‹ L'assistance sous la Législative et la Convention, 1791-1795Chapitre 1 sur 132 · FERDINAND-DREYFUS · texte numérisé non relu

FERDINAND-DREYFUS

Bibliothèque d'histoire moderne. — II.

AVANT-PROPOS

Cet essai est la reproduction partielle, après remaniements, d'un cours libre professé à la Faculté des lettres de rUniversité de Paris pendant Tannée 1903-1904, sur l'assistance publique en France pendant la Révolution. Nous avons cru bon de nous limiter à l'histoire de l'assistance pendant la Législative et la Convention, et de laisser de côté les leçons relatives à la période de la Constituante. Le lecteur en retrouvera les parties essentielles dans notre livre sur La Rochefoucauld-Liancourt, et dans quelques études complémentaires récemment publiées * .

Depuis trente ans, l'histoire de la Révolution française s'est totalement renouvelée. Mais cette sorte de renaissance s'est presque exclusivement étendue à l'histoire politique et à ses dérivées, l'histoire diplomatique, militaire, religieuse, à l'histoire littéraire et à l'histoire de l'art. Presque tout est à faire dans l'ordre des études sociales, bien qu'à aucune autre époque la vie économique et la vie politique de la nation n'aient été plus enchevêtrées *. Pour citer un exemple, les

1 . Un philanthrope d'autrefois, La Roche/oiicauld-Liancourf., Paris, 1903, in-8 (surtout le chap. IV : Un plan d'assistance sociale, le Comité de Mendicité, p. i38 à 200). — Note sur le Comité de Salubrité , dans la Revue philan' thropique, 10 sept. 1904. — Note sur les ateliers charitables de filature, ibid,, 10 déc. 1904.

2. « Nous commençons à nous apercevoir, dit M. Albert Sorel, qu'il y a eu dans la Révolution française autre chose que des rivalités de factions, de rhéteurs, d'ambitieux ou de sectaires. Nous découvrons des luttes profondes, et les plus violentes de toutes, la nécessité de vivre, qui meut la masse des hommes, avant même qu'ils ne se préoccupent d'apporter plus de justice dans le règlement de la vie sociale. On conçoit, on recherche, en des docu-

AVANT-PROPOS

difficultés de ralimeiitation — la question des subsistances, comme rappellent les documents contemporains, — ont eu leur répercussion sur les grandes journées révolutionnaires ; c'est à des causes sociales que sont dues les convulsions politiques, et Ton ne s'expliquerait pas la transformation radicale qui s'est opérée dans la structure même de la nation, si on risolait des secousses subies par les fortunes individuelles.

C'est à cette pensée que la Chambre des Députés a récemment obéi en prescrivant la formation d'une commission technique chargée de rechercher et de publier les documents intéressants pour la vie économique et sociale de la France révolutionnaire. Les c< mesures d'assistance » figiirent à bon droit dans son programme ^

L'histoire de Tassistance n'est qu'un chapitre de l'histoire sociale^ le plus douloureux, mais non le moins attachant. Comment connaître la formation d'une société, comment suivre la marche d'une civilisation pendant une période déterminée, sans savoir ce qu'était alors la politique charitable, sans retracer l'état de l'indigence, accidentelle ou permanente, avec ses diverses catégories, maladie, mendicité, pauvreté, aux divers âges de la vie ; sans étudier à l'aide de quels moyens empiriques, législatifs, publics ou privés, la Société, l'Etat, les corporations, les particuliers ont cherché à prévenir les diverses espèces de misère, à les soulager, à s'en préserver ?

Les problèmes de l'assistance ont été discutés dans toutes leurs parties par les trois assemblées révolutionnaires : ils sont encore de ceux qui divisent l'opinion. Ni les philosophes, ni les praticiens ne sont d'accord sur la part respective qui doit être faite dans l'organisation de la démocratie à l'assistance d'État et à la bienfaisance privée, sur le fondement, les limites, l'étendue des droits de l'indigence et des

ments, une histoire « économique et sociale », je dirais brutalement une € histoire alimentaire » de la Révolution, histoire faite de besoins vitaux et de passions humaines, les plus élémentaires dans toutes les aventures et crises de Thumanité ». {Le Temps, i8 janvier 1900).

I. Circulaire du a4 mars 1904 (Cf. la Révolution française du 14 avril 1904).

AVANT-PROPOS 5

obligations de TEtat. Les solutions diffèrent suivant l'idée même qu'on se fait de la mission des nations modernes à l'égard des membres les plus déshérités de la famille des hommes.

Le lecteur trouvera peut-être dans les pages qui suivent motifs à quelques utiles réflexions. Notre respect pour la Révolution française n^a rien d'un culte superstitieux : c'est mal juger les hommes de cette époque que de dissimuler leurs torts ou leurs fautes ; et la reconnaissance due aux fondateurs de la France nouvelle ne doit pas empêcher l'historien de signaler à leurs successeurs les erreurs de doctrine et les déviations d'application.

Cette étude se fonde avant tout sur des documents originaux. On nous permettra, sans faire de bibliographie, de citer les recueils de documents publiés par M. Tuetey sur r Assistance publique à Paris pendant la Révolution *, le Répertoire des sources manuscrites de l'histoire de Paris pendant la Révolution, du même auteur *, et la Riblio graphie de l'histoire de Parts pendant la Révolution, par M. Maurice Tourneux *.

• Nous acquittons une dette spéciale de gratitude en ajoutant à ces noms celui de M. Sigismond Lacroix. L'historien de la Commune de Paris a mis à notre disposition les documents qu'il a réunis depuis vingt ans sur les secours publics à Paris d'après les dépôts des Archives nationales, de la Bibliothèque nationale, des Archives de

1. Publication de la Ville de Paris, Paris, 1895-1897, 4 vol. in-8.

2. Paris, in-4, 6 vol. parus depuis 1890. Consulter notamment : t. !•', Etats généraux. Assemblée constituante, chap. III ; Subsistances et approvisionnement ; t. II, Constituante : Actes et délibérations des districts et des sections : t. IV, Constituante, chap. I" : Assistance publique, hôpitaux et hospices ; t. V, Législative : Actes et délibérations des sections ; t. VI, Législative, chap. I", § 7 : Mendicité et vagabondage ; chap. III : Assistance publique, hôpitaux et hospices,

3. Paris, in-4, 3 vol. parus depuis 1890. Consulter notamment ; t. II, chap. V et VI : Actes et délibérations des districts et des sections ; t. III, chap. IX : Assistance publique.

AVAXT-PROPOS

la Ville de Paris, de rAssislaiice publique et du British Muséum. Ces communications nous ont puissamment aidé à rédiger nos trois derniers chapitres.

Un des guides de la conscience révolutionnaire, Condorcet, a souvent indiqué comment il comprenait l'étude de l'histoire. Elle doit être « un vaste champ d'observations morales faites en grand Jusqu'ici l'histoire politique...

n'a été que l'histoire de quelques hommes : ce qui forme véritablement l'espèce humaine, la masse des familles qui subsistent presqu'en entier de leur travail a été oublié..., les chefs seuls ont lixé les regards des historiens ' ». « Il nous faut une histoire toute nouvelle qui soit surtout celle des droits des hommes, des vicissitudes auxquelles ont élé partout assujetties et la connaissance et la jouissance de ces droits : une histoire où, mesurant d'après cette base unique la prospérité et la sagesse des nations, l'on suive chez chacun les progrès et la décadence de l'inégalité sociale, source presqu'unique des biens et des maux de l'homme civilisé » ".

L'histoire de l'assistance, c'est « cette partie de l'histoire de l'espèce humaine la plus obscure, la plus négligée », qui intéresse en somme c< la masse du genre humain ». Puissent nos études être utiles à tous ceux qui poursuivent eu France l'organisation d'une assistance méthodique, la seule etticace si l'on veut arriver dans la mesure du possible à soulager les. misères humaines !

1 . ŒuvreSy publiées par A. Condorcet, O'Connor et François Arago, Paris, 1847-1849, 12 vol. in-8, t. VI, p. 232-233.

Page 1