LE PLAFOND D'HOMÈRE
Je n'ai pas besoin d'insister sur le ton dont cette phrase fut dite.
Le public fut, comme le roi, fort indifférent à ce chef-d'œuvre ; il regardait les vitrines, les dorures, levant de temps en temps le nez d'un air fatigué. Quelques artistes seuls, entassés dans le petit coin d'où il était possible de voir l'œuvre de M. Ingres, échangeaient entre eux des expressions d'admiration et d'étonnement.
Plus tard, lorsque je revins d'Italie, je me trouvai dans cette salle avec Édouard Bertin. Ary Scheffer vint nous y rejoindre, et, après quelques instants de contemplation, s'adressant à Bertin :
« Vous qui avez vu l'Italie (Scheffer n'y est jamais allé), dites-moi s'il y a quelque chose d'aussi beau que cela.
— D'aussi beau peut-être, lui répondit Bertin, mais de plus beau... je njoserais pas le dire. »
On racontait aussi, quand ces salles furent livrées au public, que Delacroix fut si vivement impressionné à la vue du plafond d'Homère, qu'il se fit ouvrir bon gré mal gré la grande galerie, et alla passer une heure devant les Rubens, pour se retremper, disait-il. Il m'a dit à moi qu'avant l'ouverture de la grande exposition de 1855, il était entré un peu en cachette dans la salle d'Ingres :
«J'ai pu examiner de près, par terre, le plafond d'Homère; je n'ai jamais vu exécution pareille ; c'est fait comme les maîtres, avec rien ; et de loin tout y est. »
Cela me remet en mémoire le mot qu'on attribua à M. Ingres, et qui doit être vrai, car Delacroix m'avait dit, en me racontant cette visite à la salle d'Ingres, avoir été surpris par le maître et en avoir reçu un salut assez froid. A peine Delacroix fut-il sorti, que M. Ingres, appelant un garçon : « Ouvrez toutes les fenêtres, lui criat-il ; ça sent le soufre ici. »
Ce mot peint M. Ingres et tout le sérieux, toute la passion qu'il mettait lorsque l'art était en question; mais à ceux qu'il ne fera pas sourire, il pourra paraître plus que sévère. H n'est pourtant que l'expression d'un goût épuré par l'étude du beau , et ce n'est pas le beau , il faut le dire , qui domine dans l'œuvre de Delacroix, je parle de la forme, bien entendu ; de là seulement venait cette haine que M. Ingres ne dissimulait pas.
Ceux, du reste, qui cherchent dans les œuvres d'art autre chose qu'un échantillonnement de tons heureux, ceux qu'un tapis turc charme, mais n'impressionne pas, ont vraiment quelque droit à ne pas placer à une hauteur aussi grande que le font certains critiques le talent inconlestable de Delacroix.