SUPPRESSION DE L'HOTEL-DIEC
Depuis nombre de siècles les âmes vertueuses et compatissantes, les malades et les infirmes gémissent de ce que dans une si belle capitale il n'y a qu'un seul hospice et qui se trouve au point central.
Il est à remarquer néanmoins qu'il y avoit une contradiction mani-
feste, on ne proposoit que de changer de sol, mais non de diviser l'Hôtel-Dieu, comme on peut le faire aujourd'hui.
Celte translation n'auroit pas détourné les effets contagieux de la multitude, dans l'intérieur d'une seule maison, quelque aérée qu'elle pût être. Il ne seroit résulté d'avantages que pour les habitans qui auroient eu une eau plus pure et un air plus salubre, en abattant ce vieux cloaque et ses ponts.
Que de projets successivement présentés pour démontrer que l'Hôtel- Dieu est devenu, non une maison propice au recouvrement de la santé, mais un véritable sépulchre vivant.
Jusques à quand laisseroit-on s'amonceler tant de victimes, qui périssent chaque jour, par la privation d'un air salubre, qui contractent une maladie étrangère en pompant la transpiration des uns et des autres ?
Ils sont couchés, comme autrefois, quatre ou six dans le même lit.
On a affecté de faire des lits pour un. Peu à peu, on les a mis plusieurs ensemble, parce que, dit-on, le nombre des malades est considérable et que l'emplacement est trop resserré.
Eh bien! c'est donc le cas de le supprimer tout-à-fait, pour l'avantage de l'humanité souffrante, et de prendre les maisons monachales qui viennent d'être offertes à la Nation pour en former des hospices sains et commodes, pour soigner les malades avec plus d'aisance et pour qu'ils se rétabhssent plustôt.
En les classant dans le même genre de maladies, on n'aura plus à redouter qu'elles deviennent compliquées et même inguérissables, ce qui étoit un effet visible de la confusion.
Il n'y a point d'hôpital plus riche dans tout l'univers, mais en même tems il n'en est pas de plus mal régi, ni de plus susceptible d'abus révoltans.
Il n'est pas indifférent d'en dénoncer quelques-uns.
Le bouillon est mauvais, parce qu'il n'y a qu'une seule marmite pour chaque salle qui contiendra environ 600 individus.
J'ai entendu des malades soupirer sur la nécessité d'avoir eu recours à cet asile, qui élevoient des bras affoiblis vers l'Etre suprême et disoient en considérant leurs aliments dénués de substance, qu'ils leur étoient plus contraires que profitables.
IMI-ni\IF|iIE .\ATIO?tALE.
J'ai vu, ce qu'on aura peine à croire, des parens ou amis y porter du bouillon , du vin et des œufs frais aux malades.
La pluspart frémissent, lorsqu'après avoir tout vendu, ils envisagent qu'ils n'ont pas d'autre ressource que d'aller à ce refuge.
Les uns craignent que l'on fasse sur leurs corps l'épreuve d'un remède, ce qui souvent n'est qu'un quiproquo de la part des religieuses, et quelquefois même des jeunes gens de l'apolhicairerie, attendu qu'ils sont plusieurs ensemble.
Beaucoup d'autres, surtout ceux avancés en âge, se frappent sur les besoins exigeants de la vieillesse, que l'on n'aime pas trop dans ce pays là , sont morts de chagrin et d'amertume peu après leur entrée.
Mais on pourroit vanter les attentions extrêmes qu'ont les Mères pour certains malades, auprès desquels elles sont aux petits soins, elles leur prodiguent les confitures, la pâtisserie, les bonbons, le bouillon de la première qualité, des petits pieds; ils couchent seuls, dans un lit mieux composé.
Aussi la chronique soupçonne-t-elle ces dignes l\Ières d'avoir certain dépôt d'or qu'elles ont l'espoir de s'approprier un jour. Au moyen d'un tel crédit, un malade, ou pour mieux dire un convalescent, reste jusqu'à sa mort, aux dépens néanmoins de la maison et au préjudice de ceux auxquels on refuse jusqu'aux choses de nécessité.
La salle des blessés est la seule qui mérite des éloges.
Pourquoi les autres malades sont-ils moins bien? C'est parce que l'administration est vicieuse et qu'avec d'énormes biens, le malade manque souvent de son nécessaire, car, s'il est assoupi lorsqu'on distribue les portions, il arrive fréquemment qu'on le passe et il faut qu'il attende que l'on sonne un autre repas.
Il reste à parler de la classe la plus intéressante. Ce sont les femmes en couche ou prêtes d'accoucher.
Il est des préférences, sans doute, mais en général on les traite avec la plus grande dureté, au moment où elles ne devroient éprouver que de la consolation.
Il est aussi des abus qu'on ne sauroit passer sous silence.
Qu'une fdle veuille cacher sa grossesse, si elle a de l'argent, elle sera bien venue à la salle saint Joseph. Les Mères, les sœurs servantes seront toutes à elle. On lui permettra de sortir avec le prétendu père, à condition de rentrer à une certaine heure, passé laquelle elle seroit
obligée de coucher en ville , ce qui ne lui vaudroit aucun reproche , parce que l'or sait rendre muet.
Celles qui sont moins fortunées ne jouissent pas moins du privilège de sortir une journée entière, si elles veulent, elles ne rentreront que deux jours après , pourvu qu'elles récompensent la sœur portière de la salle.
Ces sorties, qui sont généralement remarquées par ceux qui viennent visiter les malades, excitent une sorte de mépris contre l'administration.
Mais ce qui révolte , c'est la manie qu'ont ces administrateurs insouciants de laisser coucher deux femmes ensemble en cet état. Il n'est, on n'en peut faire l'aveu sans éprouver un serrement de cœur, il n'est presque pas de nuit qu'il n'y ait huit à dix enfans d'étouffés.
Très fréquemment les filles détruisent l'être qu'elles avoient conçu, mais, ces iniquités procédant d'un défaut de surveillance, on ferme les yeux et tout est mis en oubli.
Ce sont de jeunes élèves qui les accouchent pour gagner maîtrise. Il est vrai qu'elles ne travaillent qu'en la présence des maîtresses sagesfemmes; mais, comme on s'est habitué à considérer apparemment comme peu de chose la vie de la mère et de l'enfant, on laisse opérer ces apprentives, non assez expérimentées, pour apprendre, dit -on! mais, ce qui est exécrable, c'est que cet apprentissage tranche à la fois, assez communément, les jours des deux victimes!
Quant à la nourriture, elles ont des aliments en abondance et du vin, mais de fort mauvais bouillon, qui se fait dans une même marmite, que l'on remplit à mesure qu'on en tire. Le premier bouillon est pour les mères, le second pour les accouchées et le troisième pour celles qui sont dans l'attente. ^
OBSERVATIONS
A quelque somme que puissent monter les dépenses utiles de cet hôpital, en se faisant représenter l'état au vrai de ses biens, on verroit que, non seulement on peut prélever sur iceux le déboursé d'une année, mais que cette somme n'est tout au plus que le dixième de la recette annuelle.
Alors on ne pourroit s'empêcher de blâmer ces administrateurs qui
prônent l'accroissement des besoins, dès que le nombre des malades auf^mente, comme s'ils étoient dans l'impuissance d'y satisfaire.
Que font-ils de tant de rentes, maisons, fermes, métairies, terres en iatour, prés, bois, vignes, pâturages, etc.? A Paris, comme à dix, quinze et vingt lieues à la ronde, cet hôpital a les plus riches possessions.
C'est même abusivement s'ils ont obtenu une portion à prendre sur le quart des pauvres de chaque spectacle, ou sur tout autre objet, et si ceux qui contribuent tous les jours à l'enrichir par de nouveaux dons, savoient qu'il est plus riche qu'il ne faut, ils en favoriseroient sûrement les autres.
De tems immémorial un administrateur roule équipage à la révolution de sa première année.
On a interdit à un archevêque de notre cathédrale''' le maniement des deniers de cet hôpital. Il en disposoit en faveur de ses créatures, mais les autres administrateurs, jaloux de voir morceler leurs parts, sçurent y mettre ordre par une exclusion en bonne forme.
On ne verroit guère briguer une telle place, si elle n'étoit susceptible d'émoluments, que jusqu'ici l'on n'a pu apprécier, parce que ces administrateurs se couvrent tous du voile épais du mistère; or, comme l'intérêt n'a jamais enfanté que des erreurs et des usurpations, la division que l'on propose va opérer le plus heureux changement. Elle est nécessaire, très urgente et attendue depuis assez de tems pour ne plus balancer.
Gomme ces revenus doivent refluer sur les autres hospices, il sera créé un économe général, qui fera passer aux sous-économes d'iceux les fonds convenables, dont ils rendront annuellement compte, ainsi que l'économe général à Sa Majesté . au premier ministre des finances et à la Nation.