‹ L'association des idéesChapitre 27 sur 83 · L ENCHAINEMENT DES FAITS DE CONSCIENCE · texte numérisé non relu

L ENCHAINEMENT DES FAITS DE CONSCIENCE

psychologiques donnés ; ensuite, un intérêt théorique, car le fait même de déterminer les variétés individuelles d’un même processus en fera mieux saisir le mécanisme nécessaire et général.

Ce coefficient individuel imprime-t-il aussi son cachet à l’association P En d’autres termes, l’observation des associations d’un individu fournira-t-elle des conclusions sur le type intellectuel de celui qui en est l’auteur ?

Tout naturellement, on a été amené à le penser ; ainsi Münsterberg (IY, 27) ayant remarqué qu’un certain mot, œil par exemple, étant donné, certaines personnes lui associent visage, d’autres nez, d’autres encore pupille, estime qu’il y a là trois façons fondamentales de réagir. Dans le premier cas, en effet, le rapport logique entre l’induit et l’inducteur est un rapport de surordination, dans le second cas, de coordination, dans le troisième, de subordination ; il s’agirait là de trois tendances intellectuelles bien distinctes : induction, fantaisie, déduction, tendances que l’on pourrait mettre au jour par l’expérimentation.

Stern se refuse à admettre qu’on puisse arriver, en partant de l’association, à de telles conclusions. L’enchaînement des idées réalisé dans la pensée normale est disparate , dit-il, à celui obtenu dans les expériences artificielles d’association ; jamais donc celles-ci ne pourront fournir une détermination des types de l’enchaînement intelligent des idées.

Cette fin de non-recevoir est peut-être trop prématurée. Il convient d’examiner ici comment se pose exactement le problème :

L^ASSOCIATIOi DES IDÉES

Nous avons vu tout à l’heure que l’association, la liaison proprement dite, n’expliquait qu’en partie seulement l’apparition des idées : le sentiment sous-jacent, l’intérêt, sont les autres facteurs de l’évocation. Nous avons insisté aussi sur ce fait que l’association ne peut être conçue que comme une liaison, et que cela n’avait pas de sens de penser qu’il pouvait y avoir plusieurs types de liaisons. Les liaisons peuvent être simples ou multiples, faibles ou fortes, immédiates ou médiates, c’est-à-dire offrir des différences numériques ou quantitatives, mais on ne peut s’imaginer qu’elles puissent être, en tant que liaisons, qualitativement différentes. — Comprise dans son sens mécanique de liaison, de connexion, l’association ne pourra donc certainement pas refléter le type psychologique du sujet.

Mais, si l’on donne au mot association son sens large, si l’on entend sous ce terme le processus complet de V enchaînement de deux idées, le problème change de face et prend sa véritable signification ; il devient évident alors que la détermination du terme évoqué et de son rapport avec l’induit peut fournir — théoriquement tout au moins — des renseignements sur le type psychologique, puisque cette évocation implique la participation de facteurs dont la plupart sont les éléments mêmes de l’individualité.

Le problème sera donc d’expérimenter dans des conditions telles que tous les facteurs autres que le facteur individuel soient rigoureusement semblables : si l’inducteur est le même pour plusieurs sujets, si le milieu est le même, si la Stimmung dans laquelle ils se trouvent au moment de l’expérience est la même,

l’enchaînement des faits de CONSCIENCE 200

les différences d’évocation que l’on observera de l’un à l’autre ne tiendront plus qu’à deux causes, l’éducation ou la vie passée et le coefficient individuel.

Il semble tout d’abord que cette constatation entraîne la solution négative du problème : pourra-t-on jamais, par une disposition artificielle, neutraliser cette influence diversifiante de l’éducation, de sorte que le coefficient individuel apparaisse pur et sans alliage au fond de notre cornue ? Même des écoliers du même âge et de la même classe ne reçoivent pas une éducation identique à la maison, et ont des exemples différents sous les yeux.

La question n’est jieut-être pas si désespérée qu’il paraît, car, quel que soit le milieu dans lequel un individu a été placé, celui-ci n’a pas absorbé d’une façon quelconque les éléments avec lesquels il s’est trouvé en contact; il y a eu sélection. Or, cette sélection est elle-même sous la dépendance du coefficient individuel. — En outre, quels que soient les faits eux-mêmes dont un individu a été spectateur, ces faits ont offert entre eux certaines relations : suivant l’intérêt que telle relation a soulevé de préférence à d’autres, lesdits faits se trouveront liés plus fortement dans le sens de certaines relations que dans le sens de telles autres.

Si donc on cherche, non seulement ce que représente l’induit en lui-même, mais encore quelle est la nature de sa relation avec l’inducteur, on pourra, dans une certaine mesure, conclure que ce rapport a eu pour l’individu un intérêt prépondérant.

Assurément, de telles expériences associatives devront être accompagnées d’une rigoureuse introspec-

tion. Il faudra rejeter toute association qui sera déclarée n’être due qu’à l’action toute passive de la fréquence des présentations — encore qu’il puisse être d’un certain intérêt de savoir jusqu’à quel point un individu accepte ces liaisons qui s’impriment passivement en lui, ou lutte contre elles. Il faudra aussi, naturellement, faire un très grand nombre d’expériences pour chaque détermination ; c’est alors seulement qu’on pourra être sûr qu’une certaine forme d’association, d’enchaînement, correspond à une certaine tendance de la pensée, non au hasard.

Mais cette question n’a pas à être traitée plus longuement ici ; elle déborde notre cadre. L’association ne joue, par rapport à elle, que le rôle d’un moyen d’étude. De même qu’un baromètre, pris en lui-même, n’a rien à faire dans la science climatologique, de même l’association est étrangère à la psychologie individuelle ; celle-ci commence où finit celle-là, et l’une est destinée précisément à rendre compte de ce que n’explique pas l’autre. C’est précisément aussi pourquoi en précisant l’action de l’une, on détermine du même coup le rôle de l’autre ; théoriquement donc, on peut considérer l’expérience d’association comme une des méthodes importantes de la psychologie individuelle.

En pratique, les difficultés sont considérables : il est presque impossible de régulariser absolument les conditions d’expériences, et d’avoir une Stimmung identique chez des sujets différents ; ensuite, il faudrait pouvoir bien distinguer ce qui, dans chaque processus, revient à la préparation de l’inducteur, et ce qui revient à l’évocation proprement dite. Mais

[^ENCHAINEMENT des faits DE CONSCIENCE 2o5

c’est surtout la difficulté d’apprécier l’acte associatif accompli, de classer les associations formées, qui paraît jusqu’ici le plus grand obstacle à l’utilisation de la méthode associative dans la psychologie individuelle.

Gomme on le voit, il ne s’agit pas là d’impossibilités a priori jamais l’avenir seul pourra dire si tous ces obstacles ne sont pas insurmontables.

Clapahèoe.

Page 1