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SECTION II CONCLUSIONS SUR L'ŒUVRE DES UNIONS OUVRIÈRES

Il est certain que les savantes organisations que nous avons rencontré dans les unions ouvrières sont capables de rendre les plus grands services à leurs membres et les mettent à l'abri du fléau du chômage. Le contrôle incessant des camarades empêche les abus, l'autorité morale des chefs permet d’imposer l'intérêt commun à ceux qui seraient tentés de ne songer qu'à eux-mêmes et qui seraient victimes de leur égoisme, si le sort les rejetait dans le rang des chômeurs.

Grâce aux sections distribuées dans les centres importants, il est possible de connaître partout la situation exacte du marché du travail. La répartition des ouvriers pourra s'effectuer de la façon la plus utile et les secours pécuniaires permettront les déplacements nécessaires Enfin, l’organisation d'ateliers de chômage, où l’ouvrier pourra maintenir son habileté professionnelle, eneffectuant de faibles journées selon les nécessités de la production, ou l’organisation de systèmes de roulement, grâce auxquels tout ouvrier doit céder sa

place une fois par semaine à un inemployé, permet dans certaines professions, au sans travail, de ne pas rester dans l’inaction continuelle si nuisible.

D'’intelligentes combinaisons de ces divers systèmes permettraient sans doute de réaliser l’œuvre si désirable de la défense contre le chômage ; mais, en admettant qu’il fût possible de la réaliser pour toutes les professions et d’en faire bénéficier tous les salariés, est-il désirable que le syndicat soit chargé de ce soin.

M. Chaufton (1), après avoir déclaré que l'assurance contre le chômage ne saurait exister sans les syndicats, ajoute les considérations suivantes :

« Les Sociétés de secours mutuels anglaises ne tiennent pas suffisamment compte de la liberté individuelle de leurs membres. Le sociétaire, qui, par une raison quelconque quitte la Société, perd ses droits à toute espèce de secours. Les Sociétés exercent ainsi sur leurs membres une contrainte indirecte, mais fort lourde. C’est là le côté incontestablement défectueux des Sociétés de secours mutuels anglaises ». |

Ce reproche n’est que trop mérité ; à Londres l’Union des tailleurs de pierre, à Manchester celle des plâtriers, refusent de laisser travailler leurs adhérents avec des non syndiqués, et comme ils sont en majorité, il est à peu près impossible aux non syndiqués de s’embaucher dans les grands ateliers.

La puissante Union des ouvriers des constructions navales, Society of boilermakers and shipbuilders, qui comprend 45,000 membres sur à peine 50,000 ouvriers de la profession, ne permet à

(1) Chaufton, Les assurances, t. I, 1. I, p. 255.

aucun ouvrier non syndiqué de travailler dans les chantiers du Nord.

Le patron qui consentirait à l’embaucher verrait ses chantiers immédiatement mis en interdit. Tout ouvrier exclu de l’Union est obligé de chercher un autre métier.

Ces Sociétés sont en outre animées d’un fort esprit d’exclusivisme, surtout dans les métiers du bâtiment, et présentent des règlements qui rappellent les dispositions des anciennes corporations françaises.

Dans les villes où les Unions sont arrivées à être toutes puissantes, elles empêchent même le recrutement libre de la profession.

La Société des boilermakers and shipbuilders (construct. navale) exige des patrons de n'avoir que deux apprentis sur sept ouvriers ; les conditions de l’apprentissage sont minutieusement réglementées, l’apprenti ne peut sortir de la même maison pendant les cinq ans qu’il reste en apprentissage.

Dans les corps du bâtiment, pour être apprenti, il faut payer parfois un droit supérieur à mille francs. On peut relever dans le Technical Education Board les chiffres suivants : 500 à 750 francs chez les maçons de briques ; de 250 à 1.250 francs chez les charpentiers et menuisiers ; 375 à 750 francs chez les tailleurs de pierre ; 500 à 750 francs chez les plombiers. Il est aisé de comprendre qu’une somme semblable constitue une barrière infranchissable pour nombre de jeunes gens.

D'autre part, les Unions se constituent ainsi une source de profits qui permettent de former ces fonds de réserves, grâce auxquels les Sociétés peuvent obtenir les remarquables résultats précités ; ajoutons que les chiffres des cotisations sont très élevés et atteignent 4 fr. 25 et parfois 1 fr. 95 par semaine. Ces cotisations doivent d’ailleurs être très régulièrement payées et, au bout de quelques semaines,

le syndiqué en retard est rayé purement et simplement s’il ne se trouve pas dans un cas prévu le dispensant du versement (chômage, accident, maladie, etc.) Mais à côté de ces conditions qui restreignent dans de très fortes proportions le nombre des Unionistes se trouvent des manifestations de cet exprit exclusiviste qui rappelle les dispositions des corporations du Moyen-Age.

D'abord les fils d'ouvriers sont en général exempts de tout præmium (droit d'entrée) pour embrasser la profession. Pour faire partie de l’Union des maçons en brique des The Manchester Order of Brieklayers, les fils de syndiqués ne paient que 2 shillings 6 pence par trimestre soit 3 fr. 10, alors que les autres paient 4 shillings 4 pence soit 5 fr. 40 ; enfin ces Unions exigent une limitation dans le nombre des apprentis.

Le même esprit se retrouve dans certaines Unions minières, surtout dans la prospère Union du Fifeshire, qui impose un droit d'entrée de 125 francs à ceux qui n’appartiennent pas à une famille de mineurs. La même tendance se retrouve dans les autres Unions minières quoiqu’elle ne se traduise pas en général d’une façon aussi brutale.

L'Union des Boilermakers and shipbuilders avait cherché à obtenir des chefs d'industrie que le recrutement des apprentis n’eut lieu que dans les fils des ouvriers du métier.

Les Unions des métiers qualifiés /skilleds) se montrent très dures pour les ouvriers auxiliaires, et, lorsque ces derniers constituent eux-mêmes des unions, leurs rapports atteignent une acuité dont il est assez facile de se rendre compte en étudiant les luttes entre l’Union de shipbuilders(ouvriers de la construction navale) et l'Union des helpers auxiliaires de ces derniers.

Contre leurs membres, on trouve des dispositions étroites, nécessitées peut-être par de grands intérêts, mais très dures pour ceux qui en sont victimes.

Dans l’Union des Amalgamateds enginers, une disposition déjà vue exige un minimum de salaire par semaine pour tout ouvrier; si, par suite de réduction, son salaire n’atteint plus ce chiffre, il doit quitter la place à peine d'exclusion de la Société.

Des agents de l’Union sont chargés de tenir la main à l’observation de ces règles et de surveiller les ateliers. Lorsque l’apprenti devient membre titulaire de la Société, il faut que dans deux ans son salaire atteigne le taux fixé ou son exclusion est prononcée.

Enfin ces Unions en sont arrivées à empêcher le développement industriel par leur hostilité contre les machines.

M. Inglis, propriétaire de l’un des plus vastes Dockyards de Glascow, avait acheté une machine destinée à suppléer au travail manuel du plaquer (ouvrier qui prépare les plaques qui doivent constituer la carcasse du navire) pour l'exécution d'une besogne payée très cher; le travail accompli par cette machine permettait de réduire le nombre des ouvriers et de diminuer leur salaire; l'Union des Boilermakers and shipbuilders s'y opposa et M. Inglis dut renoncer à faire usage de cette machine d’un prix considérable, très belle invention qui est devenue inutile du fait de cette exigence

ouvrière.

Pour ces diverses raisons il nous paraît peu désirable de voir les Syndicats obtenir la réalisation de l’assurance contre le chômage. L'intérêt de la masse ouvrière la conduirait à s’enrôler dans ces unions où l’attendrait la tyrannie.

Pour la liberté des ouvriers eux-mêmes, le Syndicat nous paraît ne pas devoir s'imposer aux ouvriers par des œuvres d'utilité générale, telles que l'assurance contre le chômage ou la maladie, ou les caisses de re-

traites. Le Syndicat a une mission toute autre, l'intérêt professionnel. Cette tâche est assez sérieuse et peut suffire le jour où les ouvriers et patrons auront su la comprendre.

Une question relative en général à cet intérêt professionnel nous paraît être d’une importanee telle pour le Syndicat, qu’elle s’oppose à la constitution sérieuse de toute œuvre de prévoyance; c’est la question des grèves. Bien que les corporations aient souvent constitué des caisses absolument séparées pour les œuvres de prévoyance, elles sont libres de disposer de ces ressources amassées, et si la majorité le croit nécessaire, elles pourront être utilisées dans un autre but. Nous avons même vu que la plupart des sociétés n’ont même pas formé des caisses distinctes pour chaque institution. Les ressources servent indifféremment pour les besoins les plus urgents, chômage involontaire ou chômage en cas de grève.

Elles doivent subvenir aussi bien au chômage ordinaire qu’au chômage par dignité, c’est-à-dire lorsque la cessation du travail a pour motif la résistance à une tentative de diminution du prix de la journée de travail ou le refus d'accepter des conditions défavorables pour obtenir une augmentation de salaire ou toute autre cause quelconque. Cette confusion nous paraît offrir un danger bien grand pour les ouvriers eux-mêmes.

M. Chaufton, suivant l'opinion de M. Brentano, croit au contraire cette confusion désirable.

Avec les caisses séparées, dit M. Brentano, on amasse une somme qui, ne pouvant servir qu'à la guerre, est, dès qu’elle est suffisante, employée à faire la guerre avec

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la caisse multiple ; Le trésor de guerre devient applicable aux œuvres de paix (1).

Il cite à l’appui de cette opinion l’exemple de la Société des tailleurs de pierre en Angleterre, qui a une caisse séparée pour chaque espèce d'assurance et est connue comme plus portée à la lutte qu'aucune autre société anglaise.

Il est possible, en effet, que la constitution d’une caisse spécial? pour la grève au sein du Syndicat puisse entraîner, comme conséquence, le désir d’employer cette réserve dès qu’elle paraît suffisante. Il peut donc être à souhaiter, pour éviter les conflits trop fréquents, que les Syndicats n’affectent pas spécialement une caisse pour les grèves ; mais pour organiser la lutte contre le chômage, il est utile qu’ils aient une caisse absolument spéciale pour ce secours, dont les fonds ne soient consacrés qu’à ces dépenses, et qui ne puisse, en aucun cas, être affectée à un autre emploi.

Lorsqu'un conflit éclate entre patrons et ouvriers, lorsque la grève, c’est-à-dire la guerre dans le monde

du travail, est déclarée, peut-on sérieusement penser

que toutes les ressources ne vont pas être consacrées pour obtenir la victoire? Les Etats n’agissent-ils pas ainsi. Si la cause pour laquelle les ouvriers sont entrés en lutte est juste, et si elle ne l’est pas, il faut qu'ils le croient, pour accepter les souffrances que la grève leur impose, et il ya là une excuse de leur conduite, peut-on leur faire un reproche de pousser la défense de leur cause

(1) Les assurances, p. 255.

jusqu'aux derniers sacrifices. L’on peut même trouver un côté d’héroïsme dans l'acte d'employer aux dernières résistances les ressources accumulées pour assurer l'existence. Si nous tenons compte du caractère combatif propre à certaines nations (et la France est peut-être en première ligne sous ce rapport), il y a là une menace, qui nous paraît suffisante, pour désirer confier à d’autres institutions l’œuvre de l'assurance contre le chômage.

Quant à introduire un contrôle dans les caisses syndicales, qui sont la propriété absolue du Syndicat, cela est assurément contraire à tous les principes de liberté, d'autant plus que le but de ces organismes est la défense des intérêts professionnels, et que la grève peut être le seul moyen d'obtenir la réalisation de leurs droits pour les ouvriers.

Ils doivent être libres de consacrer à la lutte leurs ressources si péniblement acquises lorsque cela leur semble nécessaire.

Si, au point de vue théorique, il nous paraît utile de ne pas remettre aux Syndicats l’œuvre de l’assurance contre le chômage, au point de vue pratique, nous avons vu que jusqu’à présent seules les élites ouvrières gagnant de forts salaires et présentant une grande homogénéité, par suite du groupement des grandes agglomérations industrielles, ont pu réaliser des œuvres capables d'offrir un secours efficace à leurs membres.

L'assurance sous cette forme aussi bien que sous sa forme ordinaire, par les compagnies industrielles ou les sociétés mutuelles, justifie la phrase de Proudhon, tome II, p.152, dans les Contradictions économiques :

NT

« l’assurance se résout en un nouveau privilège pour

le riche et une ironie cruelle pour le pauvre; la sécu-

rité étant une marchandise qui se paie comme tout autre et dont le tarif baisse, non pas selon la misère de l'acheteur, mais selon l’importance de la somme qu’il assure ».

Sous quelque forme que soit entreprise l’assurance contre le chômage, il est impossible d’en faire bénéficier les derniers rangs des salariés, ceux pour qui elle est le plus utile, les faibles ressources dont ils disposent sont insuffisantes, il est nécessaire de les aider pour accomplir cette œuvre; ce secours qu’il faut leur apporter ne doit pas cependant à notre avis porter le nom d’assistance, du moment qu’on exige d'eux un effort proportionné à leurs forces ; l’œuvre doit conserver le nom d'assurance. Si la seule intervention du concours d'éléments étrangers dans une œuvre doit lui faire revêtir le nom d’œuvre d’assistance, les théâtres, les lycées et tous les établissements obligés de recourir à des subventions deviendraient des œuvres d’assistance (1).

Nous conserverons donc le nom d’assurances, admis par la pratique, aux œuvres ayant admis le concours d'éléments étrangers.

(1) Il est probable que le spectateur qui loue une loge ou un fauteuil d'orchestre dans un théâtre subventionné serait fort étonné d'apprendre qu’il relève ainsi de l’assistance publique ; cependant, si le théâtre n'avait pas la subvention, il aurait dû payer plus cher ; une partie de sa place est donc un secours que lui donne la société.

Nous allons parcourir les institutions ne relevant

que de l'initiative privée en étudiant d’abord les

œuvres des mutualités admettant le concours de membres honoraires.

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