‹ L'AssociéChapitre 1 sur 4 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Oiiittaut par une oblique la rue de Lafayette. Autonin Piot s"eng-agea dans la cité d'Antin qui, toute petite, avec quatre issues au moins, lui parut ménagée comme une maison équivoque. Il lut les lettres blanches sur la plaque d'émail indigo : Dispensaire d'Antin. C'était ici que Tadressait Dieulegard. son directeur. Dieulegard avait dit :

- — J'ai promis denvoyer quelqu'un voir les tuberculeux du docteur Tellier. Allez-y, monsieur Piot. Pour vous qui avez de la couleur, il y a un joli reportage à faire : la maladie et la misère pittcresque... Surtout, pas de crachats !... Pas non plus de revendications sociales... La misère pittoresque, mais résignée et souriante, dans la note du journal...

Le Dispensaire d'Antin n'occupait qu'un rez-decliaussée modeste. Lexiguité du local étonna Piot, dont le vocabulaire était flou, et à qui le mot « dispensaire » représentait à peu près un hôpital de quartier. Il croyait trouver des dortoirs. Ayant franchi le seuil et entre-bàillé des portes^ il s'aper-

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rut que rappartement nv se composait que «le deux salles, une salle «l'atteute et une salle de el inique. Vne servante conduisit le journaliste au docteur Tellier, qui se mit à sa disposition pour lui exposer le mécanisme très simple de rétablissement. Mais Antonin Piot préféra s'orienter d'abord sans liuide. Sa prétention était d'exceller au reportage impressionniste. En vérité, d voyait bien et il se souvenait sans notes, avec la forte mémoire des pavsans, ses aïeux, qui n'usaient guère de l'écritoire. Pour avoir écbangé avec lui quatre mots, Piot avait noté déjà la baute carrure d'Albert Tellier, sa voix agréable et caressante, la séduction dun accueil cordial, une boucbe très jeune et très bonne, le sourire cliarnu, un peu nègre, et l'or en paillettes qui jouait gentiment dans ses yeux, et cet argent en lils qui, près des tempes, rebaussait une cbevelure noire, épaisse, gamine.

Antonin Piot était frappé par la belle luimeur des patients. Dans la pièce où ils attendaient leur tour, des gens bavardaient, rapprocliés par une intimité de station tbermale. Ils semblaient se raconter des projets ou se confier des espérances. Le journaliste lut sur leur visage l'optimisme indélébile du poitrinaire. On appelait les nouveaux venus, on se serrait pour leur offrir un coin de canapé. Une portière séparait cette salle du cabinet de consultations, où un externe en médecine, poupin sous son duvet roux, soulevait le reps «lu

rideau et signalait à Antonin Piot l'affluence flatteuse du public :

— Vous voyez, monsieur, ça marche...

Le petit carabin, gonflé devant le reporter, souriait à Tachalandage. En efTet, « ça marchait ». et même assez rondement. L'un après l'autre, les sujets étaient introduits, et ils passaient de main en main dans l'atelier, selon l'extrême division du travail. Car si la première salle était bondée de clients, la seconde était encombrée de médecins. L'externe duveteux les nomma. M. Tellier auscultait les malades avant que M. Thirion, armé d'une seringue, leur injectât un liquide sous la peau. Puis M. Brives et M. Laigle se ceignaient le front d'un diadème métallique auquel était ajusté un petit phare pour l'exploration des gorges. On ne voyait que le crâne de M. Lecouvey, courbé sur la bascule oii il pesait chacun dès son entrée. Sur une table écartée, M. Broutet remplissait des liclies. Comme il portait, ainsi que tous ses confrères.- le blanc tablier serré à la taille, on eût dit le vendeur dune active épicerie, préposé par intérim à la comptabilité.

Piot n'était pas le seul intrus dans le dispensaire. On présenta deux médecins, sans tabliers, simples visiteurs. M. Portera, chargé de mission par son gouvernement, espagnol, sans doute, ou brésilien, était épanoui de respect devant les méttiodes du dispensaire d'Antin. Le second personnage n'étant pas étranger, ne s'astreignait à nulle bienveillance.

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En vain Ihonnète Broutet. (lun geste enga^feant, lui communiquait ses meilleures liches : le «lorteur Abadie-Neuding: les repoussait dune main grasse. 11 v attachait si -peu de prix quil fermait les yeux pour ne pas les voir.

— Quoi '?... le poids de vos malades augmente ?... Mais ça m'est équilatéral !

On lui soumit diverses statistiques, relatives à des traitements comparés. Il souriait, pitoyable, et s'en tenait à sa formule joviale et absolue : tout lui était « équilatéral». Piot conçut pour son dédain une estime assez forte. Inconsciemment il lui emprunta un peu de son aisance. Il surveilla les externes qui. pour étonner le journaliste, se coiffaient du larvngoscope, lui donnaient des poses fantaisistes, l'inclinaient presque sur loreille. Parmi les jeunes gens en travail, Piot se sentait très camarade. D'ailleurs, M. Abadie-Xeuding avait passé son bras sous le sien pour lui conter des cures autrement curieuses, le cas récent d'un manufacturier qui vous faisait de la tuberculose <.( à tire-larigot » et qui avait au poumon gauche une caverne grosse comme le poing. — Le médecin faisait voir son poing, qui n'était pas d'un petit diamètre. — Or il avait guéri le monsieur, radicalement. Mais, n'est-ce pas? il y avait thérapeutique et tliérapeutique. Abadie-Xeuding s'avouait incapable de soigner des passants qui font dans le dispensaire trois petits tours et puis s'en vont. Lui. Abadie-Xeuding, quand on lui coniiait un malade,

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il ne le lâchait plus. Il IV'nferniait dans son sanatorium, ([ui n'était pas installé à la Riviera ou dans l'Engadine... L'Engadine ! ce qu'elle lui était « équilatérale » !... Le sanatorium d'Abadie-Neuding était sis au cœur de Paris, rue Riboutté, à deux pas du scjuarc Montholon :

— Venez voir ca. jeune homme, ca vous intéressera.

Piot promit sa visite et le médecin se retira en jetant des bonjours du bout des ^ants.

Alors le reporter s'approcha du chef de la clinique : h' docteur Tellier interrogeait avec douceur un nouveau venu dans la maison. A l'entendre respirer, il dia«;iiostiquait des lésions assez profondes. Pas de tare, pourtant, héréditaire ni cong:énitale. Une mise correcte, un air d'ouvrier cossu, n'indiquaient pas une victime de la misère. Mais l'homme dit son métier : il était praticien chez un sculpteur. Tellier expliqua à Piot ce cas de phtisie professionnelle, une tuberculose obtenue mécaniquement, les déchirures du poumon corrodé par le marbre dont on aspire les poussières. Le docteur souhaita un changement de métier, ordonna des injections créosotées, offrit un crachoir de poche, prescrivit une nutrition abondante. Une iillette parut ensuite, que pilotait sa concierg^e charitable, parce que la maman ne pouvait délaisser l'atelier. Les yeux de l'enfant lui sortaient de la tête, l'oreille se décollait. Elle se dénuda pour l'auscultation : le dessin du squelette apparaissait déjà

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SOUS la peau. Piot. sensible, se détourna de celte déchéance, feignit de s'absorber dans la contemplation d'afficlies oblong-ues qui bariolaient les murs comme des papiers électoraux. Et, de fait, par leur accent sinon par leur objet, ces placards ressemblaient à des avis de la dernière heure. Une affiche dénonçait : « Le crachat, voilà l'ennemi ! » Une autre commandait : «: Attention ! Xe buvez que du lait bouilli ou stérilisé î « Une troisième conseillait : « N'entrez jamais dans un appartement qui n"a pas été désinfecté. »

Cependant le journaliste observait qu'avant leui* retraite les pauvres diables étaient dirig-és par le docteur Broutet dans un cabinet attenant à la salle de consultations, et qu'ils en sortaient .au bout de cinq minutes, les bras chargés de paquets. Piot ne crut pas indiscret de pousser par là ses investigations. Il entra. Auprès d'une table encombrée de flacons, une jeune femme était assise, gracieuse, souriante et parfumée. A Piot, qui s'excusait de l'indiscrétion, elle répondit que leur commun ami Dieulegard lui avait annoncé sa venue. Elle avait été charmée que le directeur de VEpoqitc l'eût choisi pour décrire le dispensaire de son mari. M"'" Albert Tellier dit adorer les chroniques d'Antonin Piot. Elle savait par cœur des phrases de son dernier article sur « les Trois publics du Concours hippique ». C'était de l'histoire si contemporaine, si vivant':", si grouihante !...

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Antonin Piol cherchait une phrase de reconnaissance. Avant qu'il leût trouvée, un brave homme entra avec deux petits garçjons trop minces. M""^ Tellier les complimenta sur leur meilleure mine. Etaient -ils hien saiies ? Prenaient-ils bien leur huile de foie de morue et leur poudre de viande ? Le papa les secouait pour qu'ils répondissent. Ils hochaient leurs têtes bouclées. •

— La dame les intimide ! — dit le papa, plus gaillard.

Alors xM"'" Ttdlier, choisissant entre les flacons, donna des extraits de viande, des somatoses. une bouteille de vieux bordeaux, glissa enhn dans les mains maladi'oites des enfants une pièce de cent sous à peu près cachée dans une petite enveloppe. Et Antonin Piot, qui lavait tout de suite regardée comme une jolie personne, commençait à la considérer comme une madone.

Elle lui dit l'histoire des deux gamins. Lhoiiiine n'était point le père. L'un après l'autre, les parents étaient morts, poitrinaires. Les enfants n'avaient pas précisément contracté la phtisie, ils n'étaient qu'infectionnés tuberculeusement. (Piot nota le participe et l'adverbe^ On les guérirait. On était en train de les guérir.

— Il ne m'a pas échappé — dit Piot — comme vous êtes bonne pour eux...

— Cela n'est rien, mais c'est cet honnne qui est grand. Vous l'avez vu. Il est aide-ajusteur au che-

min de fer de l"Ouest. Il gagne quatre francs quatrevingts par jour. Les parents de ces pauvres petits étaient ses voisins. Quand la consomption les a enlevés, il est allé prendre les enfants et il les a ramenés cirez lui, simplement. Il en tenait un par chaque main. Il les a adoptés sans notaire. Maintenant, il prélevé, deux fois par semaine, une demi-heure sur son déjeuner pour les conduire au dispensaire.

— C'est magnihque ! — résuma Piut.

— Nest-ce pas ? — dit M"^^ Tellier. — Il fau«ba raconter cet héroïsme.

Antonin Piot n'y manquerait pa:>. t> Vlait tout à fait (c dans la note du journal ». Il louangerait laide-ajusteur pour la helle modestie de son socialisme pratique. Dieulegard serait enchanté. Il n'ouvrirait pas de souscription, parce que les ahonnés critiquent labus de telle pratique, mais il serait enclianté. Des détails féminins relèveraient le ton de l'article. Piot gravait dans ses veux, pour le clicher tout à l'iieure dans sa copie, le portrait de l'interlocutrice, une ondulation brune, les yeux graves et tendres sous des sourcils qui pourtant se rejoignaient, la bouche belle, le menton précis. Il s'attardait à la contempler, et elle souriait, un peu gênée de son insistance qu'elle semblait subir en raison de l'article prochain, à cause des petits tuberculeux et quasiment pour les pauvres. Le journaliste se grisait de sa propre puissance, qu'il consacrait par noblesse à une œuvre pie. Devant

les traits lins et le buste élégant de M'"" Albert Tellier, il goûtait énormément la religion de la souffrance bumaine. Il admirait que la cité d'Antin pût cacber tant de grâce et tant de charité. Comme il était fort jeune, Piot en déduisait incontinent un vigoureux mépris des grues. Certes, la forme de M""^ Tellier le troublait, mais, dans le même temps, sa bonté l'émouvait. Et le mélange, neuf pour lui. de ces deux sentiments lui paraissait prodigieusement distingué.

Il s'épancbait :

— On trouve tout à Paris, b^s extrêmes se coudoient. Je ne me serais jamais douté (jue là, cité d'Anlin, à deux pas de l'agitation égoïste, se cacbait une maison du bon Dieu... Et ce n'est peut-être pas la seule. Mais non! Tout à l'heure un de ces messieurs m'a confié qu'il dirigeait une clinique semblable, pas loin d'ici. Je dois le visiter. J'ai sa carte : « Abadie-Xfuding. rue Hibou t té... »

yi^e Xellit'r sursauta :

— Vous n'irez pas chez ce charlatan î Vous vous couvririez de ridicule. Abadie-Neuding ! Thirion vous dira ce qu'il vaut. Vous entendrez Thirion ! Il déjeune ciiez nous demain. Venez donc, vous serez gentil... A midi et demi, oO, boulevard Haussmann... Mais vous me promettez de ne pas aller dans l'établissement de la rue Riboutté ? Xi dans les autres?... Vous êtes avec nous, vous nous appartenez, nous vous gardons...

hv brave Piot disait oui. de tout sou co'ur. Mais Geueviève Tellier était encore secouée dune indii2:nation comique à l'idée qu'il aurait pu nommer Abadie-Neudinir. Piot riait d'un rire de tendresse, de joie et d'obéissance. Elle confirmait sa défense avec une moue «paiement puérile, elle offrait son beau sourire en prime...

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— Lur-Saluces ou Montraeliel ?

Anlouiii Piot répondit au hasard. Un liquide bouton d'or coula dans le cristal à facettes. Le vin était frais, les huîtres grasses et la minute confortable. Piot respecta le domestique qui promenait de convive en convive ses deux bouteilles et l'embarras du choix. Il était ciiarmé d'être assis à la droite de Geneviève Tellier, de ses dentelles blanches. La nappe, comme les serviettes, dune toile paysanne, épaisse, et jaunie, convenait à la familiarité du déjeuner et prouvait une simplicité dont Piot apprécia l'élégance.

— Lur-Saluces ou Montrachet?

— Lur-Saluces et Montrachet, — répondit l'autre voisin de Geneviève, le docteur Thirion.

Il tendait au valet un grand verre et un petit.

— Bravo ! — dit M'"" ïellier. — Vous faites honneur à notre cave.

— Vous l'avez dit, chère madame. C'est honneur (jue je lui fais. Je n'ai pas soif, je me forcerai. Et je retiens l'idée qui est brillante. Sophie, la pro-

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chaine fois que les Tellier viendront partager notre soupe et notre bouilli, tu feras dél>oucher deux litres, tu oliiiras : i< Félix Potin ou Julien Danioy ?... »

— Charles, ne sois pas méchant 1 — souligna M"^*^ Thirion.

Les boutades de Thirion divertissaient Albert Tellier. Elles choquaient peut-être sa femme, qui rouait. Le «locteur Brbutet dévia la conversation sur divers cas observés ce matin à la clini(jue. Sa parole était humble* et interrogative. Ses phrases inachevées se perdaient dans une barbe débonnaire. Au contraire. Chaides Thirion ponctuait les siennes à petits coups de ses mâchoires rasées. Par dessus les propos savants elles termes techniques, les femmes des trois docteurs échangeaient quel- (jues mots. Marie Broutet admirait Geneviève, dont le courage assidu s'appliquait aux besognes du dispensaire :

— Moi. je ne le pourrais pas. Ça me dégoûterait, ça m'ennuierait... Je crois (jue jai mauvais C(^'ur.

Son air doux et la sincérité du ges'e prouvaient quelle se calomniait. M""^ Thirion, qui ne pratiquait pas davantage les phtisiques de la cité d' Antin, fournit une justification plus importante. Elle eût adoré se dévouer et offrir tout son temps. Mais nulle minute de ce temps n'était libre. Elle le devait à l'éducation de ses enfants. Antonin Piot fut avisé que ses petits n'avaient ni percepteur, ni <jouvernante. d'al>nrd parce que leurs parents

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n'étaient pas riches, ensuite parce que les soins mercenaires sont suspects. Le journaliste vit que ^me Xellier rou2:issait encore. Il estima que les Thirion éclaboussaient le monde de leur pauvreté, qu'il est noble d'être Spartiate, mais qu'il est immodeste d'étaler un stoïcisme exubérant. Cependant Geneviève contestait qu'elle eût elle-même le moindre mérite, car les malheureux du dispensaire étaient propres, pleins de gratitude et même de bonne humeur. — Le reporter s'informa auprès des médecins :

— Connaissent-ils leur état ? Est-ce que vous leur avouez ciùment la chose *? Ou leur dorez-vous la pilule?

— Ah ! — répondit Tellier, — vous touchez là le plus embarrassant des problèmes. « Doit-on le dire? » Il n'y a pas de réponse absolue. L'homme est un animal peureux de la mort. Pendant des siècles, la tuberculose était regardée comme une affection fatale, connue une maladie dont l'issue funèbre n'était pas éluctable : on avait alors intiniment raison de donner le change au malade. Maintenant encore, il n'est pas toujours utile de dire la vérité... Avant-hier, cher monsieur, vous auriez rencontré au dispensaire un petit chasseur de Yincennes réformé : il lui reste bien un quart de poumon qui brille à grand feu. Ses cheveux sont aplatis et comme collés à sa tète. ïu as vu, Broutet, la dilatation persistante de la pupille ? La paupière supérieure, décrivant un plein cintre et

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abaissée, masquait une partie du giobe oculaire et ne laissait presque voir de l'œil qu'une amande blanelie, avec une tache sombre en haut. C'était une expression de bonté et de beauté presque angéliques. Et c'était un amour inhni de la vie... Ce garçon n'a pas trois mois à vivre. Nous lui avons dit qu'il avait les poumons délicats et surmenés, nous lui avons donné une injection qui ne lui fera ni chaud ni froid et après laquelle il prétendait éprouver déjà un mieux sensible. On l'a pourvu d'un crachoir de poche : il s'en servira peut-être vingt-quatre heures. Il devait revenir aujourd'hui : la lièvre, sans doute l'a jeté au lit. A celui-là pourquoi dire la vérité ? A quoi bon lui ravir l'espoir dont son agonie même ne le dépossède* pas ?

— Nous faisons mieux de nous taire, — conclut Broutet qui ne paraissait pas bavard.

— Ça dépend ! — reprit Tellier. — Qu'un individu nous arrive connue le sculpteur de ce matin, avec des lésions bénignes, il ne faut pas hésiter à le mettre en garde. Vous lui dites : « Vous avez été touché par un microbe qui court les rues et qui n'est pas très méchant, puisque tout le monde n'en est pas encore mort : il a profité d'une faiblesse accidentelle ou acquise de votre organisme pour s'installer en vous, pour y pulluler à son aise et pour y fabriquer ses poisons : il a déjà produit des tubercules qui gênent votre respiration. L'ennemi est dans la place ; si vous suivez notre tactique.

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VOUS pouvez rapidement len déloger. Votre salut dépend de vous, uniquement... » Tenez ce discours avec conviction. Il n'épouvante pas. Il fait peur, mais la peur est nécessaire pour qu'ils n'oublient pas leur mal qui, lui. ne les oublierait pas...

ïellier s'étonnait du dogmatisme auquel il s'était laissé entraîner. Il résuma, en badinage :

— Vous vovez, tantôt nous avouons par prudence, tantôt nous mentons par miséricorde... Xous faisons pour le mieux... Et nous ne tombons pas toujours juste...

— Jt' suis sur que si ! — rectifia Piot, admirant le tact de M. Tellier, son bumanité, sa modestie.

Ce sentiment frappa Cbarles Tbirion. qui s'empressa de le tempérer :

— Je ne suis pas un clinicien, je suis un cbimibte, ou un éleveur, comme vous voudrez, qui dirige des baras de bacilles : je cbercbe des sérums qui les incommodent, et je vous les apporterai. Je n'ai ni clientèle ni bùpital. Le laboratoire de la Faculté me suffit. Je ne viens au dispensaire que par basard et par curiosité. Mais si j'avais, comme Tellier, des malades, ma règle serait nette : aux ricbes et à leurs familles, je dissimulerais la vérité; cliez les pauvres, je la dirais. Ne vous récriez pas! J'ai mes raisons. La vie des pauvres ne vaut pas grand'cbose : ils en ont conscience et ils y attacbent peu de prix. L'instinct égoïste et bas de la conser-

vation ne les étouffe pas. Il n'arrivera jamais à un Rothschild «rarrèter le cheval emporté d'un laitier, tandis qu'il arrivera au. laitier d'arrêter le cheval de Rothschild. Cela crie de vérité. Aux rares fois que je suis venu cité d'Antin, j'ai ohservé le cas d'un honhomme qui avait contracté le germe au chevet de son fils, ou celui d'une honne femme, infectionnée en soignant son frère. Ces gens ne se lamentaient pas. Advienne que pourra : ils ont fait leur devoir immédiat : vous pouvez leur parler de tuherculose. cela ne les fera pas défaillir. Mais dans les quartiers chics, c'est une autre gamme. Là. la vie est chère. Monsieur, pendant nos années d'internat, notre professeur Bachelin. m'envoyait souvent gagner quelques écus chez des poitrinaires considérahles sur qui il s'agissait de veiller. Un infirmier eût suffit, ou une sœur, mais, n'est-ce pas, quand on en a les moyens, on fait rincer son pot par un agrégé... Ah 1 ah! il faut avoir vu les gens donner les soins strictement indispensahles avec une répulsion qu'ils ne parviennent pas à dissimuler, pour comprendre qu'au-dessus d'un certain chiffre de lover il est incongru de prononcer le nom seul de la tuberculose...

On protesta contre la rigueur de Thirion. Geneviève fut approuvée, avouant que, au dispensaire, elle réconfortait parfois les malades eflarés, les persuadait en confidence qu'ils n'avaient pas mine de phtisiques et que les docteurs les avaient seulement menacés, avec des mots un peu sévères, pour être

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mieux obéis. Elle ne leur parlait que de bronchil»' chronique. Il ne faut pas plus elfrayer les miséreux (jue le s millionnaires. Mais son lan^a^re conciliateur ne désarma pas Thirion, (|ui tenait au (/isfi/ujuo. Pince-sans-rirc. il proposait de subdiviser la maladie en deux variétés : la phtisie des riches et celle des pauvres. La première, prise à temps, se soigne dans des stations spéciales, par le repos, l'air vif et la bonne nourriture. La seconde se traite n'importe (juand, à Paris, par un sérum ({ui serait souverain si on l'avail trouvé...

Le bruit sourd d« s chaises qu'on déplaçait à l'étage supérieur tira les regards vers le plafond.

— On se levé de table, là-liaut, chez notre jolie voisine.

Geneviève nomma M''^ Eslande, de lUpéracomi(jue. Tellier et Piot parlèrent musique. Dans le médecin intelligent et humain, le reporter découvrait un autre homme, un Parisien très aimable et très jeune. Entre le veston bourru de Thirion et la redingote amorphe de Broufet, sa jaquette lui parut de coupe savante. Une médaille amusante iixait la faille de son plastron. Albert Tellier montait haut dans l'estime affectueuse d'Antonin Piot.

Au fumoir, où l'on servit le café, un garçonnet de six ou sept ans s'ébattit avec des éclats déjeune fox. Le petit Tellier était dru et fort dans son complet de matelot. Sa vue rappela probablement à Sophie Thirion qu'elle avait négligé depuis deux

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heures l'éducation de ses enfants. Les bacilles de Thirion Tattendaient aussi dans son laboratoire. Le couple annonça son départ, en citant des lignes d'omnibus. Puis le petit marin accapara M"'^ Broutet. Il quémandait des histoires, qu'elle improvisait docilement. Les Broutet étaient sympathiques au reporter.

— Ce sont nos plus surs amis, — confirma Geneviève, sur la causeuse où elle avait rejoint le journaliste. — Ils sont nés pour l'amitié. Ils n'exiorent pas qu'on pense à eux. On pense devant eux, et ils sont contents.

Par contre, les Thirion avaient agacé Piot. La femme lui semblait pimbêche. La fronde de son mari le choquait. Il n'aimait pas les « Alceste à la manque », ces visages rasés et qui narguent. Geneviève défendit le savant. Il était sévère à autrui, mais sans indulgence pour lui-même. Ses taquineries n'ôtaient rien à la vertu de son caractère et de son talent. Thirion avait été, comme Albert, un des élèves préférés de Bachelin : les deux étudiants avaient réussi au même concours de l'internat. Mais — Geneviève l'assurait — Albert n'avait aucun goût de briguer les hauts mandarinats de la profession. D'autre part, il n'avait jamais eu besoin de « faire de la clientèle ». On voulait, il y a quelques années, l'engager dans la politique. Jadis M. Tellier, son père, avait été sous-secrétaire d'État. Et le jeune ménage était très lié avec Pellerat, l'ancien bàtonni^'r. l'ancit'n chef du cabinet libéral.

Mais M^^Tellier avait dissuadé son mari de touchrr à la cuisine parlementaire. Plus tard, peut-être, le Sénat... Mais, en vérité, n'avait-il pas autre chose à faire ? La politique divise et irrite. L'œuvre qui! avait entreprise, et qui n'était encore qu'à son début, s'avérait plus patriotique. Que faisait-on ici contre la tuberculose ? En Allemaone, l'assurance contre la maladie est obligatoire pour les ouvriers : alors les compagnies fondent ou subventionnent des sanatoria. A la prévoyance prussienne Geneviève comparait l'inertie française. La phtisie nous ravit annuellement deux cent cinquante mille individus : population égale à celle de Bordeaux. A Paris, la moitié des décès est causée parla tuberculose. Est-ce que toutes les énergies, celles des médecins, celles des hommes d'État, celles des capitalistes, ne devraient pas se conjurer en face du fléau ?

Piot, préparant sa chronique, n'avait garde de la contredire. Elle devenait toute rose d'animation et d'intelligence. Il regardait les documents qui sortaient précis de sa belle bouche. Cependant le petit matelot riait de tout son cœur, épanoui et bruyant, aux fables de Marie Broutet. Geneviève courut à lui, rétouffa de baisers. Le tableau enchanta Piot, célibataire.

11 prenait congé. M'"^ Tellier se souvint des ironies de Thirion. Elle louangeait qu'on recherchât dans des cornues les panacées universelles : mais, en attendant, elle trouvait les phiisanteries des chi-

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inistes un peu faciles, qui vous eussent laissé mourir comme des mouches. Des créatures atteintes «ruérissaient par les soins donnés au dispensaire. De ceux même qui étaient perdus on adoucissait un peu l'agronie.

— Nous essayons de les égayer, nous leur donnons quelques gouttes de vin, des paroles amies, une fleur: ils partent heureux...

— Je m en vais comme eux. — dit le journahste en lui haisant la main.

Il s? sentait embaumé d'élégance. 11 allait tourner sa chronique pittoresque, nuancée dattendrissement. dans la note discrètement féminine qu'aimait Dieulegard. son directeur. 11 tenait un joli article.

Geneviève aussi.

Du laboratoire, Charles Thirion avait téléphoné à M™^ Tellier. Passerait-on ensemble la soirée Je vendredi ? Geneviève, en réponse, avait dit mille regrets et rappelé son obliii'ation hebdomadaire de diner chez les Pellerat. Au bout du lil. Thirion avait ricané lourdement :

— Cest juste... vous êtes de service... vous ne pouvez pas manquer l'atelier...

Aux heures difficiles, quand le Sénat, dans un prurit dhonnèteté. réclamait à chacun ses comptes, Pellerat avait escaladé la tribune et répondu à la meute :

— Messieurs, j'ai été deux fois ministre des hnances, deux fois président du Conseil, et je nai pas dix mille francs de rente 1

L'unanimité de l'assemblée avait acclamé sa pauvreté par un ban formidable, par des cascades d'applaudissements si impétueuses que tous les suspects s'y lavèrent du même coup et que Pellerat fut dès lors désigné pour la présidence de la République. Mais il ne se hâtait pas d'y parvenir:

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il se contentait Je demeurer le plus recherché des avocats de Paris. Son éloquence ampoulée et imprécise, Tampleur de son geste et le choc de ses poingfs contre sa poitrine, et le libéralisme de sa barbe grise, le sénateur ancien bâtonnier ne les montrait plus qu'au Palais, oii l'on peut croire (ju'ils rencontraient chez les juges une impartialité

déférente et attentive.

Parmi des familiers, Pellerat atténuait l'importance de ses allures. Geneviève Tellier voyait l'habit mal coupé, une cravate nouée en corde sous un col trop rabattu, et la face qui se détendait, étroite, un peu simple, entr'ouverte par un rictus aimable. Aucune malice n'émanait de ce visage assez pauvre. Le regard doux était vide. C'était l'une des colonnes de FÉtat. Comme on remonte de l'eilet à la cause, les yeux de Geneviève traversaient la table, attirés par l'éclat de M""^ Pellerat. René Caudry. l'ancien secrétaire de l'avocat, ({ui présentement était chef de carbinet quelque part, suivit le regard de Geneviève. Ensuite ils se retournèrent l'un vers l'autre, dans une comnmne impression :

— Elle est étonnante !

Leurs amitiés sincères la contemplaient. A cin- (juante ans, nulle ride ne vieillissait la grâce de son sourire oblique. Par propreté, certes, car on la savait dénuée de coquetterie, elle teignait une chevelure grise. Le visage, joliment carré, un peu

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kalinouk. était comme empli par les yeux, des veux verts de jeune femme, qui suffisaient à prouver l'intelligence ensemble et Téner^ie, cette générosité que domine le clair vouloir, toute une fine maîtrise. « Madame Pellerat... et ses élèves ! » blaguait souvent Tbirion. M"*^ Tellier la considérait, entourée de ses œuvres. Et n'était-ce pas, au bout de la table, son œuvre la plus surprenante ([ue cet Évariste Billard, si gai convive, si médiocre graveur et numismate si incertain, à qui, — ayant su démontrer aux arcbéologues la probité de son art et aux artist^'S l'étendue de son érudition, — elle avait procuré deux fauteuils, à l'Académie des Beaux-Arts et à celle des Inscriptions ? De Félicien Cosset, — qui se taisait parce qu'il achevait de polir mentalement l'anecdote c[u'il improviserait tout à Ibeure, — de Félicien Cosset elle avait secoué le dilettantisme quinquagénaire et paresseux : il dirigeait maintenant la Revue des Belles- Lf^ttres. Ce n'était pas sans dessein qu'elle avait placé la spirituelle maio:reur de Cardinal, le jeune ciseleur d'étains, besogneux de gagni^r sa vie, à côté de l'obésité aifable du père Lempereur, celui du « Vin de maté Lempereur », le riche droguiste que rien de ce qui concernait « l'art nouveau » ne pouvait laisser indifférent.

En vérité, près de M™^ Pellerat, les autres femmes avaient petite figure. Peut-être, pour lui complaire, exagéraient-elles leur insignifiance naturelle. Trois ou ([uatre dames différaient à peine d'Henriette

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Caudry, Tépouse du chef de cabinet. Même élégance mesurée, même satisfaction respectueuse. Et, comme par discrétion, toutes étaient châtaines. Leur doyenne, M"® veuve Lesne, mangeait humblement à la droite de Pellerat. Feu son mari avait traduit Hieckel et dirigé TAssistance publique. Extrêmement pauvre, elle s'adonnait à d'innombrables œuvres de charité. Elle était sourde. La petite M""^ Cosset assurait tout haut que la vieille grignotait les médailles d'or décernées jadis à son mari. M"*" Pellerat était fort bien placée pour savoir que* la veuve Lesne vivait de trois ou quatre pensions cumulées avec des secours temporaires. Mais elle tolérait les gamineries de Fanny Cosset, de « Cossette », comme chacun l'appelait. Cossette, avec ses cheveux de gigolette, son nez canaille, son buste gavroche, Cossette et ses moeurs frivoles bénéficiaient dune indulgence spéciale de ^|me Pellerat. à qui il agréait que, parmi tant de personnes sérieuses, une créature étourdiment dévergondée reconnut aussi son protectorat.

Geneviève le retenait comme une leçon qu'il ne faut pas oublier : Fatlrait de cette maison résidait dans la diversité harmonieuse des convives qu'on V protégeait. M"'^ Pellerat décidait le voisinage des couverts pour le meilleur profit de chacun, et elle savait ensuite, d'un mot adroit, provoquer d'utiles conversations. C'est ainsi qu'elle complimentait ensemble M"^ Tcllier et Dieulegard, assis à la gauche de Geneviève, à propos de l'article d'Antonin Piot

L'ASSOCIEE 27

sur le dispensaire d'Antin. Elle amorçait leur dialogue.

La jeune femme comblait de gratitudes ing-énieuses le vieux directeur de V Epoque. Evidemment, Piot avait écrit une chronique très gentille. Mais, — elle n'en doutait pas, — avant le travail du reporter, il y avait l'inspiration du rédacteur en chef. Elle vantait Fart suprême de diriger un journal. Dans la brève pointe de sa barbe blanche. Dieulegard se rengorgeait. Il était, d'ailleurs, modeste de manières et d'esprit. Mais il ne protestait qu'à demi contre les congratulations de la jeune femme dont les épaules étaient charmantes. Dieulegard oubliait que M""^ Pellerat lui avait demandé cette publicité gracieuse. Il se prenait à répéter que l'affaire est malaisée de deviner les préférences des lecteurs. Une douce confiance l'inclinait vers sa voisine. Il lui attribuait une finesse rare, sans remarquer que ses propos valaient à l'interlocuteur une meilleure opinion de lui-même.

Geneviève réitérait des approbations reconnaissantes. L'article sur le dispensaire commençait à combler une lacune. Le siècle était soucieux de son hygiène.

— Oui, — dit Dieulegard, — nous avons la maladie de l'hygiène...

Geneviève, à ce mot, rit de toutes ses dents, qui étaient régulières et humides. Comme il avait raison ! Ici-bas chacun désire qu'on lui parle de

28 LASSOCIÉE

son mal... « Qu'on le chatouille où ça le démange ». résuma encore Dieulegard, prompt aux familiarités. Les doux voisins étaient en parfait accord. Et cet accord ravissait la jeune femme, l'affermissant dans une idée quelle attribuait à son mari, et qui était de tenir le grand public au courant des questions sanitaires, de l'instruire par des statistiques curieuses, de l'amuser par des souvenirs d'hôpital, de lui fournir même des formules ou des conseils pratiques : Albert avait dans la presse dix amis pour un que séduirait son projet. Alors Dieulegard se découvrit I dessein, mûri déjà, de publier dans VEpoque, régulièrement, une chronique médicale. Il ajouta qu'il avait songé au docteur Tellier qui, outre le savoir, possédait la première vertu des écrivains : le tact. Ainsi, il y avait des noms de maladies et de médicaments/ qu'on n'imprimerait jamais dans ÏEpoque... Cette particularité le fit glisser à des gaillardises un peu grosses, que Geneviève, croquant des cerises déguisées, subissait avec tant de bonne grâce qu'elle ne semblait pas en peser la lourdeur exacte. L'affaire s'acheva en gaieté. Il fut convenu que Tellier, le lendemain, déjeunerait au cercle avec Dieulegard. Celui-ci dit un titre : « Les Causeries dn Docteur », qui enchanta Geneviève. « Les Causeries... » C'était le terme juste, et le seul. M"*^ Tellier s'inclinait vers le voisin, pour mieux considérer l'inventeur qui avait trouvé ça tout seul. Elle eût pensé à « revue », à « bulletin », à « courrier »,

mais point rencontré « causeries ». Tl est vrai qu'elle n'était point directeur de journal. On devient écrivain, on nait directeur. Albert le lui avait toujours déclaré, et elle le vérifiait : M. Dieulegard avait ce don, ce génie de dirig-er. Dieulegard réduisit réloge : ce n'était qu'un pli accoutumé de l'esprit; il avait « cette bosse-là », comme d'autres ont celle de la diplomatie, des matliématiques, de la poésie...

Tandis que les messieurs fuyaient au fumoir, Geneviève s'approcba.t dt' la maîtresse' de la maison, lui rapportait la résolution du directeur de l'Epoque, conséquence heureuse de l'article de Piot qu'elle avait obtenu. M""' Pellerat exigeait la primeur des confidences. Elle fut heureuse d'avoir suscité l'événement. Tellier, qui, sans observer sa femme ni Dieulegard, s'était anmsé, au cours du dinrr, à écouter Magitot, l'explorateur du Vunnan, et à s'emplir l'esprit d'images exotiques, Tellier ne se doutait pas qu'on le pourvoyait dune puissance immédiate, d'une trique et d'un encensoir, selon l'occurrence. Geneviève songea à tous les Abadie-Neuding. Elle imagina la rage de Tiiirion. Elle se vit elle-même relisant les articles d'Albert, lui suggérant un mot plus indulgent ou plus acerbe. Et elle embrassa la bonne hôtesse.

lY

Le baron Heurlel remit au domestique son palelot et un jonc à pomme d'écaillé. Pour pénétrer au salon, il tint son chapeau dans la main gantée. Le vi^ux baron avait des manières. Même chez sa filleule, il gardait l'observance de quelque cérémonie.

M""- Tellier se jeta au cou de son parrain. Ils se reprochaient doucement les deux mois où ils ne s'étaient pas vus. La jeune femme s'excusa par le surmenage de Paris : M. Heurtel invoqua la pai*esse des champs et des bois. Durant l'hiver qui s'achevait, il n'avait pas dépassé quatre fois les cent arpents de La Malaguette. Geneviève se hâta de lui en demander des nouvelles. Il donna des nouvelles qui étaient délicieuses, raconta la prodigalité des violettes, les audaces des lilas, l'éveil des bois de Judée. Elle s'enquit du père Cadart, qui était alcoolique, mais dévoué. 11 prospérait ; le baron avait souffert qu'il réalisât son rêve : maintenant le jardinier rejetait toute la besogne sur ses aides et sur sa

L'ASSOCIEE oi

fille. Chez un imprimeur de Corbeil, Caflard s'était fait imprimer des cartes de visite où il sappelait « ^rarde principal et jardinier en chef des domaines (le la Mala^uette ». Car il avait soif même du glouglou des titres.

A Cadart. le baron lleurtel préférait Poitou, le caniche, ou la chatte Musotte . L'une et l'autre allaient bien. Le printemps enchantait Poitou, (jui s'arrêtait dans ses liandjades pour le renifler. Le Ivrisme de Musolte était moins expansif. Elle accompairnait par condescendance son maître «t son camarade dans leurs courtes promenades, mais elle les suivait de loin, s'assurait de la sécheresse des sentiers, et, si l'on s'engajieait sur un terrain mou, elle rentrait au lofzis en (luehjues hunds.

— Vous ne vous ennnuvez pas trop, parrain ? -- Je m'amuse...

Il respirait une mélancolie inliiiie (jur cachaiî mid la bonhomie aii'ectée des rides.

— Je m'amuse... Il y a des petits divertissements pour les personnes isolées : on fait des réussites avec des cartes. Je joue même au billard : c'est, l'hiver, un exercice sain et qui dérouille mes vieilles jand)es. 11 est vrai que le nouveau curé est trop godiche et que maintenant je joue tout seul. Je me propose de faire soixante carambolages en cent coups : donc je gagne ou je perds. Poitou dort sous le billard. Mais la cliatte saute sur Ja cheminée

3^ LASSOCltE

pour surveiller, de haut, la course des billes et les lois des ang"les. Je ne crois pas quellejusTe les coups, mais elle a certainement lentente de quelques rhythmes.

— Vous lisez, parrain ?

— Je lis moins. Il me faut choisir mes lectures et m'arrèter après un ou deux quarts dheure. Car la vue s'affaiblit... Ils sont usés...

M. Heurlel ouvrait grands sps yeux. Geneviève leur souriait, tout émue. C'était l'usure d'un acier très bleu et très clair. Elle ne se souvenait point d'avoir vu ces yeux animés par une émotion soudaine. Ils ne semblaient pas mystérieux, mais leur discrétion était absolue. Maintes fois la filleule avait tenté d'y surprendre l'aveu d'un drame probable, ou d'un roman, et jamais eUe n'avait deviné pourquoi celui dont sa mémoire d'enfant gardait un»' image si brillante et si vive s'était fait une àme sauvage, un caractère replié sur soi-même, une vie désenflammée qui ne brûlait qu'en veilleuse d'un secret. Elle se rappelait jadis le timbre clair de sa voix. Et depuis des années il parlait bas, comme si plus rien, à son gré ou à son indifférence, ne valait tout à fait la peine d'être dit.

Sur ces deux êtres h» silence posait son attendrissement. La pudeur de leur affection en prit ombrage : ni l'un ni l'autre n'aimait les effusions faciles. Le baron reprit, se forçant au verbe narquois :

1/ASSOClEE 33

— Pourtant.jelisunpeu. Je parcours les gazettes, et je suis charmé quand elles me renseignent sur ma filleule qu'elles disent aussi belle que charitable, et sur son petit garçon à qui je voudrais bien tirer les oreilles...

^|me Xellier rougissait que son parrain eût connu l'article d'Antonin Piot : rien n'aurait été plus pénible à M. Heur tel que de lire son nom dans le journal. Elle se précipita au devant du jeune Michel qui venait dire au revoir. Sa gouvernante le menait en promenade plus tôt qu'à l'ordinaire, parce qu'à quatrt' lieures M. Mariage arriverait pour sa leçon.

Le petit boniiomme donna ses cheveux à embrasser et décampa. Le vieillard montra la porte qu'il venait de refermer :

— Voilà, comme dit le rédacteur de ÏEpoque^ « le bénéficiaire d'une hérédité d'élite... » Et voici « la sœur de charité, laïque, exquise, charmante... » Ce journaliste n'a peut être pas une réserve exquise, mais c'est un écrivain charmant...

Geneviève concevait les mépris du vieillard pour la publicité, puisque celle-ci, somme toute, était une flatterie au siècle dont il se détournait. Elle abandonna résolument Antonin Piot, déplora l'indiscrétion des reporters, familiers sans vergogne, qui notaient tout et qui le répétaient.

— Mais comment a-t-il pu noter les faïences de ta salle à manger '?

— Il est venu jeudi prendre une tasse de thé...

^|me Xellier voulut indiquer une conséquence heureuse de cet article, et parla avec sérieux des « Causeries du Docteur » que Tellier allait commencer dans Y Epoque . Tplle< vulgarisations étaient intéressantes.

— Pourquoi ne m'en as-tu rien dit dans tes lettres ?

— L'idée est d'hier, la chose a été ébauchée au dîner des PeUerat.

— Albert est-il là "?

— Il déjeune précisément avec Dieulegard.

Le baron Heurtel n'aurait pas su poufter dejoie. Mais quand la misère des choses se relevait d'une cocasserie tout de même imprévue, il égrenait un rire lent et cristallin, et il mettait sa main devant ses lèvres, par décence.

— Nous devenons modernes, ma lille... Comptons : le déjeuner avec M. Dieuleo^ard, le dîner chez M'^'' Pellerat, et le lunch de M. Piot : ça fait trois. J'admire le rôle colossal de la nourriture dans les rapports des hommes. En l'admirant, je constate comme je suis mal accordé avec le temps où j'achève de vivre. J'imaginais que des réunions, des entrevues, des visites aux salons, des rencontres au club sont des façons naturelles de voir les gens, et que les odeurs de cuisine y ajoutent peu d'agrément. Si l'on tient aux libéralités, que n'offre-t-on, comme autrefois, des violons, une sérénade ? Mais non î Nous avons changé tout cela. Quand nous disons : « Venez chez nous ». nous sous-entendons :

L'ASSOCItE 35

« Vous Y trouverez des truffes. » Honni soit qui mal y pense î...

Geneviève riait d'un rire forcé. M. Heurtel ne riait plus et suivait le lil de sa pensée.

— L'usage n'est point prémédité. Mais on a tant d'occupations ! On n'a pas le temps de parler, sauf à l'heure des repas. L'habitude des affaires est la plus forte : on continue d'en traiter en mangeant. Une cliose m'inquiète : comment ferez-vous lorsque les progrès de la chimie auront conduit à la fabrication de g-ranules alimentaires qu'il suffira d'avaler pour se nourrir, quand l'élevage des bestiaux sera aussi aboli que la culture de la garance ? Il paraît que cela viendra. Je lai lu dans l'Epoque, oii je trouve tout. C'est votre sc4ence même qui vous fera des lois somptuaires. Se conviera-t-on à gober des pilules ?

— Pourquoi pas ? dit Geneviève.

— N'ayons pas d'inquiétude : la mastication des poissons, des aloyaux et des gibiers durera toujours autant que nous. C'est un noble spectacle dont on ne se lasse point. Les gens sont si bien résolus à s'assembler aux seules lins de manger que, dans l'intervalle des festins, les dames qui vers cinq heures reçoivent leurs amis mettent à leur disposition des tables pleines de victuailles légères, des pains fourrés, des chocolats en crème, même, m'a-t-on dit. des soupes à l'oignon et des pommes de terres rissolées...

— Oh ! parrain...

36 L'ASSUClEt:

— Je nafliriiie pas ce dernier détail, quon m'a pourtant certifié. On ma dit que de jeunes hommes et aussi des vieillards désireux de parvenir, après s'être repus à six heures, recommençaient l'opération à huit. Dans une société org-anisée de la sorte, lessentiel est de posséder un tube diprestif à toute épreuve. Ce n'est plus par métaplion* que l'on a des appétits. Et je commence à saisir pourquoi, dun gaillard intrépide en affaires, on dit qu'il a un « estomac » magnifique.

M""^ Tellier démêlait que, sous sa verve badine, M. Heurtel cachait une désapprobation très affligée. Mais les mots, pour lui répondre, restaient dans sa gorge, comme une honte d'enfant.

— En cette gourmandise, Geneviève, il y a une idée point sotte. On est bien inspiré d'ajuster ses affaires, la bouche pleine. L'homme repu de bonne chère et pénétré d'alcool est un animal plus ductile. On se pousse mieux qij'ailleurs dans réchauffement des nourritures: les ripailles qu'on a partagées préparent aux plus cordiales complicités : on a déjà dévoré des proies ensemble. En outre, elles entretiennent l'ambition : car elles sont coûteuses et il s'agit d'en recouvrer le montant. C'est un cercle parfait et vicieux. L'usage, peut-être, prête à une- critique : comme on se ne repose qu'à table du tourbillon mondain et qu'on n'y mange fr'ucore qu'avec des tiers utiles, la vie intérieure est nidle. Ne nous arrêtons pas à l'objection, qui n'est

I/ASSOCIEE 37

pas "Tosse. Voyons plutôt dans cette pratique le résultat «l'une vive civilisation. Aussi bien est-elle à l'inverse de raninialit»'^ : Poitou et Musotte se parlent toute la journée, sauf à la minute des repas, qu'ils avalent chacun dans son coin. Mais ce sont des bètes pleines de pudeurs niaises...

Le baron Heur tel abrégea sa visite, et sa filleule fut gauche à le retenir. Dans le dépit qu'il l'eut si mal comprise, elle tremblait un peu en baisant ses joues, méticuleusement rasées, oi^i elle reconnaissait le parfum fidèle du vieillard, une goutte vaporisée de cette odeur, qu'on lui avait donnée, mais qu'il ne donnait pas, faite d'héliotrope, de rose, d'autre chose encore, bouquet jalousement gardé comme un souvenir ({ui serait un secret.

A Monsieirr le baron HeurteL à la Malaguette,

par Annarivillleri

[s.-ei-yi:.

17 avril.

Mon cher parrain,

Vous auriez ri encore ce soir. J'ai ri nioi-mènie et j'ai pensé à vous. Albert s'est arrangé avec Dieules"ard : il commencera ses articles, en feuilleton, d" aujourd'hui en huit. Il m'avait téléphoné cette nouvelle peu d'instants après votre méchant départ. Puis il était allé à la Faculté, au laboratoire de Thirion, où ils étudient leurs créosotes. A huit heures, j'attendais son retour: j'étais impatiente de causer avec lui de ce travail prochain. 11 arrive, en effet. Mais il arrive flanqué de Thirion, de René Caudry, qu'ils avaient rencontré, et de Broutât qu'ils étaient allés chercher. Je me suis rappelée vos paroles sur les festins collectifs...

Mon Dieu, je n'ai aucune aversion contre les

amis de mon mari. Gaiuli y est très agréable. Il est même joli garçon, bien élevé, informé, très gai. En outre, dès le café, il demande la permission de se retirer : pour lui, le diner est un alibi. Pendant qu'Henriette file la laine, il s'en va digérer dans la compagnie de demoiselles encore plus gaies que luimême. Quant à Tliirion, c'est un hérisson fort supportable lorsque sa femme n'est pas là. Et il retourne de bonne heure à sa besogne. Il n'y a personne d'aussi gentil que les Broutet : Paul pianote pour amuser Albert, ou le laisse sauner aux échecs ; Marie s'applique à des travaux de crochet. Elle se tait pour ne pas me déranger, mais, si je lui parle, elle oublie son ouvrage. — Marie me regarde écrire comme Musotte vous regarde jouer au billard. C'est une pâte exquise que Marie... Et tout le monde est charmant... 31ais j'ai bien mal aux nerfs.

Car il y a un fait bizarre, et que je n'ai pas encore observé si clairement quaujourd hui. oii Albert et moi nous avions à nous parler seul à seule. Je vous le dis sans phrase, connue je vous dis tout : mon mari est devenu incapable de demeurer un soir en tète à tète avec moi. Si nous restons chez nous et que, par hasard, nul ne sonne à la porte, il parcourt ses revues, puis s'étaie de coussins sur le lit de repos, et s'endort doucement jusqu'à l'heure du coucher. J'en fais autant sur ma chaise longue. Nous ressemblons à M. et M"''' Denis, dernière manière. Je m'empresse d'en plaisanter, parrain, de peur d'être obligée d'en pleurer.

40 LASSOClEt:

Ne vous moquez pas de moi. comme vous avez fait hier en feignant de prendre au sérieux et, presque au tragique des bagatelles mondaines. Votre Geneviève, qui vieillit, qui va dépasser la trentaine, est toujours la fille droite et très scrupuleuse que vous préfériez. Ce n'est pas une femmelette, larmoyant quelle est malheureuse. Malheureuse, non ! On ne m'a pas volé mon bonheur ; mais il s'évapore devant moi, comme un morceau de camphre. Il me paraît tout petit, et sa mesquinerie mVlîare.

A qui parlerais-jê, sinon à vous?

Je ne suis pas une femme compliquée. Jai seulement placé mon amour, à fonds perdus, dans Tamour dAlbert. Suis-je ruinée ? Oui et non. Non, puisqu'il naime pas en ville. Oui, puisqu'il n'aime guère à la maison. Ou, du moins, il m'aime d'un amour si paisible qu'il s'y endort.

Qu'est-ce que j'ai de lui, je vous le demande ? de l'alfechon usuelle, de la camaraderie : je crois que mon absence prolongée lui causerait une sensation de vide. Mais celle de Broutet le chagrineraitelle beaucoup moins? Quoi encore? J'ai sa conliance, oh ! imperturbable, dans ce sens qu'il ne doute jamais de moi. Puis il vient s'épancher, si quelque chose le peine ou l'agace. Au total, il ne me bat pas, il ne me veut aucun mal, ses procédés sont irréprochables et même cordiaux. Il m'offre un bijou pour ma fête. C'est donc un excellent mari.

Parrain, je ne suis pas niaisement romanesqiu'. Je suis très lucide. Si je n'avais fait quun mariage de passion, je trouverais tout naturel qu'après sept ou huit ans l'amour d'Albert se fût usé aux heurts de toutes choses, dans l'opposition des caractères ou des intérêts, à la difficulté de vivre, aux soucis d'argent. Mais vous n'ignorez pas que notre union fut, en outre, décidée selon les convenances parfaites, selon la sag-esse et la raison. Rien ne devait troubler notre accord. C'est peut-être pour cela qu'il lui est devenu ennuyeux comme un lac.

Ne croyez pas à la désillusion d'une femme qu'on vient d'égratigner dans son amour-propre. Je ne vous écris point au reçu de la lettre signée : « Une personne qui vous veut du bien, mais que révolte votre aveuglement », oîi l'on vous mande des trahisons conjugales. Albert ne me trompe pas : « on le saurait î » Il faut lui rendre encore cette justice qu'il lui arrive d'être tendre. En sorte qu'il ressemble tour à tour à un amant empressé ou à un camarade négligent. De loin en loin, la foug'ue de ses caresses doit me consoler de sa pensée distante. Eh bien, non, la compensation ne me suffit pas, ni cette fidélité inerte.

Je voudrais autre chose que je sens très bien, mais que je dirai mal. Je voudrais sa tendresse attentive. Je voudrais lui être ce qu'il m'est : tout. Qu'il reste une demi-heure silencieux, c'est plus fort que moi, je lui dirai : « A quoi rêves-tu? » Au lieu que je pourrais tomber muette sans quil prît

la peine de s'en étonner. Il mest indispensable comme l'air, et moi je ne lui suis pas nécessaire. Je pense toujours sa pensée : il ne pense jamais la mienne. Et ainsi de suite : je balancerais, toute la page, la comparaison.

En ce moment, je lé vois dt-vant léchiquier, qui tend un piège à la malice courte de Broutet. Je vois le sourire jeune de sa bonne Ijouche. Je vois sa tignasse noire, sèche et enfantine. Je vois lor en suspension dans ses yeux comme dans Teaude-vie de Danzig. Je ne suis jamais lasse de le contempler. Il est vrai qu'il est séduisant. Mais, moi non plus, je ne suis pas laide, et il ne s'attarde pa> à me regarder... L'idée ne lui en vient même pas, sauf dans l'obscurité...

Il n'aime rien. Vous le croiriez content et gai de vivre. Mais il s'ennuie. C'est évident. Il souhaite des compagnonnages pour s'étourdir. Il connaît sa valeur qui est grande et qu'il pourrait accroître : je suis sûre qu'il y a en lui des. impatiences de grand homme enfermé dans une petite ville. Il n'en a point clairement conscience : on voit mal en soimême. Il ne s'avise pas de la médiocrité de notre trantran. Mais moi, j'ai la vision très nette du couple que nous devenons : oh ! vu du dehors, un bon ménage, où l'on ne se qurreDe pas, et même où l'on s'embrasse ; mais, au dedans, un ménage sans tendresse agissante, sans unité, sans joie réciprocjue, un nn'nagt' (jui ne vaut pas la peine d'être vécu.

Est-il besoin de vous dire, parrain, que jamais je ne me suis plainte à Albert ? A quoi bon ? Si je lui dois être indifférente, du moins ne lui serai-je jamais importune. Rien n'est si vain que de se lamenter. Mieux vaut guérir. Y a-t-il pour notre cas une thérapeutique"? Je le crois, ou plutôt j'ai confiance en un ré^^ime que je n'ai pa's institué par raison, mais (jue j'ai trouvé d'instinct...

Je vous écrirai parrain, mes petites métho(b'S. — Comment n'avez-vous pas deviné ? Comment avez-vous si mal vu et compris ? Ne l'oubliez plus, je ne me propose rien que de l'adorer.

Avec lui. c'est vous seul que j'aime.

Genemkve.

Chatouilles ;i Musoflr «'I h<tniH' chujue à Poitou.

27 avril.

Cher parrain, vous me demandez « mon ordonnance » sur un ton un peu malicieux. Vous me traitez en marchande d'orviétan. Il ne s'agit pas de délivrer mes prescriptions aux jeunes épousées, en même temps que leur livret de famille. D'ailleurs, je ne prétends pas que ce qui réussit à Pierre convienne à Paul. Puis.ca m'est ésal. le ména2;'ede Pierre et celui de Paul. Je ne m'occupe, au monde,

44 LASSOCltt:

que (lu mien. Je ne suis pas bonne, parrain chéri. Hors ceux que jaime. le reste de la planète m'est indilterent. Ainsi la capitale de la Nouvelle-Zélande pourrait brûler, corps et biens : j'en serais moins touchée que si Albert s'enrliumait du cerveau ou se retournait un ongle.

Parlons de lui. // va inietir. Jen étais sûre. Je ne me suis plainte à vous, l'autre jour, qu'étant certaine de la convalescence. A ce moment- là, on devient grosrnon. on s'irrite. Quand le mal est aigru, on se tait.

Ce n'est pas d'hier qu'il s'ennuyait, et que je m'en rendais compte, et que j'en méditais. Je crois qui] s'est toujours ennuyé : même, et je m'en flatte, avant de me connaître. Cela vous surprend peut-être : car il est aimable, il est pimpant, il se plaît avec chacun. Mais ça n'empêche pas ! Au contraire. J'ai découvert ceci : un rien l'amio^e parce que tout l'ennuie. Le concevez-vous, parrain? Un enfantillage lui plaît î il le distrait d'une idée précédente qui le lassait déjà. Voilà comme il est. Sur son compte, on risque de se tromper : on n'envisage que la façade du caractère, qui est avenante et ornée, que tout le monde aime et que j'adore. On ne sait pas le fond. Ce fond n'est pas mauvais. Albert est un peu égoïste : s'il ne l'était pas, il serait moins séduisant. Surtout il est faible, il est pénétrable. par mollesse, à toutes les influences, et on le félicite d'être éclectique parce qu'il est incapal>b' de s'attacber à un objet.

L'ASSOCIKE 45

Ainsi personne n'avait «lébuté avec plus d'éclat . A trente-deux ans, chef de clinique de Baehelin, il pouvait, à son choix, passer l'agrégation ou se constituer une clientèle. Mais tout de suite il n'y tenait plus assez pour en fournir l'effort. Il aima mieux travailler tour à tour à la clini({ut' t't au laboratoire. En se* jouant il a rédig"é deux méuioires précis et élégants, et (ju'on a d'autant pkis l()u<''> que leur auteur ne se pioposait pas d'en tirer le moindre avantag"e. liachelin le pressait d'écrire d'autres ouvrages : il a dit « oui ». et il n'en a rien fait : cela lennuvail... Tout leniiuvait. nièuie son ^rand savoir et son heau talent.

J'ai eu, un jour, rinluition claire d'un hieiifail à réaliser : le guérir de cet ennui, invisible à luimême et manifeste pour moi. Il fallait lui fournir un amusement durable, nuiis varié. Je n'en ai trouvé qu'un. Puistju'il avait du mérite et cju il n'était pas paresseux, mon idée ne me sembla pas absurde. Il s'agissait d'éveiller en lui une activité' qui souimeillait, de le divertir par les résultais de cette activité, de lui sug"g'érer le g:oùt de la réussite par laquelle il s'élèverait au-dessus de la u petite ville )) anonyme, médiocre, endormante.

Le servirais-je, ici, ou ne bourdonnerais- je qu'en mouche du coche ? A Paris, sur dix hommes de sa qualité, il y en a neuf qui languiront en route, contre un qui fera son cliemin. Rien n'est moins évident que le mérite d'un savant. Il faut qu'on l'éclairé pour qu'il brille. A moins d'une

46 L'ASSOCIEE

rude énergie, s il lui manque l'auxiliaire qui vous pousse par le coude aux bons endroits et qui vous tire par la manche aux mauvais, s'il n'est pas guidé par ce geste de voisin, de mentor un peu, il naura pas la bravoure de monier jusqu'au but.

Je me suis représenté, parrain, à quel point Albert était né pour réussir, combien l'effort lui serait léger et le gain charmant. 11 plaît, il a 1^ don de plaire ; il en a le désir et presque la manie. Cette disposition, qui souvent m'a fait souffrir comme un défaut, pourquoi n'en eùt-il pas profité poui' sa fortune, sans ambition démesurée, d'ailleurs, sans vanité sotte, mais seulement parce qu'il occuperait mieux et qu'il amuserait les loisirs de sa vie en partageant les bénéfices moraux de l'élite?

Je vous rapporte ceci clair comme un calcul. Mais je n'ai agi d'abord que par un instinct, et, s'il faut tout vous dire, par celui de la conservation : car j'ai craint (ju'il ne tombât dans l'oisiveté, j'ai eu peur (le cette oisiveté pour lui, et. par conséquent, pour moi. Voilà pourquoi, il y a longtemps déjà, je l'ai engagé à organiser son dispensaire, auquel il s'est dévoué et qui l'intéresse encore. Il se croit indifférent au qu*en-dira-t-on, mais je l'ai deux fois surpris à relire l'article d'Antonin Piot, qui était plein de fadaises, mais plein aussi de compliments lourds : on a toujours les épaules assez fortes pour recevoir de gros éloges.

L'ASSOCIEE 47

Je VOUS avouerai que je me suis employée de mon mieux à ce qu'il écrive ilans VEpoque. Et l'autre soir j'étais impatientée qu'après cet arranj^ement conclu, il rentrât à la maison avec des amis devant qui il n'en pouvait parler. /Maintenant il se plaît à composer ses « causeries ». Car il a de la finesse en critique, et il a consacré à une espèce de vilain charlatan, nommé Abadie-Xeuding-, un alinéa dont les confrères ont été très satisfaits et un peu effrayés. Ce travail le récrée et lui donne le plaisir d'un devoir accompli. Ma petite idée lui est hygiénique. Parrain, ne me grondez point s'il a fallu pour la mener à bien quelques déjeuners et quelques dîners. Je ne les mangeais pas par gourmandise 1

Je suis contente : il ne s'emiuie plus. Je suis contente, et je vous embrasse bien plus fort que quand je suis triste.

Votre

Geneviève.

31 mai.

Nous sortons peu, parrain, et nous n'entendons rien que je puisse vous rapporter et qui anime votre sourire. Albert, après les heures du dispensaire et des articles, commence à réunir dans un corps d'ouvrage des milliers d'observations, c'est-à-dire de fiches. C'est une œuvre considérable et même monumentale à laquelle mes

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tendfes astuces ont décidé son amour-propre. Il travaille, en ce moment, et c'est près de lui que je vous écris.

J"ai acheté une table d'acajou qui sous l'Empire fut un tric-trac et je lai installée à côté dt* son bureau . Albert utilise mon ignorance : je transcris ses notes, je découpe les documents dignes dètre conservés, je les lui classe en dossiers. Je réponds aux lettres banales, car il n'a pas plus la patience que le temps de sV appliquer. Puisque vous mavez traitée de f( grimpette* ». je ne suis pas fâchée de vous montrer, monsieur, que* votre lilleule est apte à quelque chose. Un secrétaire, pour deux cents francs par mois, enlèverait la besogne... C'est juste, mais sa besogne serait mal faite, parce qu'il ne la ferait pas avec amour.

Moi, j'y mets tout mon cœur, mais je n'y mets pas de vanité. Pourtant je vaux mieux quun scribe machinal. Vous pensez que je ne souffle pas souvent une inspiration de génie. Mais je prévois assez bien le pas de clerc à éviter. Là-dessus, parrain, permettez-moi de vous dire (jue les femmes sont supérieures aux hommes. Je ne sais pas si elles ont plus fie bon sens, mais elles flairent mieux, dans le moindre billet, la galfe à esquiver, celle où les hommes glissent par négligence, (juand ce n'est pas par une sorte de dandysme...

... Je viens de m'interrompre. Je ne comprends pas pourquoi je parlais de dandysme. Voulais-je dire cette conhance un peu légère, un peu suffi-

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santé ?... Je ne sais plus très ])ien ce que je voulais «lire. Albert m'a dérangée, en me demandant s'il y a une / ou deux / dans « annulé ». Pour être plus sûre, j'ai consulté Littré. Je lui ai donné sa réponse. Il n'y a qu'une /. 11 m'a tout de même embrassée deux fois.

Soyez beureux de mon bonlieur, parrain cliéii. Je vous cite un détail bête, mais il n'y a pas de détails bètes. Albert a besoin de moi. Dans son activité neuve, qui est, si vous voulez, un élan vers la vie plus laborieuse, plus brillante, même plus gaie, et aussi plus parfaite, il y a place pour moi, tout près de lui. J'y retrouve la communauté de pensée abolie dans l'amour oisif. Comme c'est mieux, en effet, comme c'est plus doux et^plus clirétien ! Dieu veut que ce soit avec la sagesse, avec le travail utile, que je pénètre de nouveau dans sa vie. L'amour n'y perdra rien : il ne songe plus à moi comme à un devoir : c'est sa carrière qu'il envisage studi<"usement ; moi, je deviens sa récréation. Quel bonlieur 1

Je me dis bien que son esprit est volage, qu'il a de la facilité, une sorte de génie trop rapide, et qu'un labeur devenu aisé le rebute. Le dispensaire le fatigue un peu et il s'y fait souvent suppléer par son assistant, le petit Desbayes, qui vous a, je crois, été présenté. (C'est le lils du conseiller d'Etat qui a été ministre pendant la Commune. Le petit est malin et il ira loin, i De même, pour les articles de l'Epoque, Albert se contente de noter

iiO I/ASSOCIEE

ses idées, qui sont ingénieuses et pas pédantes, et c'est moi cjui achève décrire. En ce moment, il est tout k sou ouvra§:e. qui sera ma^rnifique. Il change volontiers d'occupation : quimporte? Son activité se renouvelle. Et je suis tranquille : « Succès oblige M, comme disent les prospectus. Son succès, je ne me leurre pas, sera grand. Il lui créera des charges nouvelles. Albert tient déjà une petite puissance, dont il ne se dépouillera pas et qui le flatte. Exemple : dans sa dernière causerie, par une plaisanterie innocemment drôle, il avait annoncé quil passerait bientôt en revue les titres des candidats au fauteuil vacant dé rAcadémie de médecine. M. Caverlochère lui a écrit pour l'en reme;rcier par avance et lui a exprimé le regret de n'avoir pas le « jeune maître » pour concurrent. Il y a mieux : Bachelin lui-même, le professeur d'Albert, nous envoie ce soir un télégramme où il prie son confrère Tellier en consultation, demain, en même temps que trois gros manitous de la Faculté, au chevet du maharadja de Nakhom-Sava, lequel est alité, au Grand-Hôtel, avec des maladies cocasses...

Alheit a bien ri. Moi aussi. En tète à tète, nous avons ri. Nous avons ri ensemble. Gela ne nous était pas arrivé depuis des mois. Dans ce bon rire s'enfuvaient ses déplaisirs et mes tourments. Au «rréde ma tendresse, qu'il m'aime ou qu'il soit heureux près de moi, c'est tout un.

Le comprenez-vous, parrain chéri, qui m'avez journée en dérision comme une petite ambitieuse'?

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Je ne suis ambitieuse que de partager même son Immeur. Je veux qu'il se réjouisse de son succès. Ce n'est que pour son compte et à son profit que je « m'applique » : quant au reste, vous ne croyez pas, pour de vrai, que je sois occupée d'intrigues ou assoiffée d'honneurs 1 Je vous le demande : qu'est-ce que vous voulez qu'ils me fassent ?

Parfois je me reproche de compliquer sa vie et de troubler le repos facile de son avenir. Mais puisqu'il baillait dans sa molle quiétude, il ne se peut pas que j'aie eu tort. Alors je me félicite d'avoir eu raison. Et tant mieux si je l'accable un peu, s'il a davantage besoin d'un appui, d'un renfort ou d'un conseil, davantage besoin de moi. Vous savez que ça, c'est mon bonheur. Je vous disais que je n'étais pas ambitieuse. Encore le suis-je de mon bonheur. C'est mon cboit, n'est-ce pas? C'est peut-être mon devoir. On a « des devoirs envers soi-même », si je me rappelle bien mon cours de morale.

Je n'oublie pas de remercier le bon Dieu, qui a été très bon pour moi. Il est vrai que. d'abord, je m'étais aidée toute seule : le ciel n'aime pas à commencer !

Bonsoir, cher grand ami. Je vous embrasse à pince tte. A bientôt. Je m'ennuie aussi après la Malaguette, qui va se faire belle, j'espère, pour notre automne. Tendresses auxbètes.

Genevikve

A iiiiiiuiL éteintes les lampes de lia\;iil, M. et ^juie Xellier s'allaient coucher, lorsqu'on carillonna à la porte. Une personne d'âge se présentait, tout émue, suppliait le médecin de monter à létage supérieur : « M"^ Eslande était tout à coup malade et pensait mourir, pas moins. Elle avait perdu le souffle... »

Malgré quil cultivât peu de clientide, Albert ne pouvait refuser d'assister une voisine en péril. Il promit de voir sur-le-champ la jeune femme. Mais il ne se Iiàta point. Il retira sa vieille veste de chambre et passa sa jaquette, oi^i, depuis quelques jours, un lilet rouge, à la boutonni<*re, se détachait sur l'étoile gris de fer. Puis, au petit peigne, il se lissa la moustache.

— Dépèche-loi ! — priait Geneviève, inquiète.

Albert ne mettait dans ses lenteurs aucune inhumanité particulière. Il obéissait seulement à Tusage professionnel par quoi le médecin signifie qu'il n'est pas à la disposition du malade. Il peut faire languir, puis(ju'il «-si indispensable.

— C'est une petite vanité, — expliquait-il o^entiment à Geneviève; — mais, — ajoutait-il, — c'est aussi une «rande modestie : l'implicite aveu que notre concours n'est presque jamais urgent, et pas toujours inolfensif...

M™^ ïellier haussa ses belles épaules, qui s'évadaient du peignoir : elle détestait les plaisanteries dont la médecine était l'objet.

En haut, il traversa deux salons du style Louis XIV le plus roide. Ses yeux cherchèrent sans les trouver quelques divans profonds comme des tombeaux. Mais il n'y avait pas dans toiit le mobiUer le moindre coussin pour rire.

Marguerite Eslande haletait devant sa fenêtre ouverte. Près d'elle, la personne d'âge disait des prières. Une soubrette répétait que c'était trop fort tout de même. Le docteur s'enquit du temps depuis lequel la crise sévissait.

— Une petite demi-heure, — dit la vieille. L'autre rectifia :

Plus dune heur

Une querelle s'ébaucha sur la véracité des montres. Cependant, de tous ses muscles, la cantatrice faisait effort pour mieux respirer. La sueur baignait son visage. Tellier s'étonna que la jolie artiste fût si franchement laide. Ils'était muni de quelques médicaments d'usage probable. Après une injection assez copieuse de chlorhydrate de morphine, l'oppression dimhiua. La malade put tousser. Le médecin l'ausculta. A la percussion,

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la sonorité était normale. L'accès se dissipait. M. Tellier griffonna un mot pour sa femme, et la soubrette courut demander quelques spécifiques supplémentaires. Déjà la douleur satténuait et Marofuerite Eslande était capable de parler. Mais le silence lui semblait plus congruent à la scène. Elle portait sous son nez le mouclioir imbibé de pyridine avec le geste mortuaire et las d'une autre Dame aux camélias.

Albert s'amusait de ces grimaces. Il avait reconnu une crise d'astbme nerveux, soudaine, mais bénigne et sans importance. Quelques détails coniirmaient l'exact diagnostic : la pression de l'atmosplière était ce soir remarquablement b<isse: l'accès avait éclaté trois lieures après le diner; et, depuis son repas, le sujet ressentait une pesanteur à Testomac. Il n'y avait, il l'assura, aucun lieu de s'in- (juiéter. Une nuit ou deux encore, la crise pouvait se renouveler, sans plus de péril. La personne d'âge insistant pour que mademoiselle but quelques gouttes de rbuin. le docteur s'v opposa: comme elle avait quand même rempli un petit verre, il le lui prit des mains et le vida. La gaminerie de ce mouvement fit rire même la malade. Tandis qu'il rédigeait une ordonnance sur un buvard aux armes de M"*^ Staal-Delaunay. Marguerite Eslande s'éclipsa pour s'ajuster. Elle reparut en une' j obe de 'maison très riclie et claire, mais sérieuse, qui enfermait liaut son col et couvrait pî'esrjiie <es mains. En <leii\ miniit*"<. elle avait

L'ASSOCILE oo

renout' ses cheveux, re louché son visage, agrafé son rang' de perles. ïeUier discerna par quel talent sûr et rapide elle se muait en jolie femme. Ce constat, d'ailleurs, l'intéressait médiocrement. Il avait sommeil et hâte de redescendre à son lit. Mais, après le tahleau de l'accident, il dut suhir une scène de réception. La camériste apportait un plateau chargé de saxes anciens, de thé fumant, de petits fours. Il but très vite et grignota vivement. Puis il prit congé, fatigué de tant de courtoisie.

A Geneviève il dit les impressions de la visite, la joliesse truquée. >P^ Tellier n'était point surprise de ces remarques, conformes à l'idée que suggérait l'art de M''" Eslande. La chanteuse n'avait que des dons passables : son application à en tirer le plus parfait usage était si heureuse qu'on avait tini par accorder quelque perfection à son talent. Pareillement, elle n'était pas jolie ni pire : pourtant personne n'observait comme elle était plate, et chacun parlait de sa spirituelle maigreur, si rare chez les chanteuses. Tout Paris appréciait, autant que la modestie de sa voix et que la grisaille de son talent, ce qu'il y avait de réservé dans son élégance. Des intimes vantaient son goût du bibelot historique et les marchands la disaient « connaisseuse ». Toute sa vie était organisée avec le chic le plus discret. Elle ne se baignait qu'aux plages anglaises.

M"'"" Tellier, par Antonin Piot, par d'autres, était instruite du talent factice de Marguerite Eslande

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et de son étliique adroite. Tant d'apprêt dans la conduite ne pouvait a^rréer à Tellier. Geneviève le savait, et qu'il n'avait de pfoiit que pour les individus simples, spontanés, pittoresques. Jugeant l'actrice une fâcheuse, il se proposait de confier au petit Deshaves le soin facile de son traitement. Au lit, où ils lisaient, GeneviJ^ve combattit doucement celte résolution. Il fallait, entre voisins, se montrer serviables. W^^ Eslande se tenait très bien et à sa place. C'était une charmante cantatrice : on se trouvait souvent amené à connaître une femme de théâtre, et celle-là, somme toute, était plus estimée que ses camarades...

— Oui... oui... tu as peut-être raison... tu as parfaitement raison.

Tellier se rangeait à l'avis de Geneviève, d'abord avec hésitation, puis avec l'apparence d'une conviction solide. Il ne prenait pas la fatigue de contrôler si sa femme était dans la vérité ou dans l'erreur. Mais discuter épuisait sa nonchalance. Ses contradictions se bornaient à des silences, à une plaisanterie, à quelques moues. 11 s'y attardait moins pour défendre son opinion que pour atteindre le temps où l'on peut sans inconvenance adhérer au sentiment opposé. Quand la pendule sonna deux heures, il était enti'é tout à fait «hnis les vues de M^' Tellier.

La poussée dasthiiie (h' M"' Eshiiide céda à (juarante-huit heures de mécHcation. Le troisième jour,

L'ASSOCIEE 37

le docteur reçut la visite de M. Benoit-Barbet.

Tellier avait aperçu quelquefois, au cercle, lami considérable de la clianteuse légère. M. Benoit- Barbet était le propriétaire dune fabrique de conserves alimentaires dont les bénéfices se taxaient à cent cinquante mille francs par mois. Il en était affligé parce que ses ennemis le traitaient d'épicier, mais il ne s'en débarrassait point. Cependant son souci quotidien était que ses millions n'offusquassent personne. Il les cacliait. Il effaçait son buste. Il tâcbait à détourner l'attention par une mise nég:lig-ée, par une barbe pauvre.

L'industriel tenait à remercier lui-même le jeune maître des soins eflicaces qu'il avait prodigués à son amie. Il rappelait combien une affection de la gorge ou des bronches eût été préjudiciable à l'artiste lyrique. Il s'inquiétait d'une rechute possible, témoignait une sollicitude de papa. Tellier promit qu'il continuerait de veiller sur le souffle précieux de M""" Eslande. D'ores et déjà il conseillait, pour l'été, vingt et un jours au Mont-Dore. M. Benoit- Barbet lui répondait à mi-voix, presque en mystère, afin de ne laisser aucun doute sur le caractère important de sa tendresse.

Puis le marchand de conserves affirma que le prêtre vit de l'autel. Tellier saisissant mal la portée du proverbe, M. Benoit-Barbet aussi délicatement qu'il put, aborda la question des honoraires. Le docteur l'arrêta aussitôt : il ne faisait point de clientèle et ne recevait pas d'argent. L'autre avait

sans doute prévu la réponse, car il trouva un biais. 11 pria le maître d'accepter son obole pour le dispensaire dAntin.M. Benoit-Barbet tira son portefeuille, déplia une coupure de vingt-cinq louis. On se quitta très amicalement.

L'événement fortilia Geneviève dansla conviction qu'ils avaient été bien inspirés en soignant la cantatrice. Une fois de plus, elle remarquait qu'on est toujours récompensé d'un acte intelligent. Albert trouvait un peu anglo-saxonne cette conception de la Providence. Geneviève n'ajoutait mot. Mais elle sonaeait avec bienveillance au célèbre fabricant. Elle estimait que, dans ce degré de puissance, le négoce devient aussi considérable que la science ou la politique : d'oii quelles s'élèvent, à partir d'une certaine liauteur, les tètH> .Mpparaissml presque au même niveau...

M"^ Eslande, rencontrant le médecin dans lascenseur, répara un oubli qu'elle s'imputait : elle le pria de dire sa reconnaissance à M°'^ Tellier, qui, dans la nuit de la crise, avait si obligeannnenl clioisi et envové le médicament, cette pyridine qui lavait sauvée. Même, l'artiste fût allée la remercier elle-même, si elle n'avait craint de paraîtie importune. Tellier ayant répondu quelle aurait été la bienvenue. M'*^ Eslamle annonça qu'elle viendrait le prochain lundi. C'était, comme par hasard, le jour où Geneviève recevait. L'actrice parut en velours havane, dans la parfaite toilette de visite.

Peut-être son chapeau, fermé en capote, fut-iJ jugé ti'op petit et « comme il faut » à Texcès. Sa visite était de gratitude : M"'^ Tellier a^ait dû être ridiculement dérangée par l'invasion éperdue de « Nounou ». Car la personne dàge qui avait sollicité le secours de la science était la propre nourrice de la chanteuse. De sa vie. Nounou ne l'avait quittée. Geneviève la félicita de savoir garder des serviteurs si dévoués.

Les dames, la belle M"'*' Filsjean, Fanny Cosse t, s'inquiétaient de la santé de W^^ Eslande. Celle-ci rapporta Tétiologie du docteur Tellier. selon qui tels accidents étaient héréditaires : M. Eslande, le père, avait été professeur, et l'exercice de cette fonction prédispose aux attaques d'asthme. C'était lavis de M""^ Lesne. M"^ Eslande connaissait la veuve pour lui avoir accordé son concours, au bénéfice de diverses institutions charitables où Ion soignait tant de vieillards et tant d'enfants que M"'- Lesne se croyait des clartés assez fortes en médecine. A cinq heures. Fanny Cosset se leva brusquement.

— Pourquoi partez-vous, Cossette? demanda M™^ Filsjean?

— Parce que, — répondit Cossette, — «"est l'heure de mes rendez-vous.

M'^^ Eslande ne sourit pas à la boutade. Ellemême, par discrétion, se retira. Geneviève la comblait d'éloges sur sa robe, sur son chapeau, sur sa voix : même quand M^'^ Eslande parlait, on pressentait le charme de son mezzo. Cette bienveillance.

LASSOCIKK

{•('poiiclail racllicc, nrlail pas iniaiiiiiK- : dans le journal du doclrur 'rallier, dans V hJ/xKf/ff, le cliiuni- (jucur musical la dt'h'slail. INuiilaiil cllr iw lui avail jamais ricu iail, elle nr lasail niriur Jauiais vu. Mais, (juand ou se licnl d "uur ccilainr uiauiî'it', on iiidis|»os»' 1rs i;riis accouluuK'S à jdus de couiidaisauct'S... (icncvit'vc u'aduicllail [xhuI (|u'<dU' l'ùl la vicliuu' d'un crilicjur. !^]ll«' on causciail à Dieulc- •^ard : dt'sorniais r('('ii\ain de V I'^/kk/nc serait plus claiiN (>\ ani : il la li'ou\ »'i-ail d^'dicieusc, coiuuu' tout le inonde.

YII

Albeil «lictait un cliapiln' à Gt'nevit've. ViU' rlle calli^rapliiait. Sans couper la pensée de son niari, elle prenait sur elle <!♦' substituer quehjuelois aux mots (ju'il (lisait un ternie moins us»', un vrrlje élégant. Pourtant, ([uan<l la correction lui semblait très heureuse, elle la lui proposait, timidement, pour qu'il l'approuvât.

On s'interrompit : un»- [mixiiiih- ijli »*ii\(»vait la concierge du dispensaire sollicitait d Ctre reçue par le docteur. Geneviève se retira dans son boudoir, où elle lut l'Epoque, en attendant (juAlbert se tût débarrassé de la visite importune.

Qu'y avait-il? Canotier rouge et lainages souples, ce fut une grande lille qui entra, un peu frêle, assez t-einte, de museau doux et joli.

— Je vous demande pardon, Monsieur. J'ai une amie qui a lu dans le journal qu'on guérissait les gens ayant ma maladie, qu'il n'y avait qu'à aller cité d'Antin. J'y ai été tout à l'heure. C'était trop tard, les docteurs étaient partis. J'ai causé avec la concierge. Elle m'a expliqué que le traitement ne

6i L'ASSOCIEE

coûtait rien. Alors il m'est passé une idée. J'ai pensé qu'en pavant un peu, je serais peut-être mieux soig:née. C'est comme ga, monsieur le docteur, que je me suis arrangée pour que la concierge me dise votre nom...

Les gants de Suéde tripotaient un porte-monnaie.

— ... C est comme ca, Monsieur, que je suis venue vous trouver...

Le dessein divertissait Tellier, mais il gardait la gravité convenable. Il écoutait une voix blanche de timidité, mais de timbre clair et qui gaminerait * si on la rassurait. Il regardait les lèvres rougies au bâton, le sourire contraint qui ne demandait qu'à rire.

— Laissez votre bour.se. tranquille, mon enfant. Il est exact qu'en principe le dispensaire est réservé aux pauvres. Mais vous n'imaginez pas que je m'en fasse un bureau de recrutement pour clients riches î... Vous avez des médecins dans votre quartier. Où habitez-vous ?

— Rue de Constantinople. Oh! c'est rempli de docteurs. Mais mon amie est certaine qu'ils ne sont pas bons pour la tuberculose... Ça ne fait rien. Monsieur, je vous demande bien pardon...

Elle se levait peu à peu «l'un mouvement lent et joli. Albert vit avec peine quelle allait disparaître. Une sympathie montait en lui pour cette inconnue, et une curiosité. Elle n'avait ni l'accent ni l'allure dune fille. Dans le chic du costume tailleur, elle n'avait pas davantage l'air d'une ouvrière. Et le

retroiissis de son petit nez intriguait Albert infiniment.

— Qui diable vous a parlé de tuberculose ? En voilà des grots mots!...

D'un o^este bienveillant, il l'invitait à se rasseoir. Lui-même s'allongeait dans son fauteuil tournant, croisait ses jambes, faisait miroiter avec avantage le vernis de^ ses bottines. Elle recouvra quelque aisance. Leurs voix exprim^-rent l'ag-rément mutuel.

— La tuberculose, oli ! monsieur le docteur, je suis payée pour savoir que je l'ai.

— Comment, payée'?... D'abord, si c'était vrai, mon enfant, vous ne le diriez pas si gaiement.

— Pourquoi? On se fait une raison, n'est-ce pas?... Et puis je n'ai ni enfants, ni parents. Je suis toute seule. Alors, ça ne me révolutionne pas. Qu'on meure de ci ou de ça...

— Yovez-vous une grande uraence à mourir? Afin, sans doute, qu'elle ne se fût pas dérangée

en vain, il eut la grâce de l'ausculter. Son linge était léger et sa peau fine. Tout de suite un râle se précisa, pas violent, mais régulier. Ce n'était pas un mal soudain et fugace : c'était la pbtisie classique, familièrement installée dans l'un et l'autre poumons.

— Xous n'allons pas vous droguer. L'essentiel serait de respirer un air pur, de suivre un régime très substantiel que je vous indiquerai... Il ne faut pas îrop travailler...

— Je ne travaille pas.

— 11 ne faut pas non plus trop vous amuser.

— Oh ! docteur...

— Voulez-vous me permettre de vous demander votre nom ?

— Poup... Marie.

— Madame ou Mademoiselle Marie, Poupp "? Elle éclata dun rire franc, pas criard, d'un joli

rire de contralto.

— Non, docteur! Je m'appelle Marif. iijai.> tout le monde mappeJle Poupette.

— Je ne puis pas vous appeler comme tout le mon<le...

— Pourquoi pas ?

— Eh hien, Mademoiselle Poupette, il suffit évidemment de vous regarder pour vous trouver aimable. Mais ça ne vous vaut rien qu'on vous trouve aimable, et surtout qu'on vous le démontre, et surtout que ça vous fasse plaisir... Je ne sais pas si je m'explique clairement...

Poupettt' comprenait les mots, surtout les intonations, l'insistance un peu hésitée, gentiment indiscri'te... Il n'était pas méchant, ce docteur. Elle regardait ses clieveux en tignasse gaie, ses yeux mordorés, la perle brune qui fixait sa cravate, le ruban rouge négligennnent noué à la boutonnière du veston. Poupette aimait les hommes chics qui ne posaient pas. Avec Trllier elle fut tout de suite «Ml confiance. Et, s'installant mieux, cambrant le buste, levant son nez irrespectueux, elle devint

L'ASSOCIÉK 65

tout à fait agréable, de cet agrément que les autres femmes n'apprécient pas, mais que préfère le désir des hommes et qui émerveille les archiducs ou les hospodars quand ils se promènent incognito rue Montmartre.

— Vous êtes une drôle de Poupette !

— Pas drôle tous les jours, docteur...

Sa voix s'aggravait. Tellier se souvint du râle entendu tout à l'heure, et que, depuis un instant, il avait presque oublié. Où diable avait- elle contracté son mal et qui lui avait dit le péril ?

— Vous rappelez-vous si vos parents soutiraient de la gorge ou des bronches '?

— Je ne crois pas. Maman est morte d'une typhoïde, un jour que ca courait dans le quartier. Papa, qui travaillait dans la gravure, était un gaillard superbe, mais il avait toujours soif. Il parait que c'est très nuisible pour les enfants quand les parents lèvent trop le coude... Pourtant, je n'avais jamais ressenti de mal... 11 faut vous dire que papa ne gravait pas tous les jours et qu'à la maison les vivres étaient rares. Alors, ne sachant pas de métier, j'ai fait des séances chez plusieurs peintres de la rue Laugier. J'ai posé souvent pour Chéret. Je suis la bonne femme qu'il a dessinée sur son affiche du ThécUrophone. Elle est mieux faite que moi, mais il me voyait comme ça... Un jour, une amie m'a introduite chez un couturier de la rue Royale : on m'a prise comme mannequin. Cest tuant. On supporterait encore de passer quatre-vingts robes

6G L'ASSOCIEE

par après-midi sans un quart dheure de repos ; des fois, on s'amuse, quand une grosse vieille se met en fureur parce qu'un corsase va moins bien sur elle que sur nous. Mais, lété, le métier n'est plus . tenable. Dans cette morte saison, on prépare les modèles de l'iiiver. On les taille sur le mannequin vivant. En plein août, on nous emmitouffle dans le velours et dans la fourrure. C'est comme ça que l'ai attrapé mon chaud et froid...

— Vous avez eu. probablement, uine pleurésie ?

— Oui, et. depuis ce temps-là, je ne me suis jamais bien guérie. On m'a dit que j'avais dû être souffrante auparavant, sans y faire attention. C'est possible. Le fait est qu'au moindre rlmme, parfois sans cause, jai des crachements de sang. Est-ce assez stupide?... Pourtant je ne me fatigue pas. Depuis ma pleurésie, je ne travaille plus... Je ne fais pas non plus la noce... Vous vous demandez comment je vis? Je suis rentière, docteur, ou, si vous aimez mieux, je suis pensionnée. Je vous raconterai ça un jour. Mais je bavarde, je bavarde, comme si vous n'aviez qu'à m'écouter...

Décidément, c'était une drôle de Poupette. Elle intriguait le savant, et il se fût peiné de ne la plus revoir. Il parla des injections hypodermiques, bonnes à fortifier les poumons un peu fragiles. Mais où la traiter? Cité d'Antin, elle perdrait des heures à attendre parmi des pauvresses. Chez lui, Tellier ob.servait le principe de ne point recevoir.

L'ASSOCIEE 67

D'autre part, il se refusait à l'abandonner aux soins des docteurs de quartier ; il la voulait guérir luimême. Une combinaison restait, imprévue, mais pratique. Pourquoi ne la soignerait- il pas cbez elle? Ça n'était pas dans ses habitudes, mais il ne trouverait jamais un plus séduisant prétexte d'y faire exception. Elle ne s'en vanterait pas, voilà tout. Son logis serait au dispensaire une annexe un peu secrète.

Poupette se récriait devant l'excès de cette 'obligeance ; mais, sentant qu'elle ne la devait pas qu'à la philanthropie, elle se permettait un sourire familier. Les bras levés et le buste libre, elle vérifiait, vis-à-vis de la glace, l'épinglage solide de son canotier. Enfin, jour fut pris avec plus de frivoh' mystère que, d'habitude, on n'en met à fixer une consultation.

Au boudoir, Geneviève attendait son mari, sans nulle impatience : car l'article de l'Époque quelle avait commencé de lire retenait son attention.

Antonin Piot, l'impressionniste reporter, continuait la série des « Matinées de Paris », inaugurée par la description du dispensaire d'Antin. Piot variait excellemment les milieux sur lesquels il fixait son gros œil infaillible. Il avait passé dans un vélodrome de Levallois- Perret sa dernière « matinée «^ les heures davant-midi où le cyclisme n'est pas public. Dans sa chronique, quelques paragraphes avaient intéressé M"'*' Tellier qui, toute

6S LASSOCILK

seulr. Ijalbuliait de pelils mots (rapprobation. Piot avait écrit :

Je vous présente M. Joe Winter. de Melbourne, manager.

Je l'ai renr-ontré dans l'exercice de ses fonctions, qui sont tout à fait singulières.

Hamilton, le champion célèbre, devant moi s'entraîne. Il suit des tandémistes, qui ne sont eux-mêmes que des instruments. La pensée qui les mène est à côté de moi, sur la pelouse, dans le crâne duveté, un peu fumant, de M. Joe Winter, manager. — M. Joe Winter est sémaphorique. Il prodigue les signaux qui ordonnent, à chaque minute, la vitesse calculée en vue de l'entraînement maximum d'Hamilton et de sa fati^e mini ma.

A midi, M. Joe Winter éponge son front et rempoche son chronomètre. Il goûte quelques instants d'un loisir bien gagné. Je m'approche de lui. Il dtnient communicatif et volontiers il se raconte.

Autrefois M. Joe Winler professait les mathématiques à Victoria. Mais le sport nouveau Ta pris tout entier, et il a « fait » son compatriote llamilton. Violant sa modestie, il nous expose lui-même ce cas d'élevage. Il y a six ans, personne, dans une course, n'aurait parié un penny sur les chances d'Hamilton ; aujourd'hui, il a cinq cent mille dollars dans les jambes. Cette métamorphose est l'œuvre scientifique de M. Winter, qui ne nous dissimule pas ses qualités de directeur, de banquier, d'imprésario, de mécanicien, d'hygiéniste et de réclamier. Il vante sa précision de métronome et son dévouement de nourrice sèche...

— J'ai, dit-il, une idée philosophique qui domine tout.

Il va me confier cette idée, quand llamilton reparaît. Nous partons déjeuner tous les trois.

L ASSOCIEE 69

— Commandez pour deux, — me prie-t-il.

J'obéis. Lui-même dicte au maître d'hùtel le menu particulier dlïamilton : œufs poche's aux épinards, gelée de viande, gruyère. Hamilton ne boira quo son café.

Et nous revenons aux idées générales.

Car Tàme de Joe Winter est métaphysique et déductive. Il s'est inspiré dune loi : celle de la division du travail. Pourquoi les cj'clistes ont-ils besoin d'entraîneurs ? D'abord, pour fendre lair devant eux ; mais surtout, parce que l'entraîneur voit les obstacles et les tourne, calcule le train, songe à la fatigue et y fait droit. Derrière lui, le champion n'a qu'à pédaler : son cerveau se repose, donc ses jambes « tricotent » mteux. Mais l'entraînement, sur route ou sur piste, n'est qu'une forme rudimentaire de la division du travail sportif : .Toe Winter est allé plus loin. Aux hasards de la conduite individuelle, il substitua une technique de vivre raisonnée. Il s'est fait la pensée attentive d'un autre homme, de cet Ilamilton qu'il appelle affectueusement (c son poulain ». En sorte que tout l'esprit, toute la puissance, toute l'ardeur d'Hamilton sont descendus dans ses jarrets. AVinter prescrit Ihygiène, règle le travail, choisit les entraîneurs, procède aux engagements, traite avec les entrepreneurs divers. Tout à l'heure, pendant que le « poulain*» avalait méthodiquement son légume, Joe Winter l'a averti :

: — Je viens de renouveler votre traité avec ITrish Company. Signez là... et là...

Hamilton a signé. J'ai lu le traité. II. est somptueux. Mais il impose à Hamilton la charge de partager les mensualités avec Joe Winter et de rigoureusement lui obéir.

Uien qu'à la résignation cordiale avec laquelle le coureur mâchait ses fades mais utiles épinards, je garantirais son obéissance. D'ailleurs, sur ses traits

70 l/ASSOCILK

plats, on lit la gratitude avec la déférence qu'il garde au manager. Joe AN'inter est son maître, qui lui supprime toute dépense mentale et, je crois bien, toute hésitation morale. M. Winter n'est pas seulement sa pensée, il est encore sa conscience...

... Voilà, pour la plus grande gloire du sport, un phénomène assez curieux : l'abdication d'une personnalité. Abdication ? Xon pas, mais renoncement consenti de la force devant la sagacité, ou plutôt union invincible de deux énergies, d'une direction avertie, d'une virtuosité docile...

L'innocente prétention d'Antonin Piot était de joindre à son vif crayon de reporter un joli brin de plume de moraliste. 11 s'exaltait devant « l'éleveur » et son « pouhiin », « ménage idéal », étalait en leur honneur une érudition de raccroc, citait pèlemèle l'apologue des Membres et de l'Estomac, V Homme-Femme de Dumas lils, évoquait la mécanique spirituedle d'Ignace de Loyola. 11 regrettait de n'avoir pas le génie de Vigny pour écrire Grandeur et Sercilude sportives. Et Geneviève Tellier, avec bien de la curiosité, apprenait l'association merveilleuse des deux Australiens, cette fortune d'un talent amplifiée par une volonté. Une loi physi(|uement vraie, presque une règle de la nature, raliliait son sens inslinclif du travail divisé, de l'effort lié, du //7/s/ conjugal. L'harmonieux esprit de Geneviève inlei-prétail riiistoire de Joe Winter iomme une appndialion très imprévue, assez spé- (•!;de, mnis l(>pi(Hie. de sa propre conduite.

L'ASSOCIEE il

Elle se proposait d'écrire, ce soir, au baron Heurtel : au lieu d'une lettre, elle enveloppa, à radresse de son parrain, la chronique d'Antonin Piot, dont, avec le crayon rouge d'Albert, elle avait souligné quelques mots : mhmfjo idéal, association...

Tellier reparut :

— La mère Honoré, la concierge de la cité d"Antin, est décidément abrutie : voici qu'elle m'envoie des malades à domicile : elle me dérange pour examiner une toquée, une espèce de phtisique imaginaire 1... J'ai cru ne jamais m'en débarrasser...

Cependant 31"'^ Tellier badinait : est-ce que manager et « ménagère » n'avaient pas à peu près le même son, à peu près le même sens?...

Heureux, Albert se rappelait l'épiderme hn de Poupette : mais il avait oublié la couleur de ses yeux. Gris sombre? ou brun clair? Il cherchait à se souvenir, répétant machinalement :

— La mère Honoré est bien abrutie... La mère Honoré est très abrutie...

— Oui, mon poulain ! — répondit Geneviève, heureuse.

DEUXIÈxME PARTIE

Michel dînait à six heures, par ordonnance de papa, afin qu'il pût se coucher à neuf, digestion faite. « Fraûlein » surveillait son repas, auquel M™® Tellier ne manquait pas d'assister. Ce son*, comme tous les soirs, le petit ne parlait que de M. 3Iariage, son maître, qu'il adorait. Cependant Geneviève dépouillait le courrier. Albert lui confiait ce soin : il détestait ouvrir ses lettres et les lire, affirmait que les gens ne vous écrivent jamais pour votre plaisir, mais dans leur intérêt.

Trente enveloppes provenaient d'une agence dont l'office est de découper les articles où figurent les noms de ses abonnés. Depuis une semaine, chaque courrier était encombré de « coupures ». Après Paris, après la province, c'était l'étranger — Franck fùrter Zeituiig , împarcial ^ Haarlems Dagehlad, Novo^ti, — qui commentait, dans des termes généralement identiques, cette étude que Tellier avait donnée à une revue et qui avait déclenché tous les bavardages.

76 LASSOCIEE

Avec les nott'S el les dossiers de son mari, occupé à de plus graves recherches, Geneviève s'était amusée à tourner ct't article de vulgarisation, à y résumer en lahleaux saisissants et pittoresques les ravages àv la phtisie pulmonaire. Le docteur avait lu, approuvé, hilîé un détail puéril, rectifié un mot impropre. L'étude, signée Alhert Tellier, s'intitulait : La tuberculose assassine. Était-ce l'attrait d'une matière toujours actuelle, l'effet d'un titre u raccrocheur », le hasard dune semaine vide d'événements, ou lamicale complicité de divers journalistes ? La clu'onique parisienne s'était emparée du sujet, et, après elle, la presse de JEurope signalait le sensationntd article, cest-à-dire que ses correspondants de Paris, séant pour la plupart dans un vieux cahinet de lecture du passage de l'Opéra ft dans un café du carrefour Drouot, avaient détaché et expédié le même alinéa — d'abord cité par VÉpofjue, — où Geneviève calculait d'une façon un peu saugrenue, mais presque plausible, le coût de la tuberculose : « On peut approximativement poser qu'un citoyen français, un lionmie civilisé, rapporte à la société, par son intelligence et par son travail, dans une vie moyenne de quarante ans, une somme de vingt-cinq mille francs. Or il meurt chaque année en France, par la seule tuberculose, environ cent cin(juante miHe personnes. Sans parler des deuils, «h* la «lépopulalion, «le la défense nationale, la perte matérielle va donc de trois à (jualre milliards par an : et cela double, tout juste,

LASSOCIEE 77

le budget des dépenses du pays. N'est-ce pas effrayant ? »

Le raisonnement était assez baroque, mais l'univers le trouvait typique et l'imprimait à lenvi, v compris l'interrogation fmale : ht es nicht schrecklich ?. . , Is ît not tçrrïhle ?. . . Non fa stupire ?... No es espantoso ?... Si bien que le mécbant papier, de* banalité accorte et pimpante, avait mieux servi le renom d'Albert Tellier que dix probes années de clinique. La marquise Amblimonte-Cecci, curieuse de capter toutes les notoriétés récentes, l'avait, pour ce soir même, convié à diner. L'invitation ne concernait pas M""" Tellier, et Albert avait eu la gentillesse de la décliner, ou plutôt il l'avait acceptée, mais il était convenu qu'il s'excuserait à la dernière minute, prétextant des devoirs professionnels.

A sept heures, Albert rentra. Geneviève s'enquit si, au moment convenable, il n'avait point omis de prévenir de son absence la marquise Ablimonte.

— Je ne l'ai pas oublié... je ne l'ai pas encore fait. D'ailleurs, il est temps d'expédier un domestique, avec un mot. Je voulais te consulter auparavant.

— Sur quoi?... puisqu'il était entendu...

— Voici. J'ai vu Dieulegard, tout à l'heure. Il dîne chez M""" Amblimonte. 11 m'a dit : « Vous verrez votre maître Zamboni, qui est charmé de vous rencontrer... » C'est Zamboni qui présidera, en septembre, le congrès de Turin.

— Alors?...

— Alors, c'est tout... Remarque qu'il m'est parfaitement égal de connaître le professeur Zamboni. Tu sais que je me moque des grands manitous. Mais, puisque nous allons à Turin, il peut être intéressant dentrer en relations amicales avec le président... Du moins, j'ai craint que tu ne fusses de cet avis el que tu ne me reprochasses de m'ètre dérobé par légcreté à une entrevue assez utile,

— Si tu juges correct d'aller dans le monde sans ta femme, ne te gène pas !...

— Je me gène si peu que nous allons diner tous les deux au café des Ambassadeurs... Nous entendrons des tourlourous p us amusants que Zamboni.

Tellier cherchait, à la quatrième page de son journal, le programme des cafés-concerts. 11 rayonna :

— Yvette !... Nous aurons Yvette !...

Geneviève mollissait devant la hâte du consentement.

— Qu'est-ce que tu aimes mieux?

— J'aime mieux Yvette.

Il sonna le valet de chambre, écrivit les lignes nécessaires pour se dégager. Elle lut le billet, mais ne se décida pas à l'envoyer. Elle pria le domestique, qui lattendait, de revenir dans cinq minutes. Tellier grillait une cigarette sereine. Détaché de la résolution qu'on prendrait, docile par avance à s'y conformer, il s'était fait un visage indifférent et irresponsable. Dès lors Geneviève était acculée à l'alternative la plus généreuse. Elle déchira la lettre :

— Yas-v î

Dans sa chambre de toilette où elle l'avait accompagné, il parodia lliéroïsme de comédie : « Et maintenant, va te battre ! »

— Je ne plaisante pas. Une fois n'est point coutume, mais il n'est pas sage de déroger à une habitude fondée sur le sentiment de la dignité... Tu imagines que je n'aurais pas pris un vif plaisir à ce dîner et que je ne redoute pas qu'on t'y enlève ! Mais, en ignorant ta femme, la marquise x\mblimonte te traite en petit garçon. Crois-tu qu'elle négligerait M"^^ Pellerat ou M"^^^ Bachelin ?

— Elle négligerait.

— Quel est ce genre d'inviter les maris sans leurs femmes ?

— C'est le genre d'une vieille dame, à qui, eu égard à son âge, à son nom, à son rang et à son esprit, la société tolère cette excentricité égoïste : la compagnie des femmes l'ennuie, elle l'évite.

— Elle reçoit 31ademoiselle Eslande.

— Elle excepte les artistes.

La courtoisie de leurs brèves répliques allait tourner à l'aigre : Geneviève le sentit, "elle se tut. Albert concentrait sa pensée sur l'insertion des boutons d'une chemise. 3I°'° Telliei' lui trouvait le visage trop simple et trop ouvert des jours qu'il était le plus impénétrable. Sans erreur, elle le présuma content. Elle ne doutait pas qu'il goûtât (juelque allégement de n'être pas retenu à la maison et par sa femme. Il était dispensé d'un sacrifice. Tandis qu'il luttait avec les petites perles et

80 LASSOCIÉE

les boutonnières plus petites, elle le devinait heureux de la fugue, enchanté du làchag'e. guilleret de Técole buissonnière.

Tellier achevait sa toilette, la vérifiait au miroir, lustrait sa moustache au peigne humecté d'ambre ; puis, comme Geneviève observait son scrupuleux apprêt, il jeta au hasard quatre coups de brosse dans sa tignasse :

— Ça ne ait rien... ca ira comme ça...

Elle l'aimait. Elle le trouvait beau. 11 tourna autour du col l'adroit nœud d'une mousseline blanche à pois. 11 endossa son frac. Parce qu'il allait sortir sans elle, il sembla à Geneviève qu'elle ne l'avait jamais vu en habit. Sa robe de maison un peu flétrie, mais qu'elle conservait pour plus d'aise lui parut misérable. Elle-même crut vieillir. Elle comprit l'amertume des mères qu'embrassent les fils au départ vers des lumières, vers l'inconnu. La différence de leurs costumes, à lui et à elle, signihait entre eux un écart soudain. Elle craignit qu'il n'éprouvât le sentiment réciproque et qu'il ne s'y complût. Oui, sous sa déférente douceur, il couvait la joie, peut-être mal consciente de l'humilier... Parbleu ! sa bonne grâce, son « gentil-garçonnisme » la traitait de plain-pied. Mais les gens — qu'v faire ? — établissaient une distance entre riiomme de valeur et son aimable compagne. Les gens restaient stricts dans leur justice...

Tellier était prêt. Le frac lui allait bien. Il l'amincissait. Elle se voyait, à croppetons, sur un fauteuil

trop bas. Le cliantonnement machinal, qui depuis une heure l'obsédait, il l'assourdit, puis Farrèta un instant avant le baiser de rantichambre et le mot d'affectueux agacement sur la pensée qu'elle dînerait seule...

Seule, elle dhia. Sans colère, elle s'étonnait d'être frustrée. Pourquoi la privait-on de le suivre et de le voir parmi les faveurs dues à son talent ? Le monde lui parut sot qui, dans l'association, n'accorde à la femme, même intelligente, qu'un rôle occulte et bas, qui ne lui attribue que les plates astuces, les secrètes manigances, l'intriguette vile. Ah ! qu'elle eût de bon cœur envoyé Albert auprès du professeur Zamboni s'il avait seulement protesté contre la niaiserie d'autrui ! 31ais non ! l'humaine naïveté dWlbert acceptait les atouts, l'abandonnait à son jeu de dupe. Elle avait, pour seulement le seconder, dédaigné des succès personnels, négligé la camaraderie de ses amies... Après cela, le geste était trop cavalier de la baiser au front et de s'en aller briller devant des marquises spirituelles.

Son dîner fut bref, étant solitaire. Elle pianotait sur la nappe, faisait bon visage, regardait à la dérobée le valet qui la servait, redoutait qu'il ne la plaignit comme la veuve de l'époux que la renommée lui enlevait.

Quatre heures. Geneviève atlendait Henriette Gaudiy, sa médiocre et châtaine amie. Ensemble elles iraient chez M""^ Bachelin. Jusquk l'arrivée d'Henriette, M""*" Tellier feuilleta une comédie. Un personnage y agitait avec autorité, enfantillage et brio toutes sortes de philosophies féminines. Geneviève lisait cette réplique : « Une fois mère, le secret est bien simple pour être heureuse : sois mère avant tout. » Elle ferma le livre et gagna la chambre de Michel : M. Mariage, le professeur, se leva à son entrée. Elle le pria de poursuivre sa leçon dont elle venait prendre une petite part. Il commençait de «lonner au garçonnet (juelques notions des figures. Sa main gauciie tenait un bloc-notes.

— Qu'est-ce que c'est que ça ?

— Un volum»'.

— Bien... Montrez-moi, maintenant, une surface... Bien... Une auln-... Jiien... Et comment appelez-vous l;i rencontre des deux surfaces?

— Une ligne.

M""' TeUirr adniirail liiilrlli-nict' chiire, déjà

nette comme la bonne balle rasée à la tondeuse. Elle présenta un papier qu'elle avait plié en triangle :

— Et cette figure, comment Tappelles-tu ?

Mais le jeune Michel protestait contre l'intrusion, frappait le triangle de ses petits poings :

— Laisse-nous, maman, tu ne sais pas... laisse dire monsieur Mariage.

11 est vrai que M. 3Iariage lui inculquait ces notions abstraites avec une patience, une douceur et une ingéniosité charmantes. Il était né pédadogue. Autrefois, tandis qu'il suivait des conférences de la Sorbonne, il avait connu Albert Tellier au quartier latin. Une séduction mutuelle avait rapproché Télégance de Tellier et la simplicité de Mariage. Pourvu de rentes légères, Mariage, bien qu'il possédât des clartés de tout et qu'il eût pris l'agrégation d'histoire après celle des sciences naturelles, n'avait nul goût pour la machine universitaire, nulle envie de répéter chaque année le même cours jusqu'à sa retraite comme un percheron d'omnibus recommence la même course jusqu'à sa réforme. Toujours il avait caressé le rêve de mener à bien, du début au terme, une ou deux éducations, de façonner quelques adolescents bons et harmonieux. Tellier, en temps opportun, s'était souvenu de cette vocation. Un matin, il s'était mis en quête du savant, l'avait déniché à l'École des Hautes Études où il s'amusait à apprendre le copte, et lui avait confié Michel, à qui M. Mariage désormais consacrait sa

vie avec une abnégation de niariste. Tellier, qui se piquait d'humanisme, le comparait à l'offrande que Brutus portait dans le temple de Delphes, à ce bâton qui semblait de bois grossier, mais qui était fourré d"or lin. Sous ses airs bourrus, M. Mariage cachait toute science et toute vertu. En voyant l'enfant qui aimait ce maître et dont le frais esprit se dépliait sous ces mains dévouées, Geneviève remerciait Dieu pour l'envoi du docte Samaritain. Elle-même donnait à son fils l'exemple de l'honneur, de la simplicité, de la bonne grâce: mais elle estimait inutile sa collaboration assidue à une culture si parfaite et elle se fût jugée presque ridicule d'y vouloir ajouter u son grain de sel ». Cependant elle se rappelait le mot du psychologue : « Sois mère avant tout ». M*"" Tellier ne demandait pas mieux. Mais exercer sa maternité sur ce petit corps solide, sur cette petite âme droite, qui poussait comme un jeune arbuste dans un terrain riche, c'était tout de même, à trop peu de chose près, une sinécure.

On avait saisi la différence du losange et du carré quand Geneviève séclipsa pour recevoir M™^ Caudry. Bientôt la voiture emporta les jeunes femmes chez les Bachelin, vers ces rues des Ternes oii s'élevaient des immeubles déjà splendides parmi des terrains encore ignobles. Le chemin était assez long et M""^ Tellier n'avait guère à dire à sa voisine. Elle regardait Henriette Caudrv, son éternel

sourire craffabilité heureuse. Comment celle-là org-anisait-eJle son bonheur? Elle n'avait pas d'enfants. Elle n'avait pas d'amant. René Caudry était un politicien de talent, d'ambition, même un joli garçon et un cœur aimable, mais qui aimait partout sauf chez lui. Geneviève seliarait sincèrement de la solitude d'Henriette, et surtout de son humeur égale, douce, reposée, satisfaite de quelle illusion"? Elle tenta une question :

— Tu ne trouves pas qu'on sennuie, ce moisci ?

— Comment ^s'ennuyer? On ne fait rien, mais on est accablé d'ali'aires et de corvées : regarde cette liste pour aujourd'hui. Voilà six visites indispensables. Et je dois aller au ministère de la Marine, oii vend ma belle-sœur. J'ai un essayage à six heures chez Doucet. On n'a pas le temps de répondre à une lettre. On n'a pas le temps de penser...

C'était rigoureusement vrai. On n'avait même pas le temps de pleurer. Inutile de chercher d'autre explication au geste affairé et amusé de toutes les Henriette Caudry. Geneviève appréciait une providentielle et consolatrice et sédative bienveillance dans le train rapide de la mondanité. Une hygiène éperdue, un régime apte à étourdir les âmes dans l'ennui y était, eùt-on dit, décidé par mille solidarités qui s'ignorent, choisi par un instinct comnmn. Geneviève y pressentait une manière d'assurance contre la torpeur et contre l'angoisse. Ce n'est pas sans raison qu'on se hâte de sourire de

tout. 11 y avait peut-être une sagesse continue dans tant de courtes folies...

Le professeur Bachelin avait été et restait pour Tellier un maître paternel, assidu, charmant, et la gratitude de Geneviève ne négligeait pas 31°"^ Baclielin. Elle ne manquait jamais un de ses mardis, elle en savait par cœur les personnages familiers. Elle retrouvait ici avec joie le visage kalmouck, bellement carré, les grands yeux, verts et vifs, de M""^ Pellerat. Puissantes camarades, M""*^ Pellerat et M"'- Bachelin possédaient les mêmes amies et, pour ainsi dire, la même cour. Seule la menuaille différait : là, femmes d'avocats sans cause encore, de sous-chefs de cabinet, de petits auditeurs ; ici, femmes de médecins de quartier, d'assistants, d'agrégés éventuels. 31ais « Fétat-major » pareil des deux amies, Geneviève, qui le voyait, les vendredis, chez M"'^ Pellerat, le revoyait, les mardis, chez M'""^^ Baciielin. C'était Eanny Cosset, a Cos- .sette », toute blonde et ingénue, entre deux rendez-vous. C'était la femme du chirurgien, la belle M""- Eilsjean, bientôt quinquagénaire, et sculpturale toujours, ornement indélébile de l'Elysée et de la République, maintenue, semblait-il, sans limite d'âge dans les cadres de l'activité, — d'une activité d'ailleurs toute plastique, cai*, glaciale de tempérament et passionnée de sa seule beauté, ^jme pilsjean avait été vertueuse. — On le savait. Et quehjues honmies de sens éteints, mais d'imagi-

L'ASSOCIEE 87

nation brilJante, l'avaient comiisée durant un quart de siècle. Certains soirs, elle semblait mcore admirable; d'autres jours, le ridicule la vainquait. Peureuse, indécise entre la gloire et la décrépitude, elle surveillait son port, parlait peu, approuvait avec des clins d'yeux et des monosyllabes de poule. — C'était Caverloclière, le grand accoucbeur, confondu en grâces auprès de M"'^ Tellier pour la réclame que sa célébrité espérait quand même des « .Causeries du Docteur w. C'était la bonne 3Iarie Broutet, l'aigre Sopbie Tliirion. l'anodine Henriette Caudry. C'était surtout 31""' Brown. notable et décisive, curieuse par la supériorité qu'elle accordait aussitôt et sans contradiction possible à tout ce qui la concernait : ses fournisseurs. ses cbevaux, ses enfants, son hôtel, son divorce, son procès.

Toutes ces femmes, Geneviève les avait pratiquées de longue date, mais elle s'appliquait à les connaître mieux : depuis les paroles échangées tout à riieure avec Henriette, elle essayait de suivre respectueusement divers bavardages derrière lesquels il y avait peut-être du souci qui s'amuse, de Tenvie, du désespoir. Pourquoi ne s'étourdirait-elJe pas, comme les autres, avec des turbulences et des pépiements? A part Cossette, envolée déjà, merlette amoureuse, ces femmes étaient honnêtes et la valaient bien. Des frivolités médiocres, renouvelées, innombrables, suffisaient à occuper les années de leur vie. A leur imitation, il était loisible

<le « se distraire w. Le jeu manquait (l'ampleur, mais il était modeste et semblait sûr. Geneviève sapproeha, avec toute sa bonne volonté. Elle écouta : M™® Filsjean et deux pintades sans importance complimentaient M"^ Brown sur l'agrément de sa dernière soirée. Les pintades picoraient encore' leur plaisir. La comédie les avait particulièrement ravies. Elles en célébraient l'auteur. Sur quoi, M"*^ Brown arrêta leurs mercis pour se féliciter soimême plus congrûment. La pièce était de son cousin Guy, qui collaborait à toutes les revues du cercle. Lactrice et les deux acteurs qui lavaient interprétée appartenaient à lOdéon, y tenaient des emplois sérieux. Les directeurs de plusieurs grands théâtres avaient sollicité le cousin Guy. Mais, jmlicieusement, il refusait qu'on jouât Touvrage en lever du rideau, pour les ouvreuses : personne n'arrivait plus au théâtre avant la grande pièce.

— C'est qu'on dine trop tard, — nota M*"^ Filsjean.

— Un dine de plus en plus tard, — approuva une pintade anonyme.

Sur l'heure des repas chacune dit son mot. ^jmc xiiiiion marquait pour la mode un dédain où il y avait de l'hostilité rurale et de l'ostentation niisél'euse : son Charles exigeait la soupe servie à sept heures, connue au pays, chez le père. Caverlochèrtrenchérit : son oncle, médecin de Louis XVI II, s'attablait au dernier coup de cinq heures. Au contrairr, h'S pinladcs assuraifut leurs époux si* occu-

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pés qu'elles ne dînaient jamais avant liuit heures et demie. M""^ Bro^Yn décida :

— Bientôt on ne dînera plus, on soupera.

Enveloppée dans l'ineptie des verbiages, Marie Broutet jetait vers Geneviève des regards de détresse timide. Mais la matière n'était pas épuisée. M™^ Caudrv découvrit un autre point de vue : le dîner tardif augmente les heures utiles de l'après-midi trop court. Mais, à propos, elle s'oubliait dans le plaisir de la conversation : elle n'avait que le temps de filer à sa vente du ministère de la Marine. Une personne qui n'avait rien dit se souvint de la même obligation : elles feraient route ensemble jusqu'à la rue Royale. Après leur départ, on les plaignit. Vraiment, la bienfaisance devenait agressive. Ce n'était que comptoirs, kermesses et tombolas. Certes on vénérait M™"" Lesne, mais elle n'était pas raisonnable. D'ailleurs, il y avait abus partout : ainsi, à Cabourg, ou 31°"- Brown se rendait avec ses enfants pendant les deux mois de leurs vacances, les préparatifs d'une fête de charité duraient trois semaines : or on ne connaissait que quatre ou cinq indigents dans la commune. La femme du docteur Lecouvey conhrma le fait : elle aussi passait l'été à Cabourg. Dès lors la question des villégiatures était posée. On la vida. Presque toutes ces dames eussent aimé mieux la grasse campagne de la Nor- ^ m an die ou de la Touraine, des champs à perte de vue, avec des bois, bien entendu, et un peu d'eau. Malheureusement, personne ne pouvait opter selon

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son seul agrément. Il fallait attendre les congés scolaires, s'arranger avec les loisirs des maris, réserver vingt et un jours pour les eaux. En somme, la plupart se contentaient des plages de la Manche. Le sable, après tout, était encore ce qu'on avait trouvé de meilleur pour les enfants. Les chéris s'y roulaient, comme des canards dans la fange. — Une dame agitait son pliim-cake dans la tasse de thé pour mieux figurer le barbotage de sa progéniture. — Aussi, à la mer, était-ce un meurtre, selon M'"^ Brown, que de vêtir ses petits avec élégance et que de les contrainth'e à des soucis de propreté. Elle n'admettait que la toile « bleu marine ». A son sens, les grandes personnes eussent été bien inspirées d'observer pareille simplicité. La mode de l'année, les jupes à trahie étaient, aux champs et aux plages, souverainement inconfortables. Elle ne s'y soumettait pas. Avec M"'*" Lecouvey, elle prenait jour pour la conduire chez sa couturière, quelle avait asservie à son goût.

Séance tenante, d'autres rendez-vous furent pris. Il était tard, on s'allait séparer, et une singulière inquiétude se peignait sur les visages : « Quand se reverrait-on ? » On se reverrait, le lendemain, au jour d'Henriette Caudry. Les Lecouvey et les Filsjean se rencontraient le soir même, à TOpéra. Les autres personnes, avant de partir, se promirent des « petits bleus », des coups de téléphone.

Orgueilleuse, apitoyée et interdite, Geneviève les écoutait comme elle n'avait jamais fait. D'ordinaire et sans préméditation, elle se dérobait au commérage général, gagnait un petit coin avec une amie chère comme 31"^ Pellerat, comme Marie Broutet, avec qui Ton pouvait doucement parler et même se taire. Aujourd'hui quelle s'était installée au centre de la volière, la mis^ère du ramage l'épouvantait. En vérité, à ces grandes niaises elle préférait Fanny Cosset et ses farces. Car telles jacasseries ne se justifient que si elles dissimulent de joviales intrigues. Autrement, leur insipidité est à peine tolérable. Geneviève s'étonnait que ces femmes ne succombassent point à l'intoxication par l'ennui. 3Iais non, elles semblaient immunisées, elles semblaient presque joyeuses. Tout à l'heure, elles ressassaient leur soirée de la veille ; demain, elles commenteront leur thé d'aujourd'hui. C'est sur, les rendez-vous sont pris : tout est prévu pour l'enchamement des vaines paroles sans solution de continuité :. elles se sont garées d'un jour de solitude, d'un instant de vie intérieure..;

M. et M™*" Baclielin n'organisaient plus de réceptions. Ils étaient gras, l'un et lautre, redoutaient l'effort mondain et la cérémonie. Mais leur table succulente, presque chaque soir, s'ouvrait à quel- (jues amis. Ainsi traitaient-ils M. et M""^ Pellerat, Albert et Geneviève Tellier, et François de Xoyelles, le cousin de M°'*' Baclielin, encore galant rt assez spirituel.

Écœurée des papotages de l'après-midi, M"'^ Tellier fut tout heureuse que M. de Xoyelles, après le diner, s'assît à cùté d'elle. A peine s'asfîeyait-il un peu trop près-: c'était chez lui altitude et habitude, et l'on n'y prenait pas garde. Geneviève avait quelque conliance en son esprit. Elle lui conta ses impressions de l'heure précédente, le bruit des caillettes en liberté, la flagrante inutilité de leurs ébats.

— Je vois ça d'ici, — dit M. de Xoyelles. — Des femmes assemblées ne parlent guère que de babioles et elles en parlnit souvent sans grâce. Elles ne

recouvrent leur finesse que dans le UMe-à-tète et pour la confidence.

^|me Xéllier se disait honteuse de l'infériorité de son sexe et des billevesées dont il bruissait. Sûrement, dans le fumoir, on était moins sot. François de Xoyelles le contestait, autant pour montrer de la courtoisie envers l'interlocutrice que pour exprimer aux autres hommes une pitié dédaigneuse et douce. Mais Geneviève s'attachait à son idée.

— Ne niez pas. Les propos des pires oisifs valent cent fois mieux. Du moins discutent-ils, quelquefois avec tact, de politique ou de sport. Ils rapportent les anecdotes de leurs cercles. L'art joli de l'escrime les intéresse. Il y a des gourmands : l'analyse subtile d'une venaison ou d'un vin est amusante. Enfin la plupart deshonnnes travaillent, s'instruisent des gens ou des choses, échangent les renseignements acquis. Et puis ils fument, ce qui facilite le bienfait du silence.

— Ils parlent aussi des femmes, — interrompit Xoyelles, avec un sourire navré, — et ils en parlent bien pauvrement.

— Ils en parlent à leur goût, avec grossièreté, je le concède. Vous voulez dire qu'ils parlent de la fête et des filles. C'est peut-être plus intéressant que de répéter des sornettes sur la mode des trahies, sur l'heure des repas, sur les avantages des bains de mer comparés à la campagne... Remarquez que je ne mentionne pas les médisances.

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parce qu'on ne se les permet point devant M"'*" Bachechelin ou devant 31""^ Pellerat... Sincèrement, des femmes assemblées, des femmes en visite, ne savent que se dire. Et celles qui par hasard touchent à des matières telles que la politique, a science ou l'art paraissent aussitôt ridicules, singesses, désexuées. C'est comme si elles allumaient un orros,cig"are... Je vous jure qu'elles ne doivent parler de rien ni penser à rien. Quelle sottise ! Quelle misère !

— Vous exag:érez, chère madame. Elles doivent penser, et à des objets. fort captivants. Mais c'est orande prudence à elles que de erarder le mystère sur leurs jolies méditations. Ne croyez pas qu'elles soient vraies dans ces réunions si fades : e es ne deviennent naturelles que dans leurs beaux secrets. Cela seul compte, et cela seul suffit pour annuler toute revendication, comme toute plainte du féminisme. Il n'y* a que les créatures disgraciées qui puissent se juger lésées et souffrantes. Mais chaque femme désirable, vous le savez mieux que personne, chaque femme aimée emplit une pensée masculine et la régit. Qu'importe que les lionmies semblent accaparer lagréme-nt, le savoir et hi puissance, puisqu'ils sont en réalité soumis au bon plaisir qui volète dans les petites tètes"? Voilà votre force clandestine. Ne le racontez pas aux féministes mégères et bossues. Seule, la laide est pauvre. Mais la beauté mène le monde, puisque chacun de;s hommes est dominé par son caprice. Trahit sua f/uemqiie voluplasl... Pardonnez la pédanterie... Du reste, le mot

L^VSSOCIEE 9o

a sa traduction profane et même triviale : « Chacun suit sa particulière ! » Il est lionnète, en retour, que les femmes gardent pour leur servant toutes les grâces qu'elles ont dans l'esprit. C'est les lettres d'amour : la plus nice des poupées en a fait qui sont des bijoux...

Novelles fermait les yeux à demi comme s'il remuait dans sa mémoire des cartons pleins de billets ingénieux, parfumés, suaves.

— Vous, vous devez écrire divinement, avec la sagesse et la clairvoyance gaie d'une petite princesse de Ligne...

M™^Tellier ne connaissait pas la petite princesse de Lisrne. Mais rhommasTe lui asréait. Elle éprouvait un plaisir délicat et vif dans la compagnie d'un homme qui avait de la culture, de la finesse, le goût évident des fennnes. Depuis bien longtemps, et jusqu'à la veille, jusqu'au dépit mélancolique de ce dîner Amblimonte, Geneviève n'écoutait pas d'une oreille sympathique la * parole libre des hommes. Épouse-amante, sa vertu, qui était spontanée, non délibérée, voyait dans la satisfaction prise par d'autres à ces tète-à-téte quelque chose comme une trahison platonique. Tel jeu pouvait aider les personnes frivoles dans leurs recrutements. Il lui semblait, pour les femmes loyales, vain ou irritant. Cependant Tassiduité de 31. de Novelles lui valait, ce soir, tout ensemble et sans qu'elle le démêlât très clairement, un repos après les sottises subies l'heure d'avant et une revanche sur le dîner

V'O LASSO Cl LE

chez la iiiaïquist', sur ces dialogues de la veille auxquels on ne l'avait pas conviée.

François «le Xoyelles, avec une fatuité subtile, en prenait avantage. Il glissait le compliment direct, inclinait le dialogue au flirt...

— En somme. qu"est-ce-que vous appelez le flirt? — demanda Geneviève à Xoyelles, qui avait prononcé le mot.

— Le flirt, mais cest votre question même qui n'est pas posée à haute voix... Le flirt commence à l'isolement. Flirter, c'est, pour un instant, se séparer, à deux, de l'univers... Un homme et une femme flirtent dès que, au lieu de commenter le voisin, ils s'appliquent à se faire mieux connaître l'un à l'autre, dès qu'ils parlent d'eux-mêmes, dès qu'ils se disent mutuellement leurs sentiments, dès qu'ils se penchent ensemble sur leurs cœurs, dès aussi qu'ils y jettent de petits cailloux, pas très pointus, pour regarder, comme dans une onde, l'émoi de quelques houles... 'Essayons... Je m'appliquerais...

M"'*" Tellier haussa ses épaules. Elle ne s'indignait pas. Elle appréciait, plus qu'elle ne l'eût supposé, le brillant que Xoyelles mettait dans sa diction et dans ses phrases, l'image délicate qu'il voulait suggérer de lui-même. A son honnêteté elle tendit un piège :

— Dites-moi, est-ce que Cossette écrit bien?

— Cossette n'écrit pas : elle vient se faire lire. C'est même un livre de cabinet de lecture. On déchillre les fossettes de ses hanches...

L'ASSOCIEE "T

Il était tombé dans le trébucliet. Une brève indignation suffît à redresser Tànie flexible de Gèneviève. Par cette causerie trop abandonnée elle sentait qu'elle se rapprocliait d'une Fanny Gosset. Pauvre Gossette 1 Si Xoyelles ne l'avait pas aimée, de quel droit l'abaissait-il? Et comme il était pire, s'il l'avait aimée !... Les fossettes de ses hanches !... La voix de M""® Tellier se durcit :

— Gomment le savez-vous ?

L'autre se rattrapa en badinage :

— Ça se lit dans ses yeux...

Il tenta de reprendre les fines fadaises. Geneviève ne l'interrompit pas, parce qu'elle ne l'écoutait plus. Elle entendait seulement la voix roucoulante et sa mémoire indulgente maintenant lui rappelait une paire de coulombs, jadis, à la Malaguette, qui avaient fait leur nid sous sa fenêtre et dont on avait dû se débarrasser, tant leur musique crispait à la longue. Elle regardait exactement Novelles, vovait le clubman vieux bientôt et froid, ne s'écliaulfant que pour un cabotinage; elle voyait ses lèvres minces, égoïstes et avaricieuses, qui démentaient la générosité de ses beaux yeux. Elle se souvenait des propos de Thirion sur salàdredie, et qu'il mangeait dans le monde afin d'économiser Fécu d'un repas au cercle. Pour ne pas compter comme bouche inutile, oui, pour payer son dîner, il s'était accoutumé à faire la cour aux dames, après le café... Geneviève se contenait pour ne pas rire : elle l'arrêta gravement :

9S L'ASSOCIEE

— Vous, je ne serai certaine que vous aimez une femme que quand vous vous serez ruiné pour fUe!

Novelles était assez délié pour Tapercevoir lointaine et moqueuse. Il déplora sa vilaine imagina- ' tion. Il rétorqua : il n'y avait que les amoureux médiocres qui fussent capables de se ruiner: la misère crée des soucis où se gâche et s"use la pensée d'un amour unique. L'amant dévoué ménage sa fortune pour sauvegarder l'indépendance de sa passion...

Geneviève s'amusait franchement.

— Et, après avoir si bien compris ce que doit être la bonne fortune, il achève ses jours marqués de pierres blanches ou roses, blondes ou brunes, dans de solides conseils d'administration...

— Pas d'ironie, chère amie ! jamais d'ironie dans le flirt ! Il ne faut pas se moquer... Il faut se comprendre... Peiinettez-moi de vous comprendre, de vous faire un grand et déférent compliment : vous êtes une mauvaise flirteuse. Vous êtes trop parfaite t't, ]'«' n'en doute pas, trop aimée, pour apporter dans le sport autre chose qu'une curiosité narquoise, tout au plus les boutades d'une sensualité nerveuse et, par hasard, dépitée...

M. de Novelles, qui n*- s'aflligeait jamais de ne point aboutir, savait battre en retraite avant la minute du ridicule. Il se leva pour prendre congé, saisit le poignet de Geneviève et le porta à ses lèvres sèches, attarda sur elle sonlong- et tendre regard.

L'ASSOCIEE 99

Il avait, dans le monde, une manière de donner ses veux aux femmes qui pouvait signifier : « Vous savez que je vous aime toujours... » ou : « Je me souviens comme nous nous sommes aimés... » De bon cœur, Geneviève l'eût g'iÛé. Mais Noyelles, soucieux de panser son amour-propre, avait trouvé sa phrase de départ, la ponctuait d'une main gamine et grondeur :

— Vous, comme on vous aimerait trop, si on naimait pas assez votre mari !

De quel droit mèlait-il son mari à ces équivoques balivernes ? Tellier, à l'autre bout du salon de travail, était assis au bureau de Bachelin et à son côté : il accorda une main bienveillante, un peu dédaigneuse, à Xoyelles, qui s'inclinait avec sa courtisane humilité. Elle rougit de plaisir, approuvant Findifférence d'Albert à l'égard du phraseur. Déjà, Tellier avait renoué la discussion avec son maître : Geneviève aimait l'intelligence qui jouait dans ses yeux modérés : elle voyait, sur les liasses de notes, sur les revues techniques, son geste léger, juste, démonstratif sans emphase, soulignant, elle le devinait, des raisonnements subtils, auxquels se rendait, avec un hocliement de conciliation, l'auiorité érudite et classique de Bachelin. Elle appréciait la noblesse des deux hommes qui, dans les soirs où ils se délassaient des labeurs et des cliniques, pensaient avec ardeur, s'efforçaient encore à s'instruire, s'entr'aidaient pour mieux avancer

ttBUOTHECA rkA..j iM

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dans une science généreuse. Ceux-là nusaient pas leurs loisirs, comme un Abadie-Neuding ou un Thirion. aux dénigrements confraternels et malins. Albert, comme son maître, était un caractère : les idées l'émouvaient plus que les gens. Geneviève l'en admirait de tout son cœur passionné. A peine ôsait-elle se rappeler ses rancunes d'hier, la médiocrité de ce chagrin à propos, non pas certes d'une fête, mais d'une corvée où il avait dû se rendre sans elle. Quel enfantillage ! Comment n'avait-elle pas sursauté dune honte, s'abandonnant à ce qu'on appelle dun mot vilain mais quelle se prononçait en punition : le « cramponnage ». Dans le projet de s'étourdir aux nigauderies des péronnelles, dans l'essai plus proche d'amuser sa vanité aux discours d'un fat, elle reconnaissait à pi\^sent un mouvement plus vain encore, un tour mesquin, un esprit de vengeance inavouée. Elle ! Xoyelles I Ln flirt! Devant l'absurde image, elle s'humiliait...

Elle s'approcha de la table où M"'^ Bachelin et y[me Pellerat achevaient un besigue, moins pour occuper leurs pensées que pour distraire leurs doigts. Souvent elles s'arrêtaient, une carte en main, ajoutaient un souvenir à quelque histoire de jeunesse. Geneviève entendait des noms qui n'étaient pour elles que des mots illustres, mais qui, pourles deux femmes, étaient gros de mémoire : Gandjella, Dufaun*, Gounod, Trousseau... Elles nommaient des morts, et leurs jeunesses à elles-

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mêmes étaient dès longtemps mortes. Elles avaient été belles épouses, et loyales, et bienfaisantes. Geneviève se jura qu'elle mériterait de leur ressembler. Et, Tune après Tautre, elle alla les embrasser, lîlialement.

La partie de besigue était finie : ^P'- Baclielin attira près d'elle sa petite Geneviève. Elle lui confiait ses soucis. Ni Bachelin, ni elle-même, malgré l'apparent excès de leurs santés, n'étaient vaillants. Elle tremblait également de perdre son mari ou de lui manquer un jour. D'un premier lit, M"'^ Baclielin avait un fils, fàcbeux sujet dont on ne parlaitjamais, dont on recevait quelquefois des nouvelles, aux soirs qu'une tristesse planait sur l'amicale et confortable maison. Auprès de ces graves chagrins, M"'*" Tellier mesurait plus petites ses appréhensions dans la vie. Il lui était doux de compatir à la peine de sa vieille amie.

— Vous savez que Caverlochère, qui me croit savante, ou qui sait comme je vous aime, m'a parlé du rapport de monsieur Bachelin à l'Académie. Il m'a dit : « C'est un chef-d'œuvre, c'est beau comme du Claude Bernard. »

La femme du professeur serra les mains de Geneviève.

— Vous le lui répéterez : ça lui fera plaisir. Il n'a pas trop de bonheur...

Ses paupières fatiguées refoulèrent des larmes. Elle ajouta gaiement :

— Servons le thé, petite.

iO'2 LASSOCIEE

M""' Tellier offrit une tasse à M. Pellerat, installé devant un guéridon, avec un mag-azine, et qui prenait des notes. Depuis le dîner, l'incorruptible orateur approfondissait le rébus de V Illustration. Il en avait élucidé les fragments. Il inscrivait au fur et à mesure sur un petit papier les résultats de ses découvertes. Mais des morceaux essentiels demeuraient impénétrables. Les veines se gonflaient à son front ubtus. Quand même, il serait le mari dune présidente de la République, et de la plus belle hôtesse de rÉlvsée. Geneviève, une fois de plus contemplait M""^ PeUerat, l'énergie sereine de son œuvre, cette énergie exprimée par le menton si joliment carré. Ses yeux restaient jeunes dans la joie du devoir accompli, en secret, comme on satisfait un vice. C'était un grand modèle.

« Pourquoi serais-je moins patiente ou plus maladroite '?... )>

Marie Broutet samusait de riiésitation de Tellier répétant :

— Je t'assure que la cité d'Orléans est une oasis très saine, pleine de verdure, et très « centrale. » Il V a même un jet d'eau. Tu devrais visiter lappartement ; nous ne découvrirons pas mieux.

— Je ne le verrai pas, — objectait Geneviève, — précisément parce qu'il est « central )>, ce qui ne lui confère une qualité que pour les commerçants du neuvième arrondissement. On abandonne le centre : c'est pour le fuir que nous déménaiieons. On n'iiabite pas plus une cité de la rue Taitbout que ce coin du boulevard Haussmann orné des contreforts de l'Opéra. Tout se tient dans Texistenee de gens raisonnables. Je sens et, en y réfléclnssant, tu sentiras ce qu'il y a pour nous de discordant à demeurer dans l'agitation de ces quartiers. C'était sans inconvénient pour des jeunes mariés. Mais nous viei lissons, mon cliéri, et il nous faut un logis délinitif et qui nous ressemble...

La veille, en visite, 31''^ Eslande avait annoncé

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à M"'*" Tellier son prochain départ : elle était en train (F acquérir un hôtel avec un parc à Xeuilly. Xeuilly, lÉtoile, Auteuil, c'était une solution. Il y a deux écoles, avait sonj^é Geneviève : la plu> moderne, qui préfère Fouest de la ville ; la plus classique, qui garde sa dilection aux avenues surannées, envahies de silence. Le reste — par exemple, cette Chaussée-dAntin — n"a pas de style, pas de couleur, on n"en a plus depuis la monarchie de Juillet et le second Empire. L'Ouest, tout neuf, sied au parisianisme récent dune demoiselle Eslande et d'un Benoit-Barhet. Les rues de Yarennes, de Grenelle, de Saint-Dominique séduisaient davantage la filleule du haron Heurtel. D'autres gens, il fallait le croire, partageaient ces opinions, puisque les maisons du centre perdaient de leur valeur.

— Pauvre houle vard ! — nmrmurait Tellier, — tout ca ne te rajeunit pas.

Geneviève citait les Bachelin, qui venaient de faire hàtir leur hôtel près de la porte Maillot, et les Pellerat, qui gardaient un logis charmant aux quais de l'île Saint-Louis.

Marie Broutet, étant à Geneviève une amie de confiance et comme une camarade de charge, avait parcouru à son intention le fauhourg Saint-Germain. Elle avait trouvé, rue Vaneau, vis-à-vis la rue de Ghanah'illes, un appartement aussi isolé qu'un hôtel, dans un immeuble de deux étages qui s'aérait aux jardins de l'ambassade d'Autriche- Hongrie.

L'ASSOCIEE 105

— X'est-ce pas, — demandait Tellier, — l'hôtel Fontaine, celui du comte Fontaine, ton grandoncle ?

— Non, — répondit 3P'' Broutet. — c"est lliôtel <le ChauATv.

— Mais c'est le mùme ! L'oncle Fontaine, devenu quelque chose auprès de i'Empereur, avait reçu le titre de comte et Thôtel de Chauvry, qu'il a, sur ses vieux jours, perdu au haccara... Heurtel m'en a souvent parlé : on l'avait mené, dans sa jeunesse, à la maison Louis XVI de la rue Mademoiselle, maintenant rue Vaneau.

L'idée de retrouver presque une maison de famille transportait M'"^ Tellier. Marie Broutet dut ïy conduire aussitôt. En route, elle se souvint d'une ohjection : le loyer demandé était excessif. Mais le prix n'arrêtait pas Geneviève, Depuis deux ans, depuis la mort et l'héritage de 3L Tellier le père, les ressources du ménage avait triplé. Si jusqu'à ce jour, on n'en avait pas augmenté le train, c'était pour ne point marquer une hâte d'user de la fortune venue dans le deuil.

Les deux femmes arrivèrent, rue Vaneau, à un lourd portail, flanqué de communs assez pauvres. La laideur du seuil plut à Geneviève : elle aimait qu'on cachât l'élégance de sa vie et détestait les pignons sur rue. La porte franchie, on entrait dans le vaste rectangle d'une cour, au fond de laquelle s'élevait trapue, Ja maison. La hauteur des fenêtres la datait du xvii*' siècle : mais elle avait dû être

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restaurée, il v a cent ans environ. Même, un assemblage un peu sauprrenu «le colonnes prouvait le goût déjà romain d'un émule de Soufflot. Marie Broutet expliqua : le propriétaire se réservait le rez-de-chaussée qui avait, sur le côté, son entrée particulière. Au premier étage, à louer, on accédait ^ar le g-rand perron auquel faisait suite un escalier.

— Tu regarderas la rampe ! — - ajouta Marie, qui ménageait ses effets.

C'était un chef-d'œuvre de ferronnerie, une dentelle de métal digne de Gouthiére. On eût dit que cette rampe descendait dans un verger : pas de fleurs ou de fruits dont sa rigide matière ne rendît les délicatesses, imitant les pampres de la vigne, ses nervures et ses refends. Geneviève se retournait vers Marie avec un rire d'admiration complice. La rampe la décidait.

D'ailleurs, les salons étaient hauts et vastes. Geneviève déchiffrait le relief des boiseries aux dessus des portes, aux trumeaux des cheminées, ;i vingt panneaux attestant le goût d'un siècle pouila sculpture intime et son inclination vers les images de sensibilité, les flambeaux d'hvménée, des instruments de musique champêtre, des cœurs et des arcs et des carquois, et les paniers fleuris, et les outils de propret jardinage, les accesson-es au complet dune idylle de Salomon Gesner.

A la vérité, les appartements à coucher et les «haiiibres de toilette étaient aussi de l'époque, c'est-à-dire trop simples. Mais tel luxe ^'ajoute: il

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suffit d'ouvrir sa bourse. Ce qui ne s'achète pas, ce que M""'^ Tellier souhaitait et ce qu'ici elle trouvait, c'est la «Tandeur du décor, c'est la noblesse des maîtres dignes d'encadrer une destinée magnifique. Amusée d'abord, elle s'émouvait maintenant d'être abritée par le même toit que ce parent lointain. Son imagination la persuadait quelle recouvrait une demeure perdue.

Ensuite, avec Marie Broutet, cordial résonateur de ses enthousiasmes, Geneviève se rendit rue^de Babylone, chez un loueur de voitures, fournisseur de douairières. Depuis leur mariage, les Tellier conservaient le même « locati » : un « service )> quelconque, ni rapide ni confortable. C'était pour Geneviève une négligence à réparer dans le jour qu'elle était en veine de réformes. Pas plus pour une voiture que pour une demeure on ne se détermine au hasard.

— W^^ Eslande qui s'en va habiter à Xeuilly, à sa place, sur des terrains neufs, loue une (( compag-nie » et y attelle une paire de cobs de dix mille francs. C'est élégant en son grenre, c'est pratique pour courir d'une répétition à un rendez-vous... Mais je ne vois guère les petits cobs de la cantatrice dans les écuries de la rue Yaneau...

Aux remises du loueur. M""^ Tellier distingua un coupé lourd dont la caisse était profonde. Elle se fit présenter les chevaux, adopta des hollandais d'encolure courte, d'allure épaisse et familiale. La

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bouderie des harnais serait trarirent. On attellerail c( à un ». Elle exig-eait un sièere à l'anglaise, large et plat. Car, tandis que W^" Eslande, comme un boursier, avait deux chevaux et un cocher, M"^ Tellier préférait la correction dun cheval entre les brancards et de deux hommes sur le siège.

Sa joie se raviva, le soir, à instruire Tellier des splendeurs de la rue Yaneau. Elie dessinait le plan de l'appartement, appuyait le crayon aux contours du salon carré qui serait le cabinet du maître. L'admiration dilatait sa tendresse. Il méritait cette demeure, il était le plus digne d'en habiter la noble beauté. Albert bénéhciait de lémerveillement suscité par les ciselures authentiques.

— Je réalise un rêve, qui est un rêve juste. Tu vaux tellement mieux que les autres î Je ne te voulais pas dans une maison pareille à toutes...

Tellier subissait, content, l'amoureuse exaltation. Le projet relatif à la voiture l'interloqua un instant. Il redoutait les lenteurs des respectables dadas. Mais il sen fut voulu d'abîmer la joie de Geneviève, l'approuva par des baisers, décida à part soi qu'il prtMidrait des fiacres.

Une idée le dérida :

— Yeux-tu parirr (jur Thirion ne prisera pas les boiseries Louis XYJ ?

— Aussi n'ai-je pas l'intention de les lui montrer lous les jours î

— Moi. sa vertu bouironne me divertit... Et

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puis il nous aime dans son cœur de hérisson.

— Tu veux dire que nous sommes en butte à son amitié et à celle de Sophie. Je ne la conteste point, leur amitié. Elle est assidue. Elle sert à documenter connue il faut leur rosserie. Remarque ([ue je n'en veux pas au vinaigre d'être acide, ni aux ïliirion d'être pointus. Si nous voyageons ensemble jusqu'à Turin, pour le congrès, tu me verras délicieuse avec eux. Mais je te préviens que je n'en abuserai pas à l'avenir.

— Le sage n'abuse de rien.

— Le sage surveille ses amitiés et même ses relations. On n'a pas le temps de voir tout le monde : il faut opter entre ceux-ci et ceux-là. Et le choix n'est pas malaisé. La plupart de tes confrères sont aussi fâcheux que Thirion, pour d'autres motifs. En les invitant, tu ne convies que la jalousie et la haine.

— Il nous est difficile d'éliminer les médecins î

— Évidemment!... D'ailleurs, il en est parmi eux que tu n'accueilleras jamais trop bien : c'est d'abord tes anciens, comme Bachelin, tes maîtres, à qui tu dois ta gratitude : tu ne partes pas ombrage à leur gloire. C'est ensuite tes élèves, comme le petit Deshayes, les jeunes, les internes d'hier : tu as la charae de les soutenir, de les diriger, et tu connaîtras, un jour, la jouissance d'avoir bien aiguillé leur mérite. Mais pourquoi, par exemple, héberger un Lecouvey, familier et sot"? Parce qu'il joue au whist '? Gela ne suffit pas.

— A ce compte, pourquoi les Broutet ?

— Aucun rapport... Outre qu'ils sont la discrétion et le tact mêmes, ceux-là nous adorent pour nous, précieusement, absolument, uniquement. Ils méritent qu'on les aime en retour. A ce deg^ré, la bonté vaut le talent. Marie et Broutet, je les mets à part, au-dessus des parents. Mais leur cas est diflerent de celui des gens avec qui l'on n'est qu' « en relation »... Il n'y a pas cent raisons d'entrer ou de rester en relation avec les liommes : il y a l'agrément vif, la sympathie instinctive : il y a Ir devoir qu'on accomplit dans la fidélité à la famille ou à ceux qui vous furent bons : il y a enfin ce qu'il ne faut pas avoir peur d'appeler l'intérêt, les soins à prendre de sa carrière, de sa gloire, de sa fortune, de celle des enfants. Le nom qu'un jour ils porteront, une dignité sincère n'a pas honte de l'administrer avec conscience, mais aussi avec finesse et, s'il se peut, avec bonheur...

Geneviève Tellier savait la vanité des mots el préférait agir à parler. Mais la belle demeure qu'ils allaient élire et même le souvenir qui s'y attachait d'un parent d'autrefois la troublaient encore : ses joues rougissaient comme sous un air trop vif, et elle se laissait al er à une verve insolite. Albert subissait son élo(juence avec une douceur où ne transparaissait nulle ironie. Pourtant il insinua une ou deux objections :

— Pourquoi ne voit-on plus Antonin Piot?

— C'est tout naturel : il s'est brouillé avec

L'ASSOCIEE 111

Dieulegarcl et il le fuit... Et puis tu fournissais à Piot le sujet d'articles attrayants, et, de son coté, il appelait l'attention publique sur une œuvre à laquelle tu te dévoues : c'était parfait. Aujourd'hui qu'il est à la tète d'une maison d'annonces, les raisons ont disparu de vous rencontrer...

— Et W Eslande ?

— M'*^ Eslande a besoin d'une responsabilité : elle s'est liée ici avec quelques femmes du monde. Elle a besoin de la presse - je lui ai acquis l'indulgence du critique musical de VEpoque. Mais, si jr la reçois, j'ai, moi aussi, mes motifs. J'en ai un qui en vaut plusieurs. Pour ce sanatorium modèle que tu créeras, un philanthrope très millionnaire est indispensable. Or W^^ Eslande exerce une action infinie sur certain philanthrope... Conclus toimême ! . . . Le jour oi^i deux cents malheureux trouveront au sanatorium la paix, la guérison peut-être, ils ne devineront pas tout ce qu'ils doivent aux soins que tu as prodigués à une Rose Friquet des Dragons, et à la bienveillance que nous lui avons témoignée. 11 y avait, dans cette bienveillance, de la sagesse et de l'humanité. Il y avait aussi, si tu veux, un calcul. Mais calculer, c'est prévoir. Sans doute, à analyser ainsi les détails de sa conduite, on lui donne une apparence de machiavélisme utilitaire et mesquin. Mais la mesquinerie n'est que dans l'apparence II y a des erreurs qu'on évite et des gestes heureux qu'on fait sans ellbrt. Il suffit d'avoir dans le caractère

lli' LASSOCIEE

un peu de gravité, le sens des hiérarchies, une vue nette des choses et des gens, la préoccupalion constante des êtres qu'on aime, enfin cet esprit de suite qui nest, au fond, que de la bonne tenue et le souci d'une vie harmonieuse. Nous le disions avec Marie : tout se tient dans la vie, Testime qu'on a pour sa carrière et celle qu'on çn suggère aux autres, la propreté dans les vêtements comme dans les actes, tout, les domestiques que tu sais conserver, la voiture que tu sais choisir, la maison qui sera le cadre approprié à toi-même. C'est un ensemble qui vous fait une forteresse contre l'opinion publique. Tu négligerais quelquefois ces prudences parce que tu es très bon et que tu juges les autres à ton image, auss parce que tu es un peu léger, un peu frivole, — ne dis pas non : ce matin, tu regrettais le boulevard ! — parce qu'il te reste quelque chose du carabin en béret, de l'étudiant bohème...

— L'amour est enfant de BuhêjiR* 1 — voulut conclure Tellier.

Ils s'aimèrent. — Albert n'était pas fâché de mettre un terme à ces dialectiques où il discernait une justesse trop dénuée, tout de même, de désmvolture et d'imprévu.

Elle sollicita une afhrmation explicite :

— Est-ce que je ne suis pas dans le vrai?

Il certifia qu'elle était éblouissante de vérité :

— Brigadier, vous avez trop raison...

L'Association internationale de biologie avait perdu son trésorier, d'une mort subite et non involontaire, et le Comité de cette association avait levé sa séance en signe de deuil, — « et même en signe de ruine », ajoutait Tbirion. — Ce malbeur valait à Tellier deux beures de loisir imprévu : il grimpa jusqu'à la rue de Constantinople.

Par cette saison pluvieuse, il interdisait toute sortie à Poupette. Il la trouva enfouie dans un roman policier, un roman fait d'une liasse de feuilletons, prêt amical de la concierge.

A la vue d'Albert, elle poussa un petit cri et se blottit càlinement dans ses bras. Il couvrait de baisers lents la peau transparente de son visage, et ses lèvres abaissaient les paupières de cendre mauve sur la nuit des yeux trop grands, trop enfoncés et trop humides. Il s'alarma, mais la félicita de quelque couleur qui relevait le teint de ses pommettes. Pour l'auscultation, elle se dénuda ; sa gorge et son dos d'ancien modèle gardaient une jeunesse exquise. L'examen s'acheva dans des pri-

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vantés amoureuses. Parce quil sentait plus atteinte la petite amie, parce quil croyait voir, aussi distinctement quà travers le microscope, les bacilles sécrétant leurs poisons et ulcérant les cellules sous ces seins charmants, il voulait, tralii par son savoir et médiocre en son talent, lui dispenser, sinon le salut, sinon la force, du moins son apparence et cette ardeur, puissante- et fiifiilivt', hélas 1 qui flamhe aux transports de lamour.

C'était un élan pareil de vaine, danière, presque de furieuse pitié, qui lavait naguère rapproché de la jeune femme, alors qu'il ne se croyait attiré vers elle que par de lé^rères curiosités. Elle avait, par morceaux, dit toute son anecdote, raconté sa liaison de trois années avec le jeune Roger Bonnard. le lils du banquier, par qui elle se laissait aimer sans entrain jusqu'au jour oii dans sa poitrine s'avérait un mal invisible et sournois. Le petit amant la conduisait alors au vieil et sur médecin de sa famille. « Voilà un confrère — pensait Tellier, dès qu'il sut la suite de l'histoire — que n'étouffe pas le scrupule du secret professionnel!... » Car, di'> le lendemain de la consultation, la maman Bonnard faisait aviser par lettre la pauvre fille que jamais elle ne reverrait son garçon, un garçon bien délicat, et elle comptait sur sa loyauté pour le préserver, à l'avenir, d'une inévitable contagion. En même temps, on adressait à Poupette trois billets de cinq cents francs ; les ordres étaient donnés au notaire pour que même somme lui fut versée chaque

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Irimestre. Poupette acceptait d'une àine égale cette rente viagère, la disparition du falot camarade et le certificat de tuberculose. Par une insouciance frivole et comme populaire, par une sorte de fatalisme montmartrois, elle pouvait sans gros cœur écouter la chanson rosse de la souffrance humaine. A son histoire touchante, Tellier vérifiait la remarque de l'implacable Thirion que le mal peut s'avouer aux humbles, pour qui la vie, étant moins suave, a moins de prix. D'ailleurs, plus coquette qu'ardente, Poupette avait délibérément consenti une vie assez recluse, un peu végétative, mais point maussade, entre Marion, sa belle voisine, et Félicité) sa servante. De la brutale révélation, il ne lui restait qu'un efï'roi secret de pouvoir donner du mal à qui lui voudrait donner de l'amour. Tellier avait tôt découvert la qualité de cette épouvante, et le savant ne pouvait s'empêcher de la comparer au pitoyable émoi d'un^ bète hydrophobe. Et donc V avait-il eu aussi du mensonsre bienfaisant, une générosité, même un gracieux héroïsme, avec la bonne assurance que les craintes étaient illusoires, dans le mouvement soudain oii il l'avait prise par gentillesse autant que par désir. Mais, bien qu'elle eût feint qu'il la rassurât, elle n'osait lui tendre que des lèvres sèches.

Il amusait Tellier que Poupette agitât près de lui sa silhouette de modèle, d'ouvrière, d'amante délurée, de fille parisienne. Il se reposait devant la

simplicité de sa nature, iofnorantc des combinaisons et des adresses. Même l'exiguïté du lopris ne lui était pas sans ag^rément. On n'y observait aucun style que celui de la fanfrelucbe chiffonnée par des mains légrères. L'électricité n'y brillait point, mais, .aux lampes, des dentelles et de tendres linons tournés en abat-jour égayaient Fœil comme des « dessous » de joie. Ici l'on ne subissait pas l'inquisition muette des valets. Il n'y avait que Félicité, la servante, et elle gardait généralement sa bouche ouverte, et ses yeux écarquillés pour mieux exprimer un dévouement ravi.

— Félicité, est-ce que Madame a été raisonnable?

— Non, monsieur le docteur! Je lui ai bien promis que je me plaindrais... Elle ne boit pas la moitié de son lait, elle chipote sur sa viande, elle dit qu'elle a assez des œufs, et elle prétend qu'elle n'aime plus la bière. Voilà comme elle est raisonnable...

Pauvrette ! 11 eût fallu qu'elle mît les bouchées doubles. Mais comment combattre l'inappétence, vaincre cette inertie de restomac? Avec Bachelin, Tellier essayait depuis peu un traitement assez empirique, mais qui réussissait à quelques sujets : l'application sur le foie et le creux de l'épigastre d'un réfrigérant violent, tel que la neige carbonique. Cette crymothérapie, il ne la pouvait pratiquer rue de Constanlinoph'. Alors il méditait l'urgence d'organiser des sanatoria, non pas seu-

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lement à l'usage des millionnaires quaccaparent les charlatans, ou des indigents pour qui l'hôpital fera toujours hgure de prison, mais pour la classe moyenne, la plus intéressante et la moins protégée. Et de Poupette, la pensée du médecin remontait à Benoit-Barhet, à W Eslande...

Marion parut, décolletée. Chaque soir avant de sortir, la hlanche et leste voisine traversait le palier, entrait chez Poupette, jacassait une heure. Tellier rencontrait avec plaisir ce corps potelé, cette tète de hébé sain, coiffée jusqu'aux oreilles par les lourds bandeaux des cheveux blé mùr. Il était impossible que Clarion doutât de la perfection de sa nuque et de son col, où ses blouses s'échancraient opportunément.

— Bonsoir, Marion, vous êtes riante comme une prairie...

Poupette accusait, sans conviction, Albert et Marion de se faire la cour, et le grief les égayait tous les deux. Il est vrai que Tellier n'avait pas de sévérité pour l'affectueuse courtisane. Il savait qu'elle s'en irait tout à l'heure vers quelque bar où soupaient des camarades familiers de son corps. Mais il n'ignorait pas qu'il faut vivre et qu'on n'en choisit point les moyens. Après tout, elle n'avait pas beaucoup plus d'amants que Cossette ! Et la boucle de strass qui scintillait à la cambrure de son soulier, près d'une cheville emmaillée de noir, lui semblait un point de mire engageant. Marion

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riait plus haut pour lui plaire. 11 goûtait sa propre séduction, ce soir, sur deux belles iilles. L'événement le rajeunissait, néehauffait en lui nulle envie de débauche, mais délectait ce hohémianisme d'esprit tjuon lui reprochait récemnient, et dont tout «le même un grain était nécessaire à mener une vie ]»as trop pédante.

Bientôt, en descendant la rue de Constantinople, où s'abrite et vivote une petite bourgeoise de l'amour , il se félicitait, mieux que d'aucune jadis, i\v cette passade qui n'était ni sans fantaisie, ni sans mélancolie, et où sa sensibilité s'occupait presque innocemment : car aucun engagement ici ne le liait: il ne rencontrait Poupette qu'en des minutes dérobées, par contrebande, de loin en loin, aux heures de ses travaux. Ni sa chair, ni sa pensée, ni son cœur n'étaient pris. Visiter, une fois peutêtre par semaine, la jolie malade et sa blonde amie, était-ce plus grave que de passer, comme il faisait chaque mois, quehjues heures au cercle? De telles diversions l'esprit sortait assoupli, délassé, mieux conscient de sa gravité, pour s'être un instant approché de l'amour et du jeu, enfantillages...

Albert Tellier ne s'analvsait pas avec une clarté absolue. 11 distinguait mal la raison vraie de son allégresse, ne démêlait point qu'il satisfaisait l'humain penchant de cultiver quelque mystère dans sa vie; d<' n'être pas conjugal tout entier: de sub-

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liliser un peu de soi-même à la communauté due: de pratiquer, selon l'instinct du mâle, l'abus de confiance sentimentale pour sauvegarder en cachette l'illusion de la liberté. Ceci, Tellier ne se l'avouait pas, et même il ne songeait à rien qu'à humer la tiédeur de l'air, mais il fustigeait les pavés d'une canne étrangement jeune et bien indépendante...

. Le retour de Turin, après la semaine du congrès, fut parfaitement gai. Dans le wagon-salon de M. et de M'"'' Tellier et du docteur Thirion, chacun des voyageurs se pouvait féliciter du bref séjour en Piémont.

Tellier avait été élu l'un des quatre vice-présidents de la conférence, partageant cet honneur avec un confrère finlandais, un péruvien et un bernois. Sa communication sur les thérapeutiques qu'on expérimentait au service de Bachelin, ce mémoire de belle lumière et de critique forte, avait été très applaudi. Tellier s'y faisait une part si discrète en louangeant son professeur ([ue le président Zamboni devait rappeler les méthodes du dispensaire d'Antin, qui appartenaient en propre à Torateur trop modeste, un de ceux déjà (jui n'ont plus de maîtres, mais seulement des égaux et des émules. Dans son remerciement, Tellier accordait qu'en effet le travail moderne n'implique pas de maîtrise, que les découvertes ne semblent plus nominatives, qu'elles sont tentées dans des laboratoires

collectifs et vérifiées clans des c iniques communes à des équipes de travailleurs entre lesquels, exactement, il n"v a point de hiérarchie. Autres temps, observait Tellier, autres techniques. L'intuition du génie solitaire avait sa beauté et sa gloire. Aujourd'hui peinent d'accord cent fourmilières en travail altruiste. L'invention de chacun s'y amplitie par les sagacités de tous. Qu'importe qu'il s'ensuive moins de renommée aux individus si, par une telle méthode, l'humanité fait des progrès sûrs, merveilleux, quotidiens ? Tellier le croyait : dans une ère à venir, nul nom de savant ne surgira au-dessus des autres parce qu'une foule d'intelligences, réparties sur la planète, s'efforceront en même temps, et que leurs conquêtes, dues à tous, appartenant à tous, ne porteront pas des estampilles de propriétaires, et ces vaines signatures... Par là, concluaitil, un grand siècle de science ressemblera à un grand siècle de foi, dont les cathédrales sont anonvmes... L'élévation de cette vue historique étaitelle comprise par tous les congressistes '? Il est à croire que beaucoup d'entre eux entendaient, à tort, et avec joie, dans les paroles du médecin, un pronostic hostile aux confrères illustres , aux « bonzes » alourdis d'or, qu'on envie et qu'on déteste, — en sorte que, loué par les libres esprits, Albert Tellier avait été acclamé par ceux qui constituent la majorité dans ces diètes assez ouvertes, c'est-à-dire par les empiriques ignares, les prétentieux savantasses et les u loufoques » méconnus.

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Mais la fumée du succh's esl douce, quand même t'ile s'échauffe dans un foyer vil.

Moins apte à l'éloquence publique, Charles Thirion avait obtenu des élog^es dans les commissions du congrès. Il s'y était abouché avec ces docteurs têtus qui, à Oxford, à Berlin, à Buenos-Ayres, poursuivent les mêmes recherches sur de pareils microscopes. Ils avaient échangé, touchant leurs élevages, des confidences animées. Mutuellement, ils senquéraient des mœurs de leurs microbes, discutaient de cultures et d'ensemencements ainsi que d'une agronomie lilliputienne, prenaient des nouvelles de leurs infiniment petits avec une sollicitude rivale et maternelle. Thirion rentrait à Paris l'àme tranquille : ses bacilles étaient les plus solides <lu monde.

Geneviève avait été fêlée par la galanterie ita- Henne. Au bantjuet d'adieu, entre Zamboni et le |)réfet de Turin, elle avait su, d'un tact finement informé, vanter sa science au premier et sa ville au second, et lun et l'autre avaient été charmés par tant de grâce avertie, élégante, désirable. On commençait par lui adresser des compliments sur « le génie » de « son très illustre » mari, mais, au terme de la soirée, h' savant et le fonctionnaire exprimaient sans concert une même réflexion qui enchantait Geneviî've : lorsqu'on n'avait été présenté (|u*à M. Tellier, on le reconnaissait « un maître accompli », mais aussitôt qu'on avait le bonheur d'approcher (h' .M'"*' 'Jelher, on le devinait « un

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Iiomiiit' enviable ». La jeune femme suivait des regards qui allaient d'elle à Albert et d'Albert à elle, des regards de sympathie, d'estime, de jalousie, des regards qui les unissaient. Diverses dames chuchotaient, méfiantes. Geneviève s'approchait de quelqu'une d'entre elles, lui disait son espérance de la recevoir, une prochaine année, ({uand le congrès s'assemblerait à Paris, — et la jeune femme à qui elle s'adressait, toute rouge parce que la Parisienne l'avait distinguée, prenait aussitôt une vaniteuse distance sur ses partenaires de tout h l'heure.

Ainsi, de Turin, Geneviève emportait d'aimables images, l'admiration souriante des hommes, le convoiteux émoi des femmes...

Après les vents glaciaux qui soufflaient en Piémont^ la tiédeur du wagon regaillardissait. Les trois voyageurs s'affirmaient heureux du retour, ïhirion s'étirait, secouait la lassitude des solennités ([ui avaient engourdi ses membres. Chacun cachait la satisfaction qu'il gardait de cette semaine, y ayant plus d'élégance à s'éloigner d'un succès comme on ferait d'une corvée.

Ce congrès, TelJier etThirion confessaient ne s'y être rendus que pour la gloire de Bachelin. Ils n'étaient pas dupes de telles cérémonies où l'on (•(dlabore médiocrement à la science. Les académies, les doctes corps, les universités échangeaient, chaque mois, mille bulletins : des bibliothèques

124 L'ASSOCIEE

collectionnaient ces travaux, et point n'était besoin qu'en un amphithéâtre s'assemblassent leurs auteurs. Sans doute les congrès aidaient à la controverse verbale et à la discussion : mais la critique improvisée n"a pas de valeur scientifique. Au fond, l'utilité réelle de ces conciles était de faciliter les voyages : les compagnies de chemins de fer accordaient le « demi-tarif ». Il y avait encore les banquets : on était presque nourri. Et des breaks gratuits conduisaient les amateurs aux monuments et aux « points de vue ». Eniin c'était un prétexte à faire pleuvoir la manne des distinctions honorifiques. Thirion entr'ouvrait son sac de voyage, pliait une cravate de commandeur des SS. Maurice et Lazare :

— Emballons cette moire... Ça fera plaisir aux enfants 1

Maintenant des rires fusaient à leurs lèvres, au souvenir des types baroques ou pédants qu'ils avaient frôlés toute la semaine. Leurs brocards tombaient drus sur la doctoresse Soniowska, de Varsovie, sur la conviction de son lorgnon d'or, sur la raideur de ses mouvements de salutiste. Une heure durant, elh* avait gardé la parole en séance plénière pour ne v'ivn dire qui ne lût banal et lisible aux manuels. Jl fallait une candeur toute féminine pour découvrir devant une assemblée de spécialistes le traitement de la phtisie par les vapeurs tluorhydriques et par le gaïacol, qui est classique «lepuis Dujardin-Beaumetz, depuis Grancher, que

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Charcot avait déjà essayé avant la guerre. Le comble était que l'assemblée avait écouté la vieille fille avec un intérêt soutenu et salué sa péroraison par des salves de bravos. Thirion avait au le moment où Ton allait voter l'afficliage !... L'ovation des imbéciles n'importait pas ; mais des maîtres comme Zamboni, comme Biïrger, comme Van Ostade avaient pareillement acclamé la doctoresse. L^ur indulgence stupéfiait Tellier.

Tbirion ricanait :

— Les applaudissements n'allaient pas à l'orateur, mais à sa robe, bien qu'elle fût caca d'oie. Ce n'est point la doctoresse qu'ils ont applaudie, c'est la dame. Je dois signaler que cet émerveillement devant si peu de science est bien humiliant pour les féministes, et même pour les femmes. C'est comme s'ils avaient crié : (( Oh ! oh î voilà un congressiste en jupe et qui sait tout de même quelque chose... Elle peut dire papa et maman, gaïacol et créosote. Comme c'est particulier! »

Thirion, la grimace de ses lèvres rases, son esprit où les idées se coupaient à ang"le droit, comme les rues de Turin, divertissait Albert et Geneviève. Il avait peint subtilement la nuance de ce succès. W^"" Soniowska apparaissait pareillement ridicule aux yeux de M"'^ Tellier, our qui le féminisme était naïf, se proposant de singer l'activité avec le geste des hommes. Geneviève y répugnait : assumer les rôles masculins donnait la lourdeur puérile des travestis.

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Le libéralisme d'Albeii Tellier contestait qu'une exclusion si absolue fût légitime. Une surprise charma Geneviève quil défendit les capacités d»' son sexe. Mais Tellier spécifia : il estimait convenable d'ouvrir et même de réserver aux femmes cent offices où la vigueur masculine est superflue. Xétait-ce pas absurde d'asseoir des uaillards derrière le grillage des guichets, et de préposer des athlètes à la vente des timbres-poste?

Il concédait seulement aux femmes une bureaucratie machinale. Geneviève haussa !»• problème, le dégagea de la question du paupérisme, se plut à ne l'envisager qu'au regard des classes intellectuelles et aisées. Ici, le mariage étant la loi presque commune, les femmes n'avaient pas à se proposer un idéal distinct de celui des époux. C'était assez pour elles d'v collaborer de tout leur zèle et dr toute leur influence...

— Et cette influence — reprit Tellier — est bonne ou mauvais»' selon le moih'lr (jurllrs désirent qu on copi»'.

— Pourquoi un modèle et une copir .^ Tellier. qui avait de la nonchalance dans le privé.

regretta d'avoir émis une opinion qu'il devait juslilicT.

— Mon Dieu, tout s enchaîne... Il faudrait posséder (h's mi'moiresseci'ets sur toutes les créatures, déjà sur b' prrniirr hoiiim»' cl sur la première feimne, par «'xemph-, les mémones du Serpent... A b'iir d«*l;uit. U()U< pmivdns li'-rr (jm»'I(|u»'s pauvi-fs

indications du sens commun et de la I)iologie. observer que la faculté génératrice des femmes est. plus passive, et aussi que leurs crânes renferment une moindre quantité de cervelle que ceux des mâles. Il en résulterait — et les faits n'infirment pas — qu'elles sont très aptes à porter les spéculations comme les enfants des hommes, et non à les créer. Elles saisissent le^ idées dans le monde extérieur, elles les conçoivent, elles les mûrissent, elles les restitu^'nt. Leur émouvante destinée est dp se charger des germes et des notions et des concepts dautrui. Aussi croient-elles inspirer leur pensée quand elles ne conseillent qu'une imitation... Tellier aurait donné raison à un enfant pour lui faire plaisir et si l'enfant l'en avait prié. Mais nulle puissance ne l'eût déterminé à se démentir pour tout de bon. Sa courtoisie acceptait les opinions adverses, parce qu'il restait inébranlable dans les siennes. Selon le roulis du "train qui l'emmenait loin des succès de Turin, il suivait, avec la fumée <le sa cigarette, les lignes harmonieuses, certaines et continues de sa pensée. 11 omettait de surveiller l'impression qu'en ressentait Geneviève, et que Thirion s'éjouissait à observer de ses yeux un peu vairons.

— Oui, clière madame, ça n'est pas pour nous en faire accroire ni pour vous désobliger, mais c'est nous, les hommes, qui vous avons inventé même votre fuseau et votre quenouille.

— Merci de l'attention î dit Geneviève.

Une gène l'empêchait de se tourner vers la fumée de son mari, et c'est à Thirion qu'elle objecta :

— Il faut tout de même laisser aux femmes quelques initatives qui ne sont pas laides ; ainsi l'esprit de justice qui anima des Judith, des Charlotte Corday...

Ces noms ne persuadaient pas Tellier :

— Charlotte Corday exécuta les suggestions de la chouannerie normande. Judith, assassinant un général ennemi dans son sommeil, n'a commis qu'un meurtre avec préméditation... Il me semble, au contraire, qu'on trouverait toujours les femmes en deçà ou au delà de la justice. Leur faiblesse la hait prudemment. D'ailleurs, à la justice convient une sérénité oi^i s'impatientent les nerfs féminins.

Maintenant la gaieté de Genevii've affectait df souscrire à toutes es restrictions d'Albert :

— Très amusant!... Et qu'est-ce ({ui nous reste ?

— Au choix, — répondit Thirion, — deux rôles magnihques qu'un philosophe un peu brutal a résumés : courtisane ou ménagère . Le mérite est grand à les bien tenir, la vaillance égale à préparer le délice ou le bien-être du voisin, à réaliser docilement ses souhaits. Il faut, chère madame, une vertu respectable pour surmonter la difliculté d'obéir.

— Obéir 1... — dit Tellier. — Je jjlace mieux le mérite des fennnes. Sans doute, elles n'ont pas l'àme métaphysique. En dépit de M"^ Soniowska, j'imairinc <|ue, toutes seules, elles n'auraient pas

pressenti les sciences ni seulement l'aritlnnétique, ayant honv ur des chiffres. Sans doute encore, elles n'ont pas l'esprit d'action et il y a de Tingénuité dans leur turbulence. Mais, dans le couple, le mâle suffit à l'effort. La vertu de son amie est d'apparaître et que sa vue lui allège la peine de travailler. Le. bienfait de la femme est d'exister. Elle est : c'est beaucoup. Un privilèg^e est dû à sa grâce : elle a droit au loisir...

Mortifiée dans son cœur énergique, Geneviève eût préféré la contrainte gauloise au ménage. Mais dt'vant l'étranger elle écoutait comme des flatteries tant de caressants dédains.

— Avons droit au loisir.

Rieuse, elle s'étendit sur une banquette, tournant presque le dos aux deux voyageurs, n'orientant vers eux qu'un prolil narquois...

— ... Dites-moi, Thirion, par quelle sottise tous les artistes du monde ont -ils modelé sous des traits féminins les emblèmes de la sagesse, de la science '?...

— Même de l'agriculture et de la cotonnade... C'est pour le galbe de l'image.

Et il tendait une main complimenteuse vers Geneviève allongée et de belle courbe.

— « Galbe » est tout à fait gentil !

C'était assez de marivaudage idéologique. D'une sacociie, M"^^ Tellier tira décidément un bouquin jaune et elle s'enfouit dans ses pages avec une futilité agressive.

YII

Après leur refus d'assister à une réunion du soir. Albert avait obtenu des Thirion qu'ils vinssent déjeuner. Non sans cérémonie, Charles consentait à se séparer de ses bacilles, et Sophie de ses fillettes. Depuis le congrès de Turin, depuis Tinstallation des ïellier rue Yaneau, les Thirion se faisaient très rares. L'absence était une première critique que leur pauvreté adressait au luxe. Mais ils ne s'en tt'uaient pas à cette censure discrète.

— Nous n'osons plus venir, — dit Thirion, — nous ne sommes pas de l'époque... Et puis nous allons tout salir.

Car il arrivait soigneusement crotté. 11 avait dû marcher exprès dans le ruisseau de la rue du Bac.

— Montrez-nous où c'est beau... C'est du Louis quoi ?

A TeHit'i" un faclrui' apjiurlait un colis expéihé de Hollande. Il enfermait un petit cadeau promis, lors du Congrès, par h* professeur Van Ostade. Albert avait admiié* un phiid court et cliaud, l'avait

piivié, aux soirs froids de Turin. Il était ravi d\ n recevoir un tout pareil.

— Voilà le manteau rêvé pour la chasse. Je remporte, ce soir, à la Malaguette. Jamais mon tailleur n'aurait trouvé cette étoffe à la fois souple et rèclie... Et c'est pour rien. A Leyde, Van Ostade paye ra douze florins.

— Ça doit encore faire pas mal de kopeks 1 — dit Thirion qui n'aimait pas que Ton comptât autrement qu'en francs ou en sous, ni d'ailleurs qu'on s'habillât à Leyde.

La coquetterie jeune de Tellier s'enchantait de l'envoi. Il souhaitait que la pluie froide continuât, pour mieux utiliser le manteau à la chasse. Geneviève écoutait revenir le mot « chasse » sur ses lèvres qui le prononçaient amoureusement. Maintes fois déjà elle avait été frappéa de l'attention qu'accordent les hommes aux bottes, aux carniers, aux fusils, aux apprêts d'un sport d'où les femmes sont généralement exclues, qui procure pour quelques heures le plaisir d'un cong^é et comme l'illusion fringante du célibat.

Tellier, afin de mieux en juger Teffet, avait jeté le plaid sur les épaules de Thirion :

— Comment appelles-tu cette nuance, Thirion ? chaudron clair? tabac de Virginie'?... Voilà ce quil te faudrait pour l'automne, quand tu vas fumer tes terres...

— Merci ! Nous avons, là-bas, des lainages du pays, des capuches qui nont pas la prétention

132 L ASSOCIEE

(lavoir une nuance, nest-ce pas Sophie ? ni même un sexe, et dont nous nous servons indifféremment.. . Le même soir, deux heures avant son départ vers les tirés de hi Malaguette, Albert achevait de préparer un des derniers chapitres de son ouvrage. Geneviève pénétra doucement dans son cabinet. Elle tenait sur ses bras deux cartons de modes.

— Il faut que tu me donnes un conseil. Jai fait venir un boa blanc et un boa gris, ne pouvant me décider entre eux. Regarde bien, lequel aimes-tu le mieux ?

11 levait à regret les yeux de dessus ses notes, tandis que Geneviève senveloppait des plumes de neige et des plumes de cendre.

— J'aime mieux le «iris.

— Tu en es sur ?

— Jen suis foncièrement convaincu.

De nouveau son visage s'était penclié vers le papier, la plume allait reprendre son élan. M'""" ïellier se pressa contre son épaule.

— Tu ne crois pas (jue le blanc est plus seyant?

— Peul-ètre...

— Alors, (jue décider ?

Il déposa sa plume et repoussa ses notes. Son visage exprimait une aménité exaspérée.

— Je t'assure (|u'il m'amuserait mieux de chiffonner des brimborions que de dresser des statistiques. Mais il esl peut-être plus urgent que je termine mon travail...

Un léger choc ih' sa iiiaiii ((Uilrr hi lablf jk lievait

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sa pensée : par rapport aux intérêts quil étudiait Je riiumanité souffrante. Tachât d'un boa gris était peu de chose, et même la femme qui s'en souciait...

^jme XeUier se retira sur la pointe des pieds.

— Tu as raison. Je te demande pardon. Travaille, mon ami, travaille : seulement, hâte-toi, car la chasse n'attend pas, ni le train...

Certes ce hoa était négligeable. Le plaid hollandais importait davantage à la science.

La rêverie de Geneviève rejoignit Charles et Sophie Thirion : elle les aperçut très loin, dans une ferme du Berry, côte à côte, sous leurs capuchons conjugaux et inusables...

M. Maiiaue ne voyait aucun inconvihiienl. pour l'éducation du jeune Michel, à ce quun autre maîtiv lui apprît des rudiments de religion. La pédagogie de M. Mariage était assez ferme pour enseigner, quand il le faudi^ait, le départ des notions contrôléepar la raison de celles acceptées par la foi. Même il augurait qu'une parole clu'étienne le pourrait seconder, laidant à ouvrir le cœur d'un enfant et à fortiiier son imagination. Tout dépendait du coadjuteur ; -M. Mariage se serait insurgé contre la collaboration d'un plat cagot. mais il estimait l'abbé Compagnon.

C'est M'"*" Pellerat qui l'avait recommandé à Geneviève. Elle le garantissait gallican, libéral el même républicain. Il était professeur au Petit Séminaire et aumônier d'une École normale de jeune> filles. Il serait évèque, quelque jour : elle y veillerait. M. Compagnon, qui n'avait pas quarante an> et dont la santé était belle, tachait à se vieillir pai des façons lourdes et surannées : il portait des lunettes à forte monture «'t usait de mouchoirs ii carreaux larges. Il aimait 1rs livres, les gens, Ir

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siècle, non d'une àme benoîte, mais par la pente d'un esprit curieux. Sachant qu'on s'écarte des caractères stricts, il cachait plus de vertu que le soin de son avenir ne lui permettait d'en montrer. Au surplus, on ne pouvait méconnaître sa culture, ni sa franchise, ni sa simplicité. Il eût été tout à fait parisien si son tact ne Ten avait préservé. Pour ao^réer à M""^ Pellerat, M. Compao:non s'occupait régulièrement du petit 3Iichel. Il n'avait pu s'approcher des Tellier sans les aimer et, mal2:ré la diversite de ses travaux, il passait quelquefois le commencement d'une soirée avec eux et leurs amis. Il plaisait.

La veille du nouvel an, l'abbé. Compagnon était venu présenter ses vœux. M°'^ Tellier le prit à part et en confidence. Elle avait besoin de ses lumières pour une amie qui n'osait point les solliciter. L'abbé était trop discret pour s'étonner de cette délégation.

Geneviève exposa qu'il s'agissait d'une personne mal assurée de son bonheur, et qui souhaitait, en son incertitude, un conseil désintéressé.

M. Compagnon demanda :

— Est-elle bonne catholique ?

— On ne la proposerait pas en exemple de piété et les choses de la religion ne l'absorbent pas beaucoup, — vous diriez : pas assez, — mais entin elle fait ses pàques, elle va à la messe...

— Enfin, elle a la foi?...

— Je n'en sais trop rien ; elle non plus : car elle

n*a, Dieu merci, pas traversé ces épreuves tragiques dans lesquelles la croyance s'affermit ou s'en va. Je n'oserais pas dire qu'elle a « la foi ». mais je puis vous aflirmer qu'elle a « de la foi )>. Elle n'a pas répudié les pratiques de sa jeunesse, qui fut celle d'une bonne petite chrétienne. Elle ne vérifie pas tous les jours la force de sa religion : du moins, elle n'a jamais la velléité d'en douter.

— Bon ! Dites-moi son affaire.

— Son affaire, — sourit Geneviève, — c'est bien des affaires I C'est même des affaires sentimentales. Je pourrais vous en donner une première idée, trop vague, en vous confiant qu'elle aime son mari mieux que son maçi ne l'aime.

— Et qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse'?... L'abbé Compagnon répliquait si carrément qu»-

M"'^ Tellier, un instant, s'interloqua.

— Pourtant, si elle vous allait trouver au confessionnal, vous lui répondriez...

— Oui, certes. Je lui répondrais : « Ma fille, je suis ici pour entendre vos péchés et pour vous aider à les expier. Je n'ai pas à m'immiscer dans la conduite de monsieur votre mari ni dans les péripéties de votre ménage. Laissons-les en paix, je vous prie. Descendez dans votre conscience, lisez-y clairement vos fautes, et il se pourrait que cette lecture vous suggérât d'utiles remèdes pour le trouble dont vous vouliez me parler et qui ne me regarde pas ».

— Et vous la renverriez sans direction?

LASSOCIEE 137

— Mais, chère madame, nous supposons que je serais son confesseur, et non, ce qu'à Dieu ne plaise, son directeur.

— Pourtant, si vous étiez le directeur...

— Je ne me vois pas beaucoup dans ce ministère, qui est périlleux. Il n'y a plus guère que les Pères jésuites qui, en un temps où l'Église aban-

lonne aux âmes plus de liberté et de responsabilité, aient persévéré dans ces directions personnelles...

— Or donc, — dit Geneviève en riant, — nous allons nous figurer pendant dix minutes que mon amie parle par ma bouche et que vous êtes un directeur jésuite plein de mansuétude et de subtilité.

— Nous allons le supposer, madame, — riposta M. Compagnon, — mais ce sera bien pour ne pas vous désobéir, et ce ne sera que pour dix minutes, après quoi vous me permettrez de réintégrer ma conscience de séculier... Vous disiez, je crois, que cette personne ne rencontre pas chez son mari une affection équivalente à celle qu'elle nourrit pour lui '? Ici, c'est d'abord la prière qui serait la plus t'fficace...

Geneviève l'interrompit avec impatience :

— Vous ne voudriez pas, monsieur l'abbé, quelle allât intéresser par des vœux saint Antoine de Padoue, pour récupérer l'amour perdu comme un objet égaré ? ^

— Pourquoi pas ? Vénérez Antoine de Padoue, qui fut un grand saint, fertile en miracles, et un

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cœur ingénu dont le parfum plaisait au Seigneur. Dans Venise, il prêcha un sermon à des poissons, et les poissons lécoutèrent attentivement... D'ailleurs, je ne recommande pas en particulier saint Antoine de Padoue. Il y a d'autres saints qui sauraient intercéder pour votre amie, sans compter le bon Dieu, à qui elle pourrait bien s'adresser directement !

— Mais, à pari la prière...

— A part la prière, ma chère enfant, je ne vois plus grand chose. Un de vos écrivains à la mode lui donnerait peut-être des avis plus ingénieux qu'un pauvre prêtre, même qu'un jésuite... D'ailleurs, ça doit mieux se deviner que s'enseigner, l'art de conserver vivace la tendresse d'un époux. Que cette dame s'applique à montrer au sien un visage avenant, une humeur égale... Dieu m'est témoin que je ne lui conseillerai pas les galanteries outrées ni la stimulation des paroles ou des atours qui ressembleraient aux procédés du Malin... Mais peut-être qu'une recherche honnête dans sa tenue, qu'un soin plus élégant dans sa mise...

M. Compagnon commençait à suer. Geneviève reprit de l'assurance.

— Non, non, monsieur l'abbé, vous n'y êtes pas, et c'est moi (|ui me sui^ mal expliquée. Mon amie ne se plaint pas que son nuiri soit infidèle, ni la délaisse. Son tourment est moral. Comment vous le dépeindre? C'est une femme clairvoyante et jalouse de son bonheur. Ni vous, ni moi ne lui

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leproclierons de ne cliercber ce bonheur que dans lamour de son mari, dans le partage de ses soucis, de ses travaux, de ses espoirs : or, son mari est toute sa pensée, à elle, et elle n'est pas sa pensée exclusive, à lui...

— Et comment le serait-elle ? Il doit l'aimer, la protéger, se dévouer pour elle, mais pour({uoi aou- Ipz-vous qu'à son unique profit, il néglige les autres devoirs '? Il a une profession, je présume, cet liomme, qui peut lui occasionner des inquiétudes d'argent, ou d'amour-propre : il y songe peut-être ({uand sa femme ne le sent pas tout à elle. Hors celle-ci, il a une famille, des parents, des enfants, sans doute : voilà encore des objets de devoir et des préoccupations... Qui sait si sa santé n'est pas altérée? Souvent la douleur physique assombrit le caractère...

— Son caractère est uni et sa santé est florissante. Il n'a nulle tristesse de famille, nul déboire «le carrière. Sa fortune excède ses besoins...

Appréhendant la ressemblance du portrait, Geneviève ajouta :

— Et ils ont deux petites filles, belles comme les amours et joufflues comme des pèches.

Ici le prêtre ne put s'empêcher de l'arrêter avec une vivacité bourrue :

— Eh! madame, vous êtes trop bonne de vous chagriner pour votre amie. Eh quoi! Son mari est liche, sain, aimable, vous venez de le dire, et inttdligent, puisqu'il réussit dans ses affaires. Dieu

a béni deux l'ois son union ; mais qu'est-ce quil lui faut ? 11 lui faut Roméo? Voulez-vous lui donner un avis de ma part ? C'est qu'elle prie la Sainte Vierge de lui conserver son bonheur !

— Ail ! je comprends, moi aussi, qu'il y a peutêtre dans ses troubles trop d'ardeur ou trop d^' délicatesse. C'est pourquoi je lui avais promis de les conlier à un prêtre : le commerce des âmes vous apprenil la vertu d'être indulgent aux peines, ce qui est plus malaisé que de l'être aux fautes.,. Je ne puis vous dire qu'une chose : cette amie vit pour un seul être au monde. Elle se voudrait l'esclave de ses ambitions nobles : et elle sent qu'elle ne possède point sa pensée. Là-dessus vous me parlez du bonheur de cette femme et vous lui conseillez de prendre garde à ne pas le perdre. Mais son bonheur, si elle ne le sent pas, elle ne l'a pas! Et je vous jure (|u'elle est quelquefois, quelle est aujourdliui malheureuse, et que, si elle a tort de l'être, (ja n'est pas sa faute...

Avait-il transparu, malgré le sourire intentionnel des lèvres, trop d'émotion dans les veux de Geneviève, et son regard l'avait-il trahie ? Ou l'abbé se reprochait-il d'avoir bien réfuté avec son esprit, mais mal secouru avec son cœur *? Ayant éclairci ses besicles, il conclut île son mieux :

— Oui, avec l'apparence de grands biens qui semblent providentiels, votre amie peut souffrir d'un froissement profond et secret. Mais le temps est un remède souverain. Il lui faudrait s'armer de

patience. Puis il s'offre à elle bien des diversions. Oue Dieu ne lui impose pas l'épreuve d'un enfant malade, car ce serait dans un pire désespoir que s'évanouirait sa peine. Cependant elle peut, sans doute, s'adonner davantage, et de plus prés, à l'éducation de ses filles. Puisqu'elle est riche, il est indiqué qu'elle s'occupe do "Uarité. Qu'elle s'en occupe effectivement, et pas seulement en souscrivant aux œuvres et en patronnant des tombolas mondaines, mais en allant aux malheureux, en allant chez eux : la vue des plus graves misères allégera les siennes. Que vous dirai-je? Un beau voyage serait dans son existence et dans celle de l'époux une utile distraction. Souvent les âmes se rapprochent ainsi. Elles s'élèvent en même temps devant des sites ou des pays inconnus...

Le visage de Geneviève exprimait une sérénité incrédule. L'abbé s'efforça de l'égayer :

— Peut-être ces gens-là vivent-ils trop en sauvages ?...

— Oli non ! — dit Geneviève.

— C'est, — reprit l'abbé, — qu'il ne faut pas s'isoler si l'on veut toujours se plaire. Racontez donc à votre amie l'histoire de ce brave couple : (( Vous me bâillez au nez, mon homme », disait la femme. Et l'autre lui répondit : « Ma bonne, le mari et la femme ne font qu'un, et, quand je suis seul, je m'ennuie..))

— Eh mais, — répondait Geneviève, — voilà un homme qui raisonne comme mon amie : « Le mari

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et la femme ne font qu'un ». Cest tout ce qu'elle demande, et c'est bien, n'est-ce pas, ce quelle pouvait exiger dans le mariage chrétien?...

L'abbé levait des bras dubitatifs :

— Vous emplovez là deux mots, « exiger » et (( chrétien », qui vont très mal ensemble. Je sais qu'il est permis d'espérer la félicité conjugale : le Christ a sanctifié le mariage et lui a destiné une grâce particulière : les apôtres et les conciles en ont réglé le sacrement. Mais encore ne faut-il pas trop attendre et de l'épousaille et de Tépouse. Il y a un mot de saint Paul bon à méditer : « Le mariage est un grand mystère. »

— Quelle parole éternelle et profonde !

— Saint Paul la écrite dans sa cinquième épître aux Éphésiens. Je vous avoue qu'il ne donne pas tout à fait au terme de mystère la signification accoutumée, mais ça m'est égal : les paroles des apôtres sont vraies dans tous leurs sens. « Le mariage est un grand mystère » : il ne faut pas trop faire, «levant les mystères, l'esprit fort, ni l'àme forte...

M. Compagnon se mouclia bruyamment, comme pour secouer dans le linge à carreaux les subtilités qu'il n'aimait point.

— Je m'oublie, chère madame, dans le plaisir de causer avec vous. Ces (juestions sont bien attravantes. Je suis, hélas ! mauvais casuite. Pourtant, avant de me retirer, je voudrais ne pas refuser l'avis qui est demandé à ma bonne volonté et je m'en vais vous le donner rn toute sincérité. Le

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malaise de votre amie — vous me permettrez de dire carrément ma pensée — se dissiperait si elle desenait meilleure catholique. Dites-le-lui bien : il y a une superbe antichrétienne dans cet appétit maladif du bonheur, ajoutez : tlun bonheur égoïste et qui ne cesse pas de l'être parce qu'il se concentre dans raffection espérée d'un homme. Ce serait pour elle un soulag-ement que de se confesser: pas besoin d'un grand clerc : le premier prêtre venu lui procurera cette douceur quelle parlera d'elle à quelqu'un qui l'écoutera d'une oreille bienveillante et désintéressée. La confession, c'est l'antidote souverain de l'orgueil. Votre amie souffre d'orgueil.

— Ce n'est pas un vice ni une bassesse.

— C'est un péché. Qu'elle courbe son âme, et Jésus se penchera sur elle. Respexit humïlitatetn ancillœ siiœ. Voilà ce qu'il faut lui dire, en français parbleu : « Dieu bénit et protège l'humilité de sa ser\ante... ))

Geneviève se levait en même temps que M. Compagnon.

^ Merci pour elle, monsieur l'abbé. Je le lui tournerai en souhait, demain pour ses étrennes. Seulement, servante... humilité... j'ai peur que ce ne soit pas dans son tempérament... Mais je lui redirai la parole de saint Paul...

— « Le mariage est un grand mystère. » •

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