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L'Astre noir

Le 7 août de l'année que l'on voudra après J.-C, la petite ville capitale de cet Etat neutre de Séneste, qui s'intercale si curieusement entre la France et l'Allemagne, fêtait le soixantième anniversaire de son grand homme, l'illustre Malauve, dramaturge et philosophe dont la gloire inondait les deux continents.

Sur la place vibrante de soleil, devant la haute maison grise d'apparence très simple, une fanfare s'était installée, cuivres aveuglants dont les sonorités rendaient sourd. Alentour, transportée d'enthousiasme, exaltée encore par le rythme dur et grossier, mais harmonique aux cœurs populaires, la foule se pressait frémissante, se bousculait, riait, criait; elle subissait ces lois confuses qui d'une multitude assemblée font un seul être aux décisions tiraillées, aux^gestes contradictoires, frénétiques, expliquent l'individu par la masse. Tout à coup la musique se tut : un long buste surmonté d'une tête blanche de chat effarouché où cheveux, barbe et poils sans nom s'embroussaillaient, fusaient en neige d'avalanche autour

d'un front infini, surgit à l'une des fenêtres, tandis qu'une main grasse et belle demandait le silence; puis sur cette poussière de bruit qui suecède aux grandes clameurs une voix forte lança des paroles métalliques : « La maison est trop petite pour que tous vous puissiez entrer; mais mon cœur vous enferme tous; mon esprit vous comprend tous; je ne suis que votre expression. En réponse à vos vœux pour mon soixantième anniversaire que vous faites si doux, si glorieux, je vous souhaite longue vie, bonne santé, joie saine et vigoureuse, je souhaite à Séneste, à notre cité, de prospérer longuement par les soins de notre adorable et vénérée régente Clotilde, à l'abri de son savant général, le duc Tronquin. Vive Séneste!» — Un long cri de : «Vive V Astre noir /» répondit à la haute silhouette qui s'écartait de la fenêtre avec une rapidité nerveuse. Ce surnom de Y Astre noir, parti d'on ne sait quel salon ou carrefour, aux origines obscures comme toute légende, était devenu populaire à Séneste. Les citoyens désignaient ainsi couramment leur. Malauve, et ils trouvaient l'ampleur et les sons du vocable conformés aux conceptions puissantes et sombres du génie qui faisait leur fierté: «C'est bien en effet un soleil voilé d'un crêpe, » avait dit la régente un jour de verve.

Force de la pensée! Malauve, l'illustre auteur à."Eucrate, drame philosophique sur les analogies de la joie et de la douleur, du Circuit souterrain de la Justice, du Prométhée déchaîné, de la Croix sans Christ, de tant de tragédies, de pamphlets intellectuels, de brochures aussi lourdes d'idées que légères de papier, Y Astre noir roulait dans sa tète un océan de conceptions dont la moindre vague ne pouvait parvenir au cerveau du plus capable de ses concitoyens, et cependant il était prophète en son pays, chacun se tournait vers lui, l'admirait, le vénérait, enseignait son respect aux enfants. Quand on citait devant un Sénestois quelque génie d'une contrée, d'une époque quelconque, il répondait fièrement: «Nous

avons l'Astre noir. » Et son interlocuteur, Italien, Anglais, Allemand ou Français, s'inclinait. C'était là une gloire sans conteste, un patrimoine de l'univers en même temps qu'un honneur local. Or Malauve, qui recevait tous les jours à sa table, honorait de son hospitalité cérébrale l'élite du monde entier, qui dépouillait à son courrier plus de cinquante lettres où des fous, des convaincus, des sceptiques, vieux, jeunes, des deux sexes, répandaient les formules admiratives, Malauve, qui se sentait de communion avec l'univers, tout chargé de lauriers, environné de spirales d'encens, n'avait pas de joie plus vive qu'une célébration comme celle-ci où ses voisins, le boucher, le boulanger, s'unissaient aux plus grands dignitaires pour apporter leurs vœux et leurs bouquets au seuil lumineux de sa maison, faire crépiter en son honneur leurs plus beaux feux d'artifice. Il savait, dans sa souveraine intelligence, la valeur du terroir, profondeur resserrée, où la force s'accumule et germe et mûrit et sans cesse se renouvelle. Il était né, il avait grandi dans la demeure de ses parents. De cette petite place qui aujourd'hui portait son nom, ce nom avait ruisselé sur l'Europe. Là étaient la racine et la tige et la fleur. Cet esprit nomade reconnaissait la valeur de l'immuable et du sédentaire.

Il songeait vaguement, précipitamment à ces choses, agitées chaque jour dans un coin de sa cervelle vaste» formidable, retentissante comme une armée en marche, tandis que le cœur bondissant d'orgueil, les oreilles pleines d'acclamations, il descendait l'étroit, l'habituel escalier qui, des étages supérieurs, d'où il avait harangué la foule, le menait aux pièces de réception. Au palier du premier étage, il frôla de l'œil une gravure du couronnement de Bonaparte qui jadis avait envahi sa jeune imagination par la vapeur d'or de la gloire. Il rêvait alors, dans ces rêves aux paupières levées que ne perd jamais la mémoire, d'une foule tumultueuse le portant en triomphe,

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d'une supériorité universelle et bruissante. Aujourd'hui tout se réalisait d'une si étrange manière que la fanfare lui envoyait les dernières mesures des marches mêmes qu'il se souhaitait héroïques et fatales et fastueuses. Le désir chez les natures puissantes n'avait-il pas une force attractive, et ces mirages prématurés n'étaient-ils pas la règle à l'aurore des destins fameux?

Au rez-de-chaussée, il poussa la porte du salon, entra d'un pas de conquérant, se jeta de travers sur un fauteuil et fit un bruit rauque de la gorge, indice d'un contentement extrême. Les gens qui s'approcjiaient de lui. le saluaient, lui parlaient, avaient l'apparence indécise comme quand sa tête était en rumeur, lui semblaient émerger de la brume avec certains traits d'une vigueur infinie. A ces minutes-là il percevait le monde extérieur par jets brusques, par effraction.

« Femme, figure-toi cela, criait-il dans un élan d'orgueilleux égoïsme, serrant entre ses mains vigoureuses les doigts maigres et osseux de Mme Malauve, peu habituée à ces transports. Oui, ma bonne Félicie, ils m'ont tant acclamé que j'ai dû dévorer des larmes et que ma gorge m'était un fer rouge.» Il attirait près de lui son fils Gaston, un être disgracieux, visage triste, mais lumineux d'une bonté qui faisait également pardonner k Mmc Félicie Malauve, compagne fidèle, esclave assujettie de son illustre époux, une ressemblance lointaine avec un cheval de labour, morne et fatigué, au crépuscule.

« Marie n'est pas là, pourquoi? dit V Astre noir très vite, à demi-voix au milieu de sa sèche accolade et d'un ton subitement dur et glacé.

— Elle achève sa toilette, père,» interrompit une longue personne à l'apparence souffreteuse, aux grands yeux noirs, étefidue tout auprès dans un fauteuil par une paralysie précoce et dont l'acuité sensitive bénéficiait de ce qu'avaient perdu les jambes.

Au même Instant Marie Malauve, la femme de Gaston,

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entra. Fine et brune dans une délicieuse toilette rose, • parcelle de joie et de lumière, fleur svelte et désirable, elle tenait à la main un bel enfant d'une douzaine d'années aux cheveux bouclés qui gambada vers son grandpère avec une insouciance parfaite. « Tu as entendu la musique, Eucrate. — Oui, grand Astrb noir. Elle e£t bien mauvaise; mais elle te célèbre, donc elle est excellente, » s'écria le petit bonhomme du même timbre d'airain par lequel le vieillard remerciait ses concitoyens tout à l'heure.

Pendant ces mouvements familiaux un certain nombre de personnages, la plupart âgés, corrects et chauves, pêle-mêle sur des sièges, assis, accoudés, séparés et groupés, ou debout et appuyés* aux murs, écoutaient les explications rapides que leur donnait le secrétaire, confident, patito, disciple du maître, l'honnête Caldius, individu court et gras, al tête de prêtre, trop forte pour son corps, et qui, dans toute la maison, lui valait'1'éliquette - irrespectueuse de Bilboquet. « C'est la famille entière, madame Félicie, Gaston et Clotilde, les deux enfants du maître; Mme Gaston sa belle-fille, qui vient d'entrer, là près de lui, qui se penche, et son petit-fils qu'on a appelé Eucrate à cause du drame, vous savez. » Tout le monde savait et l'on hochait la tête, et ces gens de langue différente, ces admirateurs accourus de divers pays pour assister à l'anniversaire, se murmuraient à l'oreille les détails qu'ils venaient d'apprendre, et trouvaient inconsciemment la réalité inférieure à leur rêve; de loin, Malauve leur semblait si solitaire, si élevé, si dictateur de la pensée. Il avait des liens du sang, lui aussi, qui le ligottaient, le ramenaient autsol par les mille bras de Lilliput : cette jeune fille paralysée subissait tout l'excès nerveux de la magnificence paternelle sous une forme moins noble et vraiment pitoyable. Le fils, la mère paraissaient résignés : la belle fille évaporée, Eucrate irrespectueux, le vieux Caldius prolixe et bouffon. Ainsi

souffre l'humanité de voir tout à coup rapetissé ee qu'elle avait eu tant de peine à grandir.

En dehors des nouveaux venus il y avait là des habitués de la maison qui n'écoutaient point Caldius : le juriste italien Faldali, au nez si fin, aux yeux si clairs et qui, perpétuellement agités par petites secousses brèves, se dirigeaient comme des lunettes de spectacle vers tous les coins de la pièce et tous les personnages; Ennaïej, l'illuminé sociologue du Nord, pâle et blond, mais ardent d'une ardeur cachée, geyser des brumes; Néhier, le peintre londonien, à la silhouette recherchée et fantasque; le ventripotent baron Dupré, le flatteur des gloires, l'habile intermédiaire de l'intelligence de l'Europe ; d'autres encore de tous pays et de toutes professions, unis par une commune foi en Malauve. Le mystérieux journaliste russe Mégatcheff simulait un vif intérêt pour les tirades académiques de l'astronome Clouin de l'Observatoire de Paris. Le naturaliste anglais Monlay, qui changea par quelques remarques judicieuses les idées courantes sur l'évolution, manœuvrait lentement ses mains rugueuses, son corps de paysan, sa tête large aux pommettes saillantes, charbons ardents dans la neige de la barbe.. On parle, on écrit à Séneste un français un peu lourd et traînant. L'accent chanteur de Faldati, aux inflexions ensoleillées et molles, se mêlait aux «aoh, very well » de Monlay, aux gutturales rogues et autoriritaires du fameux Allemand Wûrmer, linguiste, archéologue, métaphysicien, trois professions à arêtes vives et qui enlèvent toute douceur aux rapports sociaux. Bien qu'il eût étudié les origines pélagiques du Gaulois, il cherchait ses mots, le docte Wurmer, et montrait en ânonnant le plafond traversé de poutres énormes et blanches.

L'Astre noir, qui malgré son émotion et ses épanchements de famille, suivait de l'œil ses admirateurs, cria soudain de sa voix troublante : « Écarte-toi, Caldius. Tu me caches mon soleil; mon soleil, c'est vous, Wurmer.»

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A ce moment la famille Malauve formait un tableau vivant spontané, capable de ramener le sens de la gloire, d'écarter les images mesquines. Le beau petit Eucrate s'était campé les yeux brillants sur les genoux du grandpère et jouait avec ses poils de chat aux hérissements bizarres. Autour du large buste de Malauve se groupaient sa femme et son fils, demi-dissimulés par sa radieuse belle-fille. Seule la Jriste paralysée sur son fauteuil gâtait cette patriarchale symétrie, note fausse dans un concert de sérénité apparente.

Les admirateurs tressaillirent au son de cette voix qui remuait les nerfs les moins sensibles : « J'ai voulu pour ma maison, Wurmer, une absolue simplicité, aucun ornement; rien d'inutile. J'affirme que la pensée, sorte de buée invisible, crée une atmosphère spéciale, remplace bibelots et tapisseries. Ce salon est en bois blanc; mon cabinet aussi, mais peint en noir, les préoccupations y étant plus graves ; les chambres, en bleu, couleur d'amour. — Son intonation tournait vite au sarcasme. — Seulement, je prie mes amis, et nul n'échappe à la corvée, de décorer eux-mêmes ces pièces par quelques axiomes, leurs meilleurs, tracés au pinceau sur les murs, en belle encre rouge. De l'épigraphie morale, cher Wurmer, voilà qui est fait pour vous plaire. »

Les regards aussitôt se tournèrent vers les murs, le plafond, le plancher, et les plus distraits, les plus intérieurs y remarquèrent, en effet, la simplicité nue que vantait Malauve. Une reproduction de la Melancholia, d'Albert Durer, doux ou trois cauchemars de Goya, des devises choisies et célèbres, en lettres qui semblaient saigner, troublaient seules la surface d'un bois mat où la lumière crue s'étalait.

Wurmer, embarrassé, n'ayant point de phrase prête à répondre, joignait les ya aux oui avec un excessif étonnement. C'était une habitude de Malauve d'adresser la parole de loin et sur un ton tranchant à des interrogateurs

surpris, et, même dans l'intimité, il tenait à déconcerter. Ses faits et gestes, qui de prime abord semblaient bizarres, prenaient au souvenir une force de cohésion prodigieuse; ils partaient d'une méthode inflexible.

La porte s'ouvrit, lourde et massive, ébranlant toute la pièce. Une bonne en costume breton, au visage informe, au teint verni sous sa coiffe blanche comme une rocaille par l'eau de mer, balbutia timidement quelque chose. « Eh bien, Louise, que dis-tu, que dis-tu? lui cria d'un air moqueur le petit Eucrate. — Le général venir, monsieur. — Le général! Mais qu'il entre! » L'Astre noir se leva, courut au-devant d'un personnage de taille exiguë, en grand uniforme couveijt de décorations, à tête de vieille femme plissée*, ridée, ratatinée, et qui marchait par saccades menues. Ils se donnèrent l'accolade. « Vous aussi, ïronquin. vous venez dans l'après-midi! Quelle bonne surprise! Je ne vous attendais que pour le dîner... Messieurs, notre célèbre tacticien, le duc de Séneste, dont vous connaissez au moins de nom tes travaux, et qui fait de notre État neutre et pacifique le foyer des grandes guerres futures. — C'est votre fête que l'on souhaite aujourd'hui, non la mienne, » répondit ironiquement le général; et, remerciant d'une inclinaison de tête les saluts des admirateurs, il s'assit au milieu d'eux. « Que de monde 'dehors! continua-t-il ; moi qui n'aime ni le bruit ni la foule, j'en suis encore suffoqué, et cette fanfare m'a déchiré les oreilles. » Il ôtait ses gants, les repliait avec lenteur, méthode, des gestes méticuleux, puis les glissail d'un petit coup sec dans les pans de son uniforme.

Il y eut un silence. Cette entrée avait jeté du froid parmi ces étrangers réunis dans un salon pour fêler chose aussi fugitive que la supériorité de l'esprit. En vain Caldius se multipliait, renouvelant explications et anecdotes à voix basse et quelquefois dans divers langages; en vain, Malauve lui-même, bon enfant pour la circonstance, parcourait et flattait les inconnus, tapotait les épaules ou les

mains des amis, et demandait quelques rafraîchissements, la simplicité de sa demeure ne prenait rien de cordial.

La famille s'était dispersée. Gaston Malauve, sa femme et Eucrate avaient disparu. Seules, M'r,e Malauve et sa fille avaient attiré près d'elles quelques figures amies, entre autres le vieux Le Chaminant, riche amateur, membre influent des Méprisards, la noblesse de Sénesle, niais que le prestige du génie emplissait plus encore que les préjugés de sa classe. La Bretonne Louise, et André, son mari, aussi fruste qu'elle, versaient de grandes chopes de bière. On attendait quelque chose ou quelqu'un.

L'Astre noir s'impatientait. Il quittait vite un interlocuteur pour un autre, chuchotait avec ïronquin qui lui répondait peu, approuvait ou désapprouvait d'un signe de tète. Pour le général, tout ce monde était des bavards, mais il admirait Malauve, parce qu'il trouvait dans ses théories sur la force et l'énergie confirmation de ses propres hypothèses sur la nécessité des guerres périodiques, et le manque de sensibilité de son illustre ami lui plaisait aussi infiniment comme conforme à sa propre nature.

Enfin, n'y tenant plus, Malauve s'adressa brusquement à la petite paralytique, qui prit aussitôt un air effarouché, lequel se refléta sur le visage de sa mère en plus effarouché encore. « Mais, Clotilde, ta marraine n'arrive donc pas? — Je ne sais, père; elle tenait à entrer avec vos disciples avec lesquels elle se range. » Et Clotilde expliquait à divers groupes que cette marraine attendue était la régente, de Séneste, la gracieuse souveraine Clotilde, par laquelle le pays prospérait, les arts avaient le pas sur les besoins matériels et les nécessités politiques. Elle aussi, enthousiaste du grand philosophe, peut-être un peu plus qu'il n'eût convenu, affirmaient les mauvaises langues, avait fait construire par souscriptions un théâtre où tous les ans, pendant quelques jours, les seules œuvres de YAstre noir étaient représentées. Elle savait ses livres

par cœur, s'en faisait lire une page tous les soirs, avait été la marraine de sa tille, avait donné son nom à la place, s'était abstenue à grand'peine de lui élever une statue de son vivant. Elle le demandait au palais à toute heure, afin de converser sur les sujets les plus métaphysiques. Et lui la respectait, par son très vif sentiment de l'utile, puis par son admiration pour les grands, les titrés, admiration qui chez lui dominait toutes les colères, tous les dédains, tous les mépris, et faisait à son nihilisme une antithèse humaine et comique. Ce négateur universel tremblait devant le jugement d'un Méprisard de la haute société sénestoise, et un coup d'oeil de la souveraine le mettait hors de lui, le faisait plat courtisan.

On percevait par bouffées et à intervalles périodiques la fanfare du dehors et les acclamations continues. Le salon donnait par de larges baies vitrées sur un jardin où s'élançait un svelte jet d'eau, épée d'or ruisselante dans la lumière. Il semblait, lui aussi, chercher la vérité de ses millions de gouttes superposées, puis, vaincu à un certain niveau, retomber dans la vasque, éclabousser sa propre transparence. L'incertitude de l'attente perçant à travers les chuchotements en contraste avec l'agitation du dehors devenait à la longue telle que tous, Allemands, Anglais, Français, Italiens, Slaves, la ressentaient de la même manière, malgré la différence des formes d'esprit et de sensibilité. Il fût entré là un Chinois qu'il eût, sans nul doute, saisi à la minute que la vanité d'un grand homme n'était pas satisfaite et qu'on espérait une régente. Ces atmosphères-là, pour des hommes réunis, sont la vraie langue universelle. Elles agissent sur les foules et les esprits plus vite que le télégraphe, plus sûrement que les ordres, et toute la planète terre est entourée d'une zone d'inquiétude et de pressentiment que chacun comprend sans la connaître, qui accumule ses tourbillons et trouble les cerveaux qui y plongeât.

Alors Malauve sentit la nécessité d'une diversion,

s'écarta des groupes, bouscula Caldius, deux ou trois philosophes, se dirigea vers le jardin et, montrant les allées lumineuses : « Là, messieurs, j'ai eu mes meilleures inspirations. Quelque temps qu'il fit, le baromètre n'agit point sur moi, j'activais mes idées par la marche; je concevais bien des choses sérieuses; j'en devinais d'autres que jamais je ne réaliserai. Une réflexion a trois zones, trois rayons : l'un qu'on utilise, un qu'on garde, qui n'est pas encore net, que les mots déterminent mal; un troisième, enfin, de pénombre, qui fait vapeur sur les deux premiers et leur donne à la fois imprécis et relief, met en valeur, généralise. Le monde extérieur, ce monde dont nul ne peut décider s'il est en nous ou si nous sommes en lui, à coup sûr nous stimule. Ces allées, ces arbres, ce jet d'eau furent pour moi autant de portes d'entrée dans ma philosophie quotidienne, car vous savez qu'à mon avis tout vrai penseur modifie incessamment sa doctrine; l'immuable, cette fiction, est le grand ennemi. Or ces tiges qui poussent un peu plus chaque jour, ce soleil qui, à chaque minute, modifie ses ombres et son rayonnement, ces feuilles que le moindre souffle met dans une agitation perpétuelle, tout ce mouvant ensemble me fut d'un vrai secours. Sans lui, peut-être serais-je resté un de ces fades discoureurs éclectiques qui ne changent point de hardiesse. Un même décor mobile et prompt à des modifications successives, voilà qui contente mes deux antipodes : l'amour du varié, la haine de ce qui s'éparpille. »

Il se fit un grand brouhaha: la Bretonne reparut, effarée ; Gaston Malauve, sa femme et Eucrate se glissaient rapidement derrière elle: «La régente... La régente...» Ce mot circulait comme une pièce d'or et les cris de la rue redoublaient. Tous se levèrent de nouveau comme pour le général Tronquin. «Mais c'est la messe,» murmurait le beau Faldati à son voisin ; son voisin ne l'écoulait guère : Caldius, cete fois, abandonnait les admirateurs et se préci-

pitait vers l'entrée. La réception s'organisa spontanément. 1/ Astre noir, sitôt son discours interrompu, fit de l'ordre dans l'assistance, prit son petit-fils par la main. Des trompettes retentirent, trop fortes pour la pièce et dont les vibrations se brisaient durement contre le plafond et les murs. Elles étaient animées par six hérauts d'armes, grands et trapus, couverts d'étoffes d'or et d'argent toutes éclaboussées de soleil qui marchaient en cadence et soufflaient en mesure. Ils tirent la haie de chaque côté de la porte et dans leur allée tumultueuse et brillante s'avança d'un pas majestueux une longue femme blonde au fin visage qui prit vite une douceur infinie.

« Que je vous embrasse pour votre fête, mon grand citoyen. » Et il y eut un frémissement dans l'accolade du vieillard et de la souple créature. Déjà elle serrait la main à Caldius, à Tronquin, à d'autres; sa grâce aimable et simple évoluait: «Ma filleule, pu est ma filleule?» et, traversant les rangs des admirateurs avec une rapidité déconcertante, elle embrassait Mme Malauve et la petite paralytique.

Les trompettes avaient éteint leurs sonneries, laissant l'atmosphère vibrante. Les hérauts d'armes disparurent. Dans le sillage de la souveraine étaient entrés une dizaine déjeunes gens hardis ou gauches, mais tous intimidés au fond du cœur, dont quatre portaient un énorme livre qu'ils déposèrent sur une table avec respect. L' Astre noir les serra dans ses bras. On fit le cercle, la belle régente s'avançait et tous remarquèrent son nez un peu fort, ses magnifiques cheveux dorés, sa robe de satin sombre, ses regards à feux changeants, tandis que sa voix déroulait une pénétrante harmonie.

« Je suis' venue mêlée à vos disciples, puisque vous êtes mon maître, ô mon fidèle sujet. C'est aujourd'hui votre soixantième anniversaire. Nous avons, suivant la tradition, réuni dans ce respectable livre — elle montrait l'in-folio d'un bras svelte et charmant nos travaux issus des

vôtres, pauvres petits pages autour d'un roi. Pour aujourd'hui je dépouille ma souveraineté; elle est à vous: gloire à vous, Malauve, gloire de Séneste! »

« Gloire à vous, Malauve, gloire de Séneste! » répétèrent dans les notes graves les jeunes gens, suivant le cérémonial.

« Et maintenant soyons gais, c'est jour de fête. » La régente éclata de rire, un rire, frais où ses dents splendides élincelçrent, prit dans ses bras Eucrate, le fit tourbillonner.

Une musique militaire s'était glissée au jardin. Au milieu d'une confusion familière, une belle marche courte, scandée, rythma les cœurs et les feuillages frémirent plus fort: le soir venait, tiède et doux, caressant le départ du jour. Le soleil plongeait à l'horizon avec une majesté modeste. On n'entendait pas de cris au dehors et la foule, satisfaite de ses acclamations, n'espérant point de nouveaux discours, s'écoulait peu a peu en filets, en remous liquides. Dans le salon, M'ne Félicie Malauve, Eucrate, Marie, Glotilde et sa glorieuse marraine formaient un groupe intime où la femme se mêlait à l'enfance, à la maladie ornée d'irréparable, à tout ce que la faiblesse a de touchante grâce. Cependant autour du gros livre les hommes s'étaient rangés, Malauve examinant, Caldius tournant les pages. »

« Ah! ah! — V Astre noir avait l'œil perçant, lisait sans se baisser et, comme il observait, en aigle. — Quelle magnifique reliure! Est-on riche à Séneste! livre du soixantième anniversaire. Au maître ses fervents disciples : les Sources, de l'enthousiasme, par Glotilde de Séneste. Il faut que je lise cela tout haut. — Non, non, cria la régente en s'élançant, ou je reprends mon ton de commandement, mon sceptre, mon général! Et elle saisissait l'épaule étroite de Tronquin. — Bah, faites-moi mettre à la citadelle, j'aime mieux cela et lire; c'est trop joli. » Et, malgré ses 'protestations, il commença :

« Pour toutes choses successivement je m'enthousiasme, ait jour les fleurs, un autre les nuages, le génie, la flamme, le pauvre insecte. Cest qu'avec tout je sympathise. C'est que de tout j'ai en moi une parcelle. Mon pouvoir est vain. Le seul, le vrai pouvoir, c'est d'admirer et c'est d'aimer. »

« Que vous avez raison ! » L'Astre noir coupait court par une adresse infinie à des bravos qui, plus discrets, devinrent une flatterie plus douce. « De tout nous avons une parcelle. Méditons bien ceci. C'est la loi fondamentale de l'univers. Il n'y a pas d'esprits particuliers, il y a un esprit général chargé différemment sur ces portefaix transitoires qui sont les individus. Chacun de nous enferme un monde réduit, le jeu complet des passions, des raisons et des destinées: alors les circonstances, alors le contact d'autrui et une force indéterminée mais circulante font de celui-ci un avare, de cet autre un prodigue, un criminel, un fou. La pâte était la même. Un grain de levain fit la diversité. Et par l'enthousiasme en effet nous pouvons animer toute la masse et jouir à pleines baies de ce qui semble nous entourer, de ce qui, en réalité, fait partie de nous-mêmes. Se rétrécir, se limiter, quand la vie, notre assemblage actuel, est si courte, me paraît la plus grande folie. Je suis heureux que mon livre anniversaire commence par l'élégante affirmation d'une aussi excellente vérité. »

Tout le monde semblait approuver. On entendit une voix douloureuse. C'était la petite paralytique qui faisait un effort pour se soulever et dont les yeux brillaient d'un dangereux éclat : « Père, et ceux dont la maladie accapare plusieurs de ces forces, qui, développées, seraient des jouissances, et qui, par elle, deviennent des tortures, ceux-là, quelle est leur destinée?» — 0 maClotilde, poser cette question, toi! Ignores-tu que toute souffrance est un pas vers l'Idéal, la maladie, un manque d'équilibre grâce auquel la personnalité se détache d'elle-même, acquiert

une valeur plus grande et se dirige vers l'état le plus élevé de l'âme, l'abnégation.

— C'est parler en homme bien portant, » grinça le général Tronquin, et, mû par une sympathie immédiate, il se dirigea vers la jeune favorisée.

Malauve continuait à feuilleter le volume, la régente était auprès de lui; elle le regardait, le détaillait avec admiration. La famille et les habitués s'occupaient au jardin, libre maintenant de musique, de faire dresser les tables du souper. Eucrate s'était faufilé entre son grandpère et celle que, dans l'intimité, les enfants appelaient marraine. Nul des disciples n'avait encore ouvert la bouche; ils se serraient autour de Caldius, l'unique figure qui leur fût familière, et regardaient du coin de l'œil les étrangers fameux qui remplissaient aujourd'hui le temple où d'ordinaire un seul autel était perpétuellement dressé. Ceux- ci se fatiguaient à s'agiter sur un petit espace, et, la contemplation du gros livre ne les intéressant pas directement, ils s'éparpillèrent vers le jardin.

« Attendsun peu, Bilboquet. — V Astre noirretint le bras de son secrétaire. — Ceci, c'est de Piéval. Elle m'a l'air très intéressante, mon Piéval, ta dissertation sur les Joies d'une passion méconnue. Mais approche-toi donc, trop modeste garçon. Ne reste pas toujours en arrière. » Le jeune homme ainsi interpellé, long, pâle, aux cils malades et aux grosses mains, dépassa un ou deux camarades avec un effort visible, puis, découragé, s'arrêta encore loin de son patron. Ses Commettes étaient devenues toutes rouges et il ne savait plus quoi taire de ses dix énormes doigts: «Mets-les donc dans ta poche,» lui souffla moquewsement un grand garçon antithétique, à la mine hardie, aux cheveux noirs. Celui-ci, à l'appel de son nom, cria un « présent » qui fit tressauter. C'était Petit Julvin, l'espoir de Séneste, dialecticien impeccable.

« Certes, maître, je l'avoue, le sujet des Diverses Images de la Mort est un peu sombre pour une fête. Mais il me

teiilait depuis longtemps. Puis il était bien dans votre doctrine. — Oh, je te ne le reproche pas, reprit le maître, et, si tu l'as traité avec ta fougue ordinaire, ce tableau funèbre doit être mouvementé. Eh! ton neveu s'est distingué, Caldius! Ce cher Méron : Le monde tel que nous le percevons n'est qu'un petit ensemble dans une perception supérieure qui elle aussi est un grain, un atome d'un milliard de perceptions de plus en plus vastes. VoihVun début qui me plaît.

Méron, le neveu de Caldius, restait impassible sous ses lunettes d'or; il semblait bougon et fidèle : sa tête, grosse coin nie celle de son oncle, oscillait de droite à gauche, mise en branle parles compliments.

Tous ces jeunes gens supportaient l'éloge d'une manière diverse : certains avec fierté, d'autres avec pudeur, quelques-uns avec des mouvementsde gêne toutàfaitcomiques. Leurs attitudes variées, mais gardant un respect profond, attestaient quelle influence leur patron avait prise sur eux. C'est une merveille que, dans son pays même, un vieillard domine ainsi la jeunesse par l'attrait d'un talent reconnu. D'ordinaire les générations naissantes redoutent le joug et renient les temps écoulés. Petit Julvin, Méron, Piéval étaient les plus originaux de cette jeune école de Sénesle, tète, grâce à Malauve, de la philosophie européenne. Et ils ne croyaient pas déchoir en saluant et vénérant dans leur maître un vrai père intellectuel.

« Voilà Caldius, voilà Caldius, » s'écria la régente d'une voie aiguë en battant des mains, ce qui soulignait son enfantillage, et elle embrassa machinalement Eucrate. Le grand homme sourit de ce sourire cruel et figé qui simulait une bonhomie vite éteinte : « Qu'a-t-il pondu notre étincelant Bilboquet? Les Cloches de mon enfance, et des vers encore! Je t'ai dit, vieux têtu, qu'en cette maison nul ne doit entrer s'il n'écrit en prose. Et c'est toi qui fausses les règlements ! Enfin, s'ils sont gentils, tes vers, Eucrate les apprendra par cœur et nous te les réciterons à ta

propre fête, où il y aura sans doute moins de monde. » Ce dernier trait d'un assez plat orgueil fit visiblement souffrir Caldius; une grimace douloureuse contracta son visage poupin, tandis qu'Eucrate sautait après* lui en criant: « Comment, avec une tête six fois plus grosse que celle de grand-père, n'as-tu rien de toutes ces belles choses qui sont dans la sienne et as-tu des idées toutes, toutes petites, dis, Bilboquet?»

L'Astre noir achevait de parcourir son livre de fête. II en était maintenant aux signatures des étrangers et aux témoignages exotiques. Les disciples s'écartant rejoignirent les admirateurs et les langues des divers pays se mêlèrent au français traînard de Séneste. « Père, » dil Gaston s'approchant de Malauve et de la souveraine demeurés silencieux côte à côte, et il murmura à l'oreille contournée et velue un détail domestique. « Faites à votre guise; cela m'est égal, » répondit le philosophe avec un air de parfait mépris. Puis, dès que son fils eut le dos tourné : <( Gaston est un brave homme, sans doute, mais d'une médiocrité effrayante. Il tient de sa mère. Ah, chère amie, que je suis facilement irritable! Le moindre détail domestique m'écœure aujourd'hui. Je voudrais fuir dans une île déserte. — Vous êtes aimable, riposta la régente avec un court frisson et feuilletant distraitement le livre qu'elle connaissait par cœur. — Je suis sincère ; seul mon Eucrate m'est une distraction. Il a des trouvailles spontanées qui me rappellent ma propre intelligence à son âge. Ainsi l'autre jour... — N'avez-vous rien de moins... familial à me raconter? » interrompit la belle Clotilde plissant sa bouche d'une fossette à la fois malicieuse et triste. L' Astre noir la regarda fixement : « Quant à vos questions d'hier?... Rien. Certes je vais de temps à autre chez les de Soirre : la jeune fille me traduit des poèmes russes que j'adore pour leur sauvagerie. Elle est charmante, mais... comment avez-vous pu croire?... Tout est calomnie dans une petite ville.

— Mon ami, je te demande pardon. — Quoi encore? fit-il sur le ton du plus grand énervement. » M1"* Félicie Malauve prit son air humble et accablé : « Nous avons absolument besoin de toi pour les places. — Allons, vous le voyez, on ne peut pas être tranquille. » Et avec un geste vague il quitta Sa Majesté, satisfait au fond d'échapper à une conversation gênante.

Restée seule, la régente tambourina le livre et la table de ses doigts élégants et fins. Puis elle regarda autour d'elle si elle était regardée, car elle ne pouvait se passer cinq minutes d'admiration et d'hommages. Mais tous avaient quitté le salon pour le jardin, se promenaient dans les allées étroites. La famille Malauve s'occupait des couverts et du souper avec le luxueux personnel de cour prêté pour la circonstance. C'était l'heure où le calme et la fraîcheur, succédant à la chaude agitation d'un jour d'été, surexcitaient dans l'âme de cette femme fantasque mille passions contradictoires, fleurs éclatantes du crépuscule, et la plus vivace, la plus empourprée de toutes, la jalousie. Son être entier avait pris l'inflexion de cette torture : ses yeux ardents, préoccupés, sa main machinale, la trépidation brève de ses mignonnes chaussures. Elle jalousait de tout son corps souple et vibrant. Elle avait eu vent par ses espions que Malauve, pour qui elle éprouvait une passion certes intellectuelle, mais d'autant plus vive et brûlante, se rendait chaque jour dans une maison du faubourg aristocratique, chez les de Soirre, restait là deux ou trois heures, et lui volait ainsi le temps qu'il consacrait jadis au palais. La gracieuse Clotilde était une imaginative : comme telle, pendant ses solitudes, car à certaines heures, écœurée, elle congédiait ses plats et stupides courtisans, elle voyait son philosophe, sa chose, qu'elle avait créé, auréolé, mis sur un trône, dispersant toute son ardeur géniale et dont il lui devait chaque rayon, auprès d'une petite coquette perverse et sotte. Cette hallucination lui faisait mal, très mal. Elle enten-

dait le son de sa voix, ce son dur qui lui prenait le cœur et l'avait fait quelquefois penser à une possession moins mentale. Alors elle entrait en fureur et brisait quelques bibelots précieux. Veuve de bonne heure, riche, belle, ardente, souveraine, elle tournait en enthousiasme les mouvements tumultueux qui par tourbillons et bouffées bouleversent les abandonnées de trente-cinq ans.

Cependant Louise la Bretonne rodait par la pièce autour de cette volcanique grande dame dont la présence l'intimidait horriblement pour son service, mais qu'elle était certes bien loin de deviner. Dans l'esprit de Louise, landes solitaires, pierres dures, aspects marins qu'on entrevoyait par ses yeux verts, il n'y avait place que pour des préoccupatations immédiates et fidèles, l'amour de ses maîtres et d'André son mari : « Rangerai-je ces dernières chopes qui n'ont pas été bues. Tous ces beaux messieurs qui s'occupent du dîner vont abîmer ma cuisine. André aurait bien'suffi au service. » Mais sans qu'elle s'en doutât, aux moments |de distraction où, sa besogne finie, elle restait, ses rouges mains croisées, à rêvasser de là-bas, à ranimer de vagues paysages joints à ses souvenirs plu.s vagues encore, toute sorte de pensées délicates et honnêtes circulaient dans son âme obscure : un sentiment exquis du devoir, une bonté toujours prompte, et cette sublime possibilité du dévouement qui détache du sol l'être hqmain, lui donne des ailes, un paradis, tant de hautes qualités ornaient les ténèbres du cœur de Louise, faisaient d'elle une héroïne fruste aux paumes calleuses et presque privée d'expression. Malauve seul, avec cette vue intérieure qu'il avait prodigieuse, ce sens du moral aussi développé chez lui que le flair chez un chien de chasse, avait deviné sa servante. Quelquefois il l'arrêtait par le bras : « Tu vaux mieux que tout le monde, ma petite, et le beau c'est que tu ne me comprends pas. » Elle ne le comprenait pas, en effet, mais elle le vénérait parce qu'il était le maître.

Le bruit qu'elle faisait avec ses chopes pénétra peu à

peu les oreilles de la belle Clotilde qui utilisa aussitôt ce cliquetis cristallin dans le sens de sa rêverie. Quelque malice plissa ses lèvres fines, tel un petit dieu s'assied sur un coquillage rose : « Louise! — Madame Majesté? Quoi veut, madame Majesté? » La pauvre fille n'avait qu'une connaissance très rudimentaire du français : elle parlait comme on gesticule, avec la syntaxe du mouvement, et taisait ainsi la joie de toute la valetaiMe sénestoise.

« l'ose ton verre, approche-toi, écoute-moi bien, et essaye de comprendre. »

Louise essuya ses mains, ouvrit et referma sa bouche épaisse, fit quelques pas, s'arrêta. Sa grosse figure carrée, son teint rouge et cireux faisaient un singulier vis-à-vis à l'ovale et lacté visage de la blonde régente.

« Tiens; voilà cinq pièces d'or. C'est bon, n'écarquille pas des yeux si grands. Tu en aums bien davantage si tu fais ce que je te dis. *

— Oui. madame Majesté. .

— Tu vas aller dans la chambre de ton maître... Dans... sa... chambre. Sous son oreiller, la chose où il appuie sa tète pour dormir, tu trouveras un portefeuille. Tu le descendras, tu le donneras à Un de mes domestiques qui viendra te le demander et te le rapportera dix minutes après. Tu le remettras à sa place. Est-ce compris? »

Malauve, dont le défaut était une langue trop bien pendue, avait un jour d'expansion raconté devant Clotilde qu'il gardait toujours ses papiers les plus précieux dans un portefeuille sous son oreiller.

Louise restait là, les pièces dans sa main crispée. Son esprit fermentait. Elle avait eu du mal à comprendre; maintenant, sans savoir, elle sentait qu'il y avait dans ce qu'on lui demandait quelque chose" de pas honnête, de pas clair.

« Et si monsieur chercher portefeuille?

— Mais il ne le cherchera pas, et puis on ne le gardera

SPLENDEUR F.T ZfiNITH -21

que dix minutes, cria comme à une«sourde la régente que cette résistance impatientait.

— Louise aime mieux monsieur demande lui-même.

— C'est impossible. Il ne faut pas qu'il le sache.

— Pourquoi? Louise aime mieux monsieur demande lui-même. »

Son devoir s'était cristallisé dans cette formule. Le sourd travail de sa conscience aboutissait là; elle n'en démordrait point : Glotilde le sentit.

« Je te l'ordonne.

— Madame Majesté, Louise pas pouvoir ni vouloir.

— Tu dis? Insolente! » La souveraine eut du mal à contenir sa violence et à ne pas envoyer de sa blaitche main un soufflet sur cette figure de paysanne qui lui paraissait odieuse et bouchée. Sa colère passa dans le geste furibond avec lequel elle agrippa les pièces d'or que lui retendait Louise, laquelle, épuisée par cet effort et absolument hébétée, laissa là ses chopes, témoins vides et ridicules, et quitta la pièce.

« Pourvu qu'elle ne parle pas, cette brute ! Bah, elle ne pourrait jamais expliquer l'histoire. Mon Dieu, que je suis maladroite! Et je suis sûre que ce portefeuille contient des preuves, des lettres de cette petite de Soirre. Oh, si j'apprends jamais ! Je les bannis tous. »

A ce moment Caldius, l'air défait, rentrait du jardin au salon.

« Ah! Majesté.

— Quoi?'

- Majesté, je suis bien malheureux. — Le gros homme fondit en larmes.

— Qu'est-ce qu'il y a donc, Bilboquet ? »

Clotilde n'était pas méchante et la vue des pleurs lui faisait un effet irrésistible, surtout quand au désespoir se joignait comme maintenant la laideur dans une bouillie pitoyable et comique.

« Majesté, il a lu mes vers. Il les a trouvés détestables.

Moi qui m'étais t.ant appliqué pour sa fête. Ah, qu'il est dur le maître, qu'il est injuste !

— Allons, console-toi. Il y avait moitié plaisanterie là dedans, plaisanterie déplacée d'ailleurs. Mais Malauve n'entend rien à la poésie et son opinion n'est pas sans appel. Viens me les réciter un de ces jours au palais, tes vers. S'ils me plaisent, on te les couronnera. » Une brise d'orgueilleux espoir sécha le chagrin de Caldius qui sortit en secouant sa lourde tête.

Aussitôt le salon fut envahi par la haute société de Séneste venue pour prendre part au souper. Tous en entrant restaient troublés à la vue de la régente qui, remise de ses émotions intimes, s'efforçait de donner à son accueil la plus grande désinvolture possible. Ils étaient là, ces fameux Méprisards qui formaient dans le petit État une noblesse dotée de préjugés de caste et d'étiquette. Il était là, le ministre fortuné du seul et unique ministère, qui cumule le commerce, l'instruction publique, les affaires du dedans et du dehors, bavard épais et prétentieux doublé d'une énorme femme minaudière, tous deux appareillés, dindonnants, remplis de leur haute et transitoire fonction. Au-devant de ce flot d'invités accoururent la famille Malauve et Y Astre noir lui-même, les disciples, les admirateurs. Les vagues se mêlèrent écumantes et bruissantes. Il y eut mille présentations, mille intrigues, mille anecdotes non écoutées, mille vanités froissées et mille autres satisfaites.

L'Etat de Séneste, par sa situation économique, géographique et politique, démontre merveilleusement cet axiome : L'organisme social tend toujours vers un modèle unique, une formule de composition simple, qui variera suivant des lois fatales. Pour remplir une fonction qui exigerait ailleurs mille personnages, Séneste n'en offre qu'une dizaine. L'armée est de trente mille soldats environ, mais elle a à sa tête Tronquin,le premier tacticien de l'Europe. Les passions humaines sont aussi

vives, échangées, distribuées de la même manière que pour des pays de vingt millions d'âmes. Dans ceux-ci un fort petit nombre de citoyens actifs encadrent, dirigent et manifestent les tendances d'une masse passive, où s'accumulent, il est vrai, par le temps, des forces redoutables, mais aveugles. A Séneste il n'y a que les cadres : tout le monde est conscient et caractérisé. Si la masse manque, il s'y trouve autant d'individus que dans une cité du monde, et cela crée une vie d'autant plus pressée, plus dense et farcie d'événements sur un étroit espace. Ainsi telle pièce de Shakespeare gagne à être jouée avec un nombre minuscule de figurants tous zélés, et peu de décors, sur un petit théâtre, et l'imagination s'exalte d'autant mieux qu'elle est moins limitée par les fails.

Partant de ces principes, Malauve établit un parallèle entre la société et le cerveau. Le penseur, disait-il, sent en lui distinctement une foule inutilisée, presque inutilisable, qui s'appelle l'inconscience, encadrée par les divers serviteurs, administrateurs de la sensation, de la perception, de la volonté, etc., etc. Dans l'homme de l'avenir une plus grande partie de cette masse sera différenciée, domestiquée en quelque sorte ; mais la pâte passive, la ressource diminueront d'autant et l'on aboutira à des esprits qui seront l'image de Séneste, avec énormément de règles précises et très peu de ce qui est l'imprécis, la contusion si douce, toute la fleur de l'idée. L'excessive classification prendra le pas sur la rêverie, la sensibilité deviendra un chapitre de la logique. L'être se fera automate, se figera dans une série de formules, de symboles compliqués, ainsi qu'il arrive aux religions vieillissantes, où les fidèles ont perdu le sens des prières, n'en ont gardé que les signes, l'étiquette et l'esclavage. Ainsi, concluait Y Astre noir, le degré d'appauvrissement le plus grand sera atteint par des voies détournées et qui simuleront la plus grande richesse.

A ce moment même, délaissant les Méprisards qu'il

connaissait trop et dont il avait mesuré maintes fois la faible capacité (l'air de Séneste rend sublime ou stupide, répétait-il), il expliquait sa théorie à Faldati, l'Italien, qui, bien que comprenant le français, ne pensait pas en cette langue, peinait à saisir non les termes, mais l'enchaînement des idées. La régente, dédaigneuse de son peuple aristocratique et des blasons qu'elle redorait tous les jours, s'était approchée d'eux. Une seule question iaisai|, idée fixe pour son imagination surexcitée, se présentait avec chaque syllabe incrustée, chaque mot gravé à l'eauforle : La jeune fille dont on le prétend amoureux n'est point ici, pourquoi ?

« Oui certes, répondait avec condescendance et malice Faldati qui devinait la trame générale. Il y aurait une curieuse histoire comparée à faire, celle des esprits et des sociétés : dans notre Italie surtout, où l'Etat fut toujours chose instable. » Il prononçait chose instable en chanteur; combien la régenté préférait la voix mordante de Malauve !

« Elle est faite, mon cher ami, cette histoire, elle est là tout entière. Malauve frappait son front tourmenté où les rides semblaient des vagues pensantes. Mais je suis moi-même partie d'un petit Etat et partie de l'humanité, il y aura donc toujours un coin de vrai qui m'échappera, et ce coin c'est l'ombre portée de ma propre personne, l'ombre fléau de toute lumière, nuit des âmes et des choses, avant-goùt du néant ! »

— M"e de Soirre, votre amie, n'est pa's là? C'est singulier. Il y a pourtant tout Séneste, et j'aurais cru la voir des premières à votre fête, dit subitement la souveraine qui ne pouvait jamais dissimuler et eût fait sur un plus vaste théâtre un assez mauvais politique.

— Majesté, son vieux père ne peut raccompagner.

— Cela l'eût distraite des traductions. Quel dommage ! » Elle s'écarta d'eux, la belle Clotilde, sa (lèche lancée, avec une vivacité d'amazone, rejoignit la foule do ses

sujets et de ses sujettes actuellement pleine decaquetuges comme une volière en rumeur.

Faldati continuait à son glorieux interlocuteur la comparaison de Séneste avec les petits Etats italiens du quinzième siècle, non sans laisser entendre par une aimable flatterie que cette fois la Renaissance entière se concentrait en un seul homme.

Dans un autre coin du grand salon, où les devises rouges au jour baissant prenaient quelque ch'ose de fatidique, une sorte de chuchotement du diable, Gaston Malauve, sa femme et sa mère causaient d'une voix triste et basse, : « Toute cette matinée, jour de fête, il l'a passée à me faire une scène brisante, horrible. Je n'ai plus la force. Quand j'étais jeune, c'était bien. Il prétend que de jour en jour je lui pèse davantage, que j'entrave son existence, que je nuis à sa gloire. Dieu sait pourtant si je l'ai admiré ! Ah, mon pauvre enfant, ma vie aura été sombre! Enfin c'est un génie, il faut lui pardonner. » Le menton de la vieille dame tremblait. Ma^ie Malauve la fixait de son œil impénétrable et clair, lissant d'une main parfaite ses bandeaux noirs. « Maman, tu es trop bonne ; il est mon père et je l'admire aussi; mais, si grand homme qu'il soit, il n'a point le droit de te torturer. Et dire que je ne puis lui parler de tout cela ! Il a une façon nette et coupante de me répondre qui me glace. Et c'est ainsi depuis l'enfance ! — Chut ! » Un groupe formé de Tronquin, Caldius, Le Chaminant et plusieurs autres s'approchait d'eux. Le Chaminant dirigeait la gazette de Séneste. Caldius lui nommait les principaux assistants étrangers et il les inscrivait sur un calepin coquet et rebondi qui, perdu et retrouvé sur une route, eût donné à lui seul la physionomie rangée et l'âge plus que mûr de son propriétaire.

Un peu plus loin le petit Eucrate était près de sa tante. La pauvre infirme caressait les beaux cheveux bouclés de l'enfant : «. Oh ! Clotilde, comme grand-père a parlé à

grand' m ère ce matin, c'était terrible, j'écoutais à la porte. — Vilain. — Non pas vilain ; je ne me sers pas pour le mal de ce que j'entends. Eh bien, tu sais si je suis sensible! je sanglotais contre le bois. Cette journée dont je me faisais tant de plaisir me parait laide. Grandpère était si dur pour la pauvre vieille! Il disait de ces choses qu'on ne doit jamais dire, qui cassent le cœur, qui feraient mal à répéter. Ah!... A toi il t'obéit. Tu devrais le supplier de ne plus faire ça jamais. La vie est si courte à leur âge! Et puis grand'mère n'a pas de gloire, elle. On ne lui souhaite pas sa fête avec de la musique. Elle n'a que le méchant, que l'horrible de Y Astre noir. Comme tout est mal fait... — Allons, calme-toi, mon chéri. » Bien qu'habituée à la précocité de son neveu, la petite malade le regardait avec effroi et pitié. Le corps mince d'Eucrate tremblait, sa vive mémoire lui représentait exactement la scène du matin. Sa chair si tendre était en proie aux images.

Sénestois, admirateurs et disciples, formaient une confusion où l'on se cherchait, où l'on se montrait, où l'on s'appelait. On commençait à oublier un peu dans quel but on s'était rassemblé, et les dames étaient toutes au plaisir du bavardage et de la vanité, comparant les toilettes en sourdine, les hommes se faisaient ressortir, soit par le physique, soit par l'intelligence, disant je croisse crois au commencement de toutes leurs phrases, et pendant que leurs interlocuteurs ne les écoutaient pas, mais songeaient à ce qu'ils diraient à leur tour. C'était à qui dans les deux sexes serait remarqué de la régente. On se plaçait sur son passage de biais, de profil, de trois quarts. On s'approchait des groupes où elle stationnait quelques instants. Mais la régente ne s'attardait guère là où elle s'ennuyait et encore moins lorsqu'elle était travaillée par des préoccupations qui chez elle se présentaient toujours avec violence; cherchant sur qui passer sa mauvaise humeur, elle dardait pointes et allusions, prononçait un nombre in-

croyable de paroles désagréables et blessantes. Qu'importe ! La noblesse de Séneste, comme toutes les noblesses, était d'autant plus humble qu'elle était plus dédaignée, plus battue. Et pourtant la belle Clotilde avait là des adorateurs. Tous ses sujets l'aimaient ; son auréole royale était très propre à transporter les idéalistes, et la perspective des récompenses, décorations, etc., souriait assez aux réalistes. Mais ses adorateurs lui étaient odieux. L'idée que Malauve cessait d'être complètement sa chose lui rendait Malauve mille fois plus désirable. Sa sensualité même s'alarmait pour ce vieillard: elle jeune, charmante, à qui personne n'eût osé adresser un compliment dépassant le corsage ; elle qui depuis son veuvage n'avait jamais pensé à rien qui ne fût intellectuel, même pas à ce bon général Tronquin qu'un regard d'elle eût envoyé combattre auxenfers. Tronquin n'était-il pas aussi glorieux, redoutableet singulier que Malauve? Alors? Quelle attraction dans ce qui nous fuit ! Et toute à ses rêves, Clotilde l'altière bousculait, rudoyait, plantait là, interpellait, pendant que sa taille merveilleuse ondulait, que sa belle tête blonde où rien de gris n'apparaissait, où nulle ride ne troublait l'eau tranquille des traits purs, se renversait en arrière pour augmenter la majestueuse insouciance, refuser tout hommage banal.

Tronquin la suivait de l'œil, la devinait. Il rôdait, lui aussi, le rude général de Séneste, mais d'une autre manière. Nullement préoccupé de sa propre personne et dépouillé de la buée vaniteuse, il regardait tout autour de lui. Son imagination bien réglée ne s'appliquait qu'à son art. Hors de là il observait, et avec une finesse, une profondeur que peu supposaient, car, sauf en présence de Malauve, du médecin Aldébrat et de quelques esprits supérieurs, il ne racontait rien, aimait le silence et ne s'exprimait guère que par aphorismes. Mais ces savoureux aphorismes étaient la réunion d'une masse de jugements particuliers. Il avait la qualité rare chez un

esprit mathématique déjuger les choses avec une objectivité parfaite. Par là, il se rapprochait de Malauve qui, métaphysicien et dramaturge, savait appliquer à son égoïste existence un bon sens froid, d'une trame impénétrable. En outre Tronquin voyait noir. Les meilleures qualités humaines n'étaient pour lui que des chimères ou que de courts répits du mal qui, trop tendu, fatiguerait : (( La bonté, affirmait-il à une soirée de beaux esprits où Ton proposait des définitions, la bonté, c'est le repos du Diable. » Tout mobile oscillait selon lui de l'hypocrisie à la bassesse; il classait vite et sévèrement, et pratiquait une méfiance sans bornes.

A cette minute de crépuscule, frissonnante d'étoffes et de causeries, il pensait aux théorèmes suivants :

« 1" Cela sent la sueur et la platitude ici; je serai heureux de dîner au jardin.

« 2° Que c'est piteux ces fêtes en l'honneur d'un grand homme! Il n'y a pas de grand homme au sens où l'on prend ce mot, et par certains côtés rien, n'est plus petit que Malauve. Il y a de hautes pensées qui circulent et des miroirs qui les superposent, mais reflètent en même temps des tètes de cabotins. '

« 3° La belle Clotilde a l'air bien agité, ce soir; quelque flamme couve ; le volcan gronde. » Or Tronquin, avec sa manie 'de classement numérotait ainsi ses remarques et ses réflexions et les faisait sortir du rang selon l'ordre où ils les avait rangées.

D'ailleurs il avait écouté des bribes de tous les propos, et deux mots lui suffisaient pour reconstruire deux conversations. Il savait que Malauve avait fait le matin une scène à sa femme; il savait que Le Chaminant imprimerait les vers de Caldius le lendemain dans sa gazette ; que les vers dudit Caldius avaient été trouvés détestables, et que ledit Caldius en concevait de l'indignation : « Eh bien, moi, je vous estime beaucoup, mon cher, lui avait-il certifié. Vous êtes.plus important qu'on ne pense. iN'écou-

lez pas votre maître. » Il devinait ou ruminait encore bien d'autres aventures, l'illustre duc de Séneste, tandis qu'il se dirigeait vers Monlay le naturaliste, d'abord par sympathie pour l'Angleterre, puis parce qu'il flairait en Monlay la vraie tête après Malauve et l'homme de bon sens de la société.

« Savez-vous combien nous sommes ici, monsieur Monlay?

— Cent huit exactement, répondit le flegmatique insulaire. Je viens de compter. Je vois, général, que vous avez aussi cette habitude. Dans des réunions comme celle-ci il est intéressant d'apprécier ce qu'un philosophe peut mettre d'hommes en mouvement. »

Par cette simple rencontre ils se sentaient de même terrain, de même' famille, de même vision des choses. Rien d'agréable pour un cerveau comme de trouver un cerveau de sa trempe. Il sait?alors qu'il peut employer l'ellipse, ne pas délayer ses idées, raconter au deuxième degré, et supprimer le secondaire.

« Avec les sept ou huit cents badauds qui encombraient la place, cela fait environ neuf cents personnes, continua Monlay. Or vous autres, général, déplacez avec aisance des masses de cent mille hommes ; quelle disproportion! »

Ils eurent un double et parallèle sourire où il y avait à la fois du mépris pour chacun des cent mille hommes et de l'admiration pour leur nombre.

Les baies vitrées donnant sur le jardin s'ouvrirent toutes grandes : un solennel maître d'hôtel annonça : « Sa Majesté est servie, » car la régente était partout chez elle.

Le ciel était pur, l'heure aimable et rose. Le soleil venait de disparaître, mais il restait une clarté charmante, geste d'adieu de la lumière plus précieux que la lumière même. Toute douceur tient dans un reflet. Pourtant sur les quatre tables longues et somptueuses comme des guerriers étendus, des flambeaux se dressaient, menace

pour l'obscurité prochaine, et parmi les porcelaines, l'argenterie, serpentaient mille fleurs délicates, sveltes, éphémères, prêtes à mourir en embaumant. Les arbres frémissaient à l'approche magique de la lune dont l'orbe en or lavé se perdait sur l'étendue grise, encore poudrée d'une poussière brillante.

Malauve présidait une des tables, ayant à sa droite la régente et tout autour la majorité des disciples. Mme Malauve en dirigeait une autre. Le Ghaminant, patriarche de la noblesse sénestoise, et Tronquin, défenseur de la cité, trônaient au centre des deux dernières.

On se sentait gai, heureux. L'apparat est une épreuve, et l'épreuve cessait. Les yeux racontaient aux estomacs que le souper serait exquis, car des pièces de venaison disposées par avance avaient permis au cuisinier royal de déployer une fantaisie à la Piranèse. Dans les carafes transparentes, les vins, pierreries liquides, producteurs de joie et d'images, étincelaient. Parmi les invités, la confusion des petites chaises, s'agitait une nuée de valets en culottes courtes, rapides et affables; Louise et André, bousculés, ahuris, prirent le parti de se tenir à part, d'admirer le travail des autres.

Grâce aux potages fumants, il se fit un grand silence où l'on n'entendait que les éclats de rire bruyants d'Eucrate placé avec une foule d'enfants au bout de la table de Tronquin. On avait compté, mais en vain, sur la sévérité du général. Il laissait faire, comme Fabius et Koutouzow, sachant que la vraie gaîté, pétillement du bonheur, et plus courte que la mousse du Champagne, ne se boit guère qu'aux premiers âges et dans des verres minuscules.

Par la joie des jeunes, les vieux se déridèrent. De table à table ce furent des cris, des interpellations moqueuses. Tous, travailleurs et désœuvrés, oubliant leur sérieux, leur frivole, se laissèrent aller, loin des philosophies et des poses, à saisir la minute bienveillante. Des causeries générales s'établirent, châteaux de cartes où chacun

apportait son morceau brillant et fragile. Des galanteries furent chuchotées. On put voir, ô miracle, Wûrmer regarder langoureusement sa voisine, brune beauté de Séneste, et déchiffrer avec peine l'inscription bilingue qu'est un visage de jolie femme. Faldati l'Italien ne laissait pas ses pieds immobiles; Monlay et Caldius flattaient la régente, et Mme Félicie Malauve, heureuse d'un court répit, se laissait aller à sourire, loin du terrible regard conjugal.

L' Astre noir nageait en pleine béatitude. Les cuillerées du merveilleux potage, n'était-ce pas sa gloire même qu'il avalait, qu'il savourait et qu'il sentait descendre en lui? « Je suis à mon zénith, » songeait-il, et il voyait mentalement une sphère énorme et sombre dominant une fourmilière humaine.

Il y eut du vacarme. L'excellent docteur Aldébrat, médecin de la cour et de la ville, retenu tard par ses travaux et dont la place était restée vide, arrivait. Il était trapu, pesant, d'une figure sévère aux larges méplats où la soixantaine traçait hardiment ses sillons, et deux yeux bleus, d'un bleu sans bornes, menaient par un trajet d'azur toute la nature à son puissant cerveau : a Voilà celui de mes concitoyens auquel je dois le plus grand bien, la santé, » cria Malauve après l'obligatoire accolade. Son orgueil dilaté tenait à affirmer publiquement que chaque nouveau venu était sa chose. Aldébrat, qu'une timidité vaniteuse et le fait d'arriver du dehors parmi des gens attablés rendait assez gauche, salua la régente, Mme Malauve avec une effusion embarrassée, serra des mains tendues et gagna péniblement sa place au milieu de l'animation universelle et des toasts qui commençaient.

Ce qui, dans cette réunion, frappait des observateurs attentifs tels que Faldati, Tronquin et Monlay, c'était que le héros de la fête, malgré tout l'appareil familial, semblait n'aimer personne et être peu aimé. Sa femme, son fils, sa belle-fille, son petit-fils même étaient loin de lui et

prenaient de cette célébration du génie une part de convenance, non une part de tendresse. Gaston Malauve regardait sa jolie femme placée entre Caldius et Méron avec la jalousie soupçonneuse des amoureux qui sont des faibles. Marie Malauve riait en s'inclinant vers le jeune homme et son fin visage de brune prenait un air attentif quand le pauvre Bilboquet lui adressait la parole. Qu'elles lui semblaient amères, les bouchées, à Caldius, depuis l'insuccès de sa poésie. De plus, lorsque le bruit faisait trêve, que l'animation languissait, il entendait la voix vibrante de VA stre noir, auquel une cible, un bouffon étaient absolument nécessaires, l'interpeller grossièrement sur sa lîgjure, son crâne et ses efforts lyriques, le ridiculiser de toute manière. Ces satires choquantes et faciles gênaient l'assemblée, mais Malauve s'y acharnait ave« une singulière persistance, récompensé par les seuls rires de quelques disciples bassement flagorneurs.

Toutes les causeries cessèrent à la fois, et, tandis que les domestiques allumaient les premiers candélabres, la cendre de la nuit voltigeant menue et rapide, on entendit les modulations aiguës d'une flûte jointes aux accords pinces d'une harpe. La flûte était aux mains longues et nerveuses de la petite paralytique Clotilde; la harpe était tenue par Tronquin lui-même, plus maigre encore près du majestueux instrument et qui, sans crainte du ridicule, préludait au ballet d'Eucrate. Il jouait avec certitude, froideur et minutie, un calme imperturbable. Les tristes yeux de la jeune fille s'allumaient de lueurs étranges, son idéal passant dans les sonorités, et les spectateurs pouvaient voir, lorsque son jeu cédait aux phrases de la harpe, sa tête douloureuse et grave s'incliner un peu en arrière, ses narines palpitantes humer joyeusement l'air du soir, l'atmosphère extra- humaine des pays musicaux.

Les convives éloignés des musiciens se levèrent. Le groupe ironique, mélodieux et touchant passait de la

lumière à l'ombre suivant le hasard des petites flammes mobiles. Le souffle pur de la poésie mêlé à la fraîcheur nocturne courba les âmes et les épaules frissonnèrent. Le jardin parut enchanté. En même temps, comme les ténèbres allaient vaincre, le disque de la lune s'éclaira d'argent mat, magie instantanée. Mille rayons harmoniques, attirés par les sons nets et purs de la flûte ou tremblant sur les timbres multiples de la harpe, pénétrèrent les taillis et les cœurs. L'ardeur des riches flambeaux tantôt montait droite et tantôt vacillait. Il y eut chez tous les esprits une vraie communion artistique. Bien plus que la fête d'un homme illustre, une belle et légère cadence joint les aspirations, exalte les enthousiasmes et rafraîchit les sens blasés « ...Bravo!... Bravo!... Bravo ! ! » Les mains battirent quand le morceau finit. Presque sans intervalle la jeune fille et le vieillard, renouant le charme, continuèrent.

Maintenant la harpe et la flûte se poursuivaient d'une rapidité merveilleuse. La phrase que l'une délimitait, l'autre la reprenait en trilles et variations. C'était une dentelle aérienne avec un point fort, un point faible, partie nette et partie mousseuse, qui se créait sur les métiers de l'oreille, vivait d'une vie intense et courte, puis mourait laissant une tristesse. Et les doigts fuselés de Clotilde couraient : les petits pieds de Tronquin marquaient méthodiquement la mesure, tandis que le passé, le présent, l'avenir, se tissaient en douce mélodie.

L'extase était générale quand un rauque, un incompréhensible, un épouvantable grognement brisa brutalement le charme et changea cette enceinte, de béatitude en une atmosphère maladive. On vit le vieux Le Chaminant se lever, bousculer ceux qui l'entouraient de ses bras grands ouverts, moulin frénétique, et il hurlait des phrases sans suite, des séries de syllabes gutturales qui semblaient les versets d'une litanie bouddhique : Ma baratabaratabaraiti. Sa figure placide était devenue féroce, tous ses

traits subitement grimaçaient ; ses gestes impulsifs avaient les saccades sèches d'un mannequin. Avant qu'on pûl le retenir, il jeta par terre un flambeau. Ce coin de terreur et de demi-ténèbres se trouva celui des enfants, qui poussèrent des cris stridents, brisants, et portèrent l'angoisse et le vacarme au centuple. En une seconde, les mouvements de l'assemblée avaient fait volte-face. La musique était loin des oreilles. Les arbres, le festin, l'argent lunaire, tout devint sinistre comme une prophétie désastreuse. On put penser d'abord à un accident, puis à une plaisanterie, puis que Le Chaminant était ivre. Mais quelques esprits perspicaces, Tronquin, Aldébrat, Malauve, ne s'y trompèrent point dès l'abord. Le Chaminant n'était jamais gris, ne faisait jamais de farce. Et ce langage épileptique, ces syllabes analogues et terribles. Il était devenu fou.

Les assistants suivaient ce drame tumultueux, les yeux agrandis par la terreur, l'âme figée. Le Chaminant continuait sa gesticulation de Polichinelle. Aldébrat s'étaitprécipité sur lui, aidé des domestiques et l'on maintenait les terribles secousses dont ses clameurs semblaient avoir besoin. Il vociférait d'effroyables injures ponctuées de son périodique et sinistre Marabara Marabatada. « Vous êtes tous des bandits, scélérats; marabara. Toi surtout, Malauve. C'est toi qui me tournas, marabara tourna bara, la tète. Laissez-moi; je vais le tuer, lui la cause, je suis en proie aux philosophes sopha marabara. » Alors le sentiment qu'il était devenu fou atteignit à la certitude et remplit les cœurs d'horreur triste. L'impression dégradante et pénible qu'entraîne un pareil spectacle est ineffaçable et troublera désormais l'existence. Chacun se sentit proche de lui, entraîné par ses girations d'aliéné. Les sombres carrefours du cerveau, où s'agite l'assemblée des inconséquences, où se presse le troupeau noir de nos actions et de nos rêves, parurent, comme le paysage, éclairés d'une lueur louche. Dans les

esprits sont des tables servies que l'on doit, à la suite d'une catastrophe, bousculer parfois à la hâte. Bien des femmes nerveuses murmurèrent mentalement Marabara, avec une angoisse indicible.

On entraîna Le Chaminant à la force des poignets. Plusieurs parents l'accompagnèrent à son domicile : « Ce ne sera rien, rien du tout, n'est-ce pas ? » disait Malauve à Aldébrat, et l'on ne savait trop pourquoi un rictus plissait sa bouche aux lèvres irréprochables. C'était un fait que toujours, en face des morts, des accidents, à la réception d'un faire part, à l'annonce d'un désastre, Malauve avait un besoin de gaîté extraordinaire. II ne s'en rendait même plus compte et s'y laissait aller devant les familles affligées, à la stupeur générale. Et tandis que les domestiques et le docteur maintenaient Le Chaminant, dont les yeux vacillaient, dont l'écume blanchissait la trogne contractée, tandis que d'autres lui serraient les pieds avec la brutalité atroce qui s'abat sur l'être sans défense, le fou comme le cadavre, et qui est comme une reviviscence de cette haine de Phomme que recouvre mal un faible vernis civilisé, tandis que des groupes chuchotaient, que les cris des enfants cédaient aux larmes et ceux des femmes aux crises de nerfs, Malauve répétait à demi-voix et souriant de son sourire étrange : « Cela ne sera mara bara, ne sera rien du tout. » Il en arrivait à siffloter en écho les syllabes hors langage de l'infortuné Le Chaminant.

La surprise et l'effroi passés, il y eut une gène atroce : on ne savait que faire : achever le repas ou partir; on se rassit machinalement. Les places ne furent plus observées. Les enfants se réfugiaient près de leurs parents, comme s'ils craignaient un nouveau drame, et le reste se groupa suivant ses sympathies. « Oui, c'est affreux, affreux, » répétait la régente d'un ton sec à quelques admirateurs qui, par une confusion générale de l'assemblée, prenaient Le Chaminant pour une sorte de prince consort et offraient des condoléances, surpris de

cette mauvaise humeur. Irritée, certes, la belle Clotilde l'était. Celte fête qu'elle avait organisée elle-même était gâchée. Elle haïssait Le Chaminant, elle l'aurait souhaité mort, pour le punir d'être devenu fou là, à table, d'une manière aussi stupide et déconcertante.

L'Astre noir, sa mauvaise gaîté disparue, était aussi dans une rage folle et son ton devenait patelin, indice chez lui de la fureur, tandis qu'il enfilait des C'est épouvantable indifférents et promenait ses mains ner-' veuses sur les poils touffus de sa barbe. Fréquemment, il redressait sa forte taille, l'orgueil accompagnant toutes ses passions. La superstition fermentait en son âme. Ce banquet interrompu, quel mauvais présage! Puis Le Chaminant dirigeait la gazette; qui donc ferait l'article le lendemain? Et plus il cherchait une issue, une diversion à cette désagréable aventure, plus il s'ingéniait, moins il trouvait.

On entendit la voix perçante d'Eucrate qui interpellait Tronquin : « Explique-moi, général, pourquoi qu'il se disait en proie aux philosophes ? »

Et tout le monde éclata de rire.

C'était la détente forcée, naturelle. C'était, donnée par la foule, l'explication du tic sinistre de Malauve. Le rire apparaît alors comme une revanche de la fatalité, le besoin qu'ont les hommes et surtout les masses de se croire libres, et d'échapper, ne fût-ce qu'une seconde fictive, aux griffes sanglantes du destin.

Aussitôt, dans cette maison singulière, saturée de pensées et de discussions, la logique reprit ses droits. Tronquin, vexé d'avoir interrompu son air de harpe, dit d'un accent assez incisif pour se faire écouter de tous : « Le Silencieux (c'était le surnom que lui donnaient ses élèves tacticiens) demande la parole. Notre ami Le Chaminant eut raison dans son accès de folie. Il a été en proie aux philosophes, ou plutôt, car il serait vain de rendre des êtres responsables d'un état d'esprit, à la philosophie. Sa

tète, mon cher Malauve, n1était pas faite pour enfermer beaucoup de concepts. Alors elle a éclaté... comme une bombe. » Puis tout bas, pour lui-même, il ajouta : « La trajectoire de la folie, mêmes lois que les explosifs, » car Tronquin donnait fréquemment à ses paroles des corollaires chuchotes.

« Est-ce ma faute ? riposta l'Astre noir. J'ai toujours ménagé Le Chaminant. Je ne lui ai jamais ouvert les portes des grands mystères ; demandez à cette jeunesse. Puis votre théorie pèche par la base. — Il se servit un verre de Champagne. — Les esprits sont des coupes. On ne dépasse point leur contenance. Je bois au rétablissement de notre pauvre et cher ami, rétablissement qui ne tardera guère, si j'en crois le pronostic du savant Aldébrat.

— N'empêche, reprit Monlay, et son accent anglais donnait de l'humour à ses affirmations, n'empêche que certaines personnes ne sont pas susceptibles de certaines connaissances, qu'il y a des têtes solides et d'autres faibles.

— Alors, c'est, un réquisitoire ! — Les yeux de Malauve élincelèrent. — En vérité vous donnez à mon surnom de Y Astre noir une signification sinistre. Non, messieurs, sachez-le tous, il n'y a pas d'inconvénient à se jeter dans la philosophie. La folie n'est point un excès; elle est un manque; c'est pourquoi l'étude des fous n'apprend rien, c'est pourquoi ils sont si loin du génie. On trouve chez eux du déchet, du dégradé, du corrompu; on n'y trouve jamais du hardi ni du net, parce qu'il faut au génie, au talent, à n'importe quelle manifestation à la fois spontanée et laborieuse, sagesse et coordination. Quant à moi, je hais les fous, les monstres ne m'intéressent point, et je complète mon toast en buvant à l'ordre et à la beauté dans le monde. »

Aldébrat reparut et prévenant toutes les questions : « Cela va déjà mieux : je l'ai fait coucher, maintenir au

repos ; j'espère que la folie n'est pas définitive et qu'on pourra enrayer l'accès. Mais vous, ma chère enfant ? — il s'adressait à la petite paralytique dont le visage gardait une angoisse infinie. — Oh ! j'ai cru m'évanouir, mais c'est passé. Pauvre Le Ghaminant, je l'aimais bien. » La harpe était encore debout dans sa sveltesse, la flûte près d'elle sur une chaise, et des bougies bousculées au milieu du brouhaha avaient versé sur le bois doré de l'instrument de larges gouttes de cire blanche.

« Aldébrat, tirez-nous d'un doute. Le général Tronquin et Monlay ici présents accusent ma philosophie et, derrière elle, le philosophe, d'avoir sur le tard trop bourré l'esprit de Le Chaminant. Notre pauvre ami serait ainsi notre victime, et, d'après la loi morale, cet éclat de folie au milieu de notre fête deviendrait notre punition. »

On écoutait cette causerie enragée sur un événement aussi frais, et personne ne songeait à s'en étonner. Une catastrophe soudaine fait perdre les pôles de la vie et l'équilibre du raisonnement.

« Oh ! fit Aldébrat en s'asseyant avec un grand geste ; vous me prenez à l'improviste. Je crois à la prédisposition. Pourtant Le Chaminant était à coup sûr un homme rangé, méticuleux, logique et paraissant très éloigné du moindre trouble cérébral. Quand tout Séneste s'entretenait de hauts problèmes, il raillait la métaphysique. Il y est venu sur le tard, n'est-ce pas, Malauve?

— Certes; je le vois encore arriver chez moi, me déclarant qu'il était mon disciple, désirant changer sa règle de vie, passer aux méditations que je recommande. Tout de suite il m'intéressa. Mais je me méfiais; c'était de la pâte faite, un homme, ce n'était plus un jeune homme.

— Eh, mais, ricana Tronquin, c'est ce que nous disions : la pâte a trop levé. Depuis quelque temps d'ailleurs, il parlait avec beaucoup de volubilité et enchaînait des choses décousues; si Votre Majesté se rappelle, il y a huit jours...

— Maintenant, vous allez trouver qu'il était fou depuis sa naissance, » répondit avec brusquerie la régente. Elle froissa nerveusement sa robe, se leva, courut vers sa filleule, Mmc Malauve, Marie et Gaston, groupés près de la même table parmi toutes les dames de Séneste.

.Malgré le clair de lune et les flambeaux, la nuit semblait gagner par l'obscurité des problèmes. Les hommes s'étaient rapprochés et faisaient cercle autour des causeurs, et les enfants passaient du jardin au salon, ou les bonnes les emmenaient coucher.

La plupart emportaient dans leurs petites cervelles ce spectacle de la folie subite, tableau atroce et froid qui plus tard leur gâcherait maints plaisirs, envahirait leurs rêves et souvent leur réalité. Il suffit d'une tristesse fortement plantée dès l'enfance pour ramifier sur toute une vie d'homme et faire un pessimiste ou une détraquée de qui aurait été un bon vivant, une honnête mère de famille. Eucrate était resté. Il écoutait avec une curiosité vive.

« En ce cas, reprit Malauve frappant la table de son poing dur, ce n'est pas seulement la philosophie qu'il faut bannir, mais toutes les sciences. Vous Wûrmer, vous Faldati, vous Monlay, avez pu aussi créer des fous. Ceux-ci sont comme les criminels, réactifs d'une société et d'un état de choses. Le multiple a en eux plus de retentissement que l'individuel. On devient fou par la pression d'une série de causes extérieures au moins autant que par l'impulsion intime, le travail des méninges et des cellules. Le fou est souvent pierre de touche d'un milieu. Bilboquet, qu'en penses-tu?

— Mon bon maître, je suis de votre avis.

— Alors, tu ne crains pas que je te rende jamais gâteux, ni par mon enseignement, ni par mes plaisanteries ?

— Je ne le crains pas. — Caldius intimidé fit le geste négatif de la tète plus qu'il n'articula les paroles.

— Ecoutez bien ceci. — Malauve se leva et appuya son grand corps de la main sur la table, comme lorsqu'il corn-

id L'ASTRE NOIR

mençait une dissertation. A ce moment il était beau, tout son visage de chat effarouché illuminé d'une intelligence incendiaire. — Il y a les vrais fous comme Le Chaminant, qui ont un accès, plusieurs accès, et des intervalles d'affaissement. Ceux-là n'offrent point d'intérêt, qu'ils aient été ou non en proie aux philosophes. Mais il y a les bizarres, les frontières, les demi-détraqués qui jamais peutêtre ne le deviendront complètement et sont alors en tout des précurseurs, des inventeurs et des ouvreurs de route que l'on méprise en les pillant parce qu'ils regorgent d'idées et de trouvailles. Il faudrait un autre terme pour désigner ceux-ci, ne jamais les confondre avec les premiers. On a classé les minéraux, les animaux, les plantes,, personne encore n'a classé les esprits, et l'ordre s'est appliqué à tout, sauf à la substance même qui crée Tordre, l'impose à la nature ; je parle de ce gâteau blanc, le cerveau. »

Une fusée, puis deux, puis trois interrompirent ces discours : «Ah! ah!» cria Eucrate en sautant et battant des mains. — «Ah ! oh ! ah ! » répétèrent des voix de femmes sur des tons cristallins ou graves. Les domestiques débarrassaient les tables, multipliaient et changeaient les lumières, apportaient le café, les cigares. On avait oublié le feu d'artifice et il se rappelait tout à coup. Dans le ciel des étoiles éphémères éclataient, se pulvérisaient en une pluie d'astres et de mondes nouveaux, des comètes giraient furieusement, puis retombaient vers l'abîme universel. Au dehors, des bruits de foule, cris, bousculades et musiques, accompagnaient les pétarades des chandelles romaines. Les silhouettes demi-distinctes des causeurs, des femmes et des arbres s'illuminaient soudain de lueurs boréales, lorsqu'un bouquet, multipliait les étincelles et faisait vivre d'une vie instantanée toute une cosmogonie scintillante et factice. Cependant les véritables astres, groupés autour de la lune, pierreries des purs espaces, considéraient paternellement ces frêles imitations humaines. Et de temps à

autre une étoile filante semblait la prolongation d'une fusée, et le départ pour l'inconnu, le formidable et l'éternel d'un jeu d'enfant, d'une amusetie.

Un souffle plus chaud passa dans l'air; un malaise physique gagna les cœurs, raviva l'angoisse morale encore récente, et d'énormes masses noires, des nuages amoncelés dévorèrent peu- à peu la lune et les étoiles.

Pendant le crépitement des flammèches tous ces hommes de haute intelligence avaient la tête en l'air, posture décourageante et sublime, et, comme il arrivait à Pascal, ressentaient épouvante et faiblesse. Pourquoi se trouvaientils là célébrant une petite gloire humaine? L'Astre noir était bien peu de chose à côté des astres réels et brillants autour desquels gravitaient des planètes. Sa pensée, visà-vis de la pensée universelle, ne montait pas plus haut que la fusée par rapport à Orion, Arcturus ou les autres héros slellaires. Le monde moral, si compliqués que soient ses rapports, si nécessaires que soient ses lois, ne comporte point pour notre sensibilité la grandeur et l'énergie du monde astral. L'œil qui se dirige au dedans voit moins profond et moins loin que le regard tourné vers le dehors, et la contemplation extérieure, malgré les efforts et les évolutions de la pensée, domptera toujours l'analyse.

Malauve redevenu bon enfant admirait le feu d'artifice, saisissait dans ses bras Eucrate, et, prouvant sa verte vieillesse,' le poussait des deux mains tendues dans la direction des étoiles. Le jardin était parsemé de groupes confus, telle l'humanité aux premiers âges, où l'on se cherchait, l'on s'appelait pour admirer les météores. De plus en plus l'atmosphère devenait chaude et lourde.

Comme un bouquet plus splendide que les autres arrosait le firmament d'aigrettes et de lames diamantines, un sourd roulement se fit entendre, suivi d'une crépitation de fusillade, et le ciel entier s'éclaira. L'orage enfin éclatait. Par les légères vérandas vitrées, tremblantes encore de

la secousse, on se réfugia dans le salon et ce fut l'heure du départ. Chacun s'avançait vers le maître de la maison, lui souhaitait une bo'nne nuit, parfait anniversaire, prolongation dans l'avenir des joies glorieuses du présent. Il accueillait ces adieux et ces témoignages avec une mélancolie souriante. Etait-ce la folie de Le Chaminant, ou la célébration achevée, ou cette température accablante jointe à l'excitation du banquet? Mais pour la première fois, le grand homme, au zénith de son destin, sentait la possibilité d'une chute et un peu d'amertume filtrait sur son cœur robuste, quelque trouble rayait l'impassible miroir de son intellect, tandis qu'il saluait ses invités empressés vers leurs logis et les hôtels voisins. Vu l'exiguïté de la demeure, Monlay et Faldati jouissaient seuls de l'hospitalité de V Astre noir. D'ailleurs, ils le quittèrent avec les autres, et montèrent directement dans leurs chambres, laissant la famille aux épanehements intimes.

Malauve voyait peu les personnes et entendait à peine leurs paroles complimenteuses, mais il sentait à merveille leurs poignées de main et jaugeait comme dans une balance la vénération et le dévouement véritables. La petite paume moite de la régente le fit sourire : « A demain bien exactement,» murmura-t-elle très vite. Celle de Caldius un peu révoltée l'étonna. Les mains timides des disciples et déterminées, craquantes et chaudes de quelques admirateurs lui plurent, mais celle d'Aldébral l'agaçait, fuyante et doucereuse, et il n'aimait pas non plus l'aigre pichenette de Tronquin qui dérobait aussitôt ses doigts secs comme une nichée de jeunes lézards.

Maintenant il était seul avec les siens. L'aspect moral changeait : « Bonsoir, mon père, dit Gaston sur un ton de tristesse morne. — Bonsoir, mon père, » répéta Marie Malauve, l'effleurant de ses lèvres fines au souvenir frais et cuisant. Eucrate seul, naturel et peu gêné, sauta au cou du grand-père, mais plusmollementquetout à l'heure. Sa vivacité plongeait dans le sommeil et les poings sur les

yeux, la tête ballottante, il disparut par la porte de l'escalier.

Louise essayait de remettre un peu d'ordre dans la pièce désorganisée : «Allons, ma pauvre Louise," viens me coucher, » soupira ladouce Clotilde qu'on avait presque oubliée au moment du feu d'artifice et qui, sans Tronquin, serait restée au jardin sous l'orage. Soutenue par sa mère d'un côté et par sa bonne de l'autre, elle quitta son douloureux fauteuil. L'Astre noir tourné vers la Mélancholia d'Albert Durer, qu'il appelait sa prière du soir, eut, en embrassant sa fille, la sensation du déchet de la race, de la main maudite appuyée sur la demeure illustre et. qui comprime, écrase l'entourage en caressant la pièce centrale. Mélancholia assise en belles étoffes lamées, aux riches plis cassants, devant ce ciel fulgurant, ce soleil sombre et mystique, Mélancholia, quel est cet animal à tes pieds, près d'instruments rompus, qui sommeille la tête dans ses pattes? N'est-ce point la soumission aux lois compensatrices, la résultante des efforts trop vastes, et par ce soii de fête et d'orage, la svelte, la souffreteuse Clotilde aux yeux profonds? Il baisa son front pur sans mot dire, aussi le front rude et ridé de sa femme, puis les regarda s'éloigner pas à pas, la mère et la bonne soutenant l'enfant, deux dévouements attentifs, deux charités plus hautes que le génie.

Il restait livré à sa foule intérieure. La pluie ruisselait à grand fracas, inondait le jardin, les vérandas avec des bruits divers, piétinement sur le gravier, écrasement en larges gouttes sur les vitres. Pendant quelques minutes il tambourina les carreaux où se formaient mille petits torrents, songeant sans savoir pourquoi aux papiers d'enveloppe des fusées sous la boue, à ses admirateurs trempés, au gâchis des choses glorieuses. Il dit adieu à Mélancholia et se dirigea vers le corridor où une bougie allumée l'attendait suivant l'habitude. Il monta l'escalier quatre à quatre, extraordinaire d'agilité malgré son âge, maître des

nerfs, maître des muscles. Au premier palier il poussa une porte et se trouva dans sa chambre.

Cette pièce était nue comme le salon, d*aprés la théorie célèbre qui voulait que la pensée fût le seul revêtement des murs. Sur le bois verni bleu très propre étaient gravées en noir des devises. Dans la demi-obscurité elles prenaient un air d'arabesques, joignaient à l'écriture l'ornement. Le lit était une couchette de fer large et simple, garnie de draps rudes. Malauve, bien que sensuel, aimait les rugueux contacts. Très peu de meubles, quelques chaises, deux fauteuils et une table. Partout des livres accumulés en une sorte de fouillis méthodique, empilés de façons diverses, débordant les bibliothèques, mais suivant une certaine harmonie de lecture et de réflexion.

Sitôt entré, il alluma sa lampe et put lire au plafond dans cette série de rosaces concentriques que projettent la lueur et le cercle du verre : « L'homme qui s'écoute entend un glas. » Ce lui fut un avertissement. Il ne fallait pas trop s'écouter; il alla à la fenêtre, l'ouvrit toute grande.

Les arbres étaient tordus par un ouragan chaud qui envoyait jusqu'au premier étage un mince gravier mêlé de poussière. Ils formaient une masse noire et confuse moutonnant à peine sous ce ciel d'encre. La pluie tombait si droite qu'il n'en pénétrait pas une goutte ; elle était large, drue et irrésistible. A intervalles fixes, de trois ou quatre points du ciel, partaient des lueurs violettes, des projections d'une acuité immédiate et vibrante. Malauve voyait alors dans un détail prodigieux un coin d'horizon, un bout de plaine, la lisière de Bois-Frémis, les grottes du Tourbillon, jusqu'à gauche du pays de France, à droite aux frontières allemandes.

Comment ces bandes idéales séparaient-elles deux races si diverses avec une pareille netteté ? Si vite que pensât sa pensée, l'éclair durait encore moins qu'elle. Il se renouvelait, comme reissu de lui-même en plus éphémère

et rapide. La pluie triplait de violence et un déchirement se faisait dans les sonorités aériennes. Cette artillerie électrique partait des deux frontières de Séneste, tumultueux présage d'une guerre future et prouvait dans les nuages mêmes le fougueux patriotisme des pôles de nom contraire, la lutte, impitoyable jusque par leur jonction, du positif, du négatif. C'était un écroulement assourdissant de bombardes, un déluge de bruit, un tremblement de l'éther. Le grand homme éprouvait une dilatation, une joie extrême. Il aimait l'élément, son action dominatrice. Il avait un tempérament combatif et' hardi, mais chez lui le courage, comme toutes les autres facultés, s'était réfugié moitié dans la pensée et moitié dans le sexe. Pour atteindre une femme, il eût traversé l'enfer; pour aboutir à un raisonnement, il eût mille fois risqué la foudre. C'est par un tel état d'esprit que l'homme casse le dogme, délie les préjugés, débride les traditions, se fait admirer, maudire et craindre, mais brise en même temps le fatalisme, se sent libre, divinement, puisqu'il pense la liberté même.

Ses idées tourbillonnaient parmi les cascades de la pluie, du tonnerre et de l'ouragan. Il jouissait des apparitions lointaines de paysages et de concepts, de la trépidation ambiante et intime, de ce ruissellement d'eau qui semble vider notre angoisse, la projeter sur la terre humide, rajeunie, pénétrée. Par cet excès de la nature il arrivait à l'état de compréhension passive cher au Bouddha et aux vrais sages. Les forces élémentaires s'accumulaient dans son âme. Il participait à leur amplitude.

Tout à coup il devina derrière lui la présence de quelque chose, émanation bizarre de l'au-delà ou de l'être. Et, se retournant, il vit à la lueur d'un éclair un petit vieillard à la mine fière et triste, debout dans une attitude fatidique : « Monsieur, monsieur, susurra une voix flûtée, vous n'avez ni la vérité ni le bonheur et vous n'en savez point la route. » Prrrt... le vieillard disparut. On pouvait frapper le sol, battre les murailles, secouer la porte, tra-

verser l'air avec les mains, il n'en restait pas un atome, à peine un souvenir. Malauve était impressionné. Il n'avait jamais d'hallucinations. Il croyait à toute la démence possible du naturel, à tout l'inouï des phénomènes accessibles ou inaccessibles à nos sens. Il pensait même que, notre faculté de comprendre s'aiguisant, le domaine de l'extraordinaire augmenterait. Mais jusque-là le surnaturel lui avait paru enfantin, et il trouvait certains bouts d'avenue de sa pensée indécis et voilés, à fleur d'abîmes, bien plus impressionnants que les spectres, larves, fantômes imaginés par de pauvres esprits terre à terre, péniblement construits de débris de réalité. — Que signifiait cette apparition ? L'orage s'éloignait : son tambour se voilait d'un crêpe : les éclairs devenaient bougies ; la pluie s'apaisant faisait flaque. Il ferma la fenêtre; la lampe fumait. Ce fut odeur, décor, état de sorcière. Il se mit à rire, puis trouva son rire bien strident. Il n'était pourtant pas arrivé à l'anniversaire de sa soixantième année pour tomber aussitôt dans le gâtisme : « Monsieur, monsieur, vous n'avez ni la vérité ni le bonheur et vous n'en savez pas la route. » Cela lui paruUlésormais faire partie de sa chambre. Il prit un morceau de fusain, l'écrivit sur le mur, entre deux encyclopédies, puis l'effaça. La formule était triste. Il aurait voulu finir cette journée par une sorte d'examen de conscience. Il n'en eut pas le courage. Il se sentait brisé, en proie à des émotions contradictoires. Il se déshabilla à la hâte, s'agenouilla au pied de son lit et là fit vingt-cinq signes de croix, pas un de plus, pas un de moins, reste superstitieux de sa petite enfance. Il ne croyait plus, riait haut des savants qui restent orthodoxes. Depuis longtemps il avait abandonné la prière, pensant que le fait même de vivre est une invocation perpétuelle. Mais il lui était resté la crainte des plus grands malheurs s'il ne faisait point ses vingt-cinq signes de croix. Ensuite il souffla sa lampe, se jeta dans son lit, passa un bras sous le traversin etcomprit qu'il aurait du mal à dormir, car l'image

de Marie Malauve, sa belle-fille, qu'il déshabillait mentalement pièce à pièce, se présentait à sa mémoire, et sa haine contre cet imbécile de Gaston, son fils, qui à ce moment même la possédait, s'en accrut. Alors s'intercala la silhouette moins désirable, mais charmante et si fraîche pour un cœur sénile, de cette gracieuse Suzette de Soirre. Il la verrait le lendemain, puis il irait à son théâtre... Tiens, la route... La roule de la vérité... du bonheur... Une plaine immense et des fanfares...

L'Astre noir s'était endormi. Un ronflement sonore remplaça la conscience, tandis que les particules de pensée, de bruit, de réel et de rêve se rejoignaient par tourbillons dans la pièce obscure, commençaient leur danse furtive et qu'au dehors l'élément, se reposait de ses efforts à terrifier l'homme.

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