‹ L'atelier d'Ingres;Chapitre 13 sur 15 · COPIE D'UN PORTRAIT · texte numérisé non relu

COPIE D'UN PORTRAIT

l'exactitude dont j'étais capable ; mais je n'attendais pas sans une certaine anxiété le jour oîi le maître la jugerait. Je me rappelais ce que madame Ingres avait dit devant moi : «Ingres prétend qu'on ne peut pas le copier. » Cela n'était pas rassurant. Enfin, ce moment arriva ; et, après quelques minutes d'un examen approfondi, M. Ingres, se retournant vers moi, me dit :

« Je la signerais... et je vous remercie du soin, du talent, ajouta-t-il, que vous avez mis à mon service, et que du reste je devais attendre de vous. »

Rien n'est moins difficile que de faire une copie, surtout d'après l'ouvrage du maître qui vous a enseigné ; mais je fus satisfait pour Armand Bertin de ces paroles élogieuses, dont je ne pris pour moi qu'une part très-restreinte.

Tout à coup, se tournant de mon côté, M. Ingres me dit, à notre grande stupéfaction :

« Pourquoi n'avez-vous pas essayé un autre fond... un fond verdâtre ? »

Armand Bertin ne dissimula pas une marque d'étonnement, et je ne pus m'empêcher de sourire, car je lui avais dit, quelques jours avant, que si, par malheur, M. Ingres n'existait plus, je me serais permis de modifier le fond et de le faire plutôt d'un ton verdâtre. Ce hasard qui

me faisait me rencontrer avec le maître, nous frappait tous les deux; mais je pus expliquer l'effet que nous avaient produit les paroles de M. Ingres, en lui disant :

« Gomment avez-vous pu supposer, Monsieur, que je me permettrais de faire un changement, même le plus insignifiant, à une œuvre de vous, à plus forte raison un changement de cette importance?

— C'est vrai... c'est vrai., vous avez raison; mais je regrette pourtant que cet essai n'ait pas été tenté. 11 est trop tard maintenant. C'est trèsbien, et merci encore de ce témoignage d'affeçtion que vous m'avez donné. »

A ce propos, j'ajouterai quelques mots aux réflexions que j'ai déjà faites sur les copies.

J'ai revu ma copie (1) du portrait de M. Bertin assez longtemps après l'avoir faite. Je l'ai trouvée noircie. Lorsque je la fis, le portrait avait déjà pris une teinte plus foncée, les tons violacés avaient disparu : il avait fait son effet, ou à peu près. Pour copier ce que j'avais devant les yeux, je dus me servir de tons semblables à ceux de l'original, mais qui noircissent d'autant plus qu'ils étaient, quand je les employai, .du ton de

(1) Cette copie appartient à madame Léon Say, fille d'Armand Bertin.

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