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Le paul valait 55 c

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de lui soupçonner des accointances avec Rothschild. Ces repas se prolongeaient fort avant dans la soirée, excepté les jours de théâtre, où presque tous nous nous rendions très-exactement.

Les saisons de la Pergola étaient en général fort brillantes. Mademoiselle Ungher était l'étoile de cette époque. Duprez aussi y chanta, mais il venait d'être engagé à Paris, où il remplaça Nourrit, et ce n'est pas sur le théâtre que j'eus le plaisir de l'entendre pour la première fois ; ce fut à un dîner chez des amis communs. Le maître de la maison était capitaine de place, et je me souviens qu'au dessert Duprez entonna de sa belle voix l'air de Monpou : Si fêtais le capitaine, qu'il chanta avec sa perfection accoutumée. Je ne pensai pas à rire de l'allusion, tant j'étais sous le charme de ce beau talent.

Les salles de théâtre d'Italie n'oïit aucun rapport avec celles que nous avons à Paris. Tout le monde sait qu'elles n'ont pas de galeries : des loges seulement du haut en bas, et un parterre où un assez large espace réservé à l'entour permet de circuler et de causer avec les personnes qui occupent les loges du premier rang.

C'est parfaitement disposé pour les spectateurs qui, pendant trois mois, sont destinés à entendre à peu près le même opéra et à voir le même ballet. Cette musique, qui n'a pas besoin d'être

écoutée bien attentivement, que tout le monde fredonne après la première audition, est bien faite pour un public dont le but, en allant au tbéàtre, est surtout de rendre des visites dans les loges, presque toutes louées à l'année par la haute société. Quand l'air de bravoure est annoncé par sa ritournelle, les promenades cessent, le calme se fait, on applaudit avec transport la prima donna dicartello, et l'on reprend, pendant le reste de l'opéra, la conversation et la petite promenade.

Je dois dire qu'à mon avis la musique de Bellini et de Donizetti ne demande pas une attention beaucoup plus soutenue. Je m'imagine difficilement Gluck devant un pareil auditoire.

Ce qui prouve du reste le peu d'intérêt que l'on prend à la pensée de l'ouvrage, et combien ce petit bourdonnement chantant suffit aux Italiens, c'est l'usage de donner un ballet entre le premier et le second acte de l'opéra. Mais ce qui est plus fort, et ce que j'ai vu très-souvent, c'est que, le premier acte n'étant que très-rarenîent entendu par le public des loges, qui arrive, comme à Paris, fort tard, quelquefois pour le ballet seulement, on commence par le second acte de l'opéra, le ballet ensuite, et l'on finit par le premier acte. Je n'ai pas été peu surpris la première fois que j'ai vu l'héroïne qui s'était

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poignardée il y a un instant, revenir, la bouche en cœur, chanter son grand air du premier acte, Sarcey, qui est à la recherche des moyens de faire entendre la pièce entière aux spectateurs, n'a pas pensé à celui-là. Malgré tout, ces soirées étaient charmantes et nous reposaient agréablement de notre travail de la journée.

Je dois ajouter que les bourses les moins garnies, nos bourses d'étudiants en peinture, pouvaient suffire grandement à une existence qui eût été luxueuse partout ailleurs.

Le prix des abonnements à la Pergola variait selon la qualité des personnes. J'en eus la preuve quand, présenté à l'administration par un peintre florentin, on voulut bien m'accorder le même rabais qu'à lui. Je me souviens même qu'un monsieur qui venait comme moi s'abonner, fit la remarque qu'on exigeait de lui deux tiers en sus du prix qui m'avait été demandé :

« Mais, répondit le contrôleur, monsieur est un artiste; vous, vous êtes un marquis. »

Il fallait bien qu'il payât son titre !

MAITRE ET ÉLÈVES

J'ai parlé de quelques camarades que j'avais retrouvés en Italie, entre autres de Sturler, qui, habitant Florence depuis trois ou quatre ans, s'était presque italianisé. Il fut pour moi un guide fort utile et un hôte des plus obligeants, car il voulut bien mettre à ma disposition son bel atelier de la via délie Belle Donne. J'ajouterai que son esprit d'une vivacité et d'une originahté excessives, ses bizarreries même, donnèrent à nos petites réunions un entrain dont elles auraient peut-être manqué sans lui.

Je citerai encore un autre élève de l'atelier, Mottez, dont Sturler me fit faire la connaissance, et aveclequel je n'ai cessé de conserver depuis les meilleures et les plus affectueuses relations. M. Ingres lui témoigna toujours une grande amitié : un fait qui se passa entre eux, et qui rentre dans le cadre de ces souvenirs, me permet de m'étendre un peu plus longuement sur lui.

MAITRE ET ÉLÈVES

Dès le premier moment, j'avais remarqué sa bonhomie charmante et sa franche et spirituelle gaieté. Depuis, j'ai pu apprécier les sérieuses qualités de son cœur. J'ai connu peu d'hommes d'un caractère si naïvement original, bon, dévoué, toujours content, ou du moins paraissant toujours l'être. Il travaille sans penser au succès, sans se soucier de l'opinion des autres. Ce sentiment, chez les artistes, est souvent affecté, mais alors facile à reconnaître ; chez Mottez, il est sincère à n'en pas douter.

Je pourrais lui dire pourquoi, avec tout son talent, parmi des œuvres souvent excellentes^ il ne s'en est pas trouvé qui aient absolument frappé le public ; mais il me regarderait avec son gros rire, sans changer un iota à sa façon défaire. Je ne l'en considère pas moins comme celui des élèves de M. Ingres qui a su conserver, en quittant l'atelier, l'individuaHté la plus complète. Il a été lui. Bons ou mauvais, ses tableaux sont de lui, lui seul peut les signer : c'est un bien grand mérite, et bien rare.

Copieur enragé, il aurait pu composer un musée de ses admirables copies. Celles surtout qu'il a faites d'après les Vénitiens, sont des chefs-d'œuvre, et me confirment dans mon opinion sur l'inutilité de ce genre d'étude. Ses tableaux, dans une gamme argentine et claire, ne

peuvent pas faire supposer qu'il ait sur sa palette les tons vigoureux et chauds que l'on admire dans ses copies.

Il s'éprit en Italie de la peinture à fresque, fit de nombreuses recherches, traduisit même un traité sur cette peinture par Gellino Cellini, exécuta beaucoup d'essais en ce genre, et voulut introduire en France, ou plutôt y acchmater cette manière de peindre ; malheureusement, il le fit avec un peu de précipitation : les murs qu'on lui confia, humides et salpêtrés, ne pouvaient supporter de décoration d'aucun genre ; sa peinture ne résista point. Au Campo-Santo même, et dans mille endroits, la fresque se dégrade en Italie. Il y a de plus à Paris, pour des peintures religieuses et extérieures, un cas de destruction facile à prévoir, immanquable, celui d'une révolution, où les pierres et les balles ont aussi vite raison d'une oeuvre d'art que le salpêtre le plus invétéré. Que de peine, de science et de talent perdus pour le pauvre artiste!

C'est à Mottez que je dois les renseignements dont je me suis servi pour exécuter la fresque de l'église de Saint-Germain en Laye. Non-seulement il m'apprit tout ce qu'il savait au point de vue matériel, mais il peignit devant moi, et me fit peindre sous ses yeux dans son porche de Saint-Germain l'Auxerrois. Comment oublier

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ces services si rares, si peu de notre temps, s'ils ont jamais été d'aucune époque?

J'arrive à la scène qui eut lieu entre M. Ingres et lui, au moment où il se préparait à quitter Rome. Elle est caractéristique, et peint bien les deux hommes. Mottez avait prié M. Ingres de venir voir à son atelier quelques ouvrages exécutés pendant son séjour en Italie. J'ai dit que M. Ingres avait une grande affection pour Mottez ; il avait aussi une véritable sympathie pour son talent. Il se rendit donc à cette invitation et examina, avec beaucoup d'intérêt, tout ce qu'il avait devant les yeux, même ces nombreuses et belles copies faites d'après tous les coloristes du monde. Tout autre que Mottez peut-être n'aurait pas pu s'y fier. Enfin, M. Ingres admirait de grand cœur, quand son attention fut attirée par une étude faite à fresque sur le mur.

« Qu'est-ce que c'est que cela? dit-il brusquement à Mottez...

— Une étude que j'ai faite d'après ma femme.

— Je vois bien... Eh bien! vous allez laisser cela sur le mur?

— Mais, Monsieur, comment faire? Il serait très-dispendieux de la faire détacher et de l'emporter.

— Ainsi ce sera perdu? Eh bien! moi, je la

ferai enlever, si vous ne le faites pas ; c'est un chef-d'œuvre! c'est comme André del Sarte. »

Et M. Ingres marchait en gesticulant et en poussant des exclamations sans suite. « Laisser cela sur le mur!... c'est impossible, je ne le souffrirai pas ! »

Mottez ne put le calmer qu'en lui disant que, s'il jugeait vraiment que cette étude fût digne d'être conservée, il s'empresserait d'obéir à son désir, qui était pour lui un ordre des plus flatteurs. Un de ces habiles ouvriers itahens fut chargé de l'opération très-déhcate, et Mottez rapporta en France ce beau portrait que j'ai admiré souvent à son atelier, où il me raconta l'aventure en riant comme toujours, et sans en tirer la moindre vanité.

A l'heure qu'il est, Mottez, en vrai philosophe, vit retiré au fond de la vallée de Bièvres, avec son fils, charmant et intelligent garçon. Il fait sa peinture, cultive son jardin, fabrique lui-même son vin, qu'il trouve excellent, mais qu'il a le bon goût de ne pas offrir à ses amis, lorsqu'il les reçoit. — Ce séjour à la campagne nous prive un peu du plaisir de nous voir aussi souvent, mais ne nous empêche pas de nous aimer toujours.

Avec de pareils amis et autant d'éléments de distraction en tous genres, on peut imaginer la

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vie agréable et douce que je menais ; peut-être même était-elle un peu trop mondaine. J'aurais pu employer plus utilement mes soirées à des lectures, à des études dont les bienfaits se seraient fait sentir plus tard ; mais, à vingt-cinq ans, il est difficile de ne pas subir des entraînements qui n'ont jamais, du reste, dépassé certaines bornes, grâce à l'amour que nous avions de notre art. Il n'y a guère que l'homme qui ne fait rien et n'a de goût prononcé pour rien, qui puisse, à l'âge où nous étions, courir de vrais dangers.

Pourtant, cette vie si charmante et si calme fut troublée un moment, et notre maître en fut la cause.

Un jour que nous étions à dîner, nous vîmes entrer dans notre petite salle de la Luna un de nos camarades, plutôt l'ami que l'élève de M. Ingres, car je ne puis pas dire que j'aie vu un coup de crayon de lui ; mais il était fort instruit, et avait séduit M. Ingres par un certain aplomb de pédagogie, et l'aplomb imposait toujours à M. Ingres; aussi emmenait-il Franck (c'est ainsi que je le nommerai) dans toutes ses petites tournées. Je ne crois pas que ce garçon fût méchant; mais il avait un besoin de bavardage, de ragots de portière, comme nous disions, qui le rendait presque dangereux.

Quand il entra, nous eûmes tous la pensée que M. Ingres n'était pas loin ; en effet, il nous annonça qu'il le précédait de quelques jours, et qu'ils allaient passer ensemble les chaleurs dans le nord de l'Italie.

Pourquoi fûmes-nous abattus, consternés, ce que Franck vit bien, et ce qui le fit sourire ? C'est que nous nous sentions tous sur la conscience quelques péchés plus ou moins gros, qu'il faudrait confesser au maître; malgré notre âge, et quoique nous pussions nous considérer comme émancipés, nous étions toujours devant lui bien petits garçons, et nous n'avions jamais cessé de conserver en sa présence l'attitude réservée d'élèves.

Sturler faisait une grande page d'un style plus gothique que grec; moi, j'avais entrepris une petite composition d'après une légende florentine; et Franck, qui le savait déjà, je ne sais comment, nous lança à ce sujet des épigrammes comme venant de M. Ingres.

« Ces messieurs sont à Florence, aurait-il dit; moi, je suis à Rome... Vous entendez, je suis à Rome. Ils étudient le gothique... Je le connais aussi... je le déteste (1)... Il n'y a que les Grecs ! »

(Ij II avait bien changé d'opinion ; car, d'après ce que

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Ces discours augmentaient encore la crainte que nous avions de lui montrer nos essais.

Franck continua ainsi sur ce ton pendant quelques instants ; peut-être en racontait-il plus que n'en avait dit M, Ingres, et le rapportait-il autrement; mais, dans tous les cas, il fit si bien que nous décidâmes, Sturler et moi, que nous n'irions pas rendre visite à M. Ingres.

Je ne veux pas m'étendre sur les torts que M. Ingres eut dans cette occasion, surtout à mon égard, et je ne me sens pas la force d'accuser un homme que la passion entraînait souvent, mais qui n'aurait pas été peut-être ce qu'il fut, sans cette passion même ; d'ailleurs, les regrets qu'il me témoigna, mais surtout mon admiration pour l'artiste, et ma reconnaissance pour le maître, m'ont fait depuis longtemps tout oublier.

Je n'entrerai donc pas dans les détails d'une affaire que je n'ai rappelée que parce qu'elle amena une scène fort curieuse, où M. Ingres fut avec moi plus expansif que jamais.

J'ai dit que nous avions pris la résolution d'é-

m'ont dit plusieurs de ses contemporains, il s'enthousiasma en arrivant en Italie pour les maîtres primitifs, s'arrêta à Pise, fit des croquis au Campo-Santo, entre autres, d'après le Christ de Giotto, près de la porte d'entrée, et disait : — « C'est à genoux qu'il faudrait copier ces hommes-là. »

viter M. Ingres. Il entra un matin au café Doney, pendant notre déjeuner, s'approcha de nous, mais ne fut pas long à remarquer la façon cérémonieuse avec laquelle nous l'accueillions ; il se douta qu'il y avait quelque chose de peu naturel dans cette réception, parut lui-même embarrassé, et, après quelques mots sur la pluie et le beau temps, nous salua et sortit du café.

Il alla probablement s'enquérir auprès de Franck du motif de cette réception, car, quelques heures plus tard, se présentant chez Stur- 1er, qui n'avait pas voulu rentrer chez lui de la journée, et où il supposait qu'il me trouverait, il laissa au domestique deux mots : « Je prie Amaury de passer tout de suite chez moi. »

Il n'y avait pas à reculer. Je pris donc le chemin de la place de la Trinité, où M. Ingres avait son pied-à-terre.

J'entre. — A peine m'aperçoit-il, qu'il s'élance vers moi, me prend dans ses bras, et me dit les yeux pleins de larmes :

« Mon cher ami, comment avez-vous pu croire que je pouvais vous faire une offense (je vis à l'instant que Franck avait avoué les ragots qu'il nous avait faits)?... Gomment avez-vous pu vous blesser de quelques mots, échappés peut-être dans un moment de mauvaise humeur, surtout mal interprétés et sottement répétés ? Mais ne

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savez-vous pas bien que vous n'êtes pas un élève pour moi, que vous êtes un fils?... Pouviez-vous douter de l'estime et de l'affection que j'ai pour vous ? »

J'étais très-ému, très-pâle; je balbutiai quelques mots pour l'assurer que j'étais toujours le plus dévoué de ses élèves, le plus profond de ses admirateurs, et que c'était à lui à excuser l'espèce de froissement que des propos mal et méchamment répétés avaient pu me causer un instant.

Cette scène dura assez longtemps. Il me remercia des sentiments que je lui exprimais, me dit qu'il avait toujours compté sur mon dévouement, dont il était heureux... Enfin, nous finîmes par nous calmer tous les deux ; il me fit asseoir près de lui, et commença à me parler de toutes les merveilles qui nous entouraient. — Je préférais beaucoup que la conversation prît ce tour, et je profitai du petit avantage que j'avais sur lui pour me mettre plus à l'aise et le questionner.

Je lui demandai s'il avait repris ses habitudes à Rome, s'il travaillait, s'il s'y trouvait heureux.

« Certes, me répondit-il, c'est le plus beau séjour pour un artiste... C'est peut-être le seul... Mais croyez-vous, malgré cela, qu'il n'y ait pas lieu d'être offensé, blessé de cette nomination

qui me tombe sur la tête, au moment où mon pays commence à m'apprécier?.. Je ne me suis pas fait illusion, mon cher ami; c'est un exil... Ils m'ont renvoyé, et ce sont mes confrères de l'Institut qui ont fait le coup... Ils avaient peur... et ils avaient raison... Je sais bien que mon Saint-Symphorien n'a pas eu le succès que j'espérais... Il a été mieux que cela... Je l'ai gâté... Mais enfm ! le voir comparé... qu'est-ce que je dis?... le voir mettre au-dessous d'un tableau que je ne veux pas nommer I... Enfm !... une vignette anglaise... Je ne dis pas le nom... j'estime l'auteur, c'est un homme de talent... c'est un trèsgalant homme. Je ne le nomme pas... mais enfin!...

« Du reste, j'ai pris mon parti de toutes ces misères. — J'attends, car je crois que ceux qui viendront après nous, me replaceront à ma vraie place... bien au-dessous, c'est vrai, des sublimes artistes qui nous entourent... au-dessus de mes chers contemporains. »

Il prononça ces derniers mots en se passant la main sur la figure, probablement pour essuyer une larme, et se remit, selon son habitude, à tapoter vivement ses genoux de ses deux mains.

Ce petit discours, prononcé d'une façon saccadée et émue, m'impressionna vivement.

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A la fm de cette visite, il me parla de ce qu'il avait vu de moi, en me félicitant de mes tendances honnêtes. « Vous ne serez peut-être pas, me dit-il, un peintre... (et alors, faisant le geste d'un homme qui soulève des poids, le poing fermé)... un peintre à la Michel-Ange... Mais... (et changeant d'expression , avec des mouvements arrondis et gracieux) vous avez de l'élégance, de la modestie dans le talent,.. Vous serez un peintre.... aimable. »

J'avais beaucoup de peine à garder mon sérieux en écoutant ses prédictions, et devant sa pantomime si plaisamment expressive. Je le remerciai de l'avenir qu'il me prédisait, et dont je me contenterais bien complètement ; puis je pris congé de lui. ,

Il devait partir quelques jours après. En me quittant, il m'embrassa encore avec une vive effusion de tendresse, et me reconduisit jusqu'aux premières marches de l'escalier.

RETOUR A PARIS

Je ne devais plus revoir M. Ingres qu'à son retour à Paris après les six années de son directorat. Je cesserai donc le récit de mon séjour à Florence, puisque aucun autre souvenir ne se rattache à mes rapports avec mon maître, dans cette ville.

Nous nous décidâmes, plusieurs de mes camarades et moi, à quitter ce beau pays, j'ai dit avec quels regrets, vers la fin de 1836.

Après avoir vu un peu en courant Venise, Milan, toute la route enfin qui mène en France par Genève, nous fûmes retenus plus que nous ne voulions dans cette dernière ville par d'aimables Suisses dont nous avions fait la connaissance en route.

Si j'ai un conseil à donner aux voyageurs, mais peut-être leur a-t-il été donné souvent sans qu'ils aient pu se décider à le suivre, c'est de ne jamais remettre au retour pour voir ou

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visiter les choses même les plus intéressantes. Quand on a bien pris son parti de revenir, quand on revient, on n'a plus d'autre idée que d'arriver. Tout ce qui retarde la marche est un vrai supplice. Venise elle-même ne put me retenir ; aussi n'est-ce pas à ce voyage que je puis dire que je l'ai vue.

Nous quittâmes Milan après avoir jeté un coup d'oeil sur la Cène de Léonard de Vinci, sur le carton si intéressant sous tous les rapports de V Ecole d'Athènes. Mais il fallait voir comme nous recevions les gens qui nous parlaient de curiosités, de monuments superbes à visiter, de chartreuses tout marbre et or ! Certes, on ne devait pas croire que l'on avait affaire à des artistes. Nous n'écoutions rien , nous ne voulions rien voir, nous voulions arriver à Paris. Nous n'avons pas été les seuls, je crois, à éprouver cette impression.

Sans l'aimable insistance que l'on mit à nous retenir, nous n'aurions certainement fait que passer à Genève, qui ne paraît rien offrir à la curiosité ; et cependant je dois constater une émotion d'art très-vive que j'ai ressentie au musée de cette ville, devant le portrait de madame d'Epinay, par Liotard, et je dois ajouter qu'un jour, à Paris, ayant amené devant M. Ingres la conversation sur ce portrait, j'eus le plaisir de

l'entendre formuler, en termes presque identiques à ceux que j'avais employés, son admiration pour cet ouvrage. C'était aussi à son retour de Rome qu'il l'avait vu.

« Je ne sais pas, dit-il, s'il y a un plus beau portrait que celui-là en Italie. »

Je me souviens aussi que, le même jour, il parla dans les termes les plus élogieux, et même avec admiration, d'un portrait de Marie-Louise par Gérard (1).

Enfm, nous arrivâmes à Paris, et chacun de nous, naturellement, tira de son côté.

Cette vie intime que nous avions menée à Florence, où chaque jour on pouvait se retrouver, grâce à l'espace restreint dans lequel nous circulions, cette vie charmante ne pouvait se continuer à Paris, où l'on passe 'des jours, des mois, des années sans se voir, chacun ayant ses affaires, ses plaisirs, son monde. L'intimité vraie de tous les jours est bien rare, et est interrompue à chaque instant par des devoirs de famille ou de société.

Il en fut de M. Ingres comme de mes amis, lorsqu 'après les six années de son séjour à Rome, il revint à Paris. Je n'eus plus l'occasion de le voir que de loin en loin, dans ma famille ou chez des amis, entre autres chez les Berlin. Il

(1) J'ignore où il l'avait vu.

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était sûr de n'entendre là que la musique selon son cœur, et cette pensée devait l'y attirer souvent.

Pendant une soirée que je passai avec lui dans cette maison si gracieusement ouverte aux artistes, j'eus l'occasion de voir jusqu'où pouvait l'entraîner sa passion pour la musique. Trouvant sur le piano une partition de Mozart, il la saisit, et s'adressant à mademoiselle Louise Bertin : « Ah ! vous l'aimez aussi, n'est-ce pas ? lui dit-il, ce second Raphaël... Moi, je l'adore ! » Et il couvrit de baisers le volume qu'il tenait à la main.

Cet amour pour la musique et un certain talent qu'il avait sur le violon ont donné lieu à des récits fort exagérés. On a répété, et la légende a fini par s'accréditer, qu'il se croyait sur cet instrument une supériorité assez grande pour mépriser son talent de peintre. Il n'en était rien, et je crois inutile de dire que M. Ingres se trouvait beaucoup plus fort comme peintre que comme violoniste. Je l'ai entendu un jour répondre avec une modestie très-sincère aux compliments qui lui étaient adressés. — « Je n'ai, disait-il, ni l'habileté ni la dextérité des vrais artistes ; mais j'appuie sur la bonne note. »

Peut-être, dans sa jeunesse, avait-il eu, et cela est probable, une facilité que l'âge lui fit perdre,

car je sus par lui qu'il avait joué la partie de second violon dans les quatuors de Beethoven organisés par Paganini, pendant son séjour à Rome.

Au premier concert que donna à Paris ce célèbre virtuose, la loge que M. Ingres occupait ce jour-là à l'Opéra était à côté de celle oîi je me trouvais, et je pus, avant le concert, causer avec mon maître par-dessus la séparation. Il me vanta le talent de l'homme que nous allions entendre, me dit la façon merveilleuse dont il comprenait les grands maîtres et savait en rendre le génie ; c'est alors qu'il ajouta avoir joué en sa compagnie à Rome, et avoir pu l'apprécier complètement. Cette soirée très-intéressante n'est pas sortie de ma mémoire, et je me souviens aussi des impressions que ressentit M. Ingres.

La toile se leva sur un immense salon absolument vide : pas un meuble, rien qui en dissimulât la nudité ; et lorsque, par la porte du fond, on vit entrer et s'avancer gravement jusqu'à la rampe un homme long, maigre, vêtu de noir, aux traits singuliers, presque diaboliques, la salle entière éprouva un moment de vif étonnement, presque de frisson.

Aux premières notes graves et profondes qu'il tira de son instrument, on comprit bien vite à

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qui on avait affaire, et M. Ingres commença à exprimer par des gestes d'admiration tout le plaisir qu'il éprouvait ; mais, lorsque Paganini se livra à ces exercices de prestidigitation, à ces tours de force qui ont donné naissance à une si ridicule école, le front de M. Ingres se rembrunit, et, sa colère augmentant en raison inverse de l'enthousiasme du public, il ne put plus se contenir : « Ce n'est pas lui, » disait-il. J'entendais ses pieds frapper d'impatience le parquet, et les mots d'apostat, de traître, sortirent de sa bouche avec indignation.

Ai-je besoin d'ajouter que son intolérance en musique égalait celle qu'il ne dissimulait pas en peinture? Il ne reconnaissait que les anciens, et ne voulait pas entendre parler des modernes. — Il faisait, je dois le dire, une exception en faveur d'Henri Reber ; je crois bien que c'était la seule. Je fus témoin un jour de son enthousiasme après avoir entendu une symphonie de ce compositeur. Il se leva au milieu du salon où cet ouvrage était exécuté, et s'écria tout haut : « C'est comme les maîtres ! » Mais, je le répète, ces exceptions étaient bien rares.

Je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet. Quoi qu'on ait pu dire, la musique a joué un très-petit rôle dans la carrière de cet illustre peintre.

A Paris, M. Ingres ne recevait pas, ou recevait peu ; du moins, je n'ai jamais été invité à passer une soirée chez lui, non qu'il y eût de sa part aucune intention désobligeante, j'en suis sûr; mais quelques amis intimes et de son âge allaient seuls, je crois, le voir habituellement. De ce côté-là, sa vie m'a été complètement fermée. Il me sera donc impossible de placer maintenant dans un cadre quelconque les différentes occasions oia j'ai pu l'approcher, causer avec lui, et retenir les paroles, ou plutôt les sentences nettes et absolues qu'il prononçait lorsqu'il s'adressait à ses élèves, avec un accent, une autorité qui laissaient peu de marge à la réplique, surtout à la contradiction. Je rapporterai un peu au hasard, quand le souvenir m'en viendra, plusieurs des conversations, toujours intéressantes, que j'ai eues avec lui.

J'ai dit que je rencontrais quelquefois M. Ingres chez les Bertin. Un soir que nous y avions dîné tous deux, il me prit à part en sortant de table, me fit asseoir près de lui, et me dit :

« J'ai un service à vous demander. »

C'était l'époque où l'on préparait la grande exposition de 1855.

« Je vais réunir, vous le savez, tout ce que je pourrai retrouver de mes ouvrages pour l'expo-

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sition prochaine, et... vous travaillez, je crois, à Saint-Germain en Laye?...

« Je me rappelle avoir fait autrefois les portraits d'une famille Rivière qui habitait Saint- Germain en Laye ; pourriez-vous vous informer si elle a laissé quelques traces qui m'aideraient à la retrouver?... Je me souviens, entre autres, d'un portrait de jeune fdle, et je crois que, si j'ai fait quelque chose de bien, c'est ce portrait ; aussi me serait-il très-agréable de l'exposer. »

Je fis à l'instant toutes les démarches possibles. J'étais Hé avec le maire, M. de Breuvery, amateur très-distingué des arts. Il fit des recherches dans les documents qu'il avait sous la main, et ne put rien trouver qui le mît sur la trace de cette famille. J'écrivis à M. Ingres l'inutilité de ces recherches, et je ne vis pas à l'Exposition les portraits dont il m'avait parlé. Mais, un jour, je fus tout surpris de trouver au musée du Luxembourg les trois portraits — donnés par la famille Rivière. Je ne sais rien de leur histoire ; j'ignore même si M. Ingres les a revus, car c'est après sa mort qu'ils furent exposés. Ils sont actuellement au Louvre, deux du moins, et je ne sais pourquoi celui de la jeune fille n'a pas été placé avec les deux autres. Il est possible que le directeur actuel, ami et . grand admirateur de M. Ingres, ait eu la même impression

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que moi, car ce portrait, dont M. Ingres semblait faire si grand cas, m'a paru la chose la plus faible, je peux dire la seule chose faible qu'il ait produite dans cette première et si admirable manière qui nous a valu le portrait de madame de Vaucey et ceux de M. et de madame Rivière.

Après qu'il m'eut chargé de cette commission, M. Ingres me parla de la grande exposition qui allait avoir lieu. Je lui demandai s'il ferait voir quelques-uns de ses admirables croquis à la mine de plomb.

« Je pense, lui dis-je, que, placée sur la cimaise, au-dessous de vos grandes toiles, une collection semblable serait d'un immense effet. »

Sa figure se rembrunit.

« Non, me répondit-il, on ne regarderait que cela. »

Je crois que M. Ingres, en disant ce mot, se rendait bien compte de la valeur de ses croquis, qui sont supérieurs, à mon sens, à tout ce qu'il a fait en peinture, ou du moins qui le mettent à part de tous les artistes passés et présents ; il n'y a rien d'analogue dans aucune époque, et ces dessins innombrables et merveilleux constituent en grande partie son originalité. — Je dirais volontiers qu'ils sont, dans son œuvre, ce que la correspondance est dans l'œuvre de Vol-

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taire. Aussi avait-il raison peut-être de ne pas vouloir détourner l'attention du public de ses grands ouvrages, tels que V Apothéose d'Homère, le Saint-Symphorien et le Vœu de Louis XIII, et, tout en le regrettant, je n'insistai pas.

Voici une autre preuve de l'opinion qu'il avait lui-même de ses dessins à la mine de plomb : je tiens le fait de Sturler.

Il lui avait promis de faire le portrait de madame Sturler. Un jour, il arriva chez lui dans l'après-midi, et, en quelques heures, avant le dîner, il eut achevé un de ces croquis qu'il est impossible de décrire, mais qui ont une vérité, un accent, un charme inouïs. Sa vue baissait à cette époque, et il se servait d'une loupe, ce qui aurait pu l'entraîner à des détails mesquins ; mais non : la même fermeté, la même grâce à indiquer par deux ou trois coups de crayon des accessoires, des bijoux ; le tout fait avec rien, et charmant.

Quelques artistes amis de Sturler vinrent le soir, et s'extasièrent sur ce dessin. M. Ingres répondit à leurs compliments dans les termes les plus modestes :

« C'est bien peu de chose... je n'y vois plus... je n'ai plus la main... »

Puis, tout à coup, se redressant :

« C'est égal... dit-il; on m'a tout pris, Messieurs, tout... »

Et montrant le dessin du doigt :

« On ne m'a pas pris ça. »

COPIE d'un portrait.

Qu'il me soit permis de dire comment je fus chargé de faire la copie du portrait de M. Bertin ; je pourrai satisfaire ainsi mon désir de raconter un trait d'affectueuse bonté de M. Bertin à mon égard, et remplir auprès de toute sa famille un devoir de gratitude pour les témoignages d'amitié que j'en ai reçus.

J'avais toujours remarqué l'intérêt que M. Bertin prenait à mes travaux et à mon avenir. Un jour que je me promenais avec lui dans son beau parc des Roches, il me dit à brûle-pourpoint :

« Mon cher ami, je ne suis pas aussi riche qu'on le croit ; mais je veux me passer une fantaisie : je veux avoir une peinture de vous. J'ai là une somme de... à votre disposition; cela paiera votre modèle — une étude, une tête, n'importe quoi. Je voudrais vous offrir plus que cela; mais nous ne sommes plus au temps où je commandais VAtala à Girodet. »

Je ne puis dire combien je fus touché. Je le remerciai, tout confus de cette pensée flatteuse, et bien reconnaissant d'un service si délicatement offert.

J'allais me livrer à ce travail avec une ardeur bien naturelle, lorsque la mort de M. Bertin mit fin à tous mes projets.

Je ne saurais dire, avec autant d'autorité que ceux qui ont fait son éloge, ce qu'il y avait de bonté, de noblesse, de grandeur, dans le caractère de cet homme distingué; je dirai du moins que je l'ai pleuré du plus profond de mon cœur.

Une année environ après, Armand Bertin, son second fils, me pria un jour de passer chez lui, et me dit, à mon grand étonnement, que son père avait contracté une dette envers moi.

« Je veux l'acquitter, ajouta-t-il, et la somme qu'il avait destinée à un ouvrage de vous est à votre disposition ; mais, puisque vous n'avez pas commencé, je vous avouerai que ce que je désirerais surtout, c'est une copie du portrait d'Ingres, qui, vous le savez, appartient à Edouard, comme aîné de la famille. »

Je m'étais imaginé que cette petite affaire s'était passée entre M. Bertin et moi, et que, lui mort, il ne pouvait plus en être question. Je fus surpris et reconnaissant.

Je me mis à exécuter cette copie avec toute

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