CHAPITRE VIII
A quelque temps de là, un soir anormal du milieu de novembre, il faisait une température d'été. Depuis plusieurs jours, avec le crépuscule, montaient au ciel de vastes rougeurs attribuées à une lointaine éruption. Elles se dissipaient, lentes, énigmatiques, et la nuit venait par une porte d'or.
Malauve avait réuni à dîner ses fidèles. La causerie bourdonnait. Il ouvrit les baies du salon : « Quelle merveilleuse douceur! Ce beau lustre nous inspirera. » 11 montrait le fourmillement d'étoiles iixes traversé d'innombrables filantes. Il y eut des exclamations : on installa des chaises au jardin où descendirentAldébrat, Le Chaminant, Etter toujours fredonnant, Ennaïej suivi d'un des réfugiés, le petit roux, le mathématicien Von Bauqueinne, Tronquin donnant le bras à Clotilde et enfin Y Astre noir, qui fermait la marche et s'assit le dernier.
« Il paraît, mes amis, commença-t-il d'une voix un peu sourde, masque de velours sombre dont il savait la mystérieuse valeur, que de pareils cieux, que ces aurores nocturnes présagent de grands désastres. Ainsi, avant lamort, souvent notre cœur s'illumine tout à coup; ainsi mon pauvre petit Eucrate promettait des richesses brillantes quand déjà le Tourbillon l'attirait. — Clotilde tressaillit; il était bien rare que son père rappelât ainsi le souvenir du drame. — Laissons s'épanouir en nous le charme de la
nuit. Le Dieu de la nature descend en qui l'invoque, lui prête sa cadence, ses attributs. Pourtant je veux l'injurier aujourd'hui, le meurtrir avec des mots humains, car il nous donne l'esclavage.
— Comment, comment? dit Von Bauqueinne que ces sautes imprévues déroutaient toujours.
— En faisant de nous des automates. Nous touchons à une époque étrange, maladive et terrible que nos œuvres ne font qu'entrevoir.
— Au dehors et au dedans, désastres ! s'écria Le Ghaminant le visage inspiré. Dans cette petite chambre qui est l'homme, les carreaux voleront en éclats. Dans sa cervelle se creuseront des fulgurites, tomberont des bolides, graviteront des cellules nouvelles. Et je souffre déjà de cela, moi, je sens l'avenir, l'énorme avenir dont on voit les gestes à travers le brouillard. Ses mains vers moi sont plus longues. Elles me tiennent et m'emmènent à la chambre fatale, aux éclairs, aux fulgurites, aux bolides. Je suis assis à un banquet d'où tout le monde se lèvera en hurlant.
— L'esprit humain, poursuivit l'Astre noir, touche à un changement complet. On ne croit point à ces évolutions parce qu'on n'en a point encore l'image; pourtant, si nous jugions mieux l'histoire, nous verrions dans certaines époques comme des précurseurs d'une version totale. Il n'y eut pas une seule Renaissance, mais deux, trois Renaissances. Cette fois il ne s'agit plus d'un retour à l'antique, d'une marche vers l'art. Non : le problème est plus grave. L'art, fils du vouloir vivant et de la liberté, désirait la lumière, supposait les membres sveltes, l'esprit agile regardant au dehors par ses fenêtres ensoleillées. Il augmentait les ressources des cœurs. Il était la pénétration de cette morne nature extérieure qui s'étend au-dessus de nos tètes par la nature intime et indépendante. La science, au contraire, n'étudie que la mort et elle est la pénétration de nous-mêmes par la nature que j'incrimine, par toutes
soi; i/astre noir
les forces répandues autour de nous et qui sont venues à nous en foule, qui nous encagent, nous oppressent, bientôt nous tueront. Est-ce que jamais la science a augmenté la vie? Est-ce qu'elle a donné de la vie des explications autres que celles des fleurs coupées, des animaux crucifiés, des hommes malades, des astres trop loin pour qu'on les voie?
— Et les mathématiques! s'écria Von Bauqueinne.
— Et les mathématiques elles-mêmes, que sont-elles, sinon le déchet de la vie, la trame usée du possible, le canevas sec, infini et menteur de l'avenir, du présent et du passé fixé sur le métier de l'espace par un observateur de la mort. Elles n'aiment que les cadavres minéraux, que les poussières, que les angles durs. Leurs formes sont homicides. Elles triomphent dans la guerre, Tronquin et Von Bauqueinne! Elles sont le règne du pointu, du tranchant, de la section. L'intrusion des mathématiques et de leurs symboles dans la vie, que nous a-t-elle donné? La Finance; c'est-à-dire la ruine, l'anonymat, les droits de l'humanité méconnus. Ces hommes qui calculent des chiffres se soucient bien de l'existence. Vous, Von Bauqueinne, vous vous moquez de la liberté. Vous ne cherchez qu'à conditionner, à déterminer. Si nous avions ici notre astronome ordinaire Clouin, un des nombreux qui n'aiment point la disgrâce, il vous dirait comme la question de la vie sur les astres lui est indifférente. Non, la science hait l'existence. Elle est le jeu de cerveaux exubérants sur des tombes, la danse macabre des temps modernes.
— Mais, mon maître, objecta Piéval auquel les ténèbres donnaient un peu plus de courage puisque l'on ne voyait point ses paroles, la science a des applications pratiques.
— Ah vraiment! Je sais... la recherche des simples, l'art de l'ingénieur et de l'architecte. Mais la vraie science, celle qu'on appelle la désintéressée, la noble, où sont-elles ses applications pratiques? Demandez à Aldébrat et à Tronquin : la vivisection, la guerre, la machinerie et la
finance, voilà les quatre grands résultats : ils sont beaux !
— Vive l'art, chantonnait Etter; cela soulage d'entendre parler ainsi ; la seule bonne science est dans les symphonies.
— Vive surtout la liberté, mon Etter. C'est pourquoi, moi Malauve, j'accuse la nature. Quand celle-ci attaque l'homme, la capitulation de l'homme s'appelle la science, et, quand l'homme l'attaque, la capitulation de la nature s'appelle l'art. Insensés qui croient que la science est une façon d'utiliser, de dompter la nature! C'est là une fourberie de celle-ci pour mieux s'insinuer en nous. Elle amène le cheval fatal chargé des guerriers mannequins, et l'invasion commence. Oh! c'est très peu de chose d'abord : des mathématiques, quelques lois vagues, quelques classifications de fleurs, de plantes, d'insectes. Mais gare ! dès que les notions commencent, l'homme est pris dans un engrenage. Ensuite la médecine, Aldébrat. Permission de regarder les cadavres. Maudit soit le premier qui fendit un ventre humain et souleva le rouge et bulleux poumon, le foie, brun compagnon des côtes! Il était l'effigie, le symbole de l'horrible esprit que la nature, domptant l'homme à l'aide de la science, devait forger en nous, l'esprit d'analyse. Regardez où tendent tous ces efforts : à nous faire nous connaître nous-mêmes. Tandis que grâce à l'art nous nous répandions au dehors, que le musicien, comme le dit Etter, multipliait la nature, inventait mille vies nouvelles, tandis que le peintre la fixait dans son imprécision charmante, éphémère et mobile et qu'il l'humanisait sur ses toiles, tandis que le poète donnait des ailes aux pierres dures et proclamait la liberté par d'étranges assemblages de mots, un verbe hagard et majestueux, un hasardé tourbillon d'images, tandis que la philosophie même n'était qu'un vague souffle de l'âme passant sur toutes les forêts mentales, accaparant tous leurs parfums, et faisant chanter tous leurs arbres, tandis que
ces choses se passaient, la science redoublait ses efforts. Elle avait un but certain : l'analyse. Après avoir compté des cailloux et des astres, dissous, mêlé, pesé des eaux, des gaz et des solides, partagé l'espace en un gâteau compliqué, la géométrie, dont elle distribue les parts à l'algèbre, cette inquiète philosophie du nombre, disséqué des arbres, des fleurs et des cadavres, elle a groupé toutes ses forces vers la grande besogne, l'esprit humain. Elle nous a enseigné que cet esprit c'était le cerveau, qu'il avait telles dimensions, qu'il était construit de telle manière. Désormais l'humanité était atteinte dans ses œuvres vives et la nature triomphait de l'homme. Il ne pourrait plus penser sans savoir pourquoi il pense, comment il pense, ce qu'il pensera ensuite. Il ne pourra plus avoir une douleur sans connaître les causes de cette douleur, la marche des causes, et comment deux brindilles de bois croisées, foulées d'un pied négligent, deviennent un crucifix sur lequel on expire sans rédemption. Il ne pourra plus avoir une pitié, un amour, une terreur, une joie sans qu'aussitôt dans son cerveau se dresse un miroir, un second miroir, un troisième, une suite infinie de miroirs où se reflètent les plus petits mobiles des divers sentiments qui l'agitent. Le flux et le reflux de la passion est certain. Et voilà le triomphe de l'analyse. On étudie les religions, les sociétés, les empires. Partout on saisit les concordances. Les sciences se prêtent leur appui pour l'attaque. La sociologie s'aide des mathématiques et delà physiologie, celleci de l'anatomie et des mathématiques, etc., etc. L'art lui-même est atteint jusqu'au fond; la science l'accapare et l'obsède. On sait pourquoi l'on imagine, pourquoi l'on est inspiré tel jour et non tel autre, on sait comment décomposer la symphonie, le monument, le tableau. On sait que toutes ces tentatives furent guidées, ordonnées, nécessaires. Tous nous devenons, mes amis, de tristes, de définitifs, de conscients automates. Nul plus que moi n'a souffert de cet automatisme. Je ne puis faire un pas sans
me dire : voici ce qui a déterminé ce pas, voici ce qui le continuera. Je vois la forme et la distance du pas suivant, .l'ai pesé, décomposé mes larmes, compté à tout jamais les battements de mon cœur. La question de l'immortalité de l'âme se réduit pour moi à une question de balance. Tous les plus hauts problèmes sont ainsi desséchés, rapetisses, ramenés à rien par la forme nouvelle de notre raison. L'automate humain, vaincu par la nature, circule triste et morne dans un paysage désolé où tout porte l'empreinte de l'esclavage. Considérez ces astres au-dessus de nos têtes. Von Bauqueinne vous expliquera leurs rapports. Il hasardera entre eux des lignes géométriques. On ne pourrait, sans elles, s'y reconnaître. Cette étoile filante qui passe décrit telle courbe sans doute. Ah! j'ai vraiment mérité mon surnom de l'Astre noir, ce surnom jadis glorieux que me refuse aujourd'hui la Gazette! Je suis le type de l'être de l'avenir, un astre éteint et froid soumis à des mouvements qu'il n'éclaire plus, dont on ne soupçonne plus la place, qu'on ne devine même point dans les cieux, car on ne connaît que la lumière. Seuls les astres brillants existent. Si je voulais me refaire soleil, si je le pouvais, je secouerais, je briserais cette toile de l'analyse, subtilement tissée dans mon àmeetje me réjouirais en pleine liberté.
— Mais, cher ami, insinuale duc de Séneste, votre mal est exceptionnel et tout le monde ne sent point l'automate.
— Détrompez-vous, Tronquin, chacun le sent plus ou moins. Il se dessine en nous comme le squelette quand le corps maigrit. Je ne suis, je le répète, qu'un type de l'avenir.
— C'est de l'avenir qu'il faut s'occuper, puisque nous courons à lui; préparons-le splendide, plein de gloire! » Ennaïej leva les bras comme s'il s'envolait vers les étoiles.
Elles scintillaient multiples et vivaces, perpétuelles ou momentanées, impassibles au-dessus de cette activité de
quelques hommes soucieux des grands problèmes dans un petit jardin. Les derniers reflets de l'artificielle aurore avaient disparu; l'obscurité triplait ses crêpes :
« Écoutez comme il fonctionne, l'automate, reprit Malauve dont la voix se cuivrait peu à peu : Je prononce une phrase : elle est composée de mots. Aussitôt sautent dans mon esprit toutes les hypothèses et tous les souvenirs sur le langage. Je repasse des formes verbales. En moi défilent, mentalement des séries d'idiomes et de dialectes. Je rattache aux autres mois les mots que je viens d'articuler. Il se noue en moi une chaîne nouvelle. J'augmente ainsi mon esclavage, et ce travail, que je mets quelques secondes à vous dire, s'accomplit en un éclair. Je cause à mes amis et je sais leurs pensées au moment où les sons de ma bouche frappent leurs oreilles, car je connais leurs tempéraments, je les ai analysés comme moi-même, je prévois leurs objections, non de la façon antique et platonicienne, encore vague et charmante, mais sur le mode moderne, précis, net, inéluctable. Le Chaminant dira telle chose. Tronquin telle autre, Aldébrat telle autre et devant mon mannequin vous êtes d'autres mannequins dont je vois parfaitement fonctionner les ficelles. Où sommesnous? A Séneste, une confédération. Qu'est-ce qu'une confédération ? Une foule de voix différentes me chuchotent : c'est ceci, c'est cela. Le monde ancien ignorait jusqu'à sa position géographique. Nous savons nous autres notre position ethnographique et psychologique. Ce n'est pas tout. Je sais que je suis dans Séneste, l'action que j'y exerce, comment pour un homme tel que moi une confédération est plus avantageuse qu'un point de séjour centralisé, ce qu'on en peut dire et déduire, ce qu'on peut objecter. Je pense à mon œuvre. Je me la rappelle distinctement. Il n'en est pas un élan, pas un tour, pas une image que je ne puisse rapporter à tel petit fait dont j'ai la mémoire. Je m'intéresse à tout, je suis presque au courant de tout, et cette encyclopédie ne fait que développer
mon mécanisme. Comme je me vois soumis à des lois nécessaires et fatales, je vois la nécessité circuler dans les sociétés. L'histoire m'apparait une série de répétitions d'actes très peu divers les uns des autres. Poussant plus loin ma réflexion, je me dis que toutes ces réflexions sont des résultantes de ma forme d'esprit qui elle-même est une résultante. Or, je songe que déjà le monde souffre, étouffe et se plaint; et les automates ne font que commencer! Car leur punition c'est, étant supérieurs aux autres, d'être opprimés et d'opprimer et de soulever des révoltes. La science confère un mauvais pouvoir dont s'énervent ceux qui le subissent. Les sociétés craquent de partout. Il n'y en a pas de signes que dans les astres. Il y en a aussi dans ces astres rampants et terrestres qui sont les groupes humains.
— Bravo ! cria le réfugié. Libérons-nous par la pitié et par la violence ! »
On entendit ricaner Tronquin.
« Non, reprit Malauve avec vigueur. Ni la pitié ni la violence ne sont des mères de liberté; elles ne sont que des réactions. Là encore, la fatalité triomphe. L'automate se rend très bien compte qu'il n'a pitié que parce qu'il y a oppression, injustice, et par des comparaisons du bonheur au malheur. La violence aussi n'est qu'une explosion de forces vives accumulées par l'injustice et la passivité. Or tout travail sorti de l'automate, qu'il s'appelle pitié ou violence, est mauvais et ne peut qu'augmenter l'oppression. Puis les révolutions apparaissent par périodes. La révolte qu'elles expriment suit des lois inéluctables. Elles ne sauraient donc libérer de l'affreux cauchemar, puisqu'elles en ont les caractères.
— Votre révolte même, mon maître, dit Piéval, n'estelle pas aussi un artifice de l'automate?
— Certes ; mais on peut concevoir un excès du mécanisme dont la tension brise la machine et ramène à la liberté. C'est là que je veux venir : puisque l'analyse est
un mal indéniable, qu'elle gâche la vie, qu'elle ôte joie et courage, il faut la combattre. Les armes sont rares, difficiles à manier. Cependant, de même que l'analyse va se simplifiant chez les esprits simples, qu'on pourrait encore en trouver certains qui se croient libres tout en bas de l'humanité, et qu'il en restera p'eut-être quelquesuns pour conserver cette salutaire et préservatrice croyance, de même il est probable que les remèdes, difficiles pour nous autres, s'adapteront à de moins malades, les guériront, à moins de frais. C'est ainsi qu'on a conseillé l'amour, l'amour du prochain, de l'humanité tout entière pour s'évader de la prison automatique. Ce serait la clef merveilleuse qui fait tourner les cœurs. Selon moi, la formule est incomplète et il y faut joindre l'esprit de sacrifice. Ainsi la sensibilité se libère, et les simples, dont la sensibilité seule fonctionne, peuvent vraiment arriver à la liberté rien que par l'esprit de sacrifice. Mais il faut que cet esprit soit spontané et qu'il ne repose point sur l'idée de justice. Chez un homme supérieur qui se sacrifie, le sacrifice n'est plus une liberté, car il se dit : « Il y a dans le monde une certaine quantité de justice circulante, laquelle ne peut ni se créer ni se perdre; c'est la plus inéluctable des lois. » Déjà ce mot loi lui fait entrevoir la servitude, et il est enchaîné par les chaînes des raisonnements qni sortent frénétiques de son esprit éperdu, comme les fils du ventre de l'araignée en fuite. Certes, la justice est la plus belle de toutes les lois, mais elle est le summum de la fatalité. Quand on en a, comme je l'ai, la compréhension profonde, on ne s'indigne plus, on comprend. On rapporte ses désastres à soi-même. L'homme lance des flèches qui reviennent à leur point de départ à travers des circuits plus ou moins grands. Tout acte est un boomerang, cette arme australienne qui, après avoir frappé, retourne à la main du guerrier.
— Quelquefois les contre-coups de la justice étonnent
néanmoins, interrompit Aldébrat, et ressemblent furieusement à l'injustice.
— Mon cher Aldébrat, poursuivit avec feu Y Astre noir, l'injustice est inconcevable. Elle n'est qu'une incompréhension de l'homme. Nous nous étions fait de la justice une idée étroite et fausse. Nous nous figurions qu'elle devait s'appliquer à l'individu. Pas plus à l'individu qu'à la famille ou à la race. Il y a échange de justice. Tel subit injustement sa punition sur une route, semble-l-il, qui commit le crime sur une autre. Mais l'équilibre social avait été rompu. Il s'était produit une fissure de contre-coup dont il se trouve atteint à son tour sur un point différent de son acte. Le monde moral est un immense cristal composé d'un nombre indéfini de parcelles dont chacune reproduit l'ensemble. Donc, pour les esprits supérieurs, le sacrifice n'est point un gage de liberté, parce qu'ils connaissent la justice et attendent ses bons effets. Escomptant l'avenir et les lois humaines, ils se soumettent ainsi à la fatalité. Ils sont des automates supérieurs, mais encore des automates. Au lieu que le sacrifice des simples, qui ne calculent point les conséquences, est vraiment un acte spontané, un acte libre. Par ce merveilleux échange ils brisent leurs ficelles et n'obéissent plus qu'à eux-mêmes. Ce sont là des vies émouvantes et magnifiques. J'en eus un exemple ici-même. Louise, notre servante qui vient de mourir, était une personne libre, et je la regardais parfois avec étonnement. Sa vie était un perpétuel et spontané sacrifice, et son bonheur lui venait librement de la liberté, et bienheureusement du bonheur des autres. Voilà ce qui est admirable et rare. En outre, elle avait la foi ; mais la foi, si elle ajoute à la béatitude, n'ajoute point à la liberté, et, si nous considérons la foi comme une chose belle et respectable, nous devons surtout mettre le sacrifice au-dessus d'elle; et nous verrons vite qu'au début de toutes les fois il y eut des sacrifices et que les religions, par ailleurs si détestables, sont restées
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cependant embaumées de l'arôme de liberté qui parfumait leur naissance. Regardez comme avec le dogme la fatalité et la laideur augmentent. La vie se retire avec la liberté. Tout repose sur des formules sèches. Les religions sont des masses mortes et mécaniques où il n'y a plus que quelques faibles parties vivantes qui donnent une apparence de vie à la mécanique de la masse morte. Louise était une de ces parties. Considérez les races nomades, les migrations, l'expansion individuelle, puis la fixation, les coutumes devenant lois, la multiplication des lois, la complexité d'un dogmatisme moral d'autant plus étroit que la morale est plus faible. Les sociétés les plus rejointes ne sont-elles pas les plus corrompues?
« Mon opinion est faite : nous aboutissons pour les humbles à l 'excellence du sacrifice comme ouverture à la liberté.
« Quant aux esprits cultivés, à ceux qui ont été saisis par le fatal engrenage de la pensée scientifique, depuis son échelon le plus bas jusqu'au complet triomphe de l'analyse, quel sera le remède? Sommes-nous condamnés à tourner dans nos cages en hurlant sans jamais en sortir? Ou peut-on s'évader? Le sacrifice, la bonté, l'amour, tout ce qui touche à la sensibilité ne peut valoir pour des intellects purs. Le remède ne s'adresse pas au mal. Ces donc l'intellect lui-même, source de tous nos maux, qui doit aussi nous racheter. Et, je vous prie de me croire, quand nous nous pensons libres, nous sommes libres.
— Qu'est-ce que se penser libres? demandèrei presque en même temps Méron et Piéval.
— C'est regarder à la façon bouddhique une série d'événements tirés de noire propre existence, au moment même où nous les pensons, regarder la série des causes qui les enchaînent, nous dire que cette série n'est qu'en nous, que cette fatalité résulte de la pénétration de notre esprit par la nature, qu'elle est un dépôt, une sorte de rouille. Supposons ces événements détachés les uns des
autres et ne formant plus une série continue ; supposonsleur une discontinuité que notre esprit coud ensemble. Or la motricité même de notre esprit est libre. Il a choisi ce qui lui plaisait. C'est de lui-même qu'il a pris l'esclavage. L'habituelle idée de liberté, qui gîte dans les cerveaux plus simples, n'est donc que le refuge d'une liberté primordiale, et comme le mirage d'une liberté future. Au bout de quelques minutes de cette réflexion contemplative nous avons une bonne image de la liberté, nous arrivons à une sorte de nirvanah où éclate le sentiment profond du libre arbitre joint à une allégresse. C'est là le paradis des intellectuels. A ceux qui se livreront à cette gymnastique mentale, je prédis de fortes jouissances, s'ils sont semblables à moi que la fatalité obsède. De cette manière, je me suis libéré. Donc et pour conclure, je voudrais que l'humanité se sauvât de l'analyse de la manière suivante : les humbles d'esprit par le sacrifice, les fiers d'esprit par leperpétuel effort vers une conception déplus en plus claire de la liberté métaphysique, c est-à-dire dépouillée de toutes les contingences qui nous font croire à la fatalité.
« Je vous le dis, médecins, mathématiciens, révolutionnaires, utopistes et poètes, c'est un immense labeur qu'il faut accomplir pour se libérer par l'esprit, plus grand, plus continu peut-être que par le sacrifice et la sensibilité. Vos études et aspirations spéciales nous ont rempli la pensée de lois, de théories qui, à leur tour, sont des dogmes. La science est comme la foi; elle impose de tyranniques credo. Elle remplace la connaissance par un tas de formules qu'elle préfère à l'aveu de l'ignorance, qui forment un piédestal de papier à quelques belles statues de plâtre... Le socle s'effondre, sinon le sculpteur passe et brise la statue pour en refaire une autre. Ainsi vous considérez comme des vérités des hypothèses, comme des lois de la nature de simples artifices de l'esprit. Prenez la loi de l'évolution. Qu'est-elle autre chose
qu'un moyen en quelque sorte mnémotechnique pour retenir non des mots désignant des êtres, mais des idées biologiques sur l'enchaînement des règnes? Essayez cependant de vous représenter le monde sous la forme de la liberté, et voyez comme le décor change : au lieu du triste défilé de l'œuf en être, de l'être en œuf, rythmé par la mort, bridé par l'hérédité et diversifié par la sélection, vous avez une série de formes sortant spontanément et au hasard de la nature, ou, si vous aimez mieux, un seul être, dont l'effort vers la liberté est apprécié par une autre partie de lui-même sous diverses formes qui aboutissent à une continuité. Les minéraux, les végétaux, les animaux, ce sont nos propres stades que notre esprit fait défiler et projette sous des aspects réels et de fatalité, alors que le centre, le noyau de toute cette fantasmagorie, est un être libre. Toute cette série aboutissant à nous, et dont la minéralogie, la botanique et la zoologie nous donnent des images successives, n'est qu'un cas particulier de l'infinité des cas possibles que le hasard remuait dans sa vaste incertitude. La liberté était à l'origine de ces nécessités qui nous terrifient.
« De même ce ciel étoile, ce magnifique et géométrique assemblage de soleils et de planètes que nous voyons ou devinons au-dessus de nous, n'est qu'un cas particulier de toutes les combinaisons cosmiques possibles. Bien plus, on perçoit à cette distance un certain désordre dans ces amas de nébuleuses, dans ce fouillis de mondes et de matière. C'est notre esprit qui le coordonne et fait sa cohésion; mais ces chaos sont libres : ils furent lancés librement dans l'espace. Ce que nous appelons Dieu n'est en somme que la liberté. Habituons-nous à voir sous cette forme divine. Tout est discontinu. Chaque parcelle est libre dans un ensemble libre. Le continu n'est qu'un cas hasardeux du discontinu; les phénomènes du ciel et de la terre, un hasard réalisé, environné d'une multitude de possibilités réalisables. Nous sommes éperdument libres.
« Alors, et à ce point qu'est l'imagination? La faculté par laquelle nous arrivons à concevoir la liberté. Sans elle et bornés aux seules facultés d'observation, nous tournons dans les cercles compliqués, dans les infinis labyrinthes du déterminisme; ce qui manqua aux plus grands apôtres du nécessaire, ce tut l'imagination, car, par elle, dépassant le moment, le fragmentaire, nous pouvons nous faire une courte et fulgurante image de l'ensemble. Comme la liberté est mère de forces, le monde est aux imaginatifs. On parle souvent des volontaires. Que serait un volontaire sans imagination ? Un homme qui ne croirait qu'au fatalisme et qu'à sa volonté guidée ne saurait plus agir. Il n'aurait plus d'énergie, plus d'influence. Un homme qui par l'imagination de la volonté libre arrive à croire qu'il dominera les faits, les domine. Il secoue et brise la croûte de la morne fatalité, il fait bouillonner des actes libres et donne un coup de barre au navire univers. Dans l'ordre de la recherche, les imaginatifs seuls font les grandes découvertes. Leur esprit n'est pas limité. Ils sont universellement, follement curieux. Ils se meuvent sans murs et sans barrières. Là où la réalité cesse, le vrai commence, le vrai métaphysique, qui montre dans le réel un cas particulier du possible et développe l'univers dans cet univers qui est l'esprit d'un homme supérieur. Ainsi la grande faculté libératrice est l'imagination.
— Ce qu'on appelle mon incohérence est liberté, s'écria Le Chaminant. Je sens, je vois, je parle libre. Bienfaisant désordre! Adorable chaos d'étoiles et de mobiles ! »
La voix du réfugié se fit entendre ; appuyé par Ennaïej, il réclama, au nom de ces théories, des applications révolutionnaires et la destruction complète de la société actuelle, tellement encrassée par la fatalité que la justice n'y circule plus que fort difficilement et avec de tels détours qu'elle devient injustice.
Malauve alors l'interrompit : « La liberté, c'est l'amour
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et le sacrifice; la fatalité, c'est l'esclavage et la haine. Puis, lorsqu'on détruit, il faut toujours s'arrêter dans la destruction et alors une réaction fatale amène un recommencement. Si l'on bouleversait de fond en comble la société, ses tronçons violemment séparés se rejoindraient vite, cette action matérielle ne vaincrait pas les attractions morales, et au bout de quelques années tout serait à refaire. Certes, les grands États tels que la France, l'Allemagne et l'Angleterre sont des formes sociales mauvaises. La Fatalité les entraine. Le Léviathan, l'idéal de Hobbes, devient un immense et despotique automate, formé d'une multitude de minuscules automates. Cependant la liberté réclame ses droits par la bouche des plus opprimés, des victimes. Ainsi des séries de révolutions deviennent inévitables, lesquelles, excessives, amènent les réactions, et ainsi toute l'histoire de ces Etats n'est qu'un débat inconscient autour de la question qui nous occupe. Un pays tel que Séneste, petit, mais riche et admirablement fourni en intelligences, est organisé pour la vraie vie. Ce qu'il faudrait c'est une série de confédérations, de groupements analogues au nôtre, où chaque citoyen serait un peu partie agissante de l'État, et où partout circuleraient l'esprit de sacrifice et l'absolue croyance à la liberté. Cette croyance grandirait par le libre exercice de toutes les forces composantes. Chacun ne serait tenu qu'à une chose, le travail; mais le travail serait compris alors comme devant servir à la communauté, car sans cela il favorise l'égoïsme et la fatalité et n'est qu'une des formes de l'oppression. Ainsi le travail de tous les valides assurerait et au delà la richesse et la joie. L'art, étant un levain de liberté, y serait favorisé le plus possible. Quant à la science, elle péricliterait. De bonnes mesures hygiéniques c'est tout ce que, pratiquement, elle peut nous donner. Chaque confédération vivant sur un petit espace, il n'y aurait pas besoin de moyens de communication rapides. Toute cette fièvre n'est point bonne pour les
humains. Elle active le désir et le désir se porte sur les jouissances, leur réalisation brutale. La finance n'existerail pas. Dans une communauté basée sur le travail-sacrifice, il serait absurde de trafiquer l'argent.
« Il est certain que, l'égalité n'étant qu'une conception de l'esprit, dans chaque petit groupement humain se produiraient d'autres groupes; mais ou ils seraient d'esprits obscurs ou d'esprits éclairés. Les premiers, d'après notre thèse, n'obéiraient qu'à l'esprit de sacrifice, et les seconds penseraient la liberté. A mesure que, par la transfusion, des esprits du premier ordre arriveraient au second, ils s'éclaireraient davantage, ils se mettraient à l'unisson et se penseraient libres sans cesse. De même, ceux qui, par un retour inverse, descendraient l'échelon intellectuel, cesseraient de se penser libres, mais, tombant dans un milieu tout de sacrifice, ils subiraient vite sa pression, et connaîtraient ainsi à nouveau le bonheur d'être libres. Tout serait modifié quant aux échanges actuels qui ne reposent que sur la science et créent un état d'esprit international, soit de riches, sous forme de financiers, soit de pauvres, sous forme de révolutionnaires, qui tous deux sont en lutte et cherchent h s'entre-dévorer. Cela, c'est le comble de la fatalité et de la haine. Les imaginations, occupées à penser à la liberté et aux créations artistiques, seraient peu aptes à la production de conquérants et de prophètes, comme il arrive dans les États actuels où la fatalité produit nécessairement des germes de fatalité. Ainsi peut-être arriverait-on au bonheur.
— Hypothèses et chimères, dit doucement Tronquin. Les mondes et les sociétés forment une boule lancée sur une pente et que rien ne peut plus arrêter. Nous irons Dieu sait où. »
Les contradictions se croisèrent. Cependant au-dessus de ces vaines agitations scintillaient toujours les brillantes étoiles sur leur corsage de satin noir. L'air était tiède comme au printemps, mais il n'y avait pas d'oiseaux,
et les silhouettes minces des arbres les plus proches, entrevues dans l'ombre confuse, racontaient l'atteinte de l'hiver.
L'arrivée d'André, porteur d'une dépèche qu'il remit au duc de Séneste, interrrompit la conversation. Une lampe fut apportée et les spectateurs de cette scène purent voir, l'enveloppe fébrilement déchirée, le visage du général s'éclairer d'une joie prodigieuse : « Voici, messieurs, ce que je reçois d'un de mes agents étrangers : L'armée française définitivement victorieuse est en marche sur vos États. Il ne sera plus tenu compte de votre neutralité. Le dessein des Français est d'occuper Séneste et d'y conclure les préliminaires d'une paix qui leur donnerait tout votre territoire et les provinces du Rhin. Vous avez, d'après les probabilités, quatre jours devant vous. Les débris de l'armée allemande se concentrent et livreront une dernière bataille au voisinage de la Forêt-Noire. Mais, vu l'affaissement moral des troupes germaniques et l'élan du général français, l'issue n'est pas douteuse.
« Messieurs, nous allons combattre pour notre indépendance et vous verrez que la guerre a du bon. Certes, la partie n'est pas égale, et nous courons le risque d'être dévorés. N'importe. Dès maintenant Séneste est en état de siège. »
Il se leva au milieu d'un tumulte effaré et disparut d'une allure guerrière. Alors un brouhaha de voix secoua les ténèbres; tout parut modifié, menaçant, funeste. La vie, encore une fois, l'emportait sur la philosophie.