VII. Appareil urinaire
De même que la rate, le rein peut parfois être divisé en lobes. Mais, tandis que la segmentation de la rate ne semble avoir aucune signification atavique, il n’en est plus de même pour le rein.
Si on étudie le rein des vertébrés aux différentes phases de son développement, on constate qu'il est d’abord représenté par une série de lobules disposés à la file, en rapport chacun avec un peloton vasculaire qui deviendra le glomérule de Malpighi. Au fur et à mesure que l’évolution s'accomplit, l’organe complexe ainsi formé va en se condensant, mais la segmentation demeure encore très nette, à l’âge adulte, chez les ophidiens, les crocodiliens, les oiseaux. Chez les mammifères, la condensation va plus loin, à tel point que le rein de l'adulte ne présente plus aucune trace de la segmentation primitive; pourtant, celle-ci se conserve encore chez les ours, les loutres, les pinnipèdes et surtout chez les baleines.
Les reins de l’homme sont très fréquemment multilobés ou même partagés en plusieurs portions entièrement séparées. Ces cas de division nous intéressent déjà, en tant qu'ils réalisent d’une façon plus ou moins complète la persistance d’un état fœtal et
font revivre, en quelque sorte, une disposition ancestrale. Ils ont encore une portée plus haute.
Le rein se substitue, en quelque sorte, au corps de Wolff, organe transitoire qui se développe de bonne heure chez l’embryon. Cet organe est divisé en segments qui correspondent exactement à ceux du squelette ou du moins de son précurseur, la corde dorsale ; on sait en effet que celle-c1 se renfle sensiblement au niveau de chaque intervalle laissé entre deux paires successives de prévertèbres; cela revient donc à dire que les segments du corps de Wolff et ceux des prévertèbres se correspondent.
D'autre part, les travaux de Semper', de W. Müller’, de F. Meyer”, de Balfour*, de Spengel”® ont démontré l'existence chez les plagiostomes et les batraciens, même à l’âge adulte, d'organes identiques aux organes sesmentaires des vers et particulièrement des annélides. Ces mêmes organes ont été observés encore chez les oiseaux, mais cette fois pendant la vie embrvonnaire, par Romiti*, qui a méconnu leur signification, puis par Kôlliker*, qui a compris leur véritable valeur.
Semper s’est appuyé sur ces faits remarquables pour établir un ingénieux rapprochement entre les vers ct les vertébrés, rapprochement qui ne tendait à rien moins qu'à faire dériver ceux-ci de ceux-là.
Les vertébrés descendraient done des vers, c’est-à-dire d’animaux dont le corps est annelé ou formé de segments disposés en série linéaire. Cette segmentation primitive des vertébrés est démontrée par la présence des organes segmentaires, par la façon remarquable dont se disposent encore les reins primitifs ou corps de Wolff, les prévertèbres, la corde dorsale et même la moelle épinière.
4. C. Semper, Das Urogenitalsystem der Plagiostomen und seine Bedeulung für die übrigen Wirbelthiere. Arbeiten aus dem zool.-z00tom. Insütut zu Würzburg, IT, 1875.
C. Semper, Die Stammverwandtschaft der Wirbelthiere und Wirbellosen. Tbidem, II, 1875.
9. W. Müller, Ueber das Urogenitalsystem des Amphioxus und der Cyclostomen. Jenaische Zeitschrift, IX, 1875.
5. F. Meyer, Anatomie des Urogenilalsystems der Selachier und Amphibien. Sitzungsber. der naturf. Ges. zu Leipzig, 1875.
4. FE. M. Balfour, A Monograph on the development of Elasmobranch Fishes. London, 1876-1878.
5. J. W. Spengel, Das Urogenitalsystem der Amphibien. Arbeiten a. d. z00l.-zoot. Institut zu Würzburg, III, 1876.
6. Romiti. Ueber den Bau und die Entwicklung des Eierstockes und des Wolff'schen Ganges. Archiv für mikr. Anatomie, X, 1875.
7. A. Külliker, Embryologie. Paris, 1882. Voir page 206 et suiv. et figure 195, m.
Mon collègue M. le docteur G. Hervé me communique une observation encore inédite qui vient corroborer singulièrement celle opinion : 1l est assez facile de voir, chez le jeune embryon de poulet, le tégument externe segmenté lui-même à la façon de l’ectoderme d’un ver, mais, chose plus remarquable, cette division en somites se peut également constater avec la dernière évidence chez l'embryon humain.
Nous pensons que la segmentation du rachis et celle du rein, normales chez certains animaux, reconnaissent la même origine. En ce qui concerne plus particulièrement le rein, nous sommes donc amenés de la sorte à reconnaître que certains ancêtres fort éloignés de l’homme étaient de véritables annelés et possédaient un appareil d’excrétion formé d’organes segmentaires.
\III. Appareil génital.
On peut constater encore chez l’homme un certain nombre de malformations de l'appareil génito-urinaire, que, suivant nous, il convient d'expliquer par l’atavisme : la plupart représentent des états normaux chez des vertébrés inférieurs, en même temps que des états transitoires pendant le cours du développement de l'homme.
Chez tous les vertébrés non mammifères, les testicules sont renfermés dans la cavité abdominale ; ils sont situés à peu près au niveau du rein, de chaque côté de la colonne vertébrale. Chez les monotrèmes, les cétacés, les pinnipèdes, l'éléphant et le daman, ces organes sont encore renfermés normalement dans l'abdomen ; mais chez les autres mammifères, ils 6nt opéré une migration et, franchissant l'anneau inguinal, sont venus se placer dans le serotum, à la limite inférieure du périnée. Mais, même chez ceux-ci, même chez l’homme, les testicules se développent encore le long du rachis, pour ne descendre dans les bourses que lorsque leur développement embryonnaire se sera parachevé. En rapprochant les données de l'anatomie comparée et celles de l’'embryologie, on se voit donc amené à conclure que les cas où les testicules restent dans l’addomen représentent le premier élat; que, par conséquent, les cas où ces organes sont renfermés dans le serotum ne sont plus déjà qu’un élat secondaire. Il suit de là que la eryptorchidie, qu'il est si fréquent d'observer chez l'homme, a toule la valeur d’un phénomène réversif.
Chez les reptiles, le pénis est construit de diverses manières, mais il présente du moins toujours ce caractère, de demeurer imperforé et d'être simplement creusé, à sa face postérieure d’une gouttière plus ou moins profonde, qui prend naissance au point même où viennent aboutir les canaux déférents. Cette gouttière, imparfaitement transformée en canal par l'affrontement de ses deux bords, sert à l’éjaculation et constitue un véritable hypospadias normal, dont lhypospadias tératologique de l’homme donne une représentation exacte. Nous pensons que cette malformation de l’homme reproduit un état antérieur dans lequel la verge était sillonnée inférieurement, comme elle l’est encore chez les crocodiliens, par exemple, et nous trouvons une confirmation de cette manière de voir dans le fait que certains mammifères inférieurs nous offrent encore une cannelure pénienne plus ou moins allongée : tel est le cas notamment pour quelques marsupiaux (marmose, cayapolin, phalanger) et pour quelques édentés (paresseux).
Nous serons plus réservé en ce qui concerne la bifidité du gland ou même de la portion antérieure du pénis. Nous savons bien que cet état, anormal pour l’homme, est normal au contraire pour les monotrèmes et la plupart des marsupiaux, mais il nous est, d'autre part, difficile de rattacher cette forme à celle qui s'observe chez les animaux, que tout nous engage à considérer comme ayant été les ancêtres des mammifères, c’est-à-dire aux reptiles. Parmi ces derniers, ceux dont la verge rappelle le plus celle de l’homme sont les crocodiliens et les chéloniens ; mais leur pénis n’est jamais bifide. Il l’est au contraire chez les ophidiens et les sauriens, mais alors ce n’est plus qu’un double organe tubulaire qui, en s’évaginant el en devenant turgide, peut jouer le rôle d’organe d’accouplement. Quoi qu'il en soit, on ne saurait méconnaître l’analogie qui existe entre le pénis anormalement bifurqué de l’homme, et le pénis normal de certains mammifères inférieurs.
Il n’est pas rare de voir, enez les femmes de diverses races, un allongement excessif des nymphes ou petites lèvres, qui dépassent parfois de plusieurs centimètres la fente génitale. Ces faits, sur lesquels nous avons eu Jadis l'occasion de fixer notre attention’,
1. R. Blanchard, Etude sur la stéatopygie et le tablier des femmes boschimanes. Bulletin de la Société zoologique de France, VIII, p. 54-75, 1885.
rapprochent singulièrement les organes génitaux externes de la femme européenne, par exemple, de ceux de la femme boschimane ou hottentote. Or, nous avons montré, dans le mémoire auquel nous faisons allusion, que la conformation particulière aux femmes de ces peuplades sud-africaines était franchement simienne etles rapprochait indubitablement des femelles de certains anthropoïdes, notamment du chimpanzé. C'est là, peut-on dire, la persistance d’un caractère simien ; 1l en résulte que le cas de développement exagéré des petites lèvres constitue un fait de réversion. On en peut dire autant des cas où le clitoris présente une longueur anormale.
Les cas de dédoublement du vagin par une cloison verticale ne sont pas extrêmement rares. Les médecins en ont relevé un certain aombre d'observations ‘, el il ne pouvait en être autrement, celle anomalie étant de celles qui se manifestent à l'extérieur par la division de Porifice vulvaire, et de celles, par conséquent, qui ne peuvent passer inaperçues.
Is. Geoffroy-Saint-Hilaire ? fait remarquer que le cloisonnement complet ou partiel du vagin coïncide ordinairement soit avec le cloisonnement de l'utérus, soit avec la séparation complète des deux moitiés de cet organe *; toutefois, l’utérus peut être bicorne et biparti, le vagin demeurant simple‘. Cet auteur explique très justement l’anomalie en question par un arrêt de développement et par la persistance d’un état primitif de l’organisation *, mais le fait a encore une autre portée qui a complètement échappé à la sagacité du grand observateur : non-seulement, en effet, le cloisonnement du vagin et la duplicité de lutérus représentent la persistance d’un état embryonnaire, ils représentent bien plus une conformation qui était propre aux ancêtres de l’homme. Cette assertion mérite à peine une démonstration, tant elle est évidente.
Chez tous les vertébrés non mammifères ou, plus exactement,
4. Mon collègue M. Aug. Ollivier (Note sur un cas d’utérus et de vagin doubles. Mémoires de la Société de biologie, p. 35, 1870) en à publié un cas remarquable.
2. Is. Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire générale et particulière des anomalies de l'organisalion chez l'homme et chez les animaux, I, p. 44.
3. Le 9 février 1883, le Dr Luigi Dalla Rosa (Ueber einen Fall von Uterus bicornis bipartitus mit Vagina simplex. Wiener medizinische Presse, XXIV, p. 242, 1885) signalait à la Société des médecins allemands de Prague un cas de ce genre, qu'il avait observé chez une femme d'environ quarante ans.