CHAPITRE YI
L'ASSOCIATIONISME
Après avoir montré ce que l'on sait jusqu'ici du mécanisme de ce rouage psychologique qu'est l'association, il convient d'examiner quel est son rôle, quelle est son importance pour la marche de la machine tout entière, je veux dire, pour la vie de l'esprit.
Cette importance, reconnaissons-le d'emblée, est très grande; bien des fonctions les plus utiles, comme les plus hautes des sens ou de l'intelligence sont à jamais éteintes, lorsqu'un processus destructeur vient arrêter, ici ou là, le jeu de nos associations. Mais, de ce que ce rouage joue un rôle de premier ordre dans la vie mentale, il ne s'ensuit nullement qu'il suffise à le diriger, à en être le principe. Prenez un chrono-
mètre, clémontez-le : vous y trouverez un peu partout des engrenages. Brisez-en une seule dent : votre appareil ne marchera plus, et aura, de ce fait, perdu toute sa valeur. S'ensuit-il que c'est l'engrenage qui fait aller la machine ? Nullement, seule la tension du ressort en est le véritable moteur. L'engrenage a une valeur mécanique] le ressort a une valeur motrice, vitale, pourrait-on dire, en se plaçant au point de vue de notre chronomètre lui-même.
Or, la question est de savoir si, par rapport à notre esprit, l'association joue le rôle de l'engrenage ou au contraire celui du ressort.
Il est intéressant de constater que cette question s'est posée dès le début de l'histoire de l'association. Cette dernière était à peine reconnue comme un fait psychologique, que déjà on l'investissait du grand rôle. Sans revenir sur l'historique esquissé au début de ce livre, rappelons que Hobbes ramenait la pensée à une suite de phénomènes psychiques qui s'enchaînent, sans chercher à cet enchaînement d'autre cause que l'association elle-même. Locke était, il est vrai, plus circonspect; mais il manifestait une tendance indéniable à mettre l'association là où elle n'avait que faire, ainsi, lorsqu'il nous décrit les idées d'amitié, d'obligation^ de mensonge, qu'il appelle les « modes mixtes », comme des « combinaisons d'idées simples )) (Liv. II, chap. 22). Berkeley, Hartley et Hume surtout, les véritables fondateurs de l'associationisme, se sont flattés d'avoir ramené, non seulement tout notre mécanisme mental, mais encore une bonne partie du contenu de notre esprit, à de simples connexions d'idées.
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On voit que la question ci-dessus posée se complique d'une autre, que l'on n'aurait guère, tout d'abord, pensé devoir être suggérée par une philosophie dont le point de départ était que toutes nos idées viennent des sens. Cet autre problème, qui vient se greffer sur le premier, est le suivant : l'association permet-elle d'expliquer, au moyen d'un certain nombre de faits, admis comme primitifs, le contenu de notre pensée ?
Oui, répondent les associationistes ; pour ceux-ci, donc, l'association expliquerait à la fois l'activité de notre pensée et la presque totalité de son contenu.
Ainsi, d'après Hume, l'idée de cause provient de l'habitude d'associer ensemble les idées de deux phénomènes qui se sont toujours présentés simultanément dans notre expérience ; le principe de causalité dérive de l'habitude d'associer l'idée de cause à tous les phénomènes qui se présentent à nous. Hume explique ainsi tout par l'impression, l'idée, et la liaison des idées.
De même James Mill : dans la mémoire, par exemple, tout se réduit à une association, et, si nous distinguons un souvenir personnel d'une image fantaisiste quelconque, c'est que dans le premier cas sont évoqués toute une série d'états de conscience remplissant l'intervalle entre ce souvenir et la conscience du moment présent. Ce philosophe allait même jusqu'à expliquer par l'association seule certains sentiments, comme la peur, par exemple, qui devenait sous sa plume l'idée d'une sensation pénible associée à l'idée de sa reproductiôn future. C'est surtout l'explication qu'il donne de certains faits psychologiques
(croyance aux objets extérieurs, etc.) par l'association extrêmement forte, donc inséparable, des éléments qui les constituent, qui marque l'originalité de ce penseur. Entre les mains de son fils, Stuarï Mill, la doctrine associationiste devient plus féconde. Celuici, avec beaucoup de talent, s'efforce de démontrer que, non seulement les perceptions du monde extérieur, mais le moi lui-même, les principes rationnels, les axiomes des sciences mathématiques, les lois morales, que toutes ces idées, ces intuitions, simples en apparence, sont le résultat d'une texture intime, dont un seul élément, la sensation ou l'image, forme la matière première.
On saisit le changement fondamental que cette manière de voir apportait dans la conception de l'entendement, telle que Kant l'avait établie. Au lieu de considérer, avec le grand penseur allemand, que c'étaient les formes de notre pensée qui s'appliquaient au monde extérieur, que nous ne pouvions apercevoir ce dernier qu'à travers les lunettes de notre propre pensée, les associa tionistes, prenant le contre-pied de ce point de vue, se faisaient fort de démontrer que c'est le monde extérieur, au contraire, qui imprimait peu à peu ses lois dans notre cerveau, que c'était sur <( l'ordre de l'expérience » que venaient se mouler les formes de notre intelligence.
Mais, parmi toutes les objections que pouvait soulever une telle façon d'envisager les choses, une surtout s'imposait d'emblée au bon sens le plus vulgaire : si l'esprit humain ne possède pas certaines idées innées, certaines catégories a priori, et que tout cela ne soit que le résultat d'une acquisition empirique, pour-
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quoi donc les animaux, même ceux dont l'existence est aussi longue que la vie de l'espèce humaine, ne raisonnent-ils pas comme l'homme, puisqu'ils ont été soumis à l'action de la même expérience externe. « Si, à la naissance, il n'existe rien qu'une réceptivité passive d'impressions, pourquoi un cheval ne pourrait-il pas recevoir la même éducation qu'un homme ? » C'est Herbert Spencer (I, 5o5) qui fait cette remarque, et pour sauver l'associationisme du coup mortel qu'elle pouvait lui porter, il le modifie en ce sens qu'à l'influence de l'expérience toute hrute, il ajoute celle de l'hérédité. Oui, il existe des formes innées de l'intuition, mais « ces relations internes préétablies, quoique indépendantes de l'expérience de l'individu, ne sont pas indépendantes de l'expérience en général, mais elles ont été établies par les expériences accumulées des organismes précédents. » Remarquons en passant que cette hérédité que l'on fait intervenir ici, comme un Deus ex machina, ne dissipe en aucune façon l'objection formulée cidessus. Pourquoi l'ordre du monde externe aurait-il moins façonné les ancêtres du cheval que ceux de l'homme? Pourquoi les expériences ne se seraientelles pas (( accumulées » bien plus encore chez ceuxlà que chez ceux-ci, puisque la race chevaline est autrement plus ancienne que la race humaine? On s'abstient de nous le dire.
Si MiLL et Spencer ont été surtout les théoriciens i de l'associationisme, si ce sont eux qui ont tracé le jplan général du système, c'est plutôt Alex. Bain qui l'a appliqué à l'analyse des divers états de conscience, en cherchant à montrer comment ceux-ci se sont peu
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à peu constitués, par fusion, par assimilation. Sa psychologie se distingue surtout par le rôle qu'il fait jouer aux sensations musculaires clans la constitution de nos perceptions.
La théorie associationiste a, on le voit, le précieux avantage de n'opposer une fin de non-recevoir à aucun des grands problèmes que soulève le jeu de la pensée ; elle a aussi eu celui d'attirer l'attention sur les fonctions du système nerveux corrélatives de la vie mentale ; enfin, elle a fortement contribuée ébranler la vieille « psychologie des facultés de l'âme », qui avait le défaut, non seulement de ne rien expliquer par elle-même, mais encore de ne pas stimuler lès esprits à la recherche. Aussi l'associationisme a-t-il eu le plus vif succès auprès des physiologistes, des médecins, qui voyaient, grâce à lui, la psychologie rentrer dans leur domaine ; auprès des esprits positifs et aimant l'expérience auxquels il ouvrait un nouveau et vaste champ de travail ; il en eut aussi auprès de tous ceux qui préfèrent avoir aujourd'hui une solution, fût-elle fausse, qu'attendre jusqu'à demain dans l'état d'esprit, inconfortable assurément, qu'est celui du doute et de l'ignorance avouée.
De nos jours, les traA^aux d'observation et de laboratoire ont pris une telle prépondérance en psychologie, que la sorte d'emballement de nos aînés pour l'associationisme s'est considérablement apaisée. Les longues et patientes expériences qui ont vu le joiu' depuis vingt ans ont montré combien plus compliquées qu'on ne le croyait étaient l'analyse et la détermination des conditions de nos états de conscience les plus banals : la sensation de résistance, ou de
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mouvement volontaire, ou de durée, par exemple ; et Ton a compris que ce ne sont pas les grandes phrases sonores qui résoudraient la question.
Il est resté cependant de nombreuses traces de la doctrine de l'école anglaise. Des auteurs, qui n'ont pas accepté celle-ci en entier, ont cependant conservé sa méthode d'explication pour certains faits particuliers : ainsi Wundt pour la perception d'espace. Ce ne sera donc pas du temps perdu, même dans un ouvrage de psychologie expérimentale, que de consacrer quelques instants à la critique de Fassociationisme.
Dans cette seconde partie seront examinés, au point de vue de Tassociation, les principaux phénomènes de notre vie mentale ; il sera naturellement ! impossible de les envisager tous : l'association joue i partout son rôle, petit ou grand, et ce serait traiter la psychologie tout entière que de passer en revue tous les faits où on la rencontre. Je voudrais seulement indiquer sommairement, à propos des principaux phénomènes psychologiques, ce que V association ex- •1 plique et ce quelle n'explique pas. — Mais, avant d'entrer dans l'examen des cas particuliers, une cri- 1 tique préalable de Fassociationisme en général est ! d'autant plus utile qu'elle nous évitera la peine d'insister sur la discussion des cas particuliers, et qu'il suffira le plus souvent de s'en référer à elle.
i'^ Tout d'abord, une critique de forme : les associaj tionistes expliquent les principes les plus fondamenjtaux de notre pensée par la création, dans notre ! esprit, de relations purement empiriques. Ils ruinent jpar là même, ainsi que Hume l'avait fort bien aperçu, le fondement de toute science, enlèvent toute certi-
tude au raisonnement, toute valeur à la logique. N'empêche que tous leurs raisonnements, à eux, toutes leurs déductions, toutes leurs affirmations, reposent précisément sur la validité absolue de ces lois de la pensée dont ils s'efforcent de montrer la contingence. Ils supposent donc, pour les besoins de leur cause, précisément ce qui est en question. — Un individu fait irruption dans un laboratoire de physique : « Vous perdez votre temps, s'écrie- t-il en s'adressant aux personnes qui y travaillent, vos instruments ne valent rien, et toutes les recherches que vous avez faites jusqu'ici sont frappées des plus graves erreurs. Il faut reconstruire vos instruments sur une autre base. » Assurément, c'est son droit de parler ainsi. Mais si ce même individu, pour construire les nouveaux instruments qu'il dit nécessaires, se sert de ceux-là même dont il certifie l'inanité, s'il règle son nouveau cathétomètre à i'aide du cathétomètre qu'il prétend faussé, s'il gradue ses nouveaux thermomètres en les comparant à ceux que, tout à l'heure, il déclarait arbitrairement calculés, on pourra se demander si notre homme est en pleine possession de ses facultés. — Les associationistes agissent un peu comme cet individu . Après avoir affirmé, par exemple, que la nécessité du principe de contradiction doit être rapportée à des associations rendues inséparables par la constance de l'expérience, et n'a par conséquent rien d'absolu, ils n'hésitent pas à affirmer que leur doctrine est vraie d'une façon absolue, puisqu'ils refusent aux doctrines opposées le droit d'être vraies, elles aussi, en même temps.
2^ Passons aux objections d'ordre plus spéciale-
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ment psychologique : pour les associalionisLcs, le fail psychologique fondamental et irréductible est la sensation, ainsi que sa trace, Fimage. Tous les autres faits de conscience sont composés par celles-ci, de même que les mots sont composés de lettres. Mais, pourra- t-on objecter, on peut bien distinguer, dans un mot, les lettres, tandis qu'il est impossible d'apercevoir les éléments constituants dans les faits de conscience en question. Dans le sentiment d'amour, par exemple, on ne saurait disséquer, d'une part, un certain plaisir des sens, d'autre part, l'idée de l'objet qui est capable de le procurer ; dans la perception d'espace, on ne saurait apercevoir les sensations de mouvement qui, selon eux, concourent à la constituer.
Les associationistes ont une réponse toute prête à cette objection : si vous n'apercevez pas les idées simples constituant une idée complexe, disent-ils, la raison en est que ces idées simples sont combinées ensemble, et qu'il est par conséquent aussi impossible de les distinguer séparément, qu'on ne peut, dans l'objet d'une combinaison chimique, dans l'eau, par exemple, distinguer l'hydrogène et l'oxygène.
En invoquant cette chimie mentale pour se tirer d'affaire. St. Mill a implicitement reconnu la banqueroute de l'associationisme. Tout d'abord, l'association ne reste plus, comme on le proclamait, le principe unique, d'où tout découle ; il faudrait tout au moins lui adjoindre un principe de fusion, destiné à expliquer cette transformation des éléments en contact. Mais, hâtons-nous de le dire, ce second principe, même franchement adopté, ne résoudrait
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en rien la difficulté insurmontable à laquelle la chimie mentale vient se heurter. Il nous est impossible de comprendre, en effet, comment deux faits de conscience, associés ou combinés comme on le voudra, pourraient donner naissance à un troisième phénomène psychique différent des deux j^remiers ; les faits de conscience diffèrent entre eux par leur qualité, et ne renferment aucun élément commun — comme c'est le cas pour les substances matérielles les plus différentes, qui sont toujours composées d'atomes — auquel on puisse ramener cette propriété de prendre, grâce à une nouvelle ordination, un aspect nouveau.
Cette objection est tellement fondamentale, qu'elle suffirait à bannir à tout jamais la doctrine associationiste de la psychologie. '
Mais, quelques esprits naïfs pourraient être tentés de se soustraire à cette conclusion en rejetant dans le cerveau les causes et les effets de cette combinaison mentale. Prévoyons leur objection et répondons-y. Si un fait psychique de qualité A ne peut pas, additionné à un autre fait de qualité B, donner un état de conscience à qualité C, différente des deux premières, il est possible — pourront alléguer nos contradicteurs supposés — que, au point de vue physiologique, le processus cérébral a associé à un autre processus ^ donne la clef du problème ; ces deux processus, réagissant l'un sur l'autre, pourront se transformer en un troisième état cérébral y, corrélatif du nouvel état de conscience. Mais ce processus résultant sera, au point de vue psycho-physique, quelque chose de nouveau; la résultante de deux forces ne saurait
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être considérée comme une « combinaison » des composantes (cf. James, I, iBq ; Spir, /Î97). Si Ton fait agir simultanément sur un même point de la rétine un rayon de lumière rouge et un rayon de lumière verte, la sensation de blancheur qui en résultera ne pourra en aucun cas être considérée comme une combinaison des sensations de rouge ou de vert.
D'ailleurs, une telle façon d'expliquer les choses ne rendrait pas compte de la production de ces sentiments ou idées relatifs à des groupements de faits de conscience, et qui coexistent parallèlement à ces groupements. Ainsi, ridée d'objet subsiste à côté de la perception de chacune des qualités de Fobjet, l'idée de cause subsiste à côté de la perception des phénomènes qu'elle relie ; l'idée de liaison subsiste à côté de la vision des choses en connexion. Or, dans les combinaisons, les qualités des éléments s'effacent devant celles du produit nouveau. Comment expliquer alors que, dans les cas qui nous occupent, l'idée du tout, de la liaison, etc. puisse coexister à la représentation des parties ? — Ici encore, les associationistes croient trouver dans la physiologie une réponse péremptoire : dans une association physiologique, il y a quelque chose de nouveau, c'est le processus correspondant à l'association elle-même, correspondant à la vibration des voies associatives ; il est donc parfaitement plausible que le corrélatif psychologique de ce processus nouveau soit précisément l'idée résultante et non contenue dans les composantes. Ainsi, le corrélatif psychique G, du trajet nerveux X, qui relie ce. et (3, serait Vidée de la liaison des phénomènes A et B, idée non contenue, naturellement, dans chacun de ces derniers.
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Une telle façon de raisonner serait étrange ! Depuis quand notre conscience nous renseigne-t-elle sur ce qui se passe dans notre cerveau ? Depuis quand percevons-nous nos états cérébraux eux-mêmes ? Jamais notre sens des couleurs ne nous a renseigné sur la couleur de nos cellules corticales ; jamais une perception de distance n'a été celle de Féloignement intracérébral de deux de nos neurones... Et l'on voudrait que le corrélatif psychologique d'une liaison nerveuse associative soit la perception de cette liaison elle-même ! La science hésitera longtemps avant d'admettre une si formidable exception à ce que Ton observe si communément.
Supposons cependant que, par une grâce spéciale, la nature ait permis à nos associationistes de percevoir leur mécanique cérébrale elle-même. Une liaison nerveuse entre deux neurones va donc leur fournir l'/dee qucles; deux images correspondantes sont associées, mais voil tout. Gomment donc ce même trajet associatif deviendrat-il le support de tant de qualités, sentiments ou idées diverses, qui sont le résultat, dit-on, de la seule associai tion ? — Gomment ce même trajet pourra-t-il tant( évoquer l'idée que les deux sensations sont entre ell( dans un rapport de causalité, ou de nécessité, oudepn habilité ? Est-ce que c'est la plus ou moins gran( épaisseur des fibres nerveuses associatives, qui va décidei si l'idée de leur liaison est jdIus ou moins nécessaire Une fibre de i |x de diamètre serait le corrélatif de lî possibilité ; une fibre de 2 [/,, de la probabilité; une fibi de 3 (X, de la certitude ? On voit à quelles absurdités aboutit ^
I. Cf. le récent ouvrage de von Krtes, qui montre biei l'insuffisance du « Leitungsprincip ».
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3° Troisième critique : les associationistes se sont évertués à rendre compte de la composition d'une foule de faits de conscience, mais ils ont en général oublié leur premier devoir, qui était de prouver que ces idées étaient composées, comme ils l'assuraient, et non simples, comme il le semble à l'introspection. Or, leur grand argument, à savoir que la sensation est le seul fait irréductible, ressemble fort à une pétition de principes ; ils disent aussi, il est vrai, que seules doivent être considérées comme donnant naissance à des sensations les impressions provenant du monde extérieur. Mais il est curieux qu'ils aient complètement omis de comprendre, dans ce dernier, le corps humain lui-même. Je ne sache pas que les associationistes aient regardé la faim ou la soif comme des idées composées, bien que ces impressions n'aient pas pour cause un objet du monde extérieur, mais une modification du corps lui-même. Or, le corps ne pourrait-il pas être aussi la source de ces nombreuses notions qui ne correspondent, il est vrai, à rien dans le monde externe qui soit capable d'impressionner les sens, mais qui pourraient bien n'être rien autre que la conscience des réactions de ce corps à l'égard du milieu qui l'environne ? Nous verrons dans la suite qu'il y a là \me façon d'expliquer l'origine de beaucoup de nos « idées » , façon qui eût économisé à l'école anglaise le souci de bien des analyses.
4^ Dans son ouvrage sur la Psychologie anglaise (272), RiBOT insiste sur ce que l'associationisme a cet avantage sur la « méthode des facultés » qu'il est une explication, tandis que celle-ci n'est qu'une classification. L'association jouerait dans le monde des
idées (( un rôle analogue à celui de l'attraction dans le monde de la matière » , « la théorie nouvelle montre que les divers procédés de l'intelligence ne sont que les formes diverses d'une loi unique ; qu'imaginer, déduire, induire, percevoir, etc., c'est combiner des idées d'une manière déterminée, et que les difTérences de facultés ne sont que des différences d'association » .
Il faut prendre bien garde de ne pas se laisser payer de mots. Toute la première partie de cet ouvrage a montré que la contiguïté était la seule raison mécanique de l'association, mais que ce principe ne suffisait nullement à rendre compte des diverses formes associatives; bien plus, que ce sont ces di^^ersités mêmes qui avaient besoin d'être expliquées. Expliquer par un même principe des manifestations spécifiquement différentes revient à ne rien expliquer du tout, car on sera toujours en droit de demander quelle est la cause des différences observées. D'ailleurs, les psychologues associationistes se sont prudemment abstenus de nous révéler en quoi consistaient ces (( différences d'association » ; ils n'ont guère insisté que sur la plus ou moins grande force de celle-ci ; mais cela ne suffit pas à expliquer les différences spécifiques qu'il y a entre la raison ou le désir, l'imagination ou la volonté. Il est vrai qu'ils ont nié que ces différences fussent spécifiques : rien ne montre mieux l'embarras où ils se trouvaient, que cette fâcheuse obligation de devoir nier, après s'être vanté de faire de la psychologie « positive », les faits les plus évidents qui s'offrent à l'introspection I
5° Nous avons vu précédemment que l'association ne rendait nullement compte du mouvement de notre
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pensée ; bien plus, que si l'association régnait seule sur notre mécanique cérébrale, les états de conscience resteraient soudés selon leurs rapports de plus forte contiguïté, et qu'il n'y aurait aucun moyen de con cevoir une modification à cet état de cristallisation psychique. Il faudrait donc, en tous cas, invoquer un second principe, la loi de fatigue, par exemple, pour expliquer le cours de la pensée.
Mais cette loi de fatigue n'expliquerait nullement le sens, la direction que prend la pensée, ni ses différences d'activité^ dont il reste encore à rendre compte, ce que l'associationisme ne fait nullement, bien qu'il le prétende. « S'il en est ainsi de l'association, dit Renouvier, il faudra chercher quelque autre puissance qu'elle, pour expliquer la différence qui existe entre la suite des actes mentais d'un homme qui assemble en rêve des idées dites incohérentes, mais rigoureusement soumises à l'association, et la suite des actes mentais du même homme qui réfléchit et enchaîne des jugements. Si l'on croit que la diversité des modes d'association répond suffisamment à cette différence, il restera encore à expliquer comment et pourquoi s'établit et se continue, pendant quelque temps, cette diversité des modes selon les cas. Est-ce encore l'association qui répondra ? »
Il me paraît inutile de poursuivre plus loin la critiqua de cette doctrine \ Nous aurons Toccasion, dans la suite, d'y revenir à propos de quelques cas
I. Je n'aborde pas ici, cela va sans dire, les objections d'ordre métaphysique que l'on peut opposer à la doctrine associationiste.
particuliers, notamment à propos de l'hérédité des phénomènes acquis, que l'associationisme spencérien considère comme un dogme, et qui n'est rien moins que prouvée. J'essaierai d'indiquer dans quelle direction la psychologie, sans rien perdre du caractère scientifique qu'elle doit avoir, doit chercher à rendre compte de ces faits psychologiques que l'on a appelés les catégories de l'esprit, et que l'associationisme a si mal réussi à expliquer.