ROME ET L'ACADÉMIE
sa mort prématurée et les regrets profonds que cette mort a causés parmi ses amis.
Je voulus aussi être présenté à Carie Yernet, dont le nom avait eu un si grand retentissement à l'époque de ma première jeunesse. Il était fort âgé, et je savais qu'il ne lui restait à peu près de son esprit que l'esprit du calembour.
J'en eus la preuve, car, aussitôt que mon nom lui fut prononcé :
« Mon cher ami, me dit-il, à la première représentation d'un opéra-comique de votre oncle : Maison à vendre, j'étais seul au foyer à ne lui pas faire compliment.
— Et toi, Vernet, tu ne dis rien? me fit-il.
— C'est, lui répondis-je, que tu nous as trompés. Tu appelles ton ouvrage : Maison à vendre, et moi, je ne vois là qu'une -pièce à louer. »
On comprend que j'applaudis vivement. Mais lui, continuant : — « En 1797, je passais sur le boulevard, donnant le bras à votre père... »
Distrait peut-être parle monde qui m'entourait, ou craignant de voir tous les membres de ma famille y passer, j'écoutai avec peu d'attention ce second calembour, que j'ai oublié, et qui, je le crains, a été ainsi perdu pour la postérité.
Madame Vernet eut probablement pitié de moi ; elle m'envoya Flandrin, avec un prétexte quelle.
conque pour me délivrer. Je pus continuer alors l'examen de ce salon si curieux pour moi, et écouter Ambroise Thomas, qui se mit au piano et joua en compositeur, comme chante Gounod, c'est-à-dire mieux que tous les exécutants attitrés les plus célèbres.
On peut imaginer combien ces réunions, avec des éléments si variés, devaient être intéressantes. Tout ce qui passait à Rome d'hommes distingués s'y rendait, et le fond était composé de ces jeunes gens pleins de talent déjà, et dont il était curieux de prévoir les grands succès futurs. Aussi fûmes-nous exacts à nous rendre aux soirées de l'Académie, qui cessèrent lorsque M.Ingres vint y remplacer Horace Vernetcomme directeur.
M. INGRES A ROME
La nouvelle de l'arrivée de M. Ingres se répandit bien vite dans le clan des artistes, et les élèves de l'Académie, ainsi que les peintres du dehors qui professaient pour M. Ingres une profonde admiration, s'entendirent pour aller à sa rencontre et lui faire une entrée digne de lui.
Tous les chevaux que nous pûmes trouver furent mis- en réquisition, et, formant une cavalcade assez nombreuse, nous allâmes au-devant du maître jusqu'au tombeau de Néron ; mais nous attendîmes en vain. La nuit arrivait fort vite à l'époque où nous étions de l'année, et força chacun de nous de regagner son logis, un peu désappointé. Je ne sais le motif de ce retard toujours est-il que M. Ingres n'arriva que le lendemain du jour où il avait été annoncé.
Le premier dimanche que son salon s'ouvrit, nous nous y présentâmes, Bertin et moi.
Quel changement, grand Dieu! Était-ce bien là le même palais, le même salon, que je revoyais? ce salon oh j'avais trouvé naguère une si brillante et si élégante société?
Tout était sombre et morne : une lampe à chaque coin de cette immense pièce, que les tapisseries dont elle est ornée rendent encore plus obscure ; une lampe sur la table , et, près de cette table, madame Ingres tenant un tricot à la main; M. Ingres, au milieu d'un groupe, causant avec gravité. Mais pas l'ombre d'une femme, des habits noirs seulement, rien qui pût égayer les yeux. De plus, l'attitude de ses élèves avait ce quelque chose de contraint et de gêné que nous" conservions toujours devant le maître, et qu'un nouveau directeur ne pouvait manquer 'd'inspirer aussi aux autres jeunes gens.
C'était lugubre.
Notre entrée causa un petit moment d'agitation. Bertin fut reçu à bras ouverts par M. Ingres, qui me témoigna, à moi.^n vrai plaisir de me revoir. Mais bientôt le ton cérémonieux reprit le dessus. Je faisais en vain tous mes efforts pour animer un peu tout ce monde, j'allais serrer la main de mes anciens camarades,Je m'approchais de madame Ingres, je la complimentais sur son tricot ; rien n'y faisait : ils avaient tous l'air consterné.
M. INGRES A ROME. iT.
Un mot que je prononçai par hasard nons fit descendre enfin de ces hauteurs glacées.
Je témoignai à M. Ingres nos regrets d'avoir été privés de l'honneur de l'accompagner à son entrée dans Rome, et je citai le tombeau de Néron comme le point où nous avions fait halte' pour l'attendre.
« Ah ! me dit-il, vous me parlez d'un endroit qui m'a laissé toujours un bien vif et bien doux souvenir, et cette fois encore j'ai voulu m'y arrêter... Car c'est là, ajouta-t-il, que j'ai vu madame Ingres pour la première fois... C'est la vérité, Messieurs, je ne la connaissais pas... Elle me fut expédiée de France, dit-il en riant, et elle ne me connaissait pas non plus... c'est-àdire... je lui avais envoyé un petit croquis que j'avais fait de moi...
— Et même, tu t'étais joliment flatté, dit madame Ingres sans quitter son tricot. »
On comprend nos rires, auxquels se mêla M. Ingres avec un spirituel entrain.
Alors il nous raconta en quelques mots l'histoire de son mariage. Il était triste, isolé à Rome ; il fit part à un de ses amis de l'état de spleen où il se trouvait : cet ami avait précisément dans sa famille une jeune personne douée de toutes les qualités qui pouvaient assurer son bonheur ; tout -fut arrangé par cor-
respondance. Un jour, on lui annonça que sa fiancée allait partir pour Rome, et qu'il eût à l'attendre. La date était précise. M. Ingres alla au-devant d'elle jusqu'au tombeau de Néron, et là, il vit descendre d'un voiturin la femme qui allait être la sienne. « Et qui a tenu, ajouta-t-il en la regardant, toutes les promesses de son ami, et au delà. »
Ce petit récit, fait par M. Ingres avec une bonhomie charmante, madame Ingres l'écoutant comme une chose toute naturelle, nous parut tout à fait intéressant, et nous ne pûmes que les féliciter bien vivement.
La conversation prit un autre tour; on parla des merveilles de Rome, des chefs-d'œuvre qui nous entouraient.
« Vous les connaissez tous déjà sans doute, Messieurs, nous dit M. Ingres ; moi, je n'ai encore rien revu. Les tracas d'une installation... Pourtant j'ai été faire ma prière... je n'ai pas besoin de vous dire où... Ah! Messieurs, c'est plus beau que jamais. Plus je vois cet homme, plus j'y découvre de beautés. Nourrissez-vousen, Messieurs, prenez-en tout ce que vous pourrez prendre... C'est la manne tombée du ciel, celle qui vous nourrira, vous fortifiera... »
Quand M. Ingres s'animait ainsi en parlant des maîtres, ses yeux brillaient d'un éclat extra-
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ordinaire, sa tête devenait belle, et je ne pouvais le regarder sans une vraie admiration.
Huit jours après cette soirée, nous étions invités à dîner à l'Académie.
Ce dîner fort étrange devint intéressant seulement vers la fin,
A peine le rôti servi, je compris que quelque chose d'extraordinaire venait de se passer, à la figure de M. Ingres, à ses tournoiements sur sa chaise, à son tapotement de doigts sur la table. Puis, il ne mangeait plus, et jetait sur madame Ingres des regards furieux, qui finissaient en sourires, quand il pensait qu'on pouvait s'en apercevoir ; madame Ingres impassible, et nous tous consternés, moi surtout, qui, en élève soumis, craignais d'avoir été cause, par quelque parole inconsidérée, d'un état si étrange.
Un mot échappé à un convive mit fin à cette position et changea le cours des idées de M. Ingres.
« Je ne peux pas comprendre, avait dit cette personne, qu'on admire Watteau et qu'on pro nonce même son nom ici.
— Comment ! s'écria M. Ingres ; savez-vous, Monsieur, que Watteau est un très-grand peintre ! Connaissez-vous son œuvre ? C'est immense... J'ai tout Watteau chez moi, moi. Monsieur, et je le consulte... Watteau! Watteau!... »
On peut juger de notre position à tous, surtout à cause du malheureux qui avait émis cette opinion. C'était heureusement un ami de M. Ingres, et il put s'en tirer assez adroitement; mais M. Ingres ne l'écoutait pas et continuait à dire entre ses dents : « Très-grand maître, Monsieur, très-grand maître!... que j'admire!... »
Madame Ingres donna le signal un peu plus tôt probablement, pour mettre fin à cette scène, et l'on se rendit au salon, oh j'allai tout de suite savoir auprès d'elle le mot de l'énigme qui m'avait tant occupé.
Elle se mit à rire et me dit : « Vous ne croiriez jamais ce qui l'a mis dans cet état... Eh bien! je vais vous le dire... C'est parce que j'ai fait servir un rôti de veau... et qu'il n'admet pas qu'on serve ce plat quand on a du monde. Voilà tout. Vous comprenez que, n'ayant pas trouvé autre chose, je me suis dit : Il faudra bien qu'on s'en contente.
— Quel bonheur ! dis-je ; j'avais tellement peur qu'on ne l'eût blessé par quelque mot !
— Pas du tout, me répondit-elle, voilà d'où venait son humeur. »
Je m'empressai, un peu en riant, d'aller rassurer les convives, fort intrigués.
Quelques personnes ne tardèrent pas à arriver, et le salon se remplit à peu près. Les élèves,
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qui, en général, ne sont invités qu'un ou deux à la fois au dîner du dimanche, descendirent et firent nombre ; mais toujours des hommes ! et par conséquent le même aspect sinistre.
Alors commença cette fameuse soirée de l'Académie, qui se répétait tous les dimanches, et que je n'ai jamais vue varier pendant mon séjour à Rome.
Ambroise Thomas se dirigeait vers le piano. Chacun s'asseyait en silence, M. Ingres au milieu du salon, la tête haute et s'apprêtant à écouter. Alors le silence était complet. Malheur à celui dont la chaise craquait, et certaines chaises en paille de l'Académie étaient sujettes à ces craquements ! M. Ingres se retournait furieux du côté du bruit; bientôt, l'inquiétude même qu'on éprouvait vous empêchant de prendre une assiette assez solide, le bruit recommençait, et aussi le regard irrité de M. Ingres.
Mais la sonate de Mozart était terminée, et Thomas, échappant à tous les applaudissements, allait se cacher dans un coin, auprès de Flandrin. Certes il pouvait les recevoir, ces applaudissements bien mérités et bien sincères.
D'autres artistes lui succédaient, jouant toujours de la musique vertueuse, comme M. Ingres appelait celle de Mozart, de Beethoven et de Gluck.
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Enfin, chacun se retirait, le plus grand nombre en regrettant sans doute les brillantes soirées d'Horace Vernet, moi toujours fort heureux d'avoir vu mon maître et entendu des chefsd'œuvre si habilement rendus.
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L'hiver que je passai ainsi au milieu d'hommes'distingués, entouré de chefs-d'œuvre incomparables, est une des époques de ma vie dont j'ai gardé le plus vif et le plus intéressant souvenir.
La présence de Bertin attirait dans notre modeste logement presque tous les artistes français qui se trouvaient à Rome à cette époque. C'est là que je vis Decamps pour la première fois. Invité fort aimablement par lui à visiter son atelier, je m'empressai de m'y présenter à la première occasion.
Il travaillait alors à son tableau du Supplice des crochets. Je fus frappé de l'éclat et delà force qu'il arrivait à mettre dans sa peinture, et peutêtre vit-il mon étonnement, quand je regardai de près ces empâtements qui n'avaient aucun rapport avec notre manière de peindre, car il me dit : « Ce sont des moyens ; je voudrais bien arriver au même résultat à moins de frais, mais
j'ai appris tout seul ou à peu près, et je vous félicite bien d'avoir un maître comme le vôtre... Si je n'étais pas trop vieux, j'irais, je vous le jure, demander à M. Ingres ses conseils, comme un élève qui commence; mais... j'en sais trop... ou pas assez. »
Je fus étonné de ces paroles, qui me donnèrent une plus haute idée encore que je ne pouvais l'avoir d'un artiste arrivé au point élevé où était Decamps, et faisant preuve d'une aussi grande modestie.
Les soirées que nous passions avec des hommes de cette valeur et d'autres moins considérables, mais pleins de verve et d'esprit, étaient plus qu'intéressantes pour moi : elles me furent d'une grande utilité dans ma carrière, car les discussions, qui ne cessaient qu'au moment de se séparer, quand elles ne continuaient pas sur l'escalier, n'avaient trait, bien entendu, qu'à des questions d'art ; si je n'étais pas toujours convaincu, j'y repensais plus tard avec tout mon sang-froid, et mes idées, un peu réalistes alors, perdirent de leur assurance. J'attribue certainement à ces controverses le changement qui se produisit dans ma manière de voir, que l'enseignement de M. Ingres, exagéré par ses élèves, avait un peu trop éloignée, je crois, du côté idéal.
Les visites au Vatican, où je faisais des cro-
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quis, les courses à travers les musées et les églises occupaient une grande partie de mes journées. Souvent j'accompagnais Édouard Bertin dans cette campagne de Rome qui n'a d'équivalent nulle part, et rien de supérieur en beauté ; et là, le laissant travailler, j'allais, pendant une heure, courir de tous côtés, me contentant d'admirer le ciel, les ruines d'aqueducs qui traversent la plaine immense , les lignes merveilleuses des montagnes d'Albano et de Tivoli ; et quand je revenais le trouver, je voyais achevé un de ces magnifiques dessins qu'il a été donné naguères au public de voir et d'admirer.
Cette existence me charmait, et le temps passa bien rapidement ; mais il n'était pas possible de prolonger notre séjour : le printemps allait finir, le soleil devenait brûlant, la malaria menaçait d'arriver bientôt avec son cortège de fièvres, et Bertin, n'osant plus travailler dans la campagne de Rome, m'annonça un jour qu'il allait s'installer à la Riccia. Je me décidai alors à quitter Rome aussi et à faire le voyage de Naples.
J'avais fait la connaissance, pendant l'hiver, de quelques élèves de M. Ingres entrés à l'atelier depuis que j'en étais sorti, et il fut bien vite convenu que nous fréterions un voiturin, et ferions ensemble le voyage.
C'étaient d'aimables jeunes gens, distingués,
et fort enthousiastes des arts. L'un d'eux, Bodinier, frère du peintre, avait étudié lui-même chez M. Ingres, et, s'il ne produisit pas d'ouvrages au grand jour, c'est qu'ayant commencé un peu tard, peut-être lui fut-il difficile d'apprendre bien à fond le métier ; il n'avait du reste aucune ambition, et surtout aucune prétention : très-instruit, adorant la musique, c'était un charmant compagnon, qui, moins jeune que nous, et surtout ayant l'apparence d'un homme âgé, convenait parfaitement pour diriger notre petite troupe.
L'autre était Brémond,qui avait débuté au Salon par un portrait de lui et de toute sa famille, très-remarqué et très-remarquable, quoiqu'il me soit resté dans l'esprit comme une chose étrange. Je crois qu'on peut attribuer le peu de retentissement de ses œuvres à un besoin de produire, à une ardeur si grande, que l'exécution s'en ressentait, et que, n'ayant pas les qualités de coloriste qu'il recherchait, il perdait les qualités de dessinateur innées en lui.
Le troisième, Brisset, était un garçon bizarre, plein d'esprit naturel et d'entrain, mais dont l'exaltation, par moments, pouvait faire redouter une atteinte au cerveau, qui se manifesta en effet une ou deux fois, sans avoir cependant des suites graves. Je pris tout de suite sur lui une grande influence, grâce à l'affection qu'il avait pour moi,
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et dont je me suis servi souvent, plus tard, pour rendre un peu de calme à sa pauvre tête, facilement exaltée à certaines époques.
Il avait du talent, et, si son cerveau avait été mieux équilibré, je suis convaincu qu'il aurait produit de très-belles œuvres. A l'abri du besoin, il n'eut d'autre but que de faire de la peinture pour lui-même ; sa modestie excessive l'y entraîna encore davantage. C'était chez lui une espèce d'idée fixe de ne faire que de petites études d'après nature, et presque toujours des têtes, rarement jusqu'aux mains. Il prenait une toile assez grande, de celles que nous appelons toiles de 40, et commençait en haut, à gauche, la série de ses études : en général, des enfants ou des vieillards qu'il rencontrait dans la rue, et que, pour un très-modique salaire, il faisait poser une journée devant lui. Sa tête achevée, il passait à une autre, placée tout à côté, finissait la ligne, et commençait le second rang ; ainsi de suite, jusqu'à ce que la toile fût couverte.
La première fois que je vis ce genre de travail et les murs tapissés de ces petites études, je ne pus retenir un éclat de rire, auquel il prit part lui-même; mais, en les examinant, je fus frappé du mérite réel, du vrai talent qu'elles renfermaient. Il y en avait peu de médiocres, beau<coup d'excellentes ; quelques-unes étaient tout
à fait remarquables. J'ignore ce que tout cela est devenu: j'étais fort loin de Paris lorsqu'il mourut, et je n'appris sa mort que longtemps après ; sa femme retourna dans sa famille à elle, que je ne connaissais pas, et je n'en eus jamais de nouvelles.
Il ne me reste donc de ce pauvre ami que le souvenir d'une affection bien réelle, brisée comme tant d'autres.
C'est avec ces trois compagnons que je partis pour Naples, et, dussé-je paraître un peu contempteur du temps présent, je ne résiste pas à dire ce que c'était qu'un voyage en voiturin, cette chose passée, finie, que le progrès a fait disparaître, et qu'on ne reverra jamais.
Le voiturin se composait en général d'une vieille berline, avec cabriolet devant, ouvert sur l'intérieur, de deux chevaux et d'un conducteur. Le marché était fait d'avance en partie double et signé des deux contractants. Cette formalité remplie, le conducteur donnait cinq francs d'arrhes, ce qui ne me surprit pas peu la première fois, mais ce qui rendait peut-être le contrat plus obligatoire.
Vous aviez, par cet engagement écrit, droit au déjeuner, au dîner et au coucher, dans les meilleures auberges, bien entendu, des villes que vous deviez traverser; mais, à vingt ans, dans
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un pays pareil, sous un ciel aussi beau, il est rare qu'on n'ait pas un appétit et un sommeil à l'épreuve de tout, et nous n'y regardions pas de si près.
On partait d'assez bonne heure, s'arrêtant pour déjeuner dans une ville indiquée d'avance, où l'on avait devant soi deux ou trois heures pour la visiter en tous sens, car ce sont en général de petites villes, mais toujours remplies de peintures, de monuments souvent fort curieux. De même pour la ville où l'on s'arrêtait pour dîner et coucher.
Dans un voyage ainsi fait, pas la moindre préoccupation d'aller vite : le petit trot des chevaux, souvent leur pas, vous laissent parfaitement indifférent ; on sait qu'on fera dix lieues dans la journée, que l'on arrivera à des heures réglées pour les repas et le coucher; on n'a donc qu'à voir et à admirer le pays, à monter les côtes à pied, souvent à les descendre de même; presque un voyage de piéton enfin, avec la possibilité de se reposer dans la voiture qui vous suit, quand la chaleur est trop forte, et sans- la crainte de causer du retard.
J'ai traversé l'Italie ainsi, dans tous les sens, et j'ai vraiment pu la voir. Depuis, j'ai fait en quelques heures ce que j'avais mis autrefois quatre jours à parcourir, et je me félicite de l'a-
voir visitée avant l'invention de ces merveilleux moyens de transport qui vous privent de mille détails charmants, qui vous font passer comme une flèche devant ces ravissantes petites villes que quelques heures suffiraient pour visiter; mais où l'on aurait trop de temps à passer, s'il fallait attendre le train du lendemain, et qui n'auraient plus peut-être d'abri à vous offrir.
A mes derniers voyages, j'avais cet âge où l'on éprouve toujours la crainte de ne pas arriver : aussi ai-je très-agréablement profité du nouveau moyen d'aller vite au but ; mais il y aurait de l'ingratitude de ma part à ne pas donner un mot de regret à ces pauvres et modestes voiturins qui m'ont permis de jouir bien complètement, dans tous ses détails, d'un si beau pays et de tous ses chefs-d'œuvre.
Notre première étape fut la Riccia. Nous savions trouver là bon nombre de nos amis, Berlin et quelques autres paysagistes, pour qui c'était un endroit privilégié . Ils »nous firent partager leur bon et gai déjeuner, et l'idée me vint alors de les inviter à dîner. Pourquoi pas? fut le cri général. Bertin avait sa voiture : on chercha des chevaux, on attela, et nous voilà partis de conserve et dînant le soir à Velletri. La partie n'était pas complète; ils vinrent déjeuner avec nous le lendemain dans les marais Pontins. Le soir en-
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fin, nous dînions tous à l'auberge de Terracine.
Je ne saurais dire combien ce voyage fut gai €t charmant : à chaque instant, nous passions d'une voiture dans l'autre, variant ainsi nos conversations en changeant de compagnons de route. La troupe que nous avions entraînée paraissait si ravie de cette partie improvisée, qu'elle nous aurait accompagnés jusqu'à Naples ; mais un obstacle, insurmontable àl'époqueoù nous étions, nous força de nous séparer à la frontière du royaume des Deux-Siciles. Les passe ports de nos amis n'étaient visés que pour les États du Pape, et rien ne pouvait les autoriser à en franchir les limites.
A notre grand regret, il fallut se dire adieu, pour ne se retrouver que deux ans après à Paris.
POMPEÏ ET l'art antique.
Si ce qu'on entend par Naples est cette agglomération de maisons qui commence à la mer et finit en montant au couvent de Saint-Martin, et que traverse la longue rue de Tole.do, Naples est bien la plus sale, la plus bruyante, la plus affreuse ville que je connaisse. Mais, Dieu merci! ce n'est pas là Naples. Naples, c'est ce golfe admirable qui se termine en face par les lignes si harmonieuses de Capri, à gauche par le Vésuve, à droite par le Pausilippe ; c'est cette campagne si riante au milieu des bouleversements que la nature y a produits. Pour nous, c'était surtout Pompeï.
Malgré le désir bien vif que nous avions de visiter au plus tôt cette ville rendue au jour après deux mille ans, avec les trésors de toute sorte qu'elle renfermait, nous fûmes cependant retenus à Naples parle musée, qui nous donnait un avant-goût des merveilles que nous allions
voir sur place. C'est l'art antique surtout qui fait de ce musée une collection unique, et qui même affaiblit beaucoup l'éclat de quelques œuvres modernes. J'eus le plaisir d'y trouver, dans un coin obscur, et dans une salle peu fréquentée, un ravissant tableau de M. Ingres, Françoise de Rimini^ fait probablement pour la reine Caroline Murât, et dont on connaît en France une répétition que possédait M. Turpin de Crissé, J'eus une vraie joie à constater que cette peinture si originale tenait sa place sans désavantage au milieu de tant de chefsd'œuvre.
Enfin, après des visites réitérées dans ce beau musée, le désir d'aller voir à leur source même les admirables débris d'un art dont nous n'avions pas l'idée, nous décida à quitter Naples, et son bruit, et cette agitation qui nous était devenue insupportable. Il est inutile de dire l'étonnement qui nous saisit, le soulagement que nous éprouvâmes en entrant dans ce lieu unique au monde qu'on appelle Pompeï.
Pompeï alors était ouvert à tout venant : un seul et brave gardien, à la porte, surveillait bien distraitement l'entrée et la sortie des visiteurs, et l'on pouvait, avec une permission que l'ambassadeur de chaque nation faisait obtenir, y passer la journée, travailler, dessiner, lever des
plans; on était chez soi, et fort peu dérangé. Aujourd'hui, un tourniquet est placé à l'une des portes, et, une fois entré, on est confié aux soins d'un guide qui ne vous quitte pas un instant, et, ce qu'il y a de pis, vous explique et vous fait admirer. Enfin, cela me consolerait d'être vieux, d'avoir pujouir de toutes ces choses bien complètement, et surtout autrement.
Nous avions, à la fin de notre journée de travail, un vrai plaisir à aller nous étendre un peu en dehors de la ville, sur les déblais des premières fouilles qui avaient été faites avec peu de soin, et à chercher dans cette cendre assez friable, en creusant avec nos couteaux, de petits fragments de peinture, de petites anses de vases en bronze, des lampes presque intactes : ces trouvailles nous ravissaient, et nous rapportions triomphants le résultat de nos fouilles chez les braves gens qui nous logeaient à Torre dcU'Annunziata.
Les longues et fréquentes visites que j'ai faites à Pompeï n'ont pas seulement excité mon intérêt au point de vue de l'esthétique : l'art des anciens, qui diffère si complètement du nôtre, a éveillé aussi en moi une vive curiosité d'en connaître le côté matériel et pratique. Ce côté intéressant ne me semble avoir été étudié que par des érudits, qui manquent absolument des connais-
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sances du métier, et malheureusement, pour approfondir certaines questions, les artistes n'auront jamais l'érudition nécessaire. Aussi me suisje toujours trouvé réduit à des conjectures, et ne puis-je qu'interroger, et non me prononcer.
J'ai entendu faire bien des suppositions sur les peintures d'Herculanum et de Pompeï : aucune ne me satisfait.
Quelques-uiis pensent que ces décorations étaient faites sur des poncifs de peintres habiles, que des ouvriers reproduisaient sur les murs. Gomment se fait-il alors que pas une de ces peintures ne se trouve répétée, ainsi qu'il arrive pour nos papiers peints; si le sujet est souvent le même, si la composition est quelquefois presque identique, la dimension diffère, ce qui exclut l'idée d'un poncif; de plus, la valeur de l'exécution varie très-souvent : il faut donc laisser aux auteurs de ces peintures le mérite de l'initiative.
Quant aux tableaux proprement dits, faits sur bois ou sur toute autre matière, j'avoue ne pouvoir me les figurer appendus sur les murs d'un temple, comme on fait de nos tableaux sur les piliers de nos églises : pareille barbarie m'étonnerait bien delà part des Grecs, et je m'imagine difficilement Ictinus consentant à laisser détruire ainsi l'harmonie des lignes de son architecture.
N'y aurait-il pas eu souvent erreur par la faute des traducteurs d'ouvrages anciens concernant les arts? Je lis dans Pausanias : « On y voit le tableau où Arcésilas a peint... » Or, le texte porte : « Arcésilas a peint.., » ce qui est tout différent et indique une peinture murale.
J'aurais besoin de preuves certaines pour être convaincu que les peintres du temps de Périclès peignaient des tableaux, et ne se bornaient pas à décorer des murs. J'avoue que mon esprit se refuse à admettre de la part de ces hommes une telle barbarie.
Le tableau me paraît être une invention des époques de décadence, et par conséquent d'un goût douteux. Aussi les Romains avaient- ils des pinacothèques où ils rassemblaient par vanité des tableaux qu'ils faisaient venir de Grèce : Rome était un débouché, comme New-York à l'heure qu'il est; mais, du temps des Éginètes, du temps de Phidias, le tableau proprement dit ne me paraît avoir ni son but ni sa place.
Les portiques que Pausanias a encore vus, et dont il décrit les peintures décoratives, devaient suffire, et Pompeï, quoique d'une époque de décadence, a pu me donner la conviction que le but des artistes était toujours, aux belles époques de l'art, d'orner, d'embellir l'intérieur d'un temple, d'une habitation particulière; mais le ta-
bleau détaché du mur, accroché avec son cadre qui se ferme par un volet * ou par des châssis vitrés, vernissé, et par conséquent dans une position inclinée, pour qu'il puisse être vu, un tableau dans ces conditions-là ne peut s'allier, selon moi, avec le sentiment du beau, avec le merveilleux esprit de décoration des anciens.
Mes doutes sur la connaissance bien précise qu'on peut avoir de l'histoire de la peinture dans l'antiquité, reviennent plus fort que jamais quand je lis les contes enfantins et ridicules de Zeuxis peignant des raisins que les oiseaux viennent becqueter, et d'Apelles représentant un rideau auquel Zeuxis est pris lui-même. Peut-on s'imaginer des artistes qui avaient sous les yeux les œuvres de Phidias et les merveilles de l'architecture grecque, et qui se seraient amusés à faire des trompe-l'œil, comme ce brave homme que j'ai connu dans ma jeunesse, qui couvrait les murs extérieurs de l'Institut d'une innombrable quantité de toiles, toutes représentant des œufs sur le plat? — Où a-t-on pris ces contes stupides ? Ce sont des érudits pourtant qui les ont mis en circulation, ainsi que l'histoire de la draperie derrière laquelle se cachait Apelles, pour entendre les opinions et les critiques du public. Com-