Mazois, Palais de Scaiinis
prend-on Apelles admettant la critique d'un cordonnier? comme si Apelles ne savait pas mieux faire les souliers dans ses tableaux que pas un cordonnier d'Athènes ne les fabriquait ! Se figure-t-on Rubens demandant aux couturières de la cour si les jupes de ses grandes dames sont dans les règles de leur art?... Et quand c'était une figure nue, une Yénus, qu'Apelles avait peinte, à qui s'en rapportait-il, puisqu'il était si avide de conseils?
Il faut bien peu connaître les habitudes et le caractère des artistes pour croire qu'ils attachent la moindre importance à la critique... du moins pour l'utiliser. Quant à y être sensibles, c'est autre chose.
Je le répète : que d'obscurités dans mon esprit, qu'il me serait intéressant de voir éclaircir par un érudit qui ne rattacherait pas à' nos usages, comme il arrive souvent, les usages des époques reculées ! Quoi qu'il en soit, ce qui nous reste est assez beau pour nous satisfaire et n'en pas demander davantage. Nous pourrions profiter des exemples que nous avons sous les yeux, et ne pas nous écarter au moins du précepte que les anciens suivaient peut-être inconsciemment, mais que certainement ils n'ont jamais discuté, à savoir que l'art ne doit être que la reproduction du beau, ou ne pas être.
Je défie en effet qu'on trouve dans les ouvrages des anciens l'analogue de Rembrandt, deMuriUo, de tous ces grands artistes qui n'ont représenté jamais que des choses laides, hideuses, dont on détournerait les yeux, si elles étaient en nature. Toutes les statues antiques ont le cachet de leur auteur, l'individualité de leur modèle ; aucune ne se ressemble : mais toutes sont belles, toutes ont pour but la reproduction d'un être beau. Si l'on veut se figurer le Pouilleux de Murillo ou certaine Suzanne de Rembrandt transportés à Athènes du temps de Périclès et mis sous les yeux des artistes de cette époque, j'ose avancer qu'ils auraient détourné les yeux, ou plutôt qu'ils n'auraient pas compris ce que cela pouvait bien être.
Il est difficile de ne pas se laisser aller à toutes ces pensées, quand on se promène dans les rues de Pompeï ou dans le musée de Naples. Tout, en effet, porte son caractère de beauté : les ustensiles les plus vulgaires ont un goût d'ornementation, une finesse de détails, qui font songer assez tristement à nos papiers peints, à nos meubles de palissandre... Nous avons autre chose.
L'étude, quoique bien insuffisante, que j'ai faite de l'art antique pendant mon séjour en Italie, mais surtout dans mes visites à Pompeï, et devant les vases étrusques, m'a fait com-
prendre ce mot arraché à M. Ingres dans une discussion qui eut lieu en ma présence :
« Les Grecs, Monsieur, les Grecs! Raphaël luimême pâlit à côté d'eux. »
Cependant la chaleur devenait excessive : nos journées passées dans ces petites chambres dont ^ le pavé de mosaïque nous brûlait les pieds, n'étaient plus supportables, notre travail s'en ressentait, et nous fûmes, à regret, forcés de reprendre le chemin de Rome, pour aller à Florence pendant les grandes chaleurs de l'été.
C'était à la fin du mois de juin. La Rome que je vis alors ne ressemblait en rien à la ville que j'avais vue quelques mois avant, et je pus en comprendre toute la grandeur et tout le caractère imposant. Ce n'était plus la ville d'étrangers et de touristes, que ses rues sillonnées d'innombrables familles d'Anglais, et que ses voitures de louage et ses fiacres faisaient ressembler aux plus affreux quartiers de Paris. En été, Rome prend l'aspect d'une ville inhabitée : plus une âme dans les rues, dont le pavé reflète un soleil ardent ; toutes les boutiques fermées pendant la grande chaleur du jour, et seulemerit, de loin en loin, quelques riches équipages de cardinaux ou de monsignors, que tirent lourdement de beaux chevaux noirs à tous crins, la tête empanachée
déplumes rouges, et, derrière l'énorme carrosse, trois ou quatre valets en livrée gothique, tenant sur l'impériale l'éternel et énorme parapluie roulé 1.
C'était un spectacle tout nouveau pour moi, et un vrai bonheur de pouvoir parcourir tout seul ces merveilleuses ruines, de m'étendre sur les gradins du Colysée, sans être distrait par la vue d'une jeune miss, sa lorgnette à la main. J'étais bien à Rome, cette Rome que je m'étais figurée, ou plutôt que m'avaient fait connaître d'avance les belles gravures des Piranesi et les innombrables et originales compositions du peintre romain Pinelli ^.
1 . On m'a dit que ce parapluie servait à abriter les cardinaux lorsqu'ils descendent de leur voiture et s'agenouillent sur le passage du Saint-Sacrement, qu'ils doivent même, je crois, accompagner jusqu'à l'endroit où on le porte.
2. Précisément à l'époque dont je parle (juin 1835), rentrant un jour chez moi, je vis, dans une rue qui avoisinait la Trinité-des-Monts, une foule assez grande à la porte d'une maison, où je me figurai qu'avait lieu quelque exposition ou quelque vente d'objets d'art. Je suivis machinalement des gens qui montaient; j'entrai dans un petit appartement trèsmodeste, et, dans la chambre du fond, je vis, non sans une vive émotion, un homme mort étendu sur son lit, vêtu d'un habit noir, cravaté de blanc, et auprès duquel étaient agenouillées plusieurs femmes en prières. Je reculai, je l'avoue, après n'avoir jeté qu'un coup d'œil rapide, et, à la demande que je fis, on me répondit que c'était le peintre Pinelli.
Les ouvrages de cet artiste, dont la réputation est peu
Je fus vivement frappé de ce nouvel aspect, bien heureux d'une occasion assez rare, car on fuit Rome à cette époque, de voir comme elle doit être vue cette ville unique au monde, qui disparaîtra avant peu, comme tout ce qui est beau, pour faire place à ce qui est utile.
répandue en dehors de l'Italie, sont innombrables; j'en ai vu dans presque toutes les auberges et dans toutes les salles de restaurants de Rome, et j'ai été frappé de l'énergie un peu sauvage, mais très-puissante, de ses compositions. Elles représentaient en général des Transtévérins jouant aux boules, à la wzorra, dansant la saltarelle, des disputes où l'on y allait du couteau. Tout cela, d'un entrain et d'une vigueur remarquables ; mais peu de variété comme types et comme dessin. Je n'en ai pas assez vu pour me prononcer sur Pinelli ; ce qui est hors de doute, c'est que c'était un artiste, et remarquablement doué.
LA VIE A FLORENCE
Me voici pour la seconde fois dans cette belle Florence, où je devais séjourner longtemps, retenu par des études très-intéressantes sur les maîtres primitifs, par ces merveilleux musées, par ces églises dont les murs sont littéralement couverts d'œuvres d'art, souvent admirables, toujours curieuses à examiner, et aussi, faut-il le dire, par l'existence douce, charmante et gaie que nous y menions.
L'attrait en était si vif, que, lorsqu'il nous fallut quitter, après deux ans de séjour, cette vie si heureuse et si tranquille, ce fut pour mes camarades et pour moi une douloureuse émotion : je me souviens qu'au moment oîi, à quelques lieues de Florence, notre conducteur nous montra, de la hauteur où nous étions, le Dôme et la tour de Giotto, que nous ne devions plus apercevoir, aucun de nous ne put retenir ses larmes. Ceux qui maintenant visitent Florence, les
artistes môme qui y séjournent, auront peut-être de la peine à comprendre une émotion si vive, et pourtant bien réelle.
Moi aussi, depuis, j'ai revu Florence, et je ne l'ai pas reconnue. Elle était devenue capitale. C'est tout dire. Elle avait perdu ce charme tout particulier que je lui avais trouvé ; ce n'était plus la bergère de Boileau,
Qui, sans mêler à l'or l'éclat des diamants,
Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornements.
Ce n'était plus la Florence qui avait inspiré ces vers que Brizeux écrivit sur mon album : '