‹ L'AssociéChapitre 2 sur 4 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Avant le dîner, Geneviève, sur le trictrac léger qui lui servait de bureau, mettait le point final à sa copie. Ce manuscrit, qui résumait dix années de clinique sagace, d'expériences tentées avec hardiesse et critiquées avec rigueur, qui délimitait froidement un domaine de conquêtes sans dissimuler tous les terrains vagues, M™^ Tellier était fière d'en avoir terminé la mise au net. Elle ressentait ce contentement apéritif que donne l'achèvement d'une besogne matérielle. Et elle avait une idée à suggérer à son mari. Le traité était intitulé : Des Systèmes de médication et des Cas de guérison de la Tuberculose. Geneviève proposait : La Tuberculose guérissable, titre plus lumineux, et qui répondait comme un écho optimiste et lointain à l'article fameux sur la Tuberculose assassine...

— Oui. — approuva Tellier d'une voix altérée, — la tuberculose est guérissable... C'est fort possible... Qui sait même si elle ne peut être hygiénique ?

— Qu'est-ce que tu as ?

— Jai une observation de plus à insérer làdedans, et qui, par hasard, nest pas une guérison.

— La petite malade de Baclielin ?

— Oui.

— Alors-?...

— Oui... tantôt...

— Ah:...

Depuis un mois environ, Tellier montait, chaque jour, rue de Constantinople : il y avait même appelé son maître, en consultation. Pour justifier auprès de Geneviève ses visites à une inconnue, il avait prié le professeur de lui demander, comme un service, qu'il s'occupât de la pauvre malade. M. Bachelin y avait accédé sans arrière-pensée : à ses yeux le secret professionnel impliquait toutes les discrétions ; il ne consistait pas seulement à ne rien divulguer, mais aussi à ignorer ce qu'on ne vous révèle point.

Tellier saisit une fiche et griffonna une note contre le traitement par la digitale, préconisé depuis peu par un professeur de Bucarest, et dont Bachelin avait conseillé l'emploi in exlre?Jiis, dans ce moment où, si ça ne fait pas de bien, ça ne peut pas, hélas î faire de mal...

— 11 réussit peut-être tm Roumanie, ce poison-là î

Albert tourna vers sa femme un visage amer, des lèvres de confidence :

— Je vais t'avouer quelque chose : c'est que nous ne savons rien, rien, rien...

Geneviève connaissait ces jours de mécontentement. Elle les préférait aux jours d'orgueil.

— Vous n'êtes pas infaillibles, mais vous savez beaucoup, et cliaque jour davantage. Je viens de transcrire les conclusions du livre : est-ce que les progrès de vos vingt dernières années ne sont pas <idmirables ?...

Elle parlait... Mais la pensée du médecin s'était .enfuie déjà au petit logis où deux bonnes sœurs veillaient près d'une dépouille légère, à côté des roses amoncelées par le désespoir vrai et prodigue de 3Iarion. Tellier avait encore dans l'oreille les auscultations récentes, la résonance des mauvaises cavernes, cette hâte d'un souffle amphorique ; il revoyait le dernier sourire du visage si gracile et bleui déjà, il y a trois jours... Puis elle avait levé vers le plafond ses grands yeux décelant qu'elle souffrait jusqu'à l'âme. Le lendemain, quand on eût dit la crise conjurée, la complication surgissait... puis deux jours de délire, puis la torpeur, la somnolence, et enfin cette asphyxie silencieuse...

Doucemement, il interrompit les optimismes de Geneviève, en lui tendant l'énorme manuscrit :

— Prends, tourne les pages, et dis-moi, si tu le trouves, pourquoi la phtisie dégénère soudain en méningite. Nous l'observons exactement, parce xjue nous sommes bien laborieux et très instruits : mais, au sujet qui succombe, le constat de notre forte culture ne doit pas apporter un agrément sans

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mélange. Je te jure avoir lu sur la figure de ({uelques moribonds une grimace de résignation et d'ironie pour notre science débile, errante, menteuse, qui détermine avec une précision tout à fait élégante des maladies qu'elle ne sait pas guérir...

Ainsi Tt'llier aénéralisait sa mélancolie et le souvenir dune malheureuse enfant qui lui avait été familière. Grâce à ce détour, qui n'était pas absolument un mensonge, il n'éprouvait aucune pudeur à méditer devant sa femme le chagrin davoir été maladroit à conjurer un deuil : et il se souvenait à peine que ce deuil lui était personnel, et même adultérin. Aussi bien, depuis plusieurs mois, une tendresse seulement paternelle le liait à la pauvrette trop cruellement malade. Aujourd'hui, il ne se rappelait que son dévouement pour «die. Le reste, puisqu'il n'y pensait plus, n'existait pas, n'existerait jamais. Certes, il n'avait pas, à cette heure, la moindre satisfaction qu'une mort l'affranchît du danger toujours à craindre dans ces petites amours : d'une révélation possible, d'une crise conjugale, au moins d'assez vifs ennuis. Mais l'instinct, qui est tout égoïsme, se félicitait d'une libération, dans le temps même que sa gentillesse s'en attristait, sincère. Abondamment, dès lors, il lamenta la pauvreté de son art. Il eut le « que sais-je ? » exubérant. Au fond, ni les expansions ni les humilités n'étaient sans plaisir. Mais ce plaisir, presque inconscient, échappait à Geneviève, pour qui ces

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aveux scientifiques et graves étaient comme un honneur qu'elle aimait, et qui se sentait heureuse devant la confidence d'une aussi noble affliction. Ils s'émurent. Tellier, écouté par une oreille sensible, s'écliauffa dans sa nihiliste humeur.

— Régions un peu mieux nos actes selon nos convictions. Ne jouons pas la comédie... D'abord, je vais abandonner complètement au petit Deshayes le Dispensaire d'Antin... Ça l'intéresse : je le lui donne... Ce n'est pas seulement le temps, c'est le goût qui me manque pour m'en occuper comme jadis. 3Ia pauvre Geneviève, entre nous, je crois bien que nous y avons sauvé ceux qui se seraient guéris tout seuls. Les autres, nous les avons peut-être « prolongés )>... Maigre succès! Regarde : une fille se meurt de consomption; estce parce qu'on ne Ta pas traitée par telle ou telle drogue? Non : c'est parce que, à Tage de son déve- Toppement, elle s'est nourrie de charcuterie, qu'elle a logé en des taudis infects, qu'elle a travaillé debout dans des magasins... Alors qu'est-ce qu'on fait pour elle, au dispensaire? On la bourre de giycérophosphates, on la comble de ces élixirs dont la générosité avisée des pharmaciens nous envoie tant d'échantillons; notre magnificence ajoute une bouteille de bordeaux, une pièce de cent sousî C'est une pieuse dérision...

— Comme tu es injuste pour toi-même î On dirait (jue tu as oublié toutes les observations qui restent. Dieu merci, consignées dans le livre; tous

ces gens atteints, tous ces gens guéris par le seul effet d'un régime strict, du repos, de la suralimentation, de l'air vif...

— Je n'en disconviens pas... Mais je ne ne m'en vante pas... Car, alors, notre thérapeutique est l'art de ne guérir que les hommes riches et lihres. A l'égard des autres, elle ressemble au formulaire narquois des procédés par lesquels ils seraient soignés s'ils avaient du temps et des rentes. Quand j'étais interne, il venait quelquefois à la visite des blanchisseuses dont les mains se couvraient d'eczéma; le professeur leur prescrivait un onguent et il ajoutait : « Ce qu'il faudrait, c'est ne pas trop vous mouiller les mains... » Évidemment! Mais les laveuses ne travaillent pas avec des gants... J'ai rencontré hier Cobalet, qui est agrégé à Lille. Il m'a répété que la hacillose sévit en permanence dans les ateliers de tissage où l'atmosphère n'est qu'un nuage de poussière. Au tisserand dont les poumons n'en peuvent plus ose-t-il ordonner de fuir cette poussière? D'abord son honnne lui réclamerait les six francs par jour dont une hygiène meilleure le dépouillerait. Et puis nous avons besoins de tissus... Alors, quoi"?

Il parut à M'"'' Tellier que Cobalet devait raisonner sur le mode démagogique de Thirion.

— Nullement, — répliqua Tellier. — Thirion tient rancune aux riches parce qu'ils peuvent se guérir: Cobalet et moi nous voudrions, au contraire, que tous nos malades eussent l'aisance de

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se soigner. Ils sont, et nous sommes désarmés. .Si j'étudiais des maladies de pléthore, comme la goutte, je ne ^iie cognerais pas aux mêmes obstacles. Mais la tuberculose est une « misère ». Il y des affections populaires. Il y a des affections .ouvrières. Je jetais, cette semaine, un coup d'oeil dans Tatelier des compositeurs de ï Époque; je n'y ai pas vu une chevelure grise : le plomb typographique tue son homme avant cinquante ans. Estce une raison pour fermer les imprimeries? En aucune façon. Seulement, soyons de bonne foi, répudions les hypocrisies... Est-il une promiscuité plus dangereuse que celle des hôpitaux? Xotre lios- .pitalisation des phtisiques, on en rira bien, un jour...

— Mais ce jour, tu hâtes sa venue en dénonçant dans ton livre les routines stupides. Avant dix ans, tu verras qu'on n'admettra plus un tuberculeux dans les salles communes...

— Je veux le croire... Ils ne contamineront plus leurs voisins; mais eux, qu'est-ce que nous en .ferons? Le petit Deshayes, après moi, leur distribuera libéralement des injections, des somatoses et des bonnes paroles : leur dispensera-t-il un air pur, ni confiné, ni ruminé?

Rien n'abattait l'énergie de Geneviève; elle réfutait les objections par des ripostes que l'inter- Jocuteur subissait avec plaisir :

— L'air pur et le régime parfait, c'est toi qui le donneras bientôt, dans ce sanatorium idéal dont

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lu as ici exposé les conditions et figuré le plan. Pour que le rêve se fasse réalité, il manque l'argent: mais l'argent viendra. Seulement, il ne faut pas perdre le courage, il ne faut pas perdre la foi... Sans préméditation, plein de griefs contre un savoir inefficace, Tellier avait tout à Iheure enveloppé le mystère de son chagrin dans le désenchantement professionnel, mais il se lassait déjà de cette discussion technique, trop longtemps et puérilement poursuivie avec une femme.

— A quoi songes-tu? Tu ne me réponds pas... Il ressaisit le son des derniers mots entendus ;

— Elle est peut-être éhranlée, la foi î...

Alors M"- Tellier protesta avec la plus ferme vivacité. Il plaisantait, il n'avait pas le droit de douter, si proche du résultat et de l'évidence! C'est parce qu'il possédait maintenant toute la maîtrise de son art qu'il en touchait rudement les limites. L'estime conjugale inspirait à Geneviève la suite de la métaphore : « Oui, ces limites, tu t y heurtes, mais ainsi tu les fais reculer... » A peine, dans la ferveur d'une pitié tonique, exagérait-elle son enthousiasme. Méprisant les gens contents de soi, elle n'aimait rien tant que les scrupules d'une pensée forte. Elle les aimait surtout, ce soir, parce qu'ils s'épanchaient en elle-même, (juils voulaient être levés par ses mains vigilantes. C'était à Geneviève un délicf qu'Alhert eut hesoin d'elle. Elle se connaissait apte inliniment à lui insuffler des forces, dans ces jours où son talent montrait des langueurs

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et des incertitudes. Elle avait rintuition du meilleur baume : elle admirait Albert très baut, longuement, sans arrêt, sans fatigue...

Bientôt la musique des éloges cbatouilla l'amourpropre du médecin. Après les émotions de l'aprèsmidi, il savoura un engourdissement flatté. Son àme ronronnait, beureuse en ce salon clos. Tellier n'en voulait pas sortir. C'était mercredi, jour dOpéra; mais on ne se gênait pas avec les Broutet, à qui l'on avait envoyé la logé : n'entendraient-ils pas les Huguenots tout seuls? Ce projet d'un soir à la maison, d'intimité, de causerie, de lecture, encbanta Geneviève. N'était-ce pas tout ce qu'elle ambitionnait, cette ambitieuse : un tète-à-tète oii l'on penserait à deux, un cœur-à-cœur où l'on sentirait ensemble"? Elle adora cette vergogne de la science qui le laissait douteux et mélancolique et mieux à elle. La minute de bonbeur vertueux embellit Geneviève...

Parfois Albert s'abandonnait à un revenez-y de ses plaintes pour qu'elle les adoucît par des louanges ingénieuses et gaies, auxquelles il souriait, de sa bonne bouche de nègre. Quand elle eut vaincu toutes les perplexités doctorales derrière quoi il avait masqué l'amoureuse amertume, il se trouva que, du même coup, l'ennui sentimental s'était dissipé. Même l'empressement de Geneviève ne provoquait pas en lui l'impatience accoutumée, car les réconforts où elle s'appliquait étaient offerts

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à un tourment dont il avait caché la cause, gardant sans danger la volupté flatteusement dolente d'un secret. Ils travaillèrent bientôt en gaieté à la dernière toilette du manuscrit. Pour l'un et pour Tautre, la soirée s'acheva dans une douceur singulière, parce que, somme toute, quelque part dans la ville, une petite créature, qu'on avait aimée, beaucoup, un peu. ou pas du tout, gisait blanche comme ses roses, entre les patenôtres des deux sœurs grises et les sanglots dune courtisane qui, pour une fois, ne descendit pas travailler.

M"^ Maro-Lierite Eslande. de rOpéra-Comique, était fiancée à M. Benoit-Barbet. M. Benoit-Barbet n'était plus jeune. Son âge assez avancé valait de la considération à M"* Eslande, donnait à ses amours un caractère plus grave, immuable et avantageux.

Par une sûre lenteur, elle avait rendu son élégance nécessaire à la patauderie de l'industriel. Tandis qu'elle l'attacbait par le prestige de son théâtre et de son chic, elle avait obtenu, grâce à la liaison enviée, sa belle place dans une société admiratrice du succès. Ainsi la capture de l'opulent M. Benoît-Barbet tirait de pair la cantatrice, et, en retour le parisianisme de M'^^ Eslande avait ébloui le marchand de conserses, définitivement.

Ces conserves et leur commerce répugnaient assez à Marguerite parce que les journaux satiriques la félicitaient d'être si bien « conservée » et la narguaient au cours de parodies un peu lourdes :

C'était un colossal épicier de Montrouge. . .

Bien qiiil semblât craintif des épigrammes, M. Benoit-Barbet s"v fut résigné si un. syndicat de Londres ne lui avait offert de son usine la somme ronde de quinze millions. Ce marché doublait juste sa fortune : il abandonnait toutes affaires. Mais un vulgaire rentier, si copieux que soit son revenu, compte encore moins qu'un épicier colossal : on ne le blague même pas : on n'en parle pas. 31"^ Eslande, actrice, et qui connaissait les saveurs de la réclame, eût éprouvé de la tristesse dans le silence d'autrui.

Si M. Benoit-Barbet quittait l'industrie, M"^ Eslande, de son côté, n'était pas éloignée de renoncer au théâtre. Sa voix faiblissait. Toutefois, elle ne descendrait pas de la scène avant que de monter à l'autel : ainsi M. Benoit-Barbet n'épouserait pas une ancienne actrice, mais une femme de théâtre, à cause de lui, dirait adieu à la scène.

Avec un sens fm des jugements de Paris, elle calculait que, si elle ne devait taire son mezzo qu'à la veille du mariage, il convenait, au contraire, que préalablement M. Benoit-Barbet fût inscrit sous une autre rubrique en ce Bottin des mille adresses que les gens du boulevard ont dans la tète.

Mais qu'en faire? Un financier ? Il manquait des capacités nécessaires à la profession, et elle ne se souciait pas qu'il gaspillât son bien. Achèterait-il un journal ou un théâtre ? C'était, même au point de vue moral, un bénéfice aléatoire. Collectionneur? Le titre était pris par des milliardaires contre qui

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Ton ne pouvait surenchérir. Si bien que, le jour où M"^^ Tellier avait pressenti 3r'^ Eslande sur la fondation d'une maison de soins pour les pauvres tuberculeux, c'avait été chez ractrice comme un horizon découvert et comme une révélation. Avec un million une fois donné et, par-ci par-là, quelques c( arrosag-es », M. Benoit-Barbet conquérait, instantanément, la plus grosse notoriété et la plus flatteuse. Pour gagner un titre fameux à la sympathie de Paris, la grande charité était encore ce qu'il y avait de moins cher. 31. Benoit-Barbet serait demain « le richissime philanthrope ». Le substantif, avec Tépithéte au superlatif, demeurerait apposé à son nom. Le cliché resterait, inaltérable, dans le vocabulaire de ce Paris dont la mémoire surmenée retient, sans plus les contrôler, ces formules mnémotechniques.

De son naturel, M. Benoit-Barbet n'était point « donnant » : il était devenu très riche. Mais il avait foi dans la sagesse de son amie et il ne s'insurgeait pas contre ses avis. Dans cette affaire, pourtant, il lui soumit un contre-projet en quelque sorte transactionnel. Il approuvait l'idée d'un sacrifice humanitaire et volontiers mettrait son escarcelle, comme il disait, à la disposition du docteur. Mais, dans le beau livre de Tellier, qu'il avait reçu et lu, un détail l'avait frappé : c'est que le mal se propage par les expectorations qui sèchent et dont la poussière chargée de microbes se va répandre partout. L'auteur exprimait le vœu que

ces salives viciées et nocives fussent toujours jetées dans des récipients antiseptiques : M. Benoit-Barbet proposait alors d'en doter non seulement les établissements où les foules circulent, mais encore la voie publique, les grandes artères de la ville. C'était une libéralité apparente et raisonnable : pour deux cent mille francs, il en aurait vu la farce. Et l'on eût dit « les crachoirs Barbet », comme on dit « les fontaines AYallace »... W^^ Eslande lui remontra combien l'attribution du nom à un crachoir était moins noble qu'à une fontaine : que la blague s'obstinerait: et que, en ce cas, elle évoquerait plutôt M. de Rambuteau que sir Richard ^Yallace. Il ne s'agissait point, dans l'espèce, d'économiser. C'est le million, le compte rond qui emportait l'honorifique publicité.

M''' p]slande avait vu juste. Le cliché du « richissime philantlu-ope » fut obtenu sans bavochures. Après les journaux unanimes, le public entier l'adoptait. La presse de l'univers annonça que M. Benoit-Bartet, le richissime philanthrope, confiait un million au docteur Albert Tellier, l'éminent spécialiste des maladies de la poitrine, l'auteur illustre de la Tuberculose guérissable, pour la fondation du premier sanatorium de France destiné aux phtisiques indigents. Des commentaires .suivaient, agréables pour ces deux messieurs.

M. Benoit-Barbet n'eut plus, dans sa barbe pauvre, honte de son usine ni de ses revenus. Il ne s'effaça plus. Son torse prit du.bombage. Il bril-

lanta des favoris épais. Même en son liùtel, il portait cette redingote ample et noire qui semble le costume séant à la richissime philanthropie.

Dans un premier établissement, modèle que d'autres imiteraient, ni les Tellier ni les Benoit- Barbet n'avaient la prétention d'hospitaliser l'armée sans nombre de phtisiques. Une sélection s'imposait au sujet de laquelle le philanthrope se montra catégorique. Son sanatorium recueillerait les petites ouvrières de Paris, et, tout d'abord, les pauvresses des industries du luxe. Dénonçait là une préférence sentimentale de 31"" Eslande qui, dans son propre dévouement aux victimes de l'élégance, croyait goûter une nuance délicate, une subtile saveur et comme un piment expiatoire. Peut-être v avait-il quelque littérature dans ce choix. M"- Eslande, dont la jeunesse avait été encombrée, ne s'était adonnée que sur le tard à la lecture et aucun roman ne l'avait émue aussi vivement que la Vie de Bohè?7îe. Elle désirait le bon hospice où l'on guérirait Mimi.

opposé aux climats extrêmes, hostile à la transplantation, le docteur Tellier, d'accord avec ses maîtres, avec Peter, avec Bachelin, avait résolu «l'installer son sanatorium sur un plateau aéré de lIle-de-France : et il avait découvert, à deux lieues de la Malaguette, quarante hectares et un château en ruines sur la place duquel s'élevait maintenant Fétahlissement même dont le livre de Tellier, trois ans auparavant, dessinait le plan idéal.

Longtemps on avait tâtonné pour baptiser ce domaine. 11 importait de n'en pas effrayer les futures pensionnaires par un titre sentant la pharmacie. Geneviève avait trouvé l'aimable enseigne qui disait la destination féminine de la maison, qui excluait toute idée claustrale, et qui en même temps récompensait M"- Eslande de son adroite et noble entremise. Celait : « Parc Marguerite. )) C'était frais, c'était jeune, c'était parisien, c'était même tentant. Déjà les deux mots brillaient, dorés sur la grille de fer. Aunlessous, de plus petites lettres précisaient : (< Fondation Benoit-Barbet. »

Tellier dirigeait. On avait accordé à Paul Broutet, de qui la santé était médiocre et la clientèle clairsemée, l'emploi de médecin-adjoint. Il s'était installé avec sa femme au Parc Marguerite. Marie Broutet avait accepté d'un cœur fervent cet exil et le voisinage des malades et des pauvres. Devant elle aussi semblait se poser le quotidien problème <lu bonlieur, mais non pour qu'elle en exigeât sa belle part, et seulement pour qu'elle la prodiguât aux autres.

On n'inaugurerait que l'été procliain, quand la maison serait peuplée. A la fête concourraient les corps savants, l'édilité, les ministres et leurs croix. Il ne s'agissait jusque-là que de vérifier et de corriger les rouages du sanatorium, comme on surveille les essais d'un navire avant son lancement public. M. et M"'*" Broutet recevaient donc le docteur Tellier et Geneviève, le pbilantbrope et sa femme. Ensemble les trois couples parcouraient le riant domaine.

Les visiteurs s'avouèrent l'envie de couler ici la fin de leurs jours, même avec une minuscule lésion, pas mécbante, facile à surveiller. Parmi ces herbes luxuriantes, la tuberculose ne faisait pas peur. Il est vrai que les malades n'étaient pas encore arrivées. C'est à peine si, du Dispensaire d'Antin, le petit docteur Deshayes avait dirigé déjà sur le sanatorium quatre ou cinq jeunes filles qui participaient aux essais préparatoires. Il les avait recrutées parmi les moins atteintes pour être mieux assuré

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que le traitement leur réussît. On alla les voir accomplissant leur « cure dair », rédigeant leur correspondance sur des cartes postales de propagande, ing-énieusement illustrées. M™^ Benoit-Barbet en demanda une, comme souvenir. On y avait figuré, mourante, la Dame aux Camélias, avec cette légende imprévue : « L'alcoolisme fait le lit à la tuberculose. »

Le philanthrope rayonnant d'aise, affirmait : — Là où entrent le soleil et l'air pur, n'entre pas la tuberculose î

. On déjeuna. On reprit l'examen en détail. 31""^ Benoit bâillait. Après une couple dbeures, l'établissement la fatiguait. Mais vite, étant née courtisane, elle raffermissait son sourire, puisque le vieux monsieur continuait de regarder amoureusement son million transformé en parc, en sanatorium et en hygiène. Ni l'ennui, ni la complaisance qui le voilait n'échappèrent à Geneviève, Jamais elle n'avait été dupe des libéralités de la cantatrice, de son enthousiasme zélé. Sa conduite était évidente. Elle avait pourvu M. Benoit-Barbet d'une amusette, l'avait décrassé de son épicerie avant de l'épouser dans ces justes noces auxquelles avaient applaudi tant d'élites, le haut commerce, la médecine, les arts. La chanteuse arriviste et le vaniteux industriel n'occupaient plus Geneviève. A leurs médiocrités brouillonnes s'opposait la pure joie d'Albert. Elle le vovait, à une fenêtre de la villa, un bras

passé sur l'épaule de Broutet, elle le voyait et son orgueil ému, considérant l'œuvre. Ce qu'il regardait, ce n'était pas, comme l'autre, son or devenu pierre, c'était sa science devenue bienfait. C'était aussi comme un avenir qui se rapprochait et dont il entendait sonner la première heure. Car ce monument avait surtout la valeur d'un exemple : comment il se multiplierait par l'émulation, c'était heureusement inc alculable .

Le geste d'Albert Tellier montrait les quatre points cardinaux, où d'autres domaines, à l'image de celui-ci, s'ouvriraient bientôt par la grâce de l'humanité pitoyable. Sur son visage se peignaient l'espoir, la gratitude, la foi. Dans cette minute il parut dépouiller ce qui restait en son caractère de coquette juvénilité, de légèreté sceptique. Sous le soleil, Geneviève vit, étonnée, combien, dans sa chevelure touffue, brillait déjà la blancheur des fds qui en nacraient l'ébène. Aux yeux plus graves elle crut surprendre une clarté humide. Et l'âme de Geneviève fut le reflet de celte lueur émue. En s'éloignant du Parc Marguerite elle n'élucidait pas si elle avait eu le talent de susciter ce magnifique refuge : rien alors ne l'intéressait moins que son propre mérite. Sa félicité amoureuse ne s'exaltait qu'à s'associer, par une admiration complice, à la pensée haute de l'époux.

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Les Tellior passaient leurs automnes à la Malaguette. près d'Armainvilliers, dans le château suranné du baron Heurtel : ils n'y avaient pas manqué une fois en douze ans. Car le médecin ne trouvait guère le loisir de plus lointains voyages et sa femme n'en éprouvait jamais l'envie.

— Pourtant un paysage est un état d'àme ! — lui objectait un jour François de Noyelles, répétant une définition qu'on n'avait pas encore trop usée.

— C'est possible, — répondait M"'"" Tellier, — mais dans vos paysages j'apporterais mon état d'àme avec moi : il y a des excursionnistes qui se ravitaillent au menu de l'auberge, il y en a d'autres qui ne vivent que sur leurs provisions...

Ses provisions de volonté étaient trop lourdes, et elles lui étaient trop chères pour qu'elle s'en allégeât en voyage. Elle savait que nul « déplacement » ne multiplierait ses bonlieurs, ne conjurerait ses peines. Puisqu'il fallait fuir, l'été, les pous-

sières chaudes de Paris et divertir les vacances de son fils, M""*" Tellier recevait l'hospitalité du parrain, qui était làv^e et paternelle. Le goût de l'ordre, inné chez elle, se satisfaisait dune villéo^iature fixe. Elle ne critiquait pas autrui, mais, à part soi, elle sentait quelque chose de méprisable, ou du moins d'étourdi, d'inconsistant et de bohème dans les procédés des gens, qui, chaque été venu, couraient vers un horizon nouveau. Le cœur absolu de Geneviève méprisait toutes les versatilités, et il lui semblait qu'on devait rester fidèle même à sa terre et à ses arbres.

La Malao:uette se trouvait sur le chemin de Paris au Parc Marguerite. Depuis deux ans que le Parc était inauguré, les Tellier arrivaient plus tôt à la campagne et y prolongeaient leur séjour. La contrée les aimait, puisqu'ils lui étaient profitables. Au respect dont on entourait le vieux domaine s'ajoutait l'estime marchande due au sanatorium, gros consommateur. On ne voyait guère le baron Heurtel : le docteur était salué comme le bon châtelain, qui faisait marcher le commerce. Il devenait populaire sans qu'il s'en aperçut. Lors du décès d'un sénateur inamovible, dont le siège fut allribué au département, le préfet conseilla à de gros électeurs d'offrir la candidature à Tellier. L'inspiration du fonctionnaire venait de la place Beauvau, et ^jine Petterat n'y était pas étrangère. Geneviève, quelques jours auparavant, avait pris conseil de sa vieille amie ; celle-ci lui répondait sans hésita-

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tion : elle estimait que le Sénat -était un honneur médiocre pour un politicien dépourvu d'autre titre, mais un appoint considérable pour un avocat disting-ué, un poète illustre, ou un ^rand médecin. Tout le monde, depuis la fortune de son ouvrage et la fondation du sanatorium, connaissait Tellier : on l'écouterait au Luxembourg et il y réussirait. Le parlement lui vaudrait, aux yeux des médecins, une auréole : proche du pouvoir, son hostilité serait redoutée, sa bienveillance recherchée. Enfin, de la rue de Yaugirard à la rue des Saints-Pères, la route nétait pas longue : l'Académie de médecine adorait les sénateurs. Cette considération décida les Tellier. Albert accueillit avec faveur les propositions que lui faisaient les notables, ceux qu'on allait sûrement déléguer pour former le collège électoral. D'ailleurs, Geneviève prévoyait ici un autre attrait pour son mari. Elle le devinait déjà las de s'efforcer à des thérapeutiques incertaines et où elle était inhabile à laider. Il commençait à affirmer quil serait plus facile d'éviter le mal que de le guérir, quil faudrait le combattre dans ses racines sociales et combler d'urgence dix lacunes de la loi. Déjà l'épilogue de son livre ressemblait à l'éloquent exposé des motifs d'un projet neuf et complet sur l'hygiène publique. A la Chambre haute il imposerait ses idées, car les réformes préconisées ne coûteraient guère au budget. Sans doute, là rncore aurait-il à batailler contre la force •h's inerties, mais Geneviève comptait que la lutte

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l'amuserait comme un jeu, le rendrait joyeux et communicatif ; et elle-même ne le desservirait pas, l'aig-uillerait assez bien parmi les manœuvres parlementaires.

Vers le siège vacant convergeaient une demidouzaine d'ambitions locales, mais elles se baissaient et se neutralisaient. Plutôt que de Iiausser son voisin, cliacun préférait voter pour Tellier qui était ricbe et célèbre. Le succès était probable dès le premier scrutin. Néanmoins, On conviait à la Malaguette les grands électeurs sénatoriaux, la fleur du conseil général.

— C'est bizarre, — observait le baron Heurtel, — on traite toujours ces gens-là de « sous-vétérinaires ». On les diminue à plaisir. Ce sont, bel et bien, des vétérinaires diplômés : M. Colonne, de Brie Comte-Robert, M. Prat, de Saint-Mérv, M. Nouilly, de Tournan...

Leur agrément n'était pas petit de rencontrer les princes de la science, de celle qui soigne les bumains.

Par série, des docteurs illustres, dont beaucoup appartenaient à l'Académie de médecine, étaient invités , l'automne , aux tirés d'Armainvilliers. comme ils l'étaient, l'biver, à l'Opéra. Les cbasses étaient copieuses. On nourrissait abondamment un gibier peu traqué. Tenant un carnet de ses invitations, comptant les a merci oui » et les « merci non », Geneviève remarquait que les médecins

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avaient les g-oûts plus musicaux, et les chirurgiens plus cvnéorétiques : ceux-ci ne manquaient pas un coup de fusil, ni Lalanne, ni Filsjean, ni Emile Joliy, ni surtout Caverlochère, qui n'eût pas quitté pour une belle opération, un débucher émouvanL II partait devant et il rentrait le dernier.

— A la bonne heure ! — disait M. Heurtel à sa filleule, — ce sont des chirurgiens-nés. Ils savent regarder le carnage. Loin qu'il les effraye ou les glace, le sang les échauffe. Des pamphlets les comparent à des bouchers : c'est un peu grossier. Mais ils ont, dans leurs cervelles savantes des âmes de veneurs et de louve tiers...

Et le vieillard ajoutait avec un sourire timide :

— Enfin, ils ne sont peut-être pas fâchés de nous faire voir que, le cas écliéant, ils ne pratiquent pas seulement l'arme blanche...

A table, la conversation partait de la dernière chasse, remontait à des parties antérieures, à des histoires sans fin, contées dans un argot de chasseur presque aussi hermétique que celui du carabin. Geneviève le subissait avec une courtoisie infatigable. Un petit vieux assis à sa gauche, la tirait par ki manche en une familière amitié. M. Nouillv exerçait lart vétérinaire à Tournan et présidait le conseil d'arrondissement. Dans les comités électoraux, on le jugeait assez septembriseur bien qu'il n'eût point l'air martial. Pourtant,

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chassait à sa manière. M. Xouilly n'avait pas de fusil. On lui avait donné jadis une jeune chouette : ses ululements attiraient dans son jardin les petits oiseaux qui se collaient aux hranches enduites de glu. La chouette était morte, mais M. Nouilly l'avait tant de fois entendue qu'il l'imitait à s'y méprendre. Il pipait...

La pipée fournissait une transition indiquée et plaisante pour que les deux voisins touchassent la question électorale. M™^ Tellier le rappelait : Albert ne posait sa candidature qu'assuré des suffrages que M. Nouilly représentait. Et M. Nouilly les assurait généreusement. Mais il n'était pas sans regretter, et ses coreligionnaires politiques s'affligeraient, que le docteur, bon démocrate, ne consentît pas à accepter Tépithète de « radical » : elle n'engageait guère le candidat et contentait l'électeur. M""® Tellier répondait que M. Nouilly et ses amis étaient d'intelligence trop libérale pour prendre garde à une épithète. Elle expliquait qu'il y avait chez son mari un peu de superstition à ne pas diminuer, à ne pas restreindre par un second adjectif ce grand mot de « républicain )>. C'était si beau : « républicain » ! Quel besoin d'un commentaire ?

— Bien oui, — fit le petit vieux; — malheureusement, républicain tout court, il n'y a plus que les réactionnaires qui s'appellent comme

— Nous ne devons pas le leur permettre, — ré-

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pliqua Geneviève. — Ici, d'ailleurs, l'équivoque sera impossible : M. de la Bourre a la sincérité de se porter comme candidat royaliste. Les monarchistes se compteront sur son nom.

— C'est tout compté : — dit Xouilly — il aura de quinze à dix-huit voix.

— Mais, du moins, il aura la bravoure de son opinion et il ne trompera personne.

Geneviève ne disait pas que M. de la Bourre tromperait Tellier moins que personne. M. de la Bourre avait été l'un des sous-préfets du 16 Mai. Éliminé de l'administration, il vivait maintenant dans une maison de retraite. Il y achevait des jours pauvres, n'ayant d'autre revenant-bon que d'être désig"né, de loin en loin, par le ministère de l'Intérieur à des amis qui souhaitaient un adversaire violent et loyal, ultra montain et puéril, et qui ne mettait pas le nez dans la circonscription. L'Intérieur ou son candidat payaient les circulaires et les bulletins de l'ancien sous-préfet et lui accordaient un cachet qu'on fixait généralement à trois cents francs.

Après le dessert, Geneviève agitait Tantithèse devant M. Colonne, de Brie-Comte-Robert :

— M. de la Bourre, candidat de tous les monarchistes ; le docteur Tcdlier, candidat de tous les républicains... Est-ce (jue la lutte ne serait pas franche ?

L'homme de Brie-Comte-Robrrt hochait un crâne sympathique. Pour franche, la lutte serait francJie.

L'ASSOCIEE 173

A Brie, on était coutont de voler pour un médecin parce que la politique d\u\ médecin embête toujours le curé. Mais le déléizué probable de Saint- Mérv, M. Prat, qu'on soupçonnait de piété, s'approchait avec sa lasse de café. Geneviève bifurqua vers des généralités éclectiques :

— Je ne comprends pas, mais vous avez du remarquer connue moi, iju'en politique on cherche toujours ce'qui sépare au litu de s'attacher à ce qui unit. II n'y a de fécond t|ue l'union... Mais j'ouMif de vous olîrir des litiueurs.

Les caves de la Malaguette i^ardaient ([uelquts bouteilles de hne champaane si vénérables qu'on n'en savait point Taire. Ce n'était plus un alcool, c'était un parfum, c'était une caresse. M. Colonne et M. Prat l'apprécièrent l'U commun, et les nuances s'évanouirent ([ui distiniiuaicnt leurs opinions. Même, ils reçurent sans protester l'avis du professeur Lalanne :

— Pour une g-rande démocratie, il n'y a rien de tel qu'un sabre.

M"'" Tellier se réfugia auprès des vétérinaires qui s'engageaient gaiement à faire, contre les émules du professeur Lalanne. l'union de tous les républicains.

Une heure après, les gens partis, Albert mettait Geneviève au courant d'une anecdote relative à Caverlochère. L'éminent accoucheur, depuis que sa femme était paralysée, avait pris des habitudes

assez coûteuses. Il rajeunissait. Or, à son âge rien n'était cher comme de rajeunir. Bref, il se mettait dans des embarras de jouvenceau. Il avait confié à son liote ces ennuis matériels. Albert ayant insisté pour lui rendre service, l'autre avait accepté un prêt un peu gros. C'était plaisir que d'obliger Gaverlochère.

A Madame Albert Te Hier

La neige tombe, ma belle Geneviève. Jai pris mes quartiers dhiver, c'est-à-dire la cliambre. Xe t'inquiète point de ma santé : elle est passable. Llionnète Broutet, qui fait quatre lieues pour venir ici et pour s'en retourner, l'bonnète Broutet la surveille et s'en déclare content. Il n'est pas nécessaire de lui confesser que je n'avale pas ses potions. Je suis plus courtois que le vieux curé de Gretz qui disait au docteur Maire :

— Depuis que je jette toutes vos drogues dans ma table de nuit . mes analyses sont magnifiques î

Je ris, parce que je vais assez bien. Mais j'irais plus mal que je ne m'en vanterais pas, crainte d'être un beau cas à médicamenter. Ces messieurs sont devenus d'une adresse qui ne va pas sans terrifier. Autrefois on m'aurait douillettenit-nt mis au lit avec du bouillon de poulet et des tisanes et

176 lassociél:

Ton aurait veillé à ce que le thermomètre marquât 18 ou 20 degrés. Il faisait bon, alors, s'avouer malade : on était gâté. Mais ton mari et ses confrères sont des hommes rudes. Ils ont failli faire un mauvais parti à la fille de Cadart, le jardinier. Broutet, lui ayant reconnu une toux suspecte, l'avait admise au Parc Marguerite. La cure au grand air, jour et nuit, lui a valu immédiatement une bronchite. Mais les poumons de Mélie étaient excellents. On nous l'a renvoyée. Elle va mieux. Hier, je lui ai demandé ses impressions. Mélie n'est pas dame arriérée : forte dune instruction primaire, elle croit à son siècle et au progrès. En dépit de la bronchite, le sanatorium a toute sa confiance. Elle m'a dit :

— Ah ! monsieur, c'est superbe là-bas. Seulement, faut être vigoureux î

J'ai peur, ma chère petite, de ne l'être pas assez pour profiter, comme je le devrais, des thérapeutiques hardies. J'ai même peur que mon mal soit de n'être plus « vigoureux )>. Dans le temps, le vénérable médecin de la famille, celui des tisanes et du bouillon de poulet, le digne ami qui arrivait toujours en cravate blanche, tapotait les joues des enfants et vous prescrivait une brave ponnuade, celui-là eût réuni les parents dans Tantichambre pour leur dire : « Qu'est-ce que vous voulez ? c'est l'âge. Il paraît même plus vieux qu'il n'est. On dirait que la lame a usé le fourreau. » Des simples parlaient ainsi, mais des maîtres repu-

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obéraient à ces familiarités. Serait-ce la peine, ma ciière enfant , d'avoir ouvert tant de crânes et creusé tant de ventres pour parler comme tout le monde ?

J'aime toujours les mots de caractère, qui ne sentent pas l'auteur et la fabrique, ceux qui sont professionnels, fonciers, typiques, ceux qui éclatent sans préméditation. J'en ai découvert un qui fait mes délices. Je dois ma trouvaille à une indiscrétion. Cet automne, les chasseurs de vos amis qui m'ont accordé llionneur de leur visite à la 31ala§'uette n'étaient pas des oisifs. Ils arrivaient les poches pleines de brochures et de revues. Ils les parcouraient, probablement, le soir, avant le sommeil : on s'endort comme on peut. Mais ils ne les remportaient pas toujours à Paris. Des paquets traînaient sur toutes les tables. C'était imprudent : il ne faut jamais rien laisser d'augural entre les mains des profanes. Benjamin a proprement déposé les magazines dans la bibliothèque. J'en ai feuilleté quelques-unes, un matin que mes yeux n'étaient pas trop rebelles. J'ai mis la main sur une étude du docteur Brives, qui traite des « déofénérescences nmsculaires » ? J'ai compris qu'il s'agissait des forces qui vous abandonnent, et donc que c'était mon affaire. J'ai cherché la cause d'une telle ruine, lente et sure. On s'égare d'abord dans la lecture des historiques et des hypothèses ; mais, au bout du papier, on arrive à la conclusion, on tombe sur

1"8 LASSOCIÉE

le mot ingénument profond. Écoute : « En cette matière^ le diagnostic iiest guère possible que sur une table de dissection )>. Qu'est-ce que tu dis de çà? La reconnaissance du mal, en vue de la guérison et du soulagement, reportée à Theure posthume des découpages anatomiques, n'est-ce pas adorable ? Ce docteur, du moins, ne nous leurre pas. ce Pourquoi ma fille est-elle muette ? — On vous en avisera après l'autopsie. D'ici là, nous pourrions nous tromper. » Peut-on mieux fixer en une seule ligne tout ce qu'il y a d'impertinent dans la fausse modestie des sciences ?

Cette modestie n'est point maladroite. Le médecin des autres âges, qui affectait de tout savoir, n'inspirait qu'une estime médiocre ; malgré son bonnet pointu, on se gaussait de lui. Le médecin moderne ne fait pas de parade : il s'habille comme nous ; il est descendu parmi les hommes : c'est à ce signe qu'on reconnaît le sauveur et son humilité même prévient de sa toute-puissance. Il a beau crier qu'il n'y verra goutte avant la table de dissection , le malade lui donne sa confiance , de force.

Cela est flatteur pour la médecine. Mais elle n'a pas, la médecine, l'entier mérite de son succès. Une part lui en vient du dehors : l'irréligion la lui apporte. Ne comptant plus sur les agréments d'une vie future, on s'est déshabitué de regarder la vie présente comme un bien fragile, provisoire et négligeable, on en a fait un objet de prix : alors on en

exalte le raccommodeur, et on a confiance en son art — car il nous faut tout de même avoir foi en quelque chose. Ce crédit n'est pas spécial à notre Occident érudit et matérialiste. J*ai remarqué le même en Orient, oii pareillement la piété diminue. Quand tu étais toute fillette, ma Geneviève, j'ai passé quelques années dans le Levant. J'ai connu les rebouteurs turcs qu'on appelle là-bas des chodjas. Le chodja fait avaler une essence à son malade, il le couvre d'amulettes, et pour, finir, il souffle sur lui. Cette dernière opération est de beaucoup la plus considérable. Le chodja qui a un bon soufile est un maître que les petits chodjas appellent en consultation. On se l'arrache. Il n'a plus le temps de souffler. . .

Ces souvenirs et ces verbiages mal déférents ne vont point, n'est-ce pas, choquer la femme du plus fin et du meilleur des médecins ? Je t'écris bonnement ce à quoi je pense. Tu es, par amour, respectueuse de la science, mais tu me permets, à l'occasion, de te contrecarrer doucement? C'est de mon âge, où la tendresse appréhende d'être ridicule si elle ne se fait pas un peu taquine.

Je me voudrais à Paris, à côté de toi, de 3Iichel et du sénateur. Mais Broutet me déconseille la fatigue : tu vois, j'obéis à Broutet, j'ai la foi. Puis je ne t'ai pas raconté que, à mon dernier voyage, mon fiacre fut renversé par le train express qui, sous l'humble pseudonyme de tramway, va de la

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porte dlvi-y aux Halles. Je n'ai rien eu de blessé que mon amour-propre. Les rues de Paris sont des voies ferrées et le tamponnement est entré dans vos mœurs. Il effraie les miennes qui sont bénignes. Mais la science, qui allume ses moteurs, ne va pas s'arrêter pour un vieux tardigraphe. C'est à lui, comme on dit, de se ranger des voitures. J'y veille. Seulement, (}uand les mécaniciens ont transformé la capitale en un si beau stand, je suis confondu que des philosophes un peu observateurs écrivent éloquemment sur la banqueroute de la science. Eh 1 non : elle fait fortune, puisqu'elle éclabousse. J'ai même trouvé, l'autre soir, que sa réussite était écrasante.

Je reprends cette lettre, ma Geneviève, où je l'avais laissée hier. C'est dans le soleil que je la continue. On étouffe. Mes trois fenêtres sont ouvertes. Quel drôle d'hiver ! Aux environs de juin, il faudra rallumer le feu. Le vieux curé de Gretz n'osait pas dire que les saisons, depuis la République, avaient bouleversé leur cours, mais, dans le fond, il le croyait. Il n'est pas certain qu'il se trompât, bien que les troubles et comme les erreurs du temps soient légèrement antérieurs au 4 Septembre... Mais qu'y aurait-il de singulier à ce que l'équilibre de latinosphère fut peu à peu modifié par les éventrements des mines, la cuisson universelle des houilles, le mélange avec Tair de tant de vapeurs ? Des intelligences curieuses de

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symboles ne manqueraient pas d'observer que des tremblements de terre secouent le Japon dans le moment même où cet empire veut sassimiler la la civilisation et la science d'Europe. Qu'ils prennent ^arde, les Jaunes : c'est peut-être un avertissement de leurs petits dieux baroques : ils préviennent que la métallurgie n"est pas sans surprise ni la chimie sans facétie.

La chimie a l'air d'une personne fantasque et charmonte. Il fait bon vivre avec elle, aussi longtemps du moins qu'elle le permet. Même ses tyrannies sont tout à fait joyeuses. Elle est gaie. Elle a quelquefois son gros rire, qui est l'explosion. Elle a bien plus souvent son sourire, une qualité d'humour particulier, discret et infaillible, qui me rappelle les façons des conteurs californiens. Une plaisanterie trop « à tiroirs », mais si joliment conduite, fut son projet de nous faire mourir de soif. Elle a commencé par nous interdire le ^vin parce qu'il est à base d'alcool et que l'alcool est un poison. Que nous ayons obtempéré à cette défense,- et oublié que, depuis une cinquantaine de siècles, riiumanité s'accommode du vin, c'est déjà joliment curieux. Mais la chimie, suivant son idée bouffe, est allée plus loin : elle a jeté le soupçon sur le lait, tant qu'il n'est pas bouilli et stérilisé, c'est-àdire devenu un fluide imbuvable et sans suc. L'eau restait, qui fut à son tour prohibée, parce qu'elle véhicule les pires microbes et qu'on falsifie même les sources minérales. Inéluctablement, la chimie

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nous amène au régime des lapins de choux qui, chacun le sait, et tu te le rappelles, Geneviève, ne hoivent jamais quand on ne leur donne pas à hoire...

As-tu goûté cette autre pochade de la science ? Elle avait fait la bonne fille, qui n'est pas chère avec les pauvres. Ceux-ci jadis chauffaient leur fricot dans la poterie brune. La science industrielle leur a imaginé, dans les prix doux, un fer émaillé « qui va au feu, au four et partout ». Seulement son émail était un verre pilé. Les minuscules morceaux de carreau se logeaient dans l'intestin... La science a taillé ses bistouris dans le sabre de Joseph Prud'homme : elle excelle à guérir nos maladies et au besoin à les inventer.

Et je te parlais hier des trains-éclairs qui sillonnent la ville, des véhicules automobiles : ils commencent à produire des troubles assez bizarres même chez leurs conducteurs. J'ai déjà ouï parler du « rein flottant ». Voilà une aimable maladie, et qui porte un nom savoureux. Est-ce qu'on ne dirait pas un entremets?

Pardon, ma chère petite : je t'envoie tout ce que je mettrais dans mon journal si ma vie valait la peine d'être notée. Pardon pour ces bavardages d'un vieillard grognon, et qui continue de s'éclairer à l'huile. Il fait semblant de ne pas comprendre que la science réalise le rêve féerique de Garo, qu'elle fait pousser des citrouilles sur les branches des

chênes : il goguenarde sottement quand, de temps à autre, un potiron Jui choit sur le nez. Mais pendant qu'on médit des choses, on ne dit point de mal des gens. — Au revoir, mes enfants: je vous aime de tout mon cœur patraque.

Heurtel.

YI

LesBroutet étaient venus passer quelques heures chez h's TeUier. Mais les Broutet étaient coutuniiers des petites malchances, les choses se plaisaient à les humilier, et, comme pour ne point fêter leur congé, le soleil se cachait sous des hrouillards opaques. La lumière de janvier était si jaune et les nuages si bas qu'il fallut, dès après le déjeuner, éclairer le cabinet d'Albert. On^ y laissa les hommes au travail. Geneviève et son amie se retirèrent dans le boudoir. Mais elles négligèrent d'allumer les lampes, et la nuit qu'on ne chassait pas jeta sa cendre sur leurs âmes.

Marie Broutet refusa le fauteuil proposé par ^jme Xellier. Une chaise était son siège familier. Geneviève s'excusa de s'allonger sur les coussins dune méridienne basse. Elle ne vit pas si Marie n'avait rien à lui dire : elle ne la questionna point. On oubliait toujours d'interroger les Broutet. On se contentait de se raconter à eux. Il est vrai qu'il V avait quinze ans quils semblaient à eux-mêmes accorder si peu «l'importance que ce n'était plus

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la peine d'en parler. On négligeait donc cette peine : il n'y a rien à quoi l'on consente plus aisément qu'à l'effacement du prochain.

— Ah ! . . . ma pauvre Marie . . .

Elle avait poussé un soupir si exténué que Marie Broutet oublia les tracas dont elle la voulait entretre tenir et qu'elle se tourna tout anxieuse vers son amie :

— Tu n'es pas souffrante ?

— Pourquoi, souffrante ? Pas le moins du monde... Je me plains du plaisir que je ressens à m'étendre avec une vilaine mollesse. C'est honteux de faire ainsi la sieste. Mais j'en ai maintenant le besoin physique. Est-ce drôle ?

^jme gj-outet fut prise d'un rire aft'ectueux.

— C'est très grave. Avant toi, le Malade imaginaire éprouvait déjà des somnolences à la suite de ses principaux repas.

Mais Geneviève ne s'égayait point :

— Je te jure que je ne suis pas une fatiguée imaginaire. Te voilà rose et campagnarde : tu ne te rappelles plus comme Paris vous lasse. Je ne veux pas dire qu'il vous ennuie — c'est une autre question — mais qu'il vous surmène. Il me faudrait, à moi aussi, les longues vacances, l'air vif d'un Parc Marguerite...

Marie haussa lentement les épaules. Elle parlerait du Parc tout à l'heure. Sa gentillesse voulait rassurer l'amie avec une vérité aimable.

— Toi, fatiguée •? Mais tu n'as jamais été si

jolie î Paul n'a pu s'empêcher de m'en faire la remarque.

— Les hommes n'aiment pas la grâce chétive. Ils disent qu'on emhellit, lorsqu'on engraisse... Est-ce à cet « embellissement » que je dois d'être si encline au repos ? A vrai dire, je ne sens plus aucune espèce de ressort. Je me trouve aussi molle que je me suis connue active. C'est, en somme, que je vieillis : on est la femme d'un sénateur; on sera, dans quelques années, la maman d'un polvteclmicien.-. .

— Tu veux des compliments... — interrompit Marie.

— Quand ils seraient judicieux, — riposta Geneviève, — ils ne prouveraient qu'une chose : c'est que la vie peut nous vieillir avant de nous flétrir. Pour ce que j'en fais, j'aimerais autant l'inversf.

Cette plainte déconcertait l'amie, pour qui M""- Tellier représentait la volonté adroite, la persévérance dans l'énergie...

— Oui, — accordait Geneviève, — j'ai été cela peut-èlre, je l'ai été de mon mieux...

Elle ajouta, dans un sourire qui regardait tout le passé :

— Je n'ai même pas mal travaillé... Mais je me demande, vois-tu, si la paresse n'a pas son heure, tôt ou tard. Tu te souviens quel était, il y a dix ans, mon zèle de jeune femme. Nous ne nous sommes jamais rien caché l'une à l'autre, et tu sais

que j'ai essayé d'être, comme on dit, un assez bon professeur d'énergie. Il me semble qu'aujourd'hui on m'en donnerait des leçons. Tiens : Albert prépare son projet de loi sur l'hygiène publique. Je l'y pourrais aider par mille petites recherches. Et je ne dis pas que je ne le seconde point ; mais je le fais par devoir, sans ardeur, sans joie. Les hommes ont une faculté de travail presque illimitée. Nous, nous y mettons du sentiment et des nerfs: nous usons nos fibres. Si elles ne s'ankylosent pas, elles se raidissent.

Marie Broutet protestait moins fort. Geneviève exprimait sans doute une peine qu'elle n'était point sans connaître. La nuit s'épaississait autour des deux femmes. Elles ne rompaient pas des silences pleins de pensées. — Plus tard, M""- Tellier reprit :

— Voilà : il faudrait demeurer à l'âge en fleur. On organise sa vie comme si on devait toujours avoir vingt-cinq ans. On a pris sincèrement l'attitude qu'on croyait favorable à son bonheur. On s'y est fixé. Mais tant d'années viennent neiger sur votre beau vouloir î A la fm, ne paraîtra-t-il pas glacé et piteux ? Jadis une femme a fait, sans convoitise, des gestes d'ambition : c'était encore des gestes d'amour, puisqu'elle visait à la gloire, à la la félicité caressante de l'homme aimé. Son élan avait de la grâce, elle était jeune... Elle ne l'est plus, ou elle l'est moins. Parce qu'elle aspire, en certaines heures, à l'immobilité, faut-il la taxer de

fainéantise '? Ou n'est-ce pas plutôt qu'une pudeur Tarrète, consciente que ses mouvements s'alourdissent et qu'elle grimacerait demain ? N'est-ce pas qu'elle pressent une sorte de contradiction, un hiatus, entre la maturité prochaine et les souhaits de sa jeunesse qui était hardie et charmante '? Le même effort qui est sagesse chez les jeunes, et prévoyance, deviendra puéril s'il est poursuivi indéfiniment. Une vieillesse ambitieuse serait une absurdité : quand la comédie touche à sa fin, se dérange-t-on pour gagner quelques rangs? On n'est lâche, on n'est lasse, on ne voudrait le repos pour soi et pour les siens qu'à cause qu'on n'a plus l'âge de la vivacité. La dame-enfant enverrait son chevalier à toutes es croisades. Elle a l'avenir, elle croit que c'est Téternité...

Dans le cabinet de travail, Tellier écoutait Paul Broutet et son rapport mensuel qui lui donnait peu de satisfactions: deux décès, au sanatorium, étaient dus à la typhlite. Broutet exposait qu'il luttait contre les menaces de cette maladie, provoquée par la suralimentation : il rencontrait des natures réfractaires au gavage. Il avait encore une douzaine d'angines en traitement : la cure d'air froid ne convenait pas non plus à tout le monde.

— Pourtant le grand air et la forte nourriture réussissent admirabhment en Allemagne.

— Le caporalisme aussi ! — dit Broutet.

— Et l'effectif total?

— Il a diminué. Nous n'avons eu que trois entrées nouvelles...

— Trois ! C'était dérisoire. Quand une foule devrait se presser aux portes du Parc 1 31ais les confrères ne s'étaient jamais dévoués à populariser l'œuvre : beaucoup de malades hésitaient avant de partir vers ce qu'elles considéraient comme un hospice de bourgade. Tellier enrageait de leur sottise têtue.

— Qu'y faire '? — répondait Broutet. — Si elles aiment mieux mourir en gaieté au quartier Bréda ?. . . Au reste, regarde la colonne des sorties. Il y en a quatre qui nous ont quitté avant la convalescence, pour la simple raison qu'elles trouvaient le temps trop long. J'ai dû m' incliner : je ne suis pas armé pour combattre la nostalgie de la place Blanche. Je les regrette : ce n'étaient pas les plus mauvaises tètes du troupeau.

Sur le rapport, Tellier lut la colonne des sorties : cUces^ 2; guérlson, 1: départs, 4; expulsions ^ 6.

— Diable ! six !...

Broutet expliqua. Faute de temps, Albert, depuis qu'il suppléait Bachelin, trop surmené, au Collège de France, connaissait peu la vie intime du sanatorium. Il y venait une ou deux fois par mois <'omme un colonel qui passe sa revue. Pour l'inspection on astiquait les choses, et les visages se faisaient souriants. Il s'occupait de deux ou trois cas intéressants, et il s'en retournait à Paris, au

Collège, au Sénat. Là-bas, la pot-bouille quotiilienne recommençait. Elle n'était pas belle. Non, Albert ne pouvait pas se figurer le degré de méchanceté, de bêtise et de lâcheté auquel peuvent tomber une soixantaine de femmes qui vivent douze heures par jour ensemble pendant des mois ! La plus simple démarche, le moindre mot, était recueilli, commenté, dénaturé. Des histoires fantastiques se bâtissaient chaque après-midi. Broutet osait à peine faire allusion à certains désordres qu' il ne savait comment conjurer. Le comble fut que ces coquines diffamaient leurs camarades honnêtes et les persannes qui les soignaient:

— Marie en est malade !... Quand il s'agit de se faire du mauvais sang, elle n'est pas douillette, elle ne geint pas. Mais je l'ai surprise, pleurant sans bruit sur ses petits cahiers verts où elle note, tous les soirs, les impressions de sa journée. Pendant que nous causons, elle doit raconter à ta femme quelle peine lui ont faite une demi-douzaine de petites misérables, qui se croyaient chez elles au Parc Marguerite, et à qui j'ai dû prouver le contraire en les mettant à la porte.

— Tu as furt bien fait, — accordait Tellier ; — mais tout cela est fâcheux, et même très triste. Heureusement, encore, que ces jeunesses n'ont pas eu l'idée de clabauder dans les sales journaux!... Lalanne a bien raison de dire que les pauvres sont décourageants. Ce que vous essayez de faire pour eux se retourne infailliblement contre

VOUS. On ne le croirait pas î Vous ne pouvez seulement point soigner gratis et sauver de la consomption cent filles de Paris ! Elles n'y consentent pas 1 Elles rechignent à venir, ou bien elles se conduisent de telle sorte qu'il les faut jeter dehors. Il y a de quoi énerver les plus belles volontés...

Paul Broutet lui-même était dégoûté. Auprès d'Albert, il s'en excusait. On lui avait proposé le secrétariat de la Faculté, bientôt vacant, et il préférait cet emploi de confiance, de repos aussi, presque de retraite. Tellier ne l'en désapprouvait pas. Cette circonstance hâtait son adhésion à un projet de M. Benoit-Barbet. Le richissime philanthrope montrait, depuis son mariage, des préoccupations de parcimonie. Tout le monde savait de quel grand cœur il avait donné le million que coûtait le Parc Marguerite. Mais il lui était lourd de subvenir à Tentretien d'un établissement dont personne ne parlait plus. Il avait donc conçu l'idée pas bète de l'offrir à la Ville de Paris pour qu'elle y plaçât des pupilles malades de son Assistance. Il donnait le terrain, l'immeuble, l'installation. Par la suite, le budget municipal subviendrait aux dépenses courantes. L'édilrté, pressentie, agréait le projet. Tellier, directeur statutaire, hésitait à y souscrire. Mais les confidences qu'il venait de recevoir emportaient son consentement. M. Benoit- Barbet allait pouvoir « arrêter les frais », cependant que l'opinion acclamerait encore son cadeau à la Ville, qui ressemblerait à une « deuxième »

libéralité d'un million. Et Tellier s'amusait à remarquer qu'au delà d'une certaine fortune, la bienfaisance elle-même aboutit à des combinaisons avantageuses.

Il éprouva un soulag-ement de déposer bientôt ces responsabilités trop précises et de se consacrer entier à sa suppléance du Collège de France, à ses belles études sur Hiygiène publique, à la loi généreuse qui leur conférerait une vertu active, — la loi Tellier, comme l'appelait déjà Geneviève...

Geneviève reparaissait avec Marie dans le cabinet de travail. Au sortir de méditations dans la nuit, l'éclat des lampes les frappa presque joyeusement. Elles firent ensemble le sieste effarouché par lequel des femmes trop en lumière assurent leurs cheveux légers et leurs peignes, vérifient leurs teints aux miroirs. Albert proposait la récréation d'un diner au cabaret. Mais Paul Broutet insistait encore sur quelques détails techniques : la tuberculine de Koch était décidément condamnée; n'y fallait-il pas renoncer?

— Renonçons î — dit Tellier.

Autre chose : l'aristol ne produisait sur les pensionnaires aucun effet favorable.

— Renonçons ! — dit encore Tellier.

3Iais il lui déplaisait de constater devant Marie ^t Geneviève ces résultats un peu négatifs et sans gloire. Avec un optimisme déjà parlementaire, il résuma la situation. Au Parc Marguerite, Broutet

et lui avaient créé un type d'hospitalisation et un type de traitement. Ils avaient posé la première pierre. Qu'après eux d'autres fassent mieux, que d'autres les dépassent : il les applaudirait très haut. Avec un grand problème, Broutet et lui s'étaient colletés. Il fallait en discuter toutes les solutions possibles. Le temps n'était pas perdu lors même qu'on se trompait : on épargnait à ceux qui venaient après soi de glisser au même ébouhs...

— Nous nous dévouons à épuiser des erreurs !

Il s'arrêta sur cette formule bonne à obtenir de sa propre estime un ordre du jour de confiance.

Derrière eux ils fermèrent des portes et tirèrent des verrous. Après la chaleur d'une réunion nombreuse, ils respiraient une solitude fraîche. Albert en exprima son agrément :

— On est tout de même mieux chez soi...

Il n'eût rien pu dire qui parût à Geneviève plus aimable. Toujours elle redoutait qu'il ne s'ennuyât au logis et qu'elle ne suffit pas à lui plaire. Or, il se préférait près d'elle : l'aveu élait d'autant plus doux qu'ils venaient de quitter une soirée brillante, et donnée pour fêter sa dignité neuve, car il y avait eu une attention tendre chez M™^ Bachelin à convier tous ses amis, ce mardi même où elle présumait sans erreur l'élection d'Albert à l'Académie de médecine.

A minuit, c'était presque la première minute où ^jme Xellier se trouvait spule avec son mari depuis quatre heures du soir, depuis le beau scrutin apporté par l'officieux Deshayes, ([ui ne négligeait jamais d'associer son image à la mémoire des bonnes nouvelles. Tout à l'heure, durant la soirée

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des Baclielin, elle n'avait pensé qu'à cet instant du retour. Elle n'avait pas pris plus de plaisir à subir les congratulations de cent indifférents que ceux-ci à les débiter. Elle n^ s'était émue qu'aux baisers cordiaux de M""^ Pellerat et de Marie Broutet. Et elle avait mal gardé son sérieux devant cette pauvre vieille Lesne, laquelle pleurnichait régulièrement à l'annonce d'un succès, sous le prétexte que ça lui rappelait son mari, — à qui d'ailleurs, si les souvenirs de tout le monde étaient exacts, l'Académie de médecine n'avait jamais eu l'intention d'ouvrir ses portes. — Pas davantage Geneviève n'avait-elle été sensible aux propos admiratifs sur sa toilette et sur sa beauté. « Vous... faites attention... vous devenez trop jolie... », lui avait dit René Caudry, toujours gamin, quoique ministre, et qui supportait son veuvage récent avec une aimable vaillance. Elle n'ignorait pas qu'elle plaisait à Caudry ; elle en riait, sans plus. Mais il lui fut suave de se pelotonner sur les genoux d'Albert, soyeuse, décolletée et blanche.

Ils n'étaient pas pressés de sommeil, après cette journée commencée dans la perplexité et qui avait si bien fmi. Geneviève souhaitait seulement changer ses satins un peu lourds contre un peignoir moins cérémonieux. Pendant qu'elle s'éclipsait, Tellier dépouilla le courrier accumulé en son absence, tant de télégrammes dont les termes monotomes et ramassés auraient exprimé l'effusion si leur platitude emphatique n'avait trahi la bassesse

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des âmes. Il fit encore sauter la bande de la Libre Médecine, une gazette qu'on craignait parce que ses jeunes rédacteurs étaient forts et sévères et que Charles Tliirion les inspirait... A propos, pourquoi Thirion, que depuis longtemps il n'avait pas eu le loisir de voir, n'était-il pas venu lui serrer la main chez Bachelin oiiil savait le rencontrer '? Il le comprit en jetant les yeux sur la chronique de la Libre Médecine. On y malmenait sa candidature à l'Acaxlémie, avec des arguments acerbes : ïellier songea : « Quand la Aertu est notre camarade, elle exagère pour nous son impartialité î » Mais le rictus ironique était contraint. La gloire coûtait déjà l'amitié.

Geneviève rentra. Il ne remarqua plus comme elle était charmante. Pour ne point parler de l'article ni de Thirion, il cacha sa contrariété sous des exubérances. Mais elle ne l'avait pas admiré tout son saoul :

— Je ne crois pas encore que tu es académicien !...

— Et moi, je crois que je l'ai toujours été... Mais est-ce que tu n'es pas surprise que chacun m'ait félicité et que personne n'ait songé à complimenter le goût intelligent de mes nouveaux confrères?

— Cet académicien est fat! — dit Geneviève.

Il protestait gaiement : personne ne réduisait mieux les honneurs à leur prix, ni, dans le fond,

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ne leur accordait moins de valeur. C'étaient les premiers qui faisaient le meilleur plaisir. Le Sénat, r Académie ne le transportaient pas dune joie comparable à celle qu'il avait ressentie lors de son bachot, quand un doyen chauve et barbichu, avec un accent d'Alsace qui lui avait paru mélodieux, proclamait : <c M. Tellier est admis : des bonnes notes tout du long-... » Oui, il était alors convaincu que ce vieillard l'ornait d'une auréole pour la vie entière. Deux jours après, il pensait à autre chose, et bientôt à un autre laurier, c'est-à-dire à un autre examen :

— Car tous les points de repère de la notoriété ne sont que des bachots supérieurs et étages. Ils vous amusent quarante-huit heures, après lesquelles vous n'en gardez que le parchemin ou la médaille. Et l'on n'en reparle que beaucoup plus tard... par exemple, à l'heure de votre nécrologie...

11 y avait dans la soudaineté de ce détachement philosophique une amertume que M""- Tellier ne s'expliquait point, qui lui semblait étrange, sinon prétentieuse, au soir de l'élection.

— Alors, je ne saisis plus pourquoi tu as posé une candidature dont le succès t'était à peu près indifférent !

— Pour toutes sortes de raisons dont la moindre n'est pas qu'il y a plus de vanité à repousser hautainement les faveurs qu'à accepter celles qui sont à notre portée. Seuls les poseurs refusent la croix. Remarque aussi que j'aurais mauvaise grâce à par-

1er avec légèreté de cette gloire, si on m'avait « recalé » cet après-midi. Ce serait du dépit. J'ai rencontré jadis, au quartier Latin, un maître répétiteur qui ne tarissait pas en brocards contre les académies, mais qui discréditait ses diatribes en portant, large et immodeste, le ruban violet des officiers d'académie. Une faut pas médire des honneurs dont on accepte les miettes. Pourquoi d'ailleurs en faire fi? Ils ont du bon, à l'occasion. Ils nous servent quand nous approchons du terme de notre carrière. Jusqu'à ma mort mes confrères à venir auront besoin que je vote en leur faveur : ils s'appliqueront donc à ne point me fâcher. C'est un moyen sur pour se ménager la bienveillance des hommes. On me montrera des visages riants, qui sont ceux que je préfère. Et j'aurai beau vaciller dans un gâtisme évident, tant que ma main pourra tenir un bulletin de vote, les jeunes gens ne se ficheront pas de moi devant moi. Tout cela n'est pas à dédaigner et je l'apprécie comme il faut...

Mais il affectait d'apprécier davantage un cigare noir, humide et frais. Geneviève restait confondue de ses acrimonies, et presque anxieuse, sachant du reste que son ton trop badin dissimulait d'habitude quelque rancœur. Elle ne lui cacha pas qu'elle le jugeait ingrat envers sa fortune, et elle ajouta, pour le piquer, qu'il ne méritait pas sa belle chance.

— La chance, — répondit Tellier, — je ne sais pas très bien ce que c'est. Je comprends mieux le

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mérite, qui me semble du travail original, utile, méthodique, quelque chose comme la forme laborieuse de la vertu. Il n'est pas tellement répandu qu'il ne frappe point le regard. On le distingue : voilà l'origine des distinctions. Sans doute, quel-, ques individus malveillants peuvent, par exemple, me dérober un satisfecit qui m'est dû pour en faire cadeau au voisin. 3Iais ce voisin lui-même a « ses méchants », qui me haussent à seule fin de rabaisser. Au demeurant, les vilaines intrigues se balancent. Tout marche comme si elles n'existaient pas. Notre condescendance nous fait écouter des ratés qui n'ont que le mot «. passe-droit » à la bouche. Tolérons qu'ils assaisonnent d'aigreur leur brouet fade. Mais n'ayons pas la naïveté de les croire. Regardons-les mieux : ce sont des sots... ou ce sont des paresseux... ou ce sont les travailleurs d'une besogne extravagante qu'il n'y a pas lieu de glorifier... Tous les autres mérites reçoivent leur récompense... On parle d'injustice ! 3Iais c'est prodigieux, ce qu'il y a d'équité dans le monde. On reconnaît le plus petit effort. On lui attribue un bénéfice proportionné à sa grandeur. Quelquefois, ce bénéfice n'est pas encaissé séance tenante. Mais la justice vous ouvre un compte, elle vous crédite même des intérêts de votre patience. On appelle communément « veine » l'heure où il lui plaît de vous payer.

— Mais enfin on peut hâter cette heure...

Il répliquait n'en être pas certain. Et il reprenait

sa métaphore : la justice, selon lui. vous faisait, pour peu qu'on l'en pressât, des avances à un taux usuraire, et vous deveniez finalement débiteur. Tel était l'inconvénient des réussites chauffées comme en forceries. Dans le fait, le dommao^e consistait en un déchaînement de jalousies excessif et périlleux.

Albert déplaçait des papiers, en quête de ses allumettes : faute de les trouver, il en alla cherclier dans une autre chambre. Mais c'est une découverte malaisée : son absence dura trois prrandes minutes. Les veux de M™^ Tellier tombèrent sur l'article de la Libre Médecine, sur une description du parc Marguerite, « qui ressemblait à Fresnes pour le confortable et à Saint-Lazare pour le personnel ». Alors elle démêla ce qu'il y avait d'inopiné, de nerveux, et presque d'incohérent dans les propos de son mari, par quel besoin de s'élever en face de ses détracteurs il s'était affiché d'abord si dédaigneux de sa fortune et supérieur à elle, puis si confiant dans une justice dont il était le lauréat critiqué. Geneviève, qui avait trop d'orgueil pour se contrisler à cause d'un factum, savait l'épiderme d'Albert sensible au plus léger trait. Elle attendait qu'il revînt pour le panser de toute son admiration. Mais, au retour, l'humeur de Tellier semblait évaporée :

— Vois donc comme c'est vrai, ce que je disais de l'exacte comptabilité (juc la vie tient pour nous ! J'ai travaillé une quinzaine d'années en silence.

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discrètement, presque dans l'ombre ; et, au cours d'une seconde période à peu près égale, j'ai touché, coup sur coup, les dividendes mérités pendant la première. Les choses alors se sont liguées en ma faveur. J'ai fondé le dispensaire pour appliquer les traitements que j'aviis obscurément étudiés; la presse a signalé le fait, je fus conduit à connaître Dieulegard, à devenir un écrivain médical. Comme on redoutait ma plume, on a fait Iç succès auquel il avait droit à un livre qui ne re] -""sentait pas pour moi un labeur actuel, mais qui condensait toutes mes observations passées. D'autre part, du dispensaire au sanatorium, il n'y avait qu'un pas. Bacbelin est fatigué : il pense à moi pour le suppléer. Enfin l'Académie ne m'estime pas indigne de remplacer le vénérable Faucheux, qui avait assisté Corvisartetqui, par mépris de l'antisepsie, ne se lavait jamais les mains qu'après ses. opérations. Voilà comme tout s'enchaîne...

Vraiment il s'analysait avec trop de complaisance pour que Geneviève eût besoin d'enchérir. Oui, voilà comme tout s'enchaînait. Mais quelle main prudente avait rapproché et serré tant d'anneaux?

Tellier aurait rougi de parler longtemps, même à huis clos, de pareils colifichets. S'il les aimait, une pudeur lui faisait taire son goût. Il vérifia dans la glace s'il était un jeune académicien. Le tain lui renvoya une image vigoureuse, mais grisonne. La mèche blanche n'avait plus son air de para-

(loxe ; d'autres touffes s'harmonisaient à sa nuance. Il songea la mélancolie de vieillir, et que les honneurs n'ont une fraîche saveur que dans la jeunesse, à la saison des haccalauréats ! On avait bien raison de nommer colonels des princes garçonnets et de couronner les petits rois à seize ans : cela n'était gentil qu'à cet âge-là. Plus tard, qu'estce qui peut Lien vous dédommager des années enfuies"? Le génie, peut-être... Oui, seuls le génie et la jeunesse -• aient. C'est pourquoi un enfant parle si cavalièrement de son maître, d'égal à égal... Albert froissait es feuillets de la Libre Mrdecine.

— Les jeunes gens sont sévères. Ils nous dédaignent, avec leur âge léger et leurs ailes intactes. Ils sentent brûler en eux une flamme très pure qui est Tamour du parfait. La vie ne leur a pas désappris d'être absolus, et, comme ils ne se sont pas mis à l'épreuve, le mécontentement de soi ne leur a pas encore inspiré l'indulgence. C'est de leur âge : ils exigent du génie. Et ils n'en accordent pas à l'observation ni à la critique. Ils m'accusent d'avoir démontré des erreurs sans y substituer autant de vérités. Peu leur chaut que mon enseignement répande des méthodes sûres : ils n'admirent que le génie des intuitions éternelles^ celui qui découvre et qui crée. Après tout, ces jeunes liels ne sont pas si méprisants : ils nous reprochent de n'être point Ilarvey, Claude Bernard ou Pasteur. Seulejuent, ils ne tiennent pas compte suffisanunent de

la part du hasard dans les trouvailles géniales. Bourrelier, qui est le premier oculiste du monde, ne fera jamais, pour la vue, rien d'aussi merveilleux que le gamin hollandais, celui de Middelbourg, le petit de Zacharie Jansen qui jouait à lorgner le coq du clocher dans des verres superposés et qui, en jouant, inventait les grandes lunettes. Il est indubitable que ce gosse méritait l'Académie ! Tout de même...

Tellier se taisait, mais son front, barré d'une ride, continuait de trahir une incertitude agacée. Il peina Geneviève, qui voulut chasser tous ces vains papillons.

— Ah ! ne crois donc pas aux sentiments généreux de tous ces libres roquets ! Je vais te faire toucher du doigt leur indépendance et leur noblesse. Du moins, voici ce qu'il m'en semble, et tu me diras si je me trompe. Ils connaissent aussi bien que moi la valeur dettes travaux, de tes ouvrages, de ton enseignement et même de tes projets. Si tu arrivais au Collège de France en hacre et crotté, ils te tireraient leurs chapeaux. Mais que tes habits soient propres comme ta voiture, c'est ce qu'ils ne te pardonnent pas. Ils sont cupides sans le savoir. Ils t'en veulent encore de ce que tu aies une femme pas trop sotte ni trop laide. Ils détestent que ta vie diffère de leur existence tapie sous les toits de la jue Racine. Voilà ce que je lis entre les lignes de leur papier. Pas toi?

— Si... peut-être... Mais plaçons-nous à leur

point de vue : cette sévérité inavouée ne va pas sans justesse...

Tellier crovait discerner dans l'observation de sa femme comme une défense de la vie qu'ils menaient, du train qu'elle préférait et qui était éléi^ant et mondain. Il avait deviné la désapprobation d'un travailleur désintéressé tel que Thirion. Par des périphrases, il signifiait à Geneviève qu'on les pouvait, elle et lui, raisonnablement censurer. Avec des mots courtois, et sans la mettre expressément en cause, s'accusant soi-même, au contraire, il lui précisait une responsabilité.

— Oui, leur grief est plausible. Ces jeunes hommes qui ne sont fervents que de science ne s'inquiètent point si ma vie, orientée en un autre sens que la leur, ne peut pas socialement la valoir et si, par ricochet, ainsi par la rencontre de Benoit-Barbet, ou par l'adhésion du parlement à mes idées, elle ne peut pas devenir ulile à tous. Ces contingences, comme ils disent, ne les touchent pas! Ils ne respectent que les règles du travail scientifique, qu'ils jugent incompatibles avec les soins d'une vie extérieure un peu développée. Ils m'objectent assez solidement le génie enfermé dans la cellule d'un laboratoire, jamais distrait par les soucis de carrière, de famille, adonné au seul culte de la vérité anonyme, voué à cette chasteté la'ique, nécessaire au savant peut-être comme au religieux... Oui, entre mes farouches adversaires, il y a des tartuffes, des gaillards qui font la petite

bouche devant des douceurs qu'ils crèvent d'envie de posséder. Mais il y a aussi, quelque part, le solitaire vraiment fort, l'obstiné qui se tend pour forcer un secret de la matière et dont la découverte imprévue, éblouissante, fera pâlir toutes les gentilles glorioles du siècle. Celui-là n'aura pas besoin de nos petites sanctions î Chacun de nous rêve, à ses heures, qu'il aurait pu être cet homme, vivre son ardeur et palpiter de sa joie !... Il a pris une autre route... Suivons la nôtre...

Geneviève l'écoutait dans une indignation effarée. Ainsi, d'abord, il ne l'avait pas vue à son côté, quinze ans, attelée à sa fortune, et tirant droit. Il louait l'équité et l'enchaînement aima.ble de la destinée, comme si elle ne s'était pas voulue, elle-même, sa destinée bienveillante, protectrice et discrète ! Il ne s'avisait de sa présence qu'aux jours où il lui fallait une excuse pour la modestie de son génie contesté par quelques sots. Ce n'était pas aujourd'hui le premier soir que, sacs incrimination nette, mais en insinuant des généralités sournoises, il la sacrifiait à ses critiques, qu'il l'accusait d'ambition futile et provocante, de mesquinerie mondaine. L'imbécile, l'égoïste, et l'ingrat ! Il l'imaginait ambitieuse par vanité ! Et il faisait le philosophe, pour l'humiher avec la délicatesse de ses dédains ! Il pensait comme Thirion : il regrettait, sans doute, de n'avoir pas, à son exemple, épousé sa servante ou une paysanne

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qui eût astiqué son ménage sans prétendre jamais à occuper une place dans sa vie. Il enviait Je sort du savant isolé, du moine laïque !... Mais alors, il devait la haïr ! Elle le considérait qui feuilletait un mémoire. Ouel rôle jouait-elle auprès de celui qui laissait voir que son idéal était ailleurs? Ahî elle l'entendait aussi clair que s'il lavait clamé : la vie de cet homme était à jamais libérée de Famour !... Et son cœur, à elle, il n'entendait donc pas qu'il ne battait que pour l'amour de lui!... Elle serrait ses lèvres pour ne pas lui crier qu'il se méprenait, et que cette méprise était une injure, et qu'au monde, elle n'avait rêvé, et, la naïve, cru tenir qu'une chose et que c'était l'amour, l'amour grave qui anime la pensée commune dans lefl'ort partagé, l'amour joyeux dans le succès franchi, comme une haie, hop ! d'un même élan, et le renouveau de cet amour à tous les petits bonheurs par où l'on passe, où chacun, s'il était seul, ne s'arrèterail pas, et pourtant qui l'enchantent si l'autre v doit sourire! Mais c'était un quiproquo, leur chevauchée ! Elle l'avait trouvé hésitant dans la plaine. Et son énergie amoureuse l'avait entraîné très loin, très haut. Elle croyait qu'un cœur l'accompagnait. Lui, il avait galopé machinalement. Et, au faîte où ce soir ils .se reposaient, il donnait son avis confidentiel que les meilleurs sentiers sont ceux où l'on ne peut pas passer à <h'ux. Elle éclata de rire. Il leva le nez des papiers <ju"il lisait :

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— Tu es gaie ! Tu ne rirais pas si j'avais été hattu : les femmes professent, la politique des résultats... Eli bien, nous aurons encore un ou deux baccalauréats pour t'amuser î II paraît que les Sciences morales pensent à moi. Pellerat me verrait assez bien à ITnstruction publique, dans un cabinet de transition... Et ensuite, ma loi votée, jv me verrais assez bien dans la retraite 1 J'aimerais en connaître la douceur avant la vieillesse avancée. Un plaisir me suffira : la gloire pure de notre Michel qui aura, Mariage et moi nous en sommes certains, le génie des hautes mathématiques.

Geneviève aimait son fils, elle savait qu'on lui reconnaissait déjà ce don unique devant lequel elle ne s'émouvait que raisonnablement et dont elle ne tirait point de fierté. Elle s'irritait que la vanité d'Albert se gonflât outre mesure. 11 disait :

— Il va avoir, lui, les deux bonheurs : le génie et la jeunesse. Alors ça m'est égal qu'on me refuse le premier et que le second s'en aille... Car nous vieillissons, Geneviève, et nous avons même passé l'heure où, à notre âge, on doit se coucher!

Il se levait. Était-ce vrai qu'elle fût vieille? Elle compta : trente-neuf ans. Le quiproquo de sa vie avait-il si longtemps duré? Elle aussi se considéra dans le miroir qui réfléchit une splendeur fine et sculpturale. Elle se souvint qu'on la disait plus jolie qu'autrefois. Elle pensa qu'il aurait pu n'être qu'un Filsjean, que le mari de La belle M"'^ Tellierî

Une coquetterie de représailles l'approcha davantage de la glace. Elle fit glisser ses voiles sur sa gorge, les tendit bas. dans la hardiese d'un décolleté Empire. Elle regarda tout ce qu'il oubliait qu'elle n'avait donné qu'à lui. Limage était jolie, ronde et voluptueuse. Sa beauté aussi aurait été célèbre si éll^ en avait eu l'orgueil...

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