ENVOI
Pour moi , puissé-je un jour, témoin émerveillé, Oubher mon destin et sa bizarrerie.
Et libre enfin, chanter au sein de ma patrie. Vivent les cuers auteurs de la félicité!
ADRESSE DES PRISONNIERS DE BICÈTRE À L'ASSEMBLEE NATIONALE, À L'EF- FET DE SE PLAINDRE DES MAUVAIS TRAITEMENTS EXERCES SUR EUX PAR LEURS GARDES, DE DEMANDER LA LIBERTE D'ECRIRE ET DE METTRE LEURS LETTRES DANS UNE BOITE ETABLIE AD HOC, LE RENVOI ABSOLU DES AGENTS DU DESPOTISME ET LE LIBRE ACCES DU PUBLIC, AVEC LETTRE D'ENVOI AU PRÉSIDENT DE L'ASSEMBLEE.
a 3 janvier 1790.
Les prisonniers de Bicétre affirment que, cejourd'lmi samedi 28 janvier 1790, à 8 heures du soir, le nommé Desgranges, détenu d'ordre du comité de police de la ville de Paris, dans un des cabanons de cette prison, au 3"* n° 18, ayant laissé échaper quelques plaintes causées par la vapeur du charbon, et auxquelles succéda un parfait silence, ses voisins inquiets sur son sort, ne l'entendant plus ni parler, ni agir, communiquèrent leurs craintes à d'autres du même corridor, qui firent apeller le nommé Lagrange, sergent de la garde des prisons, et le prièrent d'aller quérir le chirurgien. Sur la réponse négative dudit Lagrange et de plusieurs autres gardes, une infinité de prisonniers s'étant récrié sur le peu d'humanité des gardes, sergens, et demandant à grands cris qu'on ouvrit la prison de leur malheureux compagnon et qu'on fit venir l'économe de Bicêtre, ledit sergent, accompagné de 10 ou 12 gardes, le pistolet au poingt et le bâton à la main, sont montés au bout de trois quarts d'heure, sont entrés chez les nommés Philipe Duhamel, au 3" n° 28, Nicolas Vouton, n° 27, François Aumont, n" 19, les ont assommés à coups de bâton que nous avons vu et entendu donner, et les ont ensuite traînés par les cheveux au cachot blanc à 20 pieds dans terre; que lesdits sergent et gardes sont remontés ensuite chez le nommé Desgranges (le malade), qu'ils ont trouvé étendu sur son grabat, sans mouvement, l'ont pareillement frapé du bâton et traîné par les cheveux auxdits cachots blancs, que le nommé Pierre Lefevre, qm k" n° i5 , fut encore victime de la furie de ces barbares, qu'ils l'ont réellement assassiné et traîné par les membres auxdits cachots blancs: qu'enfin tous les prisonniers ne pou-
vant plus commander à leur indignation, un murmure général demanda vengeance et apella l'économe, qui enfin arriva sur les 10 heures du soir. Que lui ayant fait le récit à haute voix de tout ce que dessus, le sieur Hagnon s'est transporté au. cachot blanc où il a elFectivement vu quatre hommes assassinés, et notament le nommé Lefevre, à qui il suggéra de s'efforcer de marcher à l'aide de 2 hommes qui le soutiendraient par dessous les bras , et de ne point se servir de brancard pour aller à l'infirmerie, afin d'éviter un plus grand murmure. Qu'étant arrivé à la salle S' Roch, où le chirurgien lui mit un premier apareil, nous avons touché /i grands trous que ledit Lefevre avait à la tête, deux au coronal et deux aux pariétaux, avec une infinité de bosses et de meurtrissures sur le front, le visage, les bras, le corps et les jambes qui étaient toutes ensanglantées.
Que les prisonniers ayant pareillement demandé avec instances qu'on fit monter les h autres à l'infirmerie, cette demande n'a point été accueillie, sous le prétexte de causer trop de mouvements dans la maison.
Que le nommé Lefevre paraît être dans le plus grand danger et qu'on a remis à demain à le faire administrer.
Que ces cruautés ne sont que trop ordinaires dans la maison. Que peu de tems auparavant un garde en faction à qui on demanda quelle heure il était, répondit des invectives et lâcha son fusil chargé de ih chevretincs et d'une balle dans les fenêtres du nommé Dupuis, au 2* n° 10, où les balles sont restées dans le mur, parce que ledit Dupuy avait représenté à ce garde qu'il manquait à l'humanité en faisant feu, sans sujet, sur les salles de force où son fusil avait raté deux fois. Que l'économe demandé alors intervint, ivre comme de coutume, loua beaucoup la conduite de son complice et lui ordonna de nouveau, comme il avait déjà fait auparavant, de faire feu sur le premier qui aurait la hardiesse de souffler.
Enfin les prisonniers de Bicêtre, en rendant hommage à la vérité, implorent la justice de l'Assemblée nationale et se réfèrent à leurs précédentes prières, tendantes à obtenir :
1" La liberté d'écrire librement, sans contrôle ni censure, et qu'il soit établi dans la cour des prisons une boîte destinée à recevoir leurs plaintes, leurs lettres, leurs mémoires, qu'un facteur, seul dépositaire
des clefs, viendra prendre, gratuitement pour le prisonnier, chaque jour.
2° Le renvoy absolu de tous les agens du despotisme qui les écrasent, que les gardes soient chassés et remplacés par une garde de la Nation, car ceux-ci sont plus féroces que les Allemands.
3° Et enfin que la maison soit désormais ouverte aux regards pénétrans du public, qui peut seul éclairer les abus.
A Bicétre, le aS janvier 1790, à onze heures et demie du soir.
Ont signé : Petit de Bellefontaine , pour tous les prisonniers de l'infirmerie de S' Roch, au nombre de soixante (rédacteur de l'adresse), Virlogeux, Nodin, Lcclerc, Fison, Jeantpierre, Guenet, Pierre Tardy, Frémont, Bonot, Bureat, Dusautoir, Boulanger, Senart, Renier, Duperray, Montigny, Paulin, Yvon, Louis Simon, Jacques Ternier, Capronne, Maubat, Gerbault, Brûlant. Duprat, Dliérot, pour tous les prisonniers de l'infirmerie de S' Denis, au nombre de soixante et trois, Veckerlet, Dieu, Blutot, Gilbert, Clairon, Bastien, d'Horval, du Magny, Duclere, Legrand, Renat, Lavalette, Sacier, Mahon, Surrugue, Begin, Bloquet, André Vegemen, Dubois, Gasparin, Varin, Duminy, Robert. Bouton, Delépinnc, Vilminot, Herber. Cleraintain, Durand, Sellier, Girard. Approuvé par les prisonniers du Grand Puits, pour le commun.
A Monseigneur le Président de l'Assemblée nationale.
Monseigneur,
Nous écrivons ces lignes , les larmes aux yeux et le désespoir dans le cœur! quatre de nos infortunés compagnons ont encore été assassinés hier! nous le serons tous, si vous ne daignez nous accorder un promt secours. Serait-il possible, Monseigneur, que votre religion ne soit pas sufisament instruite sur les atrocités dont nous sommes continuellement les victimes.
Ecrasés sous le poids du despotisme le plus insoutenable, la pluspart étouffés, sans raison, sans justice, entourés de toutes les misères qui affligent l'humanité, exposés sans cesse à la rage d'une armée de bri-
gands et d'assassins affamés de sang et de pillage, calomniés dans le public par un essain de déprédateurs uniquement occupés depuis plus de 3 siècles à séduire, à corrompre, à égarer la religion des juges, des magistrats, des ministres, du public, et qui nous regardent comme autant de proies destinées à assouvir leur rage et leur cupidité, telle est, en abrégé, l'affreuse situation des prisonniers de Bicétre ... !
Nous avons suplié, il y a 5 mois, l'auguste Assemblée que vous présidez, Monseigneur, de nous accorder la permission d'écrire et de déposer librement nos plaintes aux pieds de la Nation; nous avons demandé que cette maison d'iniquités soit ouverte au public, nous avons sollicité la réforme absolue des agens du despotisme qui nous écrasent, et l'établissement d'une garde de patriotes à la place des bourreaux qui nous tuent; nous avons présentés les moyens les plus simples et les moins dispendieux pour la sûreté et le maintien du bon ordre, en attendant que la Nation nous rapelle dans son sein, et toutes nos prières sont restées dans l'oubli !
Depuis, nous avons tous été interrogés par des commissaires dont les trois quarts étaient vendus aux iniquités de nos bourreaux, et qui ne nous ont fait quitter les chaînes ministérielles que pour nous accabler sous celles du despotisme et de l'aristocratie! Les corrupteurs effrontés ont vaincu tous les obstacles que la Nation avait mise à leurs brigandages, et aujourd'hui les monstres nous fusillent et nous assassinent ... !
0 tendres pères de la patrie , ne vous devrons-nous l'espérance de revoir le jour que pour perdre au milieu des tourmens et des bourreaux une existance destinée à vous bénir, à vous révérer, à vous chérir et à vous respecter?
Ce 23 janvier 1790, à 1 1 heures 1/2 du soir.
Petit de Bellefontaine,
pour tous les prisonniers de la salla do S' Rocli, inCrmerle, au nombre de soixante.
Suivent les mêmes signatures , après lesquelles se trouve ajoutée cette mention : "La dificullé de faire passer nos écrits à tous nos camarades s'oppose h ce que
leurs signatures soient toutes ici apposées, inais nous avons leur consentement, c'est le cri général. •"
Originaux signés (3 p.), Archives nationales, DV 2, n° 33.
LETTRE DE M. BAILLY À M. DE CASTELL.WE , DiîPUTJî À L'ASSEMIîLÉE NATIO- NALE, LUI TRANSMETTANT LA LIÎTTRE DU SIEUR VABE , PRISONNIER DE BICÊTRE, QUI SE PLAINT D'ETRE SPOLIE DE 3,000 LIVRES PAR M. DE BEAUMARCHAIS ET DEMANDE À RESTER À BICETRE.
25 janvier 1 790.
M. de Castellane, député.
Paris, ce 25 janvier 1790.
J'ai l'honneur, Monsieur, de vous adresser la lettre que le nommé Vabe, détenu à Bicétre'^', vient de me faire parvenir. Il se plaint de la rétention que lui fait M. Caron de Beaumarchais d'une somme de 3ooo livres, déposée entre ses mains par le sieur Vabe père, et demande de rester à Bicêtre, attendu qu'il ne fait aucun métier. Vous voudrez bien peser dans votre sagesse, Monsieur, ce que vous aurez à statuer sur les deux demandes de ce particulier.
J'ai l'honneur d'être, avec un très sincère attachement. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
(Signé) : Bailly.
Original signé, Archives nationales, DV 8, n° 79.
'*' Dans sa lettre, le sieur Vabe, jeune plaignant delà «situation la plus déplorable
homme de 16 ans, expose que son père où il se trouve, réduit, dit-il, d'être à Bi-
était l'ébéniste de M. de Beaumarchais et cêtre à coucher à 6 dans un iitr), il prie
lui avait confié, il y avait dix ans, les qu'on veuille bien l'y garder, ne sachant
3,000 francs en question, mais tout en se aucun métier.
LETTRE DE M. BAILLY AU COMTE DE CASTELLANE, ACCOMPAGNANT L'ENVOI DE MÉMOIRES QUI LUI ONT l'tÉ ADRESSt's PAR DES PRISONNIERS DE BICÉTRE À L'EFFET D'OBTENIR LEUR LIBERTE.
7 février 1790.
Paris, le 7 février 1790.
J'ai l'honneur de vous envoyer, Monsieur, sept mémoires qui m'ont été présentés par autant de prisonniers détenus dans ie château de Bicêtre, qui demandent leur liberté. Je vous serai très obligé. Monsieur, de vouloir bien en faire l'usage que vous avés fait de ceux que j'ai déjà eu précédemment l'honneur de vous adresser.
J'ai l'honneur d'être avec un sincère attachement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur '1'.
(Signé) : Bailly.
Originaux signés (3 p.), Archives nationales, DVa, n" 28.
LETTRE DU CHIRURGIEN CULLERIER À M. BAILLY, LUI RAPPELANT ET RE- COMMANDANT LE Me'mOIRE D'UN PRISONNIER DE BICETRE , DIGNE D'INTE- RET, AUQUEL IL AVAIT DONNE UN CERTIFICAT DE MALADIE.
9 février 1790.
A Bicélre, ce 9 février 1790.
Monsieur le maire,
Le nommé Pierre Godart, prisonier à Bicetre, a eu l'honneur de
'■' D'autres lettres en date (les 3 0 février, moires, puis de 7 mémoires et enfin de a et 10 mars, conçues dans les mêmes 5 mémoires. (Archives nationales, DV 2, termes, mentionnent l'envoi de 11 mé- n° 92; DV G, n" 08.)
vous faire passer, il y a quinze jours, un mémoire apostille de M. l'économe, auquel j'avais joint un certificat de maladie. Cet infortuné, ne recevant point de réponse, m'a prié de vous le rappeller. Je sais que la multiplicité de vos affaires ne vous permet pas de rendre tous les services que l'humanité et la sensibilité vous demandent, mais je sais aussi qu'on vous fait plaisir en remettant sous vos yeux les objets échappés à votre vigilance. Il n'est, je crois, personne, qui mérite mieux qu'on s'intéresse pour lui, que celui qui est privé de la liberté et de la santé et qui n'est pas coupable de fautes graves; en tirant de la captivité ce malheureux, vous lui donnerez une nouvelle existence dont il n'est pas indigne.
Je suis avec un profond respect, Monsieur le maire, votre très humble et très obéissant serviteur.
CULLERIER, principal chirurgien.
Aulograpbe, Archives nalionaies, DV 2, n° ai.
LETTRE DE M. BAILLY A M. DE CASTELLANE , LUI ADRESSANT UN MEMOIRE DU SIEUR PASCAL CANTIN, DETENU À BICETRE , QUI SOLLICITE SON ELAR- GISSEMENT POUR ALLER S'ÉTABLIR DANS SON PAYS.
19 février 1790.
M. le comte de Castellane.
Paris, ce la février 1790.
J'ai l'honneur, Monsieur le comte, de vous adresser un mémoire que le nommé Pascal Gantin, détenu à Bicéfre, m'a fait parvenir, il demande son élargissement pour aller s'établir dans son pais; en tête du mémoire est le certifficat de l'économe qui atteste que cet homme s'est comporté sagement.
Je joins également une notte tirée des registres de l'ancienne Police, qui vous fera connoîtrc la cause de sa détention , je m'en raporte à
votre prudence pour statuer sur sa demande ce que vous jugerez convenable.
J'ai l'honneur d'être avec un sincère attachement, M. le comte, votre très humble et très obéissant serviteur,
(Signé) : Bailly.
Original signé, Arcliives nationales, DV 2, n" a3.
LETTRE DE M. DE JUSSIEU, LIEUTENANT DE MAIRE AU DEPARTEMENT DES HÔPITAUX, À M. FRETEAU, LUI TRANSMETTANT COPIE DE DEUX LETTRES ADRESSÉES À L'ECONOME DE BICETRE ET QUI RÉVÈLENT L'EXISTENCE D'UNE FERMENTATION DANGEREUSE PARMI LES PRISONNIERS.
i3 février 1790.
M. Fréteau.
Paris, ce i3 février 1790.
Monsieur,
J'ai l'honneur de vous adresser copie de deux lettres écrites à l'économe de Bicêtre et que ce préposé vient de communiquer au Département des hôpitaux. Elles annoncent, ainsy que vous le verrez, l'existence d'une fermentation dangereuse parmi les prisonniers qui y sont détenus. Le Département, dont j'ai l'honneur d'être lieutenant de maire, a jugé ies indications qu'elles contiennent assez importantes pour être mises sous ies yeux de MM. les commissaires chargés par l'Assemblée nationnale du travail relatif aux prisonniers, et m'a chargé en conséquence de vous les faire parvenir avec quelques observations que lui a suggérées la connoissance du local et des circonstances. Il m'a chargé en même teras de faire parvenir une autre copie de ces lettres et des observations au lieutenant de maire du Département de la police, chargé de veiller à tout ce qui intéresse la sûreté des détentions.
J'ai l'honneur d'être avec un respectueux attachement. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
(Signé) : de Jussieu.
OBSERVATIONS
Le Département des hôpitaux observe que les prisonniers de Bicêtre, qui ont été jusqu'au nombre de huit cent, ne sont aujourd'hui qu'au nombre de à^^, parce que la piuspart de ceux qui n'y étoient que de police ou par ordres arbitraires ont été mis en liberté depuis un an. Mais ces /igô sont aujourd'hui infiniment plus difliciles à contenir que les 800 ne l'étoient auparavant, attendu le droit qu'ils prétendent à la liberté naturelle de l'homme et l'esprit d'insubordination et de révolte qui fermente dans ces prisons.
C'est dans l'infirmerie que se forment les conspirations. Les prisonniers ont des prétextes de tout genre pour s'y faire mettre et menacent de rébellion et de leur désespoir les supérieurs et surtout les chirurgiens, quand ils refusent de les faire passer à l'infirmerie.
Ils désirent l'infirmerie parce qu'ils ne travaillent point, qu'ils ont du vin , qu'ils sont mieux nourris , qu'ils vivent en commun et tiennent école.
Sur if)^ qui sont aujourd'hui à l'infirmerie, il n'y en a pas ho qui soient alités, et ceux ci sont cruellement tourmentés par le tapage et l'ivresse de ceux qui se portent bien.
Les supérieurs ne sont plus les maîtres de les faire sortir de l'infirmerie et de les renvoyer à leurs travaux. La garde, composée de 84 soldats, est insuffisante pour les contenir et leur en imposer, parce qu'on leur a rapporté qu'on lui avoit défendu de faire usage de ses armes, même en cas de rébellion.
Il seroit convenable de transférer ces prisonniers à Vincennes ou à S' Denis : 1° parce qu'il est indécent que de Bons-pauvres soient confondus dans un même hôpital avec des malfaiteurs; 2° parce que le logement de ces prisonniers seroit très utile pour établir des infirmeries , tant pour le traitement des vénériens qui fait horreur par l'exiguité du local, que pour les Bons-pauvres qu'on est obligé de transporter à l'Hôtel Dieu, quand ils sont malades, ce qui fait frémir l'humanité.
En attendant il est pressant que l'administration prenne des précautions pour assurer la tranquillité des prisons.