‹ L'Astre noirChapitre 2 sur 11 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'éclatant Vacarme d'un réveille-matin tira Y Astre noir du sommeil. Il lui sembla entendre la brutale, l'atroce répétition de syllabes qu'égrenait dans son accès le pauvre Le Chaminant. Il se leva, regarda l'heure : cinq heures et demie. Il était en relard, car à six heures il fallait être au palais de la régente.

C'était ainsi : ce libre esprit vivait esclave. Il devait chaque matin donner à la gracieuse Clotilde sa leçon de philosophie. Les premiers temps, c'avait été pour lui une flatterie, un gros orgueil. Ensuite il avait regimbé. L'heure' était sévère, l'atmosphère souvent fraîche. Mais ici le tyran apparaissait sous la souveraine : « Je vous enverrai ma voilure. La philosophie ne peut me prendre que le matin; alors seulement mes idées sont éveillées; je n'ai pas eu le tracas des affaires. Puis n'êtes-vous pas mon sujet et homme? Deux raisons pour être à mes ordres. » Et, bon gré mal gré, il fallait tous les jours verser dans la cervelle enthousiaste mais insusceptible d'attention de l'auguste Majesté la dialectique transcendanlale de Kant et les monades de Leibniz. — Allons, le métier de grand homme est souvent dur dans une petite principauté, mais le sloïcisme conserve. El, bondissant du lit avec une vivacité extraordinaire, il plongea d'un seul coup dans l'eau froide sa figure ébouriffée, bouffie de sommeil.

Il était coquet, Y Astre noir, soucieux de sa personne

comme une femme; jusqu'à un âge avancé il s'était rasé. Maintenant cette quotidienne contrainte l'ennuyait et c'était un débat parmi ses admiratrices de savoir si le Malauve actuel, extraordinairement barbu et patriarcal, l'emportait sur le Malauve glabre aux traits durs de jadis. Il contemplait attentivement dans la glace ses vifs regards, phares des rides, ses épais sourcils, sa forte encolure. Y avait-il là de quoi plaire aux femmes autrement que par la pensée ? Et tandis qu'il polissait ses ongles avec un soin méticuleux, ayant la main belle et s'en servant volontiers pour le geste, il distinguait sur le mur les paroles énigmatiques de la mystérieuse apparition demi effacées, à peine visibles dans un nuage de craie. C'avait été là une minute de sottise et d'enfantillage, la faute de l'orage sans doute, de Le Chaminant et de l'état fébrile où tout le monde se trouvait. Au moment où, ses habits passés à la hâte, il ouvrait sa fenêtre, donnait de l'air sur un jour splendide et pur, lamé d'or après les pluies de la veille, on frappa timidement à la porte. Louise avait la main plus rude. Il ouvrit brusquement lui-même et fut stupéfait de voir entrer Eucrate : « Comment, toi debout, toi le paresseux qui ronfles d'ordinaire jusqu'à dix heures ! » Le petit grelottait de la fenêtre ouverte et du froid matinal ; ses regards brillaient d'une flamme intellectuelle comme ceux de son grand-père, mais plus ardente encore, activée par l'avenir, tandis que sur ceux de Malauve tombaient les cendres du passé : « Voyons, parle. Qu'est-ce qui t'arrête ?

— Grand-pèrt?, pardonne-moi d'avance. — La petite voix héréditaire et cassante se faisait douce. — Je couche dans la chambre à côté de grand'mère Félicie, et j'ai entendu quand tu l'as tant grondée. Eh bien, toute cette nuit encore elle m'a empêché de dormir parce qu'elle sanglotait et je n'osais pas entrer la consoler.

— Ah çà, gamin, de quoi te mêles-tu?

— Oh, écoute. Je m'imaginais sa vieille figure niouil-

lée de larmes, et je suis sûr que c'est à cause de toi que j'aime bien qu'elle se désespère. Je ne veux rien dire aux autres, mais il faut que je parle à quelqu'un, alors je te le dis à toi et je te supplie, grand-père, d'aller l'embrasser.» Eucrate tomba à genoux. Il était maigre, dans un petit costume marin, majestueux dans sa peine, d'attitudes classiques. L'Astre noir regarda une seconde en silence cet être chétif, impressionnable et vibrant, et un peu de pitié perça son cœur dur. Puis son égoïsme suivait le fil héréditaire. Eucrate était un de ses ouvrages. Il portait le titre de sa plus chère conception : « Allons, en voilà assez, dit-il d'un ton demi-sévère. Tu mériterais d'être puni, car les enfants doivent vivre avec les enfants et tu te mêles trop des grandes personnes. J'irai embrasser ta grand'mère. Ce sera fini.

— Oh, tout de suite, grand-père, tout de suite. Cela me déchire, sa pauvre figure, je. ne puis me l'arracher de l'idée. Je serai si heureux si tu y vas. Cette belle journée ne sera plus sombre.

— Petit tyran, petit diable, petit poète — l'Astre lui caressant les cheveux le releva. — Sois heureux, j'y vais. Toi, cours donc te recoucher, et dors un peu, ça te calmera. Sois tranquille, tu auras plus tard d'autres chagrins plus sérieux. » Eucrate l'embrassa passionnément, disparut, et Malauve songeur monta chez sa femme.

En cet homme le sens esthétique dominait de beaucoup le sentiment moral. Il la trouva vraiment affreuse et comique au saut du lit, la triste Mrae Malauve, et, tandis qu'il lui adressait quelques paroles, non venues du cœur, mais bien du désir de la paix, il se demandait pourquoi avoir lié sa vie à cet être disgracieux et banal, à ce souffre-douleur sans révolte. Il lui en voulait aujourd'hui de tous les chagrins qu'il lui avait causés, de toutes les tortures qu'il lui infligeait depuis leur mariage, et sa laideur était un perpétuel reproche. Il avait creusé chaque ride au couteau.

11 prit à droite dans l'étroit corridor, frappa, entra chez sa fille. Clotilde Malauve était encore couchée et lisait, ses rideaux grands ouverts. Elle avait la folie de la lecture. Elle dévorait en un jour des volumes entiers, rendait compte à son père des massives encyclopédies qui se publiaient à l'époque. Elle savait plusieurs langues, dont l'hébreu et le grec. Sa perpétuelle immobilité ne lui laissait comme distraction que l'étude, et, quand Malauve avait besoin d'un renseignement, c'était elle qui le lui apportait, net, précis, coloré. A cette minute même elle était plongée dans une revue allemande, traçait des marques au crayon rouge, biffait, soulignait, et son regard parcourait nerveusement les pages : « Bonjour, père. — Bonjour, Clotilde. Tu diras à Monlay, Faldati et aux autres que je serai absent toute la journée et ne rentrerai que pour dîner. J'ai besoin d'être un peu seul avec moimême, de secouer cette poussière de gens et d'hommages. Il faut que j'assiste à la répétition de Prométhée, que je prenne des nouvelles de Le Chaminant. Tu as reçu les épreuves de la gazette sur la cérémonie d'hier? Pauvre Le Chaminant, il me manquera beaucoup. Clotilde, surveille Eucrate. Tu as de l'influence sur cet enfant. Il est d'une nervosité extraordinaire, inquiétante. Adieu, ma fille. — Adieu, mon père. » Elle l'écoutait avec respect, mais on sentait qu'entre eux des choses étaient brisées. Clotilde, observatrice attentive des minuties comme le sont les infirmes, habile aux ciselures du cœur, prompte à manier toutes les délicatesse dans des doigts au tact aiguisé, jugeait V Astre noir d'une tout autre manière que l'Europe pensante, laquelle prenait des élans d'enthousiasme et d'imagination philosophique pour un trop-plein de sensibilité.

Malauve descendit, décacheta une foule de lettres retardataires et de télégrammes de félicitations qui n'avaient pu être lus la veille au dîner, par suite de ce qu'il appelait mentalement le fâcheux épisode. Louise, levée dès quatre

heures, apporta le chocolat et le verre d'eau fraîche qui constituaient chaque matin l'ordinaire du grand homme. Il engloutissait le pain dans le chocolat d'ahord, puis dans sa bouche, avec une voracité de lion, et ses fortes mâchoires broyaient la mie juteuse aussi violemment que son esprit broyait les concepts ou sa plume les adversaires : « Prévenez M. Gaston, Louise, que je suis prêt. Nous sommes en retard aujourd'hui. »

Gaston Malauve, secrétaire particulier de la régente, ce qui était l'occasion d'un gros traitement, apparut avec l'allure froide et guindée qui créait à cette maison une atmosphère spéciale. Dès l'enfance il avait été brusqué et dominé par son père qui le considérait comme une brute, la honte de la famille, et ne se gênait pas pour le dire, ajoutant qu'il était le portrait de sa mère. Quand il faisait une scène à Mme Malauve, il lui jetait toujours la stupidité de Gaston à la figure comme une preuve inéluctable de sa parfaite incapacité et, lorsqu'il en causait avec ïronquin ou Aldébrat, il s'écriait comkjuement : V Où avais-je la tête quand l'ai fait, ce garçon-là! »

« Ta femme a bien dormi? » Il se laissait embrasser sans rendre le baiser. « Oui, père — Tant mieux. En route. »

Les chevaux de la régente piaffaient devant la porte, maintenus par un cocher à la livrée superbe. Clotilde entendait royalement l'esclavage. C'était sa propre Victoria qui venait tous les malins chercher Malauve. Eté comme hiver, 4e vieux penseur adorait la voiture découverte qui fouette le visage et stimule les idées, à condition qu'elle fût, comme l'était celle-ci, garnie de fourrures et montée sur des ressorts moelleux.

Pendant le trajet, le père et le fils ne se parlaient guère. La fraîche matinée, le ciel d'une pureté calme faisaient tourbillonner la joie dans la lumière et, passé les faubourgs, les prairies et les arbres, mêlant la rosée aux restes de l'orage, créaient un univers de perles étincelantes.

V Astre noir ne réfléchissait point. « Je laisse, disaitil, lorsque mon corps est en mouvement, les spectacles extérieurs s'enfoncer à leur aise dans le vide de l'esprit; ils pénètrent mieux sans la conscience. Plus tard ils arrivent aux pénombres du souvenir, le sourd travail de l'imagination s'accomplit autour d'eux et un bout de chaussée, une hutte, un portail, un clocher, une enfilade d'arbustes deviennent matière à créations poétiques, ou, s'ils se dessèchent, ne gardent que la trame et la série, à constructions métaphysiques. Au contraire, lorsqu'on est immobile, il faut que la pensée circule, il faut lui tracer sa route à l'avance, planter des poteaux indicateurs et cultiver ardemment la logique. Ainsi l'observation et l'imagination se trouvent satisfaites, s'entr'aident, se nourrissent et ne s'appauvrissent point. »

A cette heure matinale, les rues étaient désertes; mais, hors de la banlieue, on voyait quelques paysans quitter les faubourgs pour leurs travaux. Tous, engourdis ou allègres, reconnaissaient Malauve et le saluaient, pleins d'admiration pour un homme qui écrivait sur le papier des choses telles qu'à sa fête la fière souveraine se dérangeait et qu'on tirait des feux d'artifice. Ensuite commençaient les fortifications bizarres et redoutables de Tronquin, car ce petit État était, grâce à son général, le modèle des pays défendus, un porc-épic d'acier. «Plus on est neutre, plus il faut être armé. » Tel était l'axiome du duc de Séneste. Il avait imaginé un système de bastions, de fortins et retranchements compliqués qui hérissaient la campagne de silhouettes invraisemblables et^ rudes. Partout des tourelles, des contreforts et des fossés, bourreaux du paysage, mais d'un cachet spécial. L'Astre noir appelait la stratégie la logique combative du sol. Il avait du respect pour Tronquin et admirait ces travaux sur lesquels nul ne lésinait, la cité étant extrêmement riche et patriote. A ces habitants pléthoriques les impôts les plus lourds, mais sagement répartis, ne faisaient qu'un office de saignée.

r»4 L'ASTRE NOIR

Les travaux apparents cessaient. On traversait de belles allées de marronniers qu'agitait le passage de la voiture. Malauve, ennemi des animaux, avait aussi la haine des arbres parce qu'ils vivent trop longtemps. Son aptitude à tout humaniser lui faisait trouver leurs rugueuses silhouettes ironiques et il adorait Dante, inventeur de la forêt merveilleuse où le sang coule de chaque branchette. La sève n'était-elle pas du sang volé à l'homme?

Les fiers chevaux hennissant et soufflant dans l'air limpide où leurs haleines faisaient vapeur enfilèrent au grand trot une avenue de platanes plus large que les autres. Elle menait à l'entrée du palais. De chaque côté s'étendaient d'immenses pelouses garnies de canons. Devant le perron majestueux, tout en marbre, auquel s'arrêta la voiture, deux soldats présentèrent les armes. L'édifice luimême tenait le milieu entre le château fort et la résidence de campagne. Il était à une vieille demeure ce que le cuirassé est au bateau à voiles, la forme des mâts devenue tourelles, tout vain ornement banni, et retournait aux donjons féodaux par une élégance défensive. La somptueuse antichambre où le père et le fils se séparèrent était une salle d'armures et de trophées qui étincelaient sur des tapisseries admirables.

Trois coups de timbre retentirent. Gaston Malauve prit un grand escalier à droite, V Astre noir un colimaçon dissimulé sous une tenture, qui menait aux appartements particuliers de la régente. Il avait là ses entrées perpétuelles. Lui seul etTronquin jouissaient d'une semblable faveur.

La régente n'était pas encore dans le boudoir où il pénétra. Il fixa d'un œil distrait le Bouddha en bois doré qui projetait sa sage et discrète attitude sur la table aux leçons. Eùt-il, le bon Çakya-Mouni, dérangé sa vie régulière et ses contemplations délicates pour satisfaire le vain caprice d'une souveraine élégante et semi-amoureuse? Certes, la prison était aimable. Le goût le plus clair, le

plus harmonieux animait cette pièce d'études. Les souples ramages verts, sur un fond jaune encadré' dans des baguettes et des meubles d'un noir absolu, tapissaient une charmante antithèse. Clotilde avait le soin d'assortir les couleurs, les bibelots, les soieries. Le soulèvement d'un rideau furtif laissa passer la souveraine elle-même.

Elle était vêtue de nuances appropriées à son boudoir et au penseur qu'elle étudiait. Quelquefois même elle changeait les étoffes des murs lorsque changeait le philosophe, et actuellement Leibniz représentait pour elle un adorable peignoir mauve ruisselant de dentelles où ondulait sa délicate personne. Avec son casque de cheveux blonds relevés sur une nuque exquise, sa démarche hardie, révélatrice de jambes parfaites, ses mains soignées, ses mules agiles, elle était vraiment tentante, et descendue du trône vers la chair quand Malauve incliné lui baisa les doigts. Mais, sous son sourire aimable et les premières paroles de banalité qu'elle lui adressa, il devinait un petit volcan; les yeux lançaient des laves.

Elle avait mal dormi, ruminé toute la nuit les rapports qu'on lui faisait sur Suzanne de Soirre. Sa fiévreuse imagination exagérait tout et ne lui représentait rien qu'au paroxysme. Elle jetait tous les manches après toutes les cognées et se dépitait vite. Aussi avait-elle tourné et retourné son corps charmant mille et mille fois dans les draps d'une douceur énervante à l'idée que son philosophe, sa chose, distrayait le meilleur de lui-même vers une sotte. Elle avait débattu l'éternelle question: « Est-ce que je l'aime » que l'on n'agite que quand on aime. Impatiente du lit, elle s'était levée, avait essayé de lire avec rage; mais elle jetait les livres les uns après les autres et elle sentait le froid venir parce qu'elle ne savait comment allumer le feu, et ne voulait pas mettre les dames d'honneur au courant de ses agitations. Puis, comme elle était veuve depuis longtemps et que ses fantasqueries cérébrales tenaient beaucoup à un grand

manque, elle avait pensé à des folies. Enfin, elle s'était recouchée mécontente de tout et de tous, endormie, réveillée de même, et*ses paupières fines, un peu bistrées, gardaient la trace de l'insomnie soucieuse.

Ici Y Astre noir perdait toute morgue, presque toute volonté. Profonde influente des milieux! Tel militaire, courageux dans tel paysage, sera faible et lâche dans tel autre. La bizarrerie de cette femme le déroutait et annihilait sa conduite à lui, le logicien. Cet homme d'une si forte imagination avait un sens pratique admirable. Des qualités tyranniques il possédait jusqu'à la flexibilité transitoire, attendant le moment propice pour étrangler l'ennemi, annihiler le futur rival et bousculer l'indifférent. Mais ces dons, fils de Machiavel, on ne peut les mettre en pratique qu'avec des adversaires dignes de soi. Or il se trouvait en face de la régente dans la situation d'un duelliste habile vis-à-vis d'un bretteur furieux et sans méthode. Celui-ci bat l'air de son arme, bondit, choque toutes les règles, menace à la fois toutes les places d'une peau convoitée, et comment parer des coups imprévus ? Ainsi l'expérience de Malauve se brisait à la lunatique de Clotilde.

« Pas mal! » répondit-elle brusquement aux questions sur sa santé. Puis : «Au travail; vous devez être pressé. Je le suis aussi. C'est fort bien. » — En même temps l'œil devenait scrutateur. Ils s'assirent à la petite table chargée de livres, elle à droite, tournée vers lui, et parlèrent de Le Chaminant : « Quelle catastrophe ! Je passerai moi-même prendre de ses nouvelles. En tout cas, j'ai donné des ordres pour que la gazette fasse de la fête un récit convenable, c'est l'important. Voyons, ajouta Y Astre noir d'un air bon enfant qu'il prenait parfois dans ce boudoir et qui n'avait aucun rapport avec sa physionomie de tous les jours, parlons un peu de nos monades. » Il sentait l'éloquence lui venir avec la joie d'éviter une scène redoutable.

« Ah ! oui, ces monades. Elles vous tiennent au cœur, mon cher philosophe; vous êtes imbu, je crois, des doctrines de Leibniz.

— J'avoue qu'il eut surtout de l'influence sur ma jeunesse et jusqu'au dégagement de ma personnalité, » dit Malauve, interloqué par ce brusque début. Et il apercevait par la petite fenêtre aux rideaux jaunes et transparents un coin du curieux paysage, partie rustique et partie militaire, sorti tout armé de la cervelle de Tronquin.

La régente était campée droite dans son fauteuil. Son peignoir flottait un peu au-dessus des chevilles d'une finesse ciselée et la trépidation d'un pied minuscule témoignait de l'agitation intérieure. « Ne vous froissez pas, grand homme. Je ne dis pas que le génie de Séneste.ait plagié le génie de Hanovre. Je trouve seulement que cette doctrine d'un atome à la fois moral et physique, telle que vous me la développiez avant-hier, me paraît l'axe de plusieurs de vos concepts. D'ailleurs, on ne peut pas toujours inventer, mon cher. Il y a un cul-de-sac où tous les esprits aboutissent. A un certain niveau, on se ressemble.

— Sans doute. Rappelez-vous que Leibniz avait l'esprit d'un homme d'action. Je vous ai exposé ses théories sur une campagne d'Egypte, théories qu'il soumit à Louis XIV ; mais il y fallait Napoléon. Les imaginatifs ne sont jamais compris que par les imaginatifs. Ici éclate la nécessité de bien connaître la vie d'un homme, d'un héros surtout, dirait Carlyle. Il est à prévoir qu'un cerveau de cet ordre accordera une grande place au mouvement. Et, en effet, les lois du mouvement tourmentent Leibniz. Il est dans l'ordre philosophique un nomade fixé, tel Descartes. Au lieu que Spinosa et Kant vous représentent le type parfait du sédentaire réfléchissant. M'écoutez-vous, me suivez-vous?

— Oui et non. Vous avez la voix dure et la conception nette. Mais vous êtes elliptique et je suis femme, et les

femmes n'aiment pas l'ellipse. C'est une sournoiserie de la pensée.

— Il me semble, Majesté, que je reçois ce matin une leçon d'épigrammes plus que je n'en donne une de philosophie.

— Était-ce un passionné, votre Leibniz?

— Je le suppose.

— Était-il volage? Donnez-moi des détails sur ses aventures .

— Je suis peu renseigné, je l'avoue, mais en quoi vous intéresse-t-il?...

— En quoi ? — Clotilde se leva et se mit à marcher fiévreusement. — Aussi bien, mon cher, il vaut mieux vous le dire tout de suite. Rien ne dégrade, ne ridiculise un penseur comme de savoir qu'il trotte après le premier jupon venu. A quoi sert d'avoir tant d'esprit si l'esprit ne domine pas la matière ?

— Revenons à nos monades. » La voix de l'Astre noir dépouillant son enveloppe empruntée de velours, reprit toute sa dureté d'un coup, et il jeta sur sa souveraine un regard haineux et froid.

— « Je me moque des monades en ce moment. Je parle pour votre gloire qui m'appartient un peu, je pense, et qui dépend de votre réputation. On vous dit l'amant de Suzanne de Soirre. Or le père de cette jeune fille est à moitié gâteux. Or un homme de votre âge et de votre valeur joue un rôle grotesque, un peu vil, quand il court après le déshonneur d'une vierge et le sien propre. »

Malauve ferma le livre, se leva aussi, réprimant une fureur violente : « Majesté, je ne puis vous manquer de respect, mais je ne dois pas non plus m'entendre parler ainsi.

— Restez, restez, je le veux. M'entendez-vous? je l'ordonne. Ah ! vous croyez que parce que je suis indulgente à vos faiblesses, que je vous admire, que je vous choie, j'autoriserai de vous toutes les fredaines. Je suis reine de

Séneste, monsieur. Tout ce qui est ici m'appartient, vous et tout le reste. Et je vous briserai comme ceci si vous refusez de m'écouter quand je vous fais l'honneur de vous parler raison ». Elle attrapa une figurine de Saxe et la jeta en miettes sur le plancher. La petite bergère rose et blanche alla rejoindre l'infini moléculaire.

Du coup, Malauve resta cloué au sol. Il la savait emportée, outrancière, mais il n'aurait jamais cru qu'en quelques minutes la fureur de cette jolie femme monterait à un pareil ton. Dans sa propre colère s'infiltra un vif sentiment de la beauté. Le geste par lequel elle venait de casser ce bibelot était ample et dévastateur. La rage ne l'amoindrissait pas; les mouvements passaient par l'harmonie des muscles. Et, tandis qu'elle marchait à grands pas, le visage illuminé d'indignation, son cou gracieux gonflé de reproches, il songeait, sans bien écouter la série de ses phrases illogiques, qu'il y avait sans doute là du désir, qu'il était aimé plus et autrement qu'il n'avait cru, que peut-être l'adresse suprême eût été d'amortir par des baisers cette colère demi-feinte. Mais, ô respect de la tradition, il n'osait pas. Elle était la régente. On se prosterne à ces jolis pieds; on ne les embrasse pas, tandis qu'une main nerveuse ôte les frémissantes pantoufles.

Clotilde avait des rages d'écume et de brusques retours. D'emblée elle allait trop haut. Deux interlocuteurs furieux tracent dans leurs accès deux courbes inverses dont l'une monte quand l'autre descend ; impossible d'échapper à cette loi.

— Et avec qui et pour qui ces rendez-vous stupides? Je vous le demande. Pour une intrigante qui, comme intelligence, ne vaut pas mieux que votre femme et n'a même pas l'excuse de tenir droit votre ménage, de vous être dévouée et fidèle.

— Mais je n'aime pas Suzanne de Soirre, affirma le philosophe, frappant du poing la table, ce qui fit bondir la Monadologie, et scandant les syllabes au marteau.

— Ah! vous ne l'aimez pas, et vous êtes homme à passer vos journées, journées dérobées à votre œuvre, près d'une indifférente, vous lui faites porter des lettres par Caldius. En vojlà encore u» naïf de se faire ainsi votre commissionnaire, votre palito, pour la façon dont vous le récompensez. Ali ! vous n'aimez pas Suzanne de Soirre et vous échangez avec elle une correspondance régulière, bien que vous la voyiez journellement.

— Et quandje l'aimerais ? Suis-je prisonnier à Séneste ! Jusqu'ici vous m'avez comblé de bienfaits, traité comme un père qu'on admire, mais vous ne voulez pas, j'espère, vous payer en tyrannie de toute la reconnaissance que je vous dois. Mon esprit est libre. Son indépendance est fameuse. Vous Pavez favorisée. Et maintenant, je ne sais sur quels extraordinaires soupçons, quels espionnages indignes vous suspectez une liaison purement» cérébrale, comme celle qui m'attache à vous, et vous la tournez au crime! Je serai franc. Oui, je suis vicieux. C'est au plus profond de mon être et commed'intelligence de l'amour, car le fond de la nature c'est le vice. C'est là le feu qui m'anime et passe dans mes conceptions les plus abstraites. Mais je ne mêle pas les genres. Je chercherais des filles, j'en aurais à mon théâtre, je n'irais pas gâcher ma vie et ma réputation.

— Tout ce que vous direz m'est égal. Vous êtes menteur aussi avec vos réticences, vos échappatoires, vos inventions de traduction russe. Seulement, rappelez-vous bien ceci : vous êtes un peu ma chose, et, quoique bonne, je suis volontaire, et trahie, surtout de cette façon, je serais terrible. Suzanne de Soirre et vous êtes dans mes mains. Eh bien, si peu à peu vous ne vous séparez pas d'elle, ne brisez pas ces liens intellectuels ou autres, dans votre intérêt je me chargerai de la rupture. Et vous vous en repentirez. Voilà. Ceci m'a échappé, je suis sortie de mon naturel. Je vous aime bien. J'ai cru qu'il fallait vous dire ce que je vous ai dit. Obéissez-moi. Donnez-moi

cette preuve de respect, de soumission, la seule chose que je vous demande en échange de tant de services, et tout ira bien, et, sure de votre fidélité, vous aurez en moi une alliée fidèle. »

Clotilde se reprenait, étonnée elle-même de sa brusque algarade. L' Astre noir s'inclina : « Je vous obéirai, mais il faudra du temps. Cela même ferait parler si je quittais brusquement la maison des de Soirre. J'agirai peu à peu : mon Dieu, que vous êtes singulière !

— Je suis ainsi, mon cher : je le montre rarement. Allez, je vaux bien les plus compliquées qui font votre admiration et votre plaisir. Et maintenant, reprenons Leibniz. » Elle ramassa elle-même la Monadologie, se replaça dans son fauteuil. Malauve se rassit. Personne ne lui avait jamais parlé sur ce ton. Du coup la personnalité de Clotilde lui parut plus haute et il se mit à la désirer. Mais elle avait de l'âge, quoiqu'elle fût belle, et ce qui l'attachait à la frêle Suzanne était autrement profond.

La leçon continua comme si rien ne s'était passé, et tous deux y portèrent toute leur attention par le fait de la gène morale qu'ils éprouvaient, où Leibniz faisait comme un tiers. Une seule fois, au milieu d'une tirade, Clotilde se penchant avec grâce lui dit très vite : « Irez-vous aujourd'hui? — Forcément, j'ai promis ; mais soyez tranquille... » Quel parti prendrait-il? Il l'ignorait. Il fallait toujours gagner du temps: « Et surtout ne vous mêlez de rien. » Puis, comme si Leibniz eût pu les entendre, il renoua promptement la savante dissertation.

La chaleur entrait peu à peu dans le petit boudoir. Le soleil d'août est brûlant de bonne heure. Ses rayonS se plaisaient aux caprices du changeant peignoir de soie mauve, tissaient les cheveux de la nuque en un réseau d'or fin. La tiédeur, la nuit mauvaise, l'effort d'une scène récente assoupissaient un peu la charmante souveraine. Peut-être aussi Leibniz y était-il pour quelque chose, car, chez cette créature entiévrée, l'amour de la philoso-

phie était, comme le reste, une plante de Fakir vite éclose, tôt fanée. Elle faisait les plus grands efforts pour maintenir ses paupières relevées sur ses yeux. L'Astre noir s'en aperçut avec joie. Mais il ne voulait point avoir l'air de la hâte. Aussi étendit-il, développa-t-il ses arguments avec une aisance parfaite. Puis, arrivé à une conclusion, il ferma le livre, se leva, baisa la jolie main tendue : « A demain ; je serai plus d'aplomb qu'aujourd'hui. Votre fête m'a fatiguée. L'enthousiasme brise. Rappelez-vous vos promesses. » Là, au moment de partir, dans ce boudoir, seul avec ce corps royal qu'il sentait l'aimer, allait-il faire quelque tentative? Le respect encore l'emporta et il quitta la pièce brodée. Oh, la femme ! Être fantasque qu'il faut saisir, qui, quelquefois honnête et prude, se donnera en une minute de trouble physique, sous l'empire d'une émotion ou d'une catastrophe! Il savait bien des choses, l'illustre Malauve, mais il en avait perdu le sens du spontané, ce sens qui rend le petit Chérubin supérieur au duc d'Almaviva et qui brise les plans les mieux conçus, souvent les plus pervers, par une hardiesse heureuse, une non réflexion, un sourire.

Hors du fascinant palais, sa présence d'esprit lui revint. Il refusa la voiture qui l'attendait. Il avait besoin d'élu* cider ses idées par la marche : c'était, sur une question de cet ordre, la première manifestation tyrannique et violente de Clotilde, et lui avait cédé de suite. Stupéfié par cette brutalité même, il n'avait pas eu le courage de discuter, de réserver son droit. Il revoyait le saxe en morceaux, la silhouette irritée; quel joli geste! D'ailleurs que pouvait-il faire? Refuser; nettement désobéir. Clotilde avait de la rancune ; elle était toute-puissante ; quels ennuis ! Quitter Séneste, exposer Suzanne à mille dangers. Et lui, que serait-il devenu? Sa pièce en répétition, son théâtre, ce théâtre qu'il tenait des libéralités de la régente et de souscripteurs suscités par elle. Non, il était impossible d'agir autrement qu'il ne le faisait.

Il repassait par les allées d'arbres parcourues tout à l'heure en voiture. L'aspect audacieux au plein soleil du majestueux palais, que gardaient des canons luisants et . menaçants, sortait de toute chose convenue, comme luimême, comme la régente, comme la situation où il se trouvait, maître de bouleverser l'Europe par ses écrits et non maître d'aimer idéalement une frêle jeune fille enthousiaste. L'image de Suzanne se dessina dans son esprit avec vigueur, en plein relief. Elle avait les cheveux châtains, oui châtain clair. Qu'il est difficile de reconstituer ces nuances mousseuses admirées pourtant chaque jour. Ainsi la gamme était complète, puisqu'il aimait sensuellement sa brune belle-fille, Marie Malauve, qu'il était dominé par la blonde souveraine, sans compter ces mille inconnues dont les portraits lui arrivaient. La fatuité faisait battre plus fort ce cœur trop jeune pour une vieille poitrine. Soixante ans de la veille : peu de jours à vivre encore. Un labeur tenace l'avait écarté de la vie sensible, et maintenant il se refuserait le rare paradis d'être adoré et de toutes les manières par une fleur adorable et fraîche !

Cependant ses regards parcouraient les originaux environs fortifiés. Séneste était une province à part. Y avait-il là un sol spécial, ou bien les citoyens prêtaient-il leur propre singularité à la petite confédération destinée un jour ou l'autre, quel dommage, à être absorbée, dévorée par l'Allemagne ou la France, ses puissantes voisines?

Pour arriver à la maison des de Soirre, autre extrémité de la ville, il fallait traverser les faubourgs. Malgré la chaleur, Malauve marchait d'un pas allègre; il ôtait de temps en temps le feutre à larges bords qui seyait si bien à son étrange physionomie et passait le mouchoir sur ses cheveux blancs, son vaste front, son rugueux visage. La joie de retrouver Suzanne et le plaisir du beau matin donnaient à sa mémoire force, souplesse et clarté. Il percevait finement, plus loin que l'apparence des choses, et

sans fatigue son esprit joignait le réel à la rêverie, s'entraînait des objets aux raisons. Aux laboureurs, ouvriers et bourgeois qui le saluaient au passage, il répondait un bonjour affable. Quelquefois un cocber, menant des étrangers en voiture à la visite du parc et du palais, le désignait à ses voyageurs, et il arrivait qu'un appareil photographique happât net l'image du grand homme, fixât pour toujours, grâce à la belle lumière qui perdrait elle, hélas, sa date, la silhouette empressée du célèbre philosophe.

Ce chemin , aujourd'hui bordé de villas souriantes auxquelles de minuscules jardinets faisaient vestibule extérieur, était jadis une suite de terrains vagues, ornés d'une mauvaise auberge. Il venait quelquefois déjeuner là avec des camarades. Après un de ces repas arrosés de vins nouveaux, la servante avait paru jolie aux lycéens, et ils l'avaient serrée de près. Mais elle s'était défendue vigoureusement et elle avait envoyé au jeune Malauve, sans respect pour sa grandeur future, un irrésistible soufflet. Cette empreinte lui était restée plusieurs jours brûlante et voluptueuse. Elle s'était ramifiée à la multitude d'idées et d'images qui déjà planaient d'un vol lourd sur l'horizon de son esprit, et c'est ainsi qu'on retrouvait dans la plupart de ses drames, sous divers modes et ornements, l'acte fondamental d'une servante se défendant par un soufflet contre un jeune homme dont le désir s'avive.

Le philosophe songeait avec un respect attendri à ces environs de Séneste, à ces menues aventures qui toutes avaient de son cerveau rejailli dans son œuvre, et qui maintenant, en de lointaines contrées, troublaient d'autres consciences par l'évocation de paysages et de circonstances analogues.

Qu'elle était cocasse l'enfilade de jardinets qui décoraient les maisons de semblable architecture ! Sur un carré de sable rouge des cactus hérissaient leurs pointes

parmi deux ou trois rosiers mornes et des résédas desséchés. Cet assemblage de Lilliput avait un aspect méthodique, rébarbatif, presque guerrier, qui rappelait Tronquin. Il n'était pas étonnant qu'un tel homme fût le produit d'un État où de tels parterres étaient possibles. Et l'esprit de Y Astre noir, prompt déformateur des images, s'amusait à voir dans la ville comme une série de signatures où se liraient avec une attention perspicace les traits de caractère de ses grands hommes. La cité manifestait sa force expansive par une marche lente et sûre de l'est à l'ouest et au palais de la régente. Elle rampait depuis cinquante ans vers la campagne et la frontière française, laissait du côté de l'Allemagne des faubourgs pauvres, bientôt déserts, mourant faute d'habitants qui mouraient faute de pain. Tel un serpent quitte sa peau à la mue et la traîne quelque temps derrière lui, inutile et pesant témoignage. Ainsi la pierre dure, qui paraît immobile, s'anime plus que tout le reste sous l'effort de l'incessante activité humaine et participe à son fragile destin. La poussière, fille des monuments, retourne à l'architecture impalpable.

L'aspect changeait. Pour aller chez les de Soirre, il fallait passer par la vieille ville, noyau de Séneste, centre du mystère primitif. Comment et pourquoi, à la suite de guerres nombreuses , un petit lot de Français et d'Allemands, révoltés des luttes stériles, désireux d'un état de choses à la fois avancé et calme, avaienl-ils réussi à fonder entre ces deux immenses adversaires ce coin de territoire dont la neutralité reposait sur des traités anciens? C'étaient, autant du moins que les souvenirs et les textes le laissaient deviner, des esprits très distingués, une élite intellectuelle, fatiguée d'une bourgeoisie figée et corrompue, avide d'une société idéale où l'égalité, la liberté, troquant leur valeur verbale pour une valeur réelle, domineraient l'or et les passions. Parmi eux se trouvaient, d'après certains indices, des possesseurs de secrets terribles concer-

nant la défense du sol, l'empoisonnement des sources et des rivières, des détenteurs d'explosifs inouïs el d'armes morales irrésistibles. C'était sans doute grâce à eux que Français et Allemands, leurs compatriotes, cédant comme toujours à la seule force, avaient consenti à prendre chacun sur son territoire de quoi délimiter l'indépendante Séneste. Dans l'intention de ses fondateurs, ce pays était destiné à assurer la paix européenne, et la fatalité voulait qu'après cinq siècles de calme relatif, ce fût un de leurs descendants qui, en vertu de lois régressives, héritât des dons belliqueux et tactiques, non des aspirations libérales et désintéressées, et fit de Séneste une forteresse modèle, un cuirassé fixe dans les terres. Anomalie étrange, et que Malauve, grand dépouilleur d'archives, avait observée du plus près possible, ces gens de même qualité d'esprit, de désirs semblables, de fortunes équivalentes, cette race artificielle formée de l'élite germanique et française avait, dès la première période, perdu beaucoup de ses facultés intellectuelles, et des inégalités, des distinctions de caste s'y étaient révélées au début. Au bout de quatre ou cinq générations on trouvait des riches et des pauvres, le triste cortège des rivalités fondées sur les besoins et les titres. La ridicule noblesse des Méprisards, dont Le Chaminant était un type adouci, s'était formée à cette époque. De sourdes querelles avaient commencé. Le cadastre des propriétés et la levée des impôts, bien que jadis on eût déclaré s'en passer, donnaient lieu à mille tracasseries. Associés d'abord en une sorte de communauté anarchique, les Sénestois étaient ensuite insensiblement revenus à une constitution républicaine, puis à la forme monarchique, une monarchie douée de pouvoirs à la fois très étendus et très délimités. La régente avait des droits absolus sur la personne de ses sujets et n'en avait aucun sur leurs biens.

Gomme tout le monde était primitivement fort instruit, on avait négligé d'inscrire cette obligation dans les

codes. Mais les différences des classes et des fortunes amenèrent alors les pauvres à ce point qu'ils ne savaient ni lire, ni écrire, et les riches, avertis par les expériences du passé, favorisèrent leur ignorance. Or ils furent bien punis de ce calcul égoïste. Parmi les malheureux surgissait brusquement un illuminé. Quand les êtres manquent longtemps de pain, il pousse dans leurs rangs des prophètes. L'illusion chante surtout dans les estomacs vides, et l'État qui veut bannir les dangereux ascètes doit recourir aux soupes fumantes. En outre, leur incohérence concorde merveilleusement au désarroi des foules, et moins celles-ci sont instruites, moins elles opposent les fragiles barrières de la raison aux flots montants du mysticisme. Sur cet illuminé du nom de Barnard, Malauve avait fait des travaux. On possédait maintenant son histoire complète, sauf ces trous dans la marche ascendante d'un prophète ou d'un conquérant qui résultent de notre ignorance quant à leur action sur les masses. Il avait ramené les agitations religieuses parmi les Sénestois, jadis librespenseurs et tout à fait indépendants. La vie de ce Barnard avait été semblable à celle de tous les réformateurs : la série des troubles hallucinatoires, la phase des prêches et des revendications sociales, les miracles, la persécution et l'emprisonnement. Sorti de captivité après dix années au pain et à l'eau capables d'exaspérer ses théories, il avait eu une fin de patriarche, entouré de disciples et de bénédictions. La classe pauvre avait été bouleversée par ses doctrines. Après sa mort il s'était fondé un culte Barnard qui gagna bientôt plusieurs riches. De là et par la mode, l'entraînement, quantité d'étranges influences, était sortie une architecture qui, d'abord appliquée aux seuls temples barnardistes, avait contaminé les constructions particulières.

Malauve, peut-être le seul qui connût à fond ces détails comme s'il eût assisté à la longue théorie des phénomènes passés, arrivait justement dans la partie de la ville où

s'élevaient les demeures de style Barnard. Elles avaient quelque chose de fruste qui trahissait leur origine plébéienne, et quelque chose d'élégant, de trapu, de surchargé qui leur donnait une vigueur originale d'artisan dominant les régies, secouant les conventions classiques. Elles avançaient sur les rues, ces maisons assez analogues, par plusieurs petits pignons décorés eux-mêmes de larges feuilles, aujourd'hui effacées, effritées, dont il reste seulement l'empreinte, copiées du gros platane dont Séneste a la spécialité. Malauve adorait ce quartier de l'aristocratie vieux jeu, tandis que les faubourgs représentaient l'aristocratie nouvelle.

Quelle émotion n'avait-il pas eue, lui l'indomptable, quand il pénétra pour la première fois chez ces arriérés Méprisards ! Ils s'étaient refusés à le recevoir jusqu'à ce que la régente en eût donné l'ordre formel à toutes les vieilles douairières nasillardes et tremblotantes. C'était là dans cette maison à droite, chez le frère de Le Chaminant. Quelle consécration, quel triomphe ! Honneur plus grand, plus autochtone que d'être admis par un prince étranger, que d'être traduit dans toutes les langues du globe! Les intérieurs très luxueux faisaient un contraste exquis avec les pierres grises et poreuses dont il dévisageait les antiques, les ridés profils.

Maintenant les rues s'élargissaient, le style du prophète devenait rare. On sentait que le mysticisme avait cédé aux sceptiques, que le formulaire et le dogme avaient éteint la foi, et, l'intérêt reprenant le dessus, le long des voies spacieuses et modernes se dressaient des hôtels encore de-ci de-là imbus de barnardisme, mais débarrassés peu à peu de tous ornements superflus et prenant un cachet franchement utilitaire.

L' Astre noir songeait en marchant, avec cette rapidité vertigineuse des rêves qui faisait sa force mentale, à la longue kyrielle du passé que le présent traîne après lui. Des hommes de cesâges défunts ont laissé des monuments,

efforts et témoignages de leurs bras, de leurs mains et de leurs cerveaux. Us ont laissé des manuscrits très jaunes, des institutions qui s'infiltrent dans la vie actuelle; ainsi une burlesque coutume donne, en plein régime moderne, une redevance de carottes ou de renards à la gracieuse Clotilde. Ils ont laissé des tours d'esprit qui mènent tel petit gamin jouant au seuil de sa porte, tel bébé endormi dans son berceau; ils ont laissé une répartition du sol, des églises, des habitudes, des manies, des traits de visage, des lois, des façons d'être, des soumissions et des révoltes, qui sont peut-être des filets d'atmosphère nerveuse plus impalpables et plus fluides que tout ce que nos sens nous laissent supposer.

Il arrivait ainsi au carrefour de la Tolérance, la place la plus célèbre de la cité, où il y a une église catholique, un temple protestant et un barnardiste. Les cultes se côtoient sans s'insulter, et c'est un heureux présage de l'indifférence presque générale des Sénestois actuels en matière de religion que cette pacifique juxtaposition des croyances.

Dans cette histoire que ressuscitait rapidement Malauve, bien des plans demeuraient obscurs. Ces actes du passé sont semblables à une foule grouillante et silencieuse : on aperçoit la première rangée, la contraction des premiers visages. Or un éclairage plus puissant nous dévoile des lignes plus profondes, une fourmilière de multitude. Comment saisir les rapports des faits et des êtres qui composent cette foule muette et figée, leurs sentiments mutuels, leurs instincts? Il aurait voulu, le penseur, suivre par sa promenade la marche des heures et des événements, assister à mesure à la lente cadence des phénomènes sociaux. Si les groupes deviennent successifs, l'éclosionfut simultanée et, sur tous les points, tout naquit à la fois. Plusieurs bâtirent leurs maisons, tandis que d'autres faisaient autre chose. Donc il est impossible à un seul de suivre à la piste une société disparue. Une réunion

d'hommes dont chacun s'adapterait spécialement à un axe civilisateur, aurait seule chance de mener à bien pareille étude. Il y faudrait un groupe d'esprits encyclopédiques, non séparés entre eux par les barrières de l'ignorance.

Et l'on raconterait un jour son existence à lui, Y Astre noir, ville de chair et d'idées. Et de certains de ses actes lui-même ne se rendait pas plus compte que des aventures de Séneste. Des passants fouleraient ses ambitions, ses remords; des poètes déploreraient ses ténèbres.

Il approchait du quartier habité par Suzanne de Soirre. Les maisons perdaient tout caractère, devenaient essentiellement modernes. Il passa non loin de la sienne et de la place qui portait son nom. Que faisaient à cette heure Monlay et Faldali? Sans doute ils disaient du mal de leur hôte et raillaient la fête de la veille. La haute amie de pierre grise était plus sûre. Il la connaissait depuis toujours, et, à ce tournant d'où on l'apercevait à la dérobée, il retrouvait les émotions de sa jeunesse, quand il rentrait en retard, redoutant une semonce paternelle.

Les boutiques commençaient, pharmacies, papeteries, merceries. Malauve détestait le commerce. Il détestait aussi les animaux et de temps à autre chassait d'un battement de pied un chien ou un chat pelotonné au bon soleil près de la devanture. Sachant ses habitudes, les propriétaires, à son approche, rappelaient ses adversaires à quatre pattes, mais quelquefois leurs efforts étaient vains. Les bêtes, prévoyant ses manières brutales, grinçaient et juraient dans leur langue dès qu'elles l'apercevaient. Cela donnait à son allure quelque chose de diabolique. Sentaient-elles au summum chez ce philosophe le mystérieux élan qui pousse l'humanité à se bâtir un trône de tous les cadavres des autres créatures et à n'aborder certains problèmes qu'après des hécatombes d'animaux? La physiologie est un monstrueux sacrifice au Dieu de la connaissance.

A quelques mètres de la maison de Suzanne de Soirre il

y avait un épais rassemblement. La rue était pleine de gens qui discutaient avec une terreur animée. Il dut traverser cette foule où chacun s'écartait respectueusement pour laisser passer l'illustre philosophe; mais, comme il entendait répéter le mot écrasé sur des tons divers, il s'informa de l'accident. Flattées de l'interrogation quatre personnes lui racontèrent à la fois avec une grande volubilité et force gestes l'arrivée d'une voiture au triple galop sur un gamin qui tenait un chien en laisse, le broyage simultané des malheureux. Au centre du groupe Malauve entrevit alors deux loques saignantes. Il joua des coudes à travers l'indignation, la pitié, l'horreur, sentiments violemment agités par le cornet du hasard, puis jetés sur l'indifférence, et il se trouva presque au premier plan. Le pauvre mioche avait eu les côtes enfoncées. Le sang raidissait sa petite jaquette que des commères essayaient de lui enlever avec mille précautions d'une jolie délicatesse féminine. Les yeux larges ouverts ne devaient plus voir que l'agonie. Près de lui le chien mourait d'une mort jumelle. V Astre noir se demanda par quelle bizarrerie ce cadavre de bête semblait ridicule, avilissant, en face de ce cadavre humain. Or la foule partageait son opinion, car un passant, d'un coup de pied, écarta brusquement le débris d'animal qui gênait le pansement, hélas posthume, de l'enfant. A cette minute les parents arrivèrent, bondissants, affolés. Ils piétinèrent le chien, eux aussi, et se penchèrent sur leur fils avec quel désespoir, quels rugissements, quelles larmes! Pourquoi se tordre les mains, se meurtrir la poitrine? Ce qui nous était cher est chose brisée. Pensent-ils ces malheureux refaire de la vie avec leurs sanglots. Une immense compassion fit frémir la foule. Le coeur dur de Malauve en reçut le choc irrésistible. Combien le sentiment l'emporte sur la raison ! Combien ce fait en somme banal dominait en intensité et en valeur ses réflexions précédentes ! Rien du passé ne trouble les catastrophes. Elles sont soudaines ; elles

boivent l'instant, comme le pavé boit le sang qu'elles répandent; leur magie est dans l'immédiat.

Le père et la mère tournaient maintenant leur détresse en pitié pour eux-mêmes et ils s'embrassaient frénétiquement au-dessus du petit cadavre. C'étaient des gens du peuple, des simples, mais quelle grandeur! Alors Malauve, chez qui l'instinct théâtral dominait tout, fendit la mince couche de foule qui le séparait encore du drame central, se plaça en face des trois misérables et s'écria d'une voix forte : « Je passais, mes amis, quand s'est abattu ce tonnerre affreux du destin et j'ai vu ce bel enfant aller de la vie à la mort. Il faut que ce coquin soit puni. — Il désignait le cocher, cause du désastre, à l'air stupide, ignoble et poltron, que l'on maintenait en le brutalisant. — Mais il faut aussi que ce père et cette mère soient consolés. Eh bien, je les bénis de toute mon âme et je bénis le pauvre petit, et je vous demande à tous une prière intérieure. » Il y eut un murmure de respect attendri; les pleurs des parents redoublèrent. Et cependant Malauve resta gêné de ses propres paroles. De quel droit bénissait-il? Avait-il plus de compassion qu'un quelconque de la foule, un de ces silencieux auxquels il demandait une prière? Les Sénestois ne s'étonnaient pas encore de son pontificat, qu'il en saisissait déjà lui, par un dédoublement subtil, le côté vide et grotesque.

La foule s'écoulait, la fourmilière humaine, un instant unie par la pitié, reprenait ses allures diverses et ses désirs contradictoires, et Malauve s'en alla, tandis qu'une civière apparaissait au haut de la rue, qu'on soulevait avec précaution la mince dépouille raidie et rouge, et que le cadavre du chien était au ruisseau.

Trois pas plus loin était la maison des de Soirre. h' Astre noir traversa d'un bond le petit jardin. Les domestiques avaient été attirés au seuil de la porte par le tumulte du dehors, et sur la première marche de l'escalier il rencontra Suzanne elle-même qui descendait voir ce

qui se passait : « C'est vous, maître ! Oh alors je remonte. » Il la suivit et pénétra dans un boudoir fort différent de celui de la souveraine. Là régnait la plus absolue simplicité, mais rehaussée d'une atmosphère de vrai travail et de recueillement. Des livres, un piano. Partout, aux murs, des portraits de Malauve à toutes les époques de sa vie, jeune et fier lors de son premier cours de philosophie, ou à des congrès de savants, toujours en première ligne, en avancée, dans une solitude glorieuse.

Suzanne s'était assise. Elle avait le teint frais et jeune, deux yeux resplendissants qui ne permettaient point d'analyser sa beauté, une mise simple, un peu sévère, et sa chevelure châtain prenait des reflets d'or et de bronze. Ses manches courtes sur deux bras ronds ajustés à sa frêle personne laissaient voir une chair mate et souple. Son front proéminent décelait l'exaltée. Le philosophe restait debout, considérant tous ces portraits qu'il connaissait cependant par cœur. Mais il ne se lassait jamais de sa personne, fixée par la lumière ou par la réflexion.

— Oh, mon maître, dit-elle d'une voix passionnée et serrant fiévreusement le bras de son fauteuil, comme j'aurais voulu assister à cette fête d'hier! Il paraît que c'était si beau !

— C'était beau, en effet. » L'Astre noir se retourna et s'approcha d'elle, lui mil doucement la main sur l'épaule. Elle frissonna. « Vous aussi m'avez manqué, Suzanne. Je t'ai vue en rêve.

— Tu penses donc quelquefois ta ton amie absente ! Ah, songer que mon indigne visage traverse les parterres splendides de ton esprit, voilà qui me rend orgueilleuse! Et comment suis-je quand tu me vois ainsi?

— Tu es toujours belle, toujours sage. Tu éclaires ma pensée ; c'est un phare qui s'allume. Je suis un privilégié, Suzanne, au déclin de mes jours, d'avoir rencontré ton âme. Il y en eut tant de ce monde, et de proches, et de souveraines qui voltigèrent sans jamais s'atteindre.

— Ecoute, maître, — Suzanne se pencha vers lui ; ce fut le délicieux contact d'une peau tiède et jeune et d'un vieux visage. — Ecoute : tu ne m'as jamais donné un baiser et je ne t'en ai jamais demandé un, parce que nos cœurs se baisent, s'enlacent et se possèdent, comme deux serpents rouges, mille fois dans chaque seconde. Mais, là, pour ta fête, c'est un symbole, quelque chose d'éloigné, de proche à la fois, d'unique et de très doux. » Ils croisèrent leurs regards si beaux, ces étoiles d'époques différentes, ces petits mondes rellets du monde. L'image de la fine Suzanne se peignait sur les yeux noirs de Malauve, et elle se voyait en lui ; l'image du grand, du sévère Malauve se peignait sur les prunelles grises» de Suzanne et lui se voyait en elle. Et par l'approche brûlante de leurs lèvres, l'étrange communion fut complète, parfaitement chaste, mais pleine d'étincelles. Le corps robuste du philosophe tressaillait. Il resta près d'elle, saisit ses mains mignonnes, un peu pâles.

« Que deviendrais-tu, ma Suzanne, si je mourais, ou si tu ne devais plus me revoir?

— Je mourrais; je ne pourrais plus me revoir. Tiens, je parle en écho et je suis un écho de toi. Du jour où j'ai lu tes livres, j'ai senti ma vie et ma destinée couler dans leurs lignes légères. Les froides lettres s'animaient. En elles grouillait un monde. Le champ de la nature, jusqu'alors rétréci, m'est devenu vaste, vaste, Il me semble que tu vois tout comme Dieu doit le voir, incessant et immuable, stable et croulant, unique et divers. N'es-lu pas prophète? Quand tu parles, tu m'exprimes l'inexprimable. Tu es mon atmosphère, mon élément, mon idole. Je ne te réponds pas, je t'invoque.

— Donc tu pourrais peupler mon absence?

— Non; maintenant que je t'ai eu près de moi, je ne me contente plus d'un fantôme. Tu as tes mains dans les miennes et cela m'éleclrise et m'anime. J'y prends de la vie pour jusqu'à ta prochaine visite. Tu sais que je fus

toujours exaltée et mystique. Avant que je t'aie connu, ces élans étaient vagues en moi. Aujourd'hui précisés, ils sont l'Océan. Ils ont Un flux, un reflux, un rythme. Tu as fait de Suzanne mille Suzanne. Tu m'as ouvert les portes de l'infini où il y a tant de lumières, tant de reflets et où l'ombre même est phosphorescente. Quand tu n'es pas là, ô mon génie, seule dans ce triste boudoir, nourrissant mes pauvres yeux de tes images (elle détacha une main des siennes, l'autre, gracieux oiseau, voltigea vers les portraits), je n'ai plus que des ardeurs muettes, qu'un sang figé, qu'un cœur mécanique. Ah, prodigieux tisseur de rêves, dans quels pays m'as-tu transportée! »

Malauve la regardait, l'écoutait, rajeuni, enivré. En face d'elle seulement cessait son analyse. Devant cette adoration pure, son intelligence si vaste, à la perpétuelle rumeur, se taisait. Et il pensait aux menaces, aux ordres de la régente, les trouvait lointains, ridicules.

« Imagine-toi, Suzanne, que ce matin même on m'a défendu de te revoir. La régente, oui, Clotilde, jalouse je ne sais pourquoi des sentiments idéaux que nous avons l'un pour l'autre, voudrait nous séparer. — Nous séparer? Ah ! »

Elle eut un beau rire.

« Est-ce qu'on sépare la pensée de l'esprit, le devoir du droit, l'aile de l'air? Je comprends qu'elle t'aime, Clotilde. N'es-tu pas à tous comme tous sont à toi ! Mais en toi il y a Suzanne. Notre union aérienne a produit un être mystique contre lequel personne ne peut rien, qui ne repose point sur la terre, et qui, lui, ne mourra jamais. Je ne crains point de telles menaces: je te connais trop. On nous épie, on nous surveille, je le sais. Que peut-on surprendre ? Ce qui nous transporte n'est-il pas l'insaisissable ? Et puis, le jour où tu devrais me quitter, car ta destinée est supérieure à la mienne, la mort me serait douce. Elle n'est mauvaise que pour les malheureux ou les petits enfants. Quand on ne sait rien, quand on ignore

le bonheur, on ne devrait pas s'en aller; j'ai eu le bonheur, éclatant, aveuglant, j'en tressaille. Il se renouvelle. Quand la mort sortira de lui, comme le parfum sort de la fleur, ce sera juste et naturel. Je n'aurais nul droit de me plaindre.

— Grands dieux ! Te tuer, toi Suzanne, toi si noble, que j'adore, toi si utile à ton père! Comment va-t-il, le pauvre vieux?

— Toujours de même. Il ne reconnaît plus la servante, il ne comprend que ma voix. Quand je lui dis : « Mange, père, » il mange. Si je ne le lui disais plus, il mourrait de faim. C'est un tout, tout petit bébé et qui chaque jour rajeunit de quelques mois. Je l'endors avec des airs qu'il me chantait jadis lui-même, quand je lui restai seule après la mort de ma mère. Ainsi je lui rends ses chansons. Mais ne parlons pas de tristesses, mon maître, puisque tu es là, toi, la joie suprême. Etait-il beau, ton livre de fête? Je voulais t'envoyer une petite chose que j'ai écrite pour lui. Puis j'ai eu peur, c'est trop intime. Et j'ai bien fait, puisqu'on me jalouse. Ecoute, je vais te chanter cela. J'ai fait la musique aussi. »

Elle se leva, courut à son piano avec une vivacité légère: « De quel immatériel pollen et par quels étranges voyages naquirent, pensait-il, des fleurs aussi rares ! Celle-ci par l'instinct a en elle tout ce que j'ai acquis par le labeur et l'exercice outré de l'intelligence. Elle devine la suite de mes idées, elle pressent mes pressentiments. »

Suzanne chantait d'une voix douce et palpitée sa composition lente et primitive :

Le fil de ma vie était un ruisseau venu on ne sait d'où;

Il traversait et reflétait de petits paysages bien nets,

Sauf quand un vent léger lui faisait des rides ou des sourires,

Où les paysage* riaient ou pleuraient.

Un jour mon ruisseau rencontra l'Océan,

Mon vaste Océan où je meurs toute,

Et depuis il reflète les nuages, les étoiles et l'immensité, Le ruisseau mêlé à l'Océan, l'Océan mêlé au ruisseau.

Dans les accords passait une tonalité marine; les images et les êtres se rejoignaient par la musique. Malauve, renversé dans un fauteuil et plongé dans une rêverie exquise à laquelle le boudoir, avec sa lumière diffuse, faisait un étroit décor de paysage primitif, Malauve savourait cette nature de Suzanne, fine et dorée et voltigeant, tel un beau papillon spirituel, à la cime des pensées abstraites. Un rien certes pouvait froisser les ailes, et le papillon ferait, à terre une mince poussière grise, mais l'élégant insecte ne se posait pas sur la réalité. La menace du sort le plus dur, de la séparation, ne prenait point pour Suzanne un sens brutal. Elle ne s'en faisait point une idée nette.

Le ruisseau mêlé à l'Océan, l'Océan mêlé au ruisseau. Elle avait achevé sa romance. Elle se retourna, sollicitant son approbation, et quand il eut affirmé : « Merci, ma Suzanne, c'est très bien; c'est ce qu'on m'a dit de plus bûchant pour ma fête, » ses joueuse colorèrent d'un feu vif. Elle adorait ce timbre dur, ne sentait pas derrière lui le sarcasme.

« Qu'as-tu fait, poétique Suzette, depuis que je ne t'ai vue?

— J'ai lu et relu la quatrième partie à'Ëucrate. Comme tu as exprimé, mon maître, les tourments d'un malheureux privé d'expression, d'une sorte d'arbre enflammé d'idées brûlantes et qui se consume d'une ardeur obscure et sans rayonnement. Qu'il est admirable ton Eucrate, ce geyser souterrain qui ne peut s'épancher sur les foules, faire boire tous à la source de vérité qu'il sent couler eu lui. »

Ce n'était pas une des moindres joies de Malauve de sentir par elle ses œuvres comprises jusqu'à la fine pointe de l'intellect. Elle parcourait ces cathédrales de la pensée d'un petit pas talonnant et sonore; elle entrait

dans les chapelles latérales, se promenait au maître chœur, montait au clocher et par les tourelles, les ouvertures, envisageait le mystérieux horizon.

Dans Eucrate, en effet, Malauve avait voulu rendre les efforts désespérés d'un esprit véhément pour dompter la nature inerte. 11 avait montré son héros, prophète en cage, se heurtant partout à l'indifférence et à l'incompréhension, mourant d'épuisement captif de ses images et de ses vastes désirs.

« A propos, que je te montre une chose curieuse : reconnais-tu cette écriture nerveuse? » Elle prit dans un tiroir un bout de papier, le tendit à Malauve dont le visage expressif devint sérieux, puis passa à la stupeur par le sourire. Il lut tout haut : Suzanne, je meurs de vous; vous êtes mon bonheur et il y a longtemps que je ne vous ai vue. Permettez-moi d'aller chez vous ; je ne veux que vous regarder, vous entendre un peu et partir avec un bagage de rêves. Eucrate.

— C'est trop fort ! Je savais mon petit-fils un original, mais jamais je n'aurais cru...

— C'est ainsi, dit Suzanne d'un ton attendri. Il m'aime, le pauvre enfant. Eh bien, cela me touche et m'émeut. Moi, ta chose, une parcelle de toi, je suis adorée par ce petit être où il y a de toi aussi. Mystérieuse concordance ! Et cette passion date de loin ! La première fois que je t'ai abordé, sur un chemin d'automne rouge de feuilles mortes, vous veniez à ma rencontre, toi tenant par la main Eucrate, et vous causiez tout en marchant. J'étais résolue à te parler, et mon cœur brisait ma poitrine. Je me suis arrêtée. Je me suis prosternée sur la route. Et en me redressant, car tu me soutenais, j'ai vu d'abord les yeux de ton petit-fils : ces yeux avaient de l'amour : heureux présage! Alors j'ai relevé la tête et j'ai bu ton regard à pleins bords pour la première fois, comme aujourd'hui. — Elle lui tenait les mains sur les épaules et le fixait de ses claires prunelles.

« J'avais peur que tu ne me comprisses pas ; puis, tous les hommes ont de la chair. Mais en toi l'esprit l'emporte. Tu ne m'as jamais demandé rien... de ce que je t'aurais donné peut-être. Pouvais-je faire la part de mes dons? Et (n m'as eue bien davantage. Ce mignon Eucrate est resté pour moi tout environné de mes transports, de ma honte à t'aborder ainsi sur un chemin de frissons et d'automne. Lorsqu'il me voit, il tressaille comme quand je te vois. Il y a une fraternité occulte entre nous, et lui la comprend en amour. Tu ne lui parleras jamais de ce papier, n'est-ce pas? Il est si frêle, ce corps d'enfant! On le briserait en touchant au cœur.

— Non, jamais, je crois bien. Mon Eucrate ! vivra-t-il? J'en doute. Il subit l'exaltation d'une race que j'ai épuisée. Il fut tout fleuri dès la graine ; lui et ma fille sont les deux seuls êtres de ma maison pour qui j'aie une réelle tendresse.

— Je la plains cette douce Clotilde, c'est terrible de traverser la vie en infirme. Faut-il qu'elle ait l'àme généreuse pour ne pas voir tout en mal, pour ne vouloir que le bonheur autour d'elle. Elle a deviné ce qui nous unit. A ma dernière visite chez toi, nous avons causé longuement. Elle m'a traitée de folle avec tendresse, disant que tu étais un être exceptionnel dont il fallait tout excuser, mais que si tu n'étais pas Y Astre noir, elle ne l'aimerait plus depuis longtemps, car tu rendais sa mère malheureuse. Et je lui ai promis de ne pas venir souvent. Je n'aime point qu'on souffre pour moi. Oh, n'aie pas l'air fâché. Je te dis tout. Tu m'en ferais repentir. Chère Clotilde, elle a la main légère et délicate, va, comme quelqu'un qui a bien souffert.

— Oui, mais il ne faut point qu'elle renverse les rôles et devienne ma mère ou ton conseil. Ah Suzanne, Suzanne, quelle comédie que l'existence ! Et comme près de toi seulement je suis heureux. Certes, j'aimais la gloire. Je l'ai bue, comme une éponge boit l'eau, par tous les pores.

Mais les mille tracas qui l'accompagnent, les petits côtés de la grandeur ! Obligé d'aller chaque matin donner des leçons à cette sotte qui comprend à peine l'alphabet, forcé chaque jour de chasser la mesquinerie, l'araignée qui tisse ses toiles et envahirait vite ma pensée sans un effort continu ! Moi-même me décrasser si difficilement du mal qu'il y a dans l'être et qu'y ajoute à chaque instant l'adulation ou la bassesse environnante! Tiens, ne pensons plus à tout cela. Je t'ai fait une surprise. Je laisse mes admirateurs se débrouiller à la maison ce matin, et je reste déjeuner avec toi. Seulement je partirai sitôt après pour la représentation de Prométhée.

— Quel bonheur! Attends que je donne les ordres. »

Suzanne sortit avec une vivacité légère, rentra aussitôt et la mystique céda la place à une petite fille enjouée et impétueuse. Elle bousculait ses tiroirs, ses papiers, soumettait à son maître des notes et des ébauches, courait à son piano.

Malauve était ravi de ces voltes. Il trouvait là une nature naturelle où rien n'était feint, avec des alternatives de jeunesse débordante (Suzanne avait vingt-deux ans), de gaîté expansive et des retours d'une mélancolie profonde, d'exaltation spirituelle, un double tissu d'âme.

Une cloche sonna, annonçant le déjeuner. Suzanne tenait une aquarelle représentant le Tourbillon, pittoresque coin de Séneste où le fleuve le Serpent s'engouffre dans des grottes fortifiées avec une tumultueuse écume. Quelques jours auparavant ils passaient là ensemble une heure brève de délices et Suzanne avait amené sur cette feuille rugueuse l'ardeur même de leurs causeries.

« Es-tu assez romantique! » disait en souriait Y Astre noir. De fait le paysage avait une allure transportée qui racontait l'état d'esprit du peintre. —

« Les endroits où je t'accompagne, ô mon maître, prennent pour mon esprit une couleur à jamais vibrante. Il me semble qu'il y a un ciel sous le ciel, une tempête

par les temps calmes. Les éléments qui sont en toi me déforment ceux de la nature. Vite, à table, ne faisons pas attendre le pauvre vieux. »

Ils entrèrent dans la salle à manger garnie de tapisseries admirables représentant des chasses, la poursuite du cerf, la curée, toute l'animation féodale. Là des seigneurs aux gestes un peu raides entourent des dames aux yeux perçants et les serviteurs avec violence découpent l'animal encore chaud.

Le vieux de Soirre était assis dans un large fauteuil, son domestique debout derrière lui. Ses pensées étaient loin, bien loin, il ne voyait plus le monde extérieur que comme un voyageur endormi d'un lourd sommeil et qui, se soulevant à la station, regarde d'un œil brumeux la brume de la gare, les lanternes promenées, tandis que la machine halette fortement. Pourtant toujours il souriait à Malauve, ce qui plissait d'une étrange manière ses traits cendreux, ravagés et tremblants, telle une mer morte a mille petites vagues.

Suzanne se plaçait à côté de lui, l'incitait à la nourriture. En face s'asseyait Y Astre noir. Bientôt la conversation reprenait entre eux par-dessus la tête du vieil homme qui, de temps à autre, semblait approuver par son éternel sourire.

Elle était bien l'enfant des derniers jours, cette petite de Soirre, dont la passion idéale parfumait le grand philosophe. Elle tenait de l'âge avancé l'infinie compréhension, l'art de saisir l'heure dont on connaît le prix, et la mélancolie des joies hâtives, mais elle avait aussi de la jeunesse l'antithèse gracieuse et forte et cette multiplicité des natures en faisait un être unique, charmant, au calme etprofnnd regard, à la chevelure d'or sombre. Elle avait perdu sa mère jeune et pris l'habitude, son père tombé en enfance, de diriger la maison. Les domestiques lui obéissaient avec un respect admiratif, car elle fascinait tout autour d'elle.

Le soleil déployait à travers la pièce son étincelant éventail. Par lui les tapisseries s'animaient et la férocité des chiens jappeurs, des piqueurs et des cavaliers, la grâce agonisante du cerf, la verdure de la forêt fruste prenaient un relief incomparable. Il caressait amoureusement Suzanne, poudrait sa grâce d'une poussière blonde. Il accentuait la décrépitude du vieux de Soirre, mêlait son ardeur à cette mort prochaine. Quant à Malauve, il le respectait, tous deux étant de même famille par le feu central et le rayonnement.

Cependant Y Astre noir appartenait au plus matériel de ces êtres multiples dont nous sommes le confus assemblage. Il mangeait voracement, creusé par sa promenade matinale, sa leçon, la scène de la régente. Il était à la fois d'une raffinée gourmandise et d'une goinfrerie sans bornes. Le contact d'un bon morceau amenait sur son palais, merveilleuse machine à jouissances, des bonheurs comparables à ceux que la musique donnait à son oreille, la vue d'une jolie femme à sa sensualité. Suzanne, qui savait ses goûts et espérait souvent l'aubaine d'un petit repas dérobé aux mille occupations du grand homme, portait à la cuisine une attention particulière. Miracle de la gastronomie! A mesure que de puissantes bouchées descendaient savoureuses dans l'estomac du philosophe, sa métaphysique diminuait. Il voyait les choses au point de vue réel; il quittait les nuages, et il avait ainsi des journées disparates, le vide de son ventre coïncidant avec ses aspirations les plus élevées, les plus dénuées de toute contingence, la plénitude le ramenant au sol. Il connaissait cette particularité et tirait des ressources différentes, au point de vue de son œuvre même, de ses digestions ou de leurs intervalles.

« Radieuse journée, disait Suzanne, comme j'aimerais la passer avec vous... Je sais que c'est impossible. — En présence de son père, et bien qu'il ne pût les comprendre, elle cessait de tutoyer son maître.

— Oui, ma chère, impossible; je vais àmarépétition. Ces maudits acteurs! Ou a toujours des choses à reprendre. »

Ils sortirent de table. Le vieillard y restait selon sa manie. Malauve allait partir. Ils étaient dans l'antichambre debout en face l'un de l'autre.

« Quand te reverrai-je?

— Hélas, peut-être pas demain. Il faut, malgré tout, que j'apaise la régente. Dans quelques jours. Je t'écrirai ce soir, Suzanne. En m'attendant continue tes notes sur Eucrate. Je verrai en quoi elles concordent avec les remarques des étrangers. J'expirerai sous les commentaires. Je ne parle pas des tiens, ce sont des caresses. Mais tous ces savants qui m'accablent de renvois, de rapprochements! J'ai vu la dernière édition allemande de mes Circuits de la Justice. En haut de chaque page deux lignes de texte, et tout le reste en gloses. Aussi cela tient six gros volumes. »

Quand Malauve était sur son œuvre, il devenait intarissable. Elle était son orgueil, sa furie. Elle remplissait pour lui l'univers. Alors tout disparaissait et s'engouffrait dans celte personnalité bouillonnante. Suzanne le laissait dire; pourtant il eut comme un remords : « Je te parle là de vanités et nous allons nous quitter sans doute pour plusieurs jours. Ah, petite Suzanne, joie de ma vie, aubaine d'un vieillard, ces forces de pensée qui m'agitent encore, je te les dois. Pauvre Astre noir! Ma chaleur s'éteint ! Elle est toute réfugiée au fin fond de moi-même, en un mince noyau, diamant ou rubis; ce noyau reflète ton image. Adieu ! »

Il l'embrassa sur le front. Elle se serra, se concentra sous ce baiser, d'une étreinte passionnée et mystique. Il lui semblait que les dons les plus précieux de l'humanité glissaient par lui dans tout son être. Elle en était illuminée, parcourue et vibrante, tel le convalescent par le premier rayon de soleil. Il y eut un léger bruit, elle s'écarta; déjà Malauve était dehors.

Il était dehors et marchait d'un pas égal, alourdi par la digestion. La chaleur était forte, il enlevait fréquemment son large feutre. La ville n'existait plus pour lui, il se repliait en lui-même. Dans son esprit circulaient des formes féminines. Il se réjouissait, oublieux de Suzanne, de voir ses actrices, la belle Marie Lacerna aux attraits robustes, qui personnifiait dans ses drames la Force, la Bonté, la Vaillance, enfin de grosses qualités fermes et juvéniles, ou telle de ses ondines et de ses sirènes. Et ce prénom de Marie lui en rappelait un autre mille fois plus désirable, la brune qu'il n'avait jamais eue, qu'il ne pourrait jamais avoir, lafemmedeson fils... Ah!... Il eut un cri si vif avec un geste de furieux dégoût qu'un enfant qui passait fit un bond de côté. Sa rêverie prenait trop de vigueur pour la rue. Si les admirateurs du prodigieux cerveau avaient pu regarder sous le crâne à cette minute ils auraient été stupéfaits des images uniquement erotiques qui occupaient leur pur génie. Il vivait ainsi sa vie mentale par excès, antithèses et saccades, tantôt transporté d'azur, tantôt obsédé de visions louches.

Il retrouvait les faubourgs, mais d'un autre côté. Les fortifications de Tronquin recommençaient. En somme l'Etat de Séneste n'était qu'un vaste camp retranché, formé de quatre enceintes ou lignes successives dont la première et la plus redoutable dessinait exactement la frontière, frôlait l'Allemagne et la France. La seconde, la troisième étaient une série de pivots séparés par des intervalles, et la quatrième ou le point central protégeait la ville ellemême et le palais de la régente. Partout des approvisionnements gigantesques, des munitions, des réseaux de fils électriques, des plaques minées sur plusieurs kilomètres, prêtes à fonctionner au premier signal et que Tronquin appelait ses bosquets explosifs et ses volcans virtuels.

Tout à coup les bastions cessaient, aboutissaient à une vaste étendue de campagne. Là s'élevait une construction

grandiose, géométrique, en briques rouges, à l'aveuglant reflet par ce clair soleil d'août. C'était le théâtre. Il avait été bâti expressément pour les pièces de Malauve, ces drames mi-philosophiques, mi-réels, qui firent une telle révolution. La régente avait pris l'initiative d'une souscription universelle. Les Méprisards s'étaient d'abord montrés rétifs. Leur opposition était activée en sous main par Tronquin. Bien qu'admirateur de Y Astre noir, le dinde Séneste avait eu un très vif dépit quand on lui avait enjoint de modifier ses lignes de troisième enceinte pour faire place à un théâtre. A ses yeux tout artiste ou philosophe, quel que fût son génie, était au fond un amuseur et un raconteur d'histoires. L'homme d'action le séduisait davantage et il eût donné Gœthe pour Frédéric II et Victor Hugo pour Napoléon Ier, avec une stupeur et un haussement d'épaules qu'on put même mettre en balance ces deux formes de l'expansion humaine. Il avait consacré sa vie entière à la défense de Séneste. 11 avait créé là un État modèle militaire, sorte de machine infernale intercalée entre deux puissances ennemies, et il se disait fièrement que son pivot central était aussi celui de l'Europe et du monde civilisé. Ses travaux étaient un objet d'admiration générale. On le consultait de tous les pays ; en tactique et en stratégie, il était l'arbitre de ses contemporains. On lui devait un code militaire entièrement neuf. Son plaisir était de dresser des plans d'attaque et de défense pour tous les cas possibles de conflagration européenne, et sa tristesse, son désespoir de ne pas diriger une grande guerre. Séneste pouvait lever environ quarante mille hommes valides, tous nécessaires à la défensive. Au moins ses forteresses avaientelles le cachet de l'imprenable. Les généraux étrangers chamarrés de broderies qui les visitaient hochaient la tête d'un air grave, puis regardaient Tronquin dont la figure plissée revêtait alors un masque de contentement et d'ironie impayables; quelquefois il avait un rire grincé,

parcheminé qui signifiait : « Oui, oui, il faudrait perdre quelques armées avant d'envahir mes bastions.» Et lui, le silencieux, exposait très nettement, de son organe méthodique, les laçons dont il avait prévu toutes les attaques, loutes les défaillances, toutes les possibilités de stratagèmes. La nuit il rêvait de citadelles, de tranchées, il concevait des perfectionnements nouveaux, et il n'avait pas de cesse qu'il ne les eût réalisés.

On devine sa stupeur et son mécontentement quand un beau matin la fougueuse Clotilde qui, si elle laissait faire d'habitude son maniaque de Tronquin, mettait avant tout les choses de l'esprit, lui dit, parcourant de ses doigts fins la carte de Séneste : « Ici, cher général, vous supprimerez trois ou quatre casemates. Oui là, sur la troisième enceinte. Nous élevons un théâtre à votre camarade Malauve avec cette inscription : A la gloire du génie. J'impose les Méprisards. » Le duc de Séneste s'était incliné profondément. Pendant six mois il en avait voulu à V Astre noir. Les souscriptions affluaient, le monument s'était vite construit. Chaque année on donnait une série de représentations exceptionnelles auxquelles accouraient les étrangers, quelques-uns par admiration sincère, beaucoup par mode. Tronquin se désespérait à la pensée du mouvement considérable d'espions que crée un pareil mouvement artistique. Aussi à l'automne, époque des spectacles, il doublait la garde et la police.

Eu approchant de l'immense bâtisse dont les détails se précisaient peu à peu, Malauve éprouvait un double sentiment : une joie orgueilleuse de voir debout sa forteresse à lui, cette citadelle de la pensée humaine où le monde entier par son élite venait prendre des munitions pour les batailles intellectuelles; une tristesse de trouver l'en-' semble inférieur malgré tout à son rêve. Pourtant on avait bâti sur ses plans. Il avait pu dépenser aussi largement qu'il avait voulu. L'aménagement intérieur, l'aspect extérieur avaient été laissés à sa libre initiative.

Mais quand ce théâtre se dressait dans son imagination, haut, tumultueux et coloré comme les prodigieuses architectures des nuages, il était bien plus beau qu'aujourd'hui. Hélas, ces monstres, nos désirs, aux dimensions gigantesques, à l'attraction infinie, se rapetissent et se déforment quand la réalité les a pris dans ses lourdes mains d'ouvrière sans intelligence. Et il y a eu des sots pour glorifier la matière !

Les fenêtres du premier étage qui recevaient le soleil en pleine figure le renvoyaient avec fureur. Bataille d'étincelles sur un fleuve d'or! Les portes du bas étaient fermées, sauf une latérale. Malauve monta les somptueux degrés qui conduisaient à cette sorte de temple, s'engagea à travers une série de corridors obscurs. Il tourna un bouton : aussitôt des clameurs, des bruits de machines et de voix humaines éclatèrent : il était sur la scène.

« Voici le maître, voici le maître! » Plusieurs personnes se précipitaient à sa rencontre, tandis que des coups de sifflet retentissaient et qu'une toile de fond, paysage marin d'une perspective infinie, descendait lentement des frises.

« Bonjour, Jalan; bonjour, mes amis. » Il serrait la main au régisseur, au directeur de la scène et à deux ou trois actrices qui attendaient leur tour en vêtements de ville Lâches à cause de la chaleur et de l'atmosphère étouffante. Sur une petite table miroitaient des boissons glacées : <( J'ai prévenu de votre visite, cher maître, dit Jalan, personnage gros et court, au regard en vrille. Nous répétons le deuxième tableau. Allons, là-bas, continuez.»

Les acteurs, en effet, surpris et flattés par l'apparition de Y Astre noir, avaient cessé leurs jeux. Ils reprenaient peu à peu des mouvements naturels sous leurs attitudes théâtrales, ainsi que des statues qui s'animent. Malauve ménageait sa grandeur et sa présence. Il connaissait la vigueur du Major e Longinquo surtout dans une petite ville, et, prophète en son pays, il tenait à garder sa force

SK L'ASTRE NOIIl

prophétique. Il survenait à l'improviste, donnait le ton juste, l'indication décisive, d'une politesse raffinée vis-àvis de ses interprètes, préservait ainsi son prestige. Caldius apparut. C'était lui qui servait d'intermédiaire au maître et qui, rempli de ses pensées, surveillait quotidiennement la répétition des grandes pièces. Il y apportait son zèle méticuleux, une entente habile de la scène. Lui, Bilboquet, pouvait se permettre des familiarités. 11 était au mieux avec toutes les actrices. On lui demandait des conseils sur les coiffures, les ajustements. Quand il aperçut Y Astre noir, il eut une minute de trouble; mais le grand homme était de bonne humeur : « Assieds-toi là, mon Caldius. — Il rapprocha une chaise de la sienne. — Et voyons un peu ce que l'on a déblayé de mon Prométhêe déchaîné. »

Le décor était magnifique. Sur un roc se tordait Prométhêe, tandis que la tempête grondait autour de lui. L'écume rejaillissant jusqu'au ciel, les tourbillons de poussière, la furie des vagues, tout suivait les ordres d'Eschyle. Les acteurs précisément répétaient en costume. C'était la règle à Séneste. Quand arrivait le jour de la représentation, on leur en achetait d'autres, les leurs étant usés. La régente, économe pour l'ordinaire de la vie, ne comptait pas quand la gloire de son philosophe était en jeu. Aussi Prométhêe dans son maillot splendide et ses chaînes étincelantes avait-il vraiment l'air et le maintien d'un dieu. C'était un grand gaillard qui criait les strophes cadencées d'une voix belle et brutale. D'abord la suite du désespoir et les plaintes. Puis un retour sur la vie antérieure, les joies simples de l'enfance et la découverte terible du Feu. Puis un passage à la résignation. Cependant l'orage s'apaisait; on entendait des symphonies étranges. Malauve, mêlant toujours la musique à ses œuvres, demandait la collaboration de son illustre ami, le compositeur allemand Etter, dont la furie créatrice concordait à la sienne. Il lui envoyait ses poèmes sans indi-

cations; Etter se laissait aller à l'enthousiasme, le reflétait par des accords savants et touffus, marque de son génie, d'une complexité, d'une richesse extraordinaire où pourtant de vastes projections lucides éclairaient la surface instrumentale, miroitante et moutonneuse, comme le soleil éclaire les flots. Lorsque Malauve ensuite écoutait ces symphonies, il voyait surgir de son Océan, mouillées de bruit, des beautés qu il ne soupçonnait point. Etter et lui se multipliaient l'un par l'autre.

A cette seconde, dans l'accalmie qui suit le vacarme, dans les grondements lointains de l'orage cédant au murmure infini des vagues, à leur bruissante cadence, matrice de tous les tumultes physiques et moraux de l'univers, Y Astre noir percevait une multitude de voix pressées, tourbillonnantes, sorte de nébuleuse chuchotée où passaient des océanidçs intérieures et il déplorait qu'il n'y eût pas de mots humains pour faire exprimer par Prométhée l'infinie naissance en son cœur d'un monde nouveau plus grand que l'autre. Cependant la victime de Jupiter traçait le tableau d'un avenir où elle-même serait divine, où d'autres forces que le feu, inventées par elle, lui seraient dérobées à son tour par un audacieux mortel, que dans son injustice extrême elle châtierait alors suivant son propre destin, livrerait au vautour sur la roche que le soleil brûle, que les vagues lèchent incessantes de leurs langues râpeuses et salines. Ainsi ce serait la perpétuité de l'injuste, la loi de toutes les découvertes qu'elles sacrifient leur inventeur à la colère des gloires précédentes.

Que cette prose lui avait semblé belle tandis qu'il la composait lui Malauve, qu'il en frémissait jusqu'aux moelles. Il jouissait d'un tumulte idéal : il se haussait aux grandes images qui accouraient du cerveau sous sa plume, s'appelaient de tous les points de l'horizon, telle une troupe d'oiseaux migrateurs. A peine quelque flamme jaillissaitelle, courte et brûlante, qu'aussitôt mille flammes la suivaient, que son écriture n'allait pas assez vite poursténogra-

phier sa pensée. Il sentait en lui deux êtres, l'un volcanique, inexprimable, lançant des laves à profusion dans la direction d'un timide, embarrassé de tant de richesses. Hélas, maintenant les laves étaient froides et figées. Ce décor s'était fait carton. La symphonie toutefois conservait sa grandeur. La musique est-elle donc seule capable d'accorder les joies profondes d'une pensée qui se réalise? Cet acteur ridicule sur sa roche dont on voyait les dessous, les praticables et la peinture grossière, paraissait proférer des choses vides. C'est que le langage humain ne parle que par mots successifs et que souvent mille pensées nous assaillent à la fois et que le style travaillé des chefs-d'œuvre ne vaut pas mieux sous ce rapport que le langage de tous les jours. Il raconte bien la tige de l'arbre et. la direction des idées ; il néglige les multiples branches et l'infinie floraison ; il n'a point le trouble ni le mystère d'un agrégat simultané. Au lieu que les timbres musicaux sont accompagnés d'harmoniques, au lieu que dans un orchestre deux cents instruments marchent ensemble, et qu'un violon a en lui une flûte, une harpe, un basson, un hautbois, suivant la note attaquée; et de cette multitude organisée sort l'impression une et soudaine, où l'on garde le sens du divers, le regard d'une divinité qui saisit l'union des parcelles, l'écroulement avec la résistance, et la synthèse par l'analyse.

On baissait la rampe. La salle et le théâtre tombaient dans l'obscurité. Un vent furieux soufflait du Nord. Il était si bien imité, rendu si saisissant par le vacillement des vagues et d'un arbrisseau tordu sur la roche, près de Prométhée enchaîné, que tout le monde en sentit la fraîcheur. Une barque arrivait dans la houle, déposait aux pieds du supplicié une forme féminine, vêtue de longs voiles légers et translucides, imposante ainsi qu'une statue de la brume, lasplendide Marie Lacerna. Elle escaladait le roc abrupt, montait auprès du héros, et avec des paroles lentes coupées de longs repos, de gestes majes-

tueux, soutenues de harpes aériennes, elle lui révélait sa nature. Elle était la fille des douleurs, issue de larmes, de frissons et de froids. Depuis l'usage du feu on pouvait se chauffer, se réunir et partager les peines, ce qui les rend moins dures, on pouvait s'éclairer le soir et chasser la peur des ténèbres. L'angoisse fondait comme fond la cire au voisinage tiède et bienfaisant de l'élément nouveau qui brille, tel un or caressant, et traverse le noir opaque. Puis elle se mettait à pleurer. Fallait-il que le monde eût souffert pour que son angoisse eût une telle envergure ! Son manteau qu'agitait la rafale traçait dans la nuit les ailes d'un vaste oiseau blanc désespéré. Et à la vue de ce rival, et jugeant sa place menacée, le vautour, le terrible vautour commandé par les divinités jalouses s'écartait à grands cercles, cherchant une proie moins noble. Elle expliquait alors, la bonne délivreuse, qu'elle échappait aux regards des dieux, si cruels qu'ils ignorent la pitié et la saveur des larmes, qu'ainsi elle avait pu s'aventurer sur les flots. Elle venait libérer celui qui avait le plus fait pour elle. Montrant ensuite l'infini des mers, elle expliquait que cette masse mouvante fut formée par les larmes des hommes, qu'elle représente ainsi l'ensemble de tous les désespoirs et qu'il ne faut pas s'étonner de sa voix douloureuse et triste. Ainsi les gémissements ne meurent point et les dieux sont sourds à leur bruit, autrement ils souffriraient autant que ceux qu'ils ont fait souffrir. Après un chant de grâce de Prométhée et les chœurs des Océanides, elle brisait les chaînes une à une de ses mains fortes et légères : « Va maintenant, plus puissant que Jupiter, car tu as dépassé la somme des douleurs qui peut toucher ta conscience. Préservé par moi et par tes larmes, cours à de nouveau bienfaits. Marche ; je te suis, invisible, écartant les obstacles; mais ne regarde jamais en arrière. Mes pleurs dissolvent, comme la mer ronge ces roches, aussi sûrement que j'ai brisé tes chaînes. J'absorbe tout ; ma douleur accapare l'univers. »

Ils quittaient les confins du monde. C'était la fin du tableau. On se précipita vers l'auteur. Jalan et Caldius faisaient des observations. Malauve fi licitail ses interprètes, surtout Marie Lacerna et Prométhée, le grand Turjane, qui recevaient les éloges avec une émotion un peu jouée ; tous deux en nage, l'une dans ses tulles,, l'autre agitant encore pour le besoin des explications le cliquetis d'anneaux brisés, étaient vraiment comiques. La fille des douleurs épongeait sa large face de Junon, observait vers la petite table les cristaux tentateurs des boissons glacées. On changeait les décors. La voix vibrante de Malauve dominait un tumulte extrême : « Je suis très content, très content. Les chœurs partent bien. La musique devrait cesser net et ne pas empiéter sur les tparoles. » Quelle que fût son admiration pour Etter, il tenait néanmoins à la prééminence de sa prose. « Jalan, j'aime ce paysage; la tempête est réalisée. Je m'y connais ; je l'ai vue de près, sans vautour et sans chaînes, mais terrible.

— Et puis, ce que nous avons à dire est si beau ! criait Marie Lacerna au complimenteur Caldius.

— Turjane, parlez fort. Il faut dominer le brouhaha. Modulez vos intonations. Je sais, vous avez des passages durs, des sautes de sentiments difficiles ; soulignez-les; les publics même d'élite sont bêtes. Voilà le défaut de ces grandes machines ; vous ne pouvez vous représenter fortement que vous êtes un demi-dieu, qu'une abstraction telle que la fille des douleurs vient pour vous délivrer. Alors, pensez à des chagrins domestiques, si vous en avez ; si vous n'en avez pas, à des possibilités de tristesse subite, mort d'un enfant, etc., ou à des joies non moins soudaines, Jalan triple votre engagement, par exemple. Enfin remplissez vos paroles d'émotions ressenties pour que tout le monde compatisse. »

L' Astre noir donnait ainsi des conseils aux uns et aux autres. Il savait ménager ces terribles susceptibilités de

KEMME. — .FEUNK FILLE. — CITÉ 93

théâtre où tout prend une importance sans mesure et perd également sa valeur.

Quand la toile de fond se leva, les musiciens apparurent. On leur passait des chopes de bière, car ils avaient soif eux aussi, affalés sur leurs instruments dans des attitudes anéanties, écoutant d'une oreille distraite les observations du meilleur élève d'Etter dépêché tout exprès à Séneste pour surveiller les répétitions de Prométhée.

Malauve voulait encore assister à un acte. Son attention se fatiguait, et il se demandait comment les spectateurs pouvaient avaler en une fois une telle somme d'images, de symboles et de vociférations philosophiques : « Ils mentent quand ils disent qu'ils ont du plaisir, » murmura-t-il au rouge Bilboquet, qui agita sans avoir entendu ni compris sa grosse tête oscillante en signe d'assentiment.

Cependant Caldius avait eu la veille un sérieux accès de révolte. Il avait lu ses vers en cachette à Monlay, Faldati et quelques autres qui les avaient trouvés vraiment bien. Tel était aussi l'avis de son neveu : « Eh, eh, mon oncle, mais savez-vous que vous prenez beaucoup de talent, et franchement autrefois vous n'en aviez guère, » s'était écrié le jeune et sincère Méron. Caldius s'étonnait lui-même des velléités d'indépendance qu'il sentait frissonner sous son orgueil blessé. A force de fréquenter le grand homme, de voir avec quelle facilité tout se groupe autour d'un glorieux, comme les alouettes se jettent sur le miroir, il se demandait si de rares qualités étaient nécessaires pour émouvoir les contemporains, représenter des pièces à succès et brouter par bouchées voraces le splendide laurier d'Apollon...

Prométhée était en voyage. Il arrivait à une hutte où de pauvres gens mouraient de faim. Là se tordait dans les angoisses et les crampes toute une famille lamentable, haillonneuse. Jalan avait eu l'idée de prendre pour jouer ces personnages presque muets de vrais misérables, qui

racontaient leurs ventres vides et l'injustice sociale de Séneste avec une grande sincérité. Ce n'était pas sans peine, car les premiers temps ils jouaient théâtralement des douleurs imaginaires : « Il faudra, ma parole, que je ne vous paye pas, pour avoir du naturel, » leur avait dit le régisseur. Actuellement ils étaient parfaits. Prométhée par compassion leur donnait à manger la plaie qu'avait labourée le vautour et ils se rassasiaient de son foie. C'était une scène brutale et troublante. Le héros racontait alors qu'il n'y avait plus de souffrance et que le sacrifice est doux parce qu'il sanctifie et qu'il sauve. Quand le foie était mangé, les pauvres, rassasiés, l'accablaient d'injures et il sortait, reprenant sa route sanglante, toujours suivi de la fille des douleurs.

Malauve voulut partir: aussitôt, comme à un signal, tous, directeur, acteurs, machinistes, se groupèrent autour de lui et lui jetèrent des fleurs embaumées, tandis que les masses chorales entonnaient un hymne composé par Etter à sa gloire. C'était une surprise pour sa fête, que l'on n'avait pu, à cause de la régente, de sa famille et de tant de personnages sérieux, lui souhaiter la veille à domicile. Il y eut là quelque chose de si spontané, de si cordial qu'il en fut réellement touché. S'appuyant sur l'épaule de Caldius tandis que les légers pétales pleuvaient sur ses cheveux blancs et glissaient, voltigeaient comme des papillons, s'abattaient ensuite à ses pieds, il remercia avec une parole arrêtée à la gorge, émotive, dont l'effet fut saisissant. Cette prolongation des élans de la veille parut d'un bon augure. Elle symbolisait les gloires qui, après une période de pleine lumière, ont une zone de pénombre et de calme, reprennent ensuite par une pluie de fleurs tombant à l'improviste sur la tête du génie, lancées souvent par des comédiens.

Malauve sifflotait en quittant le théâtre, le bras passé sous celui de Caldius. La chaleur était moins forte : « On sentait vraiment aujourd'hui que Prométhée avait dérobé

le feu du ciel, dit avec gaîté Y Astre noir. Si j'avais pris une seule de ces glaces, j'étais mort. Allons, j'espère que le drame marchera, mais il nous faut encore trois bons mois de travail. Les comédiens sont toujours trop pressés. L'habitude de mener la vie du lever au baisser de la toile leur fait battre la fièvre partout. Les grandes choses en tout genre ne se font qu'avec de la patience, une lente accumulation de petits efforts.

— Comme c'est intéressant ! répétait Caldius les yeux encore pleins du somptueux décor et les oreilles vibrantes de musique. Ah, vous êtes heureux, vous, de réaliser vos conceptions. J'ai bien aussi un petit projet de pièce, mais où la faire jouer?

— Ah, mon ami, tu as un projet de pièce? s'écria Malauve avec surprise. Eh bien, renonces-y. Ne fais pas de théâtre, jamais. D'abord tu n'es pas rompu au genre, ce sont des déceptions incroyables. Écoute quelqu'un qui en a souffert. Je le répéterai aux jeunes comme aux vieux: ne faites pas de théâtre. »

Caldius sentait bien dans l'émotion de son maître l'ennui que lui causait cet aveu. Toute tentative créatrice, surtout venant d'un disciple, était insupportable au grand homme. Il étouffait tyranniquement le moindre travail personnel de son entourage. Les seules émulations qu'il permît c'étaient des commentaires sur son œuvre et des analyses critiques que la Gazette de Séneste reproduisait scrupuleusement. Aussi avec malice Bilboquet insista.

« Je vous assure que ma pièce, une fantaisie intitulée le Rempart de Verre, a déjà réuni quelques suffrages. Je ne vous l'ai pas lue, parce que c'est très au-dessous de vous.

— ■ Il faudra me la lire au contraire, je veux t'éviter les tristesses d'une chute. Et en art dramatique on commence immanquablement par les fautes. Mes conseils te seront une excellente leçon pour l'avenir. Exerce-toi plutôt à

saisir la suite complète des idées dans mou Prométhée. Tu en dresseras un tableau synoptique et je te dirai si tu les a parfaitement comprises. Le Rempart de verre... Le Rempart de verre... C'est un titre nébuleux, cela, bon pour un recueil de poésies; mais une pièce! Le choix seul de ce titre me prouve que tu n'es pas mûr pour le théâtre.

— Tant pis ; je voulais vous demander de prêter, pour trois semaines par an, à vos disciples et à moi la grande scène de Séneste.

— Y songes-tu, malheureux! Mais ce serait vous sacrilier : après mes drames qui attirent une telle affluence d'étrangers, les vôtres, pour lesquels il n'y aurait naturellement pas de convocations, laisseraient la salle vide et désolée. Crois-moi Caldius, écris des vers, puisque, par une bizarrerie inexplicable, le besoin de produire te prend à un âge où normalement la production s'arrête. Mais oui, mon cher, tu es un vieillard. Tu risques de faire des choses séniles, démodées, hors l'époque. Je t'ai plaisanté hier, j'ai vu que je t'avais fait de la peine et j'ai eu tort. Il ne faut pas avoir tant d'orgueil; songe qui je suis et qui tu es. N'est-ce pas moi, tu me l'as répété mille fois, qui t'ai mis la plume à la main, qui t'ai donné le goût des spéculations élevées, qui ai développé ce sens critique que tu as parfois excellent? Certes, c'est bien là ta plus haute qualité. Tu m'as fait sur mes œuvres des réflexions parfaites. Tu sais y découvrir des beautés qui, dans le feu de la composition, m'échappent souvent à moi-même. Tu m'es infiniment précieux et utile. Et j'ai pour toi une vive estime en plus d'une solide amitié. Eh bien, mon ami, ne fais pas de théâtre. Garde cette pénombre précieuse qui t'arrache actuellement à la haine des envieux. C'est moi qui supporte tous les coups ; toi, tu as le reflet de la gloire. Tu vis dans mon sillage et je t'épargne les maux de tête. Insensé, qui te jetterais dans la mêlée à une période de la vie où le repos est, avant tout, nécessaire. Mais lu t'abrégerais tes jours, mon pauvre Bilboquet. »

Après tout ce qu'il venait d'entendre et dont il devinait les dessous, ce dernier surnom blessa Caldius. Il alla dans le sens de son orgueil fraîchement éveillé et du dépit de son dur maître :

« Je dois compléter ma confession. Vous croyez que je suis un producteur sénile, vous vous trompez. Il y a cinquante ans que j'écris. J'ai toujours écrit; j'ai des piles d'œuvres inédites. Je ne vous en ai jamais parlé par fausse honte, cette sorte de pudeur qui vous tient jusqu'à ce qu'on soit dûment imprimé; mais aujourd'hui cette pudeur me quitte. Oui, mon cher maître, Bilboquet, tel que vous le voyez, a chez lui la matière de trente volumes.

— Ah, ah, ah! » L'Astre noir eut un rire strident. La multiplicité des rires était une de ses caractéristiques : d'abord le rictus de perversité, involontaire et cruel, qu'il avait devant les catastrophes ou le récit des morts et des accidents; puis un rire artificiel de mépris, pour briser son interlocuteur; un de rage concentrée qu'il ne donnait que dans les grandes circonstances; une série de ricanements dont il ponctuait sa propre ironie quand il parlait à un intellectuel ; enfin son plus hypocrite de tous, un rire bon enfant et bon vieillard à la fois, dilatant les regards humides, si naïf et candide qu'on en était attendri et qui servait à sa réputation patriarcale.

Dans son rire actuel il y avait de l'étonnement et de la colère. Un autre Caldius se révélait à lui; ce n'était plus le disciple soumis, celui auquel on donnait chaque semaine sa tâche et qui la faisait en bon écolier. Si la veille V Astre noir avait eu de la cruauté pour son vieux patito, c'est qu'il avait trouvé ses vers bien faits, d'un tour d'idées spécial et différent du sien. Son attrait, à lui Malauve était une brutalité profonde et de tendance vers le grotesque. C'est par là qu'il allait aux foules. Or les vers de Caldius chantaient mondains, pimpants et distingués. Si toute l'œuvre, trente volumes, était ainsi, Bil-

boquet ne serait plus pour l'avenir le secrétaire idéal, le bon domestique de son maître et il rongerait un os de postérité.

Quand il se fut bien esclaffé, sans remarquer le fin sourire du gros visage discipulaire en qui la lumière perçait peu à peu sous le fanatisme, il ajouta : « J'espère que tu me montreras ces merveilles un jour ou l'autre. Eh mais, on apprend sans cesse. » Puis brusquement : « 11 faut que je te quitte; je veux entrer là seul un instant. Je te retrouverai chez Le Chaminant. On m'a dit qu'il allait mieux et qu'Aldébrat ne l'abandonne point. Adieu... Adieu. »

Ils se séparèrent à un merveilleux endroit, petite route creuse bordée de prairies et de villas, aboutissant à un jardin d'une fraîcheur idéale pour l'heure et la saison chaude. Des ruisseaux circulaient sous des taillis de verdure riche et luisante. Quelques arbres se courbaient altérés vers l'eau claire. D'autres multipliaient sur un court espace toutes ces attitudes de la feuille, si coquettes parfois et touchantes, a Vraiment l'on ne se croirait pas au cimetière, » pensait l'Astre noir qui, par bonheur, abandondonnait vivement ses ambitions et vanités quand quelque image sollicitait son esprit. A mesure qu'il pénétrait dans le parc, les choses perdaient de leur aménité. Au fond d'une fosse régulière des ouvriers travaillaient en chantant et lançaient des pelletées d'une terre ocreuse que le soleil criblait d'étincelles. De-ci, de-là, piquées sur les gazons verts, émergeant des pelouses qu'arrosait sans trêve la fusée pulvérisante des jets d'eau, se dressaient des pierres tombales aux inscriptions effacées ou récentes. Devant chacune d'elles il y avait un jardinet spécial ou une surface de cailloux blancs, quelques fleurs, des ex-voto. C'était là le principal cimetière de Séneste. Là dormaient les vieux parents de Y Astre noir. Après maints détours il trouva l'endroit.

Il venait peu dans ce lieu funèbre, trop vital pour

aimer sincèrement la mort, bien qu'elle fût l'horizon noir de la plupart de ses conceptions. Aujourd'hui, mû par le scrupule, un désir brusque, il avait voulu interroger ce champ des soupirs, se figurer à l'occasion de son soixantième anniversaire comment il passerait lui-même au néant. L'inscription était très simple sur la pierre du caveau familial : « Ici reposent Charles et Dorothée Malauve. » Suivait l'âge de leur mort. Et à côté il y avait des cases vides, attendant d'autres noms, d'autres dates et semblables à des tombes ouvertes. Malauve eut un court frisson ; la prochaine serait vraisemblablement pour lui. A quelques pas deux femmes pleuraient et leurs dos avaient une houle de douleur.

Charles Malauve! Il l'avait seulement connu ce père pour son orgueil et sa dureté. Mais sa mère... Ah, il se la rappelait bien, les bandeaux plats, le doux sourire et la sagesse. Comme il avait été cruel envers cette femme adorable, d'un sens et d'un tact infinis. Depuis son mariage il avait vécu à trois lieues d'elle sans aller la voir plus d'une dizaine de fois en trente ans. Pourquoi? Il n'aurait su le dire. Elle lui écrivait fréquemment, non des reproches, cette âme était trop fière, mais des félicitations sur ses succès. « Elle recevait, disait-elle, des gens qui lui parlaient de lui. Son arrière-petit-fils Eucrate devait avoir grandi et changé. » Vers la fin l'écriture tremblait davantage ; des mots manquaient. Elle était morte le jour même d'une grande représentation théâtrale. Il n'avait été la voir que le lendemain, prévenu trop tard, il est vrai : elle était déjà raide et figée dans une attitude sévère comme si, après la mort, elle ne pardonnait pas ce qu'elle avait admis vivante. Maintenant il ne la reverrait plus jamais. Mais le bois de son cercueil choquerait le sien. Elle percevrait peut-être ce contact dur et funèbre et le peu de sensation qui reste dans les parcelles osseuses se réjouirait de la tardive réunion. Malauve regardait fixement la tombe, plongé dans ses pen-

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