‹ L'assomption de la très sainte ViergeChapitre 2 sur 7 · CHAPITRE PREINIIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREINIIER

La croyance de l'Eglise à l'Assomption corporelle de la Très Sainte Vierge .

L'Eglise catholique est la gardienne et l'interprète de la vérité révélée : la gardienne, pour conserver le dépôt divin dans son intégrité et sa pureté ; l'interprète, pour prêcher au monde la doctrinequ'elleareçuedeDieu, pour l'expliquer, pour en montrer les beautés et les conséquences, en un mot, pour la présenter dans toute sa plénitude .

Afin de garantir l'exercice de ce pouvoir doctrinal, Dieu a donné à l'Eglise la prérogative de l'infaillibilité. Il devait protéger ainsi ses propres enseignements contre l'altération, puisque, en fin de compte, c'est lui, la Vérité même, qui parle par la bouche de l'Eglise.

Or, l'Eglise enseignante est composée d'abord du Souverain Pontife, puis de tout le corps épiscopal uni au Saint-Siège, qui sont les organes premiers du magistère ordinaire de l'Eglise. Le Pape, seul, jouit, à certaines conditions, du privilège de l'infaijlibilité personnelle.

Le pouvoir enseignant est infaillible, en vertu même delà promesse divine, chaque fois qu'il s'exerce à l'endroit des vérités révélées, c'est-àdire, de toute doctrine concernant la foi et les mœurs, et contenue, soit explicitement, soit im-

G l' ASSOMPTION DE LA TRÈS SAINTE VIERGE

plicitemcnt, mais formel Icmont, dans le dépôt de la révélation, et aussi à l'endroit de tout ce qui a un lien nécessaire avec le dogme ou la morale.

L'exercice du pouvoir doctrinal de l'Eglise revêt diverses formes : d'abord, celle de la prédication ordinaire et générale ou, ce qui est la môme chose, de l'enseignement traditionnel vivant, qui suffit, d'après le concile du Vatican, pour créer l'obligation d'acquiescer, de foi divine, à une vérité ainsi promulguée. Viennent ensuite les jugements solennels du pouvoir enseignant : définitions dogmatiques, décisions doctrinales du Saint-Siège et des conciles œcuméniques auxquels il faut joindre, par voie indirecte, les condamnations d'erreurs, la discipline générale et la liturgie.

Telle est la règle de la foi catholique, dont la croyance actuelle de tous les membres de l'Eglise, dit le célèbre théologien Scheeben {Dogmatique, I, c. 5), est l'expression vivante et concrète, sur laquelle l'individu doit toujours s'orienter et dont il ne peut s'écarter jamais, sans se séparer de l'unité de foi actuelle et se révolter contre la loi dogmatique qui la gouverne.

D'après ces principes, élémentaires en théologie, toute doctrine, qui est proposée par le corps enseignant ou par le Souverain Pontife seul, soit explicitement, soit implicitement, soit personnellement, soit par commission ou autorisation, est absolument certaine ; y contredire serait commettre une faute grave .

Comme le pouvoir doctrinal de l'Eglise est toujours le même, il suffit de constater sa parole en un point donné du temps ; rigoureusement parlant, il n'est pas besoin d'interroger la tradition antérieure, à moins qu'elle ne soit néces-

saire pour établir le sentiment actuel de l'Eglise.

De plus, une seule manifestation authentique de l'enseignement universel de l'Eglise suffit aussi pour exiger l'adhésion du croyant. Mais s'il y en a plusieurs en faveur d'une doctrine, quelle n'est donc pas sa certitude absolue !

Pour en venir à l'Assomption de la Très Sainte Vierge, il faut établir ce qu'on entend par là, que c'est une matière doctrinale, et que l'Eglise l'enseigne authentiquement.

L'Assomption est le privilège par lequel le Seigneur a avancé, en faveur de sa Mère, le moment de la résurrection, fixé à la fin des temps pour l'humanité, — et en vertu duquel la Très Sainte Vierge, présente au ciel en corps et en âme, jouit de la glorification corporelle, depuis sa sortie de ce monde, ou peu après. Elle n'a donc pas à attendre, comme les autres élus, le complément de son bonheur céleste. L'union du corps de Marie, vivant et glorieux, à son âme bienheureuse, et son entrée au ciel, voilà l'Assomption, pas autre chose.

Il ne s'agit aucunement des circonstances, peut-être vraies, peut-être fausses, que des récits plus ou moins légendaires nous rapportent sur la mort et la résurrection de Marie. Que la Très Sainte Vierge ait vécu jusqu'à un âge ou à un autre ; que son tombeau soit à Jérusalem ou à Ephèse ; que tous les Apôtres aient constaté l'absence de son corps dans le tombeau, ou seulement quelques-uns, ou même un seul ; qu'ils aient été, plusieurs ou un seul, témoins de sa résurrection ; cela n'importe pas à la prérogative de la Vierge. C'est aux historiens qu'il appartient de nous renseigner, s'ils le peuvent, sur les circonstances qui ont accompagné l'Assomption : date, lieu, témoins, etc. ; ce sont des détails

assurément intéressants à connaître, mais étrangers à l'essence de l'Assomption qui consiste, répétons-le, dans l'union du corps de Marie, vivant et glorieux, à son ame bienrieureuse.

Que l'on y prenne bien garde, elle n'est pas seulement un fait, mais encore, et surtout, une doctrine ; nous disons surtout^ parce que ce fait se rattache, de lui-même, à l'économie générale du dogme, et que les raisons de son existence sont d'ordre doctrinal. La question de l'Assomption appartient donc essentiellement, et premièrement, à la théologie. Aussi quoiqu'elle soit un fait, et à ce titre relève de l'histoire, cependant est-ce sur des arguments théologiques que repose l'absolue et entière certitude de la glorification complète de Marie, en corps et en âme, nullement sur l'histoire qui reste impuissante à. nous renseigner.

UAssomption se rattache au dogme, parce qu'elle est une exception à la loi par laquelle Dieu a fixé, à la fin des temps, avec la résurrection générale, la glorification de tous les élus en corps et en âme.

De plus, ce n'est pas seulement comme dérogation à une loi universelle que l'Assomption appartient au dogme, mais en elle-même, comme possession de la part de béatitude promise pour les corps des bienheureux.

Et puisqu'il s'agit de l'anticipation, en faveur de la Très Sainte Vierge, d'une règle générale, c'est le cas de rappeler la parole de Bossuet : « Cette maternité glorieuse, cetteallianceéterneiie qu'elle a contractée avec Dieu, la met dans un rang tout singulier qui ne souffre aucune comparaison ... Combien y a-t-il de lois générales dont Marie a été dispensée ! » (1) Le rôle de la Très

(1) /•' Sermon pour la fête de la Conception, 1" point.

Sainte Vierge et sa dignité demandaient qu'elle fût admise dans la gloire, en corps et en âme.

La Corédemptrice, associée au Rédempteur dans l'œuvre du relèvement de l'humanité, et dans sa victoire, ne pouvait pas être soumise, elle-même, aux suites du péché dont elle avait contribué, pour sa part, à ruiner la puissance, et avec lequel elle avait toujours été dans la plus complète opposition. Sans la glorification de son corps, son triomphe n'eût pas été entier. L'Assomption de la Corédemptrice correspond à l'Ascension du Rédempteur.

L'unité de chair de Jésus et de Marie, selon l'expression du pseudo-saint Augustin, souvent répétée depuis le xn'' siècle ; le privilège de l'Immaculée Conception, qui préservait Marie du péché originel et de ses conséquences ; la plénitude de grâces dont elle fut ornée ; l'exemption de toute souillure ; l'amour de Jésus pour sa Mère ; la virginité incomparable de la Sainte Vierge ; son humilité profonde ; son élévation au-dessus des anges et des hommes ; tout cela constituait un ensemble imposant de motifs qui devaient déterminer Notre-Seigneur à accorder, sans retard, à Marie, la gloire complète des élus.

C'est à l'une ou l'autre de ces raisons que se rapportent les arguments développés par les théologiens en faveur de la doctrine de l'Assomption. Par exemple, saint Jean Damascène écrit : « L'arche sainte du Dieu vivant, qui a reçu dans son sein son Créateur, est placée dans le temple du Seigneur que la main de l'homme n'a point élevé... Comment la mort engloutirait-elle cette bienheureuse Vierge ? Comment les enfers pourraient-ils devenir sa demeure ? Comment la corruption envahirait-elle ce corps, où la vie

môme a été reçue ? (1) » Le pape Alexandre III exposant au sultan dlconc les pi-incipaux dogmes catholiques, lui dit : « Marie a conçu sans perdre sa virginité ; elle a enfanté sans douleur ; et elle a quitté ce monde pour le ciel, sans être soumise à la corruption, afin que selon la parole de l'ange, ou mieux, selon la parole de Dieu s'exprimant par l'intermédiaire de l'ange, elle fût vraiment pleine de grâce et pas seulement à moitié. (2) »

Or cette doctrine de l'Assomption est, dans la pensée de l'Eglise, absolument certaine, puisque actuellement et dans les siècles antérieurs, elle l'enseigne par divers organes de son magistère ordinaire, qui sont la prédication des pasteurs, la liturgie, les œuvres des Pères et des théologiens, et auxquels répond la persuasion universelle du peuple chrétien. En d'autres termes, elle l'affirme explicitement par la tradition orale vivante, implicitement par la liturgie, d'après le principe formulé par le pape saint Célestin P'" : c( La loi de la prière règle la loi de la croyance », tacitement par les écrits de ses docteurs et de ses théologiens. Ainsi la règle de foi, dans le sens actif et dans le sens passif, se vérifie à l'égard de l'Assomption.

Et puisqu'il s'agit d'une doctrine^ bien plus, d'une exception à une vérité révélée, l'Eglise ne l'enseignerait sous aucune forme, et ne la laisserait pas enseigner, si elle n'était pas exacte. « L'Eglise, dit saint Augustin, n'approuve, ni ne laisse passer, ni ne fait ce qui est contre la foi ou les bonnes mœurs (3). » De plus, il faut remarquer que cette doctrine est en même

(1) Hom. II in dorm. B. V. Mariœ (P. G, t. 93, c. 923).

(2; EpLstoLa XX// (La^bbe, t. 21, p. 898.)

{Z) Epist. IV ad Januariurn, c. 19 (P. L., t, 33, c. 221.)

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temps un fait, et qu'un fait est ou n'est pas, sans milieu possible ; si on l'affirme, ou si on le laisse affirmer, c'est qu'on y croit. Pour ce double motif, l'Assomption ne peut être rangée parmi les opinions libres en théologie.

Que le corps épiscopal, par lui-même ou par ceux qui prêchent la doctrine en son nom, enseigne que la Très Sainte Vierge a été admise dans la gloire céleste, en corps et en âme, cela est évident pour quiconque suit attentivement la vie de l'Eglise et les témoignages de sa vénération pour la Reine du ciel. Et il n'est pas moins hors de doute que le peuple chrétien croit à, l'Assomption, et que contester le triomphe complet de Marie serait offenser la piété catholique.

Que l'Eglise enseigne la doctrine de l'Assomption par les écrits des Pères et des Docteurs témoins de sa foi, et par les œuvres ou les leçons de ses théologiens, la preuve en est donnée dans les chapitres iv et v du présent travail, où l'on verra l'ensemble de la tradition écrite ecclésiastique déposer en faveur de la prérogative de la Vierge.

Que l'Eglise enseigne la doctrine de l'Assomption par la liturgie, cela ressort du caractère même de la fête déterminée par son objet. Or, ce que l'Eglise honore, c'est l'entrée triomphante de Marie au ciel, en corps et en âme. Le nom de la fête, et le texte des prières et des lectures liturgiques l'indiquent suffisamment, sans même faire observer que tel est bien le sens de la solennité du 15 août dans la pensée des pasteurs et des fidèles. Aussi le pape Benoît XIV dit-il : « Si l'Eglise ne célèbre pas seulement l'Assomption de la Vierge dans le ciel le 15 août et les jours suivants, mais encore

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si elle fait lire aux (idoles les homélies de saint Jean Damascône et de saint Bernard, qui nf(irment très formellement que Marie a été enlevée au ciel en corps et en âme, il paraît bien qu'on ne peut aucunement douter de son autorité et de son témoignage (1). » Bien entendu, cela ne s'applique qu'à l'essence du fait de l'Assomption, qui est, on l'a vu, en même temps une doctrine, et nullement aux circonstances, qui ne sont point doctrinales en elles-mêmes, mais purement historiques, et n'ont pas de lien nécessaire avec le dogme.

Quant au nom à' Assomption, le fait même que l'Eglise le réserve au triomphe de Marie et ne s'en sert pour aucune autre fête de saint, indique bien qu'elle lui applique un sens très spécial, précisé d'ailleurs par l'étymologie. Le verbe latin assuniere désigne originairement une action matérielle : sumere ad ; et l'Ecriture l'entend habituellement ainsi ; c'estle mot qu'elle emploie dans le récit de la tentation du Seigneur, et dans celui de l'Ascension. L'humanité du Christ, par la vertu de la personne divine à laquelle elle appartenait, a été transportée au ciel ; son ascension est en même temps une assomption, selon le terme employé par saint Pierre, saint Marc et saint Luc ; l'Assomption de Marie est seulement une assomption, parce qu'elle a eu besoin d'une force communiquée par la puissance divine. Aucune autre expression ne convenait donc mieux pour désigner le privilège, d'ordre sensible pour une part, accordé à Marie.

Aussi l'Eglise emprunte-t-elle, à bon droit, les paroles de saint Bernard : « Qu'ils étaient doux

(1) De canonisatione sanctorum, 1. 1. c. 42. n. 15.

les baisers que la Mère imprimait sur les lèvres de son Enfant lorsqu'il était sur son sein virginal et que Marie lui souriait avec amour. Mais comment ne pas croire bien plus doux les baisers qu'elle reçut en ce jour de bienheureuse rencontre, de la bouche de Celui qui siège à la droite du Père, lorsqu'elle prit possession du trône de gloire î (1) »

L'objet de la fête de l'Assomption est donc, dans la pensée de l'Eglise, l'entrée de la Vierge dans la gloire, en corps et en âme. D'ailleurs, elle l'a entendu ainsi dans le passé, comme on le verra au chapitre ni ; et alors, pas plus qu'aujourd'hui, elle n'a pu se tromper sur la matière doctrinale d'une fête solennelle.

Il n'est pas inutile de noter que les diverses églises catholiques de l'Orient, grecque, arménienne, syrienne, chaldéenne, copte et maronite, célèbrent l'Assomption corporelle de la Très Sainte Vierge, comme l'Eglise romaine, et en termes souvent plus explicites.

Ainsi, par divers organes de son magistère ordinaire, qui sont la prédication du corps enseignant, la liturgie, la tradition écrite des Pères et des Docteurs, et les œuvres des théologiens, l'Eglise exprime authentiquement sa croyance à l'Assomption corporelle de la Mère de Dieu.

Il faut ajouter que ce quadruple témoignage de la pensée de l'Eglise s'étend sur de longs siècles. Alors qu'il n'en faudrait qu'un seul, et à un seul moment de l'histoire, pour entraîner l'adhésion du fidèle, quand il y en a plusieurs, pourrait-il refuser son assentiment à la croyance de l'Eglise ?

La doctrine de l'Assomption est donc absolu-

(1) Cinquième jour dans l'octave de rAssomption. S. Bernard, Sermo I de Assumptione . (P. L., 1. 183, c. 416).

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ment certaine ; et de l'avis unanime des théologiens, on ne saurait la nier sans commettre une faute grave de témérité. A la proposition contraire à la prérogative de Marie, il faudrait appliquer la note, non pas d'hérétique, comme l'ont fait par exagération deux théologiens, Catharina et Corduba, puisque l'Eglise ne la propose pas, suffisamment, comme révélée de Dieu, — mais de téméraire, d'après Melchior Cano, de Lugo, Suarez, Serry et Baronius — , ou d'erronée, d'après Jean de Carthagène et le cardinal Gotti, qui, avec d'autres théologiens, tiendrait le négateur de l'Assomption pour suspect d'hérésie (1).

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