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Cicéron. De oratore, II

LES CONDITIONS DE l’aSSOCIATION

d’en expliquer l’association à la façon de Münsïerberg, par les mouvements réflexes provoqués.

On peut alléguer, il est vrai, que lorsque D est présenté, A est encore dans la conscience, mais est trop faible pour être aperçu ; ou bien qu’il est subconscient. Mais j’estime que cette façon de parler est absolument défectueuse, surtout lorsqu’il s’agit d’expliquer un phénomène, et il vaut mieux avouer qu’au point de vue purement psychologique, les choses se passent comme si l’association s’effectuait par succession. — Mais comme, d’autre part, il est logiquement absurde de penser qu’une liaison peut s’effectuer entre deux représentations, lorsque Tune des deux n’existe plus et qu’il n’y en a par conséquent qu’une en présence... d’elle-même, je préfère, dans l’alternative de dire ou une hérésie psychologique, ou une absurdité logique, renoncer à formuler la loi de simultanéité en langage psychologique b

Il faudra donc, pour être correct, parler- d’une loi de simultanéité cérébrale, que l’on pourra énoncer ainsi :

Lorsque deux processus cérébraux ont lieu simultanément, il s'établit entre eux une relation telle que la réexcitation de l'un tend à se propager jusqu’à l’autre; c’est cette relation qu'on appelle association.

i. Wahle (423) remarque judicieusement que si on pouvait trouver un motif d’association dans le fait que deux états sont présentés à la conscience en deux moments différents , il faudrait en conclure que tout serait associé, que tout pourrait s’associer, et ce ne serait plus la peine de discuter sur les conditions de l’association.

l’associatiox des idées

Ainsi portée sur le terrain cérébral, la simultanéité échappe aux objections dont elle était tout à l’heure passible. Les processus physico-chimiques correspondant à une excitation pourront se continuer dans la profondeur du tissu nerveux longtemps après l’extinction de la conscience de cette excitation, et il ne sera donc pas paradoxal d’admettre qu’il reste encore quelque chose de A lorsque D apparaît, et que c’est grâce à cela qu’il se crée entre ces deux processus une association. Ce sera au contraire très logique.

Ward profese une opinion diamétralement opposée : il pense que l’association par simultanéité de temps se ramène en réalité à une association par succession : « Il semble à peine possible, dit -il, de citer un cas où l’attention prêtée aux objets associés n’a pas été successive. » Mais la remarque de Ward, si intéressante soit-elle, n’exprime qu’un fait d’introspection, sur lequel chacun est d’accord ; elle n’a pas, et n’y prétend peut-être pas, de valeur explicative.

§5. — Le mécanisme de l’association.

Pourquoi la simultanéité a-t-elle cette vertu associative ?

Malebranciie (Y, § 2), il y a deux siècles, a déjà nettement répondu à cette question : « Il suffît que plusieurs traces aient été produites dans le même temps, afin qu’elles ne puissent plus se réveiller que toutes ensemble, parce que les esprits animaux trouvant le chemin de toutes les traces qui se sont faites en même temps, entr’ouvert, ils y continuent leur

chemin à cause qu’ils y passent plus facilement que par les autres endroits du cerveau. »

Et Charles Bonnet (b § 643) : « La fibre À a donc imprimé à la fibre B [lorsqu’elles ont été ébranlées simultanément] des déterminations qui ont produit en elle l’habitude d’être ébranlée par la fibre A. »

L’habitude, voilà en effet la raison que l’on peut invoquer : la simultanéité des deux impressions leur a laissé une habitude d’être conscientes ensemble. C’est pourquoi, lorsque l’une est de nouveau présente, l’autre se reproduit aussitôt. — Mais si l’habitude explique pourquoi, une fois l’association créée, la reproduction se fait selon cette association, il est clair qu’elle n’explique pas pourquoi et comment se crée cette association l. Il faut donc admettre que la contiguïté entre ces deux impressions, occasionnée par la simultanéité, a laissé derrière elle une disposition persistante, de la substance spirituelle ou de l’âme, diront les uns — disposition de la substance nerveuse, diront avec Malebranche et Bonnet ceux qui préfèrent les explications concrètes.

i. Franck a raison de conteste^* que l’habitude puisse créer l’association. Ceux qui le prétendent la prennent un peu trop pour une divinité mythologique. L’habitude est au contraire un effet de cette création. — 11 est amusant de constater que dans l’objection qu’il fait à Franck, Rabier (ig4) entend, sous le nom d’association, Y évocation des idées, le jeu de l’association, tandis que l’auteur du Dictionnaire comprend sous ce même terme la création de la première liaison. La discussion soulevée est donc absolument vaine et stérile ; ils ont tous deux raison à leur point de vue : l’habitude créée par la première liaison de deux idées est la cause de leur éveil subséquent.

On peut en effet fort bien concevoir que, par le fait qu’ils se produisent simultanément, deux processus nerveux puissent créer une certaine modification des voies nerveuses reliant les parties qui en sont le siège. Mais nous ne sommes guère plus avancés que les anciens auteurs cités plus haut, sur le mécanisme intime de ce phénomène de soudure. Certes, nous comprenons mieux que celle-ci ne doit pas être nécessairement un accolement grossier de deux fibres, ni même de deux cellules, et nous admettons que cette association qui se crée est surtout de nature dynamique . Mais ce terme implique luimême certaines modifications matérielles, moléculaires, encore inconnues, et ce sont elles que nous appelons du mot commode à"1 association, bien que cette association ne se manifeste, en fait, que lors du rappel d’un des états par l’autre : à l’état de repos, cette liaison est latente, potentielle ; elle n’est représentée que par des modifications matérielles le long d’un certain trajet nerveux.

Mais comment ces modifications matérielles sont-elles produites? En gros, nous admettons qu’à la décharge causée dans un certain point du cerveau par une excitation, correspond une irradiation de « force nerveuse », qui tend à se propager dans le voisinage, lorsqu’un second point du cerveau est, en même temps, le lieud’une décharge semblable. Dans l’ignorance actuelle de la physique cérébrale, le mieux est de s’en tenir à cette formule vague, qui est l’expression empirique d’un lait, que de tenter une explication qui risquera d’être d’autant plus fausse qu’on la voudra plus exacte. Un psycho-neurologue comme Zieiien ( a i5/|), par exemple, bien placé pour

avancer des hypothèses de ce genre, se borne à l’explication suivante : soient a , b, c, trois cellules ganglionnaires (correspondant à trois images-souvenirs) qui sont réunies entre elles par de nombreuses fibres. « Chaque fois que a et b sont excités simultanément a lieu une irradiation de l’excitation dans les voies partant de a et de 6. Cette irradiation est apparemment particulièrement intense dans le trajet ab, qui relie a à 6. » La conséquence en sera une certaine modification de la constitution intime de ces trajets, et, par suite, une diminution de résistance dans les conductions subséquentes.

Nous pouvons maintenant répondre à cette question : sur quoi repose le mécanisme de l’association ? C’est sur la contiguïté — non pas la contiguïté dans le temps, qui ne constitue que la condition extrinsèque delà création d’une liaison, mais la contiguïté entre les représentations elles-mêmes, contiguïté qui est leur liaison. Voici donc la loi de contiguïté en tant qu’elle exprime une loi de mécanisme :

Pour s’évoquer l’un l’autre, autrement dit, pour être associés , deux faits de conscience — ou mieux, deux processus nerveux — doivent être, au moins en partie, contigus l’un à l’autre.

C’est presque une vérité de La Palisse, ou, pour parler plus philosophiquement, une tautologie, car cela revient à dire que, pour être associés, deux phénomènes doivent être liés entre eux. Et cette tautologie ne pouvait être évitée, car dans l’impossibil ité où nous sommes de regarder directement dans le cerveau pour voir ce qui s’y passe, incapables par conséquent d’enrichir. notre hypothèse de faits d’observation, nous ne pouvons en tirer que ce que nous

y avons mis, à savoir l’idée d’association, de liaison, de contiguïté — et donc en aucun cas celle de ressemblance ou de contraste.

La discussion qui a précédé n’aura cependant pas été inutile, car elle a montré dans quel sens cette hypothèse pouvait et devait être interprétée : non seulement une contiguïté physiologique n’est pas logiquement contradictoire, et peut fort bien être induite, d’après ce que l’on sait des phénomènes physiques en général, mais elle est la seule explication pouvant traduire exactement l’hypothèse que l’on avait forgée pour interpréter les faits d’observation interne (à savoir que les idées s’évoquent) — c’està-dire qu’elle est la seule explication qui réponde à la question soulevée, la seule explication qui explique.

Il y avait là, ce me semble, un point de méthodologie important à mettre en relief, étant donnée la persistance de quelques auteurs à maintenir comme explicative l’association par ressemblance.

Mais alors, comment la contiguïté rend-elle compte de celle-ci ?

Deux cas doivent être examinés : i° celui où la ressemblance peut se ramener à une identité partielle ; 2° celui où la ressemblance est purement qualitative.

i° Lorsque tel sommet des Alpes valaisannes me fait penser à quelque sommité du Tyrol, comment expliquer cette évocation par une contiguïté préalable, puisque je n’ai jamais eu ces deux montagnes présentes à la fois à la conscience ?

Remarquons d’abord que, puisque ces deux som-

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mets se ressemblent, ils doivent avoir quelque qualité commune - — même couleur de névés ou de pâturages, même forme élancée, etc. — ou doivent éveiller un même sentiment (esthétique, etc.) — sinon ils ne se ressembleraient pas. Soit ABCD l’image d’une de ces montagnes, DXYZ, celle de l’autre ; elles ont au moins un élément commun, D. C’est à sa présence que sera due la transition de Tune à l’autre :

ABCD— XYZ

Or D est directement perçu ; il n’est pas luimême amené par association; mais il est aussi associé aux éléments XYZ avec lesquels il s’est trouvé jadis en simultanéité subjective, et cette association est nécessairement une contiguïté. La seule chose dont on ait à rendre compte, à savoir la possibilité du passage entre D, présent, et XYZ, absent, est donc expliqué par la contiguïté. (La question de savoir pourquoi, de toutes les représentations qui contiennent D, c’est DXYZ qui est évoquée par ABCD, et non telle autre DMNQ, n’a rien à faire ici et concerne le problème de l’évocation).

Il est évident que plus l’identité partielle sera considérable entre deux représentations (ainsi ABCD et ABCX), moins sera grande la part revenant à l’association par rapport à celle incombant à l’identification. C’est le cas, par exemple, d’un portrait faisant penser à l’original : il ne s’agit pas d’une identification complète — puisque, en fait, nous ne croyons pas voir la personne elle-même — mais d’une iden-

l’association des idées

tification partielle, avec évocation de traits divers non représentés sur le tableau 1 * * .

Notons toutefois que, dans certains cas, on trouve que deux paysages, deux figures se ressemblent, sans pouvoir découvrir quels sont les éléments communs auxquels est due cette ressemblance. Mais il faut bien qu’ils existent, sans quoi cette ressemblance serait sans Cause (et il arrive souvent qu’on les découvre au bout d’un certain temps). Cependant, comme leur existence peut n’être pas consciente, ceux qui tiennent à ne classer les associations que d’après les données de l’introspection ont le droit de faire rentrer ces cas sous la rubrique de la similarité.

2° Voici un cas plus embarrassant pour les partisans de la contiguïté : deux représentations peuvent s’évoquer bien qu’elles n’aient entre elles qu’une ressemblance qualitative, c’est-à-dire ne pouvant pas être ramenée à une identité partielle. Un fragment de papier rouge fait surgir dans ma mémoire le souvenir d’un meuble recouvert d’une étoffe rouge; or, après comparaison, je trouve que les deux nuances diffèrent notablement. ABC a évoqué A \Z. Mais A et A7 n’ont pu donner lieu à une identification puisqu’ils sont qualitativement différents. Il faut donc admettre que A a évoqué A7 par ressemblance, car, disent les partisans de la ressemblance, on ne peut croire que toutes les teintes et nuances sembla-

i. Cf. Dki.bœui- (20G): « On ne peut nier que le portrait ne

rappelle l'original. Mais il rappelle non les traits qu’il retrace,

mais précisément ceux qu’il ne retrace pas. »

LES CONDITIONS DE l’aSSOCTATION

blés aient jamais été perçues simultanément, et par conséquent puissent être associées par contiguïté.

On pourrait discuter sur ce point ; on pourrait contester cette prétention que les diverses teintes n’ont pu être perçues simultanément : — sans parler de Farc-en-ciel, le lac, la mer, les nuages, une forêt, l’aurore, ne nous fournissent-ils pas des gammes . infinies de bleus, de gris, de verts, de roses ? — on | pourrait soutenir que de telles associations entre teintes ont lieu par l’intermédiaire d’un même nom de couleur, embrassant plusieurs teintes différentes ; mais ce seraient de piètres moyens de discussion.

11 vaudrait déjà mieux expliquer la chose par la présence d’un ton affectif, qui serait le même pour des teintes ou des nuances voisines, et qui leur servirait de trait d’union (c’est fort possible qu’il en soit ainsi).

Mais il est préférable encore d’avouer que, comme nous l’avons déjà dit plus haut, il n’est psychologiquement pas possible de ramener ces cas à la contiguïté ; au point de vue de l’introspection, il sem blera toujours que c’est la ressemblance qui est la cause de l’éveil de l’un par l’autre.

Au point de vue physiologique, au contraire, la réduction à la contiguïté peut fort bien être tentée.

Il n’y a aucune raison pour que ce qui paraît irréductiblement différent à notre conscience ait pour corrélatif des processus irréductibles au point de vue physiologique. Les nuances voisines ont en effet pour conditions physiques, objectives, des phénomènes très semblables en nombre ou forme de vibrations, action photochimique, etc., et il est parfaitement com-

l’association des idées

préhensible que les modifications moléculaires cérébrales dues à l’action des uns favorisent faction des autres (quoiqu’un peu différents) et, par suite, permettent la création de certaines voies contiguës entre les éléments nerveux corrélatifs de sensations voisines.

Souvent aussi, deux teintes différentes, un beau rouge et un beau bleu, par exemple, se ressemblent par leur degré de saturation, ou par leur intensité, etc. Ici déjà, nous distinguons l’élément commun, qui est précisément ce fait de conscience que nous appelons saturation ou intensité, et qùi, objectivement parlant, peut correspondre à quelque processus physiologique commun.

Tout ce qui vient d’être dit peut s’appliquer, naturellement, aux représentations des autres sens, à l’ouïe surtout.

Il se présente encore un autre cas d’association par ressemblance : nous reconnaissons un ami d’après sa photographie, bien que son corps n’ait que quelques centimètres de haut ; — un enfant, qui a appris l’alphabet sur un certain livre, pourra sans difficulté nommer les lettres imprimées sur un autre livre, en caractère de grandeur et de formes différentes ; comment se peut-il donc que, s’il a créé une association entre le signe visuel A et le son a, le signe différent A puisse évoquer aussi le son a ? — nous avons entendu au théâtre une mélodie chantée par une actrice ; et voilà que, en entendant plus tard cette mélodie chantée sur un autre ton, cela évoque l’image de l’actrice; ce n’était pourtant pas avec cette sensation auditive-là que la perception de ses traits s’était

trouvée en simultanéité subjective; — nous appelons correctement triangle un triangle que nous voyons pour la première fois. On pourrait multiplier à l’infini les exemples cle cas où une impression évoque une image avec laquelle elle n’a jamais coexisté, simplement parce qu’elle ressemble comme forme ou comme rythme, etc., à une autre impression associée avec ladite image, mais sans qu’il soit possible de ramener cette ressemblance à une identité partielle: superposées l’une à l’autre, les perceptions ne coïncideraient en rien.

Est-il bien certain, cependant, qu’il n’y ait rien d’identique dans deux triangles différents, dans un paysage et sa photographie, dans deux mêmes mélodies distantes d’une octave, etc.? Külpe (218) pense avec raison que les termes différents de chacun de ces couples ont cependant ceci de commun qu’ils sont accompagnés du même sentiment, et que c’est I celui-ci qui sert de trait d’union de l’un à l’autre. Lorsque nous percevons une figure quelconque ou une série de bruits se succédant, à côté des sensations brutes que nous procurent les excitations tombant sur nos sens, il y a encore un élément psychique qui s’ajoute à elle : c’est la perception de leur ordination, de leur forme1, de leurs rapports, de leur rythme, du sens de leurs variations, etc. Or, si cette ordination, ces rapports restent proportionnellement

1. Ce que l’école autrichienne appelle la Gestaliqualitcit (Ehrenfels, Meinong, Viertelj. fur wiss. Phil., 1888-1890), qu’on pourrait traduire par perception ou sentiment des relations formelles.

Claparède.

les mêmes, comme dans les figures ci-dessous, et bien

que la grandeur (ou la hauteur) absolue diffère, il n’y a pas de raison pour que l’élément psychique qui leur correspond ne reste pas le même.

Nous venons de montrer que, au point de vue physiologique et explicatif, tout au moins, l’association par ressemblance pouvait être ramenée au mécanisme de la contiguïté. Il n’en est pas moins vrai que, au point de vue formel, et bien que l’on rencontre de l’une à l’autre tous les degrés de transition, ces deux genres d’association présentent une différence dont il est très commode de tenir compte en pratique ; — c’est ce que nous ferons.

D’où vient que, si ces deux sortes d’associations ont le même mécanisme, elles paraissent si différentes à l’introspection? C’est que, dit YYundt (c, 344), dans les associations par ressemblance, ce sont les identifications ( Gleichhëitsverbindangen ) tandis que, dans les associations par contiguïté, ce sont les contiguïtés qui dominent. Mais ce n’est pas tout à fait exact. Lorsqu’un tableau ABC me fait penser à la salle d’exposition DEF où je l’ai vu pour la première fois, l’association implique l'identification de tous les éléments ABC dudit tableau. Au contraire, si, voyant celui-ci, je me mets à songer à un plat d’épinards, soit CX4 , c’est seulement un des éléments du tableau, C, à savoir sa qualité de vert,

dont l’identification est nécessaire pour passer à l’idée du plat d’épinards.

Il vaudrait mieux dire que, dans l’association par ressemblance, nous sommes conscients de l’élément identique, parce que c’est celui qui nous intéresse et qui attire notre attention. Nous remarquons alors que cet élément fait partie de chacune des deux représentations consécutives, et nous avons le sentiment de leur ressemblance.

§ 6. — Y a-t-il une association par contraste ?

Dès Aristote, on a reconnu qu’une sensation, un sentiment, une idée, pouvait évoquer son contraire ; t et personne ne l’a jamais nié. Mais ce contraste, que l’on remarque entre l’inducteur et l’induit, est-il la cause de cette évocation? et, si oui, cette cause peutelle être conçue comme un principe d’association ? c’est ce qu’il nous faut examiner.

Tout d’abord, cela a-t-il un sens de parler d’ « association par contraste » ? Qu’entendre sous ces vocables? Quelle image se faire d’un mécanisme agissant « par contraste » ? J’avoue que, pour ma part, il m’est impossible de répondre à ces dernières questions. Or, le seul but de la notion d’association étant de faire comprendre le fait empirique de la | suggestion d’une idée par une autre, à quoi peut bien servir un principe qui reste lettre morte pour notre compréhension ?

Remarquons, avant d’aller plus loin, que nous aurions pu nous dispenser de traiter cette question,

l’associatiox des idées

en nous référant à ce principe démontré plus haut que les rapports aperçus entre les choses associées ne peuvent pas être cause de leur association. Cette échappatoire, bien que légitime, nous priverait cependant de quelques éclaircissements nécessaires, car, si le contraste est étranger à l’association, il ne l’est peut-être pas à telle succession de nos pensées.

Hume, nous l’avons vu, n’avait pas regardé le contraste comme un des principes de connexion des idées, et, depuis, la plupart des auteurs l’ont négligé ; mais quelques-uns lui ont fait jouer un rôle important (Herbart, Paulhan, etc.), ou l’ont cité pour mémoire, sans savoir très bien comment le prendre (Offner, 5i3).

Examinons comment quelques auteurs ont envisagé cette loi de contraste.

Le contraste est un des grands principes de la psychologie de Herbart; le grand principe, pourrait-on même dire, puisque, selon ce philosophe, les représentations n’agissent l’une sur l’autre que si elles sont opposées ( entgegengesetzt ) : « Les représentations deviennent des forces lorsqu’elles se résistent mutuellement. Gela arrive, lorsque plusieurs représentations opposées se rencontrent». Ainsi débute le Ier chapitre du Lehrbuch zur Psychologie. Toutes les représentations contraires tendent à s’inhiber mutuellement ; la victoire est à la plus forte, ou aux plus fortes, car plusieurs représentations non opposées peuvent s’allier pour lutter contre l’inhibition ( Hemmung ). Tant qu’une représentation n’est pas inhibée par une autre, elle reste au-dessus du seuil de la conscience. Le moindre changement dans la pensée implique donc le rôle de l’inhibition, et, à fortiori, du contraste, dont elle est la conséquence. — Mais, à supposer

même que les choses se passent ainsi, peut-on vraiment considérer ce principe de contraste comme un principe d’ « association » ? Herbart, d’ailleurs, l’a lui-même désigné comme une loi de reproduction, non d’association, et c’est par abus de langage, sans doute, que des disciples du maître, comme Lindner, par exemple, en font une des lois de la liaison des idées. Ce dernier auteur est d’ailleurs assez confus ; qu’on en juge par la citation suivante. Les lois de la reproduction sont au nombre de quatre: ressemblance, contraste, simultanéité, succession. Voici ce qu’il dit de la loi de contraste ( Gesetz des Gegensatzes) : « Les représentations contraires s’inhibent mutuellement. Les réprésentations contraires ( contrastierende V orstellungen) sont celles qui sont semblables et opposées, et chez lesquelles le contraste prédomine sur la similarité. Le contraste n’est qu’un cas spécial de la ressemblance. 11 n’y a ici de particulier que la façon dont les contraires s’exhaussent et se font ressortir mutuellement, ce qui est dù à ce qu’une représentation soutenue par ses aides ressort d’autant plus que les contraires cherchent à affaiblir son degré de clarté. Ainsi un mendiant paraît encore plus misérable si on lui oppose un Grésus. »

Sans nous arrêter à ces dernières lignes, qui ne contiennent qu’une explication bien obscure de ce fait psychologique que les contraires se servent mutuellement de repoussoir, nous voyons qu’on cherche à assimiler le contraste à la ressemblance, pour n’en faire qu’un cas particulier de celle-ci. C’est de cette manière, en effet, que la plupart des psychologues contemporains ont cru pouvoir se tirer d’embarras (Drobish, Bain, Lipps, James, WuNDT, ZlEHEN, FOUILLÉE, etc).

Cette réduction du contraste à la ressemblance estelle légitime ?

l’association des idées

(( C’est vme vieille maxime, dit Bain (453), que les contraires ont une nature commune. Où rien n’est commun, il ne peut y avoir opposition. Nous opposons une route longue à une courte, nous n’opposons pas une route longue à un son bruyant. Nous mettons en contraste le blanc et le noir, parce qu’il y a entre le blanc et le noir une ressemblance générique ; ce sont l’un et l’autre des couleurs, des modifications de lumière. C’est ainsi que lorsqu’une qualité est présente à l’esprit, la qualité opposée n’est jamais éloignée, puisque ce n’est qu’une autre espèce du même genre d’objet... La suggestion du contraste est un cas de la loi de similarité. » Lipps (a 97) tient le même langage; le contraste implique la possibilité d’une comparaison, donc un certain degré de ressemblance.

Rien n’est plus vrai. Mais cela n’explique rien. Si le blanc fait penser au noir, parce qu’il a ceci de commun avec le noir qu’il est une couleur, nous retombons sur la ressemblance, et alors pourquoi ne fait-il pas aussi bien penser au jaune ou au bleu, qui lui ressemblent encore plus que le noir ? 1

Ensuite, à supposer que la ressemblance impliquée dans le contraste soit bien la raison de l’association, le constater, c’est nier l’action spécifique du contraste. Horwicz l’avait déjà remarqué. Deux faits contraires sont deux faits qui se ressemblent à un certain point

1. On pourrait dire, et ce serait mieux, que le blanc' et le noir ont ceci de commun qu’ils sont situés chacun à une des extrémités de l’échelle des clartés. Ce caractère « d’être un extrême » pourrait fort bien être le chaînon qui les unit. Mais alors nous retombons sur le cas de l’association par ressemblance.

LES CONDITIONS 1>E l’aSSOCIATION Ô’y

de vue et diffèrent à un autre. Si la similarité est la cause de l'association, quelle part revient à ce par ,quoi ils diffèrent, c’est-à-dire justement à cela qui fait qu’ils sont contraires, et non semblables ? Aucune. En un mot, prétendre que deux faits contraires s’associent parce qu’ils se ressemblent, c’est dire qu’ils s’associent malgré leur contraste. Le contraste lui-même est banni de l’explication.

On a aussi considéré les associations par contraste comme de simples liaisons par contiguïté. Bain (/j53) a écrit là-dessus quelques lignes excellentes : le plus grand nombre des idées contrastantes, « par l’effet de leur proximité qui résulte nécessairement de la nature de la connaissance, sont d’habitude accouplés dans le langage vulgaire ; il en résulte que nous acquérons une tendance à passer de l’une à l’autre par pure routine, comme si nous complétions une formule banale. Tout le monde a dans la mémoire de ces couples associés tels que blanc et noir, haut et bas, dessus et dessous, grand et petit, épais et mince, faible et fort, jeune et vieux, riche et pauvre, vie et mort, peine et plaisir, vrai et faux ; quand un membre du couple se présente, l’autre est prêt à se montrer. Parmi nos acquisitions que nous devons à la contiguïté, il y a un très grand nombre de ces couples. Ce fait seul suffirait à donner aux qualités opposées le pouvoir de se suggérer mutuellement. »

Cette façon de faire est aussi une négation du pouvoir associatif du contraste comme tel, mais cette négation est évidemment légitime. Dans le cas de 1’ « association par contraste », comme dans les autres, c’est la contiguïté qui est la raison du méca-

nisme cérébral et on peut le plus souvent affirmer cette contiguïté sans passer par la ressemblance, en remarquant que tous les contraires nous ont été présentés, au moins une fois, simultanément, et que l’association s’est créée selon la loi de simultanéité subjective. Que l’on prenne dans les longues listes de mots induits que nous procure l’expérimentation de laboratoire ceux qui forment avec le mot inducteur un rapport de contraste, et l’on verra que, sans peine, on peut retrouver l’origine de leur accouplement dans l’habitude, dans l’éducation. Quand nous étions enfants, à l’école, on nous a toujours présenté simultanément les mots et les choses contradictoires. Cette opposition perpétuelle a créé entre les choses opposées des rapport^ de contiguïté.

Conclusion, l’association par contraste n’existe pas : i° parce que l’expérience permet de ramener toute association prétendue telle à un mécanisme de contiguïté (ou de ressemblance), — 2° et cette raison suffirait seule, parce qu’il est impossible de comprendre comment la raison de l’union de deux choses peut être leur opposition ; la preuve en est que l’on a toujours été obligé d’expliquer la loi de contraste elle-même par la ressemblance, c’est-à-dire de nier précisément la vertu associative du contraste.

Mais si, abandonnant le concept d’association, nous considérons les choses d’un point de vue plus élevé, nous ne pouvons nier que le contraste entre deux idées puisse être la cause de leur succession. Il y a deux façons — dont une seule est légitime — de se représenter ce processus.

On pourrait tout d’abord s’imaginer que l’état de

LES CONDITIONS DE L’ASSOCIATION 6 g

fatigue dans lequel se trouve un élément nerveux qui a fonctionné quelques instants correspond à une modification telle de son chimisme, qu’il devienne le corrélatif d’une nouvelle qualité de conscience. Ainsi, les cellules du centre visuel dont l’activité est corrélative de l’état de conscience blanc deviendraient, lorsqu’elles seraient épuisées, corrélatives de la sensation noir ; celles corrélatives du doux en se modifiant auraient Y amer pour concomitant, etc. Bref, un phénomène analogue à celui qui se passe lors du contraste successif des couleurs. Mais dans ce dernier . cas, il ne peut être question ^association ; celle-ci n’a de raison d’être invoquée que si l’image induite n’est pas le résultat d’une excitation actuellement présente. Or, dans le cas du contraste successif des couleurs, chaque modification de l’état de conscience correspond à une excitation réelle (permutations chimiques rétiniennes) deforgane sensoriel périphérique. Aussi est-on profondément étonné de voir Paulhan ! (6365) prendre le contraste successif des couleurs comme un cas « d’association par contraste »■ 1 ! !

Mais on pourrait objecter que le siège physiologique de ces phénomènes de contraste peut être non la rétine, mais le cerveau lui-même ; que G. -H. Meyer (cité par James) assurait qu’il pouvait penser assez fortement à une couleur pour avoir ensuite, lorsqu’il ouvrait les yeux, une image consécutive ; que Binet et Féré ont observé que, chez les hystériques, Vidée

i. Le même auteur (63 17) avait aussi considéré comme tel le contraste simultané des couleurs ; je n’ai pu parvenir à comprendre ce qu’il voulait dire par là.

l’association des idées

persistante d’une couleur brillante développe une image consécutive de couleur complémentaire ; — que, par conséquent, il y a phénomènes de contraste sans excitations rétiniennes, et que le contraste est donc la cause de la succession des phénomènes. — Soit, mais il faut savoir de quoi l’on parle ; s’il s’agit du processus physiologique envisagé comme cause, il n’y a aucune raison pour considérer que l’état chimique du repos est, au point de vue objectif, le contraire de l’état chimique de la fatigue ; s’il s’agit des phénomènes conscients, inducteurs et induits, ils ne sont pas davantage contraires : le rouge est-il le contraire du vert, ou le bleu, celui du jaune ? pour le physicien, oui ; pour la conscience, nullement. — Enfin, si contraste il y a, il n’est nullement la cause, puisqu’il est l’effet du phénomène; et ce phénomène ne peut nullement s’appeler une « association ». Tout ce que ces faits prouvent, c’est que l’association n’explique pas toutes les successions d’idées, notamment celles qui relèvent de la loi de fatigue.

Il y a cependant une autre façon de se représenter le mécanisme de la succession par contraste : les oscillations, au lieu d’avoir pour siège les cellules cérébrales, se passent au sein de la vie affective : la succession d’idées contrastantes est due aune succession de sentiments contrastants qui en sont comme le support. — Quant à ces oscillations affectives, elles s’expliquent aisément par la loi de fatigue, par la loi du rythme, qui régit toute la vie1. — Horwicz (323),

i. Cf. Gley, Essais de philosophie et d’histoire de la biologie , 1900, C7.

LES CONDITIONS DE l’aSSOCIATION "j I

Hôffding (a2i3) ont bien vu la chose, ainsi que Fouillée (I, 222).

Mais on ne peut insister ici sur ce mode de succession, le seul du réellement au contraste ; il tient à la constitution même de notre être. Il suffisait de montrer qu’il n’a rien à faire avec 1’ « association ».

§ 7. — Anatomie de l’association.

Quelles sont les conditions anatomiques de l’association? On l’ignore encore. Aussi serons-nous très bref sur toutes les conjectures qui se sont donné libre carrière à ce sujet. Il faut cependant indiquer où en sont les recherches positives effectuées dans ce domaine.

Dès le milieu du siècle qui vient de s’achever, les histologistes avaient reconnu que les cellules nerveuses qui entrent dans la composition de la moelle et du cerveau émettaient des prolongements dont les ramifications s’anastomosaient entre elles et avec les fibrilles semblables des cellules voisines, de façon à former un réseau continu (Gerlach, en 1871). — La découverte d’un nouveau procédé technique, par Golgi, en 1876, fit entrer cette question dans une nouvelle phase : on trouva que les prolongements protoplasmiques ne s'anastomosent jamais, mais s’intriquent seulement en un feutrage de fibrilles n’ayant entre elles que des rapports de contiguïté, non de continuité : la théorie du réseau de Gerlach avait vécu ; on lui substitua celle du neurone. Chaque cellule nerveuse avec toutes ses ramifications et son

cylindre-axe est considérée comme une imité histogénique, histologique et physiologique ; cette unité est le neurone. Le système nerveux tout entier, — outre un tissu de soutènement, la névroglie, composé de cellules en forme d’araignées — est constitué par une multitude de neurones dont les ramifications sont en contiguïté.

C’est sur ce point de contact des neurones que s’est concentrée toute l’attention des neurologues ; c’est lui qui a excité leur sagacité, et qui a fourni matière à leurs théories anatomiques des processus psychiques. Rabl Rückardt, par exemple, pensait que la mobilité des idées tient à la rupture ou à la ressoudure du prolongement protoplasmique en ce point, modifications qui se feraient par un mouvement amœboïde du prolongement protoplasmique. L’expression imagée de fil rompu des idées ne serait donc pas une métaphore.

La découverte de la simple contiguïté des neurones permit de tenter une explication plus élégante encore de l’idéation : il n’y avait plus même besoin, cette fois, d’admettre une rupture et une soudure des prolongements cellulaires ; il suffisait de supposer que le contact s’opère ou cesse sous l’influence de leurs mouvements amœboïdes (Lépine, Du val), ou que la fibre nerveuse s’allonge au fur et à mesure que le courant la traverse (Tanzi), ou encore que ce sont les cellules névrogliques qui sont douées de mobilité : en rétractant leurs bras ou en les étendant entre les fibrilles des neurones, elles favoriseraient ou empêcheraient le contact de ces fibrilles (Cajal), etc.

On a cherché à expliquer ainsi les phénomènes

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! principaux de la vie mentale : le sommeil, par une rétraction générale de tous les prolongements, ce qui abolirait toute pensée ; l’obsession, par le passage du courant d’une façon trop durable ; la torpeur de la pensée, par un étalement trop grand des cellules araignées ; la méditation, par la rupture des contacts avec la périphérie ; la diversité des associations d’idées, parla diversité possible des prolongements en contact, etc., etc.

Malheureusement, rien de tout cela n’a pu être empiriquement prouvé, et ces théories ne sont qu’une traduction, en langage histologique, des faits psychologiques déjà connus. L’amœboïsme des éléments nerveux n’est pas même certain, les faits qui avaient semblé en démontrer la réalité ont été peut-être l’objet d’une erreur d’interprétation (Stefanowska).

D’ailleurs, la question vient d’entrer dans une troisième phase : divers observateurs (Apathy, Bethe), par des procédés nouveaux, ont réussi à montrer que le système nerveux était constitué par des fibrilles continues sur tout leur parcours : en sorte qu’on est en train d’abandonner la théorie du simple contact, qui avait si fort stimulé l’imagination des psychoanatomistes, et que l’on croyait doublement prouvée. La question de savoir si le corps cellulaire du neurone est bien son centre fonctionnel, ou s’il n’a sur le réseau qu’une influence simplement trophique est encore aujourd’hui l’objet de vives discussions.

La psychologie n’a qu’à attendre que les anatomistes soient d’accord ; il lui est d’ailleurs à peu près indifférent que ce soit la contiguïté ou la continuité des neurones qui reste victorieuse, c’est là son moin- Glaparède. 5

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dre souci, et l’association saura toujours s’expliquer de l’une ou de l’autre façon. Ce n’est pas là que gît la difficulté.

La difficulté, en effet, est de savoir quel parti tirer de la connaissance de ce réseau fibrillaire. Celui-ci, tout en ayant l’avantage de fournir à la théorie de l’association un substratum anatomique certain, est en même temps pour elle la source de nombreux points d’interrogation. — Tout d’abord, à quel fait psychique correspond le fonctionnement de la cellule nerveuse ? — Si c’est à la sensation simple, par exemple, comment celle-ci peut-elle contracter un nombre presque infini d’associations avec diverses autres impressions, tandis que le nombre des ramifications du neurone est évidemment limité P — Qu’arrive-t-il lorsqu’une cellule a épuisé ses valences (si j’ose emprunter ce terme à la chimie atomique) et qu’elle est obligée, de par la loi de simultanéité subjective, de se créer de nouvelles liaisons ? — Et surtout, comment se fait-il, lorsque j’associe, par exemple, une certaine couleur à un certain son, que les deux cellules intéressées puissent arriver à entrer en contact surtout si celles-ci sont situées chacune à un bout opposé du cerveau 1 ? — Et si la contiguïté entre l’une et l’autre s’opère à distance, à travers tous les

i. Cette question avait déjà tracassé Ch. Bonnet; c’est principalement pour expliquer la possibilité de liaisons entre les libres de tous les sens, qu’il admettait l’existence d’un lieu déterminé, siège du sensorium commune , siège de l’âme, où toutes ces fibres convergeaient, et pouvaient par conséquent sans difficulté contracter des liaisons entre elles (Bonnet, Lettre à Malacarne, œuvres, t. IX, p. 92.)

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autres neurones qui les séparent, comment se fait-il que ces neurones interposés ne se trouvent pas, ipso facto, faire partie de la combinaison associative ? — On comprendrait à la rigueur que, chez l’enfant, au fur et à mesure de l’expérience sensible, les neurones poussent leurs prolongements, en vertu de quelque loi dynamique, précisément dans la direction de ceux qui sont excités simultanément. Mais, chez l’adulte, lorsque tout le stock des cellules est définitivement constitué, comment se créent les associations nouvelles ?

S Ollier (70) reconnaît aussi l’impossibilité où nous sommes de comprendre comment nous pouvons, par exemple, former une association entre l’image Y d’une note de musique et le son A, dont elle est le symbole. Les nombreuses voies d’association connues sont insuffisantes pour l’expliquer : il ne parait donc pas possible d’admettre qu’une connexion anatomique ait pu s’établir entre les deux groupes de cellules Y et A. On peut au contraire supposer que ce ne sont pas seulement les cellules Y et A qui sont impressionnées, mais aussi tout le centre visuel et tout le centre auditif. Or, comme ces deux centres sont en connexion anatomique, l’association peut se comprendre: « Seulement, dans cet ensemble, c’est l’état d’activité des groupes Y et A qui l’emporte, qui est le plus conscient et paraît ainsi former seul le souvenir.»— Malheureusement cette hypothèse en entraîne une autre, à savoir que ce n’est plus à un groupe de cellules que correspond l’image, mais à tout le centre spécial dont elles font partie. Et Sollier est obligé, pour justifier cette seconde supposition, de considérer chaque image comme correspondant non à certains éléments nerveux déterminés, mais à un « état dynamique » de celte

région du cerveau. C’est très possible qu’il en soit ainsi, mais alors le problème perd en clarté ce qu’il gagne en tournure scientifique, et nous risquons de nous payer de mots.

Toutes ces tentatives d’interprétation impliquent l’aveu de notre ignorance. Cette constatation nous permet donc de ne prêter qu’une attention très furtive à la théorie des centres d’association :

En 1881, Flechsig, au moyen d’une méthode nouvelle, assurait avoir découvert que l’écorce cérébrale se subdivise en territoires nettement distincts au point de vue anatomique: les unes, au nombre de quatre, ne comprennent presque que des fibres de projection (c’est-à-dire se rendant à la périphérie ou en venant), tandis que les autres, au nombre de trois — Flechsig en compte aujourd’hui une quarantaine — ne contiendraient que des fibres d’association, à l’exclusion complète de fibres de projection : il appelle ceux-ci centres d’association, par opposition aux premiers, ou centres de projection. Les trois grands centres d’association (frontal, qccipito-temporal et pariétal), occupent la plus grande partie de l’écorce cérébrale ; ceux de projection (sphères tactiles, visuelle, auditive, olfactive et gustative) sont limités au pourtour du sillon de Rolando, au cunéus, à l’insula et à la circonvolution de l’hippocampe.

Les territoires d’association seraient en relation avec les zones sensorielles, dont ils centraliseraient, en quelque sorte, l’activité ; ils seraient ainsi « d’une haute importance pour l’exercice des activités intellectuelles, pour la formation des images mentales composées de plusieurs qualités sensorielles » ; « leurs

cellules ganglionnaires seraient les organes centraux de l’association des idées » (Flechsig, a, 60) ; on pourrait les considérer comme les centres des souvenirs par opposition aux centres de perception.

Les idées de l’anatomiste de Leipzig, d’abord admises par un certain nombre d’auteurs (Edinger, v. Gehuchten, Ziehen), furent bientôt combattues par d’autres (Kôlliker, Dejerine, Yogt, Monakow, IIitzig), au nom de l’observation anatomique ellemême. Il semble définitivement reconnu que les différences de structure que Flechsig avait cru constater ne sont pas aussi fondamentales qu’il l’avait prétendu : toutes les parties de l’écorce du cerveau possèdent des fibres de projection.

D’ai Heurs , la découverte de F lechsig eût-elle été confirmée que la psychologie de l’association n’y eût pas gagné grand’chose. Il lui est bien indifférent, en effet, que les neurones associatifs soient disposés dans certaines régions spéciales ou disséminés parmi les éléments réceptifs. La question des localisations n’intéresse la psychologie qu’en tant qu’elle est utile à la clinique et permet à cette dernière de mieux comprendre les altérations de la vie psychique à la suite des troubles locaux de certaines régions de l’écorce (Vogt, Lipps, c). Mais, une localisation étant précisée, reste encore à savoir quels sont les processus intimes qui sont le corrélatif de telle pensée. Ainsi, Fleciisig nous dit que c’est le centre d’association frontal qui est le siège de l’intelligence proprement dite, des actes les plus compliqués de la pensée ; mais cela ne nous apprend nullement en quoi consiste le mécanisme de cette intelligence. On n’est ni plus, ni moins avancé

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qu’avant. L’hypothèse de Wundt, d’un centre frontal d’aperception, nous en disait tout autant. Car la notion d’association, qui est la seule qui eût pu découler des observations anatomiques de Fleciisig, était déjà connue, avant lui, des psychologues — et qui sait si ce n’est pas précisément cette notion qui a entraîné le savant anatomiste à schématiser, comme il l’a fait, sa découverte !

La seule chose que nous puissions dire, c’est que si les choses étaient comme Flechsig le prétend, cela nous faciliterait, non pas la compréhension, mais l’étude de la psycho-physiologie, car cette disposition anatomique, en permettant aux lésions de toucher indépendamment les faisceaux d’association et les centre de réception, de dissocier la fonction associative delà fonction réceptive, fournirait aux cliniciens d’intéressantes observations pathologiques, dont la psychologie, naturellement, ferait son profit. Malheureusement, il ne suffit pas qu’une chose soit utile et commode pour qu’elle soit.

Si donc la doctrine de Flechsig est fausse, nous pouvons le regretter au point de vue des avantages pratiques que nous aurait fournis la disposition anatomique qu’elle suppose ; mais, au point de vue de notre compréhension de l’association et de la pensée, cela nous est indifférent.

Quoi qu’il en soit de l’existence de centres corticaux d’association, toutes les parties de l’écorce cérébrale sont réunies entre elles par des fibres d’association qui cheminent dans la substance blanche. Ces fibres sont en général divisées en fibres courtes et fibres longues .

Les fibres courtes tapissent le fond des sillons et unissent deux circonvolutions voisines ou rapprochées (fibres arquées ou arciformes, v. fig. i).

Les fibres longues, comme leur nom l’indique déjà, réunissent des régions éloignées de l’écorce ; elles

Fig. 1. — Faisceaux d’association (d’après Meynert).

1. Cingalum. — 2. Faisc. longitudinal sup. ( arcuatus ). — 3. Faisc. longitud. inf. — 4. Faisc. unciforme ( uncinatus ). — 5. Fibres arquées ou arciformes. — F, Lobe frontal. — T. Lobe temporal. — O, Lobe occipital. — G, corps calleux. — S, Scissure de Sylvius.

forment un certain nombre de faisceaux plus ou moins distincts :

i° Le faisceau longitudinal supérieur , ou arcuatus, qui unit les lobes frontal et occipital ;

20 Le faisceau occipito-f routai," situé au-dessous du précédent ;

3° Le cingulum, faisceau dont les relations sont encore discutées ; il met en connexion, probablement les bulbes olfactifs avec les lobes frontaux, ainsi que la région de l’hippocampe avec le lobe temporal et les circonvolutions de la base ;

4° 1S uncinatus , reliant les lobes temporal et frontal. Enfin, divers faisceaux de moindre longueur, surtout dans le lobe occipital, reliant entre elles les diverses faces de ce lobe.

Tous les faisceaux énumérés ne réalisent que des associations intra- hémisphériques. D’autres fibres constituent les voies d’association inter-hémisphérique : ainsi le corps calleux, qui réunit les diverses régions de l’écorce aux régions symétriques de l’hémisphère opposé, et la commissure antérieure, ayant une fonction analogue.

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