‹ L'atelier d'Ingres;Chapitre 14 sur 15 · COPIE D'UN PORTRAIT · texte numérisé non relu

COPIE D'UN PORTRAIT

ceux qui avaient déjà poussé au noir. — Il est donc bien difficile d'être certain qu'une copie faite d'après un ancien maître restera toujours telle qu'on l'a peinte.

On connaît les copies de Bon Boulogne d'après les fresques de Raphaël. Elles ont dû être du ton des fresques quand elles ont été faites; al heure qu'il est, elles ont poussé au noir, comme il arrive aux vieux tableaux à l'huile. On peut juger de l'inexactitude du ton en les comparant aux fresques, qui ont gardé leur coloris primitif. La belle copie de Baudry d'après Raphaël conservera-t-elle cette exactitude de ton qu'elle avait lorsqu'elle fut faite? On en jugera dans quelques années.

N'est-ce point encore une objection à opposer au système des copies?

M. Ingres était ennemi déclaré de toute espèce de jury pour l'exposition des beaux-arts.

Je l'ai entendu s'exprimer un jour très-catégoriquement à ce sujet.

Quelques injustices trop criantes dont il avait été témoin l'avaient exaspéré de telle sorte, qu'il venait de se démettre de ses fonctions de juré.

« On doit recevoir tout le monde, disait-il, et je ne reconnais à aucun artiste le droit de juger un confrère, car il peut y avoir derrière ce jugement une question d'avenir, quelquefois même une question de pain. »

Rien de plus naturel, de plus ordinaire surtout, que d'émettre son opinion sur le talent d'un de ses confrères, d'en faire même tout haut la critique ; mais l'empêcher d'exposer son œuvre, d'en appeler au public, m'a toujours semblé une très-mauvaise action.

Si, du moins, il était possible de mettre dans ces jugements la plus stricte équité, si les juges pouvaient se flatter d'avoir à leur usage des balances si précises qu'elles pussent faire apprécier la difl'érence qui existe entre le plus faible des tableaux reçus et le meilleur des refusés !... Mais non. Il y a là malheureusement une nuance impossible à percevoir ; il se commet donc nécessairement un manque de justice, dont on ne peut pas calculer la portée, et dont j'ai vu souvent la funeste influence.

Ainsi que M. Ingres, je crois donc le jury, à quelque point de vue qu'on se place, une chose fâcheuse, inutile, qui blesse sans profit un grand nombre de jeunes gens, et qui, loin de produire une exposition composée uniquement de beaux ouvrages, n'a jamais pu donner que des salons où la médiocrité dominait en très-grande majorité.

Quant aux motifs qui règlent les décisions du jury, comme ils ne peuvent être absolus, ce que je viens de prouver à l'instant, il faut nécessairement que chacun des jurés en ait un qui lui soit personnel.

Parmi les raisons que l'on met en avant pour expliquer une exclusion, il en est une que je vais citer parce qu'elle me parait bien étrange : c'est l'infériorité d'un tableau, comparée, non pas au mérite de ceux qui sont reçus, ce qui serait juste,

mais au mérite des tableaux précédents du même auteur.

On peut aller loin avec ce système.

Il me semble que, lorsqu'un homme de talent faiblit dans un de ses ouvrages, ou paraît faiblir aux yeux de quelques-uns, c'est au public seul à prononcer. C'est par discrétion, n'y étant pas autorisé, que je ne cite pas le nom d'un des artistes les plus distingués de ce temps-ci que cette raison fit repousser.

Le jury, ne s'appuyant donc que sur des bases peu solides, impossibles môme à établir, ne peut rendre que des jugements fort incertains. Mais, oij je trouve ces refus absolument injustes, je dirai coupables, c'est à l'égard des jeunes gens auxquels le gouvernement a offert une éducation gratuite. C'est bien le moins qu'on leur accorde quelques mètres de muraille pour exposer devant le public le résultat de leurs études. Gela rentre dans la thèse que j'ai soutenue à propos des secours que les artistes de l'École sont en droit d'exiger.

Mais enfin, puisque la chose, je pourrais bien dire le mal, existe, puisque chaque année les artistes se plaignent, a-t-on cherché quelque remède à cet état de choses ? Des palliatifs bien insuffisants ont été tentés, et toujours sans satisfaire les intéressés.

Une seule fois, une idée s'était fait jour, — à mon avis excellente, — je veux parler du musée des Refusés.

Si le refus d'un tableau a pour but de décourager l'artiste, on ne saurait trouver un plus mauvais moyen : ce refus ne peut que le poser en victime à ses propres yeux et aux yeux de quelques amis disposés à l'indulgence. — Si c'est une leçon qu'on veut lui donner, la première chose à faire est de lui indiquer ses fautes, de les lui souligner. — Le jury ne se charge pas de ce soin.

Qu'arrive-t-il alors ? C'est que l'artiste exagère ce qu'il regarde comme un point de vue nouveau, un trait de génie qui n'a pas été compris, et recommence de plus belle à l'exposition suivante.

La salle des Refusés avait ce grand avantage que l'artiste pouvait là se juger lui-même, voir son œuvre en place, en plein jour. Il pouvait entendre les observations, quelquefois les rires, qu'elle provoquait de la part du public.

La leçon n'était-elle pas bien plus certaine, bien plus efficace ?

Cette idée était donc juste et bonne. Elle sauvait tout, faisait taire toutes les plaintes.

Ceux qui ne voulaient pas publier ainsi leur déconvenue étaient libres de se retirer, et, dans

ceux qui auraient affronté cette espèce de déshonneur, on aurait trouvé des fous peut-être, mais aussi certainement des hommes de talent.

Ce qu'un artiste qui se croit injustement frappé désire avant tout, c'est d'en appeler au public, de montrer son œuvre : le moyen lui en était tout naturellement offert.

Lorsque Eugène Delacroix, Rousseau, Gigoux étaient refusés, ils auraient saisi avec empressement cette occasion défaire juger leurs œuvres, ce qui ne leur était possible que chez eux, et par conséqueïit dans un cercle très-restreint.

J'ignore les motifs qui ont mis fin tout à coup à cette exposition des Refusés. On a tenté de la transporter ailleurs; mais il était évident qu'elle ne pouvait avoir assez d'intérêt pour attirer la foule et subvenir à ses frais. Aussi, le peu de curiosité qu'a inspiré la dernière m.e fait supposer qu'on s'arrêtera là.

J'ai vu des injustices bien réelles, bien évidentes ; j'ai vu de grandes douleurs, des malheurs même résulter de ces jugements de parti pris et de rivalités d'écoles. Peut-être, à cause de cela, ai-je pris la chose au sérieux, trop au sérieux, selon quelques-uns ; toujours est-il que j'ai pensé beaucoup à cette question, qu'elle m'a longtemps préoccupé, et je suis arrivé à m'apercevoir qu'il

y aurait moyen peut-être d'apporter remède à cet état de choses.

Il fallait, avant tout, chercher les améliorations dans l'intérêt des jeunes gens et mettre de côté les idées généreuses, mais impraticables, sur les expositions composées uniquement de belles œuvres, sur le grand art qu'il s'agit de relever.

Ce sont des niaiseries, qui signifient seulement qu'on veut faire réussir son genre, son école, et ne pas admettre, autre chose. Un juré n'a-t-il pas dit un jour, d'un ton où la distinction faisait grandement défaut : « Moi, d'abord, je refuse tous les Ingres ! »

En m'occupant de cette question, j'ai mis de côté toute espèce de sentiment personnel. — Si j'ai un peu oublié l'art, qui s'en tirera bien tout seul, j'ai pensé aux artistes, et je vais leur soumettre quelques idées auxquelles je n'attache que l'importance qu'il faut, mais qui pourront en faire naître de meilleures.

Je ne m'occuperai pas de la formation du jury. Elle me parait convenable ainsi qu'elle est : l'Institut — c'est de droit — et l'adjonction de jurés nommés par les exposants.

De quelque façon, du reste, que soit composé le jury, je l'accepte ; mais je voudrais que le premier article du règlement fût ainsi formulé :

« Une œuvre d'art quelconque ne peut être refusée qu'a l'unanimité des suffrages. ))

Une voix s'élevant pour la réception d'un tableau doit suffire, en effet, pour le faire accepter, parce que l'opinion d'un homme qui a l'honneur d'être juré doit être une garantie assez grande ; puis encore, parce que l'homme qui a pris la défense d'une œuvre peut avoir, plus rapidement que les autres, découvert quelques qualités que le temps, qui manque toujours en pareille occasion , pourra faire paraître plus tard , et qu'une autre éducation, un autre goût peuvent rendre moins sensibles.

Je n'aime pas la peinture de certains artistes qu'il est inutile de nommer : je dois dire plutôt que je ne la comprends pas ; mais, un jour, un de mes amis, d'un talent très-distingué, et dans le jugement duquel j'ai grande confiance, arrêté comme moi devant une des toiles dont je veux parler, me dit ces mots : « Eh bien ! il y a quelque chose là dedans. »

Je restai confondu, mais je me promis bien, si j'avais un jour l'honneur d'être juré, de ne jamais refuser aucun ouvrage qui aurait un défenseur, sinon un admirateur; et je crois que je ne ferais que chose juste.

L'article que je propose d'introduire dans le règlement aurait aussi l'avantage de donner aux

LE JURY DES BEAUX-ARTS, 2o3

décisions du jury un plus grand caractère de franchise et d'honnêteté.

Si l'on objecte qu'il sera toujours facile de trouver dans le jury un ami qui, par complaisance, vous donnera sa voix, cet ami pourra du moins expliquer par quelles raisons, souvent intéressantes, il a voté favorablement.

A mon sens, j'admets qu'en principe cela doit suffire.

Il encourra du reste la responsabilité de son vote, car ce vote peut être rendu public par l'insertion au livret.

Ceci me met sur la voie d'une autre Idée que je crois devoir soumettre à l'appréciation des artistes.

On ignore sans doute à quel point sont péni^ bles les fonctions d'un juré. Obligé de se rendre pendant quinze jours, au mois de mars, dans d'immenses salles froides ou humides; il voit passer soùs ses yeux, pendant la journée en-^ tière, une masse innombrable de tableaux de tout genre et de toute grandeur, qui bientôt ne forment plus dans sa tête qu'un amas informe et indigeste. Gomment exiger d'un homme, dans des circonstances pareilles, le soin et rattention nécessaires? comment ne pas Comprendre que des défaillances et des erreurs résultérit naturellement d'un si pénible travail?

Au lieu de cette corvée fatigante et mal faite, ne serait-il pas possible d'établir ce que je nommerai un jury à domicile?

Je m'explique.

Il est convenu qu'on est maître peintre quand on a reçu la croix de la Légion d'honneur, ou, si l'on veut même, les trois médailles du Salon.

Les artistes qui se trouvent dans ces conditions-là auraient le droit de présenter à l'Exposition un nombre limité de tableaux qui leur auraient été soumis, et auxquels ils auraient, pour ainsi dire, donné l'estampille.

Tous les jeunes gens ont un professeur, ou à peu près ; à défaut de professeur, ils ont du moins pour quelque célébrité une admiration plus prononcée. Ceux donc qui ne seraient qu'elèves de la nature iraient s'adresser à l'homme qu'ils admirent ; les autres, à leur professeur.

Là, le maître, usant de son droit et de son autorité, accorderait ou refuserait le visa nécessaire pour l'admission. Il pourrait, en tête-à-tête, donner ses raisons, expliquer son refus, et se montrerait d'autant plus juste et plus sévère que sa responsabilité serait enjeu, car le livret du Salon, au lieu d'indiquer le nom du professeur, ainsi que cela se fait, porterait cette formule :

M. X . . , présenté paj' M. X. . .

11 est bien entendu que, si le tableau est de trop

grande dimension pour être porté chez le professeur, celui-ci sera prié de se rendre chez l'artiste, et quelques courses peu fatigantes remplaceront les interminables séances du jury.

Quant à l'objection relative à l'indulgence probable du professeur, je répondrai encore qu'il y aurait un bien petit inconvénient à ce qu'un maître, sachant l'utilité qu'il y a pour son élève d'exposer, et connaissant de plus son savoir, prît sur lui la responsabilité d'une œuvre inférieure peut-être à ce dont il le sait capable.

Pour entrer dans les détails, je suppose qu'un jeune peintre montre à son professeur deux portraits : l'un est supérieur à l'autre ; mais le plus faible est payé, et l'on tient à ce qu'il soit exposé. Faudra-t-il cruellement, comme le doit faire le jury, refuser celui qui peut être d'un si grand secours à l'artiste?

Mais je suis même convaincu que les professeurs auraient pour leurs élèves une sévérité expliquée, et assez grande pour qu'il n'y eût que très-peu d'abus.

Gomme il se pourrait qu'un élève refusé par son maître s'adressât à un autre, le livret, pour dégager le maître, indiquerait à la suite du nom du peintre celui de son professeur, avec cette addition : Présenté par M. X.

Voilà l'idée, sans plus de détails.

On voit que je désire avant tout que les facilités les plus grandes soient données aux débutants; mais, une fois admis, reste la question, très-importante à mon sens, du placement des tableaux.

Je pars toujours de ce principe que l'ambition d'un artiste qui débute doit être, avant tout, de montrer son œuvre, d'en faire juge le public; la question de la place où sera exposé son ouvrage ne doit venir qu'après.

Je crois donc que le directeur des Beaux-Arts et les membres du jury devraient avoir pour mission de placer les tableaux par ordre de mérite, à partir du centre jusqu'aux extrémités.

Le palais de l'Industrie se prêterait parfaitement à cette combinaison — le grand salon du milieu étant considéré comme point de départ.

Mais le directeur des Beaux-Ar ts et les jurés ne sont point infaillibles : aubout d'un mois, au changement qui a toujours lieu, et qui serait alors bien motivé, les tableaux remarqués par les artistes, le public et la presse, seraient rapprochés du centre, et même pourraient être jalacés dans le salon d'honneur, ce qui serait déjà une récompense.

On comprend bien que je ne demande pas, pour le premier placement, cette équité indispensable dans les opérations du jury, mais une espèce de tri grossièrement fait , qui facili-

LIi JURY DES BEAUX-ARTS.

terait le travail du public et des amateurs.

Il y aurait un certain intérêt à contrôler l'opinion des premiers juges, et je ne doute pas qu'une (Duvre renfermant quelques qualités n'attirât vite l'attention, même dans la salle la plus reculée.

On devrait renoncer naturellement à placer les tableaux par ordre alphabétique, coutume absurde, dont le moindre inconvénient est de noyer une bonne toile, par le fait du hasard, dans une masse d'ouvrages médiocres, d'éparpiller les œuvres remarquables, et de forcer le public à une rf'cherche fatigante.

J'en étais là, je venais de chercher, avec tout l'intérêt et toute la gravité que me paraît comporter ce sujet, une améhoration quelconque à ce jury, objet de tant de récriminations et cause de si profondes douleurs, quand la pensée m'est venue tout à coup que je jouais un peu, dans cette occasion, le rôle d'un Don Quichotte, et que les jeunes artistes actuels pourraient bien me dire avec la femme de Sganarelle : Et ù nous voulons quon nous batte ?

Je ne suis pas persuadé, en effet, quand j'y réfléchis, qu'ils accueillent avec plaisir la création d'un jury plus facile, qui diminuerait aux yeux des amateurs et des marchands l'honneur qu'ils ont d'être reçus,

Aussi, sans regretter les recherches sincères que j'ai faites à ce sujet, je finirai par croire que c'est peine perdue, et par comprendre que ce que veulent les jeunes gens de cette époque-ci, c'est un jury sévère,. , qui les reçoive. Voilà tout.

CANDIDATURE A l'aCADKMIE

Je ne voyais M. Ingres qu'à d'assez longs intervalles ; mais, chaque fois que j'apprenais qu'un nouvel ouvrage de lui était exposé à son atelier, je m'empressais de m'y rendre, et j'étais toujours très-affectueusement accueilli.

Une circonstance, que je demande la permission de citer, me mit un jour en rapport plus direct avec mon maître.

Une place était vacante à l'Académie des beaux-arts.

Certes, l'idée ne me serait pas venue de me mettre sur les rangs, et je ne l'aurais pas fait, sans mon amiLehmann, dont j'étais allé voir au Luxembourg le grand et beau travail.

Il me parla de l'élection prochaine, me dit qu'il comptait se présenter, et ajouta qu'il pensait bien que j'allais faire comme lui.

Il insista avec tant de chaleur et de bonne grâce, que je le quittai ébranlé, mais non en-

core décidé à faire une démarche qui me paraissait prématurée.

D'autres atnis revinrent plusieurs fois à la charge, et je pris mon parti.

Mais, avant tout, je voulais avoir l'opinion de M, Ingres, et je lui écrivis pour le prier de me dire si je pouvais tenter une pareille épreuve, ne voulant pas agir sans son consentement.

Il me répondit la lettre que voici :

« Mon cher Amaury,

« Vous voulez bien me consulter sur votre présentation à l'Institut.

« Je n'hésite pas à vous le conseiller ; vous avez un véritable talent, et il est toujours bon de prendre rang. Il est difficile d'arriver tout d'abord, mais on arrive...

« Je me ferai toujours un vrai plaisir de vous être utile , comme à mon élève et mon ami.

« J. Ingres. »

J'allai le remercier, et je rencontrai chez lui Flandrin, auquel il annonça ma candidature, en ajoutant :

« Il faut qu'un jour il soit des nôtres. » Flandrin fut fort aimable, et me dispensa gaiement de lui faire une visite.

• L'Institut de France se compose, comme on sait, de cinq académies,

Je ne parlerai que de l'Académie des beauxarts, la seule qui m'occupe en ce moment, et dont l'organisation intérieure est, en général, peu connue des gens du monde.

Cette académie est formée de cinq sections, et chacune d'elles est attribuée à un des arts libéraux : la peinture, la sculpture, l'architecture, la musique et la gravure.

Lorsqu'une des sections a perdu un de ses membres, la place est donnée naturellement à un artiste dont le genre est représenté par la section.

La première formalité à remplir, pour se mettre sur les rangs comme candidat, est d'adresser au président de l'Académie une lettre dans laquelle, en annonçant l'intention de se présenter, le candidat donne le détail des ouvrages dont il est l'auteur.

Lorsque les lettres de candidature ont été lues par le président, la section se forme en comité secret et compose à la majorité des voix une liste de trois ou quatre noms.

Cette liste a, nécessairement, une très-grande influence sur le vote de l'Académie entière, et il est rare que le premier en tête ne soit pas nommé. S'il reste d'autres candidats, l'Académie, comme fiche de consolation, les place à la suite de la liste de la section.

Voilà le travail qui se fait dans le sein de l'Académie ; mais, avant qu'elle se livre à cette opération, c'est-à-dire aussitôt après l'envoi de sa lettre, le candidat a dû passer par toutes les péripéties d'une odyssée en fiacre, que j'ai faite, hélas ! et dont je n'ai oublié aucune particularité.

Je dus me rendre, selon la coutume, chez fous les académiciens dont je sollicitais le suffrage, et le récit de quelques-unes de ces visites pourra amener des réflexions que je soumettrai humblement à qui de droit.

Cravaté de blanc dès la première heure, car plusieurs académiciens ne sont visibles que le matin, je commençai avec une vive émotion un métier tout nouveau pour .moi, et qui d'abord me parut très-embarrassant.

Ma première visite fut pour M. Picot, qui me reçut à merveille. Je n'étais pas un inconnu pour lui ; nous nous étions rencontrés souvent à l'Arsenal, chez Nodier, et je dois dire que je ne pus m'empêcher de me rappeler, en me trouvant en face de lui, après bien des années, la spirituelle plaisanterie qu'il fit un soir et dont je fus témoin.

On donnait un bal costumé à l'Arsenal, et le costume était de rigueur.

M. Picot, malgré la défense, arriva en habit

noir ; mais il s'était fort comiquement ajusté deux énormes oreilles d'âne en papier, et portait au dos une pancarte sur laquelle on lisait :

Pour s'avoir pas déguisé.

Je ne lui rappelai pas ce souvenir d'autrefois. Je fus sérieux ; lui, tout à fait digne.

Après quelques mots sur le motif de ma visite : « Mon cher ami, me dit-il, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne rien négliger pour être placé sur la liste de la section ; voilà la chose importante.

— C'estprécisément pour cela, Monsieur, que je viens solliciter de vous une indulgente bienveillance. »

Alors, me prenant la main, qu'il serra :

« Si cela dépend de moi... »

Je ne le laissai pas achever ; je le remerciai et pris congé de lui.

Je me rendis ensuite chez Brascassat, que je ne connaissais pas. Je trouvai un homme doux, poli, qui me dit peu de choses, et auquel je ne répondis presque rien.

Je n'avais pas compris à mon entrée l'air embarrassé qu'il me paraissait avoir ; je me l'expliquai au mouvement qui se fit dans son atelier, et en apercevant deux candidats, comme moi, que m'avaient cachés jusque-là des toiles sur leurs chevalets.

Jo pris très-vite mon parti du côté gênant de notre situation, et, sans le moindre embarras, j'allai leur serrer la main, comme je l'aurais fait dans un salon.

Ces rencontres, auxquelles il fallait s'attendre, n'en étaient pas moins, au fond, assez désagréables. Brascassat ne put pas, naturellement, nous assurer tous les trois de sa sympathie, et nous le quittâmes sans avoir dit un mot du motif qui nous amenait.

M. Cogniet ne recevait pas. Sa porte, pendant ce temps de candidatures, était absolument close ; je n'eus donc qu'à déposer ma carte chez son concierge, en regrettant que cette spirituelle résolution ne fût pas prise par tous les autres académiciens.

Je repris ma course et me présentai chez Mi Abel de Pujol ; on m'apprit qu'il était souffrant, et j'allais me retirer, quand madame Abel de Pujol, artiste elle-même, insista avec une grâce toute charmante pour que je visse son mari.

Je le trouvai en effet fort grippé et chaudement enfoncé dans un grand fauteuil. Il me fit asseoir près de lui, car son rhume le forçait à parler bas.

J'étais au supplice de déranger iln homme âgé et malade, et, malgré les encouragements aimables de madame Abel de Pùjol, je me hâtai de

CANDIDATURK A L'ACADÉMIE.

lui dire le bnt de ma visite, ne voulant pas la prolonger, et m'excusai de mon mieux de mon importunité.

« Oui, Monsieur, me répondit-il, je sais que vous vous mettez sur les rangs ; — il dit ces mots avec un mouvement de tête approbatif. — Maintenant, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de tout faire pour être placé sur la liste de la section...

— Je le sais, et c'est pour cela...»

11 inclina la tête, et prit ma main, qu'il serra.

Je trouvais jusqu'à ce moment tous ces membres de l'Institut bien aimables ; ils se répétaient un peu, mais je ne pouvais que me féliciter de leur accueil.

Je remis au lendemain ce qui me restait de visites à faire, ma journée me paraissant assez complète, et je revins chez moi, en pensant au rôle singulier qu'avaient à remplir ceux qui l'avaient déjà joué plusieurs fois. Les réflexions qui me vinrent à l'esprit sont si désintéressées de ma part, que rien ne m'empêche de les dire.

Il est de la plus simple politesse qu'un homme qui demande à avoir l'honneur de faire partie d'une société se présente individuellement aux membres qui la composent, et leur donne ainsi

la faculté de juger, h part le talent, celui qu'ils vont admettre parmi eux et avec lequel ils devront avoir de constantes relations. Il n'y a pas besoin d'insister là-dessus.

Mais lorsqu'après une première visite, vous êtes connu de tous les membres de la société dans laquelle vous briguez l'honneur d'entrer, n'est-il pas bien puéril de renouveler cette visite chaque fois que vous vous présentez, et votre insistance apparente ne devient-elle pas une corvée pénible pour celui qui reçoit la visite et pour celui qui la fait ?

Il me semblerait bien simple qu'une fois la première démarche accomplie, et votre nom inscrit sur la liste de la section, vous fussiez considéré dès lors comme candidat pour les autres nominations à venir.

Lorsque l'Académie viendrait à perdre un de ses membres, son rôle consisterait à chercher dans la liste des candidatures, età nommer après discussion celui des candidats qui lui paraîtrait le plus digne.

Je trouverais quelque chose de plus honorable à une nomination ainsi faite ; ces visites, qui, renouvelées, deviennent assez humiliantes, n'auraient plus de raison d'être, et il suffirait qu'à chaque vacance, les candidats écrivissent à l'Académie pour appeler son attention sur les tra-

vaux qu'ils auraient exécutés depuis leur première démarche.

Le titre même de candidat à V Académie pourrait devenir d'une assez grande valeur, si la liste était faite dans un esprit moins facile et après des recherches plus longues et plus approfondies de la part de la classe des beaux-arts.

Telles étaient mes réflexions en revenant chez moi, mais sans que j'eusse la moindre prétention que des idées, peut-être justes et simples, pussent jamais l'emporter sur des habitudes depuis longtemps enracinées.

Je reprends le récit de mon pèlerinage, en l'abrégeant, et ne parlerai plus que de deux visites qui ont laissé une trace dans mon souvenir.

Celle que je fis à Horace Vernet fut des plus intéressantes.

Je n'avais jamais vu son atelier, et, quoique je ne le crusse pas aussi brillant, et surtout aussi bruyant que celui que la gravure a popularisé, je m'attendais cependant à quelque chose d'excentrique. Je me trompais : cet atelier, au rezde-chaussée, dans la cour de l'Institut, était fort simple, plus simple même que la haute position d'Horace Vernet n'aurait pu le faire supposer.

Je ne pus me défendre, en entrant, de la vive

émotion que me cause toujours la vue d'un

homme illustre.

Je n'ai jamais éprouvé pour le talent d'Horace Vernet une sympathie bien grande : la facihté, l'improvisation dans les arts, m'ont toujours semblé des qualités inférieures ; mais, quand ces quaUtés sont portées à ce point qu'elles ont ébloui pendant de longues années tout un pays, bien mieux, le monde entier, il faut nécessairement s'incliner, et la démarche que je faisais en ce moment me disposait d'autant plus à reconnaître cette illustration et à sentir la distance qui m'en séparait.

Il était seul, vêtu d'un veston collant gris, d'un large pantalon de même nuance, avec de longues poches ouvertes de chaque côté.

Il travaillait à une toile, nnl)amel,ie crois, dans la fosse aux lions.

Dès qu'il m'aperçut, il se leva.

« Eh bien ! me dit-il, vous voulez donc entrer dans notre galère?..

— S'il ne s'agissait que de vouloir !... o répon-

dis-je.

Alors, mettant de côté sa palette, il tourna dans ses doigts une cigarette, plaça, debout qu'il était, son pied sur le poêle, reste de prétention à la souplesse, et aborda tout de suite la question : (( Je dois vous dire que je suis, moi, saint Jean

Bouche-d'Or. Vous n'avez pas de chances, et je ne vous donnerai pas ma voix, parce que je suis pour qu'on ne mette sur la liste de la section qu'un nom ou deux, pas davantage. Je bataille, et je bataillerai toujours pour cela ; ces listes à n'en plus finir, c'est absurde. Un nom, deux au plus. . . je le disais encore dernièrement à l'Académie... »

Il se lançait dans une théorie sur les listes courtes, quand je l'arrêtai en lui disant :

« Mais, Monsieur, soyez bien convaincu que je n'ai d'autre prétention en ce moment que de prendre date ; il faut bien commencer... et si un jour je parviens à n'être pas indigne...

— Ah ! cela, c'est autre chose, me répondit-il, vous y arriverez, j'ensuis sûr... Et tenez... je passais il y a quelque temps à Saint- Germain en Laye ; je suis entré dans l'église, je ne savais même pas qu'il y eût là de la peinture... et j'ai trouvé ça très-bien... J'ai même chargé un curé de vous le dire ; je ne sais pas s'il a fait ma commission... »

Je fus tout surpris, très-flatté, et j'allais le remercier de son indulgence, quand nous fûmes interrompus par l'entrée de M. Hesse, qu'on appelait le père Hesse, pour le distinguer de son neveu, le brillant auteur des Funérailles du Titien.

« Ah ! te voilà encore ! lui dit Vernet, tu veux donc être nommé à l'ancienneté ? »

M. Hesse, souriant à moitié : « Tu en parles bien à ton aise, toi... L'ancienneté... j'en ai assez comme ça... »

Vernet de rire, et se tournant vers moi : « Vous regardez ma petite ordure ? Eh bien ! dites-moi si vous y trouvez quelque chose de trop choquant... Ah! c'est fini... je n'y suis plus...

voyez comiïie ces mains sont f ! Ce n'est plus

ça. »

Je continuai à considérer son tableau, trèsétonné de cette exécution toujours facile, brillante, mais dont l'éclat résistait bien peu de temps, et disparaissait même plus vite que chez aucun autre peintre.

Je ne voulus pas prolonger ma visite, tout intéressante qu'elle était pour moi, dans la crainte de gêner M. Hesse. Je pris congé de Vernet, et lui dis, en le quittant à sa porte, que j'avais eu beau faire, mais que je ne trouvais rien à redire à son tableau.il sourit, me serra la main, et je sortis, je dois l'avouer, beaucoup plus satisfait de cette réception que de celle de ses confrères.

Je savais du moins à quoi m'en tenir. Horace Vernet m'avait adressé un mot aimable, n'ignorait pas qui j'étais, ce que j'avais fait, et son encouragement avait plus de prix pour moi que toutes les poignées de main des autres.

Il ne me restait plus qu'une visite à faire, celle que je devais à M. Couder; mais elle n'eut pas lieu chez lui, et à ce propos je dois humblement avouer quelle intrigue fut ourdie pour accaparer la voix de cet académicien.

M. Émile Perrin, alors directeur de l'Opéra- Comique, m'avait fort aimablement accordé mes entrées à son théâtre, à titre de confrère en peinture. Il me présenta plus tard dans sa famille, où je fus reçu de la façon la plus gracieuse, et bientôt à titre d'ami.

La loge des Perrin comme nous disions, était presque tous les soirs le rendez-vous d'auteurs célèbres, de compositeurs illustres, dont les ouvrages étaient joués ou devaient l'être, et de quelques-uns de mes amis.

Madame Perrin, et sa sœur, madame Doux, dont le talent en peinture a pu être remarqué à presque toutes les dernières expositions, faisaient avec une grâce charmante les honneurs du petit salon fermé qui précédait la loge, et prenaient vivement part aux discussions animées qu'il est rare de ne pas voir s'élever dans une réunion d'artistes.

De temps en temps, lorsqu'on voulait écouter un morceau, entendre une chanteuse célèbre, on quittait, sans se gêner, le petit salon pour s'installer dans la loge. Il régnait dans ces réceptions

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intimes la plus charmante liberté, celle des gens d'esprit.

Le maître de la maison paraissait par moments, pour juger de l'effet d'une scène, d'un arrangement de décorations. Il parlait peu, il était à son affaire, et je me serais bien gardé de l'interrompre ; mais, quand il n'était pas préoccupé, j'avais un vrai plaisir à causer avec lui : nous nous entendions dans les questions d'art, et il avait quelque confiance en mon goût, excepté lorsqu'il s'agissait de certaine musique qui avait toutes mes préférences, mais qui n'avait pas celles du public. Le directeur reprenait là son rôle, en oubliant peut-être un peu que ce public, auquel il voulait plaire avant tout, n'est pas toujours le meilleur juge.

Aujourd'hui, malgré ce léger désaccord, dans l'isolement oi^ije vis, surtout dans l'éloignement de tout ce qui touche àla vie heureuse, je pense bien souvent avec reconnaissance à l'aimable accueil que j'ai reçu de lui et de son entourage.

Mais je me laisse aller à des souvenirs qui me sont toujours agréables, et j'oublie de raconter l'intrigue imaginée par madame Perrin, qui avait pris très à cœur mon affaire de candidature.

Assez liée avec M. Couder, madame Perrin lui envoya une loge, et, supposant qu'il vien-

drait la remercier, elle eut la bonté de me prévenir de ne pas manquer de venir, le soir, assister à l'assaut que tous devaient donner en ma faveur.

Il fut fait comme il avait été dit, et j'étais depuis quelques instants dans la loge, quand l'ouvreuse annonça M. Couder.

Après les compliments d'usage et les remercîments, madame Perrin, s'apercevant que M. Couder ne me reconnaissait pas, me présenta, et elle commençait pour moi un plaidoyer des plus flatteurs, quand je l'interrompis en lui disant qu'il n'était pas probable que je pusse trouver la moindre sympathie chez M. Couder, qui m'avait déjà mis une fois à la porte de chez lui.

A ce mot, M. Couder fit un bond. « Comment cela! s'écria-t-il ; mais pas du tout... Mesdames, ne le croyez pas... Il n'y a pas un mot de vrai..; je vais vous faire juges, et vous conter l'histoire à laquelle Amaury fait allusion.

«Voici comment les choses se sont passées... Je lui avais loué un atelier... et cet atelier n'était séparé du mien que par une porte, condamnée, il est vrai, mais qui permettait de tout entendre... Il recevait des... amis, c'est tout simple... Mais moi, je donnais des leçons à madame de Montalivet, qui venait tous les jours, et

par cette maudite porte on entendait tout ce qui se disait. Je ne lui en voulais pas... à son âge! et d'ailleurs il était chez lui... mais je ne vivais pas pendant mes leçons... Et puis Nourrit qui venait poser pour son portrait! c'était en 1830... Vous figurez-vous Nourrit, dans ce petit atelier, où l'on ne manquait pas de le faire chanter, donnant toute sa voix et entonnant la Parisienne.. . tout son répertoire... C'étaient des Mathilde, idole de mon âme ! des Mon père, tu m'as dû maudire... J'en serais devenu fou... Alors j'ai écrit à Amaury, mais très-poliment et sans lui garder la moindre rancune, le priant de chercher un autre atelier.

— Qu'est-ce que je disais ? vous voyez. Mesdames, que M. Couder, avec les formes les plus polies, ne m'en a pas moins mis à la porte de chez lui. »

- Et tout le monde de rire.

Tout cela fut gai, très-aimablement dit, et madame Perrin ajouta : « Eh bien ! alors, faites votre paix avec votre féroce propriétaire, et surtout faites-lui votre cour. »

M. Couder me prit alors à part, et me dit : « Je sais que vous vous présentez comme candidat, et vous faites très-bien; mais, si j'ai un conseil à vous donner... la chose importante...»

Je ne le laissai pas achever.,.: «est d'être

placé, lui dis-je, sur la liste delà section...

— C'est en effet, me répondit-il, le point important..,

— Aussi, c'est pour cela que je réclame votre indulgence.

Il prit ma main, qu'il serra, en me disant : <( Si cela est en mon pouvoir... »

Quel fut le dénoûment? On l'a deviné — je n'eus pas une seule voix.

Cette élection fut celle on Eugène Delacroix fut nommé membre de l'Académie. Quand le résultat du scrutin fut connu : <( Voilà le loup dans la bergerie! » s'écria tout haut M. Ingres.

Je voudrais qu'on fût bien persuadé qu'il n'entre pas dans le récit de cette petite mésaventure le moindre sentiment d'aigreur. Personne, plus que moi, ne comprend ce qu'il y a d'honorable à faire partie de ce corps très-justement illustre, et ne regrette plus profondément de n'avoir pas mérité d'en être.

Mais il faut, à mon avis, pour que cet honneur soit complet, qu'il arrive spontanément, à la suite d'une belle œuvre, d'un grand succès, et que l'opinion publique force la porte, si elle résiste.

Alors c'est, en effet, une très-belle, très-enviable chose que d'arriver ainsi à cette récompense suprême.

Mais y parvenir à la longue, à l'ancienneté, comme disait Horace Vernet, guetter la mort d'un confrère, et s'en aller tout de suite demander sa succession, faire des visites qui, répétées, deviennent presque humiliantes, être très-bien reçu, souvent même de façon à espérer, et n'avoir pas une voix; ne pas se rebuter cependant, gagner quelques suffrages par obsession, et parvenir enfin à ce fauteuil sans que le public s'en émeuve, ou même le sache... J'avoue que j'ai reculé devant cette perspective. Je n'ai pas recommencé l'épreuve, et mes amis pourront dire de moi, en parodiant le mot qui fut fait sur le grand Dauphin, et toutes proportions gardées :

« Fils d'académicien, neveu d'académicien, .jamais académicien ! »

r. 0 iv c L u s 1 0 N

J'ai essayé de peindre l'homme dans les pages qui précèdent ; qu'il me soit permis maintenant d'exprimer mon opinion, tout humble qu'elle peut être, sur l'artiste qui restera une des gloires de l'école française.

On a dit que M. Ingres était un Grec du temps de Périclès égaré dans le dix-neuvième siècle. Cette pensée me paraît plus ingénieuse que juste. Un homme aussi ennemi de l'idéal, un amant aussi déclaré de la nature, quelle qu'elle soit, ne pouvait être un Grec qu'à certaines heures, grâce à son instinct merveilleux d'assimilation.

Au quinzième siècle, il eût été peut-être Masaccio ; ce qu'il fut à coup sûr, c'est un révolutionnaire.

Comme tous les révolutionnaires convaincus, il ne se crut que réformateur, ne prévit pas ce que pourraient devenir entre les mains d'hommes

moins habiles les doctrines nouvelles qu'il répandait. Il ne pensa pas, enfin, à la suite qu'il entraînerait après lui, pour ne pas me servir du mot consacré aujourd'hui.

L'opposition qu'il fit à son maître David fut si prompte, que les œuvres qu'il exécuta avant son départ pour l'Italie fournissaient déjà les preuves d'une recherche plus intime du vrai.

Cette force de conviction devait être bien grande chez M. Ingres, pour qu'il pût indiquer dès son début, au milieu des artistes déjà célèbres qui l'entouraient, la route qu'il voulait suivre, et qu'il a suivie, malgré les critiques, malgré les moqueries, malgré la misère.

La vue des grands maîtres italiens ne fit que développer davantage cette tendance profondément innée en lui, et, comme il le dit un jour devant nous, lui fit reconnaître qu'on T avait trompé. Dès lors, rien ne put l'firrêter, et ses ouvrages portèrent le premier coup à l'école d'où il était sorti.

M. Ingres fut un amoureux de la nature, et, comme tous les amoureux, devint aveugle sur certains défauts inhérents aux plus belles choses. Ces défauts, il serait plus juste de dire ces côtés individuels de la nature, il osait les aborder franchement, et savait les rendre intéressants par l'interprétation qu'il en faisait, autant que par sa merveilleuse exécution.

CONCLUSION

Aussi, pendcant que l'école de David brillait de son éclat le plus vif en ne cherchant le beau que dans l'antiquité et en ne laissant presque plus rien d'humain subsister dans son imitation adoucie de la nature, on peut juger de l'effet défavorable que produisirent les œuvres d'un homme qui venait protester contre tout ce qui enthousiasmait le public, et renverser les principes fondamentaux d'une école en si grande faveur.

Cet homme fit plus qu'étonner : on ne comprit pas. Il est difficile, en effet, de s'imaginer la différence complète qui existait, pour des yeux habitués à un autre point de vue de l'art, entre les œuvres de M. Ingres et celles de ses contemporains. Je ne crains pas d'affirmer que cet aspect de vérité produisait sur le public de ce temps-là l'effet que nous causent certaines œuvres de la jeune école actuelle, en admettant que de pareilles choses puissent se comparer.

J'ai dit que cette impression fut produite sur le public, car les artistes, naturellement, sans Tavouer peut-être, comprirent tout de suite. Quelques-uns furent effrayés, la plupart admirèrent sincèrement; j'en pourrais citer des preuves nombreuses (1). Aujourd'hui, les yeux s'y sont faits, on en a vu tant d'autres ! et M. In-

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