‹ L'AssociéChapitre 3 sur 4 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Les figurants étaient sortis de l'église. Faust allait aborder une Marguerite qui ne mentirait pas à certifier qu'elle n'était demoiselle ni belle. Inattentive à la musique sans surprise, Geneviève abandonnait aux Broutet la façade de la loge et se reposait sur le canapé, dans la pénombre, vis-à-vis de la penderie des manteaux. Albert ne la rejoindrait qu'à onze heures et demie : le comité de l'Association internationale de biologie prolongeait ses séances fort tard dans la soirée. Mais la porte s'entre-bàilla pour l'entrée de René Caudry.

— Bonsoir, amie. M'invitez-vous?

— Toujours. Vous êtes gentil de préférer notre

coin à la loge des ministres.

— Mais, voulez-vous encore de moi si je ne suis plus ministre des Travaux publics?

— Depuis quand?

— Depuis sept heures un quart... C'est cela : installez-vous sans cérémonie, supprimez les égards qu'on devait au gouvernement...

— Qui VOUS a renversés?... Et qui donc était sur la sellette"?

— Moi-même, chère amie, sans nulle vanité. René Caudry tombait de bonne humeur. Sonnez

pointait malicieusement, sa main taquinait l'éventail frisé de sa barbe.

— Mon Dieu, oui, c'est moi... admirez comme je suis considérable : tout le cabinet s'écroule dans ma défaite. J'aime mieux cela que de trébucher derrière un collèg-ue... Car les ministres sont solidaires... J'en ai vu, ce soir, qui auraient préféré être autre chose... Ils sont tristes, étant solidaires. C'est toujours drôle... Qui est-ce qui chante Siebel?

— Roubeyre... Et comment avez-vous « trébuché »?

— Oli! une chute de précision... une chute de tout repos : on m'a interpellé sur les émeutes qui se sont produites dans les travaux du viaduc de Beauchamp; j'ai défendu mon ingénieur « mordicus » : la Chambre a donné raison aux ouvriers qu'il avait congédiés. Elle a fait là de l'excellente popularité. De mon côté, j'ai montré à soutenir mon administration une vigueur dont m'ont félicité de vénérables libéraux. Ils me trouvent désigné pour le plus prochain des « cabinets énergiques ». La vacance du pouvoir les égaie. Tout le monde, en somme, est enchanté, sauf huit ou neuf de mes collègues...

L'index de M""^ Tellier menaçait d'une gronderie :

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— Prenez garde, Cauclry : vous êtes léger! Il se récriait contre le blâme inopportun :

— Choisir le jour où je tombe pour me reprocher de ne pas être assez lourd... Vous manquez d'à-propos, madame Geneviève!...

Autrefois René Caudry, stagiaire au Palais, avait obtenu, chez les Pellerat, les premières valses de Geneviève, déjà sérieuse et charmante. Il l'appelait amicalement, un peu intimement, de son prénom. Quand elle aima Tellier, il ne se permit plus cette familiarité. Du moins, il la tempéra en donnant du Madame : « Madame Geneviève ». C'était une façon délurée d'attester qu'il ne perdait pas le souvenir de la petite valseuse. Sans intention formelle de convaincre « Madame Geneviève », et seulement parce que c'était presque vrai, il lui avait souvent répété que, dans le dépit de n'avoir pas été préféré à Albert, il s'était laissé épouser par sa bonne cousine Henriette. 31™^ Tellier, auprès de qui il se targuait volontiers de cette abnégation, lui conseillait de n'en pas induire de lui-même une estime immodérée. La pauvre Henriette était riche, affable et douce. Toutes les femmes lui reconnaissaient des cheveux magnifiques, c'est-à-dire trop longs pour se modeler en une coiffure seyante. Enfin le joli René ne pouvait pas l'accuser de l'avoir jamais encombré : Henriette Caudry, sa vie durant, n'avait pas réfléchi dix minutes de suite; elle était morte sans se douter que René

avait apporté à la trahir un entrain, une fantaisie et, tout à la fois, une ponctualité infatigables. Certes, René Caudrv aurait préféré que Geneviève fût complaisante à sa cour, mais, à défaut de mieux, il se contentait de lui réserver des confidences. Ce jeu modique leur agréait à tous deux. Pour lui, c'était encore une manière de lui parler galamment. Quant à M"^ Tellier, si elle l'écoutait d'une -oreille distraite, — puisque son cœur se souciait ailleurs et plus près d'elle, — elle n'entendait pas René et ses récits futiles sans une aise un peu ambiguë et indéfinissable. Elle l'admonestait, elle répétait son refrain sermonneur : « Prenez garde, Caudrv : vous êtes léger... » Mais cette légèreté, au fond, ne la fâchait point. René ne s'était pas contenté d'une fade Henriette. Ses parjures le prouvaient mal satisfait du ménage accepté comme un pis-aller. Et son inconstance à Fadoration d'une autre flattait obscurément Geneviève comme une lidélité à son propre souvenir. Cependant, dans ces deux dernières années, qui étaient les premières de son veuvage, René, assagi, n'apportait plus à l'amie l'anecdote d'une seule fleurette. 11 ne la néghgeait pas pour cela. Il était même plus assidu. Et, ce soir, leur camaraderie ui permettait d'insinuer, sans la grossièreté d'un aveu direct, (ju'avec le décolleté d'Opéra, elle lui était mieux désirable dans sa maturité que dans sa jeunesse. Alors elle haussait ses épaules très blanches et plus rondes. A son incrédulité, il opposait l'avis una-

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niiiie qu'elle embellissait, que rautomnede sa grâce serait splendide...

— Dans cette hypothèse, — répondait Geneviève, — ne vous hâtez pas : tout l'avenir vous reste...

René faisait une moue de gamin éconduit. et elle exagérait le ton maternel :

— Mais cette hypothèse n'est pas la vraie. Lavraie, je vais vous la dire. Voilà... combien'?... quinze ans que vous patientez parmi de joyeux dérivatifs... « Encore un peu plus outre », comme dit le poète, et votre passion aura lieu d'être guérie, et vous, si vous étiez moins mécréant, vous auriez lieu de louer la Providence et aussi ma sagesse, grâce auxquelles vous ne vous trouverez point par trop l'ami d'une personne d'âge. Car le temps passe mon cher. A force d'embellir, je m'éveillerai, un jour, une magnifique aïeule. Magnifique ou non, je serai vieille bientôt...

— Après moi, s'il vous plaît ! — répliquait Caudr} . — J'ai déjà quarante-cinq ans comme presque tout le monde, d'ailleurs... Avez-vous remarqué qu'il n'y a que les gens absolument dénués d'importance qui soient encore plus jeunes que nous?... Certes, je ne ressemble pas au jouvenceau sur qui cette grosse Marguerite, en termes peu équivoques avoue qu'elle serait curieuse d'être renseignée... Ce livret est plus badin qu'il n'en a l'air. Un monsieur, isrnorant de l'ouvraae, entrerait ici et, sans regarder la scène, écouterait la gaillarde qui voudrait bien savoir quel était ce petit jeune homme.

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s'il est de bonne famille et comment il se nomme, cet auditeur ingénu ne pourrait pas, une seconde, hésiter à se croire mêlé à la conversation des dames si étourdies et si bienveillantes qu'on entre fort avant dans leurs faveurs sans décliner ses noms ni même ses qualités, sauf les indispensables...

— Prenez garde, Caudry..,

— Je suis léger?... Bonsoir madame Geneviève: je m'en retourne « expédier les affaires couinantes )). Leur course ne m'entraînera pas jusqu'à oublier d'aller vous voir... quand?... voulez-vous lundi, de bonne heure ?...

Et il arrivait, le lundi, avec une exactitude qui était déjà un hommage, et des paroles si caressantes que M"'^ Telher devait poser la question préalable :

— Qu'espérez-vous, mon ami ?

Il répondait sans hésiter :

— J'espère réussir, dans la plus large acception du mol.

Geneviève s'inclinait, ironique :

— La largeur de l'acception est tout à fait obligeante. Mais, si je voulais aous suivre dans vos desseins, il y a un détail qui déconcerterait ma naïveté. Supposons, pour les commodités du discours, que mon cœur soit libre et, pendant que nous V sommes, que mes mœurs soient dissolues. Bon 1 Mais vous êtes un honnête homme, jusqu'à

preuve du contraire. Cette a preuve du contraire )), vous êtes en train de la fournir : car Albert est votre camarade, je crois. Comment conciliez-vous vos espoirs de réussite, comme vous dites si largement, avec les sentiments qu'un honnête homme porte à ses amis ? Voilà le détail qui- m'échappe.

— Naturellement... Vous raisonnez comme une matrone romaine ou comme un sénateur radical. Votre àme affecte une rigueur de cordeau. Un aveu formel est-il nécessaire pour vous assurer que je ne suis pas vertueux"? Mais je ne cesse pas d'être honnête, au sens moderne et souple du mot...

— Surtout au sens « souple »...

— Et c'est le bon sens, le seul qui soit libre, sincère, pas hypocrite. L'effroi des règles strictes, croyez-moi, n'est qu'une routine ou qu'une feintise. Dans la vie privée et dans la vie pubhque, on est honnête quand on agit sans malveillance, sans indélicatesse, sans arrière-pensée. Vous incriminer ensuite en brandissant un texte de loi ou de morale plus ou moins implicitement abrogé, c'est méchanceté pure. Vous m'accablez sous un mot contondant : (( la femme d'un ami )>. Parbleu ! sauf le cas où Ton a lié connaissance dans un bureau d'omnibus, toute personne à qui l'on adresse la parole est « la femme d'un ami », à moins qu'elle ne soit sa fille, ou sa mère... L'homme vertueux garde le silence, c'est incontestable. Je ne prétends pas à la vertu; je ne suis tout de même ni déloyal ni improbe. Malgré sa souplesse dont vous vous mo-

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quez, je justifierais facilement la solidité de ma morale.

— Yovons cela, — dit Geneviève.

— Entendez-moi à demi-mot... Vous savez que nous avons vécu des années pendant lesquelles je me suis tu, comme l'homme vertueux. Mes espoirs j'v pensais toujours, je n'en parlais jamais. C'est qu'il aurait été laid de toucher à un bonheur évident. Mais...

— Mais maintenant Votre Excellence me considère comme un terrain abandonné ?

Elle rit très haut. Caudry, pour s'excuser, généralisa sa remarque : devant chacun, comme devant elle, l'avenir allume ses mirages dont on traverse ensuite l'aridité...

Orgueilleuse, elle protesta :

— Vous vous trompez, mon cher, la vie ne m'a pas déçue.

— Soit — dit Caudry. — On peut être désillusionnée, sans être déçue.

Geneviève rougissait. Une perspicacité affectueuse l'avait donc devinée ? Et cela transparaissait donc, qu'on avait leurré sa passion, que ses tendresses intactes étaient mal payées de retour? Mais pourquoi écoutait-elle René Caudry ? Pourquoi discutait-elle avec son désir ? Jamais elle n'avait prêté attention à ses instances mi-sérieuses, mi-plaisantes î Qu'il lui fît les honneurs de ses sentiments, elle s'en amusait comme une flâneuse, une oisive, entrée dans un magasin sans l'inten-

tioii tien rit'ii emporter... Oisive, oui, puisque riiomme aimé depuis toujours et pour toujours négligeait un cœur dont on plaignait les loisirs. On espérait la consoler ! A l'instinct mâle de René elle n'avait pu dissimuler sa misère. Cette lucidité même la mortifiait. Contre l'humiliation, elle réagit. Elle s'anima de gaieté nerveuse :

— Parlons de vous... Yous devenez cachottier. Vous ne me racontez pas de victoires...

Il triompha de la question :

— Je n'en ai plus î Je n'ai plus que vous, et Dieu m'est témoin que ce n'est pas beaucoup... Votre pensée m'a guéri des frivolités. Que disais-je que je n'étais point vertueux? Mais ma vertu touche au ridicule ! Et vous ne la récompensez guère, madame Geneviève !

Elle reprit, incrédule :

— En admettant que votre sagesse soit authentique, elle n'est pas celle d'un héros. Depuis deux ans, hélas ! que vous êtes libre, vous avez perdu le goût des demoiselles, a Ma pensée )>, que vous évoquez sur une matière assez leste, est très innocente de cette froideur. C'est votre liberté même qui a affadi vos fredaines. Vous n'étiez pas un grand viveur, vous étiez un petit volage. Il vous fallait le pigment de la tromperie pour relever la saveur de vos passades. Vous n'avez plus, malheureusement, personne à trahir : la bagatelle cesse de vous tenter... J'y songe! voilà pourquoi j'aurais été précieuse : je valais la peine d'être discrète-

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ment bernée ! Au tournant de la rue, vous auriez retrouvé du piquant à la vie folâtre!... Pas vrai? Caudrv dédaignait de répondre, s'enfermait dans une disrnité supérieure aux moqueries. Son silence excitait le persiflage de Geneviève.

— Je m'égare peut-être... Je cherche des raisons méchantes à une retenue qui s'explique, du reste. chez un homme arrivant à la maturité de Fàge...

Pour le coup. René Caudrv éclata d'une fureur bouffe :

— J'attendais ce mot-là ; Traitez-moi de « roquentin », pendant que vous y êtes. C'est votre obsession. Et ce n'est pas une obsession de coquette car vous m'avez connu bien jeune...

— Oui. — répondit Geneviève, divertie par son emportement, — oui, mais moi, ça m'est égal de vieillir !

— Moi aussi, ça m'est égal, nom d'un chien î

Sa propre grossièreté ébahit Caudrv et fit tomber son courroux. Une hilarité les rapprocha.

— Pardieu, j'ai trois fois l'âge de Chérubin! >|ais qu'est-ce que vous feriez de Chérubin ?

— Eh! eh!...

— Mon Ame est plus jeune que la sienne. Ecoutez la sagesse qui s'exprime par la bouche d'une fille de Gavarni, je crois, ou de Traviès. Elle expose ses préférences à une amie. Elle dit : « Oui, mais les vieux, c'est plus tendn\.. » La légende n'a qu'une ligne, et l'auteur l'a crue féroce. Je la trouve juste et touchante. Oui, « c'est plus tendre » ! Je suis

même convaincu que, bien avant le temps où il se métamorphosa en chêne, Philémon était assez incommode. Je le vois d'ici, dans son adolescence, joli et rose et égoïste, meurtrissant le futur tilleul. Plus tard, environ à mon âge, il est devenu parfait. C'est une grosse erreur que de s'aimer avant d'avoir vécu. On est bondé de rêves et il faut que r « autre » les réalise. Ou bien, on a le goût de faire souffrir qui est commun à tous les jeunes animaux, désireux de se prouver leur force et de s "aiguiser les ongles. La vie apprend à être moins exigeant, elle enseigne la patience, la timidité. Un jour, tout vous paraît bénéfice inespéré. Dès lors on est reconnaissant. Moi, madame Geneviève, je ressemblerais à une fontaine de la Gratitude...

— Sujet pour le prix de Rome, — sculpture !...

— Vous plaisantez, vous ne raisonnez pas. C'est drôle : il n'y a que les hommes légers qui raisonnent toujours... ou les femmes laides î Une femme jolie ne veut pas suivre le fil dune idée.

— Si î si ! je suivrai le fil...

— Eh bien, pour un couple jeune et ardent, quel est le terrible, l'angoissant problème ? C'est le futur. Graviront-ils toute la vie sans cesser d'être aimés? Voilà, si vous aviez voulu, si vous vouliez, voilà la peine que vous ignoreriez. Une enfant très belle et un peu grave, qui dansait chez les Pellerat, plissait un front si pur pour prévoir les lendemains, les surlendemains... Laissez-moi oublier ((ue ce n'est pas à mon propos que vous sondiez

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ainsi l'avenir. Chacun peut imaginer des retouches dans sa mémoire et même des interversions de personnes. « Dans ce temps-là, deviez-vous dire, m'aimera-t-il encore?... » Non, il ne s'agissait pas de moi... Mais supposons-le... Eh hien, nous y sommes, « dans ce temps-là j). Or, je n'ai pas changé. Si vous ne me voyez point à vos genoux, c'est par une crainte bourgeoise du ridicule ; mais je m'y plairais infiniment. Je n'ai pas changé, et pourtant, elles ont passé sur moi les anné^"« dp dansfer, d'étourderie...

— Le plus fort est fait. — <lit Geneviève, conciliante.

— Le plus doux nous resterait...

— Vous êtes bien gracieux... Mais je m'étonne, Caudry, qu'un garçon sensé n'ait pas démêlé surle-champ la cause de sentiments qui lui paraissent immuables. C'est pourtant d'une simplicité enfantine ! Vous continuez à désirer quelquefois — disons : tous les jours — ce que vous n'avez jamais obtenu. Si j'avais « fait sotre bonheur », il y a quinze ans, ou il y a six mois, vous en auriez la satiété et vous lui tourneriez le dos. Donc, — pour ne vous soumettre qu'une objection flatteuse — je suis seulement votre amie, afin d'être toujours votre amie. Je tiens à perpétuer notre amitié. C'est gentil ?

— C'est absurde. Vous, madame Geneviève, vous répétez ces truismes surannés : « L'amour tuant la sympathie ! » Le voilà, le poncif pour le concours

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(le Rome ! Mais, au contraire, c'est l'attache de ramitié. Je nous verrais si bien, dans un quart de siècle, plus lents, blanchis, respectacles, fidèles au souvenir, riches ensemble d'une belle mémoire qu'on partage... Ensuite je deviendrais chêne! ■^|me Xellier sourit de sa ténacité :

— Je n'en doute pas, René, mais à quoi bon ?

— Comment, à quoi bon?

— Mais oui, on souhaite ce qu'on ignore : vous me connaissez trop !

Il soupira :

— Pas dans les coins !

Le mot ne fut pas trivial. 11 lui était échappé dans une mélancolie à la fois gourmande, fervente, un peu piteuse aussi. C'était comme une privante penaude. Geneviève s'y attendrit. Elle pria Caudry de pardonner ses ricanements et, peut-être, ses coquetteries. Elle s'était divertie à tort. Il méritait qu'elle lui fournît les raisons d'une sagesse incorrigible.

— Songez-y René : Paris et notre siècle sont faciles. Si j'avais désiré m'amuser, il se serait trouvé sans doute un amuseur complaisant. Yous-mème, je ne vous aurais pas fait attendre jusqu'à cet aprèsmidi. Malheureusement pour vous, je n'ai jamais été tentée, jamais, et pour une raison que je vous donnerai tout à l'heure, si vous y tenez beaucoup... Mais savez-vous, si j'avais été accessible à la tentation, ce qui eût suffi à m'arrêter ? Même pas la pensée de mon fils, de ses silences, un jour, qui

seraient des reproches. Non. C'aurait été le plus terre-à-terre des scrupules : Ihorreur de perdre une place sociale dont, pour rien au monde, je n'aurais voulu déchoir. J'étais née prudente, caponne...

Caudrv ne concevait pas à quelle sorte de déchéance elle faisait allusion, 11 voyait dix maîtresses d'hommes notoires : elles conservaient, jusqu'à leur dernier souffle, le respect, l'effroi, l'adulation des hommes... Mais il n'interrompit pas Geneviève qui se lisait tout haut devant lui :

— N'exagérons point, d'ailleurs, ma vertu. II n'v a vertu que lorsqu'on se vainc soi-même, et je n'ai pas eu à lutter. « Plus de nerfs que de tempérament )), disait François de Xoyelles, qui — Dieu garde son àme 1 — n'avait, je crois, pas plus dr tempérament que de nerfs. Ne nous cachons rien. Caudrv. Il aurait pu me passer l'idée de certaines choses : l'idée passe dans le cerveau de toutes les femmes, aux soirs où elles ne sont pas assez heureuses. Celles qui disent le contraire ouhlient ou mentent. Oui, j'aurais pu avoir l'idée, je n'aurais pas pu avoir l'envie... D'ahord^ en amour, il faut être deux...

— Au moins î — acquiesça Caudrv.

— Comment avoir confiance dans le partenaire ? Je suis trop lucide pour ajouter foi — et tout ce qui s'ensuit — à la tendresse du prochain, même qui se croit vraie... Ne vous plaignez pas de vos échecs : j'aurais été, pour vous, une amie insupportahle. Je n'ai pas d'aveuglement. Il est peut-être plus heu-

reux, et plus malin, de fermer les yeux : crabord on montre mieux ses cils !... Mais, vraiment, je ne saurais pas... Eh bien ! ouvrir les yeux, apercevoir ce qu'il v a de vil et de vain dans la recherche de la joie, est-ce que cela ne suffirait pas pour que toutes les créatures restent pures, hautes, inaccessibles, « Jung-frau ))?... Pourtant si, par des vues différentes, d'autres femmes ont charmé leurs jours, je les en félicite sans ironie. Il se peut bien parfois que je les envie. A vous dire le vrai, je ne les comprends pas. Comment font-elles? Aimer, c'est se donner toute, se laisser emporter : par quel sursaut se reprend-on ?

Caudry considérait Geneviève Tellier avec un respect infini et comique.

— C'est eft'rayant, ce que vous êtes honnête!... C'est effrayant ! A ce point-là, ce n'est plus de Ihonnéteté, c'est de l'excentricité, c'est de la malveillance. On dirait que vous le faites exprès pour me désobliger... Vous, on vous estime, mais vous aime-t-on?... Moi, on m'aime un peu partout, on ne m'estime qu'à demi... parce que mon cœur est resté jeune, et qu'il essaie de s'étourdir... C'est votre faute, c'est votre très grande faute... Ma vie n'a pas beaucoup plus de prix dans les couloirs de la Chambre que dans le foyer de la Danse. Je n'étais pas bète. Je pouvais servir à quelque chose ou à quelques-uns. Il aurait fallu qu'une intelhgence aimante mit un peu d'ordre dans mon histoire. Vous, vous auriez été ma belle gravité...

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« Curieux 1 — pensait M"*' Tellier, — les hommes souhaitent, chez des amies, les qualités (juils ne distinguent pas ou qu'ils méprisent chez leurs femmes... »

— J'aurais enfin aimé sans sottise!

— Merci, — dit Geneviève.

— Moi, je ne vous remercie pas, — répliqua Caudry. — Mais vous aurez des remords : ditesvous bien que c'est vous qui me rejetez dans le vice !... Je n'ai tout de même pas de chance...

Soudain il ajouta :

— Et pourquoi n'avez-vous pas été « tentée » '? Quelle est cette raison décisive que vous deviez me fournir ?

— C'est... c'est toujours déplaisant à entendre... pour un autre que pour a l'intéressé » ! Mais vous n'êtes pas méchant, et vous avez droit à la vérité. La voici. N'en doutez jamais, René, et ne perdez plus votre éloquence : je suis amoureuse de mon mari.

Caudry se promenait de long' en large, ruminant son courroux :

— On n'aurait de bonheur que par cette femme vertueuse, et sous le prétexte effronté qu'elle est vertueuse, elle ne veut pas vous en donner !

La cocasserie cordiale de son entêtement divertissait M""^ Tellier :

— Soyez heureux : si je n'aimais pas, si j'étais libre et que vous eussiez des rivaux, je vous accorderais la préférence.

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— Oui !... Si je dansais, je vous offrirais la première valse... Ça n'est pas fatigant à dire, même à à tout le monde.

— Ah ! Caudry, pour un courtisan, vous devenez discourtois !

La sonnerie d'un timbre annonça une visite. On introduisit 31. Félicien Cosset. Caudry était léger : au mari de Cossette, il demanda son avis sur le caractère des femmes qui ne sont pas touchées lorsqu'on les aime.

— Ce sont des orgueilleuses, — répondit M. Cosset, qui était lettré comme Arnolphe. — Ce sont, au petit pied, des marquises de Coigny.

— De Coigny ?

— Oui. M. de Lauzun pressait fort la marquise de lui donner autre chose que l'espoir. Elle lui dit tout franc : « 3Ia foi, non : prendre un amant, c'est abdiquer ! )>

Pendant que Tanecdotier s'approchait dune boîte de confiseries, Geneviève faisait quelques pas avec René qui se retirait. Elle conclut en plaisanterie :

— Mon pauvre ami, si j'avais su le mot de la marquise, je vous aurais épargné tous ces discours.

— Cela ne fait rien, madame Geneviève, j'aime bien vous entendre...

^jme Xellier était lassée, jusquà la migTaine, par lliorizon constant de sa chambre, par les trompettes et les feuillages sculptés aux panneaux, par le faune de terre cuite, immuable dans une grimace lubrique. Elle se sentait assez valide pour faire quelques pas sans fatigue. Sa neurasthénie, point tenace en une nature vigoureuse, se dissipait.

Ce malaise navait été que la suite de son émoi au jour qu" Albert avait du saliter avec une fièvre et des douleurs singulières. Bachelin, Broutet, Filsjean, n'avaient point, au chevet dun confrère, simulé des certitudes. Les symptômes contradictoires les laissaient hésitants entre une tvphoïde et un catarrhe de l'estomac . On le surveilla sans le droguer, et. au bout d'une quinzaine, tous les troubles disparurent aussi brusquement, aussi soudainement qu'ils étaient venus. A la réflexion, les docteurs et Tellier lui-même décidèrent qu'il avait fait une fièvre gastrique. On n'y pensa plus le lendemain. Mais Geneviève, qui avait vécu ces jours et ces nuits dans la tension d'un cauchemar sans

sommeil, en sortit la chevelure à demi-blanchie, avec comme une courbature des nerfs et du cerveau. Quelques semaines de repos étaient nécessaires pour qu'elle s'éveillât de sa prostration. Alors, à Gaudrv lui rendant une visite, elle signalait son vieillissement : elle rappelait leur dialogue d'il y a trois mois, où elle présag^eait si judicieusement d'avoir l'air bientôt « d'une magnifique aïeule m...

— Allons donc ! ça vous va très bien, ces petites notes blanches dans l'ondulation sombre... « Ça, c'est de l'amour 1 )>... J'aurais pu, moi, combiner la typhoïde et le catarrhe : votre chagrin eut été affable, mais il ne vous aurait pas poudré un cheveu ! Ah 1 quand vous aimez, vous, ce n'est pas pour rire !

— Ça ne doit pa:5 être comme vous !

D'autres fois, M""^ Pellerat, M"^^^ Broutet étaient

venues; mais afin qu'un calme plus complet rétablit Geneviève, on avait, pour quelques jours, interdit les visites.

Seule, sur sa chaise longue, elle s'ennuyait. Le jeune Michel, dehors, subissait des examens. Quant à Albert, il avait été repris par ses travaux, c'est-àdire qu'avant le soir il ne passait plus une lieure à la maison. Outre le Luxembourg, le Collège et l'Académie, il se multipliait dans d'innombrables commissions. Toute la journée son cabinet restait vide. Geneviève s'y installa, désireuse de voir d'autres murs et d'échapper au faune de terre cuite.

Elle feuilleta des papiers. Sur un placard d'imprimerie, elle lut une circulaire : a A MM. les Électeurs sénatoriaux », dont Albert ne lui avait pas communiqué le manuscrit. Rédigé en vue des élections prochaines, le morceau n'offrait qu'un intérêt régional. Le docteur Tellier y mentionnait brièvement sa loi sur l'hygiène publique, adoptée par la Chambre haute, et transmise à la basse. En revanche, il était prolixe sur des matières plus agréables à ses concitoyens. Il avait obtenu des dégrèvements après les mauvaises récoltes, des crédits après les grêles. Et il avait exigé qu'on hâtât l'étude de divers projets relatifs à des chemins de voie étroite et d'intérêt local.

Tout de même, M"^'^ Tellier veillerait à ce qu'il ne délaissât pas d'autres ouvrages, d'intérêt moins local et de voie moins étroite.

A côté de la circulaire, elle découvrit une lettre de M. Prat, leur électeur et ami. A l'adresse de délégués sénatoriaux, nouveaux dans le collège, le vétérinaire conseillait d'expédier quelques exemplaires de la Tuberculose guérissable. « Répondre » avait inscrit Albert dans l'angle du billet. Elle se proposa de lui épargner cette corvée, saisit une feuille et tourna quelques phrases de remerciement.

Tellier, rentrant, la surprit à la besogne.

— Qu'est-ce que tu fais ? Tu déranges mes papiers?...

— Je ne dérange rien, mon ami, je réponds à Prat.

— Xe te donne pas cette peine... J'ai trop de choses à lui écrire...

Silencieuse, M"'^ Tellier déchira la lettre quelle commençait, en deux, puis en quatre, en huit, en seize, en brihes de .plus en plus petites, jusqu'à ce que ses doigts se fussent meurtris à l'épaisseur résistante des morceaux superposés.

— Tu as raison. Réponds toi-même à Prat. Écris à tous les vétérinaires...

Albert ne répliquait point. Assis au bureau, il s'était mis à sa correspondance électorale. Dun fauteuil, Geneviève le regardait griffonner. Après un quart d'heure, il présuma tombée l'irritation qu'avait soulevée un mot malheureux. Pour distraire Geneviève par une image, il lui tendit répreuve des photographies qu'on enverrait incluses dans les circulaires à MM. les Électeurs sénatoriaux.

Elle considérait le portrait. Il était fidèle. Sous la grisaille des cheveux régulièrement séparés, sous les sourcils en touffes, le sourire un peu nègre n'animait plus les lèvres lourdes, cette bouche close, qui n'avait jamais été bavarde, qui était devenue presque taciturne. La forte accolade des moustaches était cernée de deux rides qui descendaient, obhques et profondes, jusqu'à la mâchoire Inférieure, solidement étayée sur un col droit. Ample, une redingote l'enveloppait. D'ensemble, la silhouette était d'un personnage considérable, un peu durci-, carrant son aplomb contre des adver-

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saires qui ne le renverseraient pas aisément. Seules, les lueurs des yeux révélaient encore la grâce sceptique et facile. Mais il avait pris l'aspect important, sénatorial, didactique et satisfait, la pose pour le bronzier de la postérité. Il ne bougerait plus. La discussion ou la censure, loin dentamer sa foi en lui-même, consolideraient son assurance par le dédain. Or, elle ne mentait pas, la photographie. M'''- Tellier, en face du modèle, constata avec quelle sûreté elle clichait une attitude dAlbert, assez récente ou qu'elle avait jusqu'alors mal observée, mais qu'il ne corrigerait plus. Brusquement, vers la cinquantaine, comme dans un âge critique, le visage et le corps fixaient les lignes définitives d'une àme...

Rien n'altérait sa quiétude, tandis qu'il continuait son courrier pour les vétérinaires voisins de la Malaguette. Il ne levait pas le nez. Tant de recueillement crispa Geneviève :

— Tu vas écrire longtemps?

— Oui.

— Franchement, ne pourrais-tu pas me charger de ces lettres qui te coûtent du temps et que, moi, j'écrirais en m'amusant ?...

— Veux-tu me permettre d'ordonner moi-même mon travail '?

Des larmes dépitées montèrent aux yeux de Geneviève. Il les vit. Il rejeta sa plume.

— Pour l'amour de Dieu, si tues malade, dis-le ; si jr t'ai froissée, dis-h'. Mais ne m'accable pas par

ces pleurs, ces silences, ces rires, ces nerfs... Tu es déconcertante... Qu'est-ce que tu as?

— J'ai...

Elle allait répondre : c J'ai du chagrin » : mais une honte l'empêcha de parler. Le dogmatisme d'Alhert y suppléa :

— Je vais te^dire ce que tu as. Tu as que tu es une femme ; par conséquent, une créature délicieuse et changeante, un peu incertaine de ce qu'elle désire et qu'on est en peine de contenter... Tu n'es pas reconnaissante envers ton sort. Tu as des griefs étranges de femme incomprise. Je me demande parfois si tu t'attardes à des puérilités sentimentales , ou, sinon, à quoi?... Soit dit sans orgueil, — est-ce que nous avons à nous plaindre?...

Chaque mot d'Alhert prouvait à Geneviève une ininteUigence si formidahle de son tourment qu'elle fut heureuse de ne s'être pas épanchée tout à l'heure. Elle feignit de se rasséréner.

— Tu as raison, et je te demande pardon. Je me trouve stupide. Il me restait, sans doute, quelque mal aux nerfs...

— Probablement... sois assez raisonnable pour regagner ton canapé et pour t'étendre jusqu'au diner.

Il était charmé de l'accalmie soudaine et que l'orage latent se dissipât. Il reprenait l'allure pacifique et tutélaire.

— Dors une heure ou deux pendant que je travaillerai.

Plutôt que de réintégrer sa chambre vide, elle préféra s'allonger sur le divan de cuir, au fond du cabinet d'Albert. Elle promit de s'y endormir. Du moins, elle abaissa ses paupières, et elle regarda au plus profond de soi-même...

... N"y avait-il point une erreur dans sa vie, comme une faute lointaine d'aiguiUage, après laquelle le train des jours avait dévié du chemin d'abord entrevu... Mais oii et quand s'était-elle four- Aovée?... Elle scruta sa mémoire ancienne : elle se retrouva fille point frivole, ayant trop jeune perdu sa mère, mais éduquée sagement par son père, instruite d'exemples probes, nourrie de fortes lectures. Mieux que les leçons, son caractère l'inclinait à ne pas envisager à part le devoir et le bonheur. Celuilà donnait celui-ci. L'amour venu ne modifia point ce sentiment; il Fexalta. Ses obHgations se confondaient avec ses félicités. Par la suite quand elle dut commencer à redouter des mécomptes, elle ne s'étonna point, elle médita qu'elle les aurait pu prévoir. Son mari et elle ne s'étaient-ils pas mis en ménage sans penser à rien qu'au plaisir de vivre ? Pour elle, Geneviève s'en fut contentée : mais à un époux le passe-temps ne saurait être éternel. Aussi bien ce qu'elle aimait en lui, ce pourquoi A\e l'avait préféré, — la droiture du jugement, une urbanité fine, l'esprit délié et sans morgue, surtout ces promesses d'un grand talent, — exigeait quel- (jue autre exercice que la contemplation conjugale.

L'ASSOCIÉE 23o

Ses premières impatiences, à lui, ses premières contrariétés, à elle, furent celles d'époux inoccupés et qui manquaient dune tâche commune. Ils risquaient, pour n'avoir point songé au devoir, de passer à côté du bonheur...

... Elle n'avait pas présumé niaisement qu'on retient la pensée d'un homme et qu'on sauvegarde sa tendresse par des baisers, des petits soins, des gourmandises, des gâteries, en lui ouatant une existence tiède. Cela ne sert qu'à l'amollir, et il va se ragaillardir dehors. Geneviève se souvenait : son énergie résolue avait cherché l'ennoblissement d'une vie qu'elle chérissait. Cette énergie même, elle la lui voulut transfuser. Elle n'estimait point les dilettantismes nonchalants. Elle n'admirait que l'action par quoi l'on se projette au dehors, où l'on se continue au delà de soi-même. Pareille vertu, qu'elle appréciait chez tous les hommes, lui semblait souveraine chez un savant ou chez un artiste. Rien ne comptait à ses yeux, qu'agir, produire, créer. L'office était pénible, mais il était sain et glorieux. Elle ne redoutait pas que l'homme aimé se l'imposât. Nulle compagne, mieux qu'elle, n'userait sa vigilance à le soutenir...

... N'avait-elle pas, alors, dans quelques lettres, confié à son parrain les mobiles qui la poussaient à stimuler l'activité d'Albert? Mais elle n'avait déclaré que des raisons familières et immédiates. A personne elle n'avait dit son rêve : remplir le devoir d'un couple; atteindre ces sommets où deux êtres.

236 LASSOCIÉE

solidaires dans le travail, animés dune pareille ardeur, planent ensemble et si haut qu'ils se confondent. Geneviève se rappelait des soirs enthousiastes où elle concevait, dans sa mission, quelque chose de divin. Selon sa morale, où le bien qu'on ressent est inséparable de celui qu'on fait, sa récompense serait juste, et elle en escomptait les délices. Clairvoyante, elle avait discerné « le faible » d'Albert, quelque versatilité de goûts, la grâce un peu molle avec laquelle il aimait cacher son mérite, enfin cet égoïsme charmant qui permet de faire souffrir sans qu'on cesse de vous adorer. Mais ce caractère, s'il réahsait ses vertus latentes, se dépouillerait de sesjohs défauts. Une àme qui s'élève, gagne, en sa hauteur nouvelle, une indulgente pureté, une mansuétude, au moins une justice, où Geneviève ne doutait pas qu'elle trouvât son compte. On ne guérit pas de l'égoïsme ; seulement, il peut devenir le désir d'un idéal : elle s'imaginait embrassée dans cet égoïsme grandi, élargi, sublime...

... Le rêve si splendide qu'elle osait à peine le contempler, quand elle avait voulu le lui suggérer, elle n'avait pas eu recours aux prières ou aux conseils qui sont importuns et sans efficacité. Mais, avec une industrie presque subreptice, elle s'était évertuée à ce qu'il obtînt, pour quelques besognes effectuées déjà, le divertissement de petits salaires, d'avantages, de distinctions. Par là il ne s'agissait que de le mettre en marche vers ces travaux plus graves qui ne veulent pas d'autre récompense que

L'ASSOCIEE 237

la fierté de les avoir entrepris. Il y avait de la piété <lans r artifice. Albert n'échouerait pas : son mérite s'avérait aux yeux de ses maîtres et Geneviève connaissait les ressources de son intelligence. Mais elle en savait aussi les nonchalances, et qu'il était prudent de l'amuser par le chatoiement de quelques honneurs...

... C'avait était toute sa ruse. Geneviève ne s'en repentait point. Elle interrogeait sa conscience loyale : la voix intérieure à laquelle elle avait alors obéi ne lui murmurait point des paroles mesquines. Elle ne souhaitait qu'enrichir Albert de la vertu qu'elle estimait la meilleure d'elle-même et la plus précieuse. Elle l'avait animé de son énergie. Elle se fût jugée vaine et ridicule d'emplover cette ardeur à quelque ouvrage personnel. Mais, par l'imagination extasiée, elle se projetait dans l'esprit du compagnon qu'elle aimait ; c'est en lui qu'elle crovait vivre ses espoirs ardents : elle sentait comme ils allaient asservir le travail à une magnifique volonté : elle prévoyait des desseins vastes, des conquêtes désintéressées...

... Alors l'éblouissement de l'avenir ne troublait pas sa vision de la tache urgente. Elle décidait qu'Albert n'userait pas son temps à n'être pas méconnu. Car elle avait, ici et là, écouté des doléances sur le malaise qu'éprouve le talent à « percer » l'indifférence publique et sur le découragement qui s'ensuit souvent. L'une et l'autre peines pouvaient

23S LASSOCIÉE

être éludées par les dextérités où excelle la diplomatie d'une femme attentive. Elle veillerait à ménager à l'époux les sanctions qui rassurent l'effort et qui l'enhardissent. Après l'essoufflement de la route, il trouverait l'étape fleurie...

... Oui, sans arrière-pensée, elle s'était vouée à mie g-énéreuse collaboration. Mais, qu'elle en aug-uràt la félicité de son cœur, était-ce illégitime? Puisqu'elle ne séparait pas le devoir et la passion, pourquoi son amour n'eùt-il point gagné à sa prévovance ? Elle avait maintes fois remarqué que l'activité du mari peut éteindre sa tendresse aussi vite que le désœuvrement. Elle avait vu des hommes de science ou d'affaires, qui, du laboratoire, du Palais ou de la Chambre, fourbus par la journée de labeur, ne rapportaient, le soir, chez eux, que leur lassitude et leur hâte de repos. Dans leur meilleure humeur, ils caressaient distraitement femme, enfants, chiens et chats, — joujoux... Geneviève ne serait pas un joujou. En s'instituant la confidente et l'auxiliaire, elle supprimerait l'affaire odieuse de l'amour qui est de connaître mal l'être aimé, ses joies secrètes, ses chagrins voilés. Elle saurait, elle, tous les soucis de ce front, puisqu'elle les aurait voulus, puisqu'elle les aurait semés...

Geneviève Telher fut distraite de sa méditation. Albert murmurait à lui-même :

— Je vais tâcher de raccommoder Colonne et

Prat...

LASSOCIEE 239

M""^ Tellier n'était pas au courant de leur inimitié. Elle en demanda Forigine.

L'interrogation parut surprendre Tellier :

— Dis-moi d'abord en quoi leur bisbille peut bien t'intéresser ?

Sa voix montait, goguenarde, tout étonnée de la question posée. Geneviève répliqua :

— Je te jure que je m'en moque I . . .

A la vérité, elle n'était pas curieuse de la brouille des deux vétérinaires. Elle s'insurgeait seulement contre le mystère que lui en faisait son mari. Il avait progressivement contracté cette habitude de la repousser à l'écart — oh î avec gentillesse, avec une courtoisie aimable, à peine narquoise... D'une main câline, paternelle un peu, il la renvoyait, comme une enfant indiscrète, à sa place, à son divan, où elle pouvait dormir, puisqu'il travaillait. Elle n'était pas si simple que de se duper au faux geste de sollicitude. En d'autres temps, il avait paru s'aviser qu'une vie voisine se donnait toute à la sienne. A présent, sa gratitude ou même son équité était abolie par sa jalousie : une jalousie nerveuse d'homme supérieur qui fait de son éminence une place forte, défendue contre autrui et contre l'épouse, surtout contre elle. On eût dit qu'il la soupçonnait de revendiquer une portion de ses gloires, même des minuscules ; qu'il se barricadait, ombrageux de rien partager; qu'entre lui et elle, il assurait une distance...

Maintenant Geneviève vovait clair dans sa dé-

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tresse : voilà où ses espoirs de jadis et ses désirs incomparables n'avaient pas été perspicaces. Elle avait confondu en un même rêve, soufflé par l'Amour tricheur, Tembellissement d'une intellig:ence et celui dun cœur. Et le premier dessein était réalisé. Elle avait mis en branle un talent et préparé une renommée. Par son zélé, un ressort de travail était « remonté » et ne s'arrêterait pas. Elle avait souhaité que près d'elle une force créât une œuvre. Elle était exaucée. Elle pouvait admirer Fètre quelle aimait. D'aventure, elle avait, à part soi, l'envie de lui soumettre quelque objection. Elle n'osait pas lui reprocher d'avoir abandonné la clinique pour la législation, impatient tour à tour d'être admiré comme un savant par les sénateurs et comme un homme d'État par les médecins. Peutêtre se complaisait-il à l'excès aux stations de la notoriété, à leurs estrades, à leurs fanfares. Autrefois, il avait semblé à Geneviève que les taches faciles dégoûtaient sa virtuosité, qu'il les délaissait pour en attaquer de nouvelles. Maintenant, plie inclinait à penser que son intelligence inconstante rejetait volontiers la besogne usuelle pour l'attrait d'une neuve... Mais qu'importait à Geneviève les caprices de son souple talent? Et, pour tout dire, qu'importait, à elle, son talent et son succès ? Amoureuse, elle les lui avait souhaités. Sa ferveur novice avait évoqué son héros, purifie par la vie qu'elle lui désirait. Geneviève s'était délectée à déchillrrr son devoir, quand elle croyait,

sur la même page, épeler son bonheur. A ses veux dessillés le trompe-l'œil se dénonçait aujourd'hui... ...Ah ! elle ne songeait plus à épiloguer sur la maîtrise de l'époux ! A cet instant, son âme aux abois l'eût préféré médiocre, simple, borné, mais de bon cœur ouvert. Hélas ! la défiance du compagnon grandi éloignait davantage l'associée. Ainsi l'entreprise de Geneviève n'était pas caduque : ce qu'elle avait construit se dressait devant elle, avec une menaçante ironie. Entre eux deux elle avait bâti, solide et indestructible, l'obstacle d'un orgueil mascuhn. Il se retranchait, seul, à l'abri de cette muraille. Seul, il travaillait, et il n'avait plus de loisirs. Ses loisirs !... Pour ce qu'elle avait gagné à ce qu'il les aliénât, elle les regrettait. Après tout, dans l'oisiveté, ne fut-ce que pour tuer le temps, il aurait parfois répondu à son amour par le semblant dun peu de tendresse ! Geneviève, dans une obsession silencieuse, répétait les mêmes mots... Il n'avait plus de loisir... et de sa femme quand s'était-il soucié ? Et ce n'est guère que de n'être ni dans les loisirs, ni dans les soucis d'un homme qu'on adore...

Sur le divan de cuir, Geneviève s'était tournée vers le mur. Ses larmes coulèrent, qui lamentaient sa méprise. Cependant elle chantonnait, attentive à éviter l'explication, la scène tellement inutile. Et encore, désemparée mais aimante, elle s'opiniâtrait trop à lui plaire pour ne pas cacher l'enlaidissante

242 L'ASSOCIEE

grimace des pleurs. Et aussi, sa délicatesse s'alarmait à ridée que devant des sanglots, il se chagrinerait. Et enfin, pourquoi parler ? Après l'aumône de jolies caresses, il la prierait quelle lui permît d'achever sa lettre à Colonne. De honne foi, il ne comprendrait pas « ce que, diable, elle voulait de plus )3. Le haussement de ses épaules carrées signifierait, cordial et naïf : u Est-ce que je n'ai pas tout ce qu'il faut pour que nous soyons heureux ! . . . '

— Ce serait charmant, " — affirmait M"'^ Pellerat : — le nom même sonnerait très bien : « Simone Deshayes ». Je ne vois que convenance des deux parts : des physiques passables, les âg-es assortis, les familles équivalentes, des caractères qui se compléteront, car la petite est modeste et douce comme une agnelle et votre Deshayes a de la volonté pour deux. D'après Tellier, sa clientèle lui procurera un revenu au moins égal à celui de la dot : 31™^ Brown donne le demi-million en billets de banque. Il y a aussi le trousseau qui sera solide, car, pour la maman, le beau ling-e fait partie de la respectabilité. Il y a enfin la décoration que, à nous deux, nous arriverons bien à mettre dans la corbeille... M'"'' Brown, qui est une personne de tète, s'est entourée de renseignements; ils sont favorables, et meilleurs encore qu'elle ne le laisse entendre : elle feint l'hésitation, pour abriter décemment sa retraite si le jeune homme déclinait l'invite. Mais elle serait ravie que le projet réussît, j'en suis sûre, j'en ai la preuve : vous connaissez

comme moi ses opinions sévères et, en politique, la violence de sa modération ? Depuis qu'elle sait que M. Deshayes, le père, tout président de section qu'il est au conseil dÉtat, a fait jadis le coup de feu contre les Yersaillais, sa tolérance historique s'est singulièrement élargie. L'autre soir elle a parlé du droit à l'insurrection... Très bon signe... Qu'est-ce que vous en dites, ma petite Geneviève ?

M"® Tellier souriait à la remarque surtout à l'allégresse qui, dans ces tentatives matrimoniales, animait M"^ Pellerat. Celle-ci poursuivit :

— Vous recevez, ce soir : il est probable que vous aurez la visite de tous nos bonshommes. Manœuvrez bien. Prenez Deshayes et empaumez-le... Et n'oubliez pas de gronder, de votre part et de la mienne, Caudry qui atermoie trop. Dites-lui que nous nous repentons d'avoir fait de lui un ministre des Cultes, s'il ne donne pas l'anneau à l'abbé I Le siège de Fréjus est vacant : nous voulons monseigneur Compagnon pour bénir le mariage de Simone Brown... Ce serait gentil, n'est-ce pas? Ce serait amusant...

Geneviève s'engagea à penser à tout. A travers les salons du Petit-Luxembourg, M"'' Pellerat la reconduisait :

— Entrez embrasser votre grand ami...

Le président du Sénat venait de deviner son millième rébus. C'est le chiffre auquel il avait décidé de borner ses efforts. Il ne lirait pas Vlllustration

L'ASSOCIEE 245

plus avant. La Faculté conseillait à M. Pellerat de ne se point surmener. On lui parla de Simone Brown : sa mémoire la distinguait mal de sa sœur Hortense. déjà mariée au peintre Aymard. Mais il approuvait la motion sans discuter, de sa main levée qui disait « au revoir... »

Gaudry dînait rue Vaneau. M"'^ Tellier avait invité l'abbé, par télégramme. Elle s'appliquait à ne pas négliger les avis reçus tout à l'heure, faisait briller le futur évêque devant le ministre des Cultes. L'abbé était aumônier d'écoles normales et confessait des couvents. Geneviève lui demanda s'il était satisfait de ses jeunes pénitentes.

— Mais oui, — répondit M. Compagnon. — ce sont de bonnes petites ouailles...

— Avez-vous beaucoup de « vocations w, monsieur Tabbé ■? interrogea Caudry.

— Le moins possible, monsieur le ministre ! Le nombre ne manque jamais à l'Église : elle peut être exigeante à l'endroit de la qualité... J'ajoute que, pour ma part, j'éprouve bien des scrupules en présence d'une fillette que ses parents désirent qu'on instruise dans la religion, mais dont ils ne nous ont pas prié de faire une carmélite ou une visitandine. Des vœux prononcés dans une exaltation de jeunesse ont souvent causé des chagrins à des mères et quelquefois, je le crains, des regrets à des filles. On n'est jamais trop circonspect...

Tellier posa une question embarrassante :

246 LASSOCIÉE

— Tout de même, mon cher abbé, à quel critérium distinguez-vous les ferveurs vraies ?

Mais l'interlocuteur sceptique ne démontait point l'abbé Compagnon.

— Au temps, cher monsieur.

— Au temps ?...

— Oui. Ainsi, l'année dernière, une enfant, dont j'aime et dont je respecte la famille, m'annonça gravement qu'elle avait la vocation, u Ça va bien î vous prendrez le voile ! Mais avez-vous réfléchi à toutes les épreuves que vous réserve la vie religieuse ? » Elle avait réfléchi à tout. « Bon ! Seulement, pour me convaincre de votre ardeur, accordez-moi le droit de vous imposer ceci : ajourner à un an votre projet, et ne plus m'en ouvrir la bouche d'ici à douze mois. » Elle doutait si peu d'elle-même, qu'elle consentit à mon exigence... J'avais noté la date sur un calepin. Le délai expirait mardi. Jeudi, j'étais à son couvent. Elle vint se confesser, comme les camarades, raconta ses pauvres péchés innocents!... A brùle-pourpoint, je lui dis : « A propos, et cette vocation?... ■ Elle rougit. Et nous parlâmes d'autre chose...

On jugea l'épisode touchant et le « critérium )> infaillible. M. Compagnon, sage et d'expérience, sans excès dans son zèle, agréait fort à Caudry. Tout bas, Geneviève rappela au ministre sa promesse... l'épiscopat...

— N'est-ce pas ridicule, — objectait Caudry, — d'exiler à Fréjus cet homme intelligent ? Un grand-

vicaire de Lyon, qui est son compétiteur, m'a dit ce matin — ça doit être vrai - — que Richelieu appelait Fréjus c( le diocèse le plus crotté de France ». On n'habite pas Fréjus ! L'abbé Compagnon y périra...

— Soyez sûr, René, que Paris lui manquera infiniment moins que, d'après vos goûts, vous ne l'imaginez...

— Enfin, vous y tenez beaucoup, Madame Geneviève?... Oui ■?... Alors, c'est convenu. Mais ne lui annoncez rien ce soir. N'ayons pas l'air de faire un évèque, même de Fréjus, entre les canetons et le foie gras...

D'ailleurs, l'abbé quittait la table en hâte pour rentrer à l'heure décente au séminaire, oii il professait et où il habitait.

({ Ce serait gentil... », avait dit M™^ Pellerat. Geneviève se rappelait l'intonation affable. La vieille amie, proche de la retraite, et qui s'était un tiers de siècle passionnée à exercer une autorité serviable, voulait — semblait-il àM""^ Tellier — lui préparer le legs de son habileté et de sa puissance. « Ce serait amusant >.... Peut-être... Pourquoi pas?... Apparemment, pensait Geneviève, y a-t-il plus de joie à servir les autres qu'à se faire aider par eux, et à protéger qu'à solliciter. Après le dîner, — en ces salons anciens dont les panneaux blancs ou gris de perle gagnaient, aux lumières, un doux éclat de fête, entre ses amis, qui déposaient

sans doute leurs ennuis avec le maefarlane et la sortie de bal au vestiaire, puisqu'ils entraient souriants, empressés et coquets, — la comparaison revenait à Geneviève de ces baccalauréats auxquels Albert, volontiers, assimilait les étapes et les avancements de ces existences candidates. Et cette vue paraissait à Geneviève assez topique. Mais dès lors qu'on était arrivé à ne rien convoiter pour soimême, on pouvait ofoûter l'agrément que vaut à des examinateurs pas encore blasés, l'agitation des postulants.

— Amusons-nous ! — décidait M""^ Tellier, — dètre assise au bon côté de la table...

Aussi bien la matière suffisait à son divertissement. Les Brown étaient venues, la mère et st> deux lilles, brandies si diverses d'une même souclie. La rude pédagog-ie de la dame avait épeuré Simone, la cadette, qu'on destinait à Desliayes. Lorsqu'on lui marcbait sur le pied, elle demandait pardon. Elle était très bonne et un peu simple. L'aînée, Hortense, avait reçu comme un majorât la belle taille et le port, l'orgueil péremploire. les vanités oisonnes de sa mère. Elle avait asservi le peintre Aymard, son mari. Jusqu'à ses nuces. Aymard vivait prospère, mangeait sans g:loutcinnerie des rentes assez g-rasses, et coloriait, pour })asser le temps, de mauvaises toiles dont il était cbarmé. Mais Hortense Aymard, si elle n'avait été ni assez séduisante, ni assez ricbe pour acquérir en mariaire un maître consacré par la mode, entendait

L'ASSOCIEE 249

néanmoins n'être pas privée de célébrité. Dominatrice, elle contraignait Aymard au labeur de tout le jour, pour que sa peine tâtonnante finît par rencontrer le talent. Le soir, elle Tentrainait dans le monde, chapitré au préalable sur l'attitude à prendre, les paroles à dire, les gens à cultiver. Geneviève contemplait le malheureux, gauchement aimable auprès de M""^ Benoit-Barbet. A coup sur, sa consigne était d'obtenir que la dame posât pour un portrait à qui le renom du modèle attirerait des regards sur la cimaise du Salon. Mais lexcantatrice n'était pas tentée d'accorder quarante séances et de risquer qu'on exposât d'elle une image assez médiocre. M""" Tellier voyait la comédie et ses trois personnages : M""® Benoit, très froide, jetant des monosyllabes réservées, M™® Aymard qui, de loin, lorgnait l'échec de la tentative, qui ne bronchait pas, qui refoulait, au fond d'elle, le mépris avec la fureur dont l'artiste serait éclaboussé bientôt, dans le huis clos du coupé, quand l'âpre Hortense soudain deviendrait, sur la pauvreté de ce mérite et sur sa maladresse, criante de vérité et même de cynisme. La mélancolie du peintre attendait l'orage. Il se faufilait, quinaud, jusqu'au coin, sans embûches, d'un petit salon oi^i Michel causait sagement avec deux de ses nouveaux camarades de l'École polytechnique.

La fierté maternelle de M^"^ Tellier admirait, entre ces jeunes hommes, l'aisance supérieure de Michel. Il est vrai qu'il n'avait eu le cerveau forcé

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par nul surmenage pour entrer promptement à l'Ecole. Il possédait la science de l'analyse par un don facile et joyeux, par une sorte de mysticité si absolue que, hors la mathématique, choses et gens ne lui importaient guère. Par contre, les deux élèves qu'il avait conviés montraient des crânes trop lourds et des yeux trop myopes. Timides, ils se raccrochaient au débonnaire Aymard. Quelle récréation prenaient-ils dans cette maison oi^i ils ne connaissaient personne, et où l'on ne dansait même pas? Et pourquoi, à une figuration guindée, gâchaient-ils, l'un des deux ou trois soirs libres qu'on leur accordait à l'occasion des jours gras ? Seraientils pas mieux au bal, au théâtre ou ailleurs ?. . . Mais, derrière les polytechniciens, Geneviève devinait des familles avides, des papas gonflés, des grandes sœurs prévoyantes et qui avaient dit : << Va chez Tellier ! voilà une bonne relation qui te servira un jour... » Et ils étaient venus raisonnables, en corvée, têtards de l'ambition, alevins delà brigue... A leur intrigue précoce s'opposait la convoitise tardigrade du professeur Bourrelier. Celui-là était touchant et M"'*' Tellier ne s'en « amusait » pas. Le père Bourrelier avait longtemps passé, avec juslice, pour le premier ocuhste du monde. Il fuyait les honneurs, non qu'il les dédaignât expressément, mais parce que leur cliquetis effarouchait sa simplicité. Sa digne femme, M""^ Bourrelier, ne se fût fiée à personne pour le soin d'écumer un pot-aufeu. Voici qu'au seuil.de la vieillesse le couple avait

secoué sa paysannerie danubienne. C'est que, après Bourrelier, de jeunes maîtres et des méthodes récentes avaient triomphé. On respectait moins Texcellence classique du professeur. Il s'en inquiétait. Dés lors il désirait le réconfort de quelques sanctions et qu'on l'élût à l'Académie de médecine, aux portes de laquelle il n'avait pas frappé dans le temps où elles se fussent plus facilement g-randes ouvertes. Pour capter la voix de Telher, il hantait la rue Vaneau : l'assiduité affligeait, d'un homme de son âge et de sa valeur. Il s'était commandé un habit neuf chez un tailleur voisin du Panthéon. M™^ Bourrelier, transfuge de sa cuisine, avait acquis une robe de soie noire. Elle plaquait des bandeaux de cheveux gris avec de l'huile d'amandes douces. Prés des hommes alertes et des femmes élégantes, une confusion l'empourprait, et quelquefois une colique : la veillée inac<"outumée troublait sa digestion. Dans une embrasure elle rejoignait son mari. Ils discutaient, en consultant leur montre, sur la convenance du départ. Geneviève souffrait de cette fatigue. Elle aurait voulu leur couler dans la main le bulletin d'Albert, son vote favorable, et respectueusement, les renvoyer chez eux.

Du même coup eût-elle accordé congé à tous autres calculateurs. Mais elle s'ésrava à constater que la mesure dégarnirait singulièrement ses salons. Antonin Piot, l'ancien reporter, qu'on avait, sans brouille aucune, oubhé, reparaissait, ayant retrouvé Telher dans des commissions extra-par-

'2bi LASSOCIEE

lementaires. Piot avait pris de l'importance. 11 avait même pris du ventre. Répudiant d'abord, pour la publicité commerciale, le journalisme impressionniste, il s'était bientôt mêlé au lancement de grosses affaires. Enrichi, adroit, nécessaire et redouté, il était prisé — sans qu'on sût au juste le sens du titrt' — comme l'un des plus fins a intermédiaires » de Paris. Cossette, éternellement gamine, signalait à Geneviève le ruban qu'il arborait à la boutonnière, large, « à la demi-solde ». Elle expliquait :

— Dans sa partie, on n'est pas certain de le porter toujours. Alors il en jouit, tant qu'il peut!...

Piot entretenait Caudry du gaz d'éclairage, de son prix prochainement abaissable par des combinaisons si avantageuses pour tout le monde qu'elles inspiraient au ministre des inquiétudes. Caudry s'échpsait. Piot descendit derrière lui. Sans doute lui 'demanderait-il une place dans son coupé : il peut nètre pas inutile d'être aperçu montant dans la voiture d'un ministre.

« Ce serait amusant... » Encore devant Caverlochère envahissant le canapé de M. Benoit-Barbet, M""^ Tellier rassassait l'optimisme de la Présidente. Le philanthrope était cerné par le chirurgien dont Geneviève n'ignorait pas les désordres financiers. Ici l'on aurait pu s'indigner. Mais elle s'était promis de « s'amuser ». De loin, elle riait à la gravité triste qui était toute la défensive de M. Benoit-Barbet.

Accoutumée à se prodiguer tour à tour à chaque invité, elle s'assit à côté de M"'^ Brown, en tiers dans le tète-à-tète de cette personne accomplie et du tout petit M. Chrétien. Les vingt-cinq ans de M. Chrétien se désolaient de n'être pas plus pileux, et il suppléait au prestige de la barhe par celui des cols carcans.

— Ma chérie, monsieur Chrétien me ravissait. 11 me parlait de mes filles. lime louait l'intelligence pas expansive, mais si malicieuse, de Simone...

Tandis que la maman continuait l'éloge de sa cadette, 31'"'' Tellier s'ingéniait à démêler dans quel intérêt ce petit Chrétien cajolait M™*" Brown. A la réflexion, elle se convainquait qu'il ne visait aucun but précis, qu'il obéissait seulement à la tactique délibérée de flatter ses interlocuteurs. Chez une amie, il s'était fait présenter à Geneviève, et le lendemain il déposait rue Yaneau ses cartes : <( Jean Chrétien, auditeur à la Cour des comptes ». Puis quelqu'un, peut-être Cossette, avait demandé, pour lui, une invitation. Sans qu'on y prît garde, il s'implantait a^ec politesse. Car il était bon auditeur ailleurs qu'à la Cour. Il n'avait pas son pareil pour écouter les gens considérables, qui formulent haut leur opinion, et qu'on ne réfute pas. On le trouvait parfaitement élevé. Et il se hissait de salon en salon, avec une patience courtoise, résolue, indomptable... En effet, accordait Geneviève, « c'est amusant )), ce type de jeune homme, assez neuf ou, du moins, qu'elle n'avait pas coudoyé jadis, et

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«lont la caractéristique, effrayante', ou cocasse, comme on veut, serait que, dans l'âge même de la folie, il ne s'abandonne pas un quart d heure à son plaisir. Vous croyez qu'il flirte? Il travaille.

Cependant M""^ Tellier — le petit Chrétien s'étant retiré — promettait de pressentir, ce soir même, le mari qui, au dire de M""^ Pellerat conviendrait à Simone Brown. A cette instant, elle aperçut Deshaves qui louvoyait vers Fantichambre. Geneviève se o'iissa jusqu'à lui, le pria en grâce de ne point partir : elle lui parlerait bientôt. Rentrant au salon, elle fut saluée par le gros comte Uhguine qui, à peine arrivé, s'emparait de Telher pour que le sénateur lui exposât l'économie de sa grande loi dont la Chambre avait voté les premiers articles. Le géant moscovite s'intéressait à l'hygiène populaire, et à tout en général. Par une sorte de snobisme à rebours, il faisait fî de sa noblesse. Cet athlète n'attachait de prix qu'au progrès intellectuel dont il était badaudement curieux. En science, en art, en pohtique, il avait la manie d'être mformé, et la variété du salon des Telher lui permettait d'absorber sans déplacement les documentations les plus diverses.

Simultanément, la comtesse Uhguine avait pris place au cercle où l'on écoutait les paroles ailées de 31. Félicien Cosset. C'était l'heure où ce joli lettré improvisait lune des anecdoctes de son répertoire. M""^ Uliguine demanda à Geneviève si M. Cosset était M. Cossel, l'écrivain. Sur la réponse affir-

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mative, elle braqua son face-à-main pour mieux graver dans sa mémoire un visage célèbre. Elle questionna ensuite le littérateur sur la Russie et sur lamour. A son habitude, M. Gosset répondit sans hésiter. La dame apprenait quelques phrases. Elle collectionnait, comme un Panthéon cosmopolite, les hommes célèbres de tous les pays et de tous les idiomes. Cette particularité lui valait la haute considération de plusieurs princes avec qui la belle comtesse était en relation. En retour, on peut croire que ses augustes amitiés ne la desservaient pas dans le monde. D'ailleurs, M"^^ Uliguine mettait mille modesties à avouer à M™^ Tellier ses visites aux Altesses : elle les allait soigner dans la maladie, elle assistait les princesses dans leurs relevailles, elle les consolait dans leurs deuils.

« En somme, — -^e disait Geneviève, qui continuait à « s'amuser >> — elle n'a pas de vanité. Les rois sont ses amis, mais elle a pitié d'eux... »

Enfin, M™^ Tellier fut attirée par des accords étranges dont gémit le piano. Le duc d'Estouteville était assis au tabouret tournant. M. dEstouteville composait, poèmes et musique, des opéras dans le stvle de Lulli. Malsré son nom. aucun des salons de l'aristocratie n'avait consenti à produire ses lyrismes. Artiste avant tout, le duc s'était rallié à la République dont, maintenant, il parcourait les meilleures maisons sans plus de succès. « Il se ferait anarchiste, disait Gaudry, pour que les compagnons exécutent sa musique! » Mais, ce soir, il avait

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happé deux amateurs bénévoles à qui il racontait sa Bérénice, avec schéma, sur le clavier, des motifs principaux : c'était le professeur et M™^ Bourrelier. M'"^ Tellier les croyait, dès longtemps, couchés. Elle courut les dégager.

— Attendez... — suppliait le duc. — attendez que jindique à madame Bourreher, qui est musicienne, la sérénade d'Antiochus : trois phrases...

Geneviève dut lui abandonner ses patients. — « C'était amusant... > C'était même comique. Mais le thé à offrir l'obligeait de se diriger vers la salle à manger. Traversant une galerie, elle fut aise de retrouver Cossette dont la frivolité, mûre mais vigoureuse, achevait d'apprivoiser un des polytechniciens myopes. Elle n'avait pas perdu sa soirée.

D'un regard circulaire, Geneviève embrassa ses hôtes. Intelligible pour elle seule, son sourire gémissait :

« Ah çàî... qui donc est venu pour moi, chez moi'?... Et, si j'allais me coucher, qui donc s'en apercevrait?...

Après le thé. on commença de partir. M™^ Tellier se dépensait encore en prévenances pour une femme de médecin qu'Albert lui avait présentée, mais dont elle ne pouvait se remémorer le nom et qu'elle n'avait pu mettre en rapport avec personne. En dédommagement, elle la bourrait de petits fours. Mais si Geneviève connaissait mal son invitée, en

revanche celle-ci savait bien son hôtesse, car en cinq minutes elle fut assez ingénieuse pour dénigrer les Thirion et pour vanter les Broutet.

Les Broutet... oi^i se cachaient-ils? Au fumoir, ^jme Xellier les découvrit. Ils s'étaient isolés pour fuir la cohue qui les intimidait. 3Iais on ne les avait pas laissés seuls. Autour de Paul et autour de Marie deux petites cours s'étaient cristaUisées. En l'honneur de l'atfection rare qui les unissait aux Tellier, des personnes fines comme les Bourrelier, (^omme M""® Aymard, comme le petit Chrétien, leur rendaient des devoirs assidus : s'il vaut mieux s'adresser à Dieu qu'à ses saints, après tout, l'un n'empêche pas l'autre...

Les Broutet demeurèrent les derniers, avec Tellier, tandis que Geneviève appelait près d'elle Deshayes qui frisait une moustache avantageuse.

M""^ Tellier, gênée d'offrir brutalement la petite Simone, parla d'abord de Famour et, vaguement, du mariage. Deshayes lui prit la main et la regarda dans les yeux.

Il attendrit sa voix, risqua :

— Moi, il y a longtemps que je voulais vous avouer... Je n'osais pas... Tout à l'heure vous m'avez prié si doucement... Merci...

Que signihait ?... Est-ce qu'il devenait fou ?... Geneviève lui pouffa au nez... Pour le coup, « c'était amusant » ! Ça l'était trop.

— J'ai déjà vu des gens malades, parce qu'on

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tardait à les décorer, et qui seraient allés à plat ventre jusqu'à la grande chancellerie, mais je n'en ai pas encore rencontrés de votre force. Rien ne vous rebute, pas même les cheveux blancs... L'autre balbutiait, écarlate :

— Oh! madame, qu'est-ce que vous pensez "?... Je vous supplie de croire... de pardonner... d'oubher...

j^pie Xellier avait plus hâte que lui d'oublier la aalanterie isnoble et imbécile :

— Je crois que la musique ducale, combinée avec le punch qui était manqué, a fait tituber vos idées. Écoutez-moi : j'irai droit au but. Voulezvous épouser Simone Brown? Vous plaisez. Simone est une bonne fille, et pas mal faite. La dot : un demi-million. Si vous n'étiez pas un garçon désintéressé, j'ajouterais que M""* Pellerat, qui a eu l'idée de cette union, vous réserve la surprise d'une croix en juillet. Que lui répondrai-je ?

Selon l'usage, Deshayes avait été avisé du projet de M""- Brown par les personnes mêmes qu'elle avait interrogées sur son compte. Après le quiproquo de tout à l'heure qui le bouleversait encore, il osait à peine exprimer un avis.

— Merci de n'avoir pas oublié, pour une minute d'égarement, dix années d'amitié respectueuse... Merci... Quant à ce projet, j'y réfléchirai... Si j'y souscris un jour, ce sera pour vous obéir...

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Avant le sommeil, Geneviève musait dans son boudoir, les nerfs bien las. Elle méditait, à bâtons rompus :

... « Qu'est-ce que tu veux de plus? dirait Albert... On a pris longtemps de la peine, mais on touclie sa récompense... Nous sommes à « l'encaissement »... C'est-à-dire qu'un goujat, dont on a bâti la fortune, vous injurie... Pouah!... N'y pensons plus... Mais les autres ?... Sauf Caudry et nos pauvres Broutet, qu'on importune et qui n'auraient pour nous aimer pas besoin de décor ni de public, qui donc est venu pour moi, chez moi?... Que veulent dire ces gestes et les miens*?... Que signifie cet apparat fantasque ?... La récompense?... C'est Thirion, le plus ancien camarade, qu'on ne peut plus recevoir parce qu'il nous fait brocarder par ses jeunes amis... « L'encaissement )> .'... Nous sommes seulement sur une escabelle, à un échelon plus haut, où il s'agirait à présent de faire monter des gens qui nous tendent les bras... La récompense!... Qu'est-ce que c'est qu' « être importants))?... C'est avoir vécu, ressembler aujourd'hui à nos vieilles amies, telles qu'elles nous émerveillaient il y a quinze ans... « Qu'est-ce que tu veux de plus ? )> Je voudrais être l'ambitieuse qu'il présume et qu'il raille : alors la farce m'intéresserait : on m'en verrait la dupe niaise mais divertie...

(( Pourtant M""^ Pellerat n'était ni dupe ni niaise .. Et elle a dit, dans son généreux sourire :

« Ce serait gentil... Ce serait amusant... » Quoi? le mariage de la petite Brown? L'améthyste de l'abbé?... Qu'est-ce que ea me fait, à moi ?... Voilà mon malheur : M"'^ Pellerat est bonne à tous, et je ne le suis point... Deviendrai-je jamais pour personne la bienfaitrice qu'elle s'est voulue pour moi?... Non... Elle aime son mari avec le noble aveuglement qu'il faut... Mais aussi elle aime les autres, elle donne un peu de son âme à leur fortune... Les sots — et je parlais comme eux autrefois — disent qu'elle les chaperonne par orgueil : leur ingratitude se méprend. Elle est l'officieuse franche, assidue, charitable... Moi, pas... Je ne trouverais point de plaisir à protéger : je n'aime pas les autres... Moi, tout mon cœur est à un seul... »

Malade, éperdue, terrassée, M""^ Bachelin n'avait pu suivre les obsèques de son mari. Quelques intimes, après la dalle close et les oraisons taries, remontaient à la maison des Ternes, moins pour apporter des consolations à la veuve que pour peupler ses premières heures de solitude. Ils la retrouvaient au même fauteuil qu'ils l'avaient laissée, entre M*"'^ Pellerat, l'amie d'un demi-siècle, et Marie Broutet, dont la bonté se dévouait à toutes les douleurs. Geneviève Tellier, en bâte revenue, se joignait à elles, serrait leurs mains. Une couronne de trois cœurs sincèrement meurtris entourait un deuil hagard et sans larmes.

Ces femmes ne parlaient pas, n'ayant rien à se dire, puisqu'une pareille pensée emplissait leurs tètes comme un seul glas. 3Iais, bien qu'ils fussent concentrés sur un même objet, leurs esprits accueillaient des images diverses. M""*" Telher se représentait le massier de la Faculté se dandinant un peu obèse, derrière le corbillard, et qui promenait les décorations du maître, épinglées à un

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coussin noir. Puis elle revoyait les tapissiers des pompes funèbres, comme elle les avait, à l'instant, rencontrés, gais et prestes, décrochant déjà au fronton de la porte cochére les tentures et les écussons. Sans transition, M. Bachelin lui-même surgit dans sa mémoire, assis devant cette table, ces papiers, ces brochures, discutant de son art, écoutant les logiques un peu paradoxales d'Albert, content du vigoureux contradicteur que son enseignement avait nourri. Ces souvenirs occupaient Geneviève et l'apaisaient. Son âme restait assombrie, mais ce chagrin même ne lui était pas sans douceur et satisfaisait sa conscience. Naguère

— et malgré l'exemple engageant de M""^ Pellerat

— incapable de participer aux intrigues des passants, de sourire à leurs espoirs ou seulement de s'y amuser, elle avait déploré sa propre sécheresse et l'indiflérence où elle tenait autrui. Par la pitié présente elle réfutait le reproche quelle s'était alors adressé. Aujourd'hui sa tristesse était sincère. Elle se rassurait : elle n'était donc pas si aride ni si exclusive î Pour M""^ Bachelin, pour ^jme Pellerat, pour Marie Broutet, des tendresses de fille, de sœur, sourdaient en elle...

Mais alors elle réfléchissait que ces trois femmes l'avaient aimée avant qu'elle les aimât. Elles lui avaient dès l'abord marqué leur affection. Un orgueil à la fois impérieux et timide, que même dans l'âge mûr elle ne dépouillait point, empêchait Geneviève d'aimer les gens avant d'être assurée

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qu'elle leur avait plu et qu'ils la préféraient. Or elle avait toujours éprouvé comme sa beauté, sa fortune, ses bonheurs évidents d'épouse et de mère, la gloire conjugale dont on la voyait nimbée, comme toute son apparence excitait autour d'elle les convoitises et glaçait les sympathies. Craintive d'être dupée, peureuse de s'attacher à qui la trahirait, un instinct l'avait rendue circonspecte jusqu'à cette froideur, dissimulée, une fois pour toutes, sous l'affabihté. Par contre, c'est sans aucune réserve qu'elle s'abandonnait à trois femmes avec une foi absolue : car celles-là, dès le premier jour, l'avaient chérie. Leur prédilection l'avait conquise. Elle aimait ses amies à cause que ses amies l'aimaient. Elle se liait à elles par une gratitude qui, pour être originaire de Fégoïsme, n'en était pas moins chaleureuse et forte... D'ailleurs, si, par une sorte de pruderie, elle se méfiait des dangereuses avances elle ne pouvait demeurer insensible à une démarche cordiale. La veille, dans cette maison foudroyée par la mort, Sophie Thirion était venue à elle, et Geneviève lui avait ouvert ses bras, oubliant, dans l'émotion mutuelle, les griefs passés et les rancunes justes.

Précisément, Sophie Thirion arrivait, un peu retardataire, ayant méprisé le luxe des berlines^ de deuil et mieux aimé les correspondances de ses omnibus dont elle usait avec jactance. Bientôt M'''^ Bachelin , languissante et fiévreuse , allait

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s'étendre sur son lit. M""^ Pellerat l'accompagnait. Geneviève demeurerait au salon, recevrait les personnes qui n'ayant pu saluer la veuve aux obsèques viendraient en quête de ses nouvelles. A côté de M™- Tellier sinstalla M""^ Lesne, qui continuait de vivre, desséchée et inusable, plus sourde mais moins muette que jamais. A l'oreille de Geneviève elle parlait, inépuisable, ne s'arrètant que pour héler quelques personnes et les annexer à sa conversation : M""^ Yandel, M™^ Laig-le, des épouses de médecins qu'on n'avait pas vues depuis des années dans la maison, les femmes de ceux, trop exigeants ou trop ratés, que Bachelin, si bon qu'il fut, n'avait pu efficacement protéger. Ces dames, en même temps que le malheur, réapparaissaient ici, l'àme pimpante et la face contrite. Penchée sur chacune, M™^ Lesne recommençait son discours : elle tenait à déterminer exactement l'étendue du désastre. Car il ne fallait pas se tromper au train de l'hôtel : M™^ Bachelin restait sans fortune. « Le professeur gagnait gros, mais il y avait un trou dans sa bourse ». La veuve Lesne ne faisait pas grâce d'un détail. Elle nommait le fils du premier lit, Emmanuel Bachelin, un mauvais sujet fini, un débauché, un escroc, « hardi comme un page » t^t qui était venu, un jour, lui emprunter vingt francs sous le prétexte qu'il avait oublié son porte-monnaie. Bref, il faisait les cent dix-neuf coups, et, bien avant le cent-dix-neuvième, il eût échoué en police correctionnelle, si a le père » n'avait toujours à temps

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désintéressé ses victimes. Tout y avait passé, et ihôtel était grevé criiypothèques bien au delà de sa valeur. Pourvues de ces renseignements , ^P'^ Yandel et M"^ Laigle, Tune âpres l'autre, s'étaient éclipsées. Et M°'^ Lesne répétait sa question à Geneviève :

— Voulez-vous me dire comment « elle » sen tirera? Car elle est habituée à bien vivre, elle est gourmande... Si, si, elle est gourmande... Je le sais : j'ai assez souvent dîné chez eux ! On mangeait des fraises au mois de décembre. Elle va être beaucoup plus malheureuse que vous ne le croyez. . .

C'était l'avis de M"'^ Faucheux, et celui de M™^ Guépard, qui, désolées de ne pas embrasser M""^ Bachelin, s'arrêtaient, quelques minutes, auprès de ^jme Legne. Geneviève n'osait les quitter : car, Albert ayant succédé au chirurgien Faucheux, à l'Académie de médecine, elle se croyait, pour sa veuve, obligée à des prévenances particulières. M™^ Faucheux, comme M™^ Guépard, se tamponnait les yeux. Elles avaient passé par là. « Le pas » , pour M™* Guépard avait été spécialement rude : du vivant d'Edmond Guépard, le statuaire officiel, Fami de monsieur Thiers, elle était le professeur de musique le plus recherché de Paris : ses disciples chantaient à ses fêtes, où se pressaient les hommes d'État et les artistes. A la mort de son mari, les choses avaient changé : supprimé Fattrait des réceptions, c'est elle qui allait entendre ses élèves aux soirées de leurs parents. On lui

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rabattait la moitié de ses cachets. Et on ne l'invitait guère qu'après le dîner.

A ces dames, le deuil rappelait des deuils, et d'abord elles pleuraient. Mais l'a communauté des destins leur valait bientôt un réconfort. Chuchotantes et animées, elles pesaient le budget de la veuve, taxaient sa pension de l'Université. M™® Pellerat lui obtiendrait un bureau de tabac, peu lucratif et bien lent à venir : M""* Faucheux attendait le sien depuis deux ans. « Il est vrai — souriait la veuve du chirurgien — que, là comme partout, le passe-droit est la règle. » Enfin, M^^Bachelin avait ses meubles : elle organiserait une assez belle vente, et M™^ Guépard, qui apprenait le chant aux filles de Marcaire, le commissaire-priseur, la mettrait en très bonnes mains. M™^ Faucheux tirait ses lunettes, considérait le piano, les tables, les fauteuils, comme s'ils étaient déjà emmagasinés dans les salles de l'Hôtel Drouot. Mais elle hochait la tète : eUe ne présageait pas de cette liquidation un résultat favorable. Le mobilier, sans être neuf, était moderne, et il n'y a plus que « l'ancien » qui trouve des acheteurs. Pourtant la vente s'imposait : (juelques meubles, dorénavant, « lui » suffiraient. « Elle » n'avait ni les moyens ni le besoin d'occuper un vaste appartement. Et M""^ Lesne connaissait, derrière l'École militaire, des maisons qu'on achevait d'édifier, énormes, avec trois corps de bâtiments : là, au cinquième étage ou au sixième, entre deux cours, « elle » pourrait louer un logis

bon marché. 31™^^ Guépard et Faucheux y consentaient.

Tant de médisance miséricordieuse faisait à Geneviève horreur et pitié. Voilà jusqu'où s'étaient ratatinées ces épouses jadis d'hommes célèbres dans l'art, dans l'administration, dans la science, ces femmes agrippées encore à ce douaire : leur nom, le nom illustre du défunt. Mais de cette illustration, maintenant honoraire, échue à d'inutiles personnes, résultait un eii'et douloureusement comique. Les patronymes en imposaient aux novices qui, désireuses de peupler leur « salon », juo:eaient que ces vieux noms s'inscriraient brillamment dans la rubrique mondaine des gazettes. Ailleurs, par une habitude respectueuse ou charitable, les veuves étaient encore reçues : mais leurs hôtes les quittaient vite, s'en dépêtraient presque sans vergogne. Alors elles rapprochaient leurs solitudes. Ce groupe de M""^ Faucheux, de M""^ Lesne, de M""' Guépard, ou un autre groupe, tout pareil, Geneviève l'avait remarqué dans d'innombrables soirées et, généralement, dans la salle où était dressé le buffet. On évitait leur coin importun. Pourtant, elles avaient été, à leur heure, adulées, hères et, qui sait? bienveillantes.

Et Geneviève se rappelait que, Fautre année, après sa maladie, Albert lui avait dit, avec le plaisir orgueilleux d'une rapide guérison : « Ma consolation était de ne pas mourir tout entier. Je vous laissais, à toi et à Michel, l'héritage d'un nom qui

n'est pas ignoré dans le monde... » A Michel, peut-être : mais, à elle ? Elle ne se posait même pas la question... Il ne concevait donc point que. s'il lui manquait jamais, tout lui deviendrait, indifférent ■?...

L'hùtel se vidait. Des personnes correctes avaient eu assez de tact pour ne pas s'attarder. Seules les veuves persévéraient, immobiles, collantes et familières. Lantique comtesse de Courbois arriva la dernière. Elle ne cacha pas son déplaisir de ce que M™^ Bachelin fût invisible. M""' de Courbois avait cependant « fait atteler exprès », et ni son attelag-e, ni elle-même, n'avaient l'habitude de se déranger pour peu de chose. Alin que ses chevaux soufflassent, elle offrait toutes ses condoléances à M""*" ïe:lier, « puisque M"^ Tellier représentait la famille ". Elle s'enquit si M. Bachelin le fils était là. Geneviève répondit qu'il voyageait actuellement en Amérique. Aussitôt M"^ de Courbois certifia qu'il serait bien inspiré d'y rester.

Celle-là, la plus ancienne et la plus riche, était aussi la plus aigre. Le comte de Courbois avait été ambassadeur sous Louis-Philippe, et philosophe sous le second Empire. Depuis sa mort prématurée, M"*" de Courbois considérait à peu près comme une ingratitude nationale que les drapeaux français ne fussent pas toujours en berne. Elle ripostait à cette méconnaissance de tous par une malignité universelle. Elle plaignait M""^ Bachehn, mais, com-

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bien davantage elle s'apitoyait sur le cas de ^jme griyes^ qui restait veuve avec trois filles ! Remontant de proche en proche, elle énuméra les deuils principaux, survenus depuis six ou sept lustres, mentionna pour chacun le nombre des orphelins et le chiffre des ressources, avec la mémoire, la rigueur et la netteté d'un obituaire.

C'est sur les vivants surtout que la comtesse inclinait sa pitié. Elle dit avoir entendu louanger la loi Tellier. M. Tellier avait judicieusement ordonné des idées que, sous la monarchie de Juillet, M. de Courbois et ses amis politiques avaient déjà vulgarisées. Et M. Tellier était sage de prendre son bien oh il le trouvait. Tout cela n'avait pas d'importance, ou n'en avait plus. Au fond, depuis 1860 environ, on n'avait rien fait ni rien écrit de très sérieux. Mais le monde continuait de tourner, à la légère. Ca durerait ce que ça durerait. La jalousie conjugalement posthume de M™^ de Courbois ne s'irritait pas : elle daignait traiter chacun avec une mésestime affectueuse.

En témoignage de réconciliation, et pour ne pas achever, chacun chez soi, la journée de mélancolie, Albert et Geneviève dînaient chez les Thirion. Ceux-ci avaient encore prié M. Félicien Cosset, qui était seul aujourd'hui parce que Cossette passait cette semaine en province, et, croyait-il, en famille. Le temps ayant fait défaut pour déjeuner, la cuisine de Sophie eut du succès. Même chagrins,

les vivants mangent. Puis, si la tristesse était vraie, la sévérité empreinte, tout le jour, sur les visages n'était pas sans contention. Ce soir, on nommait les gens reconnus à Féglise et au cimetière : or il n y a pas de dénombrement sans un type ou un trait risible ; peu à peu, à table, on se détendait. M""- Tellier avoua son ressentiment contre rinconveuance des deux ou trois veuves qui, après les obsèques, s'étaient autorisées à ne pas quitter la maison mortuaire.

— Oui, dit Thirion, jai remarqué que ça sentait la veuve dans votre coin... Je vous demande pardon de l'expression, que je n'applique pas à notre pauvre amie. Même j'étais furieux de prévoir que, au moins par ses voiles, elle allait ressembler à ces pleureuses sèches, qui embaument le mérinos mal teint. Cette Lesne, cette Guépard me répugnent comme des chauves-souris. Et c'est bien plus malfaisant... Et c'est quémandeur... Fi I

M. Félicien Cosset entr'ouvrit son sourire chevalin :

— Ce sont des veuves classiques, regrattières de leur denier. Même quand elles possèdent un champ, elles exigent le droit de glaner dans le champ des autres, après la moisson. L'indiscrétion des veuves est ancienne ; on s'est toujours garé d'elles autant qu'on l'a pu. Quand l'Éghse les régentait, elle en faisait volontiers des « diaconesses )), pour essayer de limiter leur ingérence par des missions précises : les diaconesses visi-

taient les pauvres et les prisonniers: elles ensevelissaient les morts : dans les chapelles, elles gardaient les portes du côté des femmes et veillaient k ce que chacune fut placée à son rang-. Le croiriez-vous ? En ces humhles fonctions, elles agitaient encore les paroisses. Elles étaient indociles, pe.u délicates et trop bavardes. On finit par les supprimer.

— DansTInde. — ajouta Tellier, — je crois qu'on les aurait supprimées plus radicalement.

— Le Malabar avait quelquefois du bon ! — approuva Thirion.

Albert demanda si quelqu'un, à Saint-Ferdinand ou au Père-Lachaise, avait aperçu les Filsjean. Personne ne les avait vus, non plus que Lecouvey, qu'Evariste Billard, que les Lalanne. Bien des vide» trouaient l'église. Le char funèbre ne disparaissait pas sous les couronnes, comme aux obsèques de M"'° Caverlochère.

— N'est-ce pas?... — dit Tellier. — Cette cérémonie était moins magnifique, et je le conçois : l'autre jour, on préméditait d'être gracieux pour le vieux maître en deuil. Mais aujourd'hui, c'est un maître qu'on enterre. Les mêmes gens ne se soucient pas d'être déférents pour sa femme. Leur hommagre serait désintéressé : il est donc maigre.

La juste observation d'Albert résonnait profondément en Geneviève. Ces funérailles, en effet, différentes, signifiaient les traitements opposés que

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ménao:e le monde à la veuve ou au veuf. Elle pensa à Caudry, si indépendant, si oublieux de l'épouse dans son renouveau assagi de célibat. (Ju'elle-mème mourût demain : l'église serait comble et l'on prodiguerait sur sa dépouille les fleurs qu'elle aimait. Et rien ne diminuerait son mari... Il serait troublé, quelques semaines, comme par une habitude perdue: bientôt il serait occupé de ses travaux, de sa gloire, de sa liberté même. Oui, de sa liberté... « Le veuf » est un personnage de bonne humeur, de comédie, presque de gauloiserie ! Et si elle n'est pas toute jeune et toute coquette, « la veuve » assombrirait même un drame !... Comme la diversité de ces deux dénouements, les seuls probables en un ménage, illumine les relations vraies des deux époux ! Elle a besoin de lui. Lui n'a pas besoin d'elle. C'est pourquoi elle s'attache à lui. C'est pourquoi lui se détache d'elle...

— Geneviève ! je vous parle... vous rêvez '?

— Pardon, Sophie... oui, je révais...

— Irez-vous demain voir M™- Bachelin ? Moi, je ne suis pas libre...

— Moi non plus... Mais M"'^ Pellerat doit passer chez elle la journée, avec Marie. Nous irons, si vous voulez, après-demain.

Malgré son amicale volonté, le projet de retourner à la maison triste emportait pour Geneviève quelque ennui. Elle était honteuse d'offrir sa coni-

passion. Elle avait vu là-bas des charités si vilaines... Des mots entendus se réveillaient : (( M""^ Brives et ses trois orphelines... ;>

— Est-ce vrai que la veuve de Brives meurt de faim *?

Thirion sursauta :

— Elle est plus riche que moi I Et Tlnstruction publique lui a accordé une pension... Et les Finances, une recette... Elle nous ennuie. Puisqu'elle a son bureau de tabac..., qu'elle le prise î

À peine M""" Tellier avait-elle écouté la réponse de Thirion. Elle reprenait sa rêverie interrompue. Elle croyait toucher du doigt la misère conjugale de la femme, cette misère que le veuvage grossit jusqu'à l'évidence, rend pitoyable ou grotesque. De tout son cœur, elle désira mourir avant Albert. Jusquelà, si elle désespérait de lui devenir nécessaire, du moins, que Dieu voulut qu'elle ne lui fût pas à charge ! Quoi qu'elle souffrît, elle serait assez secrète, elle serait assez rayonnante pour qu'il ne souhaitât pas sa liberté...

Mais que la Providence ne l'accablât point par la peine intolérable de survivre ! La pensée n'avait jamais été admissible à Geneviève qu'Albert disparaîtrait et qu'elle demeurerait. Aujourd'hui que le spectacle si proche d'une mort tirait son esprit vers des visions funèbres, l'idée, toujours chassée, s'imposait à elle qu'elle pourrait s'abîmer un jour dans une pareille catastrophe. Certes, elle se rassurait à décider quaucune force ne la contraindrait

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de survivre, après la perte de ce qui, plus que son souffle, animait sa vie. Elle se souvenait d'une pierre grise sur laquelle, jeune épouse, elle avait posé ses lèvres : c'était une petite stèle de granit, élevée sur un rocher plat, au bord du lac de Gaube. Ce léger monument consacrait l'aventure qu'un très vieux guide, alors, avait contée. Jadis, au temps quil y avait un lac dans tous les romans, deux amoureux voguaient sur les eaux de Gaube, sur ces eaux silencieuses^ froides et bleues. Ils riaient. Par un mouvement malencontreux, lliomme glissa hors de la barque et ne reparut point. La femme le rejoignit. Geneviève les enviait.

Mais quoi 1 Qui saurait présager sans faute ce que l'avenir fera de soi-même?... Et si elle s'obstinait lâchement à vivre'? Le cauchemar l'épouvantait : elle pâlissait à se deviner solitaire et vieillotte, affiliée au clan déplorable des veuves, regrettant les reflets éteints d'une gloire qui l'avait échauffée si mal, ayant acquis peut-être — parce qu'il lui était désormais interdit — le goût sénile du monde, de ses hommages et de ses vanités... Elle tremblait à se figurer inquiète, grondeuse et mauvaise, achevant de traîner dans le ridicule, comme une M""^ de Courbois, comme une M™^ Faucheux, comme ces piteuses « désassociées », le nom mort d'Albert Telher...

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