VI PRÉFACE
semblé que toute addition serait un horsd'œuvre.
Si je me suis mis trop souvent en scène, on comprendra que c'était une obligation inévitable pour amener le fait qui avait provoqué de la part de mon maître un mot, une observation, une maxime, et ce motif sera mon excuse.
UNE SÉANCE A l'inSTITUT.
Le 1®"" octobre 1825, j'assistais à la séance annuelle de la distribution des prix de Rome, à l'Institut.
Ce fut là que je dus à une circonstance toute fortuite, et j'ajouterai très-heureuse, l'honneur d'être élève d'Ingres.
Je me suis félicité toute ma vie du hasard qui me permit de faire mes premiers pas sous la direction de ce grand peintre dans la carrière que j'avais choisie par goût, et de suivre modestement, sans ambition d'aucune sorte, une voie un peu unie peut-être, sans grands accidents de terrain, déjà battue par d'autres, mais d'autant plus facile et plus douce.
Je venais de finir ma rhétorique. Il fallait songer à me créer une existence : mon .père m'engageait vivement à me préparer au baccalauréat ; je saisis une occasion favorable, je pris mon courage à deux mains, et je lui avouai un beau jour que je voulais être peintre.
Il faut se rappeler, pour expliquer mon hésitation à faire cet aveu, que l'état de peintre en 1825 était encore l'équivalent de celui de rat d'église (Littré le constate dans son Dictionnaire), et que très-peu de chefs de famille voyaient d'un œil tranquille leurs enfants choisir une carrière dont le terme leur paraissait devoir être toujours un dénûment complet. On riait encore au théâtre, à cette époque, quand un père disait à l'amoureux de sa fille :
« Quelle est votre fortune ?
— Je suis peintre....
— C'est-à-dire que vous n'avez rien. »
Depuis, tout cela est bien changé, et les peintres d'aujourd'hui , en présentant leur budget, peuvent prétendre à la main des héritières les plus recherchées, et se voir classés parmi les plus heureux et les plus riches commerçants.
En 1825, on n'en était pas encore là, et je m'attendais à quelques graves observations de la part de mon père ; je me trompais. Il m 'écouta
avec bienveillance, mais crut peut-être de son devoir de me rappeler, et cela un peu tristement, que je n'avais dans la suite rien à attendre de lui ; qu'il fallait donc que je me sentisse le courage de me tirer d'affaire avec mon pinceau ; que la médiocrité, enfin, était bien à redouter dans cette carrière. Mais ce n'étaient là que les craintes bien naturelles d'un père, et je crus même m'apercevoir que ma résolution ne lui déplaisait pas, car il 's'informa à l'instant même de mes projets et du professeur que j'avais choisi. Je nommai M. Gros. Mon père avait conservé d'excellentes relations avec lui, et, comme il devait le ^oir le lendemain à la séance de l'Institut, il fut convenu qu'il lui ferait part de mon désir d'être tdmis dans son atelier.
Le grand mot était lâché — j'allais être peintre ! Oq ne saurait s'imaginer tout ce que cette pensée pouvait faire naître d'émotions diverses et confuses dans la tête d'un jeune homme sortant du collège, à l'époque surtout dont je parle : le nombre des peintres était alors plus restreint, le frottement avec les artistes bien plus rare ; aussi conservaient-ils encore, au moins à mes yeux, un prestige qui les mettait presque entièrement à part du reste des hommes ; leur atelier était bien le sanctuaire des arts, comme on disait en ce temps, et ce mot n'avait pas pour moi de côté
ridicule, il n'était que l'expression juste de ce que je me figurais.
Je suis revenu de ces idées d'un autre âge, et le temps où j'ai vécu y a bien un peu aidé. Aujourd'hui, les ateliers sont ouverts à tout venant, et le peintre travaille à sa petite machine (c'est le mot) au miheu d'une foule d'amis, causant, fumant, racontant le sujet de la dernière opérette, dont ils chantent les motifs les plus populaires ; c'est un métier gai, charmant : je suis loin d'y trouver à redire; c'est un fait que je constate, sans le blâmer. Mais enfin il n'en était pas ainsi autrefois : l'intérieur de l'atelier d'Horace Vernet, qu'une gravure très-répandue fit connaître, était une exception bien grande, à en juger par l'étonnement que causa cette façon de travailler ; il fallait donc, pour se décider à prendre cette carrière difficile, que l'on se sentit entraîné par une vocation qu'on avait, ou qu'on croyait avoir. Aujourd'hui, on se fait peintre comme on se fait quart d'agent de change, et l'on arrive à peu près au même résultat.
Mais, je l'avoue, moi qui avais pour tous les hommes supérieurs un respect que j'ai toujours conservé du reste, moi dont le cœur battit si vivement le jour oii Girodel me serra la main pour la première fois, je ne voyais pas de près, sans un trouble bien grand, la résolution que
UNE SÉANCE A L'INSTITUT. g
j'avais bien décidément prise de suivre la carrière que ces hommes avaient noblement parcourue, et qui me paraissait réservée à des êtres privilégiés.
Je ne saurais dire la nuit que je passai à la suite de ma conversation avec mon père, mais elle dut être bien agitée, bien remplie de rêves 011 les succès, la gloire même jouaient un grand rôle.
Le jour arriva enfin. J'attendis fiévreusement l'heure de la séance de l'Institut, et, quoique je pusse compter sur les privilèges que voulait bien m'accorder le père Pingard (quand je pense que c'est le grand-père du père Pingard actuel dont je parle en ce moment), je ne trouvai rien de mieux à faire pour calmer mon impatience que d'aller me mettre à la queue.
A midi, la porte s'ouvrit. Je me précipitai vers l'amphithéâtre qui fait face au bureau, où je me trouvai par hasard placé auprès de M. VarcoUier, ami de ma famille et particulièrement de mon cousin Mazois, dont il a fait, en tête du Palais de Scaurus, une notice biographique des plus intéressantes et des plus remarquables.
M. Varcollier, à cette époque, était un homme jeune encore, d'une distinction parfaite, à l'apparence froide et presque dure ; mais ces dehors couvraient le cœur le plus chaud, le plus pas-
sionné pour tout ce qui est grand et élevé. Dans les arts, ses doctrines, qui n'ont pas changé, étaient d'une rigidité inflexible, et ses admirations exclusives. Il avait vécu en Italie, étudiant les chefs-d'œuvre qui l'entouraient, et, sans savoir peut-être le métier, il avait toutes les inspirations d'un véritable artiste. Ne suffit-il pas enfin de dire que les Grecs, Raphaël, Gluck, Beethoven étaient ses dieux, pour indiquer en quelques mots la pureté de son goût i?
Je témoignai à M. Varcollier le plaisir que j'avais à me trouver près de lui, et, après avoir causé quelques instants de choses indifférentes, il s'enquit avec bonté de mes projets d'avenir. Je lui avouai un peu timidement que j'avais la prétention d'être peintre. H n'en fut pas surpris, car il avait pu juger déjà dans nos conversations du goût très-vif que j'avais pour la peinture et de l'intérêt que je prenais à l'entendre en parler.
Il me félicita chaudement, et me demanda chez quel professeur je comptais entrer. — Au nom de Gros, sa figure se rembrunit. — « Pourquoi Gros ? Il est vieux, ne s'occupe plus de ses élèves ;
1. Madame Varcollier, une des femmes les plus distinguées que j'aie rencontrées, est aussi merveilleusement douée pour les arts. Élève d'Ingres, elle les cultive avec un véritable succès.
entrez donc chez Ingres, qui va ouvrir un atelier, et qui est le seul homme aujourd'hui capable d'enseigner et de remettre dans une voie noble et élevée notre école qui dégénère. »
Le nom d'Ingres, qui depuis très-peu de temps commençait à avoir dans le public un certain retentissement, ne me présentait à l'esprit que quelque chose d'assez vague ; ses tableaux m'avaient frappé plus par leur originalité, qui me semblait de la bizarrerie, que par leur beauté réelle. Aussi avaient-ils fait pour moi, de M. Ingres, un type d'ancien maître, et son éloignement de Paris ajoutait à cette impression. En disant à M. Varcollier que je croyais Ingres en Italie, ma pensée était plutôt que je ne le croyais pas de notre temps.
Il ne faut pas oublier que j'avais dix-sept ans, que je sortais du collège, et qiie j'avais été élevé au milieu des peintres de l'Empire, tous amis de mon père, et dont les noms illustres étaient bien capables d'imposer à ma jeune imagination. Il m'eût donc été bien difficile de saisir du premier coup les beautés de la peinture de M. Ingres, si différente de la peinture de ces maîtres-là, et dont l'étude seule devait me faire apprécier toutes les admirables quahtés.
« Si Ingres est à Paris ? me répondit M. Yarcollier, tenez... le voilà... »
En effet, la séance allait commencer. Les membres de l'Institut entraient par les deux portes latérales au bureau, et M. Varcollier me fît remarquer un petit homme au teint bruni de Méridional, les cheveux noirs séparés sur le front, l'œil vif et brillant. Il portait la tête haute, avec un certain air assuré et fier que se donnent quelquefois les gens timides. Il s'assit et serra la main de son voisin, en jetant un regard sur l'assemblée... Pas un de ses mouvements ne m'échappait.
M. Varcollier n'avait pas eu de peine à me convertir. Avant tout, j'avais une grande confiance dans son jugement ; et puis le récit qu'il me fit pendant la séance de la vie de cet homme, ce qu'il me dit de son courage, de sa persévérance au milieu des privations de toutes sortes, de sa foi enfin, me toucha si profondément qu'il ne s'agissait plus que de prévenir mon père de ne pas m'engager avec M. Gros. Je pensai que j'aurais le temps après la séance, et me mis à écouter ' distraitement ce qui se passait autour demoi.
M. Gros présidait, et le programme de la séance était ainsi composé :
1° Éloge historique de Girodet-ïrioson , par M. Quatremère de Quincy ;
2° Rapport sur les ouvrages des pensionnaires à Rome, par M. Garnier ;
3° Distribution des grands prix.
Enfin, exécution de la scène qui avait remporté le prix de composition musicale.
Ces séances se ressemblent à peu près toutes ; j'en ai vu souvent depuis, et j'ai toujours été frappé de l'espèce d'agitation fébrile qui règne surtout dans les tribunes occupées par les jeunes artistes, la plupart élèves de l'École. J'ai toujours entendu les mêmes cris, remarqué les mêmes symptômes d'ennui et d'impatience quand M. Quatremère de Quincy ou ses successeurs s'étendaient avec trop de complaisance sur les mérites de l'bomme dont ils faisaient l'éloge. Un jour entre autres où M. Quatremère, racontant la vie de l'architecte Bonnard, arriva, au bout d'une heure, à cette phrase dite du ton nasillard qu'Henri Monnier savait si parfaitement imiter: « Messieurs, nous sommes parvenus à la trentième année de la vie du jeune Bonnard, il nous reste quarante ans à parcourir... » il ne put achever ; — il y eut dans les tribunes un mouvement d'effroi, suivi d'une explosion de rires, qui le força d'abréger de beaucoup ces quarante dernières années.
On comprend, en effet, que la grande attraction de cette, séance était, pour les jeunes gens, l'instant où ils pouvaient se livrer à leur joie d'applaudir leurs camarades ou leurs amis vain-
queurs, souvent à leur esprit d'opposition aux jugements de l'Institut. J'en eus la preuve ce jour-là, et je fus péniblement ému de la scène que je 'vis se passer sous mes yeux.
Giroux avait obtenu le prix de paysage, et je dirai tout de suite qu'il l'avait mérité ; ce jugement, je l'ai porté plus tard, et je ne crois pas me tromper. — Mais, soit que Giroux ne sortit pas d'un atelier en vogue (il était désigné comme élève de son père), soit qu'il existât déjà une tendance assez prononcée à repousser les œuvres d'un style académique, toujours est-il que la nomination de ce jeune bomme fut accueillie par une bordée de sifflets. Des ordres furent donnés pour faire évacuer la tribune ; mais le coup était porté, et je ne vis pas sans une vraie émotion le pauvre garçon se diriger vers son père et se jeter dans ses bras, tout en pleurs.
Est-çe de ce jour que date mon antipathie pour tout contact avec le public, et ma résolution de ne jamais m'y exposer ?
Le reste de la séance se passa sans autre incident. Des hommes que le concours de cette année-là mit en lumière, deux seulement ont su justifier leur début : M. Duc, qui remporta le grand prix d'architecture ; Adolphe Adam, qui n'eut que le second grand prix de composition musicale.
J'ai conservé peu de souvenir des paroles de M. Quatremère de Quincy ; celui du discours de M. Garnier est encore plus vague, s'il est possible, dans mon esprit, et, à part l'émotian que j'éprouvai en voyant ces jeunes artistes recevoir leurs couronnes et venir embrasser leurs maîtres, toute la séance se passa pour moi dans la contemplation de l'homme à qui j'allais confier le soin de m'instruire.
Je remarquai dès ce premier jour les deux natures si distinctes de ce grand artiste, l'une presque enfantine et bourgeoise, l'autre violente et passionnée. Pendant les discours, si une pensée le choquait, il passait rapidement la main sur sa figure et tapotait avec vivacité son genou du bout de ses doigts ; à un mot qui lui agréait, son visage s'épanouissait. Qu'une phrase de la cantate lui plût, son plaisir ou son émotion s'y lisait aussitôt, sans qu'il cherchât le moins du monde à s'en cacher. Mais quand ces impressions d'artiste, bonnes ou mauvaises, étaient passées, sa figure reprenait un air presque bourgeois. L'art seul avait évidemment le privilège de l'illuminer.
Enfin, les dernières notes de la cantate donnèrent le signal du départ. La séance était levée, et je me précipitai, enjambant les banquettes, bousculant un peu tout le monde, pour arriver
à la séparation des places du centre, et faire signe à mon père, qui s'approcha de moi; sans autre explication, je ne pus que lui dire de ne pas parler à M. Gros.
En attendant l'heure du dîner, oîi je devais rejoindre mon père, j'allai, longeant les quais, marchant au hasard, inconscient de ce que je faisais, car, au fond du cœur, je n'avais qu'une pensée, qui m'absorbait entièrement, celle de mon avenir, de la carrière si difficile que j'allais suivre. Aussi^ je me retrouvai à la maison sans trop savoir quel chemin m'y avait ramené.
Nous nous mîmes à table, et, avant que j'eusse pu dire à mon père le changement de mes projets, il nous raconta la rencontre qu'il venait de faire à l'Institut. Un de ses confrères l'avait abordé en lui disant : « Je n'ai pas oublié, monsieur, le service que vous m'avez rendu, ainsi qu'à mes camarades, il y a bien des années de cela , et j'en ai toujours gardé une profonde reconnaissance. » C'était M. Ingres. Mon père, en effet, au moment oti M. Ingres eut le prix de Rome, était chef du bureau des beaux-arts ; il avait troiivé le moyen, par son insistance auprès du ministre, et par des ressources qu'il put se procurer, de faire partir pour Rome les lauréats de l'Institut, qui, depuis quelques années , étaient forcés de rester à Paris.
Tous ces jeunes gens vinrent le remercier chaleureusement, et c'est à cette circonstance que M. Ingres faisait allusion.
On peut juger de ma surprise, et combien ce hasard venait à point favoriser mes projets ! Mon père fut enchanté aussi de la combinaison qui me plaçait entre les mains d'un homme d'un grand talent, arrivé, ajouta-t-il, grâce à un courage et à une force de volonté bien rares .
Je ne saurais oublier cette journée, et ma reconnaissance est restée profonde pour l'ami qui exerça cette heureuse influence sur ma détermination, en un moment si décisif pour moi.
J'aurais voulu faire tout de suite cette visite si importante pour moi; mais je dus m'informer de l'adresse de M. Ingres, savoir les heures où je pourrais me présenter, et puis, je l'avouerai, au dernier moment, je fus saisi d'une certaine appréhension. — Voir de près un homme de cette valeur ! lui parler I Comment serai-je accueilU ? Voudra-t-il de moi ? Je n'ai rien à lui montrer, je ne sais rien. — Mes illusions des jours passés commençaient à diminuer: la chose devenait précise, prenait toute sa gravité, et le courage me manquait.
Il n'y avait pourtant pas à reculer ; je me décidai, et, gagnant un matin la rue du Bac, j'entrai dans le passage Sainte-Marie, au fond duquel je sonnai à la porte d'une petite maison... Le cœur me battait bien fort.
Une bonne vint m'ouvrir. M. Ingres était à déjeuner. J'insistai pour qu'on ne le dérangeât pas,
PREMIÈRE VISITE AU MAITRE. lo
et l'on me fit entrer dans une petite pièce au rez-de-chaussée, que je reconnus pour une salle à manger au poêle qui se trouvait dans un enfoncement. Ce poêle, surmonté d'une colonne peinte en vert, était le seul indice qui pût faire supposer la destination de cette pièce, car elle était entièrement tapissée de toiles sans châssis, attachées par des clous à la muraille. Au milieu, sur un chevalet, le dessin du Vœu de Louis XIII par Calamata.
Je restai quelques instants seul, à considérer curieusement toutes les peintures qui m'entouraient. Je me souviens, entre autres, de VCEdipe et de quelques têtes d'étude pour le Saint Pierre.
Tout cela me paraissait bien étrange. Élevé par une mère qui avait fait de la peinture sous la direction de Girodet, l'école de David, je l'ai déjà dit, était pour moi le dernier mot du grand art : j'avais le Luxembourg pour galeries habituelles pendant mes jours de sortie; et voilà que tout à coup je me trouvais en présence de peintures réalistes, devant des torses, des pieds, des mains qui n'avaient pas cette grâce apprêtée, à laquelle mes yeux étaient faits, de X Apollon, de Rornulus, de VEndymion.
Je ne comprenais pas, mais j'avais assez de bon sens pour m'incliner en attendant que la
j, 16 L'ATELIER D'INGRES.
i ! clarté se fît. Par contre, ce qui me toucha à me
I faire battre le cœur, ce fut le dessin de Calamata,
h Je ne croyais pas que la main d'un homme pût
- ; • atteindre une telle perfection, et j'étais en ex-
; tase... quand la porte s'ouvrit.
I i Je vis venir à moi M. Ineres.
Mi
Dirai-je son costume, qui me frappa en dépit ; 1 1 de mon émotion, et ajouta une note un peu gaie
i à cette scène si grave pour moi? Il portait à peu
;! : près pour tout vêtement un petit carrick assez
i I court, qu'il tenait soigneusement croisé sur son
1 ventre déjà un peu arrondi. Ce carrick devait être
! celui dont M. Ingres est vêtu dans l'admirable
portrait qu'il avait fait en 1808 d'après lui-même. ' C'en était du moins la forme et la couleur.
I ; M.Ingres s'avança vers moi d'un air interro-
''■ • gateur; — je m'empressai de me nommer, et
j'ajoutai que j'avais la prétention de faire de la 'i peinture et d'être admis dans son atelier.
«Ah! mon cher enfant, soyez le bien venu, » me répondit M. Ingres en me prenant les deux mains dans les siennes (je vis alors que la pré- ; ■ caution qu'il avait de croiser son vêtement n'é-
i ; tait pas tout à fait inutile). « Votre excellent père
^ i a été bien dévoué pour les artistes, pour moi
\ j en particulier, quand il était au ministère, et je
; I serais heureux de lui prouver toute ma grati-
i tude en vous donnant mes conseils et mes
soins... Et... que faites-vous?... avez-vous déjà dessiné?
— Comme on fait au collège, où j'ai eu des prix de dessin... Mais je ne sais rien, absolument rien... je m'en aperçois surtout en ce moment.
— Tant mieux cent fois ; vous n'aurez pas du moins de maûvaises habitudes, dont il est si difficile de se défaire. »
Et comme mes yeux se portaient sur le dessin du Vœu de Louis XIII : « Vous regardez ce dessin?... C'est bien beau, n'est-ce pas?... Je ne parle pas du tableauy bien entendu; — le tableau, disent les journaux, est un pastiche, une copie de Raphaël... »
Il s'animait en parlant , ses yeux commençaient à briller singulièrement.
« Eh bien ! non, ce n'est pas un pastiche, ce n'est pas une copie... j'y ai mis ma griife... Certes j'admire les maîtres, je m'incline devant eux... surtout devant le plus grand de tous... mais je ne les copie pas... J'ai sucé leur lait, je m'en suis nourri, j'ai tâché de m'approprier leurs sublimes qualités... mais je n'en fais pas des pastiches; — je crois que j'ai appris avec eux à dessiner, car, voyez-vous, mon enfant, le dessin est la première des vertus pour un peintre, c'est la base, c'est tout; une chose bien dessinée est toujours assez bien peinte... Aussi nous
allons commencer par dessiner, nous dessinerons, et puis nous dessinerons encore. »
Je l'assurai de ma complète soumission, et j'ajoutai que, quoi que l'avenir me réservât, je serais toujours très-fier et très-reconnaissant d'avoir été admis au nombre de ses élèves.
Il me prit la main. — « Mais à propos, me dit-il , je n'ai pas encore d'atelier... j'en cherche un... Voyez, je suis à peine installé moimême... Je ne croyais pas rester en France... Je comptais, à la suite de l'Exposition, reprendre le chemin de ma belle Italie... Mais le vent a tourné... Pour la première fois, j'ai été accueilli, fêté, récompensé, plus que je ne mérite peut-être, et j'ai écrit à madame Ingres d'arriver, d'apporter tout, car je n'étais venu, moi, qu'avec une simple valise et mes tableaux, et me voici en France, dans mon pays, qui veut bien de moi... Et j'y resterai, et j'en suis heureux... Quelques-uns de mes amis m'ont engagé à ouvrir un atelier, et je suis à la recherche d'un local. Mais jusque-là il ne faut pas que vous perdiez votre temps. Je vais vous donner quelques gravures, que vous copierez, et vous viendrez me montrer ici ce que vous aurez fait; nous attendrons ainsi que je puisse vous installer avec ceux qui, je l'espère, m'arriveront. »
Il alla prendre dans un carton deux petites gravures de Marc- Antoine, je les vois encore, un Christ et un Apôtre d'après Raphaël, et, en en faisant ressortir toutes les beautés, il me recommanda de les copier avec un soin religieux.
Je le remerciai vivement et pris congé de lui. Combien ces souvenirs me sont restés gravés dans la mémoire ! Comme je m'en allai fier et heureux ! Il me semble me voir encore suivant le quai et marchant un peu à la façon d'un triomphateur 1
Les passants auraient dit : Voilà un élève d'Ingres ! que je n'aurais pas été très-étonné. — C'est qu'en effet j'avais ce titre ; je n'avais pas encore donné un coup de crayon... c'est vrai; mais j'étais admis, le maître m'avait serré la main et m'avait dit : Bon courage ! J'étais sacré par le grand homme.
OUVERTURE DE l'aTELIER,
Pendant un mois je portai régulièrement à M. Ingres les dessins que j'exécutais d'après des gravures qu'il voulait bien me confier. Il paraissait content de mon zèle et de l'exactitude scrupuleuse avec laquelle je faisais ces copies.
Un jour enfin, il m'annonça qu'il avait un atelier, que tout y était prêt; et il m'en confia la clef, me chargeant de recevoir les élèves qui se présenteraient.
Je fis comme il m'avait dit ; j'allai un matin d'assez bonne heure tout préparer, faire allumer le poêle, et attendre mes camarades.
M. Ingres, en me chargeant de ces modestes fonctions, m'avait prévenu qu'avant peu il aurait un 7nassiei% dont l'emploi était de recevoir la rétribution destinée au maître et la cotisation de chacun pour les frais de modèles et autres. Nous n'en étions pas à prendre modèle, et je suffisais
parfaitement pour les arrangements bien simples de cette installation.
Notre atelier était petit, rue des Marais, dans une maison qui avait une autre entrée rue des Beaux-Arts. Il touchait à]celui de M. Ingres, mâis sans communication. Quand nous fûmes plus nombreux, il nous céda pour quelque temps celui qu'il occupait, et où plus tard il devait exécuter le Plafond d'Homère et le Saint Symphorien.
Pour le moment, Fatelier que nous occupions nous suffisait de reste ; car, le jour où j'en fis les honneurs à mes nouveaux camarades, nous n'étions encore que sept ou huit au plus.
J'ai conservé de ces premiers arrivés un trèsvague souvenir. Je sais seulement que parmi eux se trouvaient deux Allemands, qui disparurent assez vite, un Brésilien, et enfin Van Cutsem, un Belge avec lequel je me liai très-intimement par la suite. C'était un aimable et charmant garçon: il avait commencé l'architecture, l'avait abandonnée pour entrer à l'atelier de M. Ingres, et, s'il avait continué la carrière des arts, il aurait pu, j'en suis convaincu, y tenir une place honorable; ses dessins étaient pleins de finesse et d'élégance. Mais malheureusement, ou heureusement, lui seul peut prononcer, un événement vint changer tous ses projets. Son père, qui tenait à Bruxelles le plus célèbre et le meilleur hôtel
de la ville, mourut et lui laissa cette maison toute montée et fort grandement achalandée. La chose était tentante. Il n'y résista pas, et je dirai plus tard comment, à quarante ans de distance, je le retrouvai chez lui, un peu goutteux, mais toujours gai et aimable, et la gracieuse réception qu'il me fit à Bruxelles.
Les deux Allemands étaient fort peu sociables, et je me rappelle même un commencement de dispute avec le Brésilien, qui se nommait Mello, très-charmant et très-beau, et dont l'allure était un peu nonchalante, comme celle des créoles. Je conservai avec lui jusqu'à son départ de bonnes et amicales relations. Qu'est-il devenu depuis? A-t-il continué la peinture ? Je l'ignore, et n'ai plus entendu parler de lui depuis cette époque bien éloignée.
Nous dessinions tous, les uns d'après des gravures, les autres d'après la bosse.
Ces premiers moments m'ont laissé une impression si vive, que je me vois encore devant un nez et une bouche en plâtre, et M. Ingres derrière moi, se courbant pour me corriger et s'appuyant un peu sur mon épaule.
Je ne sais si ce que je vais dire sera bien compris des jeunes élèves actuels, car il me semble que l'indépendance et l'égalité, si généralement prêchées à l'heure qu'il est, ne leur ont
guère donné que l'indépendance du cœur, comme disait Roqueplan ; mais je ne trouve plus ce respect, ce recueillement quand le maître parle, cette émotion lorsqu'il vous prend à partie. Pour moi, et nous étions tous, je crois, ainsi, lorsque je sentais M.Ingres me frôler de son vêtement en se baissant pour examiner mon dessin, lorsque je pensais à la condescendance de cet homme, de ce grand artiste s'occupant d'un mauvais contour mis par moi sur du papier, je l'avoue, dussé-je faire rire mes jeunes confrères, j'étais pris d'une si violente émotion que tout mon sang se portait à mon cœur, qu'on entendait battre, et il m'aurait été impossible de cacher ce que j'éprouvais, si cette position eût dû se prolonger.
Je veux croire pourtant que ces sentiments de respect et d'admiration se rencontrent encore chez beaucoup de jeunes gens. Je crains seulement qu'ils ne soient plus rares, et malheureusement je ne suis pas le seul à constater la différence notable des rapports qui existaient autrefois, et de ceux qui existent aujourd'hui, entre le maître et l'élève.
Cependant les camarades nous arrivaient en assez grand nombre, et c'est alors que nous dûmes changer d'atelier.
Avant de parler de ces nouveaux venus, dont
les noms ont brillé par la suite d'une façon plus ou moins éclatante, je ferai remarquer que, dans cette histoire d'un atelier, on ne trouvera ni ces plaisanteries, ni ces charges faites aux nouveaux, rien enfin de ce qui caractérisait les atehers des autres professeurs ; c'est qu'en efPet, habitué comme je l'étais au monde, j'avais reçu dès le premier jour mes camarades en homme bien élevé, que le pli en fut pris très-vite, et que les gens distingués et plus âgés que nous qui arrivèrent ensuite ne firent qu'accentuer davantage le bon ton qui régnait à l'atelier.
Je dois même dire que c'est à peu près la seule chose dont M. Ingres m'ait absolument complimenté. Parlant un jour devant moi, à quelques personnes, de son atelier et de ses élèves : « C'est à Amaury, leur dit-il, que je' dois d'avoir un atelier bien différent des autres... et je lui en ai toujours été reconnaissant, ajoutat-ilen me serrant la main. »
Ceci me remet en mémoire un mot qui nous amusa beaucoup à cette époque. Un de nos camarades, passant dans la cour de l'Institut, oii notre ateher se trouvait alors, entendit un fragment de conversation entre deux élèves de M. Gros. L'un disait à l'autre, en se tenant les côtes : « Tu ne sais pas, les Ingres !.. quand ils arrivent le matin à l'atelier, ils se demandent de leurs nou-
OUVERTURE DE L'ATELIER. 2o
Telles I » Cela leur paraissait du dernier comique.
Je reprends la nomenclature des nouveaux arrivés. Parmi eux se trouvait Ziegier; puis, deux capitaines d'état-major, MM. Maumet et Valéry, charmants hommes, distingués, aimables et ayant déjà un certain talent; l'un d'eux peignait, •et ce bonheur de peindre, je ne le voyais pour moi que dans un avenir bien éloigné.
Après eux vint Sturler, qui sortait de l'atelier (de M.Regnault, plus connu alors sous le nom du Père la Rotule, à cause du soin qu'il mettait, disait-on, à peindre cette partie du corps humain, •et de la supériorité qu'il y avait acquise.
Sturler peignait déjà avec une grande habileté. Une scène assez curieuse eut lieu un jour entre lui et le maître.
M. Ingres examinait la figure que Sturler était ■en train de peindre : « Eh bien, monsieur, lui dit-il, c'est très-bien... très-habile... c'est peint avec un vrai talent... je n'ai rien à vous dire...
— Monsieur, interrompit. Sturler, si je croyais faire aussi bien, je ne serais pas venu vous demander des conseils. C'est parce que je sais que ce n'est pas ça... que c'est mauvais, que je suis venu à vous.
— Ah ! vous le prenez ainsi, dit M. Ingres en se reculant et en le regardant en face, — Ah 1 vous n'êtes pas content de ce que vous faites !
Alors c'est autre chose... Eh bien ! oui, ce n'est pas cela... C'est de l'habileté, et voilà tout... pas de style, pas de caractère; eh bien! oui, c'est mauvais... Ah! c'est comme ça!.. Alors je vais vous dire ce que je pense. Il faut que vous oubliiez tout ce que vous savez, que vous commenciez par le commencement. Vous pourriez, avec votre talent, vous en tirer sans moi, vous auriez même une fortune dans la main... Mais puisque vous regardez plus loin et plus haut que cela... bon courage... car tout est à refaire. »
Depuis ce jour, Sturler a si bien suivi les conseils de M. Ingres, qu'il est arrivé à la naïveté des maîtres primitifs et n'a plus voulu se servir de modèles, dans la crainte d'être trop vrai. Aussi M. Ingres lui disait-il quelque temps après cette scène : « Je vous ai dit d'en prendre long comme ça, » — et il indiquait son doigt; puis montrant son bras tout entier : « Vous en avez pris long comme ça. »
Malgré tout, c'est un artiste qui aura vécu trop ignoré malheureusement, maïs qui ne peut manquer d'avoir son jour. Ses compositions innombrables resteront, malgré leur exécution primitive, comme des œuvres très-remarquables. Le Dante illustré par lui est aux Dantes modernes ce qu'est une fresque de Giotto à une gravure de keepsake.
Il est rare qu'il ne se présente pas dans les ateliers quelques types excentriques, bizarres, quelques génies méconnus, faciles à distinguer à leurs allures tapageuses, à leurs costumes singuliers. Un garçon de ce genre s'était fourvoyé je ne sais comment à notre atelier, car sa peinture était une exagération, sans aucune qualité, des maîtres flamands, que M. Ingres ne nous présentait pas précisément comme modèles.
Ses études avaient l'aspect d'écorchés. M. Ingres s'était passé la main sur la figure plusieurs fois déjà, et avait poussé des hum! significatifs; mais, comme ce garçon n'avait pas du tout l'air commode, il imposait à M. Ingres, qui pourtant un jour n'y tint plus et lui fit des observations très-dures. L'autre ne lui répondait que par ces mots : « Moi, monsieur, je vois comme ça. » Au premier moment, M. Ingres resta interdit ; mais tout à coup se redressant : « Je vois, moi, monsieur, que nous ne nous entendons pas. . . et quand on ne s'entend pas... » de ses deux mains il indiquait la porte et ne répétait que ces mots : «Yous savez, monsieur, quand on ne s'entend pas... »
L'atelier était dans un silence complet, chacun avait l'air profondément occupé de son travail ; enfin le malheureux se mit à ranger sa palette et s'en alla en murmurant : « Ça n'empêche pas que je vois comm.e ça. »
Le lendemain, nous allâmes, deux ou trois des plus anciens, prier M. Ingres de revenir sur sa décision, et le farouche Bouzingot, comme nous l'appelions, put reprendre sa place, mais pour peu de temps ; il comprit probablement qu'il ne pourrait pas imposer sa manière de voir à M. Ingres.
Un autre original était notre massier (depuis longtemps je ne remplissais plus ces fonctions) ; il était frère de Pradier le sculpteur et devait, je crois, la position qu'il occupait auprès de nous à l'amitié de M. Ingres pour ses deux frères, dont l'autre était l'habile graveur du Virgile, car c'était un vieux routier d'atelier, qui n'avait rien des allures que le maître exigeait. Bon et gai, avec un air un peu soldatesque et très-brusque, il faisait d'assez amusantes plaisanteries. Il avait une manière de faire nettoyer ses brosses par les plus jeunes qui ne manqu|tit jamais son effet. « C'est le premier échelon de la peinture, — disait-il au nouvel arrivé, — tu ne seras peintre que quand tu sauras nettoyer les brosses. » Il tutoyait les nouveaux, — ce que nous ne faisions pas. — « Et je vais t'apprendre comment cela se pratique. » Alors la théorie du nettoyage .des pinceaux : « Il faut que ça mousse blanc, vois-tu, tout est là. » Et de loin il criait : « Ça ne mousse pas encore assez blanc, je te répète
qu'il faut que ça mousse tout à fait blanc ! » Et le malheureux nouveau s'escrimait de son mieux au robinet de la fontaine. Le ton professoral surtout dont Pradier exposait sa théorie rendait cette scène fort amusante.
Il était peu à son aise, je crois, ou peut-être ne menait-il pas une vie très-régulière, car il était obligé de faire un genre de commerce qui devait être d'une monotonie bien fatigante. Il copiait éternellement, sans jamais sortir de là, un Napoléon à cheval de Carie Vernet, dont il avait une •gravure coloriée qu'il décalquait, et il était entouré de ce même Napoléon à tous les degrés d'avancement. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'il faisait ces copies dans l'atelier de M. Ingres, ou du moins dans la pièce d'entrée, à côté du Plafond d'Homère, Je n'ai jamais compris cette tolérance de la part de M. Ingres, qui devait toujours détourner la tête en entrant chez lui, mais qui savait probablement que c'était la seule ressource de ce brave garçon.
Un autre souvenir, mais celui-là bien triste et bien touchant. Je m'étais senti entraîné vers un de mes camarades, dans lequel j'avais deviné les sentiments les plus élevés sous une écorce assez commune, ou plutôt laide : une vraie tête d'Holbein, gros nez, petits yeux fins, lèvre épaisse, l'Érasme moins le ton chaud.
Il s'appelait Lefèvre, et, sans la misère et la fatalité qui s'attachèrent à lui, son nom ne serait peut-être pas inconnu aujourd'hui. Il avait un talent, il serait plus juste de dire un germe de talent, d'une grande distinction, mais d'une sévérité un peu sauvage. Avant d'entrer à l'atelier, il s'était formé presque tout seul et peignait la miniature ; mais, comme il n'avait pas même une chambre où il pût travailler, son métier pour vivre était de faire des croix d'honneur dans les portraits en miniature du Palais-Royal. On se rappelle peutêtre que c'était là qu'habitaient tous les peintres en ce genre. La photographie n'était pas inventée, et l'industrie de la miniature régnait dans tout son éclat.
Lefèvre gagnait 2 francs pour une croix d'honneur, un peu plus quand c'était un ordre étranger plus compliqué.
La vie de cet homme que j'ai aimé de tout mon cœur, et qui me le rendait avec des sentiments presque paternels, mérite un chapitre à part; je le ferai dans la suite de ces souvenirs, car je ne sais rien de plus honorable que cette misère si noblement supportée, rien de plus touchant que la mort qui vint le surprendre au moment où tout s'aplanissait devant lui, où son existence paraissait assurée, son avenir tranquille.
Depuis quelque temps, Lefèvre ne se montrait
plus à l'atelier : je n'étais pas alors aussi lié avec lui que je le fus depuis, et personne ne s'en aper çut trop.
Un jour, sur le pont des Arts, il se trouve tout à coup en face de M. Ingres; il cherche à l'éviter, mais le maître va droit à lui.
« Eh bien! Lefèvre, on ne vous voit plus, estce que volis avez été malade?
— Non, monsieur, balbutia Lefèvre en rougissant.
— Alors pourquoi ne travaillez-vous pas? Vous n'êtes plus tout jeune, vous n'avez pas de temps à perdre. »
Pressé dans ses retranchements : « Je vous avoue, monsieur, dit Lefèvre, que je suis un peu en retard avec le massier... à qui je dois deux
mois » Il n'avait pas achevé, que M. Ingres
bondit.
« Comment, monsieur, est-ce que vous voulez m'insulter?... Vous ai-je donné le droit 'de me parler ainsi? Suis-je un marchand ? est-ce que je vends mes conseils ?... Monsieur (dans ces caslà, M. Ingres s'exaltait en parlant, et sa tête, comme dans les discussions d'art, devenait admirable d'expression), vous viendrez demain à l'atelier, ou je considérerai votre conduite comme une insulte personnelle... Et que jamais cette question ne revienne entre nous ! »
Lefèvre, en me racontant cette scène, avait les larmes aux yeux. « C'est que voilà deux mois, ajouta-t-il, que les croix d'honneur ne donnent pas. »
Depuis ce jour, sur l'ordre de M. Ingres, Le fèvre fut exempté de sa cotisation.
Bien d'autres le furent également.
UN niNER CHEZ MON PÈRE.
Depuis quelque temps, mon père désirait avoir à dîner M. Ingres, et il pensa qu'il rendrait la réunion plus intéressante en invitant aussi M. Thiers et M. Mignet, qui commençaient à se faire connaître, M. Thiers par ses critiques d'art, M. Mignet par ses succès à l'Académie des inscriptions.
Ces deux hommes, que je n'ai pas perdus de vue depuis ma jeunesse, sont restés pour moi, à un demi-siècle de distance, les mêmes que je les voyais autrefois
M. Thiers, à trente ans, me paraissait tout aussi peu jeune que je le trouve à l'heure qu'il est, n'étaient ses cheveux blanchis, et un peu plus d'embonpoint, qui ne lui sied pas mal.
M. Mignet, au contraire, a toujours pour moi
1. Ce chapitre était écrit en 1875; n'envisageant M. Thiers que comme critique d'art, je n'ai pas cru devoir y rien changer.
le même aspect juvénile qu'à cette époque reculée. Pour ceux qui m'accuseraient d'exagération un peu forte, je dirai qu'il y a quatre ou cinq ans, je marchais dans la rue derrière un homme dont la tournure élégante- indiquait toute la force de l'âge,' et me rappelait des souvenirs de ma jeunesse ; j'avançai : c'était en effet M. Mignet, que je n'avais pas vu depuis quelques années, et qui me plaisanta même, comme à son ordinaire, sur ma calvitie, en soulevant son chapeau et me montrant quelques boucles encore blondes.
Quant à leur caractère à chacun, il ne s'y est opéré de même aucun changement : l'un, vif, toujours sûr de son fait, d'une activité tout ambitieuse, et doué d'un aplomb excessif, cette force bien grande qui aplanit tant de difficultés, qui même, je serais tenté dé le croire, a sa part dans le génie.
L'autre de ces hommes distingués, exceptionnellement beau, doux, affable, sans grandes passions, travailleur infatigable, entièrement livré à ses études, et qui, dans sa profonde sagesse, comprit qu'au lieu d'être en politique l'humble satellite de son ami, il pourrait briller tout seul d'un éclat bien vif en suivant une autre voie.
Je bornerai là cette appréciation. Je ne veux
m'occuper que de ce que je sais, ou du moins de ce que j'ai appris, et ne dirai rien de l'érudition de l'un et de la politique de l'autre. Mais M. Thiers a touché aux arts, il a écrit sur les expositions de peinture, il a été ministre, à ce titre le maître souverain des artistes ; j'ai donc le droit d'en parler, et, quelque respectueux que je puisse être pour un homme plus âgé que moi, il existe dans ses rapports avec M. Ingres quelques faits que je ne puis passer sous silence : le dîner entre autres, dont je vais parler, qui réunit deux hommes si peu faits pour se comprendre, et que je me rappelle comme si j'y étais. En rapprochant ces convives, mon père avait compté sans la vivacité de M. Thiers et le caractère intolérant de M. Ingres. Aussi le dîner fut-il très-agité, et l'orage ne tarda pas à éclater.
11 était difficile de supposer que, devant un artiste de la valeur de M. Ingres, auquel on reconnaissait généralement une science profonde, M. Thiers ne garderait pas au moins une fcertaine réserve. Il n'en fut rien. Il parla des maîtres italiens avec la légèreté qu'il met volontiers dans ses conversations, et, par contre, la façon dont il s'exprima sur le baron Gérard, pouvait faire supposer qu'il le plaçait au-dessus d'eux, et dans tous les cas bien au-dessus de M. Ingres.
Celui-ci écoutait, les yeux fixés sur M. Thiers,
laissant aller ce critique déjà fameux, n'ouvrtint pas la bouche ; mais, depuis quelques instants, ses doigts frappaient sur la table, comme s'il eût joué un air de piano d'un mouvement précipité, et avec une impatience qu'il avait beaucoup de peine à dissimuler.
M. Thiers enfin, qui ne s'arrête pas facilement, entreprit Raphaël et développa cette thèse qu'il n'avait fait que des vierges, et que c'était son vrai titre de gloire.
« Que des vierges! » s'écria alors M. Ingres, qui ne put plus se contenir, « que des vierges !... Certes on sait le respect, le culte que j'ai voué à cet homme divin ; on sait si j'admire tout ce qu'il a touché de son pinceau. Mais je donnerais toutes ses vierges, oui, monsieur, toutes... pour un morceau de la Dispute, de ÏÉcole d'Athènes, du Parnasse... Et les Zo^es, monsieur, et la Farnésine! il faudrait tout citer... »
J'étais fort ému ; je n'avais jamais entendu M. Ingres parler avec cette violence, et j'étais heureux de voir mon père, qui avait passé de longues années en Itahe, se ranger à son avis.
Quant à M. Thiers, il ne fut pas un instant décontenancé. Il ne connaissait pas évidemment toutes les œuvres que M. Ingres citait, mais il avait pour lui la parole. M. Ingres n'avait que des mots sans suite , des exclamations , des gestes,
des bras en l'air. Il ne pouvait pas lutter, mais il ne s'avoua pas vaincu.
Chacun sait ce que sont les discussions et comment elles finissent : on parla une heure, on cria beaucoup, et l'on se quitta, M. Thiers toujours convaincu que les vierges étaient le plus beau fleuron de la couronne de Raphaël ; M. Ingres^ que le critique d'art ne savait pas seulement de quoi il était question.
Je profitai le lendemain d'une commission dont m'avait chargé ma cousine, madame Mazois, auprès de M. Ingres, pour juger par moi-même des suites de ce malencontreux dîner. Dans quel état le retrouvai-je ! Évidemment il n'avait pas dormi de la nuit, et je vis qu'il était encore tout plein de son sujet, car il m'aborda en me disant : « Eh bien ! mon cher ami, vous l'avez entendu hier... Voilà les gens qui nous jugent, qui nous insultent,, . Sans avoir rien appris, rien vu, impudents et ignorants,,. S'il plaît un jour à un de ces messieurs de ramasser de la boue dans la rue et de nous la jeter à la figure.,, que nous reste-t-ilàfaire, à nous qui avons travaillé trente ans, étudié, comparé, qui arrivons devant le public avec une œuvre (il me montrait un portrait qu'il était en train de faire) qui, si elle n'est pas parfaite, mon Dieu ! je le sais bien, est au moins honnête, consciencieuse, faite avec le respect
qu'on doit avoir de l'art... Eh bien! nous qui n'avons pas d'autre métier, qui ne savons pas écrire, qui ne pouvons pas leur répondre... qu'avonsnous à faire?... » Alors, tirant son mouchoir de sa poche, et s'en frottant les deux joues : « Voilà, mon cher ami, voilà tout ce que nous pouvons faire... nous essuyer.... »
Il acheva en me disant : « Excusez-moi bien auprès de votre père, qui du reste était de mon avis, car il les connaît, ces grands hommes. Je n'ai pas pu retenir hier un mouvement de vivacité, un peu excessif peut-être; mais j'avais à défendre la bonne cause, j'étais dans mon droit. »
J'attendis quelques instants qu'il fût calmé ; je le questionnai avec beaucoup de réserve sur le portrait qu'il était en train d'achever (le portrait du comte de Pastoret), je le félicitai» d'avoir eu à peindre un costume dont les broderies ne faisaient aucun tort à la tête, l'habit de conseiller d'État étant alors brodé de soie noire sur noir : « Si c'eût été des palmes vertes ou bleues, comme à certains costumes officiels... » Il m'arrêta : « Je ne l'aurais pas fait... »
C'est ainsi qu'au moment de faire le portrait du duc d'Orléans, il insista pour que son costume de général fût sans broderie aucune, et fit bien rire le prince en lui demandant si même on ne pourrait pas remplacer les boutons de métal par
des boutons en étoffe. « Pour cela, monsieur Ingres, c'est absolument impossible, » répondit le duc d'Orléans, qui fit plus tard des gorges chaudes de cette ignorance en matière d'uniforme.
Je vis qu'il était remis de son émotion, et je pensai que c'était le moment de lui parler de la commission que m'avait donnée madame Mazois : elle m'avait chargé de le prier de vouloir bien signer quelques dessins et un petit tableau, auxquels il avait négligé de mettre son nom en les offrant à son mari.
« Et vous les avez là ? »
Je les avais laissés dans l'antichambre ; il me pria de les aller chercher, me disant gracieusement qu'il les signerait très-volontiers.
Je revins avec deux dessins au lavis, un de petites dimensions, aubistre, je crois, etreprésentant les Fiançailles de Raphaël avec la nièce du cardinal Bembo; l'autre, avec un peu de coloration, et plus important, était l'esquisse du Romulus rentrant à Rome avec les dépouilles opimes, dont le tableau est actuellement à l'École des Beaux-Arts de Paris ; un portrait de femme à la mine de plomb ; enfin, un petit tableau, Vénus blessée par Diomède i.
1. J'ai revu ce tableau chez mon excellent ami Asseline, que son goût pour les arts rend bien digne de posséder et d'apprécier une si belle œuvre.
Il examina tous ces ouvrages, qui étaient pour lui autant de souvenirs, avec un intérêt très-vif.
En voyant le petit tableau de Vénus blessée ^ qui n'était pas exempt de quelques bizarreries (les crinières des chevaux blancs du char d'Iris 1 et les roues du char étaient dorées), il me dit en souriant, et comme pour se défendre devant un élève :
« Oh ! cela... c'est un péché de jeunesse. »
Mais quand il vit le portrait de femme dessiné, je n'oublierai jamais son mouvement de recul et l'éclat de ses yeux. Enfm, au bout d'un instant : « Si j'ai fait quelque chose de bien dans ma vie, me dit-il, c'est ce dessin; » et il le regarda longtemps, ne pouvant en détacher ses yeux.
Je ne m'explique pas comment je n'ai appris que longtemps après que ce portrait de femme était celui de la reine de Naples (Caroline Murât), probablement le croquis, l'idée première du grand portrait à l'huile qui fut exécuté, et qui a disparu on ne sait quand.
J'ai bien regretté de ne l'avoir pas su à l'époque oii j'habitais Florence, car je fus accueilli par la reine avec tant de grâce et de bienveillance, qu'il m'eût été facile de la questionner sur
1. Les chevaux, dans l'esquisse d'Asseline, sont au repos. Ils sont cabrés daiis la gravure au trait des œuvres d'Ingres.
le portrait qu'avait fait d'elle M. Ingres. Qui sait si quelques indications à ce sujet n'auraient pas pu mettre sur la trace de cette œuvre perdue ? Si la peinture égalait la beauté du dessin, et cela est probable, car c'est à la même époque qu'il fit le portrait de madame de Vaucey, c'est une grande perte pour les artistes, un beau tableau de moins dans le musée du Louvre.
MADAME INGRES
Après avoir assez longtemps dessiné d'après des gravures, j'étais passé à la bosse, comme on dit. J'en copiais une assez importante et difficile.
Il se produisit alors dans mes études un temps d'arrêt qui fut mal interprété par M. Ingres, et qui n'était probablement que l'effet de la difficulté que j'avais à comprendre ses conseils. Il l'attribua, bien à tort, au découragement que m'auraient causé les progrès très-grands de mon camarade et ami le capitaine d'état-major Mauraet. Il était impossible de tomber plus à faux, et je fus plus tard bien étonné quand j'appris cette singulière supposition.
Depuis que je dessinais d'après la bosse, j'entendais répéter à chaque instant le mot demitemle, et ce mot ne m'était pas expliqué.
Un plâtre , pour mes yeux, était une chose blanche dans la lumière, noire dans les ombres ; et ce qui est assez curieux, c'est qu'en effet les
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yeux non exercés ne distinguent pas ce que nous appelons le modelé^ c'est-à-dire le passage de la lumière à l'ombre par la demi-teinte.
Aussi est-il à remarquer que c'est ce qui manque dans tous les peintres primitifs ; comme des enfants qu'ils étaient (en fait d'exécution, je m'entends), ils ne voyaient dans la nature que des surfaces presque plates, — des lumières et des ombres.
Lorsque plus tard j'enseignai à d'autres le peu que je savais, j'eus soin d'expliquer, et par des preuves palpables, ce qui m'avait autrefois bien embarrassé.
Je faisais une expérience bien simple lorsque je voulais démontrer à un élève que le contour d'un modèle en plâtre qui se détache sur un fond obscur et paraît lumineux est pourtant accompagné toujours d'une demi-teinte qui le fait tourner ; je plaçais derrière le plâtre une feuille de papier blanc, et tout à coup les contours qui semblaient complètement lumineux, se détachaient en vigueur.
Jamais l'idée de descendre à de pareilles expériences ne serait entrée dans l'esprit de M. Ingres, et je l'entendais toujours me dire : « Ce « n'est pas ça; — ça manque de demi-teintes. » Mais qu'est-ce que pouvaient bien être ces fatales demi-teintes ?
Un beau jour, après m'être longtemps creusé la tête, peut-être par hasard, ou parce qu'un objet plus blanc que mon modèle s'était trouvé placé derrière, je mis sur mon dessin les premières demi-teintes, et je fus bien heureux quand M. Ingres, à la vue de mon travail, me dit : « C'est cela ; — vous voilà parti, c'est trèsbien. »
Je racontai un jour ce fait devant un littérateur qui s'occupe spécialement des arts, et je le racontai probablement bien mal, car il en tira une conclusion absolument contraire. Je voulais prouver que les hommes d'un talent éminent n'étaient pas les plus aptes à donner les premiers conseils à des enfants, et qu'un professeur instruit, mais d'une intelligence ordinaire, suffit et vaut souvent mieux pour enseigner les premiers préceptes d'un art ou d'une science.
Il est bien difficile, en effet, que ces grands hommes puissent s'astreindre à mettre leur enseignement à la portée d'un commençant ; j'irai plus loin : l'influence que l'homme de génie entraîne avec lui, et qui s'impose de toute son autorité, est très-capable d'annihiler l'individualité de l'élève, et de le maintenir dans une étreinte qui ne laisse plus de jeu à sa personnahté. La preuve de ce que j'avance serait facile à faire : il suffirait de comparer les grands peintres, Ra-
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phaël, Michel-Ange, Titien, Paul Véronèse, avec leurs maîtres à eux, et les élèves qu'ils ont produits.
Je ne tardai pas longtemps à passer à la nature. Dessiner d'après le modèle, et peindre T voilà quelle était toute mon ambition. Mon premier désir fut satisfait. Mais que de difficultés nouvelles !
Ce que je voyais faire m'aidait, je dois le dire, beaucoup plus que les conseils du maître. J'avais des camarades bien plus avancés que moi: je les regardais travailler, je les questionnais. Les conseils de M. Ingres, ou plutôt ses paroles n'avaient trait qu'aux grands principes de l'art : la ligne et les masses, c'est-à-dire le mouvement du modèle saisi à l'instant en quelques traits, et l'absence de tout détail dans les parties de lumière et d'ombre, ou du moins des détails subordonnés à ces deux choses essentielles, la masse de lumière et la masse d'ombre.
Aussi nous recommandait-il à chaque instant de cligner les yeux en regardant la nature.
Quant à nos dessins, d'un coup d'ongle, car il ne prenait jamais notre crayon, il indiquait, en laissant une trace profonde, la ligne que nous avions mal copiée, et l'exactitude de cette correction faisait notre étonnementà tous.
Sa rapidité à indiquer les principales lignes d'un mouvement était vraiment prodigieuse. Il nous disait, je ne sais pas si le mot est de lui, qu'il fallait arriver à dessiner un homme qui tombe d'un toit. Je vis un jour qu'il aurait été capable de le faire.
Nous avions pour modèle une jeune garçon de dix à douze ans, admirablement beau. M. Ingres ne le connaissait pas et fut émerveillé en entrant à l'atelier.
Après l'avoir considéré assez longtemps : « Messieurs, nous dit-il, je vous demande la permission de mettre votre modèle dans une pose dont j'ai besoin et que je cherche. Veuillez me donner un morceau de papier. »
La pose était évidemment celle d'un jeune homme lançant une flèche, un Amour sans doute. Alors, devant nous, en un instant et en quelques coups de crayon, pendant que l'enfant posait sur une jambe, il fit un croquis de l'ensemble ; mais, comme la jambe en l'air changeait naturellement de place à chaque mouvement que faisait le modèle, M. Ingres en dessinait une autre, de façon que, dans le temps assez court que cet enfant put tenir la pose, il eut la merveilleuse habileté d'en achever l'ensemble et deux jambes de plus.
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Son croquis terminé, il nous remercia et nous laissa tous dans l'admiration.
J'ai entendu, du reste, un mot d'Horace Vernet causant avec d'autres artistes :
« On prétend que je peins vite, leur disait-il; si vous aviez vu, comme moi, Ingres...! Je ne suis qu'une tortue. »
On s'explique difficilement qu'avec cette rapidité d'exécution l'œuvre d'Ingres ne soit pas encore plus considérable ; mais il effaçait souvent, n'était jamais satisfait, pleurait comme un enfant devant sa toile, et peut-être cette facilité même lui faisait-elle recommencer ce dont il n'était pas content, sûr qu'il était de pouvoir, et bien vite, réparer le mal.
Et à ce propos, je me trouvais un jour à son atelier, où il m'avait fait venir pour je ne sais quel motif. Il travaillait au Saint Symphorien. Après quelques mots sur le sujet dont il voulait m'entretenir, il alla tout à coup prendre un dessin d'un de ses licteurs, le posa à terre, et à brûlepourpoint me dit : « Regardez cela, comparez avec ce qui est dans le tableau, et dites-moi le mouvement qui vous plaît le mieux. »
La figure, dans le tableau, était faite, et je vis que le mouvement du dessin était un peu plus accentué. — Je me permis de lui dire, très-ému d'avoir une opinion à émettre, que la différence
ne me paraissait pas assez sensible pour qu'il se décidât à recommencer, comme il venait de me le dire, une chose faite et si admirablement réussie. '
« C'est égal, me répondit-il, le mouvement est «plus chaud sur le dessin; voyez... » Et il se mettait dans la pose, ce qui ne laissait pas d'être assez comique : « Je la recommencerai. » C'était une figure plus grande que nature, et il la recommença.
J'ai dit unniot des chagrins, des désespoirs de M. Ingres quand il travaillait; j'en eus la preuve un jour que je lui demandais s'il avait terminé un portrait à la mine de plomb, dont je connaissais l'original.
« Ah ! mon ami, s'écria-t-il, ne m'en parlez pas. . . c'est très-mauvais. — Je ne sais plus dessiner... je ne sais plus rien... Un portrait de femme ! rien au monde n'est plus difficile, c'est infaisable... Je vais essayer encore demain, car je le recommence... C'est à en pleurer. » Et les larmes lui venaient véritablement aux yeux.
Mais madame Ingres, avec son sang-froid : « Il est toujours comme cela, me dit-elle, il est fou... Laisse-moi donc tranquille ; je t'ai entendu cent fois me dire que tu ne savais plus rien... Je suis habituée à tes désespoirs. »
MADAME INGRES
N'est-ce pas le moment de parler de cette femme qui, dans les plus grandes difficultés de la vie, fut toujours pour M. Ingres d'un si utile secours, qui supporta sans une plainte une existence souvent bien pénible, et n'eut pas même un instant la pensée de le détourner d'une voie qu'il suivait si résolument, et qui semblait devoir être fermée à tout succès ?
« La peinture d'Ingres ne la regardait pas. Son devoir était de le soigner, de le tirer d'affaire. » Elle fut merveilleuse à ce point de vue-là.
Il y avait un côté maternel dans son affection pour son mari ; elle craignait pour lui, lorsqu'il sortait seul, les accidents, les voitures; elle le faisait marcher devant lorsqu'ils étaient ensemble. « Sans moi, il irait se jeter sous toutes les roues. »
Mais, si elle ne se mêlait pas de sa peinture, elle ne lui permettait pas, par contre, de se mêler du ménage. Gomme tous les artistes d'alors, M. Ingres ne connaissait pas le prix de l'argent. Madame Ingres, qui n'en avait pas ou en avait bien peu, y tenait ; même, assez longtemps, elle ne lui mit dans sa bourse que bien juste ce qui lui était nécessaire : « S'il avait un louis dans sa poche, il le donnerait au premier mendiant qu'il rencontrerait. »
« Groiriez-vous, me disait-elle un jour, qu'il est
sorti furieux d'une boutique parce que je marchandais ! — Il prétendait que c'était traiter le marchand comme un voleur.
— Et j'avais raison, » dit M. Ingres, qui était là.
« Avec cela qu'ils se gênent, ajouta-t-elle; aussi vous pensez si je le laisse dire. »
Jeune, elle avait dû être ce qu'on appelle vulgairement un beau brin de fille, plus grande que son mari, et assez forte. Dans le petit et merveilleux croquis qu'il fit d'elle, la physionomie est fine; mais, telle que je l'ai connue, il ne lui restait qu'un aspect bourgeois, dont la société des artistes au milieu desquels elle avait dû vivre n'avait pu lui rien ôter.
Pleine d'un esprit naturel assez agressif, elle avait des mots drôles et piquants, que M. Ingres tentait vainement d'adoucir. Son mariage fut des plus singuliers. Lorsque je retrouverai M.Ingres directeur de l'École de Rome, je le lui laisserai raconter, comme il le fit, le jour de son arrivée, dans le salon de l'Académie, devant les élèves et plusieurs amis.
Madame Ingres avait pour moi très-peu de sympathie. En général assez jalouse de l'affection de son mari, elle avait la réputation de ne l'avoir jamais laissé se lier avec ses confrères ; elle le voulait pour elle seule.
MADAME INGRES
Je ne crois pas que l'afFection que M. Ingres voulait bien me témoigner fût pour quelque chose dans ses petites épigrammes. Je crois plutôt qu'elle n'aimait pas, comme elle me le fit sentir, les hommes du monde, les lions ; c'était le mot d'alors. Et un jour, en s'adressant à moi, il est vrai, suc le ton de la plaisanterie, et me toisant de la tête aux pieds :
« Oh! vous... vous êtes un lion... Voyez Flandrin ; il sort dans la rue en casquette...
— Si, pour avoir le talent deFlandrin, lui répondis-je, il ne fallait que cela, je sortirais aussi en casquette, et même nu-tête. Malheureusement je crois que le costume n'y fait pas grand'chose. »
Elle sourit, et ce jour-là n'alla pas plus loin. Nos petites escarmouches duraientpeu : M. Ingres prenait mon parti, et elle redevenait bonne femme, grâce à quelque compliment, ou à mon dévouement, qu'elle savait si profond, pour son mari.
Pour compléter son portrait et donner une idée exacte de l'abnégation dont elle fit preuve toute sa vie, je ne peux mieux faire que de raconter une soirée que je passai chez elle à l'Institut, et où elle me donna le plus simplement du monde quelques détails sur leur vie à tous deux en Italie.
Voici comment je me trouvais ce soir-là chez
M. Ingres. A l'occasion du duel ridicule que lui avait proposé M. de M. Ingres était venu me chercher pour être son témoin ; ne me trouvant pas chez moi, et après m'avoir attendu assez longtemps, il m'invita par un mot à venir le voir le plus promptement possible. Mais, en s'en allant, il passa chez Lehmann, qu'il rencontra, et le chargea du rôle qu'il m'avait destiné.
Cette invitation m'avait troublé; elle était inusitée : aussi m'empressai-je de m'y rendre, etj'arrivai à l'Institut fort intrigué.
M. Ingres était en tête-à-tête avec madame Ingres ; il se leva précipitainment à mon entrée et vint me prendre la main en me disant : « Merci, et pardon de vous avoir dérangé ; je n'ai plus besoin de vos services. »
Et comme je paraissais de plus en plus étonné : « Je vous prie, ajouta-t-il, de ne pas me questionner... Asseyez-vous et causons... » Et après une pause : « Eh bien ! que faites-vous maintenant ? »
Madame Ingres n'ouvrait pas la bouche. J'étais dans la position la plus embarrassante, et, si je n'eusse remarqué toutes les gracieusetés que me faisait son mari, j'aurais pu penser qu'il avait vu de moi quelque peinture où j'avais, bien sans le vouloir, fait acte de coloriste.
Enfin je me décidai à dire tout ce qui me pas-
MADAME INGRES
sait de banalités par la tête ; j e parlai probablement des difficultés qu'on éprouve pour réussir dans la carrière des arts , car madame Ingres quitta son ouvrage, et prenant la parole :
« Personne autant qu'Ingres n'a le droit de se plaindre. On ne sait pas... on aurait peine à croire la vie de privations, de misère qu'il a menée. »
Cette espèce d'apologie qui s'annonçait ainsi déplut à M. Ingres ; il fit signe à sa femme de ne pas continuer sur ce sujet.
« Ne parlons pas de tout cela, ajouta-t-il, c'est si loin !
— Gomment ne pas en parler ? laisse-moi donc tranquille... Quand cela ne serait qu'une leçon pour Amaury... Eh bien ! oui, mon cher ami, nousavons connu la misère, etla plus complète... Groiriez-vous qu'à Florence, nous n'avions souvent pas de pain à la maison, et plus de crédit chez le boulanger ?...»
M. Ingres se tournait sur sa chaise ; madame Ingres continuait toujours :
« A l'époque où il faisait son Vœu de Louis XIII, n'ayant pas le moyen d'acheter ou de louer une échelle pour travailler au haut de son tableau, il avait été obligé d'ajuster lui-même une chaise sur quelques planches, et cela était si peu solide que, lorsqu'il lui venait une visite, j'étais obligée
de la lui annoncer tout doucement, dans la crainte qu'un mouvement trop brusque pour la recevoir ne le fît tomber avec tout son échafaudage. Oui, mon ami, voilà comment nous avons passé vingt ans en Italie, et, dans le moment de notre plus grande détresse, il refusa de prendre un engagement qui lui assurait une fortune à la condition d'aller en Angleterre faire des portraits à lamine de plomb; et j'ai été de son avis : il avait autre chose à faire. »
A ce moment, M. Ingres, qui avait renoncé à imposer silence à sa femme, entra tout naturellement dans la suite de ses idées, et se tournant vers moi :
«Vous m'avouerez, dit-il, qu'il m'était permis de croire que j'avais là... quelque chose de plus que des portraits à la mine de plomb, et que je pouvais même considérer cette proposition comme insultante... Enfin!... tout cela est fini... N'en parlons plus... On a l'air de faire un peu plus de cas de moi... j'ai de bons élèves qui continueront ma doctrine... celle des maîtres... Je n'ai plus à me plaindre. »
Certes, une existence pareille, supportée avec tant de courage, pour parvenir à un but si élevé, est d'un bien grand et bien noble exemple ; mais la femme qui l'a partagée avec tant d'abnégation, sans autre mobile que l'affection et la confiance
MADAME INGRES
dans le génie, cette femme ne peut manquer aussi d'avoir sa large part dans l'admiration de tous.
Nous commencions, plusieurs de mes camarades et moi, à éprouver un désir très-grand de nous voir une palette à la main. Nous étions arrivés à faire passablement une figure dessinée, et M. Ingres ne parlait pas de peinture.
Le massier d'alors, brave garçon qui avait remplacé Pradier et qui avait déjà une certaine habileté acquise chez un autre maître, proposa à quelques-uns de nous de venir le dimanche dans l'atelier, dont il avait la clef, faire une étude peinte d'après un de nos camarades. Notre victime était un jeune garçon à la figure douce et blonde, fils de Pradier le graveur, et qui mourut tout jeune, sans avoir même achevé ses études.
Lorsque cette proposition nous fut faite, nous eûmes un mouvement de joie,*et d'une joie où il y avait un peu du fruit défendu ; aussi nous commençâmes tout de suite.
Je ne sais pas si les autres professeurs ensei-
gnent quelques procédés pour faciliter et abréger les premiers essais de leurs élèves ; mais, dans tous les conseils que j'avais entendu M. Ingres donner à mes camarades, je n'avais pas saisi un seul mot qui pût indiquer la marche à suivre, ou faire comprendre un seul côté du procédé matériel ; aussi je dus peindre cette première étude comme les maîtres les plus primitifs, presque comme l'inventeur.
Un jour que nous étions tous à l'ouvrage, la porte s'ouvre tout à coup, et M.Ingres paraît.
Étonnement de sa part, et grand embarras de la nôtre.
Le massier va à lui, et lui explique qu'ayant eu le désir de travailler le dimanche, il n'avait pas cru indiscret de nous ouvrir l'atelier.
« Mais comment donc! ditM. Ingres, vous avez fort bien fait ; j'aime à voir cet amour du travail, et je vous en félicite, au contraire.
— Moi, dis-je en souriant un peu, j'ai peut-être commis seul une faute en cherchant à peindre sans votre autorisation.
— Pas du tout, mon garçon ; c'est très-bien à vous d'avoir cette petite ambition ; on ne peut se faire trop tôt à ce difficile métier, et vous êtes arrivé au point où cela vous est permis. Eh bien! Messieurs, voyons un peu ce que vous faites. »
Il s'approcha alors de nos chevalets, en commençant par le massier, qui se trouvait le plus près de lui.
Comme il était plus avancé que nous, surtout au point de vue de l'exécution, peut-être M. Ingres fut-il plus exigeant et plus sévère. Il lui reprocha de ne pas copier servilement la nature. On comprendra que cette séance, où, pour la première fois, je touchais un pinceau, a dû me rester bien présente à l'esprit.
« Je vois là, dit-il, une tendance à l'adresse, au... je ne veux pas dire le mot... que l'on ne doit pas prononcer, que je ne veux pas qu'on prononce dans mon atelier. »
Et malgré cela,, j'entendis très-bien le mot chic qui lui échappa.
« Prenez garde; vous y tournez. — Vous indiquez là une chose que je ne vois pas.— Pourquoi la faire sentir? parce que vous savez qu'elle y est. — Vous avez appris l'anatomie ? — Ah ! oui ; — eh bien 1 voilà oii mène cette science affreuse, cette horrible chose, à laquelle je ne peux pas penser sans dégoût. — Si j'avais dû apprendre l'anatomie, moi, messieurs, je ne me serais pas fait peintre. — Copiez donc tout bonnement la nature, tout bêtement, et vous serez déjà quelque chose. »
Il s'avança vers moi. — « Eh bien! voyez...
voilà Amaury qui ne sait rien, qui commence. — Regardez comme c'est naïf. — Ce n'est pas modelé, c'est vrai... Tout ce que vous voudrez; mais c'est l'impression du modèle qu'il a rendue comme il a pu... Ah! mon cher ami, conservezla toujours, cette bienheureuse naïveté, cette charmante ignorance ! »
J'écoutais tout confus de plaisir , mais pardessus tout bien étonné.
Qu'est devenue cette première étude? Ne l'ai-je pas donnée à la mère de mon pauvre camarade lorsqu'il fut mort? Je ne sais. — Dans tous les cas, je ne la regrette que comme un souvenir curieux. Sous tous les autres rapports, elle ne pouvait avoir que bien peu d'intérêt.
Nous continuâmes quelque temps nos études du dimanche, et M. Ingres nous permit enfin d'aborder la peinture avec les autres .
L'atelier, à l'époque dont je parle, était déjà composé d'un grand nombre d'élèves, parmi lesquels plusieurs se sont fait un nom : Sébastien Cornu, Joseph Guichard, que, malheureusement pour lui, les lauriers de Delacroix empêchèrent de dormir, car, à mon avis, son talent était bien plutôt d'un dessinateur que d'un coloriste. Son début au Salon fut des plus remarquables. —
Un portrait-c tilde de madame Jal restera comme une très-belle chose déforme et de modelé, mais sans la moindre recherche de la couleur. C'était un dessin légèrement colorié, mais un trèsbeau dessin. L'année suivante, au Salon, il exposa le Rêve d'amour, qui fît jeter les hauts cris à M. Ingres et le fît traiter d'apostat.
Nous avions aussi pour camarades deux frères, dont l'un est arrivé à une certaine illustration,' et dont l'autre est resté assez effacé, je ne puis m'expliquer pourquoi, après un brillant début au Salon avec un charmant portrait de femme. Je veux parler des Étex. Le plus jeune faisait de la peinture ; l'aîné sculptait, comme on sait, et il avait déjà, je crois, en travaillant à l'atelier de M. Ingres, quelque prétention à être plus universel qu'on ne l'est aujourd'hui. L'architecture même, plus tard, ne lui fut pas étrangère. Absolument comme Michel-Ange.
Un des élèves de l'atelier qui travaillaient avec le plus d»ardeur était Ziegler. Plus âgé que la plupart de nous, reçu avocat, ce qui nous inspirait beaucoup de respect, il avait un besoin de produire qui peut-être, à mon sens, lui fut nuisible.
Son ambition perçait déjà, si même il la cachait. Il avait passé bien plus rapidement que nous par tous les degrés de l'apprentissage, non
qu'il fît beaucoup mieux, mais parce qu'il voulait peindre, et, quand il fut à la peinture, il voulut faire un tableau. Rien ne l'arrêtait.
Il me disait un jour : « Vous ! vous n'arriverez jamais. Voyez-vous, quand on veut arriver, on prend un gourdin, et on marche en avant, toujours, en abattant de droite et de gauche tous ceux qui se trouvent sur votre route. »
Cet homme grand, déjà énorme, à chevelure noire abondante et retombant sur un front bas, avait quelque chose d'effrayant à voir quand il marchait, indiquant du geste ce qu'il venait d'exprimer.
Il fit bien comme il avait dit alors ; mais, quand il fut maître du terrain, et qu'il fallut construire, peut-être s'aperçut-il que le talent, cette autre force aussi, lui faisait parfois défaut.
Je me souviens qu'à l'époque où il était encore à l'atelier, et quelques mois seulement après qu'il eut pris la palette, il me pria d'aller chez lui, où je fus bien étonné de voir un tableau assez important qu'il était en train de faire.
Le souvenir m'en est resté tout à fait charmant : le sujet était très-poétique, et surtout le geste d'un des personnages très-naïf et très-original. C'était la rencontre d'Apelles et de Laïs, dont ce célèbre peintre fut, d'après la tradition, le premier amant.^
Les yeux baissés, le coude appuyé sur une fontaine dont l'eau avait empli sa cruche qui débordait, Laïs avait une pose d'une innocence un peu affectée et très-spirituellement exprimée. De l'autre côté, Apelles, le corps penché vers elle et sa main près du bras de la jeune fille, la touchait légèrement du petit doigt.
Tout cela, avec le style, le goût et la fantaisie d'Hamon, eût été une ravissante chose ; mais la figure de la femme avait plutôt le sentiment gothique ; la tête seule d'Apelles était tout à fait réussie.
Tel qu'il était, ce tableau me ravit, et il eut assez longtemps une grande réputation parmi nous. Il exécuta ensuite un tableau de femmes chinoises qui fit bondir M. Ingres. Plus tard, il arriva à une exécution plus bruyante que brillante, et son Saint Georges^ que je vis chez lui, m'éblouit par l'éclat des armures, d'une façon si désagréable, que je ne pus m'empêcher de lui en faire l'observation.
« Vous verrez cela au Salon, me dit-il ; ce ne sera que juste. »
J'avoue que je ne m'étais jamais imaginé qu'on dût travailler pour le Salon, et je fus choqué dans ma naïveté. J'en ai vu bien d'autres depuis !
Il avait toujours, en travaillant, une arrière-
pensée, et calculait le choix de ses sujets et la façon de les exécuter en vue de quelque travail dont les projets pointaient dans les ministères. Comme il ne me redoutait sous aucun rapport, il se laissait aller assez facilement à me faire ses confidences, et quand, un jour, au Salon, je lui demandai par quelle singulière idée il avait exécuté un apôtre dans des dimensions colossales, il me regarda en souriant, et me répondit : « Mais vous ne savez donc pas qu'on doit peindre la Madeleine ! »
J'ai toujours admiré ces natures-là, peut-être parce que j'en étais bien complètement l'opposé ; et de plus j'avais pour Ziegier une vraie affeclion, qu'il me rendait avec une petite nuance de protection dont je ne me blessais "pas le moins du monde. Son imagination si vive, le feu de sa parole, son érudition avaient pour moi un attrait dont je ne pouvais me défendre, et qui me faisait ' supporter patiemment sa susceptibilité si chatouilleuse pour tout ce qui touchait à notre art. Aussi me fallait-il une certaine habileté pour louvoyer à côté de ce caractère difficile, et je dois dire que peu y réussissaient.
Mes absences fréquentes de Paris rendirent nos rapports beaucoup moins suivis. Au retour d'un de mes voyages en Italie, j'appris que sa
santé s'affaiblissait, mais je ne pouvais penser que cette nature puissante, ce corps .robuste, seraient si rapidement détruits; aussi est-ce avec un grand étonnement et un vrai chagrin que je reçus un jour une invitation à me rendre dans je ne sais quelle petite chapelle tendue de noir, oii quelques personnes seulement, et, dans ce petit nombre, M. Granier de Gassagnac, venaient dire un dernier adieu à cet homme distingué qui avait été mon camarade et mon ami.
y II
l'atelier des élèves.
J'ai parlé de l'antipathie de M. Ingres pour l'anatomie ; voici ce qui nous arriva un jour k propos d'un squelette.
Tous les élèves de l'atelier n'étaient pas, comme on aurait pu le croire, également soumis à la puissance d'influence du maître. Il y avait, comme partout, une petite opposition, bien sourde à la vérité, mais qui se manifestait par des rtiots que deux ou trois excentriques lançaient de temps en temps ; ils se posaient en ennemis des routes battues, sentiment trèslouable à la condition qu'on trouvera une voie aussi belle et aussi sûre. D'autres, au contraire, voyaient avec peine que le maître s'éloignait des principes d'éducation ordinaires, et, depuis quelque temps, j'entendais parler d'anatomie, de squelette, et exprimer le désir qu'il y en eût un dans l'atelier.
Cette proposition gagnait du terrain ; le centre
gauche, comme toujours, se laissait entraîner par l'extrême gauche, et, quand un jour le massier vint annoncer officiellement que M. Ingres autorisait l'achat d'un squelette, je fus seul à représenter l'extrême droite.
Je fis un petit discours, qui fut hué naturellement, et dans lequel je disais que, ne comptant jamais faire usage du squelette, m'engageant même à ne jamais le regarder, je me refusais absolument à toute espèce de cotisation. J'ajoutai : « Comme je suis sûr que le squelette ne restera pas quinze jours à l'atelier, je vous adjure, au nom de l'économie et dans l'intérêt de votre bourse, de ne pas vous livrer à une aussi monstrueuse dépense. »
Je m'empressai de m'échapper, pour n'être pas enterré sous les boulettes de pain et autres projectiles.
La cotisation marcha son train : le squelette fut acheté, et accroché un beau matin dans un coin de l'atelier.
M. Ingres vint donner sa leçon comme à l'ordinaire. Le squelette étant placé dans la partie la plus obscure de l'atelier, il ne le vit pas tout d'abord; mais, quand il s'approcha pour corriger un de nos camarades qui en était tout près (je suivais le maître des yeux), je vis un véritable sentiment d'effroi se peindre sur sa figure, et, au
l'atelier des élèves. 67
moment où il corrigea l'élève placé devant le squelette, il avait tout à fait l'apparence d'un homme tournant le dos à une cheminée dont le feu trop ardent lui brûle les* jambes. L'élève ainsi placé eut des conseils abrégés.
Les jours suivants, même scène, avec cette différence que l'élève placé près du squelette n'eut pas de conseils du tout.
J'avais donné quinze jours; j'avais fait la part trop grande. La semaine suivante, le massier vint annoncer aux élèves que M. Ingres ne mettrait plus les pieds à l'atelier tant que cette horreur y serait accrochée.
Je dois ajouter que je triomphai avec la plus grande modestie.
Cette répulsion pour tout ce qui est hideux, ou seulement laid, M. Ingres la portait à un point dont on se ferait difficilement l'idée.
On m'a raconté que, pendant qu'il habitait Rome, un mendiant avait élu domicile sur la route de Tivoli, et implorait la charité en étalant d'horribles plaies aux yeux des passants. Lorsque M. Ingres dirigeait sa promenade du côté de ce beau site, et qu'il approchait du malheureux, madame Ingres s'empressait de jeter son châle sur la tête de son mari, et le conduisait parla main jusqu'cà ce qu'ils eussent dépassé de beaucoup le pauvre estropié.
Je me souviens d'une soirée au Théâtre-Français. On jouait la traduction d'Œdipe par Lacroix, ce chef-d'œuvre qui n'eut qu'un médiocre succès, mais dont Geffroy jouait le principal rôle en grand artiste.
M. Ingres était au balcon, et j'observai avec le plus vif intérêt les émotions qui l'agitaient, et dont il n'était pas le maître. C'étaient des yeux au ciel, des bras en l'air; il applaudissait des pieds et des mains, il se penchait en dehors du balcon, criant bravo à Geffroy. Mais, au dernier acte, quand OEdipe sort de son palais les yeux crevés, et descend les marches en se servant du mur comme point d'appui, M. Ingres fit un mouvement d'horreur, se rejeta vivement en arrière, la main sur les yeux, et entendit la fin de la pièce sans plus regarder un instant du côté de la scène.
Je lui vis ressentir un soir à l'Opéra une impression de ce genre, mais moins dramatique. Il m'aperçut dans le couloir de l'orchestre, et, une stalle se trouvant vide auprès de lui, il me fit signe de la venir prendre.
On donnait Guillaume Tell. Le rideau se leva, et, quoique M. Ingres préférât de beaucoup la musique ancienne (ce qui avait fait dire à David : « Ingres est fou, d'abord il aime Gluck »), cependant il se laissait aller à une émotion de plaisir
l'atelier des élèves.
en écoutant ces mélodies si charmantes et si sensuelles. Mais, quand Duprez commença à chanter, je vis M. Ingres se démener dans sa stalle, passer la main sur sa figure, détourner la tête. Je crus que la voix de Duprez lui déplaisait, ou l'air même ; aussi je lui demandai, assez timidement, s'il n'aimait pas le talent de Duprez. « Au contraire, me répondit-il ;^une émission de voix admirable! un style superbe! mais... regardez... voyez... cet écartement des yeux! » Je fis tous mes efforts pour garder mon sérieux.
Puisque je viens de parler, au commencement de ce chapitre, d'une scène de l'atelier, c'est peut-être le moment de raconter la vie que nous y menions.
Quoiqu'il régnât, comme je l'ai dit, dans l'atelier de M. Ingres, un ton généralement meilleur que dans les autres ; quoiqu'on ne fît pas aux nouveaux arrivés ces charges de mauvais goût, et quelquefois même assez graves, qu étaient de fondation partout ailleurs , notre atelier était cependant fort gai, et les plaisanteries très-amusantes. On ne sait pas ce qui se perd dans une matinée de mots spirituels qui naissent d'une circonstance futile et qui, recueillis, feraient la joie des lecteurs des petits journaux. Malheureusement les attaques et les
ripostes sont si rapides, les coups si nombreux, qu'il est impossible, en sortant de l'atelier, d'en conserver le moindre souvenir.
La musique aussi, cette seconde passion des peintres, jouait un assez grand rôle pendant notre travail. La voix naturellement était notre seul instrument, mais juste en général, et la mémoire musicale très-exacte.
Je ne sais si on a expliqué par quel singulier effet d'organisation il n'existe pas un peintre qui n'ait l'amour de la musique et l'oreille juste , et cela sans exception ; et par contre, pas un poëte à qui elle ne soit plus ou moins odieuse.
Nous avons constaté ce fait assez curieux, Reber et moi, sans avoir pu nous en rendre exactement compte.
C'était presque toujours l'opéra nouveau qui donnait le branle. On le discutait, et alors chacun, pour prouver le mérite du morceau qu'il préférait, se mettait à le chanter ; un autre entonnait le morceau suivant, et tout l'opéra y passait. Comme les gens qui aiment un art sans l'avoir étudié, ou sans avoir au moins comparé, nous aimions toutes les musiques, et nous passions sans scrupule d'un air d'Adam à l'andante de la symphonie en la. Notre goût était loin d'être formé, mais il était très-vif.
La séance du modèle se passait donc fort
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agréablement, et, n'étaient les désespoirs fréquents devant la difficulté, et les remontrances assez vives de M. Ingres, je ne crois pas que, dans la vie, on trouve jamais un instant plus complètement exempt de vrais soucis que le temps passé à l'apprentissage du métier d'artiste. Les commencements mêmes ont un intérêt et un charme très-grands. On se crée les plus folles illusions, les plus hautes espérances, sans avoir, comme plus tard, la responsabilité de son œuvre devant un public souvent sévère. Aussi, rien de moins étonnant que cette quantité innombrable d'artistes en herbe, et la réglementation nouvelle de l'École des Beaux-Arts n'est pas faite pour la diminuer.
Le modèle arrivait en été à sept heures, posait jusqu'à midi ; enhiver, de huitheuresàune heure, avec un quart d'heure de repos toutes les heures. Quatre francs pour les femmes, trois francs pour les hommes, tels étaient les prix d'alors.
Puisque j'ai prononcé le mot de modèle, je vais tâcher de donner l'idée de ce genre de métier aux gens du monde, qui en ont une généralement très-fausse.
Je parlerai peu des hommes, quoique le type de ces modèles fût assez curieux dans ce tempslà. Gadamour, Sévaux et le fameux Dubosc, qui
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voulut, dit-on, fonder sous son nom un prix à l'École des Beaux-Arts sont restés célèbres. Plusieurs posaient de père en fils, comme les Koth, et, par conséquent, connaissaient à fond le métier, qui est très-dur et fort difficile. On ne sait pas la valeur d'un modèle qui comprend le mouvement que vous désirez, et qui sait le rendre.
Et puis ces hommes, presque toujours en contact avec les artistes, étaient assez curieux dans les récits qu'ils faisaient des mots, des habitudes, des manies des peintres célèbres pour lesquels ils avaient posé.
Quelques-uns avaient un vrai fanatisme pour •certains artistes illustres. Un de ces modèles conservait une botte à monsieur Girodet. « Il me l'avait donnée, nous disait-il, pour y mettre un béquet; je n'ai pas eu le courage de la lui rendre... C'est peut-être mal... Et depuis qu'il est mort, je l'ai mise sous verre dans mon armoire. »
Nous demandions un jour à ce même individu comment il passait ses soirées.
« C'est bien simple, répondit-il ; quand je rentre le soir, je me fais mettre dans un verre moitié eau, moitié eau-de-vie... plus de l'une que de
1. Ces lignes étaient écrites quand j'ai appris par les journaux la mort de Dubosc et la donation qu'il a faite en effet à l'Institut pour la fondation d'un prix en faveur des jeunes artistes.
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l'autre... et ma fille me lit Jean-Jacques Rousseau.
— Ah! et qu'est-ce qu'elle vous lit en ce moment ?
— Nous en sommes au Dictionnaire demmique. » On juge de nos rires.
Je reçus un jour d'un modèle la lettre suivante. Elle me parut si plaisante que je la conservai ; l'écriture en est très-belle.
« Monsieur,
« L'exposition des Beaux-Arts vient aujourd'hui par ses membres les plus aptes d'ajouter un nouveau fleuron à votre couronne d'artiste, en vous délivrant en face du monde entier une médaille de deuxième classe.
« Excusez le soussigné Bournay, 76 rue de Lévis à Batignol, s'il vient vous en faire ses compliments de condoléances et cherche à se faire connaître comme modèle, pour vous demander à passer de votre palette sur vos toiles d'oii sont déjà sortis tant de chefs d'œuvres, au moyen de vos pinceaux dirigés par une main habile.
«Ah! monsieur au nom de ces mêmes chefs d'œuvres ne repoussez pas sa demande car il a un bien grand besoin de travailler se trouvant dans le dénuement le plus complet.
« Agé de 59 ans, il a une barbe longue de
27 centimètres et des cheveux assez toufliis, il espère tout de votre bonté en lui donnant séance, vous lui rendrez un si grand service qu'il ne sortira jamais de sa mémoire.
« Il a l'honneur d'être « votre serviteur « BOURNAY. »
Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'après avoir un peu ri de cette missive, je fus touché de la misère de ce brave homme, et le fis tout de suite travailler.
Nous voyions commencer ces modèles tout jeunes, tout frais, et j'en ai retrouvé finissant leur carrière en posant des saints à barbe blanche.
Aujourd'hui, ce genre d'industrie a beaucoup baissé, et le tableau de genre achèvera sa ruine.
Quant aux modèles de femmes, le sujet est plus scabreux ; j'essayerai pourtant de prouver aux gens du monde qu'ils se font de ces poseuses^ comme ils disent, des idées exagérées et trèspeu exactes.
On croit généralement qu'une femme qui pose est fort au-dessous d'une fille des rues. Les dames se voilent la face quand elles en entendent parler.
« En plein jour I s'écrient-elles ; devant trente jeunes gens ! c'est à n'y pas croire ! » Et je les
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étonnerais beaucoup, si je leur disais qu'à l'époque dont je parle, c'est-à-dire quand le métier de modèle était un vrai métier, et non pas un accessoire, comme à présent, j'ai rencontré et j'ai eu pour modèles des jeunes filles d'une honnêteté relative fort étrange, et souvent inattaquable.
Je ne vais pas m'ériger en champion de cette classe de femmes, qui n'est pas indigne cependant d'un certain intérêt, et je n'essaierai pas de les réhabiliter ; mais je veux faire comprendre seulement la possibilité d'une certaine vertu de leur part.
En général, ces jeunes filles commençaient le métier de modèle à un âge oii le sentiment de la pudeur n'existe pas encore, et elles en prenaient l'habitude sans s'en apercevoir. Quant à celles qui débutaient plus tard, souvent poussées par la misère, presque toutes m'ont avoué que leur première émotion durait bien peu devant l'attitude sérieuse du peintre. Elles sentaient tout de suite qu'elles n'étaient pour lui qu'une chose dont il admirait la beauté, de la même façon qu'il eût admiré une œuvre d'art.
En effet, pour nous, la vue d'une jeune fille nue, sur la table de modèles, en plein jour, est tellement dépourvue de toute impression sensuelle, que le modèle comprend du premier
coup qu'elle n'a affaire qu'à un peintre, pas le moins du monde à un homme ; et je pourrais ajouter comme preuve la difficulté qu'on avait à les décider à poser devant ce qu'elles nommaient un bourgeois, si même on y parvenait.
Plus la beauté est grande, plus l'admiration du peintre éteint en lui ce qui n'est pas tout à fait pur et élevé. Je crois cependant qu'on trouverait des exceptions chez les artistes, mais jamais chez les meilleurs.
Une charmante fille qui posait pour M. Ingres, me disait un jour : « Si vous saviez tous les cris d'admiration qu'il pousse quand je travaille chez lui !... j'en deviens toute honteuse... Et quand je m'en vais, il me reconduit jusqu'à la porte, et me dit : « Adieu, ma belle enfant; » et me baise la main... »
N'est-ce pas le culte épuré du beau?
Il y avait, à l'époque reculée dont je parle, un modèle très-célèbre et tout à fait joli, dans la nature de la Vénus de Médicis. Je ne sais pas un élève qui ne fût épris d'elle. Des amateurs, les riches ceux-là, lui faisaient des offres qui dépassaient de beaucoup son gain ordinaire ;; pas un ne put franchir le seuil de sa petite chambre de la cour du Commerce. Un jeune étudiant en médecine avait seul ce droit. — Elle pouvait gagner huit francs par jour, et il devaitt
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ajouter bien peu à cette somme. Eh bien ! j'oserais répondre que ce jeune carabin pouvait être sûr de la fidélité de cette jeune et jolie fille qui venait tous les jours se montrer nue à quarante ou cinquante jeunes gens. Et elle n'était pas une exception. Je parle toujours de mon temps.
Je ne veux pas m'étendre sur ce sujet plus qu'il ne faut. Je voudrais cependant dire quelques mots encore d'un fait qui me revient en mémoire, et dont j'ai été témoin. Ce fait que j'ai raconté aux frères de Goncourt, et qu'ils ont cité dans un de leurs romans, prouvera d'une manière bien évidente, je crois, à quel point inouï nos modèles, dans l'exercice de leur métier, peuvent cesser de nous envisager comme des hommes, pour ne plus voir en nous que des artistes au travail.
Une jeune fille de seize ans, tout à fait charmante, posait à l'atelier. Nous étions trente, à peu près, à travailler d'après elle. Je vois encore la pose, et je retrouverais l'étude que je me rappelle avoir gardée.
Nous entendons tout à coup pousser un cri ; nous voyons cette jeune fille se jeter en bas de la table du modèle, prendre tous ses vêtements, sous lesquels elle se cache à la hâte comme elle peut, et nous ne comprenons la cause
de cette émotion que lorsqu'elle nous montre du doigt la fenêtre, où un homme, un couvreur qui réparait la maison, avait appliqué sa figure pour regarder dans l'intérieur. Tant qu'il fut là, rien ne put la décider à remonter sur la table. Il fallut charger le portier de renvoyer cet indiscret, que nos gestes ne faisaient pas bouger. Pendant tout le reste de la séance, elle ne cessa de tourner avec inquiétude les yeux du côté de la fenêtre.
Je sais que, depuis cette époque, les mœurs des modèles ont changé. Elles se recrutent un peu partout, et quittent assez volontiers cet état pour un autre plus lucratif.
11 en reste cependant encore qui conservent les vraies traditions d'autrefois. Je pourrais en nommer une bien connue des artistes, et qu'ils reconnaîtront facilement, quand je dirai qu'à force d'ordre et d'économie elle est parvenue, uniquement par son travail, à se créer un petit avoir, qui pourra la mettre plus tard à l'abri du besoin, et qu'elle a eu l'esprit, pendant qu'elle exerçait consciencieusement son métier, de se faire donner par tous ses artistes, qui y mettaient beaucoup de bonne grâce, un grand nombre de ces petites esquisses, de ces croquis qui traînent dans nos ateliers. Elle a fait restaurer, encadrer toutes ces toiles, quelquefois en assez mauvais
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état, et a arrangé elle-même avec beaucoup de goût et de soin son petit musée, dont rien ne pourrait la séparer, et qui renferme véritablement des choses charmantes, signées d'artistes distingués.
Une autre de nos modèles, brave et honnête fille retirée en province, a eu un jour l'honneur de s'entendre adresser, à l'église, du haut de la chaire, un éloge bien mérité pour son dévouement et son rare courage pendant une épidémie.
Je maintiens donc que beaucoup de celles qui ont pris leur métier au sérieux, qui l'ont continué avec courage tant qu'elles ont pu, sans mériter la couronne des rosières, civiles ou autres, valent infiniment mieux qu'on ne le croit généralement; qu'il y en a de très-dévouées aux peintres qui les emploient, très-reconnaissantes, et tout à fait dignes d'intérêt.
Nos séances à l'atelier se terminaient vers le milieu de la journée ; nous étions libres, le reste du temps, ou d'aller au Louvre faire des croquis et des copies d'après les maîtres, ou de suivre les cours de l'École des Beaux-Arts, qui commençaient vers quatre heures, je crois.
M. Ingres ne manquait jamais de dire à ceux qui allaient au Louvre : « Allez tout droit au fond.
sans vous arrêter, et, pour passer dans certaines galeries... mettez-vous des œillères comme aux chevaux ^. »
Les copies du reste étaient peu de son goût. « Faites de simples croquis d'après les maîtres, nous disait-il ; c'est un moyen de les regarder avec soin, de les bien étudier. Mais à quoi bon perdre son temps à reproduire un tableau, ce qui peut se faire avec de la patience. Pendant que vous cherchez le procédé, vous perdez de vue l'important, ce qui constitue en un mot le chefd'œuvre. »
M. Ingres, en effet, n'a exécuté que deux copies : une, obligatoire de par le règlement de l'École de Rome, était le Mercure de la Farnésme; l'autre, la Vénus de la Tribune de Florence. Je dqis ajouter que ces deux copies se reconnaissent à dix pas pour des œuvres de M. Ingres.
Aussi, lorsque M. Thiers eut l'idée malheureuse de faire un musée de copies, je ne cessais de répéter : « Ou elles seront exécutées par des hommes d'un talent hors ligne, et elles se ressentiront toujours de la manière du copiste: dans ce cas, un original de lui serait plus précieux ; ou elles seront faites par des peintres médiocres,
î. Les Raphaëls, à cette époque, étaient placés tout au fond de la longue galerie du Louvre ; pour y arriver, il fallait passer devant les Rubens.
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qui pourront y mettre une certaine exactitude, mais qui n'inspireront aucune confiance. »
Quant aux fresques, le doute ne saurait exister. Elles ne peuvent être vues qu'à leur place, sous le ciel oîi elles ont été produites. Elles font toujours partie d'un ensemble qui ajoute souvent à leur valeur, et que l'on ne peut leur enlever sans leur retirer aussi une grande partie de leur beauté.
Je me souviens d'une copie qu'un élève de Rome avait envoyée à Paris. Je l'avais vue à côté de l'original ; elle était d'une exactitude parfaite. Le public et les critiques d'art accablèrent de dédains cette malheureuse copie et son auteur ; moi-même, je l'avoue, je ne la reconnus pas à l'École des Beaux-Arts : je compris alors l'absurdité de déplacer des chefs-d'œuvre, qui, transportés dans un autre milieu, paraissent s'amoindrir, s'étioler comme les fleurs des pays chauds enfermées dans nos serres.
Promenez-vous dans la galerie des Loges, au Vatican ; est-ce seulement les peintures de Raphaël qui vous ravissent, vous transportent? Mais elles sont très-exactement copiées à l'École des Beaux-Arts, et vous n'allez pas les voir. Non, ce n'est pas là seulement Raphaël qui vous charme ; c'est tout un ensemble, c'est le ciel, c'est la campagne de Rome, les montagnes d'Al-
bano, dont on aperçoit un coin à travers un malencontreux vitrage ; la dégradation même des piliers et d'une partie des peintures y ajoute l'intérêt de la ruine. C'est ce long escalier aux larges marches, que vous avez monté par un soleil brûlant et sous un ciel d'un bleu intense ; ces belles Transtévérines, à l'allure si fière, que vous avez coudoyées, et dont la beauté vous prépare à l'admiration des chefs-d'œuvre qu'elles ont inspirés... Mais descendez d'un fiacre dans la petite rue noire de l'École des Beaux- Arts ; allez regarder les copies des frères Balze, faites avec tout le soin et le talent possibles, et tâchez de reconnaître la galerie des Loges et d'y retrouver vos impressions !
l'atelier du maître.
M. Ingres, lorsqu'il venait de terminer un ouvrage, nous invitait assez habituellement à visiter son atelier.
C'étaient pour nous de vraies fêtes, auxquelles nous ne manquions pas de nous rendre ; c'était de plus un véritable enseignement.
Je n'ai oublié aucune de ces visites, mais la première surtout est restée bien présente à mon souvenir.
Avant de citer la conversation que j'entendis ce jour-là et les paroles de M. Ingres, que je n'ai poin-t oubliées, je ferai l'examen des ouvrages qui se trouvaient dans son atelier.
C'étaient d'abord, sur le chevalet, son Œdipe, un petit Henri IV jouant avec ses enfants, puis son prix de Rome, une Stratonice, et une étude de jeune fille.
La Stratonice n'était pas celle qui appartint plus tard au duc d'Orléans. Celle-ci était plus
grande, les figures presque demi-nature, les personnages moins nombreux, l'aspect du tableau très-sombre. J'ai vu depuis un dessin ù. la mine de plomb que M. Ingres avait donné à Girodet, et qui était évidemment l'idée première ou la copie de ce tableau.
Pourquoi était-il dans son atelier? Qu'est-il devenu ? Je l'ignore, et ne l'ai jamais revu à aucune de ses expositions. Peut-être avait-il voulu y faire les mêmes retouches qu'à son prix de Rome.
Ceci est curieux.
Les artistes savent que, dans l'école de David, on peignait les ombres par glacis * , laissant presque apparaître la toile.
M. Ingres, probablement sous l'influence de son professeur, ou peut-être par la tendance qu'on a malgré soi à faire comme ceux qui vous entourent, avait peint de cette façon ses premiers ouvrages.
Une étude plus approfondie des maîtres et de leur exécution lui fit changer en Italie cette manière de peindre, et il avait pris en une telle horreur les ombres transparentes, qu'il avait fait apporter de l'École des Beaux-Arts son prix de
1. Ce que nous appelons glacis s'obtient avec des couleurs diaphanes, qui, mises sur un autre ton, tout en le laissant transparaître, lui donnent plus d'éclat. — Le mot fi^ottis conviendrait mieux dans le cas que je viens d'indiquer.
Rome, dans l'intention de reprendre toutes les parties d'ombre et de les empâter i.
Un de ses mots était : « Messieurs, mettez du blanc dans les ombres. »
Sur les murs de l'atelier, je remarquai plusieurs autres ouvrages.
A la paroi du fond était accrochée, sans cadre, sa Vénus Anadyomène ; j'avoue qu'il existe peu de choses qui m'aient produit une aussi vive émotion que la vue de ce tableau. Il me sembla que c'était ainsi que devait être la peinture d'Apelles.
Le ciel était d'un ton bleuâtre plutôt que bleu ; toute la figure avait cet aspect si attrayant de l'ébauche, les Amours à peine indiqués, mais charmants.
Je ne crois pas que le souvenir me trompe, et je vois encore ce tableau devant mes yeux, tel qu'il était à son atelier. Depuis, qu'est-il arrivé ?
Aujourd'hui, le ciel est d'un bleu foncé, presque noir, sur lequel la Vénus se détache en lumière vive, et, quand je l'ai vue pour la première fois, le passage du ton du ciel à celui de la figure était à peine sensible. M. Ingres avait-il perdu
1 . Mettre du blanc dans les couleurs dont on se sert : le blanc, étant une couleur opaque, mélangé avec d'autres couleurs, en fait une espèce pâte.
L'ATELIER D'INGHES.
cette naïveté qu'il me vantait, lorsqu'il acheva ce tableau commencé dans sa jeunesse?
Ainsi pour la Source. Il y avait dans un coin de son atelier une figure de jeune fille peinte sur une toile jaunâtre, qui était restée comme fond.
Rien ne peut donner l'idée de cette étude d'après nature, qu'il fit, je crois, après avoir ébauché déjà sa Vénus, car elle fut exécutée à Florence, oîi il ne passa que quelques années après son séjour à Rome, et la Vénus est de 1808. C'était, du reste, la même pose : une jeune fille tenant de ses deux mains ses cheveux, qu'elle tord.
Cette peinture avait tous les caractères d'une étude d'après nature, car les détails les plus intimes n'avaient pas été omis. Mais quelle beauté ! et dans l'exécution une telle simplicité, qu'on aurait pu supposer qu'elle avait été faite d'un jet, dans une seule séance.
Et cela est devenu la Source, où il a changé la pose des bras en lui faisant tenir une urne, et alourdi les extrémités en voulant leur ôter peut-être un côté trop réaUste. Le torse seul est resté intact. Mais quelle perte ! et qu'on serait heureux, si on pouvait retrouver sous ces retouches faites à un âge avancé la merveille que j'ai admirée alors !
Il avait ajouté à son Œdipe un petit personnage
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qui s'enfuit effrayé. Je trouvai, et je crois que j'eus le courage de le lui dire, que cette figure ôtait au terrible tête-à-tête son côté saisissant, qu'elle rassurait pour ainsi dire le spectateur ; dans tous les cas, M. Ingres l'a laissée. Je me rappelle qu'il la trouvait assez poussinesque. Il a amélioré, je crois, le geste et l'expression du Sphinx.
Dans le petit tableau à'Henn'IVet ses enfants, il avait refait l'ambassadeur, et nous le montrait avec complaisance, en faisant remarquer qu'il « était d'un assez beau ton ».
A gauche, sur le mur, était le Virgile. Mais c'est un souvenir bien vague que celui que j'ai gardé de cette toile. L'aspect m'en parut absoment sombre. — Le tableau était-il dans son entier?— Dans tous les cas, les figures étaient grandes comme nature. Depuis j'ai vu, à son exposition des Beaux-Arts, un fragment qui appartient, je crois, à la Belgique. Était-ce ce fragment ?
Le sort de cette toile m'a bien longtemps intrigué et me préoccupe encore. Je n'ai trouvé personne qui l'ait vue : elle a été faite pourtant, puisqu'elle était au palais du général Miollis, qui l'avait commandée. Lehmann m'a dit que M. Ingres l'avait rachetée à Rome : ce ne peut être que lorsqu'il était directeur de l'École ; alors
ce que j'ai vu n'était pas le tableau ; et le tableau, où est-il?
J'ai cru devoir appeler l'attention sur ce fait, espérant que les amis de M. Ingres qui ont vécu plus que moi dans son intimité pourront éclaircir ce mystère, d'autant plus intéressant que c'est d'un chef-d'œuvre qu'il s'agit.
Ce que tout le monde sait, c'est que le tableau était en longueur, et qu'il a ajouté dans la gravure la statue de Marcellusi.
Enfin, sur un chevalet était placée une petite étude de baigneuse vue de dos à mi-corps, qui est gravée dans son œuvre au trait.
Nous fûmes tous frappés de la différence de peinture qui existait entre cette étude et son prix de Rome, et je lui fis part de cette impression.
« C'est que je n'avais pas vu l'Italie, nous dit M. Ingres, quand je fis ce tableau, et cette étude est la première que j'ai peinte sous l'inspiration de ces maîtres... On iv: avait trompé, messieurs, et j'ai dû refaire mon éducation. »
Puis, changeant de ton : « Non pas que je ne
1 . Je regrette de ne pouvoir citer en entier la lettre que ces observations m'ont value de la part de M. Pichon, élève et ami de M. Ingres. Le tableau de Virgile, restauré par lui, après la mort de notre maître, est exposé depuis pe\i de temps au musée de Toulouse.
l'atelier du maître.
rende justice à mon illustre professeur... Personne n'a plus de respect que moi pour M. David ; mais il est évident que son goût l'a porté d'un autre côté... J'ai pris le chemin des maîtres, moi, messieurs, celui de Raphaël, (et en s'exaltant) qui n'est pas un homme, qui est un dieu descendu sur la terre. »
Il continua assez longtemps à nous parler avec un véritable enthousiasme de la révélation qui lui avait été faite par la vue des maîtres italiens ; mais son discours fut interrompu -par l'arrivée du peintre Granger.
Granger avait eu le prix de Rome l'année où M. Ingres, concourant pour la première fois, avait mérité incontestablement le prix. Mais Granger allait tirer à la conscription, et cette récompense exemptait du service militaire; on lui donna le prix, et M. Ingres, d'un an plus jeune, dut attendre le concours suivant.
A peine entré, Granger fit force compliments à M. Ingres sur son tableau d'Œdipe.
« Je reconnais ton modèle, lui dit-il.
— Ah ! n'est-ce pas? C'est bien lui ?
— Oui, mais tu l'as fièrement embelli !
— Comment! embelli? Mais je l'ai copié, copié servilement.
— Tant que tu voudras, mais il n'était pas si beau que cela. »
Il n'y avait rien de plus curieux que de voir l'exaspération de M. Ingres, qui, devant ses élèves, s'entendait accuser de ne pas suivre ses propres doctrines.
Aussi, comme il s'emportait !
« Mais vois donc, puisque tu te le rappelles, c'est son portrait...
— Idéalisé... »
Ce mot fut le dernier coup, d'autant plus que Granger disait tout cela fort galamment et comme un éloge.
((Enfin! dit M. Ingres, penses-en ce que tu. voudras ; mais j'ai la prétention de copier mon modèle, d'en être le très-humble serviteur, et je ne l'idéalise pas... »
Cette discussion menaçait de ne pas avoir de fin ; Granger y mit un terme en lui disant :
(( Idéalisé ou non, c'est très-beau. »
Et l'on n'alla pas plus loin.
Maintenant que bien des années se sont passées, que j'ai étudié, réfléchi beaucoup, je dois convenir que Granger avait raison, s'il voulait dire que M. Ingres avait interprété son modèle avec sa manière de voir à lui, et que tous les yeux ne l'auraient pas vu de la même façon, ni aussi beau : ce qui est enfin le propre du talent.
M. Ingres ne voyait, lui, dans les paroles de Granger, que cette idéalisation qui se borne à ra-
l'atelier du MAITRE. 91
mener la nature à un moule connu, laissant de côté toute espèce d'individualité.
La discussion était malheureusement impossible avec M. Ingres. Cet homme tout d'instinct et d'inspiration, de passion surtout, avec une parole imagée, et souvent éloquente, manquait absolument de logique ; pour peu qu'on lui tînt tête, comme cela lui est arrivé quelquefois devant moi, il s'arrêtait tout à coup comme un homme qui ne comprend plus. Il pouvait prêcher, il était incapable de discuter.
Ce qu'il aurait dû dire, et ce qui était la vérité, c'est qu'élevé au milieu d'artistes qui, par réaction, en haine de l'école du dix-huitième siècle, faisaient peu de cas de la nature, et ramenaient tout au type de V Apollon et de la Vé7ius de Médtas, il avait eu le rare mérite de trouver que la nature était assez belle, assez variée, assez infmie, pour avoir toujours à y puiser; qu'on pouvait apprendre à lire dans ce livre merveilleux, mais qu'on n'y lisait bien et à sa façon que lorsqu'on avait du génie.
La haine de cette beauté de convention, apprise par tout le monde et presque au même degré, était poussée chez M. Ingres à un tel point, qu'il avait érige en principe absolu la règle de copier, copier servilement ce qu'on avait sous les yeux, et le grand homme ne se doutait pas que •
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s'il avait, tout simplement, comme il le disait, copié son modèle, il ne serait arrivé qu'au résultat d'une photographie médiocre ; mais il s'en gardait bien : sans en avoir peut-être conscience, il ôtait un détail, appuyait sur un autre qui le frappait et dont il faisait une beauté ; enfin, son ouvrage n'était qu'un résumé complet de ses impressions. Mais non, la passion l'entraînait, et il croyait nous faire copier la nature en nous la faisant copier camme il la voyait.
l'école des beaux-arts.
L'École des Beaux-Arts était pour moi une grande préoccupation. J'avais une certaine répulsion instinctive pour ce lieu, que je ne connaissais que par les récits que j'en entendais faire à quelques-uns de mes camarades.
Cependant c'était la seule voie économique et agréable pour aller à Rome, du moins pour tenter d'y aller. Déjà plusieurs élèves de l'atelier se préparaient à concourir ; devais-je faire comme eux? Je trouvai un jour l'occasion d'en parler à M. Ingres.
Au premier mot, il m'arrêta.
« Je vais, me dit-il, vous faire une question un peu indiscrète. Mais croyez-vous que votre père puisse faire pour vous les frais d'un voyage en Italie, quand vous serez en état d'en profiter?
— Je le crois, répondis-je; du moins mon père m'a souvent dit que, si je ne réussissais pas au concours de Rome, ce qui est en effet très-diffî-
cile et très-chanceux, il trouverait toujours le moyen de m'y faire faire un séjour assez long pour m'être utile.
— N'allez donc pas à l'École, s'écria M. Ingres, car je vous le dis, je le sais, c'est un endroit de perdition. Quand on ne peut pas faire autrement, il faut bien en passer par là ; mais on ne devrait y aller qu'en se bouchant les oreilles (et il en faisait le geste), et sans regarder à gauche ni à droite. »
Là-dessus, il me déroula toutes les inepties de cette éducation confiée à quatre ou cinq peintres, qui chaque mois venaient dire aux élèves exactement le contraire de ce qu'avait dit le professeur qui les avait précédés. — Et puis le chic... la manière... tout, excepté la naïveté et la beauté... De l'adresse, pas autre chose... Il s'animait en parlant, et fut d'une violence extrême.
Il n'avait pas besoin de tant d'efforts pour me dissuader; je fus au contraire heureux de cette défense, et je n'ai, de ma vie, mis le pied dans une salle d'étude de l'École des Beaux-Arts.
C'est peut-être ici l'occasion de dire tout ce que je pense de cette école célèbre.
J'ai beaucoup étudié cette question ; je ne la traiterai donc pas à la légère, et j'en parlerai sans la moindre passion, convaincu que je suis que rien n'y fera, et que d'ailleurs, en fait de réformes.
il y en aurait de beaucoup plus graves à faire, et qui intéresseraient bien autrement la société.
Voici la lettre que j'écrivis en 1870 à Sarcey, qui traitait à cette époque quelques questions d'art dans son journal.
Elle eut pour résultat de faire créer le prix du Salon. Peut-être cette innovation n'a-t-elle pas été appliquée comme il convenait ?
« Mon cher Sarcey,
« Voulez-vous me permettre, à moi aussi, de placer mon mot dans toutes les questions qui se débattent autour de vous, et auxquelles vous vous mêlez, je ne dirai pas avec talent, cela va de soi, mais avec sincérité et désir de vous éclairer?
« Eh bien I croyez-moi, les artistes qui traitent cette question avec vous, me paraissent avoir manqué à la première condition, qui est, pour des gens qui veulent reconstruire ou consolider, de regarder si la base est solide, et sur quoi ils vont travailler.
« Ceux qui ont la prétention de réformer ou de reconstruire l'École des Beaux-Arts, ont négligé ce soin, car ils auraient vu que les fondations en étaient vieilles, usées, tombaient en poussière, et qu'il n'y avait rien à bâtir dessus.
« A l'époque on Colbert organisa l'École, la France était parfois obligée de s'adresser à
l'Italie. On fit venir entre autres le Bernin, de même que, sous François P"-, on avait appelé Primatice pour le charger de la décoration du château de Fontainebleau. Heureusement, le Bernin ne fut pas employé.
« Lorsque le nombre des artistes fut assez considérable pour subvenir, et au delà, aux exigences du gouvernement et du public, peutêtre eût-il été opportun de mettre un terme à cet accroissement prodigieux de peintres ou de sculpteurs, et de laisser livrées à elles-mêmes ces nombreuses vocations ; de ne pas les tenter par l'appât d'une éducation gratuite, donnée indistinctement, sans preuves certaines de véritables dispositions. Mais, en France, la routine est toujours la plus forte. Le pli était pris, et l'École de Rome continua à fournir son contingent, qui augmenta d'année en année.
« Tous les hommes de bonne foi conviennent que c'est à cet accroissement énorme du nombre des artistes que l'on peut, à coup sûr, attribuer l'abaissement du niveau des arts.
« Il est, en effet, hors de doute que l'immense majorité des artistes fournis chaque année par l'École des Beaux-Arts est forcément obligée, pour vivre, de se livrer à un art inférieur, plus facile, plus à la portée de tout le monde, et dont, par conséquent, le placement est près-
que certain. Gela n'est même pas à discuter.
« Le remède à cet état de choses était donc bien simple; mais, loin de l'employer, on ajouta encore de nouveaux attraits à ceux qui existaient déjà dans l'éducation gratuite de l'École. Il paraît qu'on n'a pas assez de peintres à notre époque, oîi la politique, la science, l'industrie ont eu raison des beaux-arts, et les ont supplantés.
« Comptez les gens qui vont au Louvre, à l'heure qu'il est, en dehors des étrangers et des demoiselles à copier.
« Pourquoi ne pas convenir que ce n'^st plus du côté des arts que se portent l'intelligence et le génie des modernes, et qu'il faut en faire son deuil ? Ce qu'on veut maintenant, c'est aller de l'avant, vite, sans arrêts. Les chemins de fer seront des coucous., les télégraphes des bureaux de poste, dans un temps donné et prochain. La photographie est expéditive ; vive la photographie ! Elle n'a pas encore donné la couleur... elle la donnera. C'est bien plus intéressant qu'une nouvelle toile de Baudry ou de Puvis de Chavannes. Voilà ce qu'on veut, ce qu'on cherche. La musique qui plaît est celle qui n'empêche pas de penser aux spéculations du matin. Des opér'ettes, au lieu diAlceste.
(( Et c'est dans une époque semblable, à la-
l'atelier d'inures.
quelle je ne fais pas son procès, remarquez-le bien, que le gouvernement s'occupe de faire des peintres et des musiciens. Mais vingt suffiraient pour les besoins vrais de la population de la France!
« Cependant l'idée de supprimer l'École des Beaux- Arts ne manquerait pas de faire jeter les hauts cris à bien des gens qui certes n'ont pas réfléchi que c'est pour la chose la plus inutile, la plus complètement de luxe, que l'État se donne tant de mal, et fait de si gros sacrifices.
« L'État n'a rien à voir dans ces questions-là. S'il a la prétention de conserver les bonnes traditions, il se rend ridicule, parce qu'il n'y a pas de traditions ; il y a des hommes de génie qui imposent au pubhc leur façon de voir et de sentir. David renverse les traditions de ses prédécesseurs ; M. Ingres renverse celles de David.
« Et puis, quelles sont les traditions qu'on enseigne en ce moment à l'École ? Quel dessin ? Est-ce celui de Michel-Ange, qui ne ressemble pas au dessin de Raphaël ? ou bien le dessin de David, qui n'a aucun rapport avec celui de M. Ingres ? Quelle couleur? Est-ce celle de Paul Véronèse, du Titien, ou bien celle de Rubens ?
« On n'apprend pas plus à être un grand dessinateur ou un grand coloriste qu'à être un grand poëte. Pour le métier de peintre comme pour
l'école des beaux-arts. 99
celui de poëte, il n'y a pas besoin d'école oi\ on vous l'enseigne. Théophile Gautier me disait un jour qu'il m'apprendrait à faire des vers en une heure. Il n'a pas ajouté que je les ferais comm e lui.
« Jamais il n'a existé d'école des beaux-arts chez un peuple vraiment artiste, ni à une belle époque de l'art.
« On sait comment les choses se passaient alors. Les grands maîtres recevaient chez eux, à titre d'apprentis, les jeunes gens que leur vocation portait vers les arts. Leur rôle, en commençant, était des plus simples. Les soins matériels de l'atelier leur étaient probablement confiés; mais la vie commune avec le maître, la vue de ses ouvrages, qu'il exécutait en leur présence, c'était déjà beaucoup plus que ne peuvent donner toutes les écoles du monde. Peu à peu leur intelligence se développait, leur instruction se formait, et ils étaient admis un jour à aider plus particulièrement le maître, à travailler même dans ses ouvrages, jusqu'au moment oii ils se sentaient enfin assez forts pour voler de leurs propres, ailes.
« Je ne crois pas qu'on ait encore rien inventé de mieux. C'est ce qui se fait, du reste, encore aujourd'hui, pour tous les métiers ; mais l'apprentissage se paye, et cependant, si une éduca-
iOO l'atelier D'INGRES.
tion gratuite devait être donnée, ne serait-ce pas plutôt à ces malheureux enfants dont les pères sont obligés de payer sur leur gain à eux cet apprentissage fort long et fort cher ?
«Il n'y a pas d'école gratuite de menuiserie, de serrurerie, de maçonnerie, états bien autrement utiles que la peinture, indispensables même ; mais, comme il y a une école gratuite des arts du dessin depuis 1793, une École de Rome depuis Golbert, la routine est là, qui empêchera bien qu'on n'y touche. L'École des Beaux-Arts ! cette arche sainte ! ce sanctuaire des traditions ! Que de Prudhommes auraient des phrases toutes faites ! combien de cris de tous les côtés !... Et puis, ça dérangerait tant de monde 1
« Non, elle est là; il faut qu'elle y reste ; il faut que tous les ans elle mette sur le pavé de Paris cent malheureux jeunes gens, qui auraient peut-être fait d'excellents ouvriers, et qui seront réduits, pour vivre, à colorier des photographies.
« On m'a fait quelquefois cette observation naïve, que plus le nombre d'artistes est considérable, plus on a de chances d'y trouver un homme supérieur.
« Je ne répondais qu'un mot : « Mais les aii- (( très, qu'en faites-vous ?» Ah ! si ces artistes s'étaient créés tout seuls, comme les poètes et les auteurs dramatiques, sans encouragements,
sans amorce delà part de l'État !... Mais ce n'est pas le cas. Vous donnez à des jeunes gens, jusqu'à trente ans, une éducation des plus soignées et gratuite ; vous leur offrez l'atelier, le modèle, le chauffage... C'est bien tentant, surtout pour un métier comme celui d'artiste, et, quand ils ont l'âge où toute autre profession leur est interdite, parce qu'ils ne sont pas des hommes supérieurs, vous les laisseriez là, sans pain, sans secours... Ce serait tout simplement une infamie. Et l'État le sent si bien, qu'il a inventé, pour faire taire les plus criards, ces copies de rois, d'empereurs, qui vont, à chaque changement de gouvernement, remplir les greniers des mairies, et ces copies de tableaux d'église qui ont l'inconvénient grave de cacher quelque beau pilier d'une cathédrale romane ou gothique.
« Si le gouvernement voulait une bonne fois se désintéresser detoutes ces questions d'art qui ne doivent jamais le regarder, il en serait des arts plastiques comme de la poésie, de l'art dramatique, de la littérature en général.
«Je ne sache pas qu'il existe des écoles gratuites de poésie, de tragédie, ni d'opérette, et il me semble que les poètes et les auteurs ne nous manquent pas, etque leur célébrité, leur gloire est assez universelle. Aussi, qu'un poëte, qu'un auteur malheureux aille s'adresser aux bu-
reaux du ministre pour faire imprimer son poëme ou jouer sa tragédie, la réponse qu'on lui fera sera bien simple : « Qu'est-ce qui vous a « prié de faire une tragédie ou un poëme ? « Adressez-vous à un directeur de théâtre ; « si votre pièce est bonne, il la jouera ; si votre « poëme est beau, vous trouverez un libraire. »
(( Le ministre ne pourra pas faire la même réponse à un peintre. Il le pourrait, s'il voulait ne pas se mêler de notre éducation, et ne pas faire pour nous seuls plus qu'il ne fait pour les autres.
« Pour arrêter ce mal, ou du moins pour enrayer cette décadence des arts dont la cause est, de l'aveu des artistes les plus honorables, dans le nombre toujours croissant d'artistes médiocres qui encombrent la voie et la ferment souvent aux hommes supérieurs, le gouvernement n'a qu'un moyen à sa disposition : renoncer absolument à l'entretien d'écoles des beaux-arts,, -sous quelques formes qu'elles se présentent.
« Qu'il nous laisse faire nos affaires avec des. directeurs d'expositions (etil s'en présenteraitbien. vite), comme les auteurs dramatiques avec les directeurs de théâtres.
« Ces directeurs, qui pourraient être subventionnés comme ceux de quelques grandes scènes^ auraient intérêt à présenter au pubhc de belles
œuvres, à quelque système qu'elles appartinssent ; et le gouvernement, désintéressé dans la question, choisirait comme un particulier, pour décorer ses monuments, les hommes que leur notoriété indiquerait; mais il le ferait librement du moins, ne leur devant rien.
« Je n'ai pas la prétention de penser qu'avec ce système, le gouvernement deviendrait un juge infaillible, qu'il n'y aurait pas beaucoup de XX. préférés à Ingres et à Delacroix ; mais, comme le nombre d'artistes serait moins grand, le budget plus considérable, Ingres et Delacroix ne pourraient pas être, à tout jamais, laissés de côté.
« Je ne me fais aucune illusion sur la réalisation possible d'une pareille réforme. Je n'ai d'ailleurs absolument rien de ce qu'il faut pour faire pénétrer ma conviction dans l'esprit des autres, et le gouvernement resterait sourd, sans aucun doute, à une réclamation de ce genre.
« Mais, puisque l'École des Beaux-Arts lui tient tant au cœur, que ne la met-il du moins sur le même pied que toutes les écoles d'éducation secondaire ?
« Si les arts plastiques sont un luxe comme le grec et le latin, ce qu'on ne peut guère contester, pourquoi ceux qui veulent se donner ce luxe ne le payent-i ls pas ?
« Pourquoi, comme dans les .collèges, les élèves peintres ne sont-ils pas tenus de verser une cotisation, qui diminuerait les frais de l'École et soulagerait le budget ?
« Gomme dans les collèges aussi, pourquoi des bourses ne seraient-elles pas accordées aux enfants dontles dispositions paraîtraient hors ligne?
«Vous le voyez, je transige, mon cher Sarcey, ne pouvant tout avoir.
« Mais je croirais encore obtenir beaucoup, si la simple clause que je viens d'indiquer était ajoutée un jour au règlement de l'École des Beaux -Arts.
« Peu de gens, en dehors des artistes, connaissent la marche à suivre pour arriver au concours du prix de Rome.
« Vous l'ignorez sans doute aussi; quelques mots suffiront pour vous mettre au courant, et vous faire juger de la niaiserie puérile du règlement de l'École des Beaux-Arts.
« La première épreuve, pour laquelle tous les artistes peuvent se présenter, à la condition d'être Français et d'avoir moins de trente ans, est ce qu'on appelle le concours préparatoire de V esquisse peinte.
(( Les concurrents, dont le nombre est quelquefois très-considérable, sont réunis, dans une
l'école des beaux-arts. 105
salle commune, et on leur lit à la première heure le sujet du tableau dont ils doivent composer et peindre l'esquisse.
« Cette esquisse, pour n'être qu'une ébauche, n'en doit pas moins présenter les conditions d'un tableau : composition, dessin, couleur, perspective, clair-obscur.
« Tout cela dans une journée.
« Il ne faut pas avoir la migraine ce jour-là, comme il est arrivé à ce cher et pauvre Henri Regnault, qui, n'ayant point fait son esquisse, n'aurait pu concourir sans la gracieuse intervention de ses camarades, qui voulurent bien, à cause de lui, qu'on passât sur cette infraction au règlement.
« Supposez maintenant un jeune homme d'un talent déjà remarquable, mais un peu lent à concevoir, ne pouvant qu'avec du temps rendre son idée bien nette. Il faudra nécessairement qu'il renonce au concours, car de ce premier essai vont dépendre tous les autres.
« Vous le voyez : c'est le succès assuré pour les talents faciles, pour l'habileté de main. Léonard de Vinci a mis quatre ans à faire la Joconde; il n'aurait jamais été admis, même à concourir.
« Parmi ces nombreuses esquisses, on en choisit vingt, dont les auteurs sont appelés à peindre une figure d'homme nu, ce qu'on nomme vul-
gaire'ment une académie , je n'ai jamais su pourquoi.
« On a cinq jours pour ce travail, le plus difficile de tous. M. Ingres disait : « Faites une belle fî- « gure d'homme, seul, sans sujet; vous serez « déjà un peintre. »
u Je me suis demandé souvent ce qui peut rendre l'administration si avare du temps qu'elle accorde pour tous ces concours. Un jour de plus pourrait rendre un grand service à certains jeunes gens. J'en faisais la remarque à un employé supérieur. — A l'instant même, il a levé les mains au ciel, et jeté les hauts cris ; on ne peut pas avoir idée, à ce qu'il paraît, de la révolution que causerait cette journée de plus ; — d'abord, tout serait reculé d'un jour... Ce serait affreux !
« Je n'ai pas insisté, on le comprend.
« Mais je reviens aux concurrents.
« Les auteurs des dix meilleures figures sont désignés pour le concours définitif, et montent m loge, comme disent les élèves.
« On réunit un matin ces jeunes gens, et on leur donne lecture du sujet choisi par le conseil
supérieur, par l'Académie des beaux-arts„je crois„ en ce moment.
« Le sujet doit être composé par eux au crayon, dans la journée, et la composition qu'ils auront
adoptée est celle qu'ils devront exécuter sans y rien changer. Si la bonne idée leur vient le lendemain, il faut s'en tenir à la mauvaise qu'ils ont eue la veille.
« Quant au sujet, soyez certain qu'il ji'agrée qu'à un bien petit nombre parmi les concurrents. Tel jeune homme dont la nature est ardente, expansive, se trouve en face d'un sujet calme et solennel ; tel autre aime les mouvements simples : le sujet devra représenter une bataille, un massacre.
« Remarquez que ce concours est une chose ' sérieuse, dont le prix est une des récompenses les plus élevées qui se puissent donner à un artiste ; il est donc tout à fait important de pouvoir apprécier les dispositions, l'aptitude de ces jeunes gens.
« Est-ce là le vrai moyen ?
« Quand nous faisons un tableau, et je vous certifie, mon cher ami, que c'est une chose bien difficile, nous n'avons pas trop des musées, des bibliothèques pour aller faire des croquis, fouiller etprendre des notes, pour nous inspirer des maîtres, pour étudier les marbres grecs et les vases, si notre sujet est antique. Eh bien! le croiriezvous? ces jeunes gens qui commencent, qui ne sont que des élèves, n'ont pas le droit d'apporter dans leur cellule le moindre]croquis, la moindre
gravure. Ils sont là pendant deux mois, devant une toile, avec des couleurs et un modèle.
« Et l'on s'étonne que le résultat soit souvent si médiocre! Ce qui devrait étonner bien plutôt, c'est que, dans de pareilles conditions, cës jeunes gens puissent même produire ce que nous voyons tous les ans.
« J'avais reconnu depuis longtemps tout ce qu'avait de puéril, et même de ridicule, ce programme pour les concours de l'École ; je cherchais quelle amélioration il serait possible d'y apporter, quand un fait me frappa, bien facile à vérifier, et que je vais vous soumettre.
« J'avais remarqué qu'à chacune des expositions qui ont passé sous mes yeux depuis cinquante ans, il s'était toujours produit un début remarquable ; que, chaque année, le tableau d'un jeune homme inconnu jusque-là avait causé au Salon une assez grande sensation.
« Je pensai alors que mon problème était trouvé, que le prix de Rome ne pourrait être accordé avec pliis de justice qu'à un de ces jeunes gens presque unanimement acclamés par leurs confrères, par la presse, par le public enfin, et que l'on aurait bien mieux la mesure de leur talent ou de leurs dispositions en leur laissant toute liberté pour le temps, le choix du sujet, la dimension du tableau, liberté que nous avons tous, et
dont nous profitons le mieux que nous pouvons: « Je fus convaincu que toutes les formalités gênantes pouvaient être ainsi mises de côté, et que l'on aurait à l'exposition annuelle une marge plus grande pour chercher et découvrir le jeune homme que ses dispositions et son genre de talent pouvaient rendre digne d'obtenir le prix.
« D'après le relevé que j'ai fait de ces brillants débuts, en m' aidant seulement de mes souvenirs, rien n'eût été plus facile que de découvrir cet artiste. Vous en aurez la preuve par la notoriété des hommes que je vais citer, et vous n'apprendrez pas sans étonnement, je crois, que ces artistes d'un grand talent, dont quelques-uns sont célèbres, n'ont jamais pu obtenir le prix de Rome ; plusieurs n'ont même pas été admis à concourir.
« Pour ne pas vous fatiguer par une trop longue nomenclature, je ne vous parlerai que de quelques-uns des artistes dont les œuvres se présentent à mon souvenir.
« Et d'abord :
« Géricault, avec sa Méduse^ Eugène Delacroix avec sa Barque du Dante, ne vous paraissent-ils pas, dites-moi, bien dignes du prix deEome ?
« Paul DELAUocnE se présenta au concours, et ne put réussir.
« Eugène Devéria, qui fit son début à vingt ans
avec la Naissance d'Henri IV, ne fut pas môme admis au concours.
« J'ignore si Ary Scheffer a tenté cette épreuve ; dans tous les cas, d'après mon système, il eût pu voir l'Italie, qu'il n'a jamais visitée.
« Louis Boulanger eut tout jeune un début remarquable avec son Mazeppa. Il ne lui a pas été donné non plus, je crois, d'aller en Italie.
« N'était-ce pas une récompense bien placée que d'accorder le prix de Rome à Ghassériau, dont le premier tableau, à l'âge où l'on est encore à l'École, attira si vivement l'attention des artistes et du public ?
« A Lehmann, pour son Mariage de Tobie ? quel plus charmant début !
« A Alexandre Hesse, dont le tableau des Funérailles du Titien eut un succès populaire ?
«A Gérome, pour son Combat de coqs, tableau tout indiqué par son mérite et par ses tendances?
« Et ce pauvre Hamon ! quel plus digne appréciateur des beautés de l'Italie, quelle plus poétique nature ? quel goût plus fm? Que de peines et de travaux il lui a fallu pour arriver à ce qui devait être son rêve, vivre à Gapri, près de Pompéi et du musée de Naples !
« Il ne put jamais être admis même à co)ncourir.
Hl
« Comment ne pas rappeler ici deux hommes, frères par le talent, dont le nom est inséparable, les auteurs des belles chapelles de la Vierge et de l'Eucharistie dans l'église Notre-Dame de Lorette, Orsel et Périn?
« Et Roger, leur émule et leur ami, qui décora avec tant de talent le baptistère de la même église? Étaient-ils assez dignes ceux-là de cette récompense, si légèrement accordée quelquefois ?
« En arrivant à des temps plus rapprochés, vous avez pu juger vous-même, mon cher ami, les jeunes artistes qui se sont distingués à tous les derniers salons.
« Le jeune Glaize, pendant qu'il échouait à tous les concours, envoyait au Salon des ouvrages bien supérieurs à un grand nombre de tableaux couronnés.
« Si le prix de Rome avait été décerné à Mo- REAu, qui en était bien digne, pour son remarquable tableau d'âE'(///>e,lavue des chefs-d'œuvre si variés de l'Itahe n'eût-elle pas détourné un instant son attention un peu exclusivement dirigée vers Mantegna ?
« Je n'étendrai pas mes recherches jusqu'aux paysagistes ; voyez cependant les trois noms qui viennent sous ma plume :
Corot, Edouard Bertin, Aligny.
« Mais je m'arrête. Cette liste, que je pourrais
112 l'atelier d'ingr;|S.
faire plus longue, est bien assez édifiante, ne pensez-TOus pas ?
« N'est-il pas curieux de voir les hommes que je viens de nommer sans cesse repoussés de ce concours où tant d'autres, dont je ne rappellerai pas les noms oubliés, ont eu l'honneur d'obtenir le prix ?
« Quelques exceptions notables ne prouveraient rien contre la thèse que je soutiens.
« Je reste convaincu que l'enseignement de l'École et cette méthode de concours donneront toujours, presque à coup sûr, la victoire à la médiocrité, au talent matériel, à la facihté de main, bien rarement au vrai talent; et la preuve, c'est que les hommes remarquables arrivés par cette voie se sont bien gardés d'y persévérer ; il n'y a, pour s'en convaincre, qu'à comparer leur prix de Rome avec les beaux ouvrages qu'ils nous donnent maintenant. »
J'avais adressé cette lettre à Sarcey, qui voulut bien y trouver une idée, quelque chose de neuf peut-être, et qui en fit un résumé pour ses lecteurs.
On ne peut imaginer ce qu'elle excita contre moi de fureur de la part des artistes prix de Rome. Ils crurent peut-être que j'avais voulu porter atteinte à leur gloire, et soutinrent que
tout était pour le mieux dans la meilleure école des beaux-arts possible.
J'ai quelque scrupule à répéter l'objection qu'ils considéraient comme la plus forte contre mon système, et qu'ils ont eu le courage d'énoncer tout haut.
« On fera faire, disaient-ils, son tableau par son maître. »
Il me semble difficile de se figurer M. Ingres avec soixante élèves, Delaroche avec un nombre au moins aussi grand, occupés toute leur vie à faire les tableaux des concurrents au prix de Rome, et j'ai cru d'abord à une plaisanterie. Mais non ! — il m'a fallu leur répondre :
« On ne fait jamais l'ouvrage d'un autre. »
On peut donner des conseils à son élève, à son ami, retoucher quelques parties défectueuses de leur œuvre. C'est ce qui arrive tous les jours. Nous recherchons les observations des hommes supérieurs, nous nous plaisons à écouter leurs conseils, nous nous efforçons de les mettre à profit dans notre tableau, sans qu'ils s'en croient pour cela les auteurs.
Mais faire le tableau d'un autre ! si Baudry, si Gérôme, si Hébert faisaient le tableau d'un de leurs élèves, ils feraient un Baudry, un Gérôme, un Hébert... et alors ils le signeraient, et ils auraient raison.
Ce qu'il y a surtout de curieux dans cette objection, c'est que mon système fonctionne tous les ans sans qu'on le remarque, pour toutes les autres récompenses, depuis la troisième médaille jusqu'à la médaille d'honneur.
Selon mes contradicteurs, on aurait le droit de supposer que M. Robert-Fleury est l'auteur du tableau de son fils qui a eu l'honneur de recevoir cette haute récompense ; que M. Bonnat, l'année précédente, avait prié son maître de faire son Assoynption de la Vierge; que M. Cabanel s'était fait aider pour son portrait de l'empereur...
Je vais plus loin. Je ne sache pas que Garnier ait été enfermé sous clef pour faire le projet de l'Opéra ; que Duc ait été mis en loge pour exécuter son Palais-de-Justice. — Alors l'Opéra n'est pas de Garnier, et Duc n'est pas l'auteur de la belle façade qui lui a valu le prix de cent mille francs...
Je demande à ne pas discuter plus longuement une objection aussi puérile.
Peut-être ai-je été mal compris, et les artistes qui ont eu l'honneur d'obtenir le prix de Rome, ont-ils cru que mes observations tendaient à supprimer ce prix qui permet aux élus de passer quatre années dans le plus délicieux palais du plus beau pays du monde. J'étais bien loin d'à-
voir cette pensée, car je trouve cette récompense si grande, si honorable, que je voudrais plutôt qu'elle fût accordée aux vieillards et couronnât leur existence.
Mais, puisque la France peut encore donner cette généreuse hospitalité aux jeunes gens dont le talent promet de véritables artistes, je suis convaincu, comme tout le monde, que ce séjour ne peut que leur ouvrir de nouveaux et plus vastes horizons.
Je laisse donc cette admirable villa Médicis à sa place. Je souhaite qu'on y envoie longtemps des hommes comme Flandrin, Baudry, Hébert, etc., etc., etc.
Tout ce que je demande, c'est une façon plus élevée et plus digne de les y envoyer.
ENVOIS A l'exposition.
Quelques années s'étaient écoulées depuis l'ouverture de l'atelier.
Après des études suivies avec une grande assiduité par la grande majorité des élèves, le moment vint où chacun sentit le besoin d'essayer ses forces. Les anciens commençaient à déserter l'atelier pour travailler au dehors, et cherchaient à mettre à profit, dans des tableaux ou des portraits, les conseils du maître.
L'atelier n'en continuait pas moins à prospérer, et c'est même à l'époque oii les vieux s'émancipèrent que les plus célèbres des élèves de M. Ingres firent leur entrée chez lui. Les Flandrin, Lehmann, Chassériau, allié à ma famille et que je présentai au maître, donnèrent bien vite de grandes espérances.
J'allais quelquefois passer une semaine à travailler avec eux, mais je ne peux cependant pas
EMVOIS A L'EXPOSITION.
me dire leur camarade ; ce que j'ai toujours été, c'est leur ami et leur admirateur.
HippoLyte Flandrin se préparait à concourir, ainsi queLavoine, un des élèves les mieux doués de l'atelier, mais qui cessa tout à coup de produire ou de bien faire, je ne saurais dire pourquoi. Son début à l'École avait été très-remarquable; il n'obtint pourtant, à la grande colère de M. Ingres, que le second prix. Je ne veux pas voir dans cette injustice réelle la cause de son découragement ou de son abstention : ce serait croire à une faiblesse que son talent n'aurait pas pu faire soupçonner.
J'ai conservé peu de souvenirs, à cause de la rareté de mes visites à l'atelier, de l'époque où ces jeunes gens commencèrent leur brillante carrière. Je n'ai pu suivre leurs travaux que plus tard, mais alors comme tout le monde.
Je me souviens par exemple du talent tout particulier de Paul Flandrin à dessiner des charges très-spirituelles, ce qui ne l'a pas empêché plus tard de prendre à côté de son frère une place des plus honorables dans le genre du paysage de style, maintenu longtemps à une si grande hauteur par Édouard Bertin, Aligny, Desgoffes, et si peu cultivé aujourd'hui. Il avait couvert les murs de l'atelier des portraits de
L'ATELIER D'LNGRIÎS.
tous les élèves de ce temps-là, et rien n'était amusant comme d'entendre M. Ingres les corriger gravement, et faire sentir qu'une charge doit être le caractère principal et saisi en quelques coups de crayon d'une tête ou d'un objet quelconque. 11 en critiquait quelques-unes, qu'il ne trouvait que des portraits enlaidis.
Une circonstance rendit encore moins fréquentes mes visites à l'atelier. Je fis, en 1829, un voyage en Grèce, attaché à la Commission scientifique de Morée, et la fièvre que j'en rapportai me mit à peu près hors d'état de travailler pendant toute une année.
Cet épisode de ma vie a eu, je le crois, quelque influence sur mon avenir ; mais j'étais malheureusement trop jeune 'pour profiter avec fruit de tout ce qui me passait devant les yeux. Je ne m'étais pas exercé à faire rapidement un croquis de paysage, je n'avais pas encore vu les admirables dessins de Bertin. Néanmoins ce beau pays m'a laissé de bien vives impressions, et les hommes distingués qui composaient la Commission ajoutèrent beaucoup au charme et à l'intérêt de ce premier voyage.
Lorsque je fus à peu près rétabli, je me mis,, comme mes autres camarades, à un travail sérieux en vue de l'Exposition.
Sturler composait, de grandeur naturelle,,
ENVOIS A L'EXPOSITION
deux figures de lutteurs d'une originalité et d'une vigueur de dessin remarquables ; il prenait encore modèle alors. La pensée de ce tableau lui était venue pendant un voyage que nous fîmes ensemble dans le Midi: nous avions assisté à Nîmes, dans les Arènes, au spectacle d'une lutte d'hommes qui le frappa vivement ; il s'empressa à son retour de mettre à exécution ce projet, qui allait à son talent un peu sauvage et énergique. Ce tableau restera, j'en suis sûr, comme une œuvre très-remarquable.
Ziegler ébauchait sa jolie étude de Giotto^ gâtée malheureusement par une exécution trop à l'effet, mais dont la pose et l'idée sont charmantes.
Je n'avais pas des visées si hautes. Je commençai quelques portraits, que j'avais la prétention d'envoyer au Salon. Il ne nous manquait plus que cet échelon à monter pour nous croire enfin des artistes. Comme un débutant n'inspire pas grande confiance, et qu'il lui est presque impossible de trouver une victime qui ose se livrer à son inexpérience, je me mis tout simplement à faire mon portrait, sûr d'avoir au moins un modèle complaisant et toujours sous la main.
Pendant que j'y travaillais, j'eus un bonheur inespéré. Une jeune femme charmante me fit offrir, par l'entremise d'un de mes amis, qui probablement avait exagéré mes mérites, la somme
de quinze louis pour faire son portrait. Je l'aurais fait pour rien, je crois même que j'aurais payé, si j'avais pu, pour le faire ; aussi fus-je ébloui.
Cette personne était plus élégante que jolie ; mais sa tête blonde, un peu effacée, que j'entourai de tons clairs, convenait tout à fait à mes goûts pour la peinture des maîtres primitifs.
Enfln, un jour, le portrait achevé, je pris ma toile sous mon bras, et, non sans une bien grande émotion, je la portai chez M. Ingres.
J'arrive à une époque de ma carrière où mes rapports avec M. Ingres, sans rien perdre, de ma part, de la soumission et du respect qui lui étaient dus, vont devenir, de son côté, un peu plus tendus, et quelquefois sévères. Tous ceux qui me connaissent peuvent me rendre cette justice que mon admiration, ma reconnaissance, je dirais mon culte pour M. Ingres, ne se sont jamais démentis un seul instant. J'ai toujours excusé et compris môme tout ce qui, de sa part, aurait pu paraître un peu excessif et tant soit peu injuste. Mais il a toujours été, pour moi,tellement au-dessus de nous tous... et des autres, que je ne me suis jamais trouvé le droit de me plaindre.
Comme il peut être intéressant de connaîtr e sous toutes ses faces un homme de cette supériorité, je me décide donc à ne pas cacher quel-
ENVOIS A L'EXPOSITION. 12i
ques faiblesses de cette nature si puissante, si indomptable quand il s'agissait de son art, si privée de logique, si éloignée quelquefois du sens commun, lorsque l'art n'était plus enjeu. Il eut toute sa vie les qualités et les défauts d'un enfant, sensible, ému pour bien peu de chose, ignorant absolument la vie et ses exigences. Il paraissait souvent n'avoir pas conscience du mal qu'il pouvait faire. Aussi, je le répète, quand on avait vu comme moi au fond de cette organisation incomplète et dirigée uniquement d'un seul côté, la plainte devenait impossible et inutile.
Le matin où je portai, bien ému, mon portrait chez M. Ingres, qui demeurait ators à l'Institut, je fus introduit dans un petit cabinet donnant sur la cour, et dont les murs était couverts de merveilles : des études, un portrait à Ja mine de plomb de madame Ingres, jeune et portant un chapeau à la mode du temps, fort bizarre, mais quel dessin! une répétition en petit de VOdalisque assise de dos sur le coin d'un lit, la plus belle de ses odalisques, et, ce qui me causa un certain étonnement, la gravure du Coucher de Vanloo. Plus tard, une conversation qui eut lieu à Rome me confirma dans l'opinion que M. Ingres était beaucoup moins exclusif qu'on ne pensait.
J'étais là, entouré de ces belles choses et occupé à placer mon portrait dans son jour,
autant que possible, quand la porte s'ouvrit. M. Ingres vint à moi, et, après une poignée de main, se retourna du côté oti j'avais placé mon ouvrage, le regarda quelques instants, — des heures pour moi, — et me dit enfin :
« Eh bien!... c'est charmant... tout à fait naïf et vrai. .. les mains... (et en se baissant il approchait les siennes du portrait et faisait le mouvement de modeler)... dessinées parfaitement... Mais... c'est un peu plat... ça manque de demiteintes... J'ai fait de la peinture comme ça... Maintenant je fais tourner... On veut que ça tourne. . Je me moque pas mal que ça tourne. . . Enfin!. . prenez garde... on ne comprendra pas... Décidément, plus de relief... »
Madame Ingres passait dans le corridor : « Ma bonne, viens donc voir un portrait d'Amaury... » Elle entra, regarda et dit :
.« Tiens, est-ce que c'est fini ? »
M. Ingres se retourna vers moi, et d'un ton sérieux : « Vous voyez... c'est que ça ne tourne pas, je vous l'ai bien dit. »
Et puis, comme pour faire revenir sa femme sur son impression : « Regarde donc les mains, lui dit-il, en appelant l'éloge.
— C'est égal, ça n'a pas l'air fini. » Et elle retourna à son ménage.
« Eh bien! vous voyez, me dit M- Ingres, ce
ENVOIS A L'EXPOSITION
jugement est celui qu'en portera le public... Attachez-vous à un modelé plus accentué, sans en perdre la finesse... Malgré tout, je suis content. Bon courage ! »
Je revins chez moi bien heureux, et tout à fait décidé à affronter le jugement du public, après celui que venait de rendre M. Ingres.
L'ouverture de l'Exposition arriva enfin, et je commençai, je l'avoue, à perdre beaucoup de mon assurance.
C'était un jour bien solennel; depuis, il a perdu de son importance et de son intérêt. Le jury, composé exclusivement à cette époque des membres de l'Institut, gardait sur ses décisions *un silence presque complet; le directeur du Musée exagérait encore cette réserve, et ce n'était qu'au moment de l'ouverture, et dans le livret seulement, qu'on apprenait son sort.
Les portes du Louvre étaient, bien avant l'heure, assaillies par une foule presque entièrement composée d'artistes que des déjeuners plus ou moins copieux rendaient ce jour- là encore plus bruyants et plus animés.
Onze heures sonnaient enfin ; la grande porte s'ouvrait lentement, et cette masse de jeunes gens s'engouffrait dans le vestibule, escaladant le bel escalier de Percier, mais alors dans un
silence que le moment suprême expli-;[uait suffisamment.
Il faut être peintre, avoir subi cette épreuve de l'Exposition, pour comprendre l'impression étrange que vous produit votre œuvre au milieu de toutes les toiles qui l'entourent.
C'est d'abord, comme dimensions, un changement incroyable ; ce qui, dans l'atelier, paraissait grand, ou du moins assez important, devient au Salon un point imperceptible qu'on a beaucoup de peine à découvrir. Quant au mérite de l'ouvrage, celui du moins qu'on avait cru y trouver chez soi, il a disparu complètement, et l'on n'a plus devant les yeux qu'une chose affreuse qu'on voudrait faire enlever à l'instant, si l'on en avait le droit. Tous les tableaux de vos confrères vous paraissent au contraire réussis de tous points, et l'on a un moment d' éblouisse ment et d'admiration.
Dans un récit que me fit un jour M. Ingres de son arrivée à Paris, l'année où il apporta pour l'exposition son Vœu de Louis XIII et un assez grand nombre de tableaux de chevalet, il exprima, à mon grand étonnement, li sensation dont je viens de parler.
« Vous savez, me disait-il, que jusqu'à cette époque, j'avais rencontré peu de bien/eillance de la part du public et des critiques ; jhaqueî fois
ENVOIS A L'EXPOSITION. 125
mes tableaux me revenaient du Salon plus ou moins contestés. Cette année- là, ma toile était^ importante: je crus devoir l'apporter moi-môme, mais sans grande confiance dans le résultat ; aussi n'avais-je pris qu'un simple sac de nuit, bien persuadé que je m'en retournerais comme j'étais venu. J'eus le bonheur de trouver dans mon ami M. de Forbin un protecteur des plus chauds. Quand il vit mon tableau, que j'avais fait tendre dans une salle du Louvre, il me témoigna vivement son contentement, et voulut qu'il ne fût montré au public que dans la dernière quinzaine de l'Exposition, et à une place d'honneur. J'étais fort heureux ; mais, mon cher ami, quand le Salon fut ouvert, quand j'y pénétrai, je fus ébloui par tout ce que je voyais, et je fus pris d'un vrai découragement. Il y avait vingt ans que je n'étais venu en France, je ne connaissais rien de ce qui s'y faisait, et je fus tellement surpris du talent, et surtout de l'exécution si habile de mes confrères, que, sans les encouragements que me donnait Forbin, sans l'assurance qu'il me paraissait avoir en mon succès, je n'aurais pas osé affronter ces comparaisons. Enfin il fut fait comme il l'avait dit : quinze jours avant la fermeture, mon tableau fut exposé, et, pour la première fois, le public et les critiques ne me refusèrent pas absolument tout. »
Ce fait de réserver pour la fin de l'Exposition les tableaux des maîtres reconnus, les ouvrages sur lesquels le directeur fondait le plus d'espoir de succès, va bien étonner les jeunes artistes de cette époque-ci, où la plus petite faveur de ce genre, accordée à un homme de talent, leur ferait jeter les hauts cris au nom de l'égalité. L'égalité! et en fait d'art !
Cette faveur, si on veut l'appeler ainsi, existait pourtant, et au grand avantage de l'Exposition et du public. C'était un regain de curiosité et d'intérêt, c'était pour les artistes renommés une récompense de leurs travaux passés, un privilège peut-être, mais qui ne nuisait en rien à ceux qui débutaient.
C'est qu'alors il y avait des directeurs comme j'en demande, qui se souciaient peu de l'égalité, mais qui voulaient avant tout présenter au public une grande et belle exposition. Ils faisaient ce que font les commissaires ou directeurs du Théâtre-Français, qui prennent leur moment, leur saison, leurs meilleurs acteurs, pour représenter les pièces d'Émile Augier et des autres célébrités ; et personne n'a la pensée de se plaindre de cette inégalité.
Mes portraits avaient eu l'honneur d'être reçus. J'étais exposé pour la première fois, — assez mal, mais c'était le dernier de mes soucis, et je puis me vanter que je n'ai jamais proféré une' seule plainte à cet égard : j'ai toujours eu le simple bon sens, assez rare, de comprendre que, si le vœu de tous les artistes était exaucé, il faudrait, pour les placer tous sur la cimaise et à leur jour, une galerie d'un nombre illimité de kilomètres ; et encore, est-on sûr qu'ils ne se plaindraient pas du voisinage ?
Non, j'étais très-heureux de me voir admis n'importe où, et je n'avais d'autre crainte que de passer inaperçu. Cette crainte ne fut pas de longue durée. Le portrait de la Dame ve?He^ comme on l'appelait, fut tout de suite le point de mire d'une foule de plaisanteries. « Quel est cet envoi de la Chine ? » disait un interlocuteur, dans un dialogue sur le Salon, publié par un
^28 l'atelier D'LNGRES.
très-spirituel journaliste, M. Jal. « Glace panachée, » disait un autre. Les tons rose et vert clair de mon portrait de femme donnaient en effet à cette critique un côté fort plaisant. Mais le bouquet fut le mot d'un amateur très-attentif à regarder ma toile. Je m'approchai de lui, curieux de voir sur sa figure l'impression qu'il éprouvait. En ce moment, tout près du portrait, il cherchait à lire le nom de l'auteur, quand, se retournant vers moi : « Et il l'a signé ! » me dit-il; et pirouettant sur ses talons, il continua sa promenade sans se douter qu'il s'était adressé à l'auteur lui-même.
Tout cela ne valait-il pas mieux que l'indifférence, ou même qu'une approbation banale, qui ne m'eût pas indiqué que j'allais m'engager dans une lutte sérieuse, et que la voie que j'avais prise ne serait pas sans difficultés ! Aussi, j'acceptais toutes ces critiques avec un calme qui surprenait tous mes camarades, mais surtout Ziegler ; je dois môme dire qu'au fond j'en éprouvais une certaine satisfaction. Mais ce qui viui troubler bien cruellement mon succès... négatif, ce fut le mot de M. Ingres.
Je rencontrai un jour notre massier, avec lequel j'avais conservé quelques relations, et dont les rapports avec le maître étaient presque journaliers. «M. Ingres n'est pas content, me dit-il
à brûle-pourpoint. En me parlant hier de l'Exposition : « Tenez, me disait-il, voilà Amaury « qui envoie au Salon un portrait bien plat, sans «modelé, sans couleur; on le tourne en ridi- « cule dans les journaux, on s'en moque partout, « et cela me retombe sur le nez . »
C'était bien cruel pour moi, et j'avoue qu'après ce qu'il m'avait dit devant ce portrait, je m'étais cru le droit de l'exposer. Dans tous les cas, il aurait pu me le défendre, et, certes, je me gérais soumis.
Je lui ai pardonné le mal qu'il m'a fait ce jour-là, et j'ai même excusé cette espèce d'abandon qu'il faisait de nous, en pensant que cet homme qui avait lutté pendant vingt ans et supporté la misère pour une idée, pouvait craindre avec raison de la voir compromise par nos ouvrages, au moment où il paraissait atteindre le but, et oii le succès venait à lui.
Ce qu'on pourrait peut-être reprocher à M. Ingres comme professeur, c'est un manque de largeur dans les idées, disons le mot, une mesquinerie, qu'il avait puisée, je n'en doute pas, dans les écoles, où la rivalité bête et envieuse que l'on y entretient se cache sous le nom d'émulation.
Quoi de plus sot en efTet, et je dirai de moins moral, que ces récompenses, ces prix qui ne
sont bons qu'à faire naître ou à augmenter les sentiments mauvais que nous avons dans le cœur? Quel est l'élève qui, au fond de l'âme, ne souhaite à son concurrent les chances les plus contraires, et ne se réjouit bien vivement de son insuccès? Gomme si on devait faire de l'art par rivalité, et non avec la seule pensée de faire bien !
On arrive, en favorisant ces mesquineries et ces petites jalousies d'enfant, à faire des artistes qui, plus tard, se cacheront pour travailler, auront peur de voir leurs procédés découverts, et ne diraient pour rien au monde à un confrère : « Je fais ainsi ; essayez, le moyen me paraît plus simple, » se gardant bien d'améliorer, par un conseil vrai et sincère, l'œuvre de leur camarade, souvent de leur ami.
J'ai toujours pensé, et je persiste à croire que rien n'est plus contraire aux sentiments élevés, nobles, rien de plus propre même à les éteindre dans le cœur des jeunes gens, que cette éducation qui n'a pour stimulant que la perspective d'une récompense, et ne nous montre jamais dans le lointain le seul but vraiment enviable faire bien et honnêtement.
Quand j'ai dit qu'on pouvait reprocher à M. Ingres un manque d'ampleur dans les idées, c'est plutôt un regret que j'aurais dû exprimer ;
car il est évident qu'avec les élèves formés par lui, et entraînés par le prestige de son talent, il pouvait donner à l'art élevé une impulsion que rien n'aurait pu arrêter.
S'il nous avait ouvert les portes de son atelier, s'il n'avait eu pour nous aucun secret, si nous l'avions vu au travail, et surtout s'il s'était servi de nous comme instruments, son œuvre aurait pû être immense, et son influence bien autrement complète.
Mais il n'y avait pas solidarité entre le maître et les élèves; nous n'étions ni soutenus ni défendus par lui comme il aurait dû le faire, comme il l'aurait fait, si nous avions été les parties d'un ensemble qu'il aurait dirigé. Au lieu de cela, n'ayant pas de point de raUiement, chacun tira de son côté, fit à sa,guise, et nos fautes lui retombèrent sur le nez, selon son expression.
Les rapports entre le maître et l'élève m'ont toujours paru, du reste, des plus difficiles et des plus délicats.
Si le maître est un artiste ordinaire, sachant son métier, l'enseignant sans arrière-pensée, cela va tout seul : l'élève a toute sa liberté d'action; le maître n'ayant pas lui-même d'idées bien arrêtées, l'élève peut s'en former une et suivre l'impulsion de sa nature.
d32 l'atelier D'INGRES.
Mais tout change si l'homme qui vous dirige a sur vous rinfluence d'un grand talent, et s'il a un but auquel il tend avec toute la volonté et le despotisme du génie ; vous ne pouvez qu'écouter, vous soumettre, exécuter presque des ordres, et, quand le maître descend jusqu'à des détails d'exécution, ce qui, du reste, est assez peu habituel de la part de ces grands talents, vous notez avec soin tout ce qui sort de sa bouche. M. Ingres parle-t-il avec enthousiasme de ce gris-laqueux dont se composeiit les demi-teintes, vous ne voyez plus les demi-teintes que de ce ton-là. Vous dit-il que le brun-rouge est une couleur tombée du ciel, vous vous empressez d'en couvrir votre palette. S'il appelle votre attention sur les beautés du corps humain, il ne vous dira pas : « Je trouve », ou bien: « Généralement on a trouvé cela plus beau pour telle ou telle raison » ; ce que ferait un professeur ordinaire et ce qui vous permettrait de raisonner vous-même. Non. — Il vous dira : « Ce front est beau parce qu'il est bas, ce torse parce qu'il est court. » Nécessairement, vous ne discutez pas, et vous faites tous vos fronts bas et tous vos torses courts.
Il résulte de cet enseignement que, lorsque l'élève produit une œuvre et met en pratique les conseils qu'il a reçus, on doit trouver tout
naturellement une analogie frappante entre l'élève et le maître. Admettez maintenant chez l'élève une habileté assez grande, une faculté d'assimilation qui se trouve chez beaucoup de jeunes gens : le public ignorant, les critiques peu exercés vont s'y tromper, attribuent l'œuvre de l'élève au maître; de là, colère, irritation bien naturelle de la part de ce dernier. Mais que l'œuvre soit mauvaise et n'ait qu'une apparence qui ne trompe personne, le maître se trouve responsable et se plaint.
Voilà pour l'élève soumis et respectueux. Au contraire, qu'il s'en trouve un qui, pour une raison ou pour une autre, par impuissance de suivre la voie du maître, par indépendance ou par un goût qui l'entraîne d'un autre côté ; que celui-là, dis-je, s'il est chez M. Ingres, cède trop facilement à la séduction de la couleur, qu'il laisse voir une tendance à admirer Rubens plus que Raphaël: c'est bien une autre affaire! C'est un apostat, c'est Judas, c'est l'homme qui adore les faux dieux... C'est un homme qu'on ne salue plus.
Il faudrait pourtant s'entendre. Si je fais ce que vous me dites et comme vous, talent à part, bien entendu, vous vous plaignez ; si je fais autrement c'est bien pis. — Décidément,
13t L'ATELIER D'INGRES.
j'en suis pour ce que j'ai dit : les grands peintres sont de mauvais professeurs, et Raphaël luimôme n'a pu faire que Jules Romain... Mais il a su s'en servir.
LE PLAFOND d'hOMÈRE.
L'ouverture du musée Charles X allait avoir lieu, et le directeur du musée pressait M. Ingres de finir le Plafond d'Homère, qui devait en décorer une salle. Exécuté avec une excessive rapidité, car il ne mit qu'un an à le faire, cet admirable ouvrage ne paraissait pas terminé aux yeux de M. Ingres. Il protesta avec énergie contre la décision qui le forçait de livrer son œuvre inachevée, et il ne la laissa sortir de son atelier que contraint et forcé.
Je crois que l'on peut se féliciter de la violence qui lui fut faite, et dont il était si affecté ; car n'était-il pas à craindre qu'il n'ôtât par des retouches incessantes cette légèreté et cette simplicité d'exécution qui donnent au tableau l'apparence d'une peinture à fresque, dont il a tout le jet? La preuve que cette crainte pouvait être fondée, c'est que plus tard il ne fit qu'une
retouche, qui ne fut pas heureuse selon moi, au manteau de Molière.
Ses protestations avaient été inutiles. Il fallait que le nouveau musée s'ouvrît, et il s'ouvrit à jour fixe. M. Ingres obtint du moins qu'on construirait après l'Exposition un échafaudage, sur lequel il pourrait terminer son tableau. Cet échafaudage lui servit peu, soit qu'il eût trouvé trop gênante la pose qu'il devait y avoir, soit qu'il se fût aperçu que son ouvrage faisait assez bien d'en bas ; toujours est-il qu'il renonça trèsvite à ce genre de travail, et ne fît que changer en une étoffe brune unie la draperie à fleurs qui couvrait l'épaule de Molière, et qui avait bien davantage l'aspect de l'époque.
Placé dans la salle la plus sombre du musée, la dernière que traversa Charles X, le Plafond d'Homère fut à peine remarqué.
Le roi, qui craignait peut-être plus la peinture que la musique, était-il fatigué de cette longue promenade et de l'obligation de lever la tête à chaque plafond ? Son entourage crut-il inopportun de lui indiquer cette dernière toile ? Quoi qu'il en soit, M. Ingres nous disait quelques jours après l'ouverture :
« Oui , Messieurs , le roi s'est arrêté dans toutes les salles du musée Charles X, excepté dans la mienne. »