CINQUIÈME PARTIE
[Journal de Marie Broute t.)
IG août, minuit.
J'ai débarqué, ce soir, à la Malaguette. Je n'ai pas vu le vieux baron. Il est un peu malade et ne sort pas de son appartement. 31. Heurtel est toujours empressé et cérémonieux. Dès mon arrivée, il m'a envoyé ses excuses, avec une botte de roses, par Benjamin, son valet de chambre. Il s'est rappelé que j'adore les chats : il m'a fait porter un jeune matou de deux mois qui pèse bien une once, et qui ouvre sur le monde deux yeux immenses et verts. Le domestique m'a dit que l'animal avait été recueilli la semaine dernière^ et qu'on l'appelait c( Petit-Beurre « : c'est le nom d'un g-àteau sec qu'il a volé le jour de son arrivée. Petit-Beurre est cerclé de gris et de noir comme un zèbre, et doux à caresser comme un chinchilla. Il ne miaule pas encore. Il pousse un cri de chauve-souris pour réclamer le plat rempli de cendre dont il a le besoin...
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Je ne suis pas ici pour Petit-Beurre, ni même pour le baron, mais pour Geneviève. Elle est venue me chercher à la gare, en voiture. Il faisait froid. Au milieu d'août 1 Quel été ennuyeux, pluvieux, venteux I Geneviève était enveloppée dans un caban marron, très vilain. Elle m'a semblé vieille, là-dessous. Pauvre de nous î On n'a plus Fàge d'être jolies sans apprêts.
Elle a été contente de mon arrivée. Trop contente. Dans le landau où nous roulions, elle se forçait à la gaieté : « Ce serait charmant, ce petit congé, à nous deux, pendant qu'Albert et Paul voyagent en garçons... j) Je la connais : quand elle est si expansive, cela prouve que son cœur vacille.
Nous en causerons demain.
Je vais me coucher avec Petit-Beurre, qui s'est déjà mis en rond dans mon lit.
17 août.
Pour changer, il a plu aussi dru quiiier. Impossible de mettre le nez dehors. M. Heurtel n'est pas encore descendu. La journée a été longue. Petit- Beurre a beaucoup dormi. Nous nous sommes abritées, Geneviève et moi, dans le salon, le matin, l'après-midi et le soir. Elle avait des choses à me confier. Il fallait l'entraîner aux aveux. Ce n'est pas difficile : il suffit de lui parler de son mari. Elle ne s'avise pas que je ruse pour aborder ce sujet, pour qu'elle se soulage des pensées qui l'oppressent. J'ai peu de diplomatie à dépenser :
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il reste de ringénuité chez la plus fine amoureuse.
Elle m'a dit plus nettement ce que j'avais à peu près deviné :
Quand Tellier a reçu, sans la prévoir, la nouvelle qu'à Berne, l'OEuvre internationale de la Croix-Blanche, dont tous les souverains sont memhres honoraires, lui décernait le grand prix décennal pour sa loi sur fhygiène puhhque, Geneviève s'est retenue de lui exposer qu'elle-même, à son insu, par l'entremise des Pellerat, du vieux Caverlochère, de Caudry, des Uliguine, lui avait comhiné cette surprise. Elle n'a pas prélevé sa part de bonheur; elle a attendu qu'il la lui offrît.
Elle attendra toujours...
L'heure a approché des cérémonies de Berne où il devait recevoir son grand prix, sa médaille d'or, et tous les banquets et toutes les sauces. Geneviève préparait ses robes de voyage. 3Iais, près d'elle, elle le sentait si loin d'elle, dans sa gloire accrue, qu'elle a obéi à une inspiration malheureuse. Elle a tendu un piège à la tendresse de Tellier : elle l'a soumis à une épreuve. Elle a feint d'être fatiguée et reprise de neurasthénie, et elle a proposé timidement de ne pas l'accompagner. Avec tout son amour, à cet instant, elle épiait le visage du mari. Comme elle espérait y lire un désappointement! Alors,. quelle joie ! Mais non... Tellier n'a pas bougé. Il a estimé que Geneviève était la sagesse même. Il n'a pas menti : il n'a pas exprimé le regret d'être séparé d'elle dans
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un si beau jour. L'épreuve était concluante... Geneviève n"a point poussé ses préparatifs plus avant.
Ensuite, comme pour se tourner le fer dans une plaie, elle s'est activement occupée du départ de Tellier. Elle lui a conseillé d'inviter Paul. Et Albert qui aime la compagnie de Paul, s'est jeté sur cette idée. Comme le jeune Micbel, pendant ses vacances, voyage en Scandinavie pour apprendre le suédois qui est, à ce qu'il parait, la langue de grands mathématiciens, Geneviève, à la dernière minute, a appréhendé son isolement, même le tête-à-tète avec son parrain. Et puisque Albert, avant-hier, avait emmené mon mari, comme un témoin de sa prospérité, elle m'a priée d'accourir auprès d'elle, comme une confidente de sa solitude.
Me voilà, ma pauvre chérie, mais qu'est-ce que je peux faire pour toi? Du moins, t'écouterai-je avec tout mon dévouement...
18 août.
Je suis attristée de cet essai trop franc où Geneviève s'est complue et qui la laisse étrangement désolée. C'a été une mauvaise pensée. On dirait que son amour, vieux déjà, mais toujours en inquiétude toujours en espoir, a ^'Oulu, un beau matin, savoir à quoi s'en tenir. Comme elle a eu tort ! On peut vivre si longtemps, jusqu'à la vieillesse, dans une équivoque qu'on ne tire pas au clair... Pourquoi n'est-elle pas partie avec lui? Il semble qu'elle l'ait
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éloigné d'elle pour souffrir tout son saoul du caractère d'Albert, qui est « distant », comme elle dit. Cette séparation, qu'elle s'est imposée, a, pour Geneviève, un sens symbolique et cruel. Elle n'avait pas encore consenti sans rébellion ou sans crèvecœur qu'il se dressât une palissade entre elle et lui : voilà qu'aujourd'hui, elle met entre eux unefrontière...
Cependant son visage parait résigné, distrait. bienveillant. Après le dernier efTort pour la Croix- Blancbe, oii elle a si mal servi les intérêts de son cœur, quelque chose en elle — peut-être une lassitude ? — accepte la destinée. Elle ne se contraint pas avec moi : et elle n'a pas d'aigreur. Mais c'est pire : c'est comme un affaissement, une prostration de l'àme, une désillusion profonde et sereine. Elle a le sentiment que tout est fmi, qu'il est trop tard pour toucher son bonheur, pour obtenir de partager la pensée de Thomme qui occupe seul sa pensée : j'écris ici ses propres mots qu'elle m'a tant de fois répétés. Est-ce qu'il était possible, son bonheur? N'y a-t-il pas forcément un malentendu quand la femme aime, avec cette àpreté virile un homme qui subit son amour avec une grâce presque féminine? Je n'en sais rien, je ne suis qu'une sotte. Et je n'ai pas l'expérience de ces passions superbes et impérieuses... Pour Geneviève, j'essaie de la détourner de ce qui lui manque et dont le regret l'obsède. Je songe tout haut à ce que, dans son existence, elle a accompli d'intelhgent, d'adroit,
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de grand. Je veux provoquer la satisfaction de sa conscience : je fais, en détail, l'historique d'une si féconde activité. Quand j'ai achevé mes récapitulations, son regard est reconnaissant mais incrédule.
— Merci, Marie... Quand tout cela serait vrai, tout cela ne compte pas. Dans la vie, à quoi qu'on arrive, et par quelque moyen que ce soit, même quand l'on suscite, comme tu dis, des plans généreux, des travaux nobles, des honneurs, une renommée, si l'on n'en tire pas le seul bénéfice qu'on souhaitait, on peut se sentir plus malheureuse que la plus malheureuse des créatures...
Et elle sourit. Un si calme désenchantement m'interdit. Est-ce que cette détresse n'est pas exagérée ?
— Tu sais bien, Geneviève, que tu es enviable, que tu es belle, bonne et forte...
— Qu'est-ce que j'y ai gagné '?
Je recommence mon antienne et mon panégyrique. Elle a gagné de ne rien sahr, ni en soi ni autour de soi :
— Tu as inspiré une œuvre...
— Qui me dépasse.
— Et façonné un bonheur...
— Qui se passe de moi.
Son siège est fait. Mais je ne me rebute pas. J'insiste. N'est-ce pas une consolation que, à cause d'elle, l'homme aimé soit illustre et heureux? Elle hésite. J'ai eu peur de sa réponse. Enfin elle concède !
— Il faut bien qu'il nie reste quelque chose 1 Mais vite elle se reprend :
— Seulement, je ne suis pas une femme de charité ! Il y a d'autres joies que celle de Tabnégation : c'est un pain bis et sec...
On a servi le thé. Les g-ambades de Petit-Beurre, si goinfre, ont fait dévier les propos. Je méditais, à part moi, que Geneviève, la' sensible, aurait pu souffrir dune autre déception, peut-être plus atroce. Mais, grâce à Dieu, elle a autant d'orgueil que d'amour : certaines appréhensions ne r'effleurent pas. Et pourtant, au dire de Paul, Albert auparavant vivait plus satisfait, plus libre, dans le dilettantisme de sa jeunesse , sans honneurs , sans désirs, sans responsabilités; alors son talent désintéressé était loué unanimement par les confrères qui ne craignaient pas en lui un rival. Thirion, la rosserie infuse, juge qu'il est devenu un homme très distingué, mais qu' « un homme très distingué » c'est encore un médiocre comme tout le monde... Au bout du compte, Thirion et même Paul peuvent se tromper. Geneviève a probablement raison. En tout cas, elle n'a aucun doute. Elle est aveuglément persuadée du mérite et du bonheur de son mari. Et elle sait les avoir faits. C'est assez pour ({u'elle soit résignée.
On verra demain M. Heurtel. Geneviève m'a raconté pourquoi il demeurait invisible. Il ne doit pas abuser de ses forces, qui sont chancelantes, et,
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pour lui, se raser est une fatigue. Or le coiffeur J'ArniainvilIiers s'est absenté quatre jours, et le baron a évité comme une incorrection de paraître (levant moi avec une barbe négligée. Vainement sa filleule la prié de ne point se gêner pour une vieille amie. « Quelle erreur! lui a répondu le parrain. C'est, au contraire, à l'égard de nos amis qu'il faut observer une urbanité stricte. La correction est le premier témoignage de l'amitié. »
Nous recevons ce soir deux bonnes dépèches de Berne. Les banquets ont commencé. L'ambassadeur de France doit remettre à Tellier la cravate de commandeur. Cela aui^^i fTr'nfviî'v ]^* <Mvai^.. Ma pauvre Geneviève !
Petit-Beurre m'adore. Mais il a mal aux dents, à moins que ce ne soit au ventre.
Marie Broutet s'éveille dans la chambre qu'inonde un jour déjà doré. Elle est pressée de goûter le soleil et elle entraîne Geneviève. Bientôt elles descendent s'asseoir au bord du petit étang*. Les poissons jouent aux bulles d'air sale. Un vent léger agite les herbes pour que le matin les sèche mieux. L'étang a la forme courbe, molle et plaisante d'un rognon. Il réfléchit des arbres clairs, un peuplier grisard, deux hêtres pourpres, un de ces érables dont les feuilles ont l'air maquillées de blanc et de vert. De l'autre côté de l'eau, deux moutons roux se sauvent, effrayés, à leur cabane. Ils se bousculent maladroitement. On dirait qu'ils vont perdre leurs grosses culottes de laine. Il fait tiède. L'àme de Marie, unie comme l'étans", se satisfait à refléter le paysage, tandis que Geneviève lit une lettre de Michel, datée d'Upsal, trois pages de sagesse affable et d'esprit. M""^ Tellier est fière de tendre le biUet à Marie.
— Je me suis quelquefois reproché de ne pas me dévouer plus entièrement à ce petit. Mais com-
ment aurait-il mieux tourné ? Serait-il plus parfait si je lui avais serré une bride plus courte?
M"^ Broutet approuve : surtout quand il s'agit «l'un garçon, il n y a d'efficace que l'exemple. Il suffisait que Michel eût près de lui des modèles de vertu, d'énergie, de grâce. Geneviève se souvient que jadis elle a confié à M°^ Compagnon les troubles d'une amie qu'elle avait imaginée pareille à elle. Le prêtre conseillait , comme un dérivatif, qu'elle s'adonnât davantage et de près à l'éducation de ses enfants. Elle ne peut pourtant pas déplorer de n'avoir point tenu par la main ce garçon si bon et si droit. Une maternité trop minutieuse, une pédagogie tatillonne, sont un passe-temps pour la mère, mais ne valent rien pour les enfants. M™^ Brown considérait comme un sacerdoce la culture de ses filles : cela n'empêche qu'elle n'a fait <|u'une « rosse » et qu'une niaisf...
Il revient à M""^ Tellier des fragments de cette vieille consultation, ce Qu'elle s'occupe de cliarité, — proposait encore l'abbé Compagnon. — Qu'elle aille aux malheureux, qu'elle aille chez eux... » C'est facile à dire. En fait, comment opère-t-on? Ceux qu'on secourt préfèrent venir à domicile. On est indiscret à les déranger « chez eux ». Leurs voisins se camperaient sur le pas des portes pour voir passer la dame. Geneviève ne se représente pas descendant devant quelque maison de La Chapelle : son luxe, porteur d'aumône, paraîtrait inju-
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rieux, presque impudique. Alors, quoi? Prendre des omnibus, se dég-uiser en modeste bourgeoise? Ce serait comédie ridicule, bonne pour des veuves diaconesses, comme disait Félicien Cosset. D'ailleurs, la vue de gens malades ou qui meurent de faim vous distrairait-elle de vos propres déboires ? Enfin, on ne se force pas à ces cbarités. Il faut en avoir la vocation frénétique, comme la vieille Lesne à qui la philanthropie a failli jouer un mauvais lour...
— Marie, est-ce que je t'ai dit l'aventure de W Lesne ?
— Pas du tout.
— Imagine-toi quelle a été menacée de la police correctionnelle ! Tu sais qu'elle préside l'œuvre de la Chevrette, où l'on nourrit gratis des bébés pauvres avec du lait de bique. Une épidémie s'est abattue sur ses chèvres : les nourrissons mouraient comme des mouches. Des parents ont crié, le parquet s'est ému, et on a eu énormément de peine à étouffer l'affaire.
^jme BrQutet ne peut s'empêcher de rire à la pens^ée de la mère Lesne, victime de son zélé administratif et charitable.
La chaleur augmente et le rayonnement du jour sur l'eau. On émigré vers un ombrage plus frais, sous un platane en train de changer de peau. Marie s'accroupit à la recherche d'un trèfle à quatre feuilles. L'esprit de Geneviève continue ses variations sur une idée fixe. La maternité... la charité...
de quel « dérivatif )> se fùt-elle accommodée "? Si elle a mal conduit sa barque, une autre femme laurait-elle mieux dirigée "? Devant cette même pelouse, elle se rappelle un foulard à pois, une robe d'Henriette Caudry. La pauvre Henriette est partie subitement. Elle s'en est allée dans la mort comme elle avait marché dans la vie, sans réflexion. Un chairrin n'a jamais écorché sa gentillesse bien lisse. Elle fut convaincue que ses robes, ses visites, ses thés, son patinage, ses « premières j) et son tennis Famusaient. Il y aune dame qui, parmi des annonces de corsets, rédige, à VEpoque, le bulletin de ces divertissements sous le titre de « Grande Mondanité ». La grande mondanité contenta la naïve Henriette. C'est une fameuse bénédiction que de naître à demi-intelligente. Simone Deshaves, pareillement, sera enchantée de son existence, comme ce phlox rose, comme ce dahlia violet, comme les fleurs bêtes de cette corbeille...
Un cri : M""^ Broutet a découvert le trèfle à quatre feuilles. Elle l'offre : on l'adressera à Michel.
Marie redoute les silences prolongés où rêvasse Geneviève. Elle s'ingénie à L'en distraire.
— As-tu vu les Fils Jean avant qu'ils quittent Paris ?
— Non. Où sont-ils, cet été '?
— A Boulogne. L'immortelle beauté fait la joie de la plage avec ses costumes de fillette.
— En somme, quel âge a-t-elle?
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— On ne sait plus... Cest Caudry qui les a apereus là-bas et qui a parlé d'eux à Paul. Il paraît que Filsjean est assez méchant pour elle. Dans les concerts du casino, il se cache en quelque embrasure, il écoute ce qu'on chuchote, et à la sortie, il le lui répète fidèlement. « Tu vois ce monsieur qui prend son pardessus ? Eh bien, il t'a traitée de vieux trumeau ! » Le mari se venge de n'avoir été si longtemps que le cornac de la belle M"'^ Filsjean. Il jouit de sa décrépitude...
— Pauvre femme î...
Geneviève la plaint, celle-là aussi qui fut célèbre et qui, sans doute pour n'être pas déçue, n'a jamais aimé que sa beauté. Elle avait compté sans le temps qui défait tout. Quelle tristesse, cette fin de poupée ! Cossette prétend que M"'^ Filsjean est bourrelée de remords, parce qu'elle n'a pas voulu d'amour dans sa vie et que maintenant, et depuis beau jour, il n'est plus temps... Car si Ton peut toujours renoncer au vice, une heure vient où l'on est cloîtré dans la vertu. Cossette, il faut lui laisser cela, ne s'est pas cloîtrée.
— Marie, crois-tu que Cossette soit une femme heureuse ?
— Ohî non...
— Cependant, elle a fait son possible pour conjurer l'ennui, celui qui naît de l'uniformité...
— Mais elle n'est pas si dévergondée, Cossette. Elle est plutôt sentimentale. Son rêve était de garder un ami fidèle. Elle a couru après et, pour le
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découvrir, elle n'a reculé devant aucun sacrifice. On la juge volage: mais elle n'a jamais demandé qu'à s'attacher. Seulement, les hommes sont frivoles avec elle. Noyelles disait quils la traitent comme le ruhan rouge : tout le monde veut lavoir et, dès quon l'a, on n'y pense plus. Cossette n'a pas de chance. Elle a commencé vingt amitiés. Elle les a même commencées par la fin. Et elle ne s'est fâchée avec personne, mais elle n"a pas gardé un ami.
■ — Oui, lu as raison... comme on voit [u-u de bonheurs autour de soil...
Les deux femmes le constatent ; elles ne s'en désolent pas. Elles évoquent d'autres noms pour infirmer ou vérifier la remarque.
— Sophie Thirion..., — dit Marie. — On s'amuse peut-être à n'être pas très bonne...
Geneviève n'en convient point. Sophie a l'orgueil de la pavsanne qui a épousé « not'maîti'e ». Mais l'envie la dévore, lui enflamme le foie et lui rougit le nez. M""^ Tellier ne jalouse rien de Fanny Cosset, ni de Sophie Thirion. Plutôt elle regretterait de ne se point passionner, comme a fait 3pe Pellerat, aux mille petits ouvrages de la bonté :
— Les Pellerat, voilà le ménage idéal...
— Bien particulier, — dit M"' Broutet. — Il n'y a qu'un homme dans la maison, et c'est madame Pellerat... Oui, elle passe sa vie à se dépenser pour tous. Mais savons-nous si, sous ce zèle, et avant
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lui. 011 ne trouverait pas une déception? Est-elle sans mystère? Seule, madame Baclielin pourrait nous le certifier.
— Eh! Marie, tu viens de nommer celle à ({ui nous ne pensions pas, celle qui a connu «lans le mariage tous les avantages de l'amour...
La voix de Geneviève trahit une mélancolie. M""'- Broute t est renseignée pour lui répondre :
— Ce couple-là non plus n'a pas toujours vécu dans l'entente où nous l'avons admiré. Caverloclière m'a autrefois dévoilé que, dans sa jeunesse, Bachelin n'était pas commode à tenir, et que le ménage, à ses déhuts, avait été sur le point de se disloquer. L'harmonie s'est rétahlie quand la mauvaise fortune est venue. Le fils, qui les a ruinés, les a aussi sauvés : ils ont partagé leur tristesse. Peut-être qu'il faut du chagrin pour se serrer toujours l'un contre l'autre...
M"'^ Tellier conclut :
— Chagrin caché ou chagrin avoué... chagrin plus tôt, chagrin plus tard...
— Elles ont eu, Geneviève, ou elles ont toutes, leur lot de douleurs. Quand la vie n'est pas exé^ crahle, quand elle est passahle, ne nous plaignons point...
Au gré de Geneviève, Marie se console triqj vite dès désillusions quon lui a confiées.
— \e nous plaignons point, ma chère... D'ailleurs, pourquoi te plaind,rais-tu?
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— Pourquoi?...
Marie Broutet najoule rien. « Pourquoi'?... » Geneviève a Uop Jifï'éré à s'en informer; Marie est trop accoutumée à ne sépancher qu'en ses petits carnets. L'aflection des deux femmes est mutuelle et sans réserve; toutefois, dans leurs dialo«:ues, il y en a une quon n'a jamais questionnée sur ellemême. Elle n"a donné que des répliques. Marie n'est pas habituée et elle éprouverait une ^ène à faire des confidences. Mais elle observe que Geneviève, à cet instant, interprète son silence comme la discrétion d'un bonheur qui se tait pour ne pas sembler insolent. Alors sa charité la conduit à des aveux quelle ne pensait jamais faire. Elle regarde la terre où son ombrelle trace et retrace un même arc de cercle.
— Pourquoi je me plaindrais?... Il y en a qui pleurent parce qu'on les aime moins ou parce qu'on les aime mal. On ne pleure pas, mais on n'est pas plus gaie, quand on n'a rien à regretter, quand on n'a rien perdu, quand on n'a rien eu...
Geneviève s'étonne. Pour elle, la vie intime des Broutet n'est que quiétude, tendresse simple, bonhomie... Elle n'ignore pas que Marie a été épousée sans dot, et donc par amour...
— Écoute, Geneviève : il y avait une fois une jeune hlle. C'était mon amie... Figure-toi que ses parents étaient riches, et qu'ils avaient un notaire, et ce notaire des clients : parmi ceux-ci, un garçon de fortune médiocre, mais d'instruction et de carac-
1ère parfaits, et qui, dans une carrière libérale, avait quelque succès. Le notaire conçut le projet d'une alliance entre la fille et le garçon. Les familles l'approuvèrent. Les jeunes gens ne se déplaisaient pas; mais ils attendaient de mieux se connaître pour s'accepter l'un lautre. C'était comme des fiançailles incertaines et secrètes. Pendant ce temps-là, le père de mon amie, qui était négociant, se trouve entraîné dans la déconfiture subite d'un de ses clients. Le prétendant était un liomme d'honneur. Le jour même oii il apprit cette ruine, il demanda officiellement la main de mon amie. Certes, il n'avait point jusque-là combiné un mariage d'argent. Mais il n'était pas encore épris, puisque rien, à cette heure, n'était décidé, pas plus par lui que par la jeune fille. Je crois que,^si les choses avaient suivi leur cours naturel, n'étant pas très romanesques, ils auraient contracté une union de bonne amitié et de bonne convenance. Dans le désastre d'argent, ils ne pensèrent, elle, qu'à soulager d'une charge ses parents, et lui. qu'à ne pas disparaître en un moment vilain. Ils s'épousèrent : ni mariage de raison, ni mariage d'amour : mariage de devoir. Leur vie est comme leur mariage. Il avait eu de la bonté : elle a de la gratitude. Ils sont, dans leur ménage, fidèles, raisonnables, bienveillants : on ne s'impose pas des sentiments plus vifs. Elle distingua vite qu'il auraitpréféré quelques rentes, quelques loisirs. Il s'impatientait devant une dépense, pas du tout par avarice, mais
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parce quelle correspondait pour lui à une besog-ne supplémentaire. Cette femme adore les enfants : il ne lui en a pas donné, manquant du courag-p de travailler pour eux. Par ailleurs, elle n'a qu'à se louer de sa gentillesse. Ils vieillissent. Ils ne se «sont jamais trompés. Ils ne se sont jamais aimés...
La révélation de cette médiocrité confond Geneviève. Comment Marie la lui a-t-elle cachée ? Comment elle-même ne l'a-t-elle pas devinée '? Elle se fait un crime d être inquiète de soi et si mal attentive à lamie. M*"' Tellier rougit. Elle a 1»' remords de sa néirlifrence. Elle jette ses bras au cou de son amie. Mais M"'' Broutet serait honteuse qu'on s'affligeât à cause délie. Elle n'en vaut pas la peine :
— Quelle drôle didée jai eue de te débiter etvieux roman !... C'est parce que tu me reprochais d'être résignée à trop bon compte... Tu vois : je n'accapare pas tant de bonheur : il ne faut pas m'accuser...
De son beau cœur, soudain dilaté, M"^ Tellier compatit. Moins encore qu'un autre, un tel ménage ne vaut la peine d'être vécu. Geneviève a considéré les objets puérils oii elle aurait pu occuper sa vie. Elle voit, tout alentour, des sœurs vainement, pauvrement, silencieusement désespérées. Elle n»' regrette pas de ne s'être point faite une autre femme. Elle ne saurait contre (juel sort échanger le sien. Mais les détresses voisines ne
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l'abattent point. « La vue de plus graves misères allégera les siennes... >> avait présagé jadis Tabbé Compagnon. Geneviève ne s'aperçoit pas que la prévision du prêtre se réalise par d'autres misères que par celles qu'on visite dans les- mansardes. Elle se sent vaillante. Son ànie est tonifiée.
;^£me Xellier a faim. On s'en retourne vers le château. Maintenant, c'est Marie Broutet qui ne regarde qu'en soi-même, et c'est Geneviève qui reflète la tiédeur du ciel, des cailloux et des herbes. Au passage, sa main caresse le tronc poli d'un sycomore, ses doigts se tachent à la mousse hne qui le couvre comme une poussière de pastel (l'un vert criard et charmant. Elle suit un frelon ivre sur une touffe d'œillets d'Inde, qui bourdonne, qui flaire, qui choisit. Elle sourit parce qu'il s'est arrêté dans une fleur aussi brune que lui et qu'il a Tair d'avoir trouvé le velours assorti à sa peluche.
Un billet de Fanny Cosset apporte à la Malaguette la nouvelle la plus imprévue : Hortense Aymard va divorcer. Cette étourdie de Cossette ne donne aucun détail. Elle écrit seulement que le peintre Aymard a abandonné le domicile conjug-al, dont il était très fatigué. Elle incline à croire qu'il est retourné cbez sa mère !
Cette nouvelle remplit toute la journée la conversation. M. Heurtel y prend part. Il est enfin rasé de frais. Depuis vingt ans n'étaient ses yeux de plus en plus faibles, le baron n'aurait pas changé. Il s'est de bonne heure exilé dans la vieillesse. On se fait vieux comme on se fait jeune. M. Heurtel est civil jusqu'à la coquetterie. Ses guêtres blanches brillent, irréprochables.
On se tient derrière le château, sur une terrasse que le baron a fait disposer au premier étage et par où, de plain-pied, il se rend de son appartement à une allée de tilleuls, allongée en contre-haut. En sorte qu'il peut se promener au parc sans les descentes et les montées d'escaliers qui lui sont à pré-
sent interdites. On se repose dans un kiosque. ^|me Xellier lit la lettre de Cossette à son parrain, dont le divorce Aymard pique la curiosité. Il s'excuse d'interroaer :
— Je m'instruis des mœurs de votre tenips. C'est son divertissement favori : il fait lliounne
dun autre siècle pour considérer celui-ci avec une naïveté étonnée et un respect narquois. M. Heurtel a vu o^amine Hortense Brown. Mais on ne discerne pas, au passage, le caractère d'une jeune lille. Geneviève lui rappelle que M"'*" Brown se piquait d'être une éducatrice incomparable, et qu'en somme Hortense a été bien élevée.
— Qu'entends-tu par là? — demande M. Heurtel. — On lui a enseigné, sans doute, la géographie, la littérature, le piano, la bienfaisance, la danse et le maintien. Tout cela, surtout le maintien, est excellent à savoir. Tout cela sert très souvent. Pour aujourrlhui. il serait plus avantageux qu'on lui eut appris la résignation. Madame Broutet, pensez-vous qu'on lui ait appris la résignation ?
^yme i^i'outet l'ignore : toutes les mamans espèrent que leurs filles n'auront pas à prati({uei* cette vertu.
— Vraiment'? — réplique M. Heurtel comme à une révélation. — Combien cet oubli me semble fâcheux ! Se peut-il que des mères soient tellement imprévoyantes ? Ou faut-il que la fortune les ait pourvues si largement qu'elles n'augurent pas des mécomptes après elles, ou des déboires ?
Le baron amuse M™^ Broutet par les tours lents, singuliers ou surannés de son esprit. Elle lui demande si l'on peut acquérir de la résig"nation autrement que par la rude expérience.
— Évidemment, — répond M. Heurtel. — on ne prouve cette qualité que dans les conjonctures qui surviennent et qui nous dérangent. Mais on la possédait auparavant. Sinon, on ne la gagnerait pas. C est une verUi qui rendait nos mères bien cliarmantes. J'ai déjà remarqué qu'on la négligeait un peu et qu'elle tombait en désuétude. Il est convenu maintenant que chacun, à tout prix, coûte que coûte, se bâtira une haute félicité. Il s'ensuit qu'il est inutile d'apprendre la résignation à ceux qui seront heureux, ou qui en amont l'air. Il y a comme cela quelques vieilleries qu'on abroge...
Geneviève écoute, les paupières baissées sur des yeux impatients. Elle avoue ne s'être point préoccupée de faire de Michel un résigné.
— Je ne parlais que des filles, — reprend doucement M. Heurtel. — D'ailleurs, notre petit n'at-il point reçu, de M?"" de Fréjus, quelque culture chrétienne ? J'estime trop ce prélat pour supposer qu'il l'ait initié à un catéchisme littéral et sans commentaire. Or, la religion prêche l'humilité. Il est aisé de faire entendre à un enfant qu'être humble c'est avoir la notion de sa faiblesse, ne pas se targuer auprès de soi-même d'un crédit imaginaire, se connaître une pauvre créature du bon Dieu. <lont les desseins et même la providence ne
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nous sont pas fort intellijj^ibles. On peut éduquer la modestie des jeunes âmes..,
M'"' Broutet explique au baron qullortense Brown n'était rien moins ({ue modesle. (ju'une soif d'ambition la dévorait.
[Elle était, — songe Marie, — une naïve parodie de Geneviève. Mais, tandis que 61iez Geneviève il y avait, au delà du but immédiat, une visée noble, l'idéal généreux, son amoureuse complicité, on ne voyait cbez la petite Aymard que convoitise, vanité, despotisme...
— L'envie, — dit M'"*" Broutet, — l'envie possédait Hortense. C'était la mégère apprivoiseuse. Elle désirait pousser Aymard, à coups de cliambrière, jusqu'au talent et à la gloire. Enfin, ses manigances ont dii excéder le peintre : il a pris la fuite...
— Vous voyez, — triomplieM. Heurtel, — que cette jeune dame est punie de son immodestie.
Geneviève accuse plutôt sa niaiserie, sa maladresse. La sèche petite Aymard ne l'émeut point, mais les théories du parrain Tag^acent..
— Oui, — - dit-elle, — il serait très joli d'être humble, de vivre résig-née, d'avoir conscience de son infériorité. Mais encore faudrait-il que ces sentiments fussent sincères. Il y a des femmes dont l'élan vers le bonheur est naturel et chez qui l'effacement serait hypocrisie. Il y a des femmes fortes. Elles sont quelquefois, sans qu'il y ait de leur faute, victimes de cette force avec laquelle elles sont nées et qu'a sûrement développée l'éducation,
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telle qu'on la donne à nos entants, et, mon Dieu ! telle qu'on nous la donnée, à nous-mème...
C'est dHortense Aymard qu'il sa^çit. Mais ^jme Xeilier rêve peut-être à une destinée qui la touche davantage.
— Hortense a manqué de finesse, de bonté, de tact, et je ne la défends point. Toutefois, par plus d'amour et plus d'intelligence, aurait-elle été plus heureuse '? A quoi aurait-elle employé son activité ? A rien. Alors pourquoi a-t-on émancipé et avivé sa pensée '? La petite Avmard était d àme basse : soit. Mais admettons le contraire : supposons qu'elle ait. sans arrière-pensée et avec douceur, mis une belle bravoure au service de son mari. Avmard s'en fut peut-être bien trouvé. Lui en aurait-il su gré ? J'en doute. Pourtant cette ardeur qui l'anime, elle désire que quelqu'un en profite. Elle a cru, de bonne foi, l'apporter en dot. Depuis qu'elle est fillette, on a vanté, devant elle, l'iniative et Ténergie. — presque autant que le piano ! Làdessus, on la met dans les bras d'un monsieur qui a la musique en horreur, et qui est horripilé de se réveiller à côté d'une femme qui pense...
La pudeur de Geneviève s'applique à dissinm- 1er qu'elle pense à elle-même : l'exemple du piano est bien choisi, car Albert est plus musicien que sa femme.)
— ... Le piano, on peut le fermer à clef. Mais à une vie intérieure, un peu vigoureuse et puissante, comment mettre une sourdine '? Vif ennui
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pour le monsieur dont le vœu était d'épouser une poupée. Ce n'est pas une poupée qu'on lui a fabriquée, bien sae:e à sa place, bien résignée, bien satisfaite de son infériorité. Non, elle n'a pas conscience de son infériorité... Quel dommage ! Elle conclut, en riant :
— Tout est sottement organisé, parrain, nVst-ce pas ?
— Presque tout, — accorde le parrain, — mais si je t'ai bien suivie, est-ce que tu n'abondes pas dan-s mon sens ?
Il fait d'abord une ou deux cbicanes : Geneviève a parlé d'infériorité. M. Heurtel n'est pas certain que Fintelligence ambitieuse soit, nécessairement, supérieure à une simplicité pacifique. Il incline encore à penser que dans la plupart des couples, comme cbez les Aymard, l'énergie de la femme est égoïste, njéme quand elle se figure la vouer à la fortune du mari. Mais, au fond, il confirme les remarques de Geneviève. M. Heurtel s'exprime avec une clarté unie :
— Les gens, de tout temps, ont eu le mirage de vivre dans ce qu'on appelle une époque de transition. Cependant quelle époque n'est pas transitoire entre celle qui la précède et celle qui la suit ? L'illusion est agréable : elle permet de mépriser beaucoup le passé et d'augurer énormément de l'avenir. 31ais ce sentiment qu'on s avance comme dans un tournant de l'bistoire serait plus justifié aujourd'bui que jamais. Car jamais on n'a tant cri-
tiqué et si peu dc^truit. Tout est mis en question, mais presque tout subsiste. On s'appuie sur des principes qu"on déclare caducs. On va un peu de guingois.
)) Le mariage tel que nous le pratiquons est une coutume fort ancienne. Mais enfin, comme on en a vu le commencement, il est possible qu'on en voie la fin. Des personnes qui ont la vue longue assurent qu'elk'S aperçoivent déjà son déclin. Elles signalent à l'horizon l'avènement de l'union libre, celle, j'imagine, de deux créatures qui seraient égales et affranchies. La perspicacité de ces prophètes n'empêche pas que les maires et les curés ne célèbrent autant d'épousailles que devant.
» Alors il se passe un fait assez baroque. Les hommes continuent d'envisager les noces à Tancienne mode, comme un contrat d'autant plus avantageux qu'ils en ont, eux-mêmes écrit les articles à leur profit. Et les filles sont nourries déjà comme si on les destinait à des unions indépendantes, à des communautés où elles ne subiraient pas un chef.
» Je suis saisi par celte contradiction, qui ne vous frappe p^'ut-ètre point parce que vous êtes des fennnes aimées et que l'amour, comme la politesse, adoucit les angles des choses. Mais considérez de près même un ménage d'amoureux, un ménage qui date diiier et qui entre dans sa lune de miel : la femme est déjà persuadée qu'elle est une égale, riiomme est déjà convaincu qu'il est un
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maître. Jusqu'à nouvel ordre, c'est lui qui est dans la vérité, si j'en crois le maire, le code et les mœurs.
» C'est une vérité à laquelle on ne prédispose plus l'épousée. Autrefois les femmes étaient respectueuses , comme les vassales du plus fort. L'obéissance était leur première vertu. Elles y étaient dressées dans un couvent benoît et sévère. Là, on les initiait encore à la couture et à la piété. Gela faisait des femmes admirables, cela faisait aussi des gourgandines, cela ne faisait pas des incomprises ni des révoltées.
)) Mais l'éducation des jeunes personnes a progressé, comme le reste. Le progrès se prouve par le cbangement, et par le plus radical. On n'enseignait rien aux filles : on leur enseigne tout.
» Je suis vieux, las et grognon : je ne suis pas injuste : je ne nie pas que la méthode nouvelle ne parte d'un esprit honnête et libéral. Libéral, oui. Prévoyant, non. Une éducation n'est sage que si le sujet qu'elle se propose d'équiper est fortement préparé à sa destinée prochaine. Tant que le mariage est la règle, il ne s'agit que d'y conduire une fille. Son pédagogue n'y songe pas. Fervent de l'individualisme, il lui apprend à agir et à penser par elle-même, et non plus à accepter la pensée et l'action de cet inconnu qui sera, demain, son mari. C'est bien cela : on procède avec elle comme si le mariage n'existait plus. On la munit des armes qui conviendraient à sa liberté, à une lutte
solitaire pour la vie. mais qui ne lui serviront, en ménage, qu'à blesser si elle est cruelle, ou qu'à se torturer si elle est bonne ; et dans ce ménaire on la jette dépourvue des vertus qu'il faudrait pour quelle v pût vivre en paix : la soumission patiente et docile, l'amour de l'obscurité, le contentement de peu, et cette résignation fraicbe, sans amertume, que l'innocence respire en souriant... »
Mélie Rousseau, la fille du garde Cadart, est en quête de Geneviève parce que son bébé crie comme un âne et quelle ne sait pas le soulager. En l'absence du docteur, elle s'adresse à M"'^ Tellier « qui doit s'v connaître ». et elle lentraine vers ]f< i^ntnmuns.
A M""" Broutet, M. Heurtel fait l'éloge de l'éducation qui fut celle de Mélie : le jardinier Rousseau, en l'épousant l'autre année, est mieux tombé que le peintre Avmard. Le divorce Aymard revient sur le tapis. Marie attribue l'éclat et la fugue d' Aymard à son caractère irritable d'artiste. M. Heurtel ne se range pas à cet avis.
— Un marchand, un fonctionnaire, un officier ou un médecin, n'aurait pas supporté plus allègrement cette jeune femme dune industrie si acrimonieuse. Le plus pénible à son mari devait être le dégoût des objets médiocres ou vains vers lesquels elle le bissait. Et puis, on guindé les gens : on ne leur donne pas des ailes. II n'y a de grand dans l'bomme que sa volonté. Ce (ju'il n'a pas résolu
lui-même, ce qu'on lui impose ne compte pas... Geneviève reparait. M. Heurte! se tait. Il s'absorbe à caresser une feuille de tilleul, onctueuse et grasse. On est maintenant rassuré sur la fille (les Rousseau. Elle n'avait qu'un mal de dents. Petit-Beurre lui aura passé le sien. C'est contagieux, à leur ào:e.
lY
La pluie bloque clans la bibliothèque les deux femmes et leur hôte. Elles liraient volontiers. Au long des panneaux, les rayons s'étagent, pleins de mémoires et de voyages. Mais les yeux du baron Heurtel ne lui permettent plus de s'évader dans la lecture. Pour mieux lui tenir compagnie, Geneviève et Marie ne s'occupent qu'à des tâches manuelles. Selon la mode de l'année, leurs aiguilles fixent sur de blancs canevas des passements violets, noirs et jaunes, des a chenilles » soyeuses. La besogne est machinale et n'entrave pas la causerie. Après le prélude usuel, consacré au climat, et faute d'autre nouvelle, on épilogue sur le divorce des Aymard.
— Avaient-ils, lun et Fautre, de la fortune ? — demande le baron.
Mais il n'attend pas qu'on le renseigne. Tl égrène son sourire cristallin et mesuré, qu'il cache décemment dans une main portée à ses lèvres :
— Je ris pour mètre surpris à donner dans un travers que j"ai cent fois blâmé tout bas : je m'in-
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quiète de l'argent des autres. C'est un peu sot. J'entends bien que l'argent est d'un oftîce journalier. Mais diverses choses sont quotidiennes, dont il n'est pas séant de s'entretenir au salon.
Geneviève et son amie supputent les ressources des deux familles, qui sont opulentes.
— Cela n'était pas pour égayer leur histoire, — déclare M. Heurtel. — L'argent est une fâcheuse affaire, car il y a l'ennui de l'argent qu'on a comme l'ennui de l'argent qu'on n'a pas. Le second est le plus évident par le temps qui court : si on parle tant de l'or, c'est qu'il est le seul pouvoir incontestable de l'époque. Son empire n'est pas nouveau : la richesse est vieille comme le monde. Mais, en d'autres âges, elle se trouvait davantage balancée par d'autres puissance. 11 y avait des privilèges qu'on réservait à la naissance, au génie, à l'héroïsme. Ceux qui manquent de finance croient manquer de tout et ne sont pas dans l'erreur...
Marie Broutet pense à son ménage, étriqué, rendu souvent plus maussade par des tracas de budget.
— Mais. — reprend M. Heurtel, — bien pire est l'ennui de l'argent qu'on a. Les Aymard en ont pâti sans y prendre garde. Ils vivaient dans l'abondance : quelle misère !
On se récrie au paradoxe. Le vieillard ne se décontenance point :
— Un couple riche entrera aussi malaisément
308 L'ASSOCIEE
au ciel qu'un chameau passera par le trou «l'une aiguille : c'est convenu. Mais, pour lui, la félicité dans le ciel est encore moins improbable que sur la terre.
M"^ Tellier s'étonne. Comme à une taquinerie, son sourire se fige. Le baron poursuit :
— On peut l'affirmer, nullement par vertu, mais par expérience : il n'y a pas ici-bas d'autre félicité solide et durable que le plaisir du devoir accompli. Or, le premier devoir d'un être est de gagner sa nourriture ; et son bonheur est de la manger. Voilà l'essentiel. Tout le reste est récréation. Seulement, nous mettons notre cœur dans le jeu : < 'est ridicule.
Geneviève saisit mal les aphorismes du parrain, qui lui rappellent les morales tolstoïenne ou salutiste... N'y a-t-il pas nombre de gens, ni pauvres, ni cupides, pour qui la question d'argent ne se pose pas, et qui ont d'autres soucis, d'un ordre plus pur, plus sentimental?...
— C'est un malheur, — réplique M. Heurtel. — La peine naturelle de chercher leur vie et la joie naturelle'de la trouver leur sont interdites. Ils ne savent plus que faire de leurs dix doigts: ils se battent. Quelques personnes — dont je fus — sont dispensées de la peine dr vivre : des avantages sociaux les abritent. Elles ont la naïveté de s'en féliciter! Mais on n'abolit pas impunément une obligation séculaire. L'attitude laborieuse est acquise à la race. Vers d'autres objets on fait le même geste.
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Supprimé le souci vital, on se forge le souci sentimental, — si léger aux pauvres, si lourd aux riches. On invente le besoin d'amour à la place du besoin de pain. Et l'on croit qu'il peut, comme Tautre, obtenir sa satisfaction indéfinie. Oui, on refait malgré soi le geste des ancêtres. On se penche aussi douloureusement devant une corvée imaginaire. On continue de porter la malédiction du péché originel, et ceux-là même qui sont comblés pleurent pour un paradis abstrait, pour un rêve, pour moins, pour une fleur, veulent encore gagner quelque chose à la sueur de leur àme...
Ni Geneviève, ni Marie ne répondent à M. Heurtel. Est-ce sur la pluie monotone ou sur de lourds souvenirs qu'il tourne ses regards si clairs .^M"'® Broutet dispose ses chenilles avec prudence. L'aiguille de Geneviève hésite et se trompe.
Quelques courses à faire pour elle et pour Geneviève ont amené M""- Broutet à Paris. Jusqu'au soir, la filleule et le parrain sont seuls. Cet isolement leur agrée. Ils aiment Marie, si avenante, si dévouée, si discrète: mais l'étrangère parfaite est encore une étrangère, un tiers qui, dans l'intimité, se glisse. Geneviève n'a pas plus de secret pour Marie que pour M. Heurtel: elle en a peut-être moins; pourtant, elle n'oserait rien dire d'elle-même en leur double présence. Une pudeur commune retient les trois personnes dans des conversations générales: on ne parle que des autres: même les sentiments personnels s'expriment sur le ton de l'indifférence.
Aujourdlmi, leur solitude délasse Geneviève et M. Heurtel. Le vieillard demeure au fumoir attenant à sa chambre. M""^ Tellier ne le quitte pas. D'une petite besace en rubans, elle a tiré son canevas et ses passements. Assis à un bureau, le baron lit quelques papiers anciens. Geneviève ne sait pourquoi il y a toujours dans leurs tète-à-tète du silence et de l'émotion.
L'ASSO.CJEE :;il
— Reconnais-tu cette écriture, Geneviève?
Elle reconnaît la page d'une Geneviève plus jeune, les lettres précises, des lignes régulières, une marge égale. Elle n'écrirait plus si nettement. Car ce billet remonte bien à dix ans. M"'^ Tellier lit la date : quinze ans déjà! Des mots, quelques-uns soulignés, la frappent : « Je suis contente... Il va mieux... Dans son activité, il y a place pour moi, tout près de lui... Dieu veut que ce soit avec la sagesse, avec le travail ulik' qur je pénètre de nou- \ eau dans sa vie... L'amour ny [x'rdra rirn... »
Quinze ans! Elle en avait vingt-neuf... Si peu d'étés ont suffi pour la mener au seuil de la vieillesse. Car la maturité n'existe pas et Ton est vieux (lè^ qu'on ne sent plus l'infini devant soi.
(( Il y a place pour moi... je pénètre dt^ iiuLncau dans sa vie... l'amour... » Que sur ce feuillet, qui fut neuf et blanc, la plume a couru vivement! Geneviève se rappelle le salon bas du l>oulevard Haussuiann, d'oii elle écrivait au parrain, quand elle croyait qu'on guérissait l'amour débilité comme un mauvais rbume, quand elle imaginait avoir découvert ces panacées merveilleuses, le travail, la gloire....
A ses jeunes divagations M"'" Tellier sourit, apitoyée. Comment n'avait-elle pas dès lors deviné l'incurable et vulgaire détresse? Lorsqu'une femme a perdu de ce qu'il y avait d'absolu dans l'amour dun liomme, est-ce que tout n'est pas stérile et oiseux qu'elle tente pour le recouvrer? Geneviève
pense à Albert, à Berne, à ses fêtes... Ah! que même dans le meilleur dessein, et par les plus beaux moyens, et avec l'intelligence la mieux en éveil, ah! que l'obstination passionnée des femmes est vaine contre le cœur fuyard des hommes!...
— A quoi songe ma belle romanesque?
— Romanesque? moi, parrain?... Vous vous moquez!... A mon âge, il n'y a que les institutrices écossaises qui, derrière leur pince-nez, guettent encore l'arrivée d'un superbe chevalier!... Et vraiment, romanesque, 1 ai-je été jamais? Souvenez-vous qu'autrefois vous me grondiez d'être affreusement pratique, au contraire, et « arriviste», et u grimpette »...
M. Heurtel l'arrête d'un hochement de main :
— Tu t'assures que tu ne fus point romanesque parce que tu ne soupirais pas pour Lindor. Mais qu'est-ce que cela prouve ? On est romanesque quand on a fait un rêve et qu'on veut le vivre, quand on a bâti un roman et qu'on veut l'habiter. Et il y a d'autres romans que les contes de volupté. Ces petits feuillets, que j'ai souvent relus, m'ont raconté tes chimères, tes fantômes, toute ton utopie. Tu n'étais politique que par passion. Tu avais même construit une machine assez ingénieuse. Seulement on ne trouve pas plus de mécanique qui vaille pour relever les illusions qui tombent que pour ressuciter les bulles de savon qui crèvent...
L'ASSUCIEE 313
Parrain et filleule pensent daccord. Mais Geneviève, dont l'expérience est plus récente, montre quelques refrains d'optimisme :
— Cependant; un bonheur de femme, cela devrait arriver sans l'intervention d'un miracle. Voyons! Vous prenez une jeune fille... (J'ai l'air de réciter une recette de cuisine.!...' ni méchante, ça va sans dire, ni idiote, ni affreuse. Elle rencontre dans la vie un être qui lui plaît. Bon!... On ne plaît jamais sans le faire exprès : il a donc désiré qu'elle l'aimât. Pourquoi ne continue-t-il pas à trouver sa joie, sa joie unique, dans l'idolâtrie qu'il a souhaitée et qu'il obtient? Et alors les délices de cette femme sont d'offrir son amour qui fait du bonheur... Est-ce que cette combinaisonest tellement inouïe?... Qu'en penses-tu, Petit-Beurre?
Petit-Beurre, entré par la fenêtre. <^rimpe sur ;\pie Xellier oii ses ongles prennent un b'rnu* appui avant qu'il saute sur une étagère.
— Tu me griffes, Petit-Beurre, tu me désavoues, tu estimes qu'en amour il y a un sincère et un menteur, il y a celui qui aime et celui qui se laisse aimer... quelque temps"?
— C/dsi une vue injuste, — répond M. Heurlel. — Ma mémoire bronche, mais c'est la jeunesse qu'à mon âge on se rappelle le mieux. Dans ce temps-là, j'ai remarqué certainement des époux mal appariés. Mais j'en ai connu d'autres qui étaient admirables et exquis et dédaigneux du mensonge. Ce n'est peut-être pas ceux-ci qui ont pleuré
314 LASSOCIÉE
les derniers! Voilà le hic : deux flammes s'allument ensemble, et puis il y en a une qui cliarbonne... Est-il deux personnes douées, exactement, d'un égal appétit '? Non : la première est rassasiée que la seconde est encore sur sa faim. Gomment leurs capacités d'affection seraient-elles équivalentes ?
— Mais Tune ne réclame de l'autre qu'autant qu'elle lui apporte.
— E[ si (( l'autre » est moins riche ? Ou si ses ressources sont d'une espèce différente ? Car, notele. chacun veut être payé dans la même monnaie qu'il donne. On n'accepte pas du dévouement et de l'estime en échanire d'une ardeur passionnée. Comme si les élans même dangereux de deux créatures pouvaient se manifester par des mouvements identiques ! Tu l'as dit : on exige du partenaire tout juste ce qu'on lui donne. S'il paye autrement, on proteste dans la douleur.
Geneviève subit ces certitudes. Mais elle n'en démêle qu'obscurément les causes iniques. Elle discerne mal ce qui, dans le couple le plus sage et le mieux aimant, occasionne fatalement la rupture d'équilibre. Quand se produit la dissonance dans le
duo .?
— Je crois bien, Greneviève, que cela commence au commencement. Il est vrai qu'alors chaque cime vibre si fort qu'elle n'entend pas la voisine. Mais dès l'origine le charivari est certain. Cela résulte de la nature des choses. On se voue à
L'ASSOCIEE 315
une pensée unique qui siéirerait à la ibis dans deux ttMes ! Délire puéril ! On ne régit pas ses sentiments, et l'on voudrait régir ceux dautrui. C'est une absurdité cluirmante, printanière, angélique ; mais c'est une absurdité. Tant pis pour relui qui s'en avise le premier...
^jme Xellier conclut gaiement :
— Au bout du compte, dans les belles amours, il V en a un qui tient toujours l'autre. Seulement, c'est celui qui n'y tient pas î
Elle ajoute, à de mi- voix :
— Et ce n'est pas souvent la femme !
— En elfet, — acquiesce M. Heurtel, — car les liens oii d'abord on s'unit, et qu'on appelle des nœuds et des cbaines dans un style soutenu, ne sont pas sans donner quelque air d'esclavage. Or riîomme est, plus que la femme, jaloux de sa liberté, par goût, surtout par amour-propre. Il rougit qu'un passant le présume asservi. Un cœur libéré se juge plus élégant qu'un cœur fidèle. Tous les bommes raisonnent à peu près comme ce Corinthien, dont je ne sais plus le nom, et qui déclarait coquettement : « Je possède Laïs, mais je n'en suis paspossédé. » Cependant, si Laïs l'aimait?... Pauvre Laïs !
Le mécompte de Laïs ne touche qu'à demi ^{•ne Xellier. A l'égard de la courtisane, la réserve lui semble naturelle. Mais onne consent au marige que si l'on souhaite un engagement définitif : pourquoi des gens s'épousent-ils, par une inclination
réciproque, s'ils ne sont pas résolus à des tendresses parallèles ?
— Des tendresses parallèles. — objecte le baron. — seraient celles qui ne se rencontreraient jamais : celles-là. en effet, ne s'useraient pas à se heurter. Mais, après les noces, on se rencontre tous les jours et on se heurte quelquefois... Sans jouer sur les mots, je suis bien siir que le m;irias:e, par ailleurs admirable, est bien ce qu'on a pu inventer (h^ plus rapid^ pour désabuser les romanesques.
— Oh! oh î parrain, — s'écrie Geneviève, — c'est un célibataire qui parle...
— Et un célibataire qui voudrait bien se tromper, mais qui est dans le vrai. Le mariag"e serait délicieux s'il durait. Hélas 1 on ne vit pas en mariag'e, on vit en ménage. Le mariag^e est un acte : on peut l'accomplir dans la fougue du sentiment m^me qui vous entraine : car un acte est instantané. Mais le ménage est un état; c'est même un état perp-tuel et qui subsiste après qu'on s'est réveillé de tous les rêves. Le ménage n'a aucun rapport avec le mariage. Et tous les fiancés confondent lun avec l'autre î Quel égarement déplorable ! Quelle source de désappointements î Et qu'il serait donc prudent d'inscrire en gros caractères, sur les certificats que déhvre le maire ou le prêtre aux époux : « Il y a des mariages d'amour, il n'y a pas de ménages d'amour ! »
— Ou encore, — propose Geneviève : — « Atten-
L'ASSOCll^E 317
lion î madame et monsieur, les illusions éternelles sont prohibées... »
Le nihilisme du parrain ne va pas sans complaire à M"^ Tellier. Il parfume son déboire, il le lui montre universel. Une petite ^laee s'encastre au fond d'un nécessaire à ouvrag'e : elle s'y aperçoit, médiocrement coiffée, avec, sur le nez, les lunettes empruntées au baron : sa vue, à tdle aussi, s'allonge.
— Je suis à faire pt'ur !
Elle reprend avec cnjoueincnl :
— Je le dis, je ne le pense pas... C'est l'illusion la plus tenace' : chIK' (ju'on se fait sur soimême...
Mais (h' nouveau Hotte une mélancolie, et elle murmure :
— On s'indigne parce ({ue des sentiments se défigurent, (jui sont impalpables et fragiles. On ne voit pas comme s'altèrent des traits qu'on croyait immuables (|uand on inspirait ces sentiments. Pourquoi Tcime d'un homme serait-elle moins changeante que le corps d'une femme ?
Ainsi son aventure est commune... Tout de même, Geneviève craint de s'abuser par une fausse consolation. Est-il vraisemblable que nulle femme n'ait été exaucée dans des vœux pareils aux siens ? Ln écran sur le secrétaire du parrain est orné de portraits de famille. Le regard de M""^ Tellier s'arrête à la photographie de sa mère :
318 LASSO CIEE
— Est-ce que maman n"a pas été heureuse ? M. Heurtel est évasif. Il ne sait pas. Il tourna
ailleurs le dialogue.
— Oh! ne médisons pas du ménage. Il y a énormément de braves filles bien aises avec df braves garçons. Une bonne étoile leur a donné d'autres soucis que d'être romanesques.
— En ètes-vous sûr, parrain ? N'avez-vous pas vu d'unions jusqu'au bout harmonieuses, étroites . et pourtant sentimentales '?
— Non. J'ai vu des gens qui sépousaient par inclination et qui ne se séparaient pas. On disait qu'ils s'aimaient toujours. Ne s'inlerrogeant point eux-mêmes, ils restaient convaincus d'être amoureux : en tout cas, par bonne grâce et pour se conformer à l'usage, des femmes continuaient d'appeler (( amoui' » une amitié assez douce, de l'estime, la bienveillance mutuelle, quelque privante, le partage accoutumé du gite et du souper, une affection collective pour leurs enfants, l'apparence du bonheur, la bonne camaraderie, la tranquillité...
— L'écumage du pot au feu 1 Le rôle — résume Geneviève — n'est pas magnifique pour une associée un peu sensible et qui attendait d'autres bénéfices...
— Mais où prends-tu qu'elles s'accordaient des droits à une association?... Elles n'étaient pas des associées : elles étaient des compagnes.
— Des compagnes pour un voyage en train omnibus et dans un pays plat !
— Quand la promenade est monotone, il y a des touristes qui aiment mieux la faire à deux.
— Parfaitement !... C'est selon les goûts... Mais. parrain, quels mystificateurs, ces cu*tistes poètes I Où prennent-ils ce qu'ils exaltent .' Ltui lyrisme est un attrape-nigaud.
— Ne dis pas cela, Geneviève, lart est divin, précisément parce qu'il éternise les minutes d'enivrement qui sont courtes.
« Des minutes, oui... » songe Geneviève. Un mariage aussi radieux que fut le sien n'est qu'un*minute d'ivresse, et le ménage qui suit est un lendemain d'ivresse, un lendemain qui n'en Unit pas. .. Geneviève absout, elle comprend, elle aime celles (jLii. dégoûtées de l'eau mal rougie, se sont livrées ;i des griseries défendues :
— Parrain, les « compagnes » modestes dont vous me parliez ont peut-être vieilli avec le regret de ne s'être pas jetées, tète baissée, dans une folie magnifique...
On dirait que cette supposition efiarouche le vieillard et ses souvenirs :
— Il n'y a pas, entends-tu ! il n'y a pas de folie magniûque. C'est extravagant 1 C'est impossible puisqu'on est deux ! Autant vouloir mettre deux 'himères au même pas ! « Une folie I » Il y en a un qui en guérit et qui enserre l'autre dans une camisole de force...
L'animation subite déconcerte ^P' Tellier :
320 1/ASSOClEE
— Ne vous emportez point. pai:rain, et ne craignez rien pour moi : j'ai passé, saine et sauve. Tàge des folies !
— Ne le déplore pas. ma iille. Tu sais, on raisonne, on pérore, on chicane, on se plaint des autres et de l'existence : cela n'a pas de conséquence, cela distrait... Une seule chose importe : vieillir content de soi et de sa vie sage. Une peine mortelle est si vite causée ! 3Ième sans méchanceté, légèrement, frivolement on peut déterminer des ruines... Leurs auteurs les savent seuls, et c'est trop !... Tu es heureuse, Geneviève si tu n"as pas fait de mal...
— Mais vous non plus, parrain, qui êtes la honte même î
M. Heurtel raffermit sa voix :
— Moi non plus... Comme les jours sahri'gent ! Oui. la nuit tomhe. M"'' Tellier se penche sur le
verso du canevas pour y nouer ses chenilles. Elle ne voit pas les yeux du parrain, ses yeux usés, brouiUés peut-être, qui se tournant vfrs l'écran des portraits.
YI
(Journal de Marie Brou te t.'
■li août.
En récompense de ce que j'éduque patiemment Petit-Beurre, M. Heurtel me fait cadeau, ce soir, d'un petit essai qu'il a composé autrefois en l'honneur d'une grosse chatte appelée Musotte. D'abord il nous l'a lu avec des intonations qui siornifiaient que les grandes personnes peuvent profiter des discours qu'il adresse aux bètes.
Pour ne pas les perdre, j'épingle dans mon cahier les feuillets qu'il m'a remis :
MUSOTTE
ou LE BONHEUR
Le parasite est vil, mais tu n'as rien, Musotte, dun pique-assiette. Un libre contrat nous unit. Des fonctions te sont dévolues, et tu les remplis. Certes tu ne hurles pas aux chemineaux, comme le chien. Et c'est assez du minet de Cadarl pour épouvanter
3i^2 I/ASSOCIÉE
les souris. Mais tu as un autre rùle. Par ta grâce aux milles courbes changeantes, notre décor s'embellit : tu es ornementale. Tu es prudente aussi, et ta conduite est pour moi riche de leçons. Enfin, avec cinq sous de foie, je me donne le prestige d'un faste qui nest plus de mode. Revenu aux siccles défunts, il me semble que je pensionne un personnage, mieux qu'un domestique, moins qu'un ami, un petit collet de la maison, philosophe, numismate ou moraliste. Oui, tu as quelque chose de l'abbé Barthélémy, et je me fais, par moments, l'effet de M. de Choiseul...
Tu es cossue, Musotte : tu vis de mes rentes, tu es dispensée du travail. Tu n'as pas besoin comme le chat des jardiniers, d'explorer les ordures pour composer un arlequin pas trop gâté. Tu ne mange point la chair fade des souris. 3Iais le ponctuel Benjamin t'apporte la pâtée salée ou le lait sucré. C'est une rente que tu touches trois fois par jour. Tu es riche. Musotte, mais tu ne ressembles pas aux autres riches qui, d'esprit ou de CŒ'ur, peinent plus que les pauvres.
Tu méprises l'effort, tu dédaignes la vaine activité des chiens, et même celle des hommes, qui sont les neveux de Caïn et qui travaillent comme des nègres.
Un petit trait suffit à prouver qu'un individu pense par soi-même. Que je t'offre, Musotte, une
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tète de sole et un débris de poulet, tu nliésites pas, tu prends le morceau de volaille;. On dit pourtant que les chats aiment mieux le poisson. ïoi, tu n'obéis qu'à ton goût. Tu nés pas esclave des trailitions de la race. Tu es un esprit libre : tu préfères la viande et tu l'avoues.
Musotte, tu as satisfait jadis à des ardeurs impudiques. Mais tu fuyais alors la maison et la cour d'honneur. Un appentis abandonné, un recoin de hangar étaient des abris assez bons pour le libertinage de quelques nuits blanches. Tu respectais le logis que tu regagnais bientôt, les nerfs en paix, — le logis noble oii l'on niange, où l'on médite et où l'on dort. Tu mettais, Musotte, les choses au point : tu nous rappelais que l'Amour est un petit dieu.
Ces ardeurs sont éteintes. Tu est devenue vertueuse, mais tu es restée épicurienne. Tu « prends le jour » : c'est à la lettre, car, de ma fenêtre, je te vois, sur les cailloux, qui dandines ton ventre blanc au soleil. Et tu fermes tes yeux d'olivine que blesserait la lumière piquante. Tu n'es pas du midi, Musotte : mais, tantôt, tu aimeras le crépuscule, le clair-obscur, la demi-teinte. Tu préfères la nuance à la couleur.
Tu es sédentaire. Poitou, qui s'élance avec des abois ne te convainc pas qu'il est attrayant de courir au hasard. Pattes repliées, tu l'attends sur le paillasson. Il reparaît, ce Poitou, comme tu l'avais
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prévu : est-ce aux ronces des li ailiers qu'il s'est défrisé ? ou dans quelque fâcheuse rencontre ? Mais sa queue, trompette au départ, n'est plus au retour qu'un balai. Toi, Musotte, tu ne vas nulle part : tu sais comme on revient de tout.
Tu passes pour égoïste aux yeux des hurluberlus expansifs tels que Poitou. On est toujours traité d'égoïste quand on a de la réserve, quand on est assez discret pour ne point se mêler de ce qui ne vous concerne pas. Tu n'as garde de clamer, comme le chien, à propos des faits divers. Si tu les juges, C'est in petto. Tu te retiens d'en rire, même dans ta moustache. Pliît à Dieu que chacun autour de nous fût égoïste à ton imitation. Quellt* tolérance, alors, et quelle liberté 1
M"aimes-tu, Musotte ? On me dit : « Les chats n'aiment pas leurs maîtres. » Tu ne dois pas m'aimer parce que je suis ton maître, mais tu peux m'aimer quoique je le sois. Tu n'as jamais, avouele, respecté mon autorité : je tâchais si peu à te l'imposer î Néanmoins tu accours à mon appel dès que jeté montre une boule de papier froissé. Poitou, dans sa jalousie, m'expliquerait : « C'est qu'on joue mieux quand on est deux que quand on est .seul. C'est que ta complaisance lui est agréable. » Si Poitou connaissait les cœurs plus avant, il saurait qu'il n'y a guère d'autre façon d'être aimé pour soi-même.
11 ne 'faut pas s'eng-ourdir : on a des devoirs même envers ses muscles. Ayant cultivé ton instinct de la mécanique, éprouvé tes souples ressorts et démêlé les régies de la perspective, tu te livres à des petits jeux de force et d'adresse. Tu sautes bien. S'il te plaît de choir, c'est par facétie et pour me (^ouler ce conseil très moderne qu'il convient toujours de retomber sur ses pieds.
La propreté est ton luxe. Bien que tu ne g^riffes jamais, sur quelque écorce tu taftines les ongrles : un tilleul est ton manucure. Tu as encore trois ou ({uatre plaisirs : vider l'assiette creuse qui sent bon, digérer dans le parc, là philosopher, ou mâcher des simples si ton ventre est dur, rentrer au salon lorsqu'il pleut, chasser les mouches, voiries arbres l'été et, l'hiver, les flammes... Gela fait un bonheur. Il n'est pas grand, mais les créatures sont petites.
Cn homme ou une femme seraient mortifiés si Ion imaginait qu'ils vécussent dans la béatitude. Ils se sont laissé dire qu'il est grand d'avoir des soucis, des désirs et des peines. Un instinct de labeur les dupe. Tu n'es pas si sotte, ma chatte. Tu consens à être heureuse comme une bète.
Tu es très instruite. Dans le temps, tu as fait tes études : tu es informée de la maison et du parc, qui sont à peu près tout l'univers. Ici les aitres te sont familiers, et les gens et les choses. Sans doute
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la nature garde quelques secrets. Pourquoi est-ce quil neige ou qu'il tonne ? Doii vient le veau qu'on rôtit à la cuisine ? Vastes problèmes de l'Inconnaissable ! Tu as cependant Fesprit pliilosopbique : tu remontes, par induction, des faits aux causes : avant la pâtée, il y a le cuisinier; avant le cuisinier, il y a le boucher. 3Iais qu'y a-t-il avant le toucher? Tout le monde l'ignore. Quelques-uns font semblant de le deviner : ce sont des chats métaphysiciens. Ton âme, Musotte, est religieuse. Tu ne forges pas des hypothèses saugrenues. Tu te soumets au mystère.
Tu t'endors doucement, tu t'éveilles avec langueur, afin de bien goûter la volupté du sommeil. Tu manges sans hâte, pour déguster tout le suc de tes petits morceaux. Tu es lente, car, mon Dieu, qu'est-ce qui nous presse ?
On ne se dépêche que pour fuir hier ou pour courir à demain. Tu médites, dans la paix, Iheure que dessine l'ombrage d'un acacia sur la pelouse. Cett^ heure te suffit. Elle en vaut une autre. Tu l'admires mieux que nous puisque, toute à elle, tu ne rêves pas à l'heure passée ni à l'heure future. Tu rêves au présent. Aussi ta songerie nombreuse s'achève dans le rhythme du sommeil et jamais dans le bruissement des larmes.
De la sorte, ton àme aussi « prend le jour ». Elle n'agite ni le regret ni le remords. Elle n'a pas non
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plus d'ambition. Tu ne colores point avec des espoirs mirifiques Favenir qui ne t'appartient pas. Mais le jour, le jour, comme tu le g"oûtes, Musotte ! Tu vois ce qui est. Tu l'aimes. Tu professes la piété, puisque tu m'apprends à accepter et à adorer.
Tu te doutes que la vie des autres continuera après toi. Mais ton agonie saura dédaigner leur miséricorde superflue et se détourner de leur santé insolente. Afin qu'on ne t'humilie pas, tu te cacheras pour mourir.
YII
A Gretz, Geneviève et Marie avisent l'enseigne d'une boutique basse : « Papeteries, Merceries et Chocolats. » Ces pluriels ont grand air. L'échoppe embaume la soupe à l'oignon qui gratine. La marchande se met en nage pour fournir de l'encre violette, un cahLer, des pelotes de soie. Comme on rentre à la Malaguette, la bibliothécaire de la gare salue les dames du château. M""' Tellier lui prend quelques journaux, ceux que M. Heur tel ne reçoit pas, des périodiques illustrés et un Petit Mcuiuel de la Socii'té painsienne qui vient de paraître.
Pendant le retour à la maison , on lit les gazettes qui, malgré la saison et les vacances, sont fort instructives. Des gens, aux plages ou aux eaux, avertissent le peuple qu'ils bostonnent dans Tintimité, après avoir tué des pigeons. Le président du Conseil est allé, dans le Midi, embrasser sa mère. On recense le demi-monde assemblé en un pesage de Normandie. Un nouvelliste publie une suite d'articles sur les peintres en villégiature. Un con-
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frère, emporté par l'émulation, décrit l»'s varanccs des chanteurs.
Chaque feuille est une coupe emplie jusqu'au bord, pour désaltérer la soif de réclame. Quelques noms sont imprimés partout. Geneviève calcule combien on doit les dénigrer dans un clan où, cependant, l'importance des personnes se mesure à leur renommée. Ce clan lui apparaissait, en d'autres temps, et de loin, sous les couleurs d'une compagnie choisie, presque d'une maçonnerie admirable et bienheureuse. Au-dessus de la foule, elle imaginait certaine élite notoire, comme un prytanée justement privilégié, où Albert était digne d'accéder. Aussi bien soupçonnait-elle en lui des impatiences de grand bonniie enfermé dans une petite ville, enserré dans un cercle étroit de confrères et de camarades. Elle se figurait qu'on devait respirer plus librement sur les hauteurs célèbres...
Or, Geneviève n'ignore plus l'exiguïté de ce monde où tout le monde se connaît peu ou prou, et bruit et se pare des ridicules inhérents à la publicité. Là-dessus, le livret neuf à tranches dorées qu'on vient d'acheter à la buraliste du chemin de fer, ce Petit Manuel de la Société est tout à fait édifiant. 11 énumère les « illustrations parisiennes », et après chacune d'elles il inscrit, avec une bienveillance concise et parfois goguenarde, son titre à la gloriette. Marie Broutet, qui le parcourt, met deux lignes sous les yeux de son amie :
« ALBERT TELLiER. — Tubcrculosc «uérissable :
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sanatorium. Hygiène : laloiTellier. Parlementaire, académique et mondain. Très sympathique. »
Geneviève examine ce répertoire, bon à renseigner les étrangers et les apprentis du tout-Paris, et qui tient du Bottin et du palmarès. Çà et là, elle lit :
« BENOIT - BARBET. — Haute philanthropie ; exconserves.
)) CAUDRY. — Député. Ancien ministre « à poigne ». Spirituel et séduisant.
)) HARRis. — Premier jockey d'obstacles, récemment disqualifié.
» DUC DESTOUTEviLLE . — Famille et musique anciennes.
)) DORA LISERON. — Étoilc d'opéretto. Le plus petit pied de Paris.
)) co-MTE ULiGuiNE. — Grande aristocratie russe. Rois dans son yacht. Socialiste. Très sympathique.
» ZESSLER. — Fondateur dhippodromes et de casinos : grands et petits chevaux.
» FÉLICIEN cossET. — Uii dcs Quarante. Le dernier des « causeurs étincelants. »
Au long d'une trentaine de pages la nomenclature se poursuit : des marquises et des caricaturistes, des prédicateurs et des antiquaires, deux aéronautes, une chiromancienne, les gloires de tous les faubourgs et de toutes les carrières.
— Comptons, dit M"'^ Tellier.
Son compte est tôt achevé. 11 y a une table des noms propres: ce livret en renferme à peine quatre cents.
— Quatre cents, ma chérie... pas la moitié de la population de Gretz. C'est la grande cité-Lumière ! . . . Mais la voilà, au contraire, la petite ville, la plus minuscule des bourgades !... Comment n'aurait-elle pas les tares de la province, mesquine, potiniére et malveillante ?
Oui, malveillante... Geneviève songe à la fameuse « petite ville ». Tout à l'heure, Marie parlaitencore de M"'' Aymard et de son divorce. C'est dans ce pays singulier qu'Hortense Aymard se désolait de ne pas aborder. Apparemment en observait-elle mal les mœurs. Mais M"'*' Tellier en sait les méchancetés savantes et qu'on dirait cordiales. Elle se rappelle les propos destinés à ternir devant vous des amis très chers et très purs. Elle a subites confidents improvisés qui vous rapportent, si charitables et prodigues d'utiles avertissements, les médisances dont vous êtes le sujet, les calomnies, les inventions, avec le nom de l'inventeur. Rien, vraiment, ne vous est épargné. Aussi bien les ménagements sont-ils pires : Geneviève voit d'ici les grimaces des camarades, qui vous laissent attaquer d'un cœur léger, et qui ensuite, pour se prouver vos intimes, et pour qu'on vous répète leur zèle, répliquent avec une civilité si douce : « Mais non... mais non... Vous allez trop loin !... Et puis, quand cela serait, je ne veux pas le savoir... Moi, je les aime comme ils sont... » Quel nid de guêpes, co village d'élite !
^jme Xellier relit, amusée, le Manuel de la Société .
332 LASSÛCIÉE
Pour elle, tous les noms sont indifi'érents, et quelques-uns méprisables.
— En somme, dans cette « petite ville )>, Marie, on ne pense qu'à une chose : donner une bonne opinion de soi à des gens qu'on n'estime pas. Est-ce bouffon !... En retour, la plupart des gens ne vous estiment pas davantage. Ils connaissent votre nom et votre tète, ils connaissent vaguement votre qualité, mais elle ne les intéresse point. Car la ville de l'élite, ce nest même pas une bourgade, c'est l'agglomération de dix hameaux qui entre eux se dévisagent : celui de laristocratie, celui du gros commerce , celui de la politique , celui de la science, celui de la haute banque... Il y a le hameau catholique... Il y a le hameau des clubs et des sports... Il } a le hameau des artistes... Il y a le demi-hameau du demi-monde' Vous excitez la curiosité, mais vous n'obtenez pas l'admiration, à peine l'attention, de ceux qui sont autre chose que vous-même : de clocher à clocher, quel dédain ! ou plutôt quelle ignorance ! Caverlochère, qui a étudié cent traités danatomie, m'a avoué qu'il n'a jamais fmi un roman. Il tripote un volume jaune en disant : « Ça doit être dur à lire, cette affaire-là î »
Selon Marie, le cas de Caverlochère est exceptionnel, plus rare même que celui de l'homme éclectique, qui aime ces a hameaux » variés et qui fréquente dans tous.
— Les éclectiques... — répond Geneviève. — Le
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pauvre Xoyelles était de cette classe, et le petit Chrétien en sera. Je connais le type, «lambulant», celui qui se promène tous les soirs d'une coterie à une autre, et qui dans chacune déprécie amicalement sa voisine, sans gène, sans danger, sachant de reste qu'on ne risque rien, chez les cercleux, à dauber sur les médecins, ni chez les industriels à persifler les artistes...
^jme Bi-outet confesse que le monde reffarouche. Elle se félicite d'une obscurité qui lui permet quelquefois de demeurer dans son coin. Cependant elle juge Geneviève pessimiste à l'excès : là même, il n'y a pas que des méchants.
— Tu as raison, il y a des femmes et des hommes charmants. Mais n"as-lu pas remarqué que la « galerie » s'arrange pour nous en dégoûter, et pour les détourner de nous ? Ainsi, te rappellestu que M'''^ Brown nr' avait présenté la jeune fennne de Cardinal, le ciseleur, qui est jolie et gentille? Nous nous étions plues : ^P*^ Brown en a été furieuse. Elle n'a pas eu de cesse quelle ne nous ai brouillées, ou peu s'en faut : si dans un salon tu te lies avec une personne aimable, et si tu la revois chez elle ou chez toi, la maîtresse de la maison t'en tient rancune, comme si tu l'escroquais... Et, de même, s'il y a profit ou plaisir à être reçu par toi, tous tes c( habitués « font littéralement la chaîne et t'empêchent d'accueillir un ami nouveau: il n'est pas de procédés dont ils n'usent pour l'indisposer contre lui. Tu es la propriété de tes amis : ils
montent la garde autour de toi. Ils ont Tair de serrer les rangs pour résister à une agression, de repousser linvasion dun prolétariat mondain î C'est comique...
La c( société »; son « manuel ». et aussi son intrigue, et son bourdonnement, deviennent d'une bizarrerie plus lointaine, toute petiote, cocasse et rétrécie. à Geneviève qui les considère sous la frondaison des ormes éternels, colosses noirs, silencieux et débonnaires. Après un ruban de route poudroyante, l'ombre du bois baigne de fraîcbeur les promeneuses.
— C'est intelligemment fait, un arbre^ — dit Madame Broute t. — Ça garantit du soleil et ça protège contre la pluie. C'est généreux comme un en-tout-cas : c'est même plus beau !
— Quelle coïncidence!... Je réflécliissais en même temps que toi, Marie, à la bonté des arbres et qu'on devrait se réfugier près d'eux... Ainsi laisserait-on le monde en paix. Mais le monde ne vous rendrait point la pareille. Il ne làcbe pas sa proie : il ne permet plus qu'on vive à l'écart. Yexé qu'on lui écbappe , il répandrait sur votre retraite des motifs fàclieux , tels que la misère ou la folie. Car la médisance a des ressources infinies.
— Ma foi, oui ! — fait Marie. — Quand on est sauvase. c'est de la misère ou de l'excentricité. Quand on est sociable, accueillant, hospitalier, vos
L'ASSOCIl^E 33o
propres hôles vous taxent de frivolité, d'ostentation ou « d'arrivisme )). Et pour économiser la o^ratitude, la bouche pleine, ils trouvent qu'on mange mal !
— Que veux-tu? — conclut Geneviève. — La malignité donne tant de charme à la causerie !
Dans les allées amollies par les orages, M"'^ Tellier chemine à son gré, un peu courbée, lente et d'un pas assez lourd'. A cette heure, si elle avait rejoint M*"^ Brown, ou M"""" Filsjean , ou Cossette, elle arpenterait sans doute les planches de quelque plage. Elle se représente là-bas, forcée à l'élégance, contrainte au sourire, ayant repris la démarche assurée et l'air qu'il faut parmi des inconnus qui chuchotent, entre lesquels on passe, l'œil fixé devant soi, prudente à ne se tourner ni à droite ni à gauche, appliquée à ne rien écouter, pour ne pas voir l'envie et pour ne pas l'entendre. On voudrait se boucheries oreilles et s'attacher des œillères. — «( C'est un vœu d'autruclie », — se dit Geneviève, et elle rit.
— A quoi penses-tu ? — demande Marie.
— Je pense à ce perpétuel état de défensive dans lequel nous nous mettons en face du prochain, à la contenance , à la pliysionomie qu'on surveille , d'instinct. C'est un bouclier, c'est un masque... On ne s'en affuble pas par simagrée, mais par précaution, pour se garer des pointes qui blesseraient notre sensibilité. On se bronze. Et à personne on n'avoue le défaut de la cuirasse : à quoi
bon ? on ne recevrait que des coups mieux diri-
Mais, pour avoir depuis huit jours déposé larmure mondaine. M"" Tellier en sent mieux tout le poids. Quelle charge que de figurer dans un petit répertoire de quatre cents Parisiens î Quelle fourbure que de s'offrir aux regards et aux jugements ! Quel tintement que d"ètré de ceux sur qui tous les autres bavardent I On appartient à tant, qu'on ne se possède plus : on se cherche sans se trouver, et l'on finirait par emprunter à autrui une opinion sur soi-même î... Apres tout, cette opinion ne serait pas si fausse : Tarmure vous modèle : on devient, à la longue, celle que le monde veut qu'on soit. Il faut le hasard, un isolement, cette retraite, pour recouvrer sa vie intérieure. Telle fortune est brève. Demain on réintégrera « l'élite » et son étoulfement parfumé. On reprendra le train de la petite ville illustre... De tous ses poumons, Geneviève Tellier exliale un soupir souhaitant la grande ville quelle méprisa jadis, la grande ville anonyme, laborieuse, discrète, indifférente 1 Hélas! on n'y redescend plus lorsqu'on la une fois quittée. Ce n'est que dans le rêve qu'on fuit la « petite ville )). Mais toutes les fantaisies sont ^enchanteresses, qui procurent l'illusion d en être évadé. Geneviève évoque la soupe au fromage et la marchande de Gretz, si active parmi ses papeteries, ses merceries et ses chocolats...
LASSOCIÉE 337
— Ah ! Marie, Marie, il y a des moments oii il me semble que je lâcherais tout, si j'avais le droit de tenir une petite boutique oii je travaillerais <lix heures par jour pour gagner la soupe de iiîon dfner. ..
Journal de Marie Branle t.)
2S août.
De Gretz, ce matin nous revenions, Geneviève et moi, par le sentier couvert qui abrège le chemin, mais qui est très étroit et détrempé. Geneviève allait devant; moi, sur ses talons. J'ai été frappée de sa démarche accablée. Elle me faisait de la peine. Ce n'était pas seulement une lassitude physique : Geneviève me semblait harassée jusqu'à l'àme. Nous parlions peu : ses longs silences et ses petites phrases prouvaient une fatigue inflnie du monde, de son remuement, de ses méchancetés. Je pensais, à part moi, qu'on ne lui a point témoigné une malveillance si particulière; peut-être, sans s'en rendre compte, accusait-elle l'univers de ce qu'elle était seule à la Malaguette, et pas à Berne... Mais je ne la contrariais point. Du reste, je ne connais rien qui vous pénètre comme sa mélancolie, douce, ironique, presque gaie et si triste. A la fin, j'enviais aussi fort qu'elle la mercière de Gretz, active et
laborieuse, moins épuisée que nous qui raisonnons beaucoup et ne travaillons pas...
Nous rentrons. Mélie Rousseau la femme du jardinier, court au-devant de nous avec une carte et une lettre :
— Madame, c'est un pliotograplie I
La carte est celle de M. Octave Piot, in2:énieur des arts et manufactures. La lettre est d'Antonin Piot. Il recommande son neveu Octave, chargé de tirer quelques épreuves de la 3Iala«uette et, si ce n'est pas indiscret, de M"'^ Tellier. Il est envoyé par le Garni Illustré, à l'occasion des fêtes de la Croix Blanciie. Il paraît qu'il attend dans la salle de billard.
Mais les routes sont boueuses et nous sommes sales : Geneviève désire passer par son cabinet de toilette :
— Va le recevoir, Marie, je redescends tout de suite.
Elle ne réfléchit pas que je suis aussi crottée quelle... D'ailleurs, moi, ça m'est égal.
Je découvre l'ingénieur des arts et manufactures, bien sage, sur une chaise. Je lui aurais, donné dixsept ans. Il me confie qu'il sort de l'École Centrale, et que son oncle Antonin va le placer dans « ses affaires de presse ». Or, l'oncle Antonin est exigeant sur l'éducation professionnelle. M. Octave Piot fait son stage au Grand Illustré. Pendant que lui-même se trouve ici, un de ses collègues opère à Berne. Tous les magazines ont des correspondants là-bas. Mais le Grand llluxtrt' particulièrement se pique
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(l'offrir a ses lecteurs des pages vivantes et pittoresques : une silhouette de la maison de campagne habitée par le docteur Tellier, un instantané de sa femme... L'abonné aime les documents d'intimité, de féminité...
Geneviève reparaît. Est-ce Geneviève *? En tout cas, ce n'est plus la même femme. Un quart d'heure a suffi pour la transformer. Sous la vaste capeline de paille maïs, sa toilette est claire, simple et gaie. Elle est chaussée de daim blanc. Un botillon dœillets rouges tache son corsage. Elle n'est plus vieille. Elle me confond. Et elle intimide l'enfant des arts et manufactures.
Avant le jour cru de midi, il veut prendre quelques vues du parc. On lui conseille l'étang : il y court. Il reviendra tout à l'heure photographier le cabinet de Tellier.
Tandis qu'il cliché ses paysages, Geneviève appelle le vieux Benjamin, pour qu'il laide à mettre un peu de désordre dans le salon où travaille Tellier quand il séjourne à la Malaguette. Benjamin aime les pièces « bien ordonnées >> et ne conçoit pas pourquoi « madame » éparpille sur les tables des bouquins et des paperasses.
— Benjamin, donnez-moi un ou deux vases et des fleurs à longues tiges... Attendez!... Cette jardinière sur la cheminée est piteuse... Il n'y a pas ici un plâtre, une terre cuite?... Benjamin, vous allez être gentil et nous apporter le petit marbre qui est dans le fumoir de monsieur...
Benjamin se multiplie avec la meilleure volonté : il apporte les vases, les fleurs à longues tiges; il apporte le petit marbre : c'est le buste de Geneviève à vingt ans.
Quelque cbose manque sur la table trop peu garnie. A la prière de Geneviève, je vais prendre dans ma cbambre sa grande pbotograpbie avec le clievalet de nickel passe-partout. Le jeune Octave Piot, qui revient, juge le décor parfait. Nous nous t'tfaçons pour qu'il mette au point. Le nez sur le viseur, il annonce une épreuve superbe. On distinguera même, telle une image d'image, la pbotograpbie de M°'^ Tellier dans sa monture de métal. Mais elle sera un peu microscopique : et il sollicite de Geneviève l'autorisation d'un portrait original. Elle me demande : « Faut-il ?... » Je réponds : « Pourquoi pas? »
Seulement, le cabinet d'Albert n'est pas sa place. Il est préférable qu'elle pose sur le perron de la cour dbonneur. On y va. En bonne mouclie du coclie, je regarde l'ingénieur disposant ses cbâssis. Je la regarde aussi, qui descend les marches.
— Ob! madame, ne bougez plus! Le mouvement est délicieux... Nous intitulerons la page : « Retour à la Malaguette : Madame Albert Tellier allant à la rencontre du Maître. »
Cette Geneviève a vingt ans, comme la Geneviève du buste. Elle rayonne; elle éblouit. La paille écrue qui la protège cache ses cheveux, dont beaucoup ne sont plus bruns. Et elle encadre son sou-
342 L'ASSOCIEE ~^
rire de printemps, le sourire de ses petites dents qui sont toujours régulières et nacrées.
M. Octave se retire. Je reste surprise d'avoir retrouvé Geneviève si jolie, si brillante; je le lui dis, et je l'embrasse. Elle balbutie, rougissante :
— J"ai renoué « le masque », voilà tout, le masque dont nous parlions, il y a une lieure...
Mon amie ne m*a jamais menti, mais si elle ne me trompe pas, elle se trompe... Geneviève, pourquoi as-tu envové Benjamin cberclier le petit marbre? Pourquoi m"as-tu priée moi-même de te prêter le passe-partout dans lequel je t'ai toujours avec moi? Tu ne semblais soucieuse que d'embellir la pièce. Imagines-tu que je ne t'ai pas comprise? Dans les pages glacées du Grand Illustré, on verra ce cabinet de travail, et qu'y verra-t-on? Sur la cbeminée, ton buste: sur la table, ton portrait. Ainsi tu te veux liée au mari, à son travail, à sa gloire.
Ma vieille chérie, je ne t'accuse pas, grand Dieu! Tu te moques bien de la publicité ! Mais tu es ravie d'être rapprochée de « lui », ne fut-ce que sur des pages d'album et par des voisinages de clichés.
Je ne t'accuse pas, je t'admire. Et je t'envierais, si je n'étais pas devenue indifférente à moi-même.
L'amour que tu pensais terrassé dans ton cœur surgit quand ra lui plaît et te bouleverse toute. Il te donne des roseurs de fillette. Depuis quand ne t'ai-je pas vue si jeune, lorsque personne ne te reg-arde ?
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Aujourd'hui, tu redevenais toute pareille à celle que tu étais autrefois, à nos déjeuners du boulevard Haussmann, quand, je me souviens, tu racontais le dispensaire d'Antin à Antonin Piot, à l'oncle de celui-ci. Tu servais déjà avec tant de finesse discrète la fortune du compaiinon aimé î Ce zèle vaillant a donc duré l'espace entier d'une génération! Est-ce qu'une expérience pouvait t'en détacher, même cette expérience cruelle de te terrer ici pendant les fêtes de Berne?
Après cet incident, c'est vrai, tumas convaincue de ta désillusion sans appel, sans rancune, de ton désenchantement si clairvoyant et si serein... Mais tout à l'heure j'ai apereu, par avance, l'accueil radieux qu'on fera jeudi au maître, lorsqu'il rentrera ici digérer ses banquets. En voilà un que je ne plains pas : il trouve toujours bon visage. A tous les jeudis, comme à celui-ci, pour lesquels il s'annoncera, tu te tendras vers lui. belle et 'pleine d'espoir. Hélas ! il n'y prendra point garde. Et les vendredis, tu me reviendras, plus esseulée, plus vieillie, plus misérable. Alors et derechef tu te croiras — : comme au soir de mon arrivée ici — résignée dans ta ruine, jusqu'à la prochaine aventure, jusqu'au premier hasard qui va te chuchoter lillusiou de t'approcher un peu- de « lui » î
Je le vois trop. Geneviève : on ne se résigne pas lorsqu'on aime. Jusqu'à la lin tu guetteras le soir où il daignera associer ton esprit et ton cœur aux siens. Tout sera bon à duper ton attente. C'est toi
34* L'ASSOCIEE
même que tu leurres quand sur des irra^ures tu veux ton imag^e près de son portrait. Il te semble que tu te serres un peu plus contre « lui »... Pauvres images ! Avant, sans doute, qu'elles soient g-ravéeSj tu les sauras bien trompeuses et si vaines î Tu te cacberas pour les considérer avec des regards que troubleront les larmes... Mais, à cette minute, des milliers d'yeux jaloux, des milliers d'Hortense Aymard contempleront sur la même page celle qui va leur apparaître, demain comme bier, la plus beureuse des épouses, la plus riante, la plus cbérie, la plus glorieuse...
Ce dimanche de la Saint-Fiacre, on distribue quelques écus aux jardiniers de la Malaguette et à leurs familles. Mélie Rousseau remercie de ses libéralités le baron Heurtel, sur sa terrasse. Afm de donner plus d'ampleur à la gratitude, Mélie trimbale avec elle son enfant :
— Allons, petite, fais un salut !
La petite, trop près du baron, lui saisit Toreille. Ce morceau de chair divertit ses doigts : elle bave joyeusement. M. Heurtel lui plaît : elle pleure quand on l'éloigné de lui ; elle rit lorsqu'on l'en approche.
— ^ C'est le témoignage même de l'amour, — déclare le baron dont l'humeur est guillerette parce qu'un rayon de soleil l'échauffé. — Laissezla-nous, Mélie, et rentrez chez vous. M""'^ Tellier la tiendra; et elle vous la rapportera... Quoi ? C'est l'heure de son somme ? Je ne chante pas Malbrouk aussi bien que vous. Mais je suis certain que votre poupon est déjà un femme : c'est assez, pour l'endormir, que de lui parler sérieusement.
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Mélie disparaît, fière de confier sa progéniture aux maîtres. M. Heurtel qui a, sans brusquerie, délivré son oreille, tourne doucement son speech : — Mademoiselle, je vous présente mon compliment, à l'occasion de la Saint-Fiacre, et, pendant que j'y suis, je forme pour vous le vœu de toute une existence fleurie. Vous serez, à coup sûr, belle, vertueuse et sensible. Vous aurez avec cela une volonté décidée, à en juger par vos sourcils qui se rejoignent, et si j'en crois mon oreille qui se souvient. Je nai donc guère à vous souhaiter qu'un petit époux qui soit digne de votre vertu, de votre caractère et de votre grâce...
» Par ce siècle oii les classes s'élèvent vite, d'ici à votre vingtième année, vous aurez bien atteint le sommet de l'échelle. Et alors vous pourrez choisir. Mais qui choisir ? Examinons ensemble...
n II V a d'abord mademoiselle, le « charmant mariage ». C'est très banal : vous aimeriez un superbe cavalier, bien né, plein de feu et pétillant d'esprit, et qui vous adorerait. Oui, vous pouvez rencontrer ce monsieur dont on certifie « qu'il a tout pour lui ». Mais aura-t-il aussi « tout pour vous », et combien de temps l*aura-t-il ? Voilà, je vous en préviens, le point noir...
» Une fortune plus rare solfre parfois : la conquête d'un prince. Il est peu fréquent que les rois épousent des bergères et même des jardinières. Tout de même, connaissons-nous une ou deux Altesses dont les mariages ne furent point sans
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stupéfier leurs sujets. Nous avons les Balkans et quelques menus trônes. Ici ou là, votre autorité s'amuserait. Mais . tous les chefs de - peuples ont gâché leur métier : quand ils ne se laissent pas exiler, ils condescendent à devenir les secrétaires de leurs parlements. Vous vaudrez mieux que cela, Mademoiselle... »
Sous le discours ég;al du baron, la petite Rousseau commence à dodeliner de la tète : M. Heurtel fait signe à Geneviève que le sommeil l'envahit. Mais son humour grave continue à s'enquérir, pour l'enfant, d'un pouvoir plus réel que celui qu'on possède sous les couronnes fragiles :
— Les princes, mademoiselle, c'est de l'histoire ancienne. Bien plutôt, acceptez l'homme qui voudra partager avec vous certaine dictature, moderne et forte. Vous n'avez pas entendu parler des Amériques ? Ce sont des pays où nous avons exporté des oncles. Ils y ont gagné par centaines les millions de dollars. Epousez un oncle des Grandes- Indes, bien vieux et bien laid, et qui aura fructueusement accaparé tous les haricots ou tous les cotons. Celui-là, sans diadème, est vraiment un roi : c'est le Pactole qui fait le Crésus... Votre cœur, dites-vous ? Votre cœur trouvera toujours son pain. C'est un détail : il ne faut pas, mademoiselle, s'égarer dans les détails. Réfléchissez : vous serez une femme, et une maîtresse femme, et vous aimerez à commander. Que de superbes votre or humiliera ! En outre, l'instituteur primaire vous
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aura gratifiée du sens de Fart et du beau : votre goût richissime enfantera des merveilles... Décidément, je vous conseille le roi des cotons. Vous ne le regarderez pas, voilà tout... »
La bambine abaisse déjà ses cils: elle souffle des soupirs contents. Quand M. Heurtel se tait, elle entr'ouvre les paupières. Le baron s'amuse à remprunter à sa lilleule, et, avec mille précautions, à la soulever dans ses bras. Pour la bercer une minute encore, il lui propose une dernière destinée :
— Je vous devine, mademoiselle : vous désirez tout réuni. Vous voulez admirer celui que vous aimerez, vous le voulez plus grand que les autres, et vous voulez quil soit votre esclave docile. Je ne distingue qu'une espèce d'homme qui fasse votre affaire, mais elle n'est pas fort répandue : il s'agit de découvrir « le génie infirme », Homère, Milton... Sort sublime pour une amante orgueilleuse ! Milton avait des filles qui conduisaient ses pas : mais on vous donnera un Milton célibataire. Sous son front qui porte un monde, ses yeux sont clos : il faudra bien qu'il vous suive ! Compagne de Milton aveugle, vous serez, à la lettre, la maîtresse dune àme souveraine. Tenir en laisse un géant, quel rêve pour une petite main !..
Geneviève a débarrassé son parrain du lég:er fardeau qui respire et qui dort. Elle va le restituer à la maman. Mélie habite les communs, la bâtisse allongée, dont hi pierre transparait à peine sous le
lierre et la viorne. Cette farade feuillue promet la fraîcheur : elle attire souvent M°'^ Tellier. Alors Geneviève entre et rend visite à Mélie Rousseau. C'est sans doute pour lui faire aimablement honneur. Cest aussi que lenfant lintéresse : n'a-t-elle pas, elle-même, Tâge. bientôt, des g^rand'mères en qui frémissent comme de « petites entrailles » ?
Mélie a la coquetterie de son log-is. L'adroit Rousseau étend au mur un papier peint dont sa femme a « soldé » des rouleaux sur le marché.
— Vous en êtes témoin, madame, elle me donne fie l*ouvrag"e, même le dimanche !
— Chacun son tour ! — riposte Mélie. — Il a fainéanté quand il était garçon. Un garçon, ça gagne toujours assez : il mettait trois lundi dans sa semaine ! Moi, de treize ans à vingt-cinq, j'étais debout au petit jour. On ne discutait pas avec le père !
— Ca, c'est vrai, — dit Rousseau. — : Feu Cadart n'avait pas son pareil pour faire trimer les autres !
Mélie honore la mémoire paternelle :
— Tu ne l'as pas connu jeune, mais madame Fa connu quand il ne rejetait pas les corvées sur les camarades. Il n'a eu un peu de bon temps que sur le tard...
— Ca, c'est encore vrai, — accorde Rousseau qui n'est point contrariant.
Geneviève entrevoit la morale du ménage ouvrier : la paresse est le vice, le travail est le devoir, le repos est tajoie...
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— Et tout va comme vous voulez. Mélie ?
— Mon Dieu, oui. madame, on n'a pas à Sf plaindre .
Voilà uniquement ce qui amène ici Geneviève : elle rôde autour des âmes qui « n'ont pas à se plaindre ». Elle hante la maisonnette, où elle sent le bonheur. Ces créatures sont prospères, sans préméditation. Mélie goûte une félicité inépuisable à ce que Rousseau la dispense du travail. Une lille de ferme, quelle a gagée, fait pour elle les grosses besognes. La bouche rouge de Mélie reste entr'ouverte : elle sourit à son dimanche perpétuel. Ef Rousseau se rengorge parce qu'il peine pour nourrir sa femme, parce que son effort la libère. Geneviève ne le voit point ridicule quand il appelle Mélie : « sa bourgeoise »...
Madame Tellier va rentrer au château. Mais Rousseau a de la pohtesse :
- — Est-ce que nous oserions, madame, vous demander si vous voulez bien vous rafraîchir ?... J'ai du cidre à la cave...
— Non, merci, mon ami. ,
— Et toi, Mélie ?
— Moi... ? — répond Mélie, hésitante. — Je ne sais pas... Est-ce que tu en veux, toi"?... Non?... Alors, moi non plus...
Elle se tourne vers Geneviève :
— C'est bète, je n'ai envie de boire que quand il a soif !
Geneviève ne trouve pas bète cette humble sym
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palliie. Elle la comprend. Une amoureuse n'a grande envie de boire que si son amant a soif. 31élie aime Rousseau : voilà tout. Et Mélie sans erreur peut se croire aimée, puisque Rousseau lui gagne sa vie, tous les jours. Il faut bien qu'il attacbe du prix à la compagne : c'est à cause d'elle qu'il s'est cbargé de labeur.
.. Les Rousseau n'ont pas d'or, pas d'esprit, pas de puissance. Ils n'ont pas de subtilité. Ils ne s'éloignent guère de la nature, de ce lierre, de cette viorne. Et leur simplicité les associe : ils sont beureux, ensemble, l'un par l'autre... ils sont lieureux, à ras de terre...
— Elle est réveillée... dis au revoir... avec ta .menotte...
La petite rit large connue Mélie. Madame Tellier songe au compliment désabusé et malicieux avec quoi l'endormait le baron Heurtel, sous prétexte de Saint-Fiacre. Il ne faut pas troubler par des vœux ironiques la destinée d'une enfant. Geneviève, maternelle, l'embrasse : elle ne lui soubaite qu'un cœur modeste.