peine ; indépendamment de ces 76 chambres, il y avait 8 galeries, comprenant 3 grandes salles, une infirmerie, salle de bains et
^'^ Cf. lo toiiio V' (le notre recueil, n" ilib.
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autres annexes. Tous ces aliénés, qui payaient des pensions parfois très élevées, dont la moindre était de 600 livres, étaient soignés et surveillés par les religieux , que secondaient 5 2 domestiques, et l'on cherchait par tous les moyens à procurer quelques adoucissements à leur captivité. D'après un état envoyé à l'Assemblée nationale, le 12 janvier 1790, par le prieur de Charenton, frère Eusèbe Boyer^^^, le nombre des pensionnaires s'élevait à 96, y compris li détenus libres. Dans la lettre qui accompagnait cet envoi, le prieur ajoutait qu'il n'avait pas indiqué sm' cet état les motifs de la détention du marquis de Sade, transféré de la Bastille à Charenton le 3 juillet 1789, motifs trop connus de tous, et suppliait l'Assemblée de le débarrasser d'un pareil sujet, ou tout au moins de l'autoriser à renfermer ce triste personnage, pour mettre la maison à l'abri des malheurs dont elle semblait menacée. De tout temps, l'autorité se préoccupa de la situation des aliénés de Charenton; le 16 septembre 1789, les commissaires du Parlement s'y transportèrent et se firent représenter les registres de la maison, avec les ordonnances, sentences et jugements en vertu desquels les personnes détenues avaient été enfermées, et après cet examen, demandèrent à chacun de ces individus s'ils n'avaient point de plaintes à faire; tous répondirent qu'ils se louaient beaucoup des attentions que les frères avaient pour eux. En sortant, les commissaires entrèrent à la boulangerie et goûtèrent le pain qu'ils trouvèrent de bonne qualité, puis se retirèrent en exhortant les religieux à continuer les soins dévoués qu'ils donnaient à leurs pensionnaires^-^. Le principal objet de cette visite était de s'assurer qu'il n'y avait point de séquestrations arbitraires, car l'enquête ne portait pour ainsi dire pas sur le régime delà maison. Vers la fm de l'année 1790, le Comité des lettres de cachet, qui était chargé de l'exécution des décrets de
'"' Cf. le n" 1 4 1 (lu Umw l" de notre '"' Cf. le u" 1 3(j du loiiie I" de aolre
recueil. recueil.
c L'ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS.
l'Assemblée nationale concernant les personnes renfermées en vertu ilordres arbitraires, reçut des plaintes très graves au sujet du traitement que subissaient, d'après la rumeur populaire, les pensionnaires de la maison de Gbarenton. On prétendait qu'il y existait des cachots insalubres, malpropres et affreux, à plus de cinquante pieds plus bas que le sol, que plusieurs aliénés s'y trouvaient détenus sous des noms supposés et manquaient souvent du nécessaire. On citait entre autres un gentilhomme béarnais, prisonnier depuis vingt-sept ans, un honnête agriculteur des environs de Périgueux, un conseiller de lélection de Joigny, un officier d'infanterie de Normandie, un négociant savoyard, un notaire de Paris, un capitaine de cavalerie, un perruquier, un oftîcier de la maison du Roi, qui étaient connus sons les noms de Versailles, Alarly, Madrid, Falaise, Cambrai et autres noms qu'on ne voyait point figurer dans f état envoyé par le supérieur de la maison. Ce qui avait peut-être contribué à accréditer ce bruit de fexistence de cachots, c'est que la maison de Charenton possédait quatre nefs de caves, bâties à cent pieds au-dessous du sol, et éclairées par des lanternes en forme de puits; chacune de ces caves avait 7/1 toises de long, i/i pieds de large et 12 de haut; elles pouvaient contenir 1,5 00 muids de vin.
En raison de ces plaintes, le Comité des lettres de cachet chargea les officiers municipaux de Paris de faire, prudemment et sans éclat, la visite des prisons et des prisonniers de cette maison ^^), de s'informer scrupuleusement de la manière dont ces infortunés étaient traités et den dresser procès-verbal. La Municipalité parisienne délégua trois de ses membres, MM. Etienne Leroux, Mangis et Piegnault, qui se transportèrent à f improviste à Charenton et procédèrent à une inspection minutieuse de cette maison. Le résultat de leur visite est consigné dans un procès-verbal qui fut rédigé par fun des
' Cf. les n"* 1^8 et 1/19 du tome I" de notre recueil.
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commissaires^'^ le doclciir Regiianlt, et qui constitue un document extrêmement curieux. Ce rapport est divisé en trois parties qui concernent : i'' l'état des lieux, 2° l'état des personnes, 3° le régime de la maison. M. Regnault considérait le site au milieu duquel se trouve l'établissement de Gharenton comme l'un des plus salubres et des plus convenables pour des esprits malades; il examinait avec soin la situation des aliénés dans la maison libre et dans la maison fermée. Celle-ci renfermait tous ceux dont la folie pouvait être dangereuse; dans les moments de crise, cbaque maniaque devait forcément être séparé de tous les autres, d'où la nécessité de le tenir enfermé dans des chambres à verrous et à grilles, peu attrayantes, à la vérité, mais qui n'étaient nullement des cachots; ces malheureux en démence s'y trouvaient dans les meilleures conditions possibles, très proprement tenus, avaient même du linge très blanc, sauf ceux qui ne voulaient supporter ni chemises, ni draps. L'un de ces aliénés, le sieur Delaroche, qu'on disait enfermé dans un cachot et qu'on représentait comme jouissant de toutes ses facultés et comme victime de la rapacité d'un tuteur, occupait un fort bel appartement dans la maison libre, avec deux domestiques pour le surveiller, mais il divaguait parfaitement et se trouvait hors d'état de rentrer dans la société. On parlait également d'un prêtre à la cervelle détraquée, l'abbé Molle, qui, à ce qu'on prétendait, était enfermé depuis dix-neuf ans sous prétexte d'athéisme; mais le pauvre homme avait, suivant l'expression de M. Regnault, voulu sonder l'abîme des connaissances humaines et s'y était perdu, sa raison avait définitivement sombré, aussi l'affaiblissement de son intelhgence ne permettait point de déférer à son désir et de le transférer dans la maison libre, dont il eût bientôt franchi les miirs. L'état des personnes indique, sous forme de tableau, les noms des familles, noms de maison, prénoms et âges de 89 détenus, la situation de leurs facultés
^'' Cf. le n" i5o du tome I" de notre recueil.
intellectuelles, le relevé des ordres de détention et sentences d'interdiction, ainsi que la désignation de ceux qui payaient leur pension. Sur ces 89 individus, U n'étaient nullement aliénés et restaient de leur plein gré dans la maison; un autre, condamné à mort, subissait sa détention par suite de commutation de peine; un autre, accusé de faux, avait été transféré de la Bastille à Gharenton en 1788; un autre, religieux lyonnais, devait résider d'office dans une communauté à lui désignée. Le docteur Regnault, dans son rapport, loue sans réserve le régime de la maison; la nourriture y était saine et variée, souvent même on consultait les goûts des malades; les religieux, sans se rebuter jamais, prodiguaient aux malheureux confiés à leur sollicitude les soins les plus affectueux et parfois étaient victimes de leur dévouement; en un mot rien n'était négligé pour adoucir le sort des pauvres aliénés. Le rapporteur du Conseil municipal allait plus loin, il proposait d'entrer dans une voie nouvelle et de faire servir la maison de Gharenton à f étude des maladies mentales, et il entrevoyait, dans un avenir peu éloigné, la guérison de ces terribles affections que l'on considérait jus([iralors comme incurables.
G'est à M™° Necker que l'on est redevable de cet hôpital qui fut établi en 1778, rue de Sèvres, dans l'ancien couvent de Notre-Dame-de-Liesse, et spécialement destiné aux malades indigents des paroisses de Saint-Sulpice et du Gros-Gaillou, sur un billet d'admission délivré par leurs curés. Get établissement pouvait recevoir 120 malades dans deux salles parfaitement aménagées au rez-de-chaussée et au premier étage : celle du rez-de-chaussée pour les hommes et celle du premier étage pour les femmes; chaque malade couchait seul dans un lit large de trois pieds et demi et séparé du voisin par un espace de trois pieds. L'aération de ces salles était très bien entendue,
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la propreté irréprochable et la tranquillité absolue; tout, en un mot, témoignait d'une bonne administration, d'une exacte discipline et d'une attention particulière, jusque dans les moindres détails; c'est ainsi que, pour éviter toutes chances d'erreur, une pancarte au pied du lit de chaque malade indiquait le régime qu'il avait à suivre. Il entrait en moyenne 1,900 malades par année; un médecin, un chirurgien-major et un élève étaient attachés à la maison; le médecin dressait chaque mois une statistique des maladies dont étaient atteints ceux qui décédaient dans l'hôpital; il en résulte que, de 1779 à 1788, 9,9^1 malades avaient été admis et i,Ao9 étaient morts. Les commissaires du Comité de mendicité trouvèrent cette mortalité excessive, eu égard aux soins que recevaient les malades, et crurent devoir l'attribuer à l'exiguïté des locaux et au nombre trop considérable de lits du nouv^el hospice, mais, tout en faisant cette réflexion, ils ajoutèrent que, tel qu'il était, on pouvait le regarder comme l'un des hôpitauij les mieux ordonnés de Paris, un établissement précieux et digne de la plus grande faveur (^).
HOSPICE SAIM-JACQLES-DU-HAUT-PAS.
Dans le haut du faubourg Saint-Jacques, en face de l'Observatoire, se ti'ouve l'hospice Saint-.ïacques-du-naut-Pas, (aujourd'hui hôpital Cochin), dû au zèle charitable du curé de cette paroisse, Jean-Denis Cochin, qui, en 1780, acheta quatre maisons, sur l'emplacement desquelles il fit édifier, d'après les dessins de M. Vieilli, architecte, un hôpital pour les pauvres malades et vieillards de sa paroisse, qui, jusqu'à ce moment, étaient obligés de se faire transporter à THôtel-Dieu. Cet hospice fut achevé en avril 1782 et coûta 180,000 livres; il comportait deux salles au rez-de-chaussée, l'une de 18 lits pour les hommes, l'autre de 20 lits pour les femmes. L'étage supérieur
"' Cf. les états mensuels de recettes et de'penses de Thospice Saint-Sulpicepour l'année 1789 (tome I" de notre recueil, n° i55).
civ L'ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS.
était consacré à des pensionnaires âgés et infirmes, au nombre de 20 à 95, qui, moyennant /i5o ou 5oo livres par année, se procuraient une retraite commode et peu dispendieuse. A partir du i"août 1782, les malades de la paroisse de Saint-Jacquesdu-Haut-Pas, à l'exception des scorbutiques, des blessés et des femmes en couche, furent admis et traités dans cet hôpital. Le curé Cochin décéda le 3 juin 1788, chargeant son frère Claude-Denis, payeur des rentes et administrateur de l'Hôpital- Général, d'obtenir des lettres patentes qui assureraient la perpétuité de son œuvre. Les lettres en question, datées de mai 1790, confièrent l'administration de l'hospice au curé de Saint- Jacques-du-Haut-Pas, aux marguilliers en charge, assistés de deux anciens marguilliers et de cinq notables paroissiens, qui étaient, à ce moment, le président Gilbert de Voisins, M. Colette, greffier au Grenier à sel, M. Courtin, administrateur de l'Hôpital-Général, M. Levé, ancien échevin, et M. Leroy, ancien négociant ('). Huit sœurs de charité de la congrégation de Sainl- Vincent-de-Paul étaient attachées à cet liospice; elles visitaient, en outre, les autres malades et instruisaient les jeunes filles de la paroisse.
De 1783 à 1790, le nombre des malades admis et traités gratuitement fut de 928, indépendamment de 186 payants; dans le même espace de temps, l'hospice reçut 177 pensionnaires. La mortalité observée atteignit le chiffre de 280 personnes, mais il est à remarquer que la plupart des malades avaient dépassé l'âge de 60 ans. En 1790, la situation de cet établissement charitable était des plus prospères, il s'était libéré des /i5,ooo livres qu'il devait au moment de la mort de M. Cochin et jouissait en outre d'un revenu de io,5oo livres. Les commissaires du Comité de mendicité le visitèrent avec le plus vif intérêt et jugèrent qu'en perfectionnant quelques détails il ne laisserait rien à désirer.
'*' Cf. le n° i65 du tome I" de notre recueil.
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HOSPICE SAIINT-MERRY.
L'hospice Saint-Jacques-du-Haiit-Pas n'était pas le seul spécialement aiïecté aux malades d'une paroisse; plusieurs autres paroisses de la capitale av;>ieiit été dotées d'établissements analogues. L'hospice Saint -Merry, ouvert le i5 décembre 1783, par les soins de M. Viennet, curé de l'église de ce nom, occupait un bâtiment de quatre étages dans le cloître, près de la rue Brisemiche; au premier étage se trouvaient 6 lits pour les hommes; au second, 5 lits pour les femmes, au troisième, a places pour des pauvres honteux, et enfin 2 au quatrième pour le traitement des affections contagieuses. Les soins y étaient donnés par huit sœurs de Saint- Vincent-de- Paul, qui s'occupaient également des pauvres malades du dehors et des deux écoles de fdles de la paroisse. Ce modeste hospice n'avait pas moins de 36, 000 livres de revenu; depuis son établissement jusqu'en 1790, 900 pauvres furent reçus, sur lesquels il n'y eut que 56 décès. Une aussi faible mortalité attestait que dans cet établissement les soins les plus éclairés et les plus dévoués entouraient les malades; en effet, les coumiissaircs du Comité de mendicité n'eurent que des éloges à donner pour la propreté de cet hospice et le zèle des sœurs.