Le cours de la pensée
Un des caractères fondamentaux de la pensée est d’être perpétuellement changeante ; aussi a-t-on souvent comparé l’esprit de l’homme à un théâtre sur la scène ducjuel défilent une série d’acteurs qui apparaissent pour se retirer aussitôt et faire place à d’autres, comme s’ils craignaient de se brûler aux feux de la rampe. Rien n’est difficile, en effet, comme de retenir quelques instants une idée au foyer de la conscience.
Les lois de l’association des idées expliquent-elles ce continuel changement? En aucune façon. J’éprouve un état de conscience, qui aussitôt se transforme en un autre. Comment admettre que l’association puisse être l’artisan de cette transformation ? Que l’on invoque la contiguïté ou la ressemblance, la chose est manifestement absurde, car l’identité étant à la fois le nec plus ultra de la contiguïté et de la ressem-
blance, une idée siégeant dans la conscience devrait bien plutôt tendre à y rester qu’à en appeler une autre — car cette autre lui sera toujours moins contiguë ou moins semblable qu’elle n’est contiguë ou semblable à elle-même. S’il n’y avait d’autres agents de changement que la contiguïté ou la ressemblance, l’esprit serait voué (en dehors de l’état de perceptivité) à un monoïdéisme éternel.
Pourquoi donc ce perpétuel changement P Là encore, il faut demander à la physiologie d’en rendre compte. Deux hypothèses, qui d’ailleurs ne s’excluent pas, sont possibles : ou bien l’on peut admettre l’existence d’un courant nerveux, doué d’une force propre de propagation, comme c’est le cas pour les ondes lumineuses ou celles d’un liquide. Jou. Mëlleu admettait déjà qu’une idée ne peut en évoquer une autre qu’en se détruisant elle-même, comme une vague se détruit en en soulevant une autre. — Ou bien on aurait affaire à un phénomène semblable à celui de la combustion d’une traînée de poudre : chaque élément nerveux, au moment où il est le corrélatif d’un fait de conscience, devient le siège d’une modification physico-chimique qui, tout en le rendant impropre à fonctionner, serait en même temps un stimulus pour d’autres éléments contigus : ceux-ci, étant le siège de ladite modification chimique, stimuleraient à leur tour les éléments suivants, et ainsi de suite. Cette seconde hypothèse n’est qu’une adaptation de la loi de fatigue, qui règne d’une façon si générale sur notre organisme, et ne permet pas à un même processus d’avoir quelque durée. Mais c’est là une question de physiologie qui nous importe
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très peu. Il suffit d’avoir montré que la solution de ce problème n’a rien à faire avec l’association.
Le flux de notre pensée dépend encore d’autres circonstances : notre organisme est en butte à un certain nombre d’excitations, qui, si elles ne sont pas assez intenses pour se signaler à notre conscience, n’en doivent pas moins influencer l’état dynamique de nos centres nerveux, et, par suite, le faire varier continuellement, si ces excitations elles-mêmes varient. Parmi ces excitations, les unes proviennent du monde extérieur, les autres, de notre corps luimême, de nos viscères, de nos muscles, de nos vaisseaux ; la plupart d’entre elles restent au-dessous du seuil de la conscience l: Lorsqu’elles ne se produisent pas, il s’ensuit le sommeil normal, ou pathologique, comme dans les curieuses observations de Strümpell, Raymond, Pronier, Ballet2, relatives à des malades atteints d’anesthésie généralisée, et qui tombaient endormis lorsqu’on leur bouchait les sens qui leur restaient encore, les yeux et les oreilles, par exemple. — Dans le sommeil, des excitations très légères, et dont la nature réelle n’est' nullement perçue, suffisent à faire naître certaines idées ou à changer leur cours. — Ce fait que des hystériques dont les mains sont insensibles remuent précisément celui de leurs doigts que l’on a touché à leur insu, lorsqu’on leur ordonne d’en remuer un à leur choix,
1. Goldscheider. Die Bedeutung der Reize fur Pathologie und Thérapie . Leipzig, 1898, i5.
2. Strümpell. Arch. f. klin. Med., XXII, 1878; Raymond, Revue de méd., 1891 ; Pronier, ibid., 1898; Ballet, Leçons de clinique médicale , 1897, p. 204.
prouve encore le rôle joué parles impressions restées subconscientes sur le cours de la pensée (Janet, Ballet).
§ 2. — Évocation.
Nous venons de voir pourquoi la pensée changeait ; reste à examiner ce qui la détermine à prendre une direction plutôt qu’une autre. Qu’est-ce qui opère l’aiguillage? Pourquoi, après un état de conscience, est-ce celui-ci plutôt que celui-là qui lui succède?
On admet généralement que « la raison en est dans l’idée antécédente » (Rabier, i83). Cette raison est franchement insuffisante ; cela n’explique pas ce que l’on demande. Certes, la nouvelle idée sera contiguë à celle qui vient de la précéder ; mais cette contiguïté n’explique nullement que ce soit telle image plutôt que telle autre qui soit évoquée. C’est sans doute en vertu de la contiguïté que le mot arbre me suggère l’idée de feuille ; mais cette même loi de mécanisme rendrait compte aussi de l’évocation des idées de tronc, de branche, de fruit, et de mille autres. Elle est donc insuffisante à expliquer pourquoi c’est l’image d’une feuille qui s’est présentée la première à mon esprit.
Mais, pourrait-on répondre, toutes ces idées contiguës ne sont pas toutes liées avec la même force à l’état précédent ; toutes ces associations ne sont pas de la même ancienneté, et ces variations dans la qualité intime de la connexion suffisent à expliquer
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que l’une des images apparaisse avant telle autre dans la conscience.
Assurément, la force d’association, dont nous avons abondamment parlé, explique que, toutes choses égales d’ailleurs, l’évocation dépend de la force de l’association. Mais, en pratique , on n’obtient jamais cette condition du « toutes choses égales d’ailleurs » ; c’est tout au plus si, au laboratoire, grâce à un dispositif spécial, on parvient à s’en rapprocher. Un jour, invité à associer un mot au mot arbre, je répondrai forêt ; le lendemain, bûcheron, etc., même si les conditions d’expérimentation paraissent absolument identiques. Avant d’examiner de plus près ce qui détermine l’évocation, quelques mots sur le premier travail où cette question a été abordée dans toute son ampleur : c’est celui de Scripture, publié en
Expériences de Scritpure. — Le sujet, placé dans une chambre noire, voyait se projeter devant lui, sur un verre dépoli, les images qui devaient provoquer l’association ; on lui criait des mots, ou bien on lui faisait entendre des sons, ou encore on le soumettait à des impressions tactiles, gustatives, etc. Lorsque le sujet associait plus d’une idée à l’impression inductrice, on le notait, ainsi que la nature de l’image évoquée.
Scripture est ainsi arrivé à reconnaître 4 processus fondamentaux réglant l’évocation d’une idée : la préparation (Yorbereiten), l’influence (Einwirken), l’addition (Ilinzufügen), le retentissement (Nacliwirken).
La combinaison ou le concours de ces 4 facteurs permettrait d’expliquer tout processus d’association.
i° Préparation : Une représentation n’influence pas
toujours immédiatement le cours de la pensée ; elle est souvent préalablement travaillée et préparée avant d’avoir un effet. — L’image d’un pot à lait a suggéré à un sujet de Scripture l’idée d’une laitière ; voilà un cas où l’image inductrice tout entière a déterminé l’évocation.
L’image d’un explorateur vêtu de blanc suggère l’idée d’une statue de marbre : ici, la couleur blanche a évoqué l’idée de marbre, et, la ligure humaine, celle de statue. Les autres propriétés de l’image de l’explorateur ont été négligées, l’attention ne s’est concentrée que sur certains attributs de la figure. Scripture formule ainsi ce processus de réduction (VorstellungsArerminderung) :
a1 — a1 ) parties communes à l’ina2 a2 \ ducteur et à l’induit.
, T a3T b (idée du marbre),
parties elinnnees I 4 I
(Un des plus importants résultats de ce processus de réduction serait la création d'images générales : l’image générale d’un oiseau est une image, dit S., d’où ont été éliminées tous les signes caractéristiques à chaque espèce. — S. ne recherche pas quelle est la cause de ce processus réducteur ; on devine que c’est l’intérêt).
2° Influence : Tout fait de conscience n’agit pas sur le cours des idées : certaines représentations peuvent apparaître dans la chaîne des idées, puis disparaître sans laisser de trace [il vaudrait mieux dire trace appréciable ]. On ne dira donc qu’une représentation influe sur le cours des idées que sj elle détermine une nouvelle direction du courant. Suivant que ladite représentation participe elle-même ou non à la chaîne des pensées, on dira que son influence est immédiate ou médiate [Nous Irai ferons de l’association médiate dans un paragraphe spécial].
3° L'addition est le 3e processus invoqué par S. C’est, en quelque sorte, la contre-partie de la réduction. 11 faut distinguer la forme et le contenu de l’addition :