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CHAPITRE PREMIER LES CONDITIONS DE L'ASSOCIATION

§ 1. — Coup d'œil historique.

Le problème de l'association est né de celui de la mémoire : Pourquoi certaines scènes du temps passé sont-elles restaurées? Quelles sont les circonstances mystérieuses qui les poussent à émerger — rari nantes... — de la vaste mer de l'oubli ; quelles sont les cendres d'où, telles que le Phénix, ces images renaissent ?

De bonne heure, on a reconnu que le rappel d'une idée était dû à la présence d'une autre : Platon, dans le Phédon, avait déjà nettement signalé ce fait, à propos de la réminiscence : « Eh bien, ne sais-tu pas ce qui arrive aux amants lorsqu'ils voient une lyre, un habit ou quelque autre chose dont leurs amours ont coutume de se servir ? C'est qu'en recon-

naissant cette lyre, ils se remettent dans la pensée l'image de celui à qui elle a appartenu. »

Mais Platon n'a pas insisté sur ces faits, et ce n'est qu'avec Aristote qu'ils ont été analysés et systématisés d'une façon géniale. « Quand nous poursuivons, dit l'auteur du De Memoria, une pensée qui ne s'offre pas immédiatement à nous, nous y sommes conduits en partant d'une autre idée, par le moyen de la ressemblance, ou du contraste, ou de la contiguïté. » Par ce dernier mot, il entendait la contiguïté dans l'espace et dans le temps, donc, la coexistence et la succession.

Aristote est-il allé plus loin dans son admirable analyse ? Est-il arrivé à soumettre ces quatre principes à une loi unique et plus générale ? C'est ce qu'a prétendu W. Hamilton (a). Selon ce philosophe, Aristote aurait entrevu cette loi de rédintégration à laquelle il a lui-même réduit les quatre principes sus mentionnés ; mais L. Ferri (34o) croit qu'HA- MiLTON (( a peut-être, à son insu, cédé au désir de retrouver, dans les livres du Stagirite, l'antécédent le plus ancien et le plus autorisé de sa propre formule ». En effet, si l'on recourt au texte d'ARiSTOTE, on ne retrouve pas clairement exposée cette réduction à un seul principe.

Cette question de l'association n'a guère été abordée par les successeurs du grand maître, et le moyen âge la recouvre, comme les autres, de son sombre voile. Elle a joué cependant un certain rôle dans les théories des Stoïciens et des Epicuriens (Zenon, Diogène Laerte, Epicure) et plus tard Saint Augustin y fait allusion, ainsi que quelques autres auteurs, Maximus

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Tyrius (iif siècle), Joh. Salisbury (mort en 1180), BuRiDAN, et l'Espagnol de Vives (mort en i5/io).

Ce n'est qu'avec Descartes que l'étude de l'association reçoit une nouvelle impulsion. Le grand philosophe, il faut l'avouer, a écrit peu de chose sur la liaison des idées : ce terme ne s'est même jamais trouvé sous sa plume. Mais, s'il n'a pas dit le mot, il a bien aperçu la chose et il a admirablement préparé le terrain aux travailleurs futurs, grâce à la précision de ses conceptions physiologiques relatives au cours des esprits animaux.

Malebranche développe la théorie cartésienne. — Il complique d'ailleurs le problème de l'association, en le chargeant de résoudre la question de a la liaison des pensées de l'âme avec les traces du cerveau )) ; notre postulat du parallélisme nous autorise à ne pas nous attarder à cette démonstration. ■ — -Mais il fait mieux, et envisage comme cause de la liaison des traces entre elles « l'identité du temps auquel elles ont été imprimées dans le cerveau ». En outre, il aperçoit le mécanisme de la liaison par ressemblance ; mais sans comprendre l'importance de cette dernière, il se borne à voir en elle « la cause la plus ordinaire de la confusion et de la fausseté de nos idées ».

Spinoza et Leibnitz n'ont guère fait que reproduire la doctrine cartésienne sur l'enchaînement des idées, sans chercher à préciser les lois qui y président. Le premier se borne à distinguer le cas où cet enchaînement est simplement dû à l'habitude, de celui où il se fait « suivant l'ordre de l'entendement » , tandis que Leibnitz, ne voyant dans l'association des idées

qu'un mécanisme incapable de rendre compte du raisonnement de l'homme, en fait la caractéristique de l'intelligence des animaux. Il note, en outre, que l'intensité des impressions peut avoir sur leur Maison un effet analogue à celui d'une longue habitude.

Cependant, l'Angleterre voyait naître un certain nombre de philosophes attribuant à l'association une importance de plus en plus grande, et qui, ne se bornant pas à étudier les causes de la liaison des idées, cherchent avant tout à y ramener tous les actes de la pensée (associationisme). Aussi les voit-on multiplier les principes leur permettant de rendre compte du jeu de l'intelligence. Hobbes, dans le Léviathan, écrit en i65i, ramène le cours de nos pensées, diseur sis mentalis, à une succession de mouvements de l'organisme ; cette succession est irrégulière (rêveries) ou régulière (recherche de la cause ou du but) ; les principes qui la règlent sont les rapports de ressemblance, d'espace, de cause à effet, de principe à conséquence, de moyen à fin, de signe à chose signifiée. — Locke, le premier auteur qui ait employé l'expression d' « association des idées » (en i6go), l'explique à la façon des cartésiens ; il distingue deux sortes de liaisons : une liaison naturelle, qui doit évidemment rendre compte de la pensée logique, mais sur laquelle notre philosophe est un peu trop sobre de renseignements, et une liaison « qui dépend uniquement du hasard ou de la coutume ». — Berkeley, sans s'arrêter à décrire le mécanisme de l'association, en montre les effets sur la perception visuelle (en 1709), et David Hume (1711-1776) explique par la connexion des

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idées la notion que nous avons de la causalité. Quant aux causes de cette liaison des idées, Hume en indique trois, la ressemblance, la contiguïté dans le temps et dans l'espace, la causalité. Voilà donc la notion de causalité considérée à la fois comme cause et comme effet de l'association : on voit le cercle vicieux dans lequel le philosophe écossais a failli s'enfermer. Heureusement que, dans un autre passage du Traité de la nature humaine, il a reconnu que le rapport de causalité se ramène à la double relation de similarité et de succession ; il en est donc quitte pour une légère contradiction, sans importance d'ailleurs sur l'ensemble de sa doctrine.

Avec le médecin Hartley, le chimiste Priestley et le zoologue Er. Darwin, en Angleterre, avec le naturaliste Charles Bonnet à Genève, nous assistons à d'intéressants efforts pour mettre la mécanique cérébrale au niveau des dernières découvertes de la physique du xviii® siècle. La conséquence en est l'importance attribuée au principe de contiguïté — qui seul, en effet, peut rendre compte d'un enchaînement physique — principe auquel sont alors ramenés tous les autres, notamment la ressemblance, le contraste et la causalité. Bonnet insiste sur ce que la disposition qu'ont acquis les fibres du cerveau à s'ébranler réciproquement a eu pour condition la simultanéité des impressions qu'elles ont reçues ; il note aussi que l'ordre dans lequel les idées ont été présentées influe sur celui de leur reproduction dans l'imagination.

En Allemagne, contrairement à la tendance qui se manifestait en Angleterre, l'association n'était considérée que comme une loi de l'imagination (JEinhil-

dangskraft) et nullement comme le principe de la pensée rationnelle, à laquelle on l'opposait, comme TaA^ait fait Leibnitz. Wolff en énonce ainsi la règle principale : perceptio praeterita intégra recurrit cujus prœsens continet partem, c'est-à-dire « tout fait de conscience évoque la représentation totale dont il a fait partie auparavant )). Nous avons là le premier germe de la loi qu'on a appelée plus tard « de rédintégration ou de totalisation ». A la fin du xviii^ siècle, de nombreux auteurs, précurseurs de la psychologie physiologique, se servent de l'association comme principe explicatif des rêveries, des songes ou de l'imagination effrénée des aliénés. Ils l'expliquent elle-même par la loi de l'habitude, et montrent que la coexistence des idées est la cause de leur liaison (Hissmann, ïiedema]>în,Herz,Dorscii, auteur d'un petit traité Ueber Ideenverhmdamj , 1788, Hoffbauer, Maass, etc.). Plus tard, Herbart en revient aux quatre principes de ressemblance, de contraste, de simultanéité et de succession. Mais il leur donna une interprétation notablement différente de celle de l'école anglaise.

En France, les écoles sensualiste (Condillac) et matérialiste (La Mettrie, etc.), nées de l'empirisme de Locke, utilisent la liaison des idées pour expliquer la formation des pensées, mais sans chercher à en ap profond ir la nature ou les lois. Il est même curieux qu'elles n'exploitent pas davantage un mécanisme qui servait si bien les besoins de leur cause.

En Ecosse, Reid et Dugald Stew^art, puis, au XIX'' siècle, Hamilton, cherchent à réagir contre l'influence de Hume en limitant le rôle de l'association aux rapj)orts accidentels et habituels des idées, tan-

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dis que leur compatriote Tu. Brown (mort en 1820) reprend au contraire la tradition associationiste.

Hamilton a formulé quatre lois générales de l'association, dont une seule, celle de rédintég ration, a réellement une portée générale : « Deux idées qui ont fait précédemment partie du même acte intégral de cognition se suggèrent mutuellement. »

Les philosophes du xix*' siècle, James et Stuart MiLL, Bain, H. Spencer se sont plutôt efforcés à expliquer la vie mentale par l'association qu'à étudier les conditions de l'association elle-même. Il faut arrif ver aux travaux exécutés sous l'influence de Wundt pour voir le processus associatif soumis à une expé^\ rimentation rigoureuse ; n'empêche qu'une certaine confusion plane encore sur cette question, que chacun n'envisage pas du même point de vue.

§ 2. — Les lois de l'association.

L'esquisse historique que nous venons de tracer montre de quelle confusion est entouré ce problème des conditions — ou, pour conserver le mot consacré, des « lois » — de l'association. Tantôt on a multiplié celles-ci jusqu'à une demi-douzaine et plus, tantôt on les a ramenées à un seul principe, censé tout expliquer. Nous n'aurons pas de peine à montrer que la cause de cette diversité de solutions réside dans la diversité des points de vue auxquels on s'est placé pour juger du phénomène qui nous occupe; elle tient aussi à une confusion qu'il faut tout d'abord dissiper :

Les rapports pouvant exister entre les états de conscience associés sont-ils cause de leur association ?

Ainsi posée la question est équivoque, car le mot « rapport » est ambigu. S'agit-il, en effet, pour m'exprimer à la façon de William James (I,55i) d'une connexion pensée ou d'une connexion entre des pensées"^ Les deux choses sont bien différentes. Lorsque le froid me fait penser au gel, est-ce la connexion pensée, c'est-à-dire la pensée de la causalité, qui est la cause de l'évocation de l'idée du gel par l'idée du froid ?

Le problème que nous avons à résoudre est celui de la connexion entre les pensées. Demandons-nous donc si la connexion pensée est la cause de la connexion entre les pensées. Or, il apparaît immédiatement qu'il est impossible a priori qu'il en soit ainsi. Pour que l'esprit saisisse un rapport entre deux idées, il faut que ces deux idées soient présentes à l'esprit. La perception de ce rapport, ne pouvant s'effectuer qu'après l'apparition des idées dans la conscience, ne peut donc être la cause de leur association.

Donc, les rapports conçus entre les idées ne sont pas la cause de leur liaison. Soutenir autre chose est s'enfermer dans un cercle vicieux : nous l'avons dit pour Hume, — nous le verrons bientôt pour Bain — et ce qui est vrai pour le rapport de causalité l'est aussi pour toutes les autres relations imaginables de nombre, de grandeur, de parenté, de subordination, de partie au tout, de ressemblance, de coexistence spatiale, de contraste, etc., etc. \

I. Nous verrons plus loin que le sentiment du rapport peut bien être, dans une certaine mesure, la cause de l'évocation d'une

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Mais, par « rapports », on peut entendre, non les rapports pensés, mais les rapports qu'on suppose exister entre les pensées. La question énoncée plus haut revient alors à ceci : quelles sont les raisons de Fassociation ?

Nous avons vu que la plupart des auteurs admettaient comme principes derniers de l'association : la contiguïté dans le temps et l'espace, la ressemblance et le contraste. Mais, puisqu'il nous est interdit de considérer ces principes comme des connexions pensées, nous avons à nous demander quels sont les phénomènes qu'intéressent lesdites relations. Or, ces phénomènes ne peuvent être que les objets mêmes du monde extérieur, ou, au contraire, les images qu'ils ont laissées dans notre conscience.

A. — Les rapports objectifs des choses ne sont pas la cause de l'association. — Il est presque superflu de le démontrer. Si le froid me fait penser au gel, personne n'admettra, je suppose, que la relation objective, physique, existant entre ces deux phénomènes.

idée. Lorsque je demande : « Quelle est la cause du gel.*^ » et que l'on me répond : « Le froid w, l'idée du froid a bien été évoquée à l'aide du sentiment du rapport de causalité auquel ma question faisait appel. — Mais c'est que ce sentiment du rapport est lui-même associé à la double idée de froid et de gel ; il n'explique nullement quelle est la nature de la soudure que l'on constate entre les idées associées ; — c'est au contraire son influence sur l'évocation qui a besoin d'être expliquée.

La perception du rapport pourra aussi contribuer à cimenter la liaison de deux idées, en attirant l'attention sur les deux idées présentes, mais l'idée du rapport ne sera pas l'agent même de la liaison.

est la cause de renchaînement de mes pensées. Cela ne signifie rien.

Peut-on davantage soutenir que cette relation des objets est la cause de la liaison première des images correspondantes ? Il le semble dans certains cas, et c'est ce qui a fait commettre à plusieurs auteurs de fâcheuses confusions. Voici une maison près d'un arbre; le souvenir de cet arbre évoquera celui de la maison. La coexistence spatiale est donc, conclut-on un peu prématurément, cause de l'association. Que penser alors du cas suivant : par un beau soir d'été, vous contemplez l'étoile polaire qui brille au-dessus d'un bouquet de peupliers. Plus tard, ces peupliers vous rappelleront la polaire ; une autre fois la polaire vous remémorera le bouquet d'arbres. Il se sera formé entre l'une et l'autre une association par contiguïté. Cependant, objectivement parlant, l'étoile polaire est rien moins que contiguë à vos peupliers ; elle en est distante de quelques mille milliards de lieues. Le rapport dit de contiguïté n'est donc pas un rapport objectif.

Au contraire, des choses peuvent être entre elles dans des rapports étroits de contiguïté spatiale ou temporelle sans être l'origine d'aucune association, si ces rapports restent en dehors de la connaissance du sujet pensant. C'est ainsi qu'à cette minute se passent à nos antipodes une foule d'événements qui ne sont pour nous l'occasion d'aucune association, bien qu'ils offrent entre eux des rapports de coexistence dans l'espace ou dans le temps.

On pourrait faire un raisonnement analogue pour les relations de similarité, de contraste, etc.

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B. — La cause de V association ne peut pas être cherchée dans les rapports des idées comme telles. — Par (( idée comme telle » , il faut entendre l'état subjectif, non matériel, donc non spatial, qui est vécu du dedans, non perçu du dehors. Certains auteurs ont traité des représentations, des idées, etc., comme s'il s'agissait de petites particules d'un fluide, auxquelles on peut appliquer les notions de force, de vitesse, d'attraction, d'inhibition, de fusion. Her- BART, par exemple. Ces auteurs ont trahi l'axiome d'hétérogénéité psycho-physique. Chercher la cause de l'association, c'est chercher à déterminer pourquoi un état en attire un autre. Mais l'attraction est une force, et, qui dit force, dit cause de mouvement. Le concept d'attraction ne peut donc être appliqué aux états mentaux, subjectifs, immatériels.

Tous ceux qui placent le débat sur ce terrain le soustrayent à toute discussion possible, et s'interdisent d'avance toute possibilité de démonstration. La seule chose qu'ils puissent faire est de distinguer parmi les associations effectuées un certain nombre de formes, qui exprimeront les relations perçues entre les états associés. Mais, ainsi que nous l'avons vu, ces relations ne pourront jamais rendre compte de la nature du lien même des idées.

C. — La cause de V association doit être cherchée dans les processus physiologiques qui accompagnent la pensée. — Ni les rapports objectifs des choses, ni les rapports des états de conscience comme tels ne nous offrent la cause de l'association. Où faut-il donc la chercher ?

Entre le monde extérieur et la conscience, il y a un intermédiaire qui nous offrira le terrain désiré : c'est le corps, ou plus précisément, le cerveau. A priori, d'après le principe de parallélisme, tous les états de conscience, sans exception, ont pour concomitants des mouvements physiques cérébraux ; comme ceuxci font partie du monde physique, nous pourrons leur appliquer rigoureusement les concepts de force, d'énergie, etc. Il ne sera plus chimérique, par conséquent, d'y chercher la cause de l'association, qui sera tout naturellement celle de leur enchaînement.

Or, nous apercevons déjà une conséquence forcée de cette manière de faire : c'est que la loi unique qui présidera à l'association sera celle de contiguïté. La cause d'un enchaînement de mouvements cérébraux ne peut être en effet qu'une contiguïté nerveuse, physique, dynamique...

Mais, pourrons-nous réduire à une simple contiguïté les nombreux principes d'association signalés plus haut? Oui, cette réduction est possible.

D'abord, tous les rapports mentionnés de cause à effet, de moyen afin, etc., expriment des connexions pensées. Ils ne peuvent donc prétendre à expliquer le mécanisme de cette connexion. En outre, tous ces rapports impliquent le fait que les termes qu'ils relient ont coexisté une fois au moins dans la conscience. On peut donc toujours invoquer cette coexistence — qui, nous le verrons bientôt, occasionne une contiguïté physiologique — comme étant la cause même de l'association.

Il y a deux sortes de rapports, cependant, que les auteurs se refusent, encore aujourd'hui, à ramener

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à la loi de contiguïté : ce sont ceux de ressemblance et de contraste, précisément ceux-là qu'AmsTOTE joignait déjà à celui de la coexistence. — Voyons donc si la ressemblance peut être réduite à la contiguïté ; nous traiterons plus tard de la réduction de la soi-disant loi de contraste.

§3. — Les lois de similarité et de contiguïté sont-elles autonomes ?

Les psychologues modernes se divisent en trois groupes selon leur façon de répondre à cette question : pour les uns, les lois de contiguïté et de similarité sont distinctes et irréductibles.

Pour d'autres, la loi de contiguïté se réduit à celle de ressemblance.

D'autres, enfin, soutiennent que c'est la loi de ressemblance qui se ramène à la loi de contiguïté.

Pour être exact, il faudrait ajouter à cette liste une quatrième classe qui comprendrait tous ceux qui ont affirmé tantôt une chose, tantôt une autre, ou qui se sont exprimés avec si peu de netteté sur cette question, qu'il est impossible de savoir quelle solution ils préconisent.

A. — Les deux lois sont irréductibles. — Les auteurs qui se rattachent à cette manière de voir considèrent en général la connexion pensée comme cause de l'association — et naturellement, dans ce cas, on ne peut pas ramener la ressemblance à la contiguïté, ni vice versa. Mais, ainsi qu'il l'a été dit plus haut.

on ne peut soulejiir cette opinion qu'au prix d'un cercle vicieux. Par exemple Bain (2 44)'

« Cette faculté de reconnaître, d'identifier, de découvrir des ressemblances, est un nouveau moyen de rappeler à l'esprit les idées passées ; on lui donne le nom de principe associant ou reproductif de la similarité. Nous nous rappelons les choses aussi souvent par leur ressemblance avec cj^uelque chose de présent, que par leur proximité passée avec ce c[ui nous occupe en ce moment. La contiguïté et la similarité sont les deux grands principes ou forces de la reproduction mentale... »

Or, le même auteur (4) admet que la ressemblance est un acte mental qui identifie une impression mentale présente avec une autre passée, cette dernière persistant dans l'esprit. Il faut aussi, sans doute, que la chose dont on se souvient soit présente à la mémoire pour que l'on puisse juger de sa proximité avec celle qui y était auparavant. Tout cela suppose donc l'association déjà faite, et ne l'explique par conséquent pas.

Bain, en outre, joue sur le mot proximité. On ne sait s'il entend par là que c'est l'idée de la proximité des choses dans le temps ou l'espace qui intervient comme cause associante, ou s'il veut dire peut-être que c'est parce que l'idée d'une chose passée est contiguë à l'idée de la chose présente, que celle-ci reproduit celle-là ; on ne sait au juste s'il parle de la proximité pensée ou de la proximité entre des pensées.

Mais il y a d'autres auteurs qui, tout en évitant l'écueil auquel Bain s'est heurté, maintiennent la distinction des principes de similarité et de conti-

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guïté. Ainsi Binet (a, 117, i3o), après avoir exposé l'opinion de ceux qui professent que les corrélatifs physiologiques de deux états de conscience semblables sont deux processus nerveux partiellement identiques, refuse de se déclarer satisfait par cette explication : « car il n'y a là aucune explication, ditil, mais une simple transposition en termes physiologiques du phénomène qu'on a la prétention d'expliquer. » C'est parfaitement vrai. Mais cette transposition s'impose à nous dès que nous désirons donner une explication d'un phénomène psychologique; en outre, elle est absolument légitime. Au point de vue objectif, nous ne pouvons pas concevoir la ressemblance autrement que comme une identité partielle.

D'ailleurs, cette identité partielle est souvent reconnue par l'analyse subjective. Si l'abat-jour vert de ma lampe me fait penser à une prairie, je n'ai pas de peine à reconnaître que c'est l'image du vert qui permet une ressemblance entre ces deux objets. Or, cette qualité de vert étant associée par contiguïté aux autres images qui constituent pour moi l'idée d'une prairie d'une part, et la perception de mon abat-jour, de l'autre, il me semble que, dans ce cas, même en restant sur le terrain purement mental, on doit reconnaître que cette association dite par ressemblance implique une association par contiguïté.

DuRKHEiM se place à un autre point de vue encore pour refuser de réduire la ressemblance à la contiguïté ; c'est au nom d'un principe métaphysique qu'il parle : l'épiphénoménisme est insoutenable, donc il y a une mémoire purement mentale. — DuRKHEiM nie que la ressemblance puisse avoir

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pour coiidilion une identité partielle des éléments nerveux fonctionnant, car il faudrait admettre alors que les cellules cérébrales correspondant à une même image sont disséminées dans tous les points du cerveau. « Ainsi, s'écrie- t-il, la représentation de la feuille de papier sur laquelle j'écris serait littéralement dispersée dans tous les coins du cerveau!... Gomment ne voit-on pas que si la vie mentale est à ce point divisée, si elle est formée d'une telle poussière d'éléments organiques, l'unité et la continuité qu'elle présente deviennent incompréhensibles? »

Il n'est pas difficile de voir que l'axiome d'hétérogénéité, dont DuRRHEiM a oublié de tenir compte, enlève toute valeur à sa critique : il n'y a aucune raison, en effet, pour que la continuité psychique corresponde à une continuité spatiale des éléments cérébraux. Du fait de la continuité psychique, on ne peut donc tirer aucun argument contre la dissémination des éléments nerveux sur la surface corticale.

Gomment donc Durrheim va-t-il prouver la loi de ressemblance? Pour se tirer d'affaires, il admet une mémoire mentale, et dès lors « le phénomène n'a plus rien d'inintelligible » . Je demande à citer longuement cet auteur, car il nous fournit un exemple palpable des difficultés dans lesquelles s'enferre de plus en plus celui qui croit pouvoir donner des explications « purement mentales » :

« Le phénomène n'a plus rien d'inintelligible s'il existe une mémoire mentale, si les représentations passées persistent en qualité de représentations...

Deux représentations peuvent être semblables, comme les choses qu'elles expriment, sans que nous le sachions.

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[On voit que Durk. distingue bien la connexion entre les pensées de la connexion pensée].. .

Or, pourquoi cette ressemblance non aperçue ne produirait-elle pas des effets qui serviraient précisément à la caractériser et à la faire apercevoir?... Il n'y a aucune raison pour que la ressemblance ne développe pas une propriété sui generis en vertu de laquelle deux états, séparés par un intervalle de temps, seraient déterminés à se rapprocher... On pourrait trouver dans les sciences de la matière nombre de faits où la ressemblance agit de cette façon. Quand des corps de densité différente sont mêlés ensemble, ceux qui ont une densité semblable tendent à se grouper ensemble... Sans doute, il est permis de croire que ces phénomènes d'attraction et decoalescence s'expliquent par des raisons mécaniques et non par un attrait merveilleux que le semblable aurait pour le semblable. Mais pourquoi le groupement des représentations similaires dans l'esprit ne s'expliquerait-il pas d'une manière analogue? Pourquoi n'y aurait-il pas un mécanisme mental (mais non exclusivement physique) qui rendrait compte de ces associations sans faire intervenir aucune vertu occulte...? »

Remarquons, avant d'aller plus loin que Dur- KHEiM, pour concevoir son mécanisme purement mental, est bel et bien obligé de se le représenter sous forme d'un mécanisme physique, de faire appel à des propriétés spécifiques comparables aux densités, etc. Et il ne peut s'empêcher, malgré tous ses efforts, de glisser sur cette pente, car ça n'a pas de sens de parler de a mécanisme mental » ; on a beau prononcer ce mot, l'esprit ne peut se détacher du monde physique, que le terme mécanisme implique.

En outre, Durrheim admet que les représen-

tations passées peuvent persister comme telles en dehors de la conscience. Mais qu'est-ce donc que cela peut bien signifier^?

D'ailleurs, notre auteur, sans s'en douter, ramène ni plus ni moins la vertu sui generis de la ressemblance non seulement à la contiguïté, mais encore à un mécanisme physique :

« Une représentation ne se produit pas sans agir sur le corps et sur l'esprit... Pour voir une maison qui est actuellement sous mes yeux, il me faut contracter d'une certaine manière les muscles de l'œil, donner à la tête une certaine inclinaison... Il existe donc, dès à présent, un rapport de connexité entre l'image de cette maison, telle que la conserve ma mémoire, et certains mouvements...; par eux, un lien se trouve établi entre ma perception présente et ma perception passée. »

Cette petite discussion est instructive ; c'est ce qui explique que nous nous y soyons attardé.

Spencer indique tantôt l'une, tantôt l'autre des deux lois qui nous occupent comme étant la fondamentale ; mais cette diversité d'opinion dépend des

I. M. DuRKHEiM dit qu'on n'a pas le droit de nier qu'il n'y a plus de représentation lorsqu'il n'y a plus de conscience parce que nous ne pouvons nous imaginer ce qui resterait. A ce compte, dit-il, il faudrait nier l'existence de l'éther, etc., parce que nous ne pouvons nous le représenter. — Mais la conscience étant ce qui caractérise la représentation, ce serait une contradiction in adjeclo que d'admettre que celle-ci peut exister sans celle-là. Au contraire, il n'y a aucune impossibilité logique à se représenter tous les arrangements possibles d'atomes dans l'espace, même ceux qui n'ont encore jamais été constatés empiriquement.

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divers points de vue auxquels il se plaçait. Sa distinction des deux principes n'est donc qu'apparente. Plusieurs autres auteurs sont dans le même cas (Mervoyer, etc.).

En résumé, ceux qui plaident l'irréductibilité des principes de similarité et de contiguïté, ou bien envisagent la connexion pensée — et alors ils sont en dehors de la question ; — ou bien changent de point de vue — et alors la distinction qu'ils font n'est qu'apparente ; — ou bien refusent d'envisager le problème physiologiquement — et alors ils se payent de mots, en considérant la ressemblance comme une entité, une force occulte capable, de par sa vertu même, d'opérer des rapprochements. Mais, comme le dit fort justement Brochard, « il faut être Platon pour concevoir la ressemblance en soi, le même en soi... ))

Chacun a d'ailleurs le droit de rester strictement sur le terrain psychique. Il faut reconnaître aussi que, du point de vue subjectif, il est des cas où la ressemblance ne peut pas être ramenée à la contiguïté. Mais alors il ne faut pas prétendre expliquer la liaison des idées, et l'on doit se borner à décrire les formes que revêt, du dedans, leur enchaînement.

B. — La loi de contiguïté se réduit à celle de ressemblance. — Il n'y a que peu d'auteurs qui aient soutenu cette thèse dans toute sa rigueur. Le plus souvent on se borne à admettre que la ressemblance est impliquée même dans l'association par contiguïté.

Spencer (I, 276) insiste sur le fait que « la loi fondamentale de l'association des rapports, comme la

loi fondamentale de l'association des états de conscience, c'est que chacun, au moment de la présentation, s'agrège avec son semblable dans V expérience ipdissée ». Il serait cependant exagéré de prétendre avec quelques auteurs (Sully, 267, Allin) que Spencer a réduit la loi de contiguïté à celle de ressemblance, puisque, deux pages plus haut, il montrait a comment, dans l'association de rapports semblables, est impliquée l'association d'états contigus » . Il est vrai aussi qu'à la même place, le même philosophe nous dit que « si nous analysons la contiguïté, elle se résout en ressemblances de rapports dans le temps et dans l'espace, ou les deux ». Nous verrons tout à l'heure que cette confusion apparente résulte simplement d'un changement du point de vue où il s'est placé.

C'est surtout le psychologue danois Hoeffding qui est le défenseur de la thèse ci-dessus. Ses travaux ont donné lieu à de longues discussions, et il convient de s'y arrêter quelque peu :

Tout d'abord Hoeffding (6 et c) nie que la ressemblance puisse être toujours due à une identité partielle des phénomènes qui se ressemblent. « H y a de la ressemblance entre l'orangé et le jaune; on ne peut cependant pas diviser l'orangé en parties dont les unes rentreraient dans le jaune tandis que les autres resteraient propres à l'orangé même. » — Nous verrons plus loin commentée cas, comme les autres, peut s'expliquer physiologiquement par la contiguïté.

Théorie de Hoeffding. — Pour le moment, bornonsnous à ce qui est le propre de la théorie de Hoeffding,

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à savoir sa prétention que toute association, même par contiguïté, implique une association préalable par ressemblance.

Voici son raisonnement : une pomme A me fait penser à la scène du jardin d'Eden, soit b. Mais ce n'est pas cette pomme-là que j'ai associée jadis à B; c'est une autre pomme que j'ai vue sur une gravure où la scène d'Adam et Eve était figurée. La perception A ne peut donc évoquer l'idée du jardin d'Eden qu'en passant par l'image a' , qui est le souvenir de la pomme qui figurait sur ce dessin : A — a' — 6. Mais A ne peut pas évoquer a' par contiguïté, puisqu'ils n'ont jamais coexisté. A ne peut évoquer a' que par ressemblance.

Veut-on une preuve de cette évocation de a' par A ? Nous l'avons, dit Hoeffding, dans le phénomène delareconnaissance immédiate. Lorsque nous reconnaissons un objet pour l'avoir déjà vu, c'est que son percept A vient se fusionner avec l'image a qu'il nous avait laissée. C'est cette fusion, qui est «le plus grand degré de ressemblance», qui produit le sentiment du déjà vu. Il est impossible de se représenter la reconnaissance autrement que par cette fusion. Or, pour évoquer une idée par association, une impression doit d'abord être reconnue ; toute association implique donc une récognition, et par suite une association par ressemblance.

Il suffit donc, pour réfuter la théorie de Hoeffding, de montrer que A n'évoque pas a, ni dans l'association ordinaire, ni même dans le cas de la reconnaissance.

Je vois un ami. A; cela me fait pensera la maison, b, qu'il habite. Hoeffding formulera ainsi cette association par contiguïté: A — a — b. Mais c'est psychologiquement faux. La perception de mon ami a évoqué directement le souvenir de son habitation et sans passer par l'intermédiaire d'une image a correspon-

dant à la trace des anciennes perceptions de cet ami. Je ne retroiwe pas cette image dans ma conscience. Or, qu'est-ce donc qu'une image dont on n a pas conscience ?

Même dans la reconnaissance, cette image a, dont la présence en serait, d'après l'auteur danois, le sine qua non, n'est jamais constatée. Tout ce que nous constatons, c'est un sentiment siii generis de familiarité, mais qui ne peut nullement être expliqué psychologiquenjent par une fusion, une superposition de A et de a. Nous aurons à revenir fréquemment sur l'erreur fondamentale de ces tentatives de chimie mentale. Il n'y a aucune manière de concevoir que deux états de conscience A et a additionnés donnent un troisième état qui en est absolument différent, à savoir le sentiment du familier. Même dans les cas où A et a seraient presque identiques — comme dans la reconnaissance immédiate, d'après Hoeffding — tout ce que leur somme pourrait nous fournir serait un état de conscience doublement intense.

Lehmann a entrepris des expériences systématiques pour prouver que l'hypothèse de Hoeffding ne satisfaisait pas à tous les faits empiriques de récognition. Leur description trouvera sa place dans la seconde partie de cet ouvrage.

\oici une autre objection que l'on peut faire à Hoeffding, toujours en restant sur le terrain psychologique : dire que A reproduit a, cela signifie que l'état de conscience actuel reproduit un même état de conscience, mais qui s'est produit hier, ou précédemment. Mais, un état passé ne revient plus jamais (à moins d'admettre, avec Durriieim,

LES CONDITIONS DE l'aSSOCIATION

que les représentations comme telles continuent à durer, en dehors de la conscience) ; il peut se faire un nouvel état, de même qualité, de même force, etc., que le passé; mais l'ancien état ne revient pas luimême. Si donc A et a sont tous les deux des nouveaux états, pourquoi conférer à l'un d'eux seulement le privilège de pouvoir reproduire directement b par contiguïté, tandis qu'on le refuse à A.^ Lehmann (a, io5), qui a formulé cette objection, pense, avec raison selon moi, que l'hypothèse de la ressemblance n'a de valeur que si l'on a des vues absurdes ou matérielles sur les représentations.

Au point de vue physiologique, cette théorie est plus superflue encore, car, ainsi que le reconnaît luimême Hoeffding {a, i58), ce qui caractérise une impression répétée, c'est que les centres nerveux qui en sont le siège ne sont plus vierges ; ils ont déjà précédemment subi une modification moléculaire qui facilite la répétition du processus nerveux ; bref, ils vibrent avec plus de facilité. Où voir dans tout cela une association ? Il s'agit là d'une identité de processus. Si a est lié à h, et que A évoque h, c'est tout simplement parce que A et a ne représentent qu'un seul et même processus nerveux. Il n'y a aucune liaison par ressemblance à invoquer entre A et a. Ce que le mécanisme de l'association implique, c'est une identification.

Deffner, tout en reconnaissant la distinction entre l'association par contiguïté, qu'il nomme Erfahrangsassociation (ass. empirique) et l'association par ressemblance (ass. innée, originelle), soutient, comme Hoeffding, cjue la première implique la seconde. Pour le

prouver, il fait état de la différence qualitative qu'il y a entre une représentation actuelle A et le souvenir d'une représentation passée a. La voix d'un homme me rappelle sa figure ; mais si je dis : la voix que j'entends maintenant s'est liée précédemment avec la perception de la figure, ce n'est pas exact, dit Deffner, car il faudrait prouver que ma perception d'aujourd'hui constitue le même fait de conscience cjue mon ancienne perception de cette voix. Or, ces deux perceptions ne sont pas numéricjuement identiques. En outre, il est peu probable cjue la voix que j'entends aujourd'hui soit rigoureusement identique à la voix entendue précédemment ; elle en différera certainement par la hauteur, ou l'intensité, etc. Or, comme ma perception d'aujourd'hui est incapable d'évoquer la figure avec laquelle elle n'a jamais été liée, force est bien d'admettre que cette évocation se fait par l'intermédiaire de ma perception d'hier. Mais ma perception d'hier ne peut être rappelée par ma perception d'aujourd'hui que grâce à une association par ressemblance. — Le lecteur pourra, d'après ce que nous avons dit plus haut, réfuter lui-même cette argumentation : une ancienne perception ne peut pas reparaître à nouveau dans la conscience.

Quant à la distinction entre V Erfahriingsassociation et l'association par ressemblance, elle provient simplement, selon Deffner, de ce que dans la première, on n'est pas conscient de l'action de la ressemblance : le terme moyen (la voix entendue jadis) ne parvient que rarement à la conscience.

Mais comment s'expliquer cette action de la ressemblance ? C'est malheureusement ce qu'on ne nous dit pas ; et cela ne nous éclaire pas beaucoup de savoir que l'association est une puissance psychique {psychische Potenz)^ une tendance, qui se prépare

LES CO^JDITIONS t>E ASSOCIATION

dans rinconscient, et dont les effets seuls peuvent être connus du sujet pensant.

Un autre auteur, Dumont, va jusqu'à nier complètement le rôle de la contiguïté : c'est la ressemblance qui fait tout. Des idées ne peuvent être contiguës, dit-il, puisque les états de la conscience ne peuvent être spatiaux. Au contraire, le lien peut être subjectif ; c'est un rapport de ressemblance. « En effet, des choses hétérogènes à tous les autres points de vue sont semblables en ce qu'elles sont perçues dans un même temps... ou à des moments immédiatement successifs». Il invoque aussi la ressemblance de lieu : « Notre-Dame, l'Hôtel-Dieu se ressemblent parce qu'ils sont perçus dans le même lieu.» J'avoue ne pas comprendre le raisonnement de l'auteur; il ne fait que reculer le problème. Si l'Hôtel-Dieu et Notre-Dame, images dissemblables, se ressemblent, c'est parce qu'elles sont associées chacune à une image commune, la place du Parvis, où l'île delà Cité, par exemple. Mais la question se pose à nouveau de savoir par quel mécanisme l'image de l'Hôtel-Dieu se trouve accolée à celle de la place du Parvis, et il faudra bien, à un moment donné, faire intervenir la contiguïté. — Il est difficile de savoir si l'auteur, lorsqu'il dit que deux idées se ressemblent, parle du contenu conscient de ces idées, ou de l'idée en soi, indépendamment de son contenu (?). C'est à cette dernière manière de voir qu'il parait faire allusion lorsqu'il déclare admettre que la sersemblance des idées existe avant d'être constatée, et que c'est elle qui est l'agent de l'association. Mais un état de conscience non constaté n'existe pas ; il ne peut donc avoir aucune action. — D'ailleurs, Dumont reconnaît que nous ne pouvons arriver à saisir comment la ressemblance associe les idées et est obligé d'admettre une « attraction intelligente et élective appartenant à tout élément con-

scient et faisant partie de son essence ». Cela ressemble un peu à la vertu dormitive de l'opium.

C. — La loi de ressemblance se réduit à la loi de contiguïté. — Tous les auteurs qui comprennent que Texplication d'un mécanisme psychologique doit être empruntée au domaine de la physiologie, soutiennent cette manière de voir (Horwicz, 32 5 ; Offner, Leiimann, James, Baldwin, Brochard, Rabier, Sully, ce dernier, cependant, tout en reconnaissant l'identité fondamentale des deux lois, tient à leur distinction formelle ; mais nous sommes tous d'accord là-dessus ; Kulpe, Allin, etc.).

Pour Brochard, cependant, qui est un des premiers en France à avoir tenté cette réduction, ce n'est pas le désir de résoudre le problème par la physiologie qui l'y a engagé : c'est bien plutôt l'impossibilité de comprendre qu'un rapport perçu puisse être à la fois effet et cause d'une association (v. plus haut). Brochard reconnaît d'ailleurs que l'association par contiguïté est aussi « rationnellement inexplicable » ; mais elle a cet avantage d'être une application particulière d'une loi plus générale, Vhabitude. Cette loi de l'habitude est elle-même inexplicable.

WuNDT n'a guère consacré beaucoup de temps à la question qui nous occupe ; pour lui, en effet, la ressemblance et la contiguïté sont plutôt des formes que des lois de l'association, et son attention a été surtout retenue par la différence existant entre les « liaisons associatives » et les (( liaisons aperceptives ». Dans ses Grundzuge, cependant, il note déjà que la condition indispensable pour que deux représenta-

LES CONDITIONS DE l'aSSOCIATION

tions s'évoquent par ressemblance est qu'elles aient quelque chose de commun. — Dans un article (c) relatif à la polémique suscitée par Hoeffding, il revient sur ce point, et montre que la théorie de la contiguïté est supérieure à celle de la ressemblance, puisqu'elle explique tout par la contiguïté, y compris la ressemblance, tandis que la théorie de la ressemblance est obligée de faire appel à la contiguïté. Les partisans de la contiguïté ont donc l'avantage de ^ tout expliquer d'un unique point de vue. / Quels sont les processus élémentaires que Von retrouve dans chaque association? se demande Wundt. Ce sont une identification (Gleickheitsassociatioiï) et une contiguïté. A ceux qui objecteraient que deux représentations ne sont jamais identiques, et que l'identification devra finalement se ramener à une association par ressemblance, le psychologue de Leipzig répliquera qu'il ne s'agit pas d'identification entre représentations entières, mais entre des éléments des représentations Çzwischen Bestandtheilen der Forstellungen) ; car la ressemblance est une identité partielle. — MiiNSTERBERG {d, 4 9 5) exprime la même idée lorsqu'il dit « que çà n'a pas de sens d'appeler semblables des représentations, si elles n'ont pas certains éléments communs ».

Le lecteur a dû s'apercevoir que le mot association, tel qu'il a été employé jusqu'ici, ne répondait pas toujours à la même idée : tantôt nous l'avons employé conïme synonyme de liaison des idées, tantôt comme désignant leur évocation, tantôt comme comprenant tous, ces phénomènes indistinctement. Mais,

Claparède. 3

L'y^SSOCIATION DES IDEES

il n'en pouvait être autrement, puisqu'il s'agissait de rendre compte de l'opinion d'auteurs qui s'en sont presque toujours tenus à cette appellation vague et générale, et dont le point de vue varie presque de Fun à l'autre :

Les uns, désirant rester fidèles à l'introspection, ont cherché quel rapport existait entre les états associés ; ils n'ont pas eu de peine à trouver toujours entre ces états ou une ressemblance, ou une relation de coexistence. — Les autres, voulant surtout obtenir une réponse explicative, ont interrogé la physiologie et ont abouti à la contiguïté. — D'autres encore ont porté leur attention sur ce qui caractérisait l'association considérée dans ses effets totaux, et ils ont formulé la loi de rédintégration.

Enfin, le problème lui-même n'est pas compris par tous de la même façon : tandis que ceux-ci ont pensé que la loi de l'association devait être celle d'un mécanisme, ceux-là lui ont fait exprimer les conditions extrinsèques (de temps, d'espace) dont la réalisation est nécessaire pour que l'association prenne naissance.

Tous ceux qui ont eu l'occasion de faire une étude des théories de l'association ont été à même de constater ces contradictions. Bourdon (a, 56 1) remarque que (( les divergences de doctrine mentionnées n'ont pas l'importance que, pour certains, elles paraissent avoir, elles consistent plutôt en des façons diverses d'exposer les mêmes phénomènes qu'en des oppositions insurmontables ». Orth a noté quatre conceptions différentes au nom desquelles on classait les associations.

LES CONDITIONS DE l' ASSOCIATION Sq

Bien plus, il est arrivé souvent qu'un même auteur a envisagé la question de plusieurs points de vue à la fois, se servant ainsi, pour établir sa loi, de deux poids et de deux mesures — ce qui fait qu'il trouvait deux lois au lieu d'une. Bain n'est pas le seul à mériter le reproche que Bourdon lui adresse avec beaucoup de raison, de classer les associations (( comme ce vieux soldat divisait ses blessures, en disant qu'il avait été blessé une fois à la jambe, et l'autre fois à Marengo » .

Il est probable, cependant, que certains auteurs se sont rendu compte de l'ambiguïté à laquelle les exposait ce mode de faire. Leur tort est plutôt de ne s'être pas exprimés avec la clarté nécessaire. Ainsi Spencer établit la loi de contiguïté qu'il considère bien comme la loi fondamentale, puisqu'il dit qu'elle est impliquée dans l'association de rapports semblables. Mais, deux lignes plus haut, il déclare que « quand nous analysons la contiguïté elle se résout en ressemblance de temps ». •

Si cette discussion a été peut-être allongée outre mesure, c'est qu'elle montre bien tous les inconvénients qui peuvent résulter d'un défaut de méthode, et que notre attention ne saurait jamais trop être attirée sur ce point.

Tâchons donc, en tenant compte des expériences de nos devanciers, de rétablir la question dans les termes où elle doit être posée. — Un maçon tombe d'un toit et meurt. Quelle est la cause de sa mort P — Son imprudence, dira le patron, — - Celui qui fait construire la maison, affirmera la famille. — La pluie, qui a rendu le toit glissant, allégueront ses cama-

4o l'assoctatto^j des idées

rades. — La dureté du trottoir, la hauteur de la chute..., insinuera un malin. Ln médecin viendra et dira : c'est la fracture du crâne. Et chacun aura raison, l'un au point de vue médical, l'autre à celui des responsabilités civiles, etc.

Il en est de même pour la question : Quelle est la cause de l'association ? Pour y répondre, nous devons la subdiviser et bien définir ce que l'on demande. On arrive ainsi à en faire naître un triple problème :

i" Quelle est la condition de la création de l'association P

2^ En quoi consiste l'association ; sur quoi repose son mécanisme ?

3° Quelles sont les conditions du jeu de l'association, du fonctionnement de ce mécanisme, en un mot, de V évocation ?

§ 4. — La création de l'association.

Quelle est la condition requise pour qu'il se crée, entre deux états de conscience, une connexion ? Ce ne peut être, nous l'avons vu, ni une raison purement objective, ni une raison purement subjective — l'association n'est pas une création du sujet lui-même. — Il faut donc que ce soit une condition réglant à la fois les phénomènes objectifs et subjectifs. Or, le seul rapport qui appartienne à la fois au monde extérieur et à celui de la conscience est le rapport de temps. L'expérience, d'ailleurs, vérifie cette conception a priori.

LES CONDITIONS DE l'aSSOCIATION l\I

Malebranche avait parfaitement aperçu la chose lorsqu'il disait que la cause de la liaison des traces que les impressions avaient laissées dans la matière cérébrale est V identité du temps auquel elles y ont été imprimées. Après lui, on a rarement signalé cette condition comme étant fondamentale pour l'association ; on lui a, au contraire, presque toujours accordé une valeur analogue à celle des lois de ressemblance ou de contraste, auxquelles on l'opposait sous le nom de principe de « coexistence ou de contiguïté dans le temps ». Aujourd'hui encore, cette faute est commise couramment. Ainsi Bourdon (a 579) oppose constamment similitude de temps et similitude d^ espace : ces conditions ne s'excluent pas, et la similitude d'espace n'est qu'indirectement une condition de l'association en favorisant la perception simultanée des objets disséminés dans cet espace. — Ziehen (a i53) distingue deux principes d'association : la simultanéité et la ressemblance ; comme si l'association par ressemblance n'impliquait pas la simvdtanéité comme condition de la liaison des portions dissemblables des deux représentations à leur partie commune !

Il y a là de fâcheuses confusions. La simultanéité n'est pas une des conditions de la création de certaines associations, mais la condition de la création de toute association. Cette question est absolument indépendante de celle de la contiguïté et de la ressemblance qui est une affaire de mécanisme \

I. C'est peut-être le mot contiguïté qui est la cause de la confusion, bien qu'il soit parfaitement adéquat à l'idée qu'il

l\\ssociation des idées

W. James (I, 566), qui a apporté tant de clarté dans tout ce chapitre de Fassociation, considère avec raison cette ïoi de simultanéité « comme la base nécessaire à tous les raisonnements subséquents » sur le mécanisme de la liaison des idées.

D^autre part, n'oublions pas que la simultanéité requise doit concerner les états subjectifs, qu'une simultanéité purement objective est, cela va de soi, absolument inefficace (v. plus haut p. 19). Cette loi mérite donc le nom de loi de simultanéité subjective. — On peut la formuler ainsi :

Deux ou plusieurs faits de conscience ne peuvent s'associer mutuellement que s'ils ont coexisté.

Corollaire : Des faits de conscience simultanés tendent à s'associer.

Cette loi de simultanéité me paraît évidente a priori. Par quel mystère, en effet, pourraient être associés des états qui n'auraient jamais coexisté ? Par quel mystère un état A pourrait-il tirer du néant un état B auquel aucune coexistence antérieure ne lui aurait permis de se lier ? Et comment concevoir qu'au moment où deux termes contractent une liaison mu-

exprime. Mais il a le désavantage de pouvoir désigner indifféremment : 1° un rapport de mécanisme : contiguïté nerveuse, etc. ; 2° un rapport entre les objets extérieurs : contiguïté spatiale, temporelle. Enfin, le même mot peut servir à désigner la simultanéité, non pas des phénomènes extérieurs, mais de l'apparition de leurs images dans la conscience. Dans chacun de ces cas, le mot contiguïté est légitime, et je ne vois pas pourquoi Goblot le conteste lorsqu'il dit que ce terme « impropre et bien malencontreux » ne désigne jamais une contiguïté matérielle, mais une contiguïté dans le temps.

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