‹ L'assistance publique à Paris pendant la Révolution; documents inédits (volume 2)Chapitre 143 sur 229 · ÉTAT DES LIEUX · texte numérisé non relu

ÉTAT DES LIEUX

Il n'est pas de situation plus pittoresque peut-être que celle du pen-

/i76 L'ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS.

sionnat de Cliarcnton; c'est un enclos considérable, qui va toujours en s'élevant, domine toute la campagne au loin, avec la Marne au pied de ses murs et la Seine à quelque dislance. Les prairies renfermées entre ces deux rivières forment une plaine de verdure qui agit constamment sur les yeux et sur l'esprit. Ce spectacle récrée et dissipe l'imagination; la réflexion, souvent si funeste dans l'état de faiblesse ou d'aliénation d'esprit, se porte sur les flots, elle en suit le mouvement continuel et reçoit des sensations agréables; la vivacité de l'air, tempérée par les exhalaisons d'une eau roulant sur un lit sablonneux, rend ce site un des plus salubres et des plus convenabltîs à des esprits malades. Si le Gouvernement, touché des intérêts de l'humanité, voulait un jour soumettre à des expériences les causes et les remèdes de la folie, on ose assurer qu'il n'y a point de position plus convenable que celle de Charenton.

Pourquoi la Nation n'y formerait-elle pas un établissement digne de sa grandeur et surtout de son humanité?

Le fondateur de cette maison n'avait pas étendu ses vues jusqu'à ces causes désastreuses cjui frappent l'homme dans sa raison, le poussent à la férocité de la brute ou le jettent au-dessous de son instinct. Rempli de bienveillance pour ceux (jue des maladies surprennent dans le sein de l'indigence, persuadé que la situation de ce lieu contribuerait à rétablir plutôt leur santé, il en fit un azile qu'il confia aux frères qui depuis si longtems ont mérité et portent le nom de frères de la Charité.

Dans l'origine, en ifi/ia, cet hospice n'avait que 1,200 livres de rentes; l'industrie, le régime et l'économie des frères de la Charité l'ont depuis considérablement augmenté; nous allons le considérer dans l'état actuel.

La maison se divise en maison libre et en maison fermée. Dans la première sont rais tous ceux qui n'ont que des folies peu dangereuses. Pour les autres, ils jouissent librement de leurs chambres et de leurs promenades dans un vaste jardin, sous l'inspection de personnes destinées à veiller à leur sûreté. Les fonctions des surveillants consistent à prévenir les dangers imprévus où seraient exposés des individus dont l'esprit est faible, soit que ces dangers puissent venir du hazard ou d'un retour de maladie, ou de la société même de ces êtres malheureux , qui n'aiant qu'une faible lueur de raison ne peuvent s'en servir, quand ils pourraient en avoir besoin.

MAISON DE LA CHARITÉ DE OHARENTON. Ml

La maison fermée contient tous ceux dont la folie serait dangereuse.

Dans les tems de crise chaque maniaque est séparé de tous les autres, précaution strictement nécessaire pour sa conservation et pour celle des autres individus, c'est là qu'il faut ajouter à une inspection sévère la garde plus sévère encore des clefs, des verroux, des grilles et des guichets. Mais quoique ce spectacle, moins effraiant que le maniaque lui-même , porte une idée de tristesse et de terreur à l'homme qui le voit pour la première fois, ces précautions malheureuses sont nécessaires, on frémit de voir la nature humaine en proye à ce qu'elle a de plus affreux, et l'on frémit de songer que c'est par égard pour elle qu'on semble même l'outrager.

Cependant cet azile du désespoir et de la fureur laisse échapper quelques fois ses victimes; si les accès permettent quelque repos, s ils promettent dans leur relâche un peu de sûreté, le malade alors voit les verroux et les portes s'abattre devant lui, il passe dans une vaste cour, il y respire l'air dont il a besoin , y développe en se promenant des membres qu'il a fallu quelquefois contenir par des liens, et si la nature et l'art peuvent graduellement ramener à un régime plus doux ses facultés égarées, lorsqu'on s'est bien assuré qu'il n'y a point de danger ni pour lui ni pour les autres, il passe à la maison libre pour y rester jusqu'à ce que ses accès fassent pressentir qu'il est tems de le soustraire à la société et de le rendre à sa triste demeure. Indépendamment de ces deux corps de logis, il en est mi autre où est situé l'hospice qui a ses cours également séparées, où se promènent les malades.

Ce fut pour les pauvres qu'on y reçoit habituellement des environs et du lieu même que la fondation fut jadis établie, elle est aujourd'hui, comme nous l'avons déjà dit, bien supérieure à ce qu'elle était dans son origine.

D'après cet exposé du local de la maison , il sera facile de voir à quoi tiennent les accusations vagues portées contre les frères de la Charité.

Il arrive à presque tous ceux qui n'ont pas vu de près les misères humaines d'en être émus, au point que le récit qu'ils en font, quoique fidèle à la vérité, n'est cependant pas juste, s'il faut l'appliquer à des circonstances particulières; il n'y a rien d'étonnant qu'ils prennent pour des cachots insalubres et affreux ces chambres à grilles et à verroux, où le maniaque mugit renfermé. Mais il n'est pas vrai que les malheureux, (jui y sont détenus, soient tenus malproprement, nous

avons vii qu'ils y avaient du linge très blanc, nous avons vu même de ce linge dont la finesse nous a étonné. Il est cependant de ces malheureux que ia manie porte h ne vouloir ni chemises, ni draps, et ceux là nous ont expliqué dans leur délire les motifs qui les déterminèrent à ne vouloir pas en faire usage.

Il n'est donc pas vrai que ces cassemates soient des cachots, il n'est pas vrai qu'elles soient à cinquante pieds au-dessous de l'habitation des religieux. Ce qui a pu donner lieu à cette assertion, c'est que le sol s'élève en amphithéâtre, mais toutes les demeures sont strictement bien au-dessus de la superficie du terrain; les hautes murailles des cours auront beaucoup servi à l'exagération de ces prétendus cachots. L'homme habituellement libre s'effraye et s'indigne à l'inspection de toute semblable demeure, sa pitié devient la source de son injustice, telle est probablement celle du sieur Guillaume relativement au sieur Laroche.

Nous l'avons vu, le sieur Laroche, dans un joli appartement qu'il occupe dans la maison libre, deux domestiques sont constament à ses côtés, soit qu'il se promène, ou qu'il reste chés lui, dont l'un, qui lui est très attaché, couche à sa portée.

Cet homme qu'on a peint comme victime de l'avarice du sieur Luce, son tuteur, ou l'administrateur de ses biens, cet homme qui souffre, dit-on, la captivité depuis vingt-sept ans et qu'on dit jouir de sa raison, nous l'avons vu et nous pouvons affirmer que ses idées sont incohérentes, sans ordre, divagantes et même portées à la violence; nous en avons été témoin et même les objets.

Quant à l'abbé Molle, dont il est aussi question dans la lettre de M. Barrère, il paraît que cet infortuné a voulu sonder l'abyme des connaissances humaines, il s'y est perdu. Il ne parle que d'enchaînement de causes et d'effets, et sa raison ne s'y trouve jamais, ses idées se portent sur l'océan de la création, il erre sans boussoles et sans guide. Avec l'apparence du raisonnement le plus profond, par les objets qui s'offrent à la rapidité de sa mémoire, on voit qu'il s'est occupé d'études abstruses, on regrette qu'il ne lui soit resté qu'une volubilité qui lui retrace les mots, les choses, mais on y chercherait inutilement de la liaison dans les idées, de la clarté et du jugement. Il ne compare rien, il ne forme aucuns raisonnement, son dirait que les idées ne s'offrent à sa mémoire que pour en sortir plus disparates.

On ne sait s'il a donné lieu à l'accusation d'athéisme dans l'effervescence de sa jeunesse, mais on est persuadé qu'on ne peut le transporter dans la maison libre, il en aurait bientôt franchi les murs.

Quand on (n') examine pas de très près les personnes dont la raison est aliénée , il est facile de s'en laisser imposer.

De tous ceux que nous avons vu, si on en excepte l'idiot qui à peine a le sentiment de son existence, il n'en est aucun qui ne réclame sa liberté, c'est le premier cri de l'homme, c'est le dernier qui meurt en lui, quelques-uns bornent cette liberté au transport d'une chambre à une autre, demande qu'ils ne font que quand leur état ne permet point qu'elle leur soit accordée.

Lorsqu'on se trouve témoin pour la première fois de ces vives réclamations, on n'écoute que la pitié, et prévenus des crimes de l'ancien régime, on croit que le malheureux, qui implore ou rugit pour sa liberté, est encore sous la verge du despote. Nous pouvons dire et nous croions que les frères de la Charité ne se rendraient pas ainsi coupables d'une infraction si manifeste aux décrets, dévoués par état à remplir les devoirs les plus pénibles envers l'humanité souffrante et dégradée, nous les avons vu s'en acquitter avec zèle et sans affectation; nous croyons donc que le sieur Guillaume, et tous ceux qui ont montré les mêmes inquiétudes, se sont mépris, égarés par un premier mouvement de sensibilité, lorsqu'ils ont avancé qu'on retenait dans des cachots, à cinquante pieds au-dessous de l'habitation des frères, des citoyens victimes des lettres de cachet: ils se sont trompés, car nous n'avons pas vu ces cachots et nous avons bien vu dans un joli appartement le sieur Laroche, qui était véritablement fou.

l'TAT DE!

ce S

NOMS

DE MAISON

NOMS

DE BAPTÊME

DE FAMILLE

ORDRE DE DETENTION

Saint-Edme . . . .

Saim-Matuias. .

Melun

Cambray

Robert

âpolinaire . . . .

Alexandre

Saint-Charles. .

Barthélémy. . . .

Versailles . . . .

Pierre-Marie-Ben jamin.

Jean-Jacques. . . .

Atlianase

Guillaume-Jean. .

Roberl

Jacques-Eléonore

Alexandre -Fran rois-Agathe.

Charles

Pierre

Denis-Renauld. . .

Charles-Nicolas. .

De Bellemarre. . .

Dufau de la Longue.

Osscrre

Deslandes

Lerat

Dorlanson de Villerville.

Le Prince

Famin

Dumoutier

Lerat

Delaroche

67 ans.

63 ans.

/io ans.

58 ans.

56 ans.

7Ù ans.

58 ans.

k\ ans.

55 ans.

UAISO

Ordre du Roi du 1 1 oclobr 1765, contresigné Bertin.

Ordre du Roi du 20 avril 1766 contresigné de Choiseul.

Ordre du Roi du 1 9 avril 1781!

conlrosigné le baron de Br( teuil.

Ordre du Roi du a5 mai 1788 contresigné Amelot.

Ordre du Roi du 3 9 avril 1 760 contresigné Phelippeaux.

Ordre du Roi du 96 mars 176; contresigné Phelippeaux.

Ordre du Roi du 1 9 septembi 178^, contresigné le barc de Breteuil.

Reste de sa propre volonté.

Ordre du Roi du 90 avril 1 76e contresigné Phelippeaux.

Ordre du Roi du 20 août 1781 contresigné Amelot.

MAISON DK LA CHARITE DE CHAKENTON.

PEl'.SONNES.

INTERDICTION

PAR QUI LA PENSION

EST PAYÉE

ÉTAT DES FACULTÉS

INTELLECTUELLES

OBSERVATIONS

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