CHAPITRE IX
Le 7 décembre au matin, dans la casemate la plus abritée des forteresses du Tourbillon, éclairée d'une lumière crue par un petit fanal à l'électricité grésillante, le général duc de Séneste, assis devant une carte de la frontière, y marquait des repères au crayon. Autour de lui ses aides de camp gardaient le silence. On entendait un grondement ininterrompu. Depuis trois jours en effet les troupes françaises revenant d'Allemagne avaient opéré leur jonction, contourné l'Etat neutre et commencé l'attaque sur un point différent de celui que l'on supposait. Tronquin, prévenu par ses espions, n'avait point eu de surprise, seulement une déception légère, car la défense était ainsi plus difficile.
Séneste formant un immense et redoutable camp retranché, cette guerre devenait un véritable assaut. Du côté du Tourbillon trois lignes concentriques de forts défendaient l'investissement. Tous les hommes valides avaient été levés. Cela formait une masse de trente mille combattants. Les ennemis étaient environ trois cent mille, c'est-à-dire dix contre un. Mais ils connaissaient les puissants travaux de Tronquin; aussi se tenaient-ils à distance respectable, dans l'ordre le plus dispersé possible et leur ligne d'attaque formait un long ruban qui occupait la presque totalité de la frontière française.
Le duc de Séneste n'ignorait pas que derrière ce ri-
deau se massaient continuellement de nouvelles troupes, et qu'un mouvement général aurait lieu contre le Tourbillon. Il avait fait le sacrifice de la première ligne défendue par une faible garnison. Dans l'intervalle de la première à la seconde et de la seconde à la troisième, où lui-même se trouvait, il avait de quoi supprimer cent mille hommes; mais, malgré l'épaisseur des blindages, des caponnières, la résistance des matériaux et la distance de l'endroit où la chose se produirait, le général n'était pas sans inquiétude sur sa propre situation et celle de son état-major. Il comptait donc abandonner le Tourbillon et se replier sous la zone d'investissement de réserve qui comprenait toute la campagne entre la ville et la frontière. Si par malheur l'ennemi forçait les deux enceintes, la partie serait définitivement perdue; on n'aurait plus qu'à se rendre.
De minute en minute la porte de la petite pièce terreuse s'entr'ouvrait; une estafette venait aux ordres; un aide de camp se détachait du groupe. Alors on entendait l'épouvantable vacarme extérieur. Mais rien ne dérangeait Tronquin. Il marmottait à voix basse quelques paroles que les plus proches de lui ne saisissaient qu'en se penchant, et son étroite figure était encore plus ratatinée qu'à l'ordinaire. Son uniforme très simple tranchait sur les broderies et les dorures des jeunes gens qui l'environnaient. Ainsi cet être bizarre aimait chez lui les ornements et les détestait dans le service. L'armée de Séneste était toute encadrée d'officiers de vingt à quarante ans. Son chef le voulait ainsi, affirmant qu'un général jeune l'emportera toujours sur un vieux, et que la force d'initiative décroît, sauf de rares exceptions, avec l'âge.
Les aides de camp chuchotaient entre eux. Ils se racontaient la dernière nuit, nuit terrible, où la faible garnison de la première zone avait été décimée par des obus explosifs que précédaient de grands jets de lumière des-
tinés à éclairer le tir. Il semblait qu'un démon promenât son œil monstrueux sur le champ du carnage. On avait riposté ferme du côté de Séneste et les pertes des Français avaienk dû être considérables; leur ligne d'attaque s'était considérablement raccourcie.
La porte s'ouvrit toute grande. Il y eut du tumulte; sur un signe de la régente, chacun se retira. Car c'était elle, l'altière Clotilde, dans un costume de circonstance : une amazone de fantaisie, avec une petite cuirasse d'or et un casque penné. Elle était élancée et belle, comique et imposante. Tronquin, absorbé par son travail, ne s'était aperça ni du départ de son personnel ni de l'entrée de sa souveraine. Il fallut qu'elle appuyât sur son épaule pointue sa main fine et gantée d'acier pour qu'il tournât la tète ; il eut un sursaut : « Vous, vous ici, c'est de la dernière imprudence ! Qui vous a laissé passer? Il faut de suite rentrer au palais. » Et il baisa les doigts nerveux qui frémissaient dans leur dure enveloppe. » Eh bien , où en sommes-nous?» Elle prit un air majestueux où passaient les souvenirs des attitudes de toutes les héroïnes. La courbe de son corps était vraiment charmante.
« Voilà. L'ennemi est ici. La première ligne n'étant presque pas défendue, s'il se lance sur elle, il n'en fera qu'une bouchée. Mais les malheureux qui.... Dans les conditions actuelles il ne restera guère des assaillants après l'assaut. » Et un petit ricanement appuya cette certitude. « Je les attends à l'intervalle. » Tronquin montra sur la carte l'espace qui séparait la première ligne des forts de la seconde, et, d'un autre geste, il désigna vers le mur de la casemate deux espèces de boutons d'air placide.
— Seraient-ce là les fameux ?...
— Parfaitement; moi seul connais les mots qui permettent de les mouvoir : désastre et cataclysme. Eh ! eh! ce sont nos camarades, nos ultimes espérances. Je laisse l'ennemi s'engager à fond, et au moment où il pré-
pare un effort décisif, quand il a bien disposé ses batteries, massé ses colonnes, je pousse désastre et tout saute; le terrain est miné, cela peut détruire une armée. S'il continue, pareille surprise l'attend au deuxième intervalle. Je doute que ce qui aura échappé à désastre résiste à cataclysme. Cependant nos batteries de réserve à longue portée n'ont pas encore donné. Elles sont chargées d'obus à éclatement qui, passant sur nos têtes, iront faire làbas une pluie mémorable. On verra que Séneste est défendu.
— Tu es beau ainsi, général, s'écria la régente enthousiasmée par le contraste du petit homme placide et logique et des catastrophes qu'il allait produire; puis, changeant de ton : «Notre sort est entre vos mains.» Un aide de camp entrait. Il s'arrêta interdit devant la régente : « Approche, qu'y-a-t-il?
— Général, l'ennemi donne l'assaut de la première enceinte.
— Bien, bien. Réunis ici tout le monde. Majesté, partez au nom du ciel. Vous gêneriez nos opérations et seriez vous-même en péril. Si nous nous rendons, ce sera, croyez-le, avec tous les honneurs.
— Mais vous-même êtes exposé ici, mon noble duc.
— Nullement, nullement. Si le danger se rapproche, je porterai mes pénates ailleurs. Je ne tiens point à mourir; soyez tranquille ; je vous suis trop utile encore. »
La blonde guerrière disparut, toute joyeuse d'avoir été aux remparts et de les quitter, d'avoir côtoyé l'héroïsme et de rentrer dans un décor plus calme.
Les uniformes arrivèrent en foule. La nouvelle était confirmée. Les Français préparaient l'attaque. On ne savait si leur général les commandait en personne.
« Très bien; qu'on téléphone au commandant de la première enceinte de l'abandonnera l'ennemi et de se replier en toute hâte sur la seconde. Qu'on téléphone à la seconde de cesser momentanément ses feux. Qu'avant de
partir, le commandant de la première enceinte fasse donner une dernière fois toutes ses pièces, et notamment les obus à Tronquinite. — La Tronquinite était une substance explosive nouvellement inventée et d'une puissance supérieure à toutes les précédentes. Que seconde par seconde je sois prévenu de la marche de l'ennemi. Installez-moi mon pantoscope. »
Tronquin se leva, quitta des yeux sa carte et conversa à voix basse en allemand avec un grand jeune homme blond. Celui-ci lui détaillait les récentes opérations des Français sur le Rhin, leurs victoires successives. Cependant trois soldats descendaient du plafond de la casemate un châssis de verre, une grande glace, ouvraient dans la muraille une minuscule ouverture, dressaient une sorte de télescope compliqué dont le cuivre étincelait sur la terre battue. On replia la carte. On baissa encore l'électricité. La pièce fut plongée dans une obscurité presque totale de nouvelle lune ou de cauchemar.
« C'est fait, mon général. » Tronquin s'approcha du miroir phosphorescent qui faisait comme un lac d'argent sur l'espace sombre. Il vit une forteresse où se mouvait précipitamment une multitude de fourmis. A côté d'elle s'étendait une plaine large, vide et menaçante, et dans le ciel c'était un vol continu de grosses mouches qui paraissaient à un moment donné se disperser dans le vide, retomber en poudre légère. Grâce au pantoscope, il allait avoir ainsi sous les yeux le spectacle de l'assaut sans bouger de sa retraite. « Tenez maintenant cette porte fermée » ditil d'une voix sèche, impérieuse. En effet le moindre entrebâillement, outre qu'il laissait pénétrer un énorme vacarme, éteignait aussitôt le miroir. Il se rassit, posa à côté de lui sa montre lumineuse, tel un médecin qui va tâter le pouls: «Ah çà, il a donc neigé? s'écria-t-il en fixant la glace révélatrice?
— Toute la nuit, général.
— C'est donc cela que je vois des noirs luisants sur la
plaine et la surface d'intervallalion. Nous réchaufferons ces pauvres diables. »
Dans l'esprit de Tronquin s'élançait la joie orgueilleuse. Quelle que fût la gloire que lui eussent donnée ses travaux en Europe, elle était demeurée virtuelle. Il n'avait jamais eu l'occasion de montrer ses ressources. En ce moment au moins il pouvait se déployer. Mais cela ne lui suffisait point encore. Il jalousait ce jeune général français qui promenait ainsi et déchaînait la guerre. Se défendre, c'était bien; attaquer est plus beau. Si lui, duc de Séneste, avait ainsi fortifié l'État et restreint son génie à la question des camps retranchés, c'était faute de mieux. Combien il eût préféré mener des troupes à la victoire, diriger de grandes batailles. Pas un instant l'idée de Patrie n'entrait en jeu dans ses songes. Il se moquait bien de ces balivernes: sans oser se l'avouer, il souhaitait une victoire de l'ennemi, qui ne pourrait méconnaître ses talents et lui donnerait peut-être un commandement effectif. Avec deux cent mille hommes dans la main on réalise bien des choses. Qui sait le hasard des combats? Un vieillard dure quelquefois plus qu'un adolescent. Alors, conduire des armées ardentes, réaliser les plus folles aventures, atteindre à la renommée d'Alexandre, étonner le monde par la puissance de ses conceptions militaires. Et Tronquin n'était pas satisfait, trouvait les murs de sa casemate étroits, ses aides de camp peu nombreux, son autorité faible. Bien humain en cela, car le désir augmente avec la réalisation, se distance toujours lui-même.
Cependant, tout autour de lui, dans le mystère de l'obscurité, des têtes curieuses se penchaient, suivaient les événements sur le miroir. Tronquin sentait des souffles dans sa nuque. Malgré ces perfectionnements, il n'avait pas supprimé les anciens moyens d'information, pensant que mille garanties valent mieux qu'une. Les estafettes se succédaient, annonçaient les événements avec un retard de quelques minutes sur leur marche que les yeux appré-
ciaient au pantoscope. Maintenant ces émissaires entrouvraient à peine la porte et se glissaient vivement par l'interstice. Cela suffisait pour surprendre les oreilles par de déchirantes décharges, alors que dans l'intervalle de ce brouhaha frénétique on entendait le même roulement continu comme d'une multitude de chariots circulant sur les casemates. Parfois un choc plus violent ébranlait la pièce. C'était un des gros canons qui tonnait. Tronquin regardait toujours sur le miroir les petites mouches de mort monter d'un vol droit, puis retomber hors du champ de vision, en quels éclats incomparables!
Ses ordres avaient été ponctuellement suivis. Il voyait la première enceinte abandonnée, libre de fourmis. Cela durait depuis environ un quart d'heure quand à la crête du fort d'autres fourmis apparurent, celles-ci plus nombreuses, un infini grouillement qui couvrit bientôt toute la surface réfléchissante d'une sorte de cendre mobile. Les mouches cessaient de voler, les deuxièmes bastions suspendaient leurs feux. La zone qu'occupait le général s'abstint de tirer. Il y eut une accalmie.
Tronquin s'adressait à ses aides de camp qu'il devinait autour de lui sans les voir : «Attendons la suite. Messieurs, lequel de vous sait les noms de mes camarades, ces deux menaçants boutons lumineux, là dans la cloison de droite ? Personne. C'est une force de garder un secret dix ans$ avouez-le. Nous aurons ici tout à l'heure — il tapota les bords du miroir — un spectacle singulier et muet. Ces Français sont d'une imprudence ! Ma réputation cependant était vieille. — Sans doute, sans doute, répondit-il à un interprète qui lui annonçait l'occupation par l'ennemi de la première enceinte. Ce que je crains c'est, quand l'instant sera venu, une grosse secousse pour mon pantoscope. Quel malheur que cet appareil ne nous donne pas un agrandissement plus considérable! Je ne puis vraiment distinguer... Tenez, messieurs, voilà qui prouve bien la fatalité et fait voir les hommes comme des insectes:
observez les mouvements de l'ennemi. N'ont-ils pas quelque chose de nécessaire, d'automatique, de commandé par le destin? Sur cette glace polie on ne conçoit nulle liberté. Notre illustre ami Malauve aurait ici fort à faire. Songez que dans l'action chacun de ces petits bonshommes se croit libre. Je suis dans un état d'esprit mêlé: si le général subit désastre avec les autres, j'en serai heureux pour Séneste, mais désolé pour mes contemporains. Nous manquions de conquérant, en voici un; et je vais peut-être le supprimer brutalement... Oh, comme ils se dépêchent! Est-ce que déjà ils recommenceraient l'assaut! Que tout le monde rentre dans les casemates. » Les fourmis étaient groupées en plusieurs masses. Elles traînaient des sortes d'œufs noirs, les canons, et paraissaient dans une agitation extrême.
« Il n'y a plus qu'à laisser faire, ajouta le duc de Séneste. Je vais causer un massacre effroyable et je n'aurai nul remords. Non que je sois soutenu par l'idée de patrie, messieurs, laquelle ne supprime point l'idée d'humanité, mais cette dispersion d'une nuée d'individus noiera tout remords possible. Je n'aurai pas la vision nette du gâchis, de la sale tristesse, de la boue sanglante, et rien ne ternira mon miroir moral. Je suis sûr que le meurtrier d'une foule a la sensibilité beaucoup moins travaillée que le priminel simple, que l'assassin d'un seul. Il n'est que la réalité qui trouble. Les conquérants sont au fond des idéologues, n'en déplaise à la grande ombre de Bonaparte ; ce sont des métaphysiciens de l'acte. »
Personne ne répondait. On était haletant, tous les invisibles regards tournés vers le panloscope. On laissait monologuer le général et les mots qu'il prononçait arrivaient à peine aux esprits, traversaient difficilement la couche d'attente et d'angoisse. Lui, penché sur son appareil, restait calme comme un opticien qui raccommode une lentille à la lampe. Il y avait en lui du philosophe et de l'ouvrier minutieux.
Ce n'était plus douteux : l'ennemi, après une courte hésitation, donnait de suite l'assaut à la seconde enceinte. Le grondement reprit au dehors : la casemate en était secouée et les murs de terre semblait receler des monstres préhistoriques, murés pendant de longs siècles, aux beuglements réviviscents. La minute était solennelle. Les mouches recommencèrent à voltiger sur le miroir et toutes les fourmis descendirent vers la surface fatale entre les deux rangées de forteresses.
Tronquin se leva, écarta son entourage à l'aveuglette et s'approcha du premier bouton phosphorescent qu'il fit manœuvrer avec lenteur : « Messieurs, articula-t-il d'un ton haut, inhabituel, nous touchons au but. Toute la plaine où s'engage l'ennemi est minée. Ce bouton commande la décharge. Elle se produira dix minutes après que je l'aurai repoussé, et, selon mes calculs et la marche actuelle des Français, au moment où toutes leurs forces seront sur le point dangereux. Le mot est désastre. D,É,S,A,S,T,R,E ; — huit cliquets grincèrent. — Toutes les lettres y sont. — Il revint au miroir. — Les premières pièces d'artillerie, nos anciennes pièces, qui doivent servir contre nous, pénètrent en ce moment dans le fossé de circonvallation. Je retire le bouton ! — La menaçante poignée lumineuse sortit de la muraille et proémina. — Maintenant, suivons sur la montre et sur le pantoscope. »
Alors, dans le noir silence soumis au seul ronflement extérieur, le temps se déroula avec une paresse infinie. A mesure que les minutes battaient, les fourmis arrivaient à la surface neigeuse, leur grouillement se faisait tumultueux et hâtif. La première et la deuxième ligne de forteresses semblaient désertes, abandonnées : « J'espère, dit Tronquin, que la secousse ne sera pas assez forte pour, nous masquer le phénomène; néanmoins je ne puis rien vous promettre, car je n'ai rien expérimenté. » Cette angoisse étroite, resserrée, rendit l'atmosphère plus' périlleuse encore, et, par la faiblesse de l'égoïsme humain,
l'intérêt quitta les adversaires pour se concentrer tout entier sur les précieuses personnes des assistants. L'aiguille de la montre marchait : « Il n'y a plus que trois minutes... Deux minutes... Une... » Soudain un déchirement furieux, irrésistible, comme mêlé de la foudre et du tremblement de terre, une secousse forte suivie de deux ou trois plus faibles... La casemate vibra toute, mais le miroir, sur lequel chacun se penchait autour de Tronquin, ne bougea pas. On put croire que la glace se fendait par un brusque déplacement des images. La surface oscillante fut couverte de débris virtuels et minuscules correspondant à quelque atroce et majestueuse réalité. Plus de fourmis ni de mouches; une pluie de cendres voltigeantes. Au bout de plusieurs secondes, un abîme poussiéreux, grenu, sorte de paysage lunaire, s'excava entre les deux enceintes intactes. Un immense effroi circula devant cet aveugle travail de désastre qui luisait toujours là-bas sur le mur. La montre était, arrêtée.. Aussitôt la porte s'ouvrit; la lumière entra avec le tumulte, et tous se précipitèrent au dehors, fuyant ces images réduites de la terreur et du carnage ....
Quelques heures après, le gros des forces ennemies, le conquérant à sa tète, envahissait par surprise et par une imprévue diversion l'État de Séneste du côté de la frontière allemande, et Tronquin, -désespérant enfin de la résistance, envoyait des parlementaires aux Français pour traiter de la reddition
L'Astre noir s'était calfeutré chez lui depuis le commencement des opérations. Cet analyste imperturbable des sentiments humains en éprouvait un par synthèse, la peur. Forgeant des conceptions outrancières, il n'avait de la vie que des conceptions tranquilles. Déjà bouleversé par les propositions des réfugiés, il l'avait été plus encore par l'annonce de cette guerre terrible, des horreurs auxquelles
il savait Tronquin décidé et pour lesquelles il craignait les représailles des Français. Aussi, depuis ce jour, il avait peur. En vain essayait-il de détourner son esprit, de le porter sur des objets brûlants, des souvenirs, des hypothèses. Rien n'y faisait. Toujours un fil tendu et vibrant le ramenait de l'inquiétude à l'angoisse. Il recevait des visiteurs qu'il écoutait à peine. La crainte universelle avait fait oublier sa disgrâce, les récents événements, la faveur de Galdius, et les infidèles, les ingrats, les transfuges se rapprochaient de leur ancienne sauvegarde par la force de l'habitude et l'ignorance de l'avenir. La Gazette ne paraissait plus, tous les jeunes gens valides étant occupés aux remparts. Clotilde s'inquiétait de ne plus recevoir de lettres de sa mère ni de son frère et se demandait si la région qu'ils habitaient n'avait point souffert du passage des troupes françaises.
Le jour de l'assaut, le bruit des obus qui n'arrivaient point à la ville, mais dont on entendait les terribles grondements, augmenta encore les angoisses du grand homme. Il s'était retiré dans sa chambre tout seul. Un peu plus il se serait caché sous le lit comme un petit enfant, et il regardait machinalement les devises altières ou majestueuses et qui semblaient braver la mort. Dans son cerveau vide l'imagination fermentait, lui représentait toutes les atrocités d'un pillage, les flammes, les massacres confus, les hurlements des victimes et des soldats ivres, la force des projectiles dans les poitrines. Il comprenait à merveille les fuites éperdues, fuites de rêves,... se terrer n'importe où, à l'abri, pendant qu'on massacre les plus chers et que la maison brûle, les agenouillements, les honteuses prières à l'adversaire brutal et toute la bassesse possible. En même temps il avait une rage contre les armées, les révolutions, les frénétiques, les dérangeurs de l'ordre établi, les revendications malsaines des faibles contre les puissants, des pauvres contre les riches. Il trouvait ridicule la résistance d'un petit Jiitat tel que Séneste vis-à-vis
d'un vainqueur farouche. Oh ! l'orgueil, la vanité stupide de Tronquin! Ces hommes de guerre étaient des enfants amoureux du joujou carnage, n'adoraient que les poupées cassées. Les Français lui paraissaient déjà préférables, éminents, supérieurs; leur victoire opérait.
Ainsi cet homme qui toute sa vie avait parlé pour la liberté, la justice, pôles positifs de l'individu, se livrait maintenant au pôle négatif, devenait un farouche conservateur, sous l'idée de sauvegarde personnelle, et préférait l'esclavage au péril... Tout à coup une secousse plus violente le. fit tressaillir... « Encore une machinerie de Tronquin, pensa-t-il, l'imbécile! » Il s'approcha de la fenêtre. La campagne était couverte de neige et il neigeait encore. Ce calme, cette blancheur s'étendaient jusqu'à l'extrême horizon où se passaient tant de choses invisibles et menaçantes; tel un manteau dont la longue traîne paisible suit à distance un roi furieux. « Je voudrais être la nature, songeait le philosophe, tomber candide et menu ainsi que cette neige indifférente, me transformer en eau, en glace; en boue, j'y suis hélas! Qu'allons-nous devenir? Que serons-nous demain? Que ne suis-je un désert comme ce paysage! » En effet, il n'y avait personne dans la campagne. Tout était muet, intact et blême. Il ne sortait pas de fumée des maisons. Les animaux ne criaient plus, ni coqs, ni ânes, tous effrayés, tapis sans doute, semblables à lui, leur ennemi et leur frère, écoutant la terreur des obus, avertis du danger par des sens plus fins que les siens. « Ils sont lâches, eux aussi; bah, chacun est lâche, chacun craint la mort. Ceux qui s'y jettent, contraints par la discipline ou le ridicule sentiment de l'honneur, sont des gribouilles, des fanfarons du néant. Maison n'entend plus la canonnade. Que se passe-t-il? » Cette cessation de tout bruit était encore plus impressionnante et Malauve eut le frisson. Il claquait des dents quand Ennaïej entra.
« Maître, on capitule. Séneste se rend à l'ennemi : c'en
est fini d'elle et de ses libertés. Le vainqueur arrive. Ce misérable Tronquin est un traître. » Le Suédois était bouleversé; sa tête blonde flambait d'un feu de révolte; sa démarche et ses gestes étaient extatiques et raides.
« Chut, chut, calmez-vous, notre duc ne peut trahir. S'il
se rend, c'est qu'il juge la résistance inutile. D'ailleurs
Ma garnison était si peu nombreuse. » Une joie immense
envahit Malauve. La peur cessait. Un adversaire auquel
on se livre n'est jamais bien redoutable. —
« On a fait sauter la première enceinte. J'étais aux remparts. L'ennemi donnait l'assaut et il a volé dans l'air, éparpillé. Ce fut magnifique! Ainsi se défend un peuple libre. Cependant le conquérant envahissait la frontière allemande et de ce côté le général n'avait pris nulle précaution. Que penser d'un tel oubli ? N'est-il pas volontaire ? Qu'allez-vous faire, mon maître?
— Nous verrons, mon enfant, nous verrons. L'avenir n'est plus pour moi. A d'autres les inquiétudes. Mais cette maison m'obsède et cette campagne immobile m'irrite. Je veux sortir dans la ville à votre bras, me rendre compte de ce qui se passe.
— Ce qui se passe, maître? Rien; l'apathie. Quand on a su que le général envoyait des parlementaires, tout le monde est demeuré tapi chez soi. La cité semble morte sous la neige. Les soldats sont revenus des remparts.
— N'importe; je veux voir, venez. » Et il entraîna son disciple par la petite place morne, les rues mornes. Des silhouettes, derrière les fenêtres, guettaient quelque chose qui n'arrivait pas.
Le bruit de la reddition s'était répandu partout et l'on craignait l'entrée du despote, car des histoires de sac et de représailles couraient sur son compte. Tronquin n'avait-il pas tronquiné trente mille de ses hommes par l'explosion de la première enceinte?
Ennaïej racontait les terribles détails de ce volcan humain à Malauve: mais celui-ci était distrait. Il jouissait
de n'avoir plus de terreurs, il méprisait celles des autres et dans cette ville inquiète, sous ce ciel bas et jaune, il se considérait comme un empereur qui fait le tour de ses États abandonnés, mais le plus grand de tous, celui de la solitude.
Des enfants s'amusaient à se lancer de la neige. Ne savaient-ils pas les événements, ou ceux-ci, trop considérables, passaient-ils à côté d'eux comme les grosses boules que projetaient leurs mains maladroites, ou dans toutes les circonstances graves et sinistres ne faut-il pas, pour le mouvement de la vie, que quelques mioches continuent le jeu et l'insouciance? Malauve s'arrêta devant eux. Il n'écoutait plus les lamentations d'Ennaïej qui déformait la situation avec ses élans mystiques, voyait la liberté perdue, l'avenir mort, enseveli sous une neige morale, engourdi par le froid de la fatalité.
Ils arrivèrent ainsi aux premières maisons du quartier des Méprisards. Ils les dépassèrent, formes biscornues et blanches, tels des monstres couverts d'hermine; ils traversèrent les faubourgs : chez les riches comme chez les pauvres, chez les pauvres comme chez les riches, solitude angoissante et funèbre. Un désert d'attente. Là-bas vers la campagne on apercevait les célèbres travaux, désormais inutiles et grotesques, armes compliquées qui n'avaient pu servir, défaite de l'habileté et de l'industrie devant l'élan moral, la marche irrésistible du nouvel Alexandre. La vraie force guerrière est dans le cœur des héros. Là réside la victoire.
Subitement, au détour d'une ruelle, ils aperçurent un gros d'hommes qui s'avançaient rapidement le long de l'avenue, confus, noir et sinistre sur la neige. On ne pouvait distinguer les visages. On n'entendait nul bruit de voix ni de pas foulant l'ouate céleste. A quelque distance du groupe cavalcadait un officier de la garnison. Quand il passa devant Y Astre noir, il fil le salut militaire, et, sans être interrogé, articula d'un ton dur : « Ces misé-
rables révoltés ont tenté de soulever les troupes. On va les fusiller près d'ici. » Puis il poussa sa monture, le regard brillant et féroce. Alors la masse se rapprocha. Ennaïej et Malauve reconnurent les tètes des réfugiés. Ils étaient encadrés par des soldats à la mine résolue, implacable. Eux-mêmes marchaient à la mort d'un air calme. Ils étaient là, tous ceux qui étaient venus peu auparavant demander à Malauve de diriger l'insurrection. Quand ils avaient appris qu'on envoyait des parlementaires aux Français, ils avaient essayé de l'agitation, péroré dans les régiments, tiré quelques coups de fusil. Tronquin prévenu avait donné l'ordre de les fusiller en bloc. On les emmenait donc, creusés de fatigue et de faim, avec leurs barbes noires plus noires encore sous le ciel jaune, leurs fronts extatiques, leurs yeux vagues et qui regardaient au delà du but, très haut, vers leurs chimères. Ils marchaient, troupeau de victimes, du même pas que le troupeau des meurtriers, désarmés, les mains libres, et les rangées droites des fusils faisaient autour d'eux une cage menaçante dont chaque barreau enfermait leur court et cruel destin.
Quand ils furent tout, tout près, ils le reconnurent. Le petit roux était là lui aussi. Il ôta son triste chapeau et cria d'une voix forte : « Vive la liberté ! Vive Y Astre noir ! » Les compagnons, d'un seul mouvement, l'imitèrent, et un cri glorieux et prolongé de : « Vive la liberté ! Vive Y Astre noir!)) courrouça les visages de l'escorte. Ainsi, au moment de périr, ils le revendiquaient pour maître et il y avait quelque chose de lui dans leur décision, dans leur allure. Le philosophe eut un grand coup au cœur. Passant par son orgueil, une pitié mêlée d'admiration l'envahit, tandis que défilait ce cortège de gars vigoureux, passionnés pour un rêve et qui allaient, héros tranquilles, arroser de leur sang leurs doctrines, donner leurs personnes à l'idée.
Aussitôt dans Ennaïej, âme sœur de la leur, il se fit une
vaste attraction,-" un désir soudain, immense et contagieux de la mort s'éleva, et, avant que Malauve pût le retenir, il bouscula un sergent de l'escorte, se précipita au milieu des réfugiés en hurlant : « Et moi aussi, avec vous, avec vous, pour la liberté, je veux mourir! A bas la guerre ! A bas la patrie! A bas Tronquin ! » Les rangs farouches se refermèrent sans qu'un seul mot de grâce fût prononcé sur cette nouvelle et volontaire victime. L'atmosphère était impitoyable : ceux qui veulent en finir finiront devenait la devise de Séneste. L' Astre noir fit quelques pas en avant, jeta un regard désespéré sur la silhouette maintenant lointaine de l'officier à cheval qu'il ne pouvait plus rejoindre, tenta d'arrêter un soldat qui le repoussa brutalement. Et il resta stupide sur la neige, tandis que le groupe s'éloignait, entraînant son disciple expiatoire, l'infortuné, l'heureux Ennaïej.
Alors, seul dans ce faubourg désert, blanc comme un drap mortuaire, sous ce ciel étroit, le grand homme, pénétré de douleur, de faiblesse, demeura immobile, se demandant si tout n'était point un songe : cette guerre, ce siège, cette caravane macabre, la fatalité qui l'avait amené au bras du Suédois sur son parcours, l'élan du malheureux garçon, sa paralysie à lui-même. Courir après les bourreaux ; arriver à l'endroit du supplice : les yeux et les paroles brèves de l'officier lui prouvaient l'inutilité de toute tentative. Ennaïej avait voulu la mort au bon moment, et lui, l'apôtre de la liberté, n'aurait jamais celle de revenir sur sa décision... Le cortège était hors de ses regards, s'était évanoui comme un souvenir dans la passion. Anéanti, teVrifié, Y Astre noir reprit le chemin de sa maison.
Combien l'acte est plus fort, que l'image ! Des idées, il en avait semé à foison. Elles avaient partout enflammé des esprits, convaincu des intelligences rebelles, pénétré par effraction des cerveaux frustes, et s'étaient gravées d'autant plus profondes sur ces cires vierges de connais-
sances. Ces révoltés l'avaient choisi pour drapeau, un drapeau lâche qui flottait à l'abri, le régiment massacré. Malauve était plus secoué par cette marche courageuse au supplice que par ses conceptions les plus hautes. L'acte avait l'énergie ; il était un centre de bouillonnement aux ondes incommensurables ; et comme l'esprit de V Astre noir était habitué à tout concevoir aussitôt sous la forme éternelle, il se fit de cette situation vivante une représentation artistique. Il se jura à lui-même d'immortaliser cette petite troupe votive.
Quand le philosophe, la tète assourdie parles contradictions qu'un farouche spectacle venait de soulever en lui et qui parlaient et discutaient comme autant de personnages distincts, rentra dans sa demeure, il trouva Le Chaminant près de Glotilde. Il ne voulut point raconter à sa fille ce qu'il avait vu, de peur de l'impressionner terriblement. Elle avait pour Ennaiej une affection très grande. Mais son aspect était sans doute révélateur, car elle s'écria : « Grands dieux, mon père, qu'avez«-vous ? Vous êtes pâle et tremblant.
— C'est le froid. »
Non, ce n'était pas le froid; mais, descendu des régions abstraites vers une réalité ' hallucinatoire, il semblait à Malauve entendre le crépitement de la fusillade. Il était un misérable, un poltron. Il aurait pu sauver Ennaiej, le faire passer pour fou, intercéder même poulies réfugiés.
La voix de Le Chaminant traversa ses remords : « J'ai rencontré des gens qu'on menait au supplice. C'est notre liberté qu'on enchaîne. Ami, crois-moi, Séneste est morte. Malheureux pays! — Puis le vieillard leva plusieurs fois les bras avec des gestes tragiques. — Moi, le fou, il y a longtemps que je savais, que je voyais les désastres. Ils çntraient, se penchaient à mon oreille, me disaient leurs projets. Aucun de vous ne m'a cru. Les hommes ne croient qu'eux. S'ils se taisaient, ils entendraient l'avenir.
— Ecoute, Le Chaminanl, — Maiauve le prit par les épaules, — tu te plains et tu es le plus heureux de nous tous. Tu vis à moitié hors du monde. Bénis ce banquet où ta raison est morte, bénis-le, mon vieux camarade. Nous vivons dans un temps atroce pour ceux qui ont l'esprit net. »
L'autre ne répondit point. Il était déjà ailleurs sans doute. De grosses larmes roulèrent dans ses yeux ; il embrassa Clotilde et sortit.
Derrière lui André se précipita effaré, essoufflé : « Monsieur! Monsieur! Le Français qui arrive avec le duc Tronquin. Eh oui, ici, dans la maison.
'— Qui t'a raconté cela?
— Un homme tout brodé d'or. Dis à ton maître, qu'il m'a dit, que les généraux vont venir. Et puis, monsieur, on sort dans les rues. C'est la paix ! Quel bonheur! »
Maiauve, sur lequel s'appuyait Clotilde, se dirigea vers les fenêtres. L'animation renaissait dans Séneste. Des gens passaient et repassaient en hâte sur la place. On balayait les rues. Un carillon de cloches se mit à tinter. Elles chantaient toutes dans tous les timbres avec une vivacité joyeuse, et, stupéfait de ces nouvelles, du brusque changement de toutes choses, Y Astre noir serra sa fille contre lui, considéra la petite place blanche où les fourmis humaines à nouveau s'agitaient, écouta sans entendre la volée des cloches locales qui bannissaient la crainte du cœur des citoyens, les prévenaient qu'ils échappaient au sort terrible du pillage.
A ce moment des sonneries de trompettes éclatèrent, stridentes et dominatrices, annonçant l'approche d'un héros. A toutes les fenêtres se groupèrent des têtes curieuses . De chaque rue des badauds accoururent, pressés, bousculés, pour mieux voir. A ce bruit, et sachant qu'on se dirigeait vers sa maison, Maiauve laissa Clotilde dans la chambre, descendit bien vite au salon. Il était ressaisi par l'ambition. Chez lui, c'était chez lui que venait sitôt
après la reddition ce célèbre, ce victorieux général français! Donc son nom attirait encore ! Fête nouvelle, de reviviscence, de lauriers jeunes !...
Il y eut du tumulte et la voix sèche de Tronquin cria : « Que les aides de camp restent dehors ! » La porte s'ouvrit. Le duc de Séneste apparut rayonnant à côté d'un jeune homme aux yeux de flamme, à la bouche mince, au nez droit, petit et de gestes fébriles. C'était le conquérant :
« Général, dit Tronquin, voici notre grand homme, mon excellent ami Malauve.
— Ah oui, Y Astre noiriy> affirma le Français nerveusement. Il toisait de la tête aux pieds le philosophe qui, pour la première fois de sa vie, se sentit inférieur à quelqu'un, tant ce jeune victorieux savait dès l'abord faire d'un interlocuteur un subalterne. « J'ai lu vos œuvres, monsieur, continua-t-il d'une manière brève et fort nette. J'en ai même annoté quelques-unes. Vous êtes un poète, et nous avons besoin de poètes. Plutôt que de rester à Séneste, aujourd'hui simple province de notre empire, suivez-nous à Paris. Nous centralisons. Je fais de vous le grand maître de mon Université. Vous aurez pleins pouvoirs, absolue liberté, à condition bien entendu que vos doctrines ne choqueront ni la religion ni l'État. Oui, — ajouta-t-il très vite devant une sorte d'hésitation de Malauve;— je dis la religion à dessein. Un empire grand et autoritaire comme celui que nous allons fonder ne peut vivre sans elle. Vous l'avez attaquée, mais bah ! la philosophie n'en est pas à une contradiction près; nul doute que vous ne trouviez pour la protéger autant d'arguments merveilleux.
— Je vais être général des armées françaises, ajouta Tronquin avec un sourire. Croyez-vous, cher ami, que je n'appliquerai pas aussi scrupuleusement mon zèle contre nos compatriotes, s'ils le méritent, que j'en mettais, il y a quelques heures, à les défendre. »
L'Astre noir restait immobile, indécis; une masse de
340 L'ASTRE NOIB
choses complexes s'agitaient en lui. Le conquérant marchait de long en large, d'une fenêtre à l'autre. A un moment il vira tout d'une pièce : «Acceptez-vous?
— J'accepte et je vous remercie, général — et Malauve sentit qu'il inaugurait un destin nouveau.
— Voilà qui va hien. Vous êtes un homme de sens en même temps qu'un homme de génie, chose rare. Général Tronquin, vous connaissez ces devises? Quelques-unes sont curieuses. » Et le petit homme montra d'un doigt agile les lettres gravées au plafond, aux portes et sur les murs :
La liberté est le plus grand des biens. Le bien, la plus grande des libertés.
« Hum, hum ! opinion d'adolescent! — ajoutait le conquérant qui devait avoir d'ailleurs trente ans de moins que les deux autres. — La discipline d'un cœur noble est aussi un grand bien. Je suis ravi de vous voir, monsieur Malauve, et de vous poser une petite question qui m'a plusieurs fois tourmenté : Pourquoi, dans le drame d'Eucrate, votre héros, tiraillé par des incertitudes pendant trois actes, prend-il au quatrième une décision haute et courageuse? Il me semble que toute hésitation est un petit recul et qu'une série prolongée d'hésitations amène à une lâcheté. Je voyais Eucrate sortant de ses doutes par la porte basse et l'escalier* des domestiques. Vous lui faites prendre la porte cochère. C'est une faute. .
— Cela dépend, général, dépend du tour d'esprit, répondit te philosophe interloqué de l'objection précise. Eucrate prend une décision haute parce que sa nature change brusquement.
— Ah, vous admettez... Mais non, c'est impossible. On ne doit pas changer brusquementi Les hommes sont des projectiles. Ils ont leur courbe fixe. Toujours vos idées de liberté, de bousculer les choses fatales. J'ai connu déjà "bien des hommes. Je ne les ai jamais vus changer. Et vous, Tronquin ? » Il se tournait avec familiarité vers celui qui n'était plus que son premier aide de camp.
« Général — et le duc de Séneste s'inclina — j'ai défendu maintes fois notre point de vue à nous autres hommes d'action" dans ce logis de philosophe. Si les murs pouvaient parler, ils vous répéteraient des arguments qui, j'en suis sûr, seraient les vôtres.
— C'est là en effet le gros point, dit le Français se remettant à marcher fébrilement, les mains derrière le dos, silhouette entêtée et bizarre. Vous autres gens de pensée dédaignez les maîtres de l'action. Savez-vous qu'il y a de la pensée dans nos actes? Seulement nous ne pouvons nous laisser aller aux songes creux, et ce que nous pensons est réel. »
Malauve ressaisissait peu à peu son assurance: «Dans votre pensée, général, il y a les trois quarts de songe.
— Allons donc ! Ce que ma main touche, ce que mon œil voit, ce que ma décision guette est bien à moi ; en moi ou au dehors, qu'importe, pourvu qu'en mon pouvoir. Puis ces discussions-là abrutissent. Vous êtes des paralytiques, cher monsieur, chez qui la pensée tue la pensée. Mais dans les meilleurs d'entre vous il y a de grandes, forces disponibles. Bien guidées, elles peuvent faire le bonheur d'un peuple ; mal guidées, son malheur. C'est une affaire de canalisation. Je ne veux pas d'une philosophie qui énerve les esprits ou les gonfle outre mesure. Je ne veux pas d'une philosophie qui énerve, forcément et toujours négative, parce qu'elle vit de démolitions. Je veux une philosophie traditionnelle, qui ne sape point ce qui est reconnu bon depuis qu'il y a des sociétés qui fonctionnent, une philosophie claire et conforme au pays qu'elle anime, une philosophie où le légiste, le savant, le lettré puisent l'eau nécessaire à leurs travaux et que l'eau ne soit pas croupie ni empoisonnée. C'est parce qu'il y a cela en vous, monsieur, que je vous choisis pour grand maître de l'Université de Paris.
— Mais, sire, interrompit V Astre noir, — se servant d'une dénomination nouvelle, flatteuse, qui fit sourire
Ut L'ASTRE NOIR
Tronquin et parut satisfaire le conquérant, — pourquoi centraliser? pourquoi ne point me laisser à Séneste? Là je peux fonder une doctrine. Là j'ai ma force et ma vigueur. Ce pays me parle, m'inspire. Puis vous aurez de la vie jusqu'aux extrémités des membres de votre royaume, si vous laissez quelques confédérations purement intellectuelles comme celles-ci au lieu de...
— Je sais, je sais ; mon opinion là-dessus est faite, et sans l'indécision d'Eucrate. Quand on veut créer un État, cher idéologue, il laut centraliser. La France était énervée, discutante, ergotante, commençait à se fractionner entre gens du Nord, du Midi, de l'Ouest, de l'Est, et tout cela sous couleur de confédération intellectuelle comme vous dites. Nous étions dans de beaux draps, les villes se disputant entre riches et pauvres, et les campagnes se remettant à parler patois. La barbarie, vous m'entendez, la barbarie. Moi j'arrive et je dis: Halte-là. Il y aura un seul langage. Les sociétés bretonnes, méridionales, etc., etc., tout ça va se dissoudre ou aller coucher en prison. Quant à mes villes, personne n'y mourra de faim, car elles reproduiront le type de ma cité, Paris, où je ferai telles, telles, telles réformes. « Un État, c'est un outil. On ne l'a bien en main que quand toutes ses parties sont cohésives, qu'il possède un manche, la capitale; je ne veux plus de confédérations. Elles existaient avant Louis XI, les confédérations. Aquoi est-ce que je sers, moi? A refaire la société, à centraliser. Voilà. »
Malauve sentit qu'il n'y avait qu'à courber la tête. Il avait accepté, il ne pouvait plus se dédire. Le conquérant conclut : « Vous entrerez de suite en fonction, monsieur le grand maître. Je vous donne comme pouvoir, honneurs et subalternes tout ce que vous pourrez désirer. Ne craignez rien des militaires. Ils doivent céder le pas aux civils. Je les briserai. Vous êtes désormais très au-dessus des sabres et des baïonnettes, et, sur un signe de vous, j'irais jusqu'à fourrer à la salle de police mon actuel bras droit, votre
glorieux ami Tronquin. Eh, général, vous allez me travailler aussi mes frontières. C'est égal, j'aide bons espions. Je savais que vous aviez fait une mine, et, pendant qu'un de mes corps d'armée sautait en l'air, il fallait bien détourner votre attention, j'entrais de l'autre côté. Avouez que l'offensive est toujours supérieure à la défensive; avouez-le. — Le duc de Séneste contracta encore d'un rictus les mille plis de sa figure ratatinée. — Et croyezvous que je le gâte, dit le conquérant s'adressant à Malauve, — car tous trois, rapprochés peu à peu de la porte, y formaient un groupe sympathique. — Je lui donne la main de sa régente, la belle Clotilde, qu'il aime depuis si longtemps, m'a-t-on dit. Je le fais prince du Tourbillon, en souvenir de mes pauvres trente mille hommes massacrés, et je lui consacre une pension de 300 000 francs par an, plus un château de Touraine bien plus beau que ce palais que j'ai vu en passant et qui est tout entouré de fortifications. Diable, il faut aimer la guerre, mais, quand je m'éveille entre les bras d'une jolie femme, je ne veux point voir de canons par ma fenêtre... Monsieur Malauve, je suis heureux que vous ayez accepté mes propositions. Vous serez logé dans ma Sorbonne. Vous aurez aussi maison de ville et maison de campagne, et 100000 francs de traitement, 300 000 francs de frais de représentation, car vous donnerez des fêtes universitaires auxquelles j'assisterai; j'espère que vous ne regretterez pas trop ce gentil salon, ce jardin et toutes les devises des murailles. Je vous demande seulement, si vous faites graver des axiomes à Paris, de ne pas choisir ceux qui accablent les tyrans, car il faut ici-bas de la bonne tyrannie. »
Et Malauve serra une petite main parfaite et fine, encore plus menue que celle de Tronquin, qui, tout heureux, lui donna l'accolade... Il fut d'un bond à la chambre de Clotilde, lui raconta l'entrevue et son acceptation. Les trompettes sonnaient au dehors. Le conquérant et Tronquin, environnés d'aides de camp chamarrés, de gardes,
de soldats, remontaient à cheval sur la petite place au milieu des acclamations populaires. Dans le crépuscule prématuré on commençait d'allumer les lanternes de couleur et de planter des drapeaux aux fenêtres. On savait les conditions de la paix, la réunion à la France, mais, la crainte des pires maux cessant, on acceptait gaîment l'esclavage. La neige tombait à nouveau et le noir se mêlait au jaune. Vibrations guerrières/ soir d'hiver, joie et changement, brouhaha de foule, tout envahissait le cœur de Y Astre noir. Il admirait dans la vie l'entrecroisement des nécessités, ce fatalisme qui est, comme la multitude, une jonction des destins individuels, chacun subissant l'effort de la masse et y participant pour autrui.
« Père, murmura Clotilde avec douceur, puisque vous allez à Paris, je retournerai près de maman. »
Il la regarda, maigre, souffreteuse. La pitié l'envahit, paternelle, infiniment tendre.
« Tu me quittes, Clotilde, tu me laisses seul. Je suis bien vieux et ta mère a Gaston près d'elle.
— Songez, père, à ce nouveau genre de vie. Je suis malade, faible et triste. Je ne pourrai m'y habituer. Ah! le bon temps de jadis, cette maison où j'étais petite, où mes souvenirs sont dans tous les coins. »
Elle sanglotait. Il l'embrassa, la câlina, puis la quitta pour rêver lui-même, se ressaisir au milieu de tant d'épisodes.
Il pensait à son avenir. C'était une volte brusque et complète. Il avait accepté les fers. Désormais, il n'en pouvait douter au ton et au geste du conquérant, la liberté était morte. II lui faudrait renier ses croyances, en accepter, en tolérer d'autres, voir des injustices sans parler. Mais aussi quelle puissance! quelle autorité ! Sur sa renommée finissante et son crépuscule commençant, froid et sombre comme celui qu'il entrevoyait par la fenêtre, une aurore se levait pleine de promesses. Aucun de ses ennemis n'oserait plus prendre la parole. Ses disciples lui
reviendraient sous une autre forme, plus servile et plus sûre. Roi d'un grand centre intellectuel, il allait bénéficier de moyens d'expansion qu'il n'avait jamais eus. Le fond de tyrannie qui était dans son cœur allait fleurir et grandir. Il imposerait ses opinions, car il aurait derrière lui la force, cette force que la pensée cherche toujours et que seule donne l'action. Et le souvenir de ses humiliations récentes, de la chute de sa pièce, de l'indignité de sa souveraine, de la mort d'Eucrate et de Suzanne, des abandons, des trahisons, de la solitude, lui remontant au cœur en nausée, il éprouva une joie immense à se dire qu'il changeait de forme, qu'il rajeunissait, qu'il quittait Séneste, que partout il verrait des visages nouveaux, des cœurs et des esprits neufs à émouvoir, des foules plus compactes, des auditeurs innombrables. Du passage de ce jeune homme ardent et décidé, frémissant d'avenir, il lui restait dans le sang une jeunesse et un plaisir vague d'être dirigé, guidé. Oui, la discipline était bonne. La confédération cessait : Venez, nous centralisons. Il partait au son des trompettes et rentrait frais et dispos dans la carrière, derrière les pas d'un irrésistible vainqueur. Pauvre petite Clotilde! souvenir d'une époque misérable, vestige de son dernier sentiment humain, elle pouvait après tout le quitter. Il faut qu'à un moment le génie change son axe et vive deux vies au lieu d'une seule.
Il perçut un ricanement sec, et, se retournant, il entrevit dans l'agonie livide du jour le vieillard périodique et grêle : «Monsieur, vous n'avez ni la vérité ni le bonheur et vous n'en savez pas la route.
— Bah, s'écria Y Astre rtoir, toi non plus, larve, ni personne. Je me moque des apparitions. » Il saisit une chaise d'une main vigoureuse, la lança vers le fantôme. Mais la chaise retomba par terre dans le vide, et Malauve, seul avec lui-même, déroula la suite de ses pensées.