CHAPITRE IV
FORMES DE L’ASSOCIATfON
§ 1. — Nécessité d’une classification des associations.
La question de la classification des associations est le nœud gordien des psychologues ; personne encore ne peut se flatter de l’avoir délié. Et, cependant, il serait indispensable qu’on y réussît.
Nous avons jusqu’ici étudié surtout le mécanisme de la création de l’association et celui de l’évocation. Il va s’agir maintenant de la détermination des diverses formes associatives, c’est-à-dire des diverses relations dans lesquelles sont, l’un par rapport à l’autre, les deux termes, inducteur et induit, d’une association donnée. Ainsi le mot cheval peut évoquer par association l’idée de cavalier, ou celle de sabot ou de mulet ou de mammifère , ou cent autres encore. Ce sont autant de formes associatives différentes : la qualité de la relation est différente dans chacun de ces cas ; le premier couple exprime un rapport de coexistence spatiale, le second, de tout à partie, le troisième, de coordination, le dernier, de surordination. Mais ce n’est pas tout : ces images évoquées peuvent être visuelles, auditives, verbales, homosen-
sorielles, hétérosensorielles, affectives, simples ou complexes, générales ou particulières, se rapporter à un objet réel, ou n’être que fictives, être ou non accompagnées d’un sentiment, et ce dernier peut offrir lui-même des motifs de distinction, suivant qu’il s’agit d’un simple état de peine ou de plaisir, ou au contraire, du sentiment précis de la relation qui vient de s’accomplir.
Rappelons que la simple contiguïté est incapable de rendre compte du pourquoi de chacune de ces formes, pour la bonne raison qu’elle intervient dans toutes au même titre ; on ne saurait donc lui demander le pourquoi de leurs différences. Il faut invoquer, pour expliquer celles-ci, les autres facteurs (constellation, intérêt, etc.) précédemment énumérés.
La détermination d’une forme associative sera donc en quelque sorte la détermination de l’activité psychologique qui l’a produite, mais en théorie seulement. En réalité, les circonstances fortuites (constellation, milieu) qui interviennent dans l’évocation sont trop importantes par rapport aux facteurs vraiment psychologiques (type imaginatif ou intellectuel, tempérament, etc.), pour que de la détermination de la forme d’une seule association on puisse tirer aucune conclusion sur le mode d’activité à laquelle elle répond. Si j’associe mammifère à cheval, cela ne prouvera pas que j’ai une prédilection pour les classifications, ni que mon être mental a une tendance à passer de la partie au tout, ou du particulier au général ; il se peut que j’aie tout simplement vu, le jour même, le mot mammifère écrit quelque part, ou que
jadis, à l’école, on m’ait répété que le cheval est un mammifère, et que ces deux mots aient été soudés par l’effet d’une simple coexistence spatiale ou temporelle. Mais si, au contraire, sur mille couples associatifs, on découvre qu’un nombre de fois beaucoup plus grand qu’il n’était probable la forme de mes associations exprime un rapport de subordination, ou que le terme induit est presque toujours général, — tandis que chez une autre personne la forme associative marque dans la majorité des cas un rapport de causalité, ou que le terme induit a une tendance à être particulier, — on sera en droit de se demander si ces différences individuelles dans la forme associative ne reflètent pas des différences profondes de l’activité mentale.
Or, pour tirer parti de ces mille couples associatifs que nous aura fournis l’expérience, il faudra en faire la statistique et, pour cela, les classifier, c’est-àdire grouper ensemble les formes semblables. \ oilà donc une première raison pour laquelle une classification des associations est indispensable : permettre d’obtenir des données sur les types psychologiques.
En voici une seconde : on sait que la psychométrie, la mesure de la durée des phénomènes psychiques, est une méthode importante pour l’investigation psychologique. En mesurant, par exemple, la durée des associations accomplies à l’état de repos ou de fatigue, ou sous l’influence de l’alcool, du thé, de la morphine, etc., on pourra, par la comparaison des temps obtenus, parvenir par induction (en tenant compte aussi de Faction physiologique, et connue d’autre part, des agents mentionnés), à une connais-
sance plus ou moins exacte du mécanisme des processus associatifs. Mais il est évident que cette induction ne sera légitime que si les couples comparés au point de vue de la durée ont la même forme associative — - sinon on pourrait toujours dire que la différence des temps tient à cette différence de forme, et non à Faction de la fatigue ou de l’alcool que l’on cherche à déceler. Des comparaisons psychométriques n’auront donc de valeur que si elles portent sur des associations de même forme. Il s’ensuit qu’une classification est indispensable pour tirer parti de toute expérience concernant la vitesse associative — et, d’une façon générale, de toute expérience au cours de laquelle on obtient un grand nombre d’associations.
Classifications diverses.
•Quel critérium choisir comme base de classification ?
Dans chaque cas particulier, et suivant le but que l’on se propose, on sera amené à répartir les associations d’une façon spéciale ; de même que le biologiste pourra classer les animaux du point de vue spécial de la fonction qu’il envisage — par exemple en sexués et asexués, etc., — de même le psychologue pourra prendre comme critère de classification les variétés du phénomène psychologique qu’il se propose d’étudier, à savoir si l’idée associée est générale ou particulière, simple ou complexe, visuelle ou verbale, égocentrique (Sommer, 36o) ou non ; si l’association est médiate ou immédiate, simultanée ou
l’association des idées
successive, etc. — Sans nous arrêter à ces cas spéciaux, examinons les desiderata d’une classification générale.
Wundt — le premier qui ait employé le terme de « formes de l’association », et l’auteur, il y a près de vingt ans, de leur première classification — admit deux formes principales, l’association externe et l’association interne, caractérisées, la première, par le fait que les objets associés l’étaient déjà dans le monde extérieur, comme nez-visage ; la seconde, par le fait que c’est du dedans de l’individu qu’est partie la connexion, comme dans charité-bonté. — Mais cette classification, outre qu’elle rencontre de grandes difficultés d’exécution1, se rapporte bien plus aux motifs de création des liaisons, qu’à V activité associative elle-même. Une fois la liaison créée, qu’elle l’ait été par suite de la disposition des excitants dans le monde extérieur, ou grâce à la faççm dont l’esprit les a spontanément réunis, c’est ce qui importe relativement peu au moment de l’évocation, c’est-à-dire au moment où la classification a à intervenir. Une classification sur la base de la contiguïté et de la ressemblance serait déjà meilleure, car elle répondrait à deux formes nettement différentes du processus évocatif 2 ; si le but d’une classification était
1. Grâce à l’éducation scolaire, en effet, la plupart des couples impliquant théoriquement une relation interne ont été en réalité l’objet d’une liaison externe.
2. L’association interne de Wundt ne correspond pas exactement, quoi qu’en dise cet auteur, à l’association par ressemblance ; on ne voit pas en pffet en quoi une association par rapport causal, ou par subordination, ou par contraste, etc., peut être considérée comme un cas de ressemblance. Cf. Wundt, a, U, 454.
FORMES DE l’aSSOCIATION
simplement de préparer des casiers pour mettre en ordre du matériel, celle-ci serait peut-être suffisante ; mais on doit viser plus loin, et surtout plus profond1 2. N’oublions pas, en effet, que ce que nous devons classer en réalité, ce sont les processus dont telle évocation donnée est l’aboutissant. Il faut donc un mode de groupement qui tienne compte de ce qui se passe dans la conscience actuellement, au moment de l’évocation.
Classification de Wundt (i883).