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L'atelier d'un peintre

Ces souvenirs chers, longtemps scellés en moi , nourris dans le cœur , où nous gardons frais et pur tout ce qui nous a frappé aux premiers jours de la vie , eussent dû , peut-être , ne jamais être révélés : le jour les fait pâlir, et je ne tromperai personne en disant sous des mots dont j’ignore l’usage : — Lisez ceci , et vous serez touché.

Un bouquet de fleurs, religieusement

gardé , peut , au bout de longues années , être encore et toujours imprégné d’émotions et de parfums pour celui qui le possède ; il peut le ressaisir de trouble , de rêverie ou de piété : c’est son souvenir qui le respire , qui lui rend l’éclat, la tendre poésie des beaux momens où il fut cueilli !

Mais les momens sont loin ; les fleurs sont fanées. Erreur à celui qui possède ce trésor, s’il veut tout a coup l’offrir a la curiosité ou a l’attendrissement des autres : il est fané.. . on sourit, et l’on passe a des fleurs vivantes, actuelles, riches de couleurs et de parfums enivrans.

Toutefois, malgré ses apparences uniformes et paisibles , la vie humble , pauvre et obscure du logis, a son drame de même qu’une vie agitée et féconde en événemens. I ia femme qui naît , vit et meurt près du foyer, l’artiste qui passe ses jours dans la

solitude , tout entier qu’on le croirait à ses travaux , ont chacun aussi leurs espérances , leurs désespoirs et leurs joies célestes. Les secousses qui les heurtent, pour demeurer invisibles, comme les secousses du galvanisme , n’en frappent pas moins avec violence et d’une façon terrible. Seulement, la victime se trouve trop loin pour que l’on entende ses cris , et la plupart du temps , abattue , résignée , elle étouffe ses sanglots et dévore des pleurs inutiles. La croyant calme ou bien insoucieuse , on ne songe pas a lui compatir ; on réserve son intérêt a des cris plus énergiques et à des tortures plus visibles.

Dans X Atelier d'un Peintre > c’est l’esquisse de cette vie méconnue , qu’une femme a tenté de reproduire ; une femme qui s’est trouvée initiée a de tels mystères , et qui en a plus encore subi les douleurs qu’elle n’en

a partagé les jouissances. Pour écrire ce livre, elle n’a fait que se rappeler des récits auxquels, petite fille, elle se sentait émerveillée et les yeux pleins de larmes.

Mais elle comprend son inexpérience.

Malhabile à l’art du romancier, elle n’a point présenté dans un cadre qui les fasse valoir, les touchantes richesses du sujet qu’elle voulait peindre. Dans ce cas elle rappelle la réponse d’une femme de son cher et doux pays de Flandres : — Ah ! monsieur, je vous fais sourire , parce que je parle mal; mais si vous entendiez ma fille vous conter mes malheurs , vous pleureriez a chaudes larmes !

Paris , 3 novembre 1833.

Marceline DESBORDES VALMORE.

ATELIER DW PEINTRE.

—Du talent, mademoiselle ! du talent ! répétait-il en taillant ses crayons et en regardant sa nièce avec une amitié colérique : oui , oui , du talent ! ou je vous ordonne d’aller vivre heureuse , grasse et rose , au fond

l’atelier d’un peintre.

d’un village. Apprenez qu’un grand talent dédommage seul des amertumes qu’il coûte; c’est un beau fruit quand il éclot tout entier, mais où tous les insectes se précipitent : j’ai lu cela je ne sais où; j’en ai pesé la justesse; et vous serez donc cruellement piquée, je vous en avertis. Mais n’importe : faites-moi un bon tableau, puisque vous ne voulez pas aller garder les moutons.

— De quels moutons parlez-vous , mon oncle ? répondit une jeûne fille dont le teint claire et candide attestait qu’elle était bien la nièce de celui qui la regardait et taillait alternativement ses crayons; en avons-nous un seul a nous deux ?

— Il n’en manque pas dans les champs, mademoiselle; et si vous ne les gardez pas, il est évident que vous n’avez aucun goût pour la vie rustique : c’est ce que j’ai observé durant les quinze jours de vacance, où,

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pour vous complaire, j’ai fermé mon atelier, laissé sécher ma palette, mes pinceaux et vingt portraits prêts à être terminés , j’oserais presque dire , prêts a marcher tout seuls. Dieu sait maintenant où en lont ses modèles ! Disparus pour un siècle peut-être ; et ils m’en rapporteront des figures d’un autre monde, qui n’auront pas la moindre analogie avec ces ébauches qui étaient frappantes de ressemblance : cela m’est arrivé cent fois. La vie, en six mois, dérange une figure à ne pas la reconnaître.

— En six mois, mon oncle î

— Oui ! en six mois. On doit se croire encore bien heureux quand elle laisse quelques traits ensemble qui ne font pas chercher trop long-temps notre nom aux amis qui nous rencontrent après six mois d’absence. Chose amère que l’absence î Si j’étais roi, j’assignerais tous les huit jours un ren-

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dez-vous à mes amis , où j’irais les voir en voiture. Toutefois, j’aimerais mieux être paysan; un hameau est plus commode a parcourir, et l’on y change moins dévisagé. Pour vous, mademoiselle, si vous vous avisez jamais de me quitter long-temps, je vous défends de revenir; j’ai bien assez de mes tristes expériences.

— Jamais long-temps, mon oncle, répondit la jeune fille en levant de son travail un regard plein de caresse.

— C’est pourtant votre chère sœur qui a fait ce trou dans mes travaux. Il est vrai que vous l’aimez un peu plus que moi , et qu’elle n’est pas contente d’avoir pour mari l’un des architectes les plus distingués de l’époque ; elle exige que je vous laisse courir les prairies de la Normandie , où son mari va semer des châteaux et des ponts, pour faire des rues sur l’eau , comme vous

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disiez étant petite. Courez, ma chère amie ; je ne m’y oppose pas : mais je vous observe partout, et là comme ici, je vous ai vue dans vos éternelles rêveries , regardant passer la vie comme si elle ne devait jamais s’arrêter , tandis qu’elle coule cent fois plus vite que les ruisseaux qui passent devant la porte de votre sœur Eugénie. Qu’une goutte d’eau pende à une feuille , vous voilà! Vous lui appartenez corps et âme jusqu’à ce qu’elle tombe, comme si un contrat vous unissait ensemble. On a beau dire que cela révèle un penchant à la constance, cela prend un temps considérable. Au reste, il faut vous rendre justice, il en est ainsi pour chaque chose : tout entière à ce qui vous occupe. C’est une faculté dont on peut tirer parti en ne fixant vos idées que sur des études essentielles. Mais là-bas, par exemple, livrée à vous-même , vous ne songiez pas seu~

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lement k prendre un seul papillon pour votre oncle. Son oncle! ah! mon Dieu! c’est bien la peine d’y penser!

— Vous dites ceïa, mon oncle!

— Bah! je sais qu’en vous regardant, on s’imaginerait les plus belles choses du monde. Vous avez du velours dans les yeux quand vous voulez! Mais je ne vous regarde pas, ma chère enfant. Je cherche le brouillon d’une lettre que j’écrivais alors k votre sœur; et le voici, poursuivit-il en tirant un papier du tiroir de sa table de bois blanc.

Je pense maintenant k une chose , poursuivit-il en déchiffonnant le papier : je ne la lui ai ni envoyée, ni portée... C’est qu’il fallait la mettre au net; et vous savez comme j’aime k écrire ! C’est un des plus rudes tourmens de ce monde pour un peintre ; si vous ne teniez pas ma correspondance, je serais le plus malheureux des hommes.

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— Je vous suis donc bonne à quelque chose ! répondit Ondine d’une voix contente.

— Voyez la grande affaire! reprit-il en riant aussi. Pour quelques petites méchantes lettres qui fourmillent de fautes, n’ allezvous pas vous croire bien essentielle a ma destinée?

— Cette pensée serait douce , mon oncle ; mais je ne vais pas si loin.

— Enfin, lisez-moi ce brouillon 5 je ne suis pas fâché de revoir ce que je pensais alors : il y a aussi chaque année du changement dans nos idées comme dans nos figures. Une lettre est le portrait de l’âme qui s’y peignit le jour ou elle fut écrite. Que de femmes tomberaient évanouies , s’il en était ainsi de leurs autres miroirs, en y revoyant tout a coup mille choses qui ont disparu sans qu’elles y prissent garde! Pau? vres femmes! Lisez, ma nièce.

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Ondine lut.

« Vous savez, Eugénie, que dans l’automne, je suis comme un papillon dans sa chrysalide j et vous voulez que je me transporte dans votre immense vallée de Saint- Remi. Votre mari , que j’estime, et qui est modeste comme le talent, sera , dites-vous, bien aise de m’avoir pour juge de ses plans et de ses travaux : a la bonne heure! j’étends mes ailes fatiguées, et j’emmène avec moi votre sœur Ondine , qui ne m’en aimera pas plus pour cela j mais je me soucie fort peu de son amitié, si je parviens à faire sortir l’étincelle que je soupçonne renfermée chez cette pauvre petite orpheline. Il serait assez plaisant que son oncle, qui n’a rien fait jaillir de sa palette , que des portraits mal payés, parvînt a faire de sa nièce une artiste un peu célèbre , de cette nièce qu’il gronde

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toujours, et qui le mérite bien! Mais elle se retient de me faire tant de plaisir. Mon oncle, dit-elle en elle-même, a l’habitude d’être un peu triste; il ne faut pas changer son caractère. Il a perdu un frère qu’il aimait tendrement, qui luira laissé sa fille dans l’indigence ; pourquoi travailler a acquérir un bien-être et du talent? Il s’en est bien passé! Rêvons, dormons!

« Voilà ce que je lis dans le silence de cette demoiselle ; et j’en suis d’autant plus irrité qu’elle a composé toute seule, dans un coin , une esquisse charmante , spirituelle et vraie : je vous dirai à l’oreille ce que j’en pense ; en attendant , vous saurez qu’elle m’a touché l’âme , et que j’ai été sur le point de l’embrasser. Encore un peu, ce serait aussi bien que mademoiselle Lescot. Mais au plus petit éloge, elle se croirait une personne accomplie ; et il s’en faut bien ,

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quoiqu’elle ait beaucoup de la bonté de son père, qui en avait trop!... »

— Eh bien! continuez donc, ditM. Léonard en n’entendant plus la voix altérée de sa nièce ; est-ce que c’est tout ?

Ondine toussa doucement, et reprit :

« A la gaîté dont elle rayonne en préparant tout pour notre voyage, je la crois inclinée a se faire paysanne , et a planter là son oncle, qui ne demanderait pas mieux. C’est au village qu’elle conserverait son beau calme et la couleur sage qui roule dans toute sa personne. Je crois que Raphaël en eût fait une petite sainte Cécile , peut-être même une vierge jardinière. »

— Je crois, moi, que vous arrangez tout

cela, interrompit tout à coup M. Léonard.

Ondine avança la lettre toute ouverte à

son oncle , qui reprit :

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— Comment, diable ! il y a cela? Je pensais donc un peu de bien de vous à cette époque?

Ondine pleurait ; puis elle mit tout a coup précipitamment le papier dans la poche de son tablier de travail.

— Je le copierai pour moi, dit-elle, et je le garderai toute ma vie.

— Je vous prie de croire que je suis singulièrement changé depuis lors, reprit le peintre , un peu ému • mais il ne tient qu’a vous que je reprenne un jour toute la bonne opinion que j’avais de vous il y a six mois ; et je veux bien vous dire que je ne demande pas mieux. Faites-moi seulement un bon tableau, et nous verrons.

Ondine essuya ses yeux et se tut; car elle savait que les longs discours de femme étaient peu agréables a son oncle. Par bon* heur, ce n’était pas un sacrifice pour On-

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dine ; le silence avait pour elle autant de douceur que le sommeil ; il a ses révélations, son tumulte , ses spectacles : elle le peuplait des tableaux qui plaisaient le plus a son jeune souvenir d’artiste. Mais quelque chose d’impénétrable lui cachait tout l’avenir.

— L’avenir! irai-je? disait-elle quelquefois, rêveuse et insouciante. Et pourquoi faire? On dirait qu’il n’y a rien là pour moi. Cependant ma sœur est heureuse ; mais le sera-t-elle long-temps? Ne dit-on pas que le bonheur marche bientôt entre une crainte et un regret ?

Alors elle relevait la tête pour ne plus penser ; et croisant ses mains avec une ferveur d’enfant , elle jetait en haut cette courte prière :

— Mon Dieu! permettez C’était là

tout. — Dieu saura bien mieux que moi ce qu’il doit permettre, ajoutait-elle tout bas.

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Elle retournait alors a ses dessins ou à quelque ouvrage d’aiguille , et les jours coulaient en effet pour elle comme les ruisseaux devant la porte de sa sœur.

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Elle y pensait beaucoup, a cette sœur absente. Lire ses lettres, c’était se croire près d’elle à parler bas ; et les jeunes filles aiment beaucoup a parler bas. Mais a ces lettres causeuses , la voix manquait , et l’âme

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d’une femme est plus dans ses accens que dans ses paroles. Ondine alors écoutait sa mémoire , oiseau moqueur qui ne retient bien que les voix qui font pleurer i et ce n’était jamais sans quelques larmes que se passaient les jours de fête, car elle les consacrait a lire et a répondre ; a s’examiner, pour rendre a sa sœur un compte pieux d’elle-même. C’était le seul confesseur mortel devant lequel son cœur pur s’ouvrît tout entier. Pour rendre ce compte en toute candeur comme à Dieu, elle se regardait passer et vivre ; elle signalait ses fautes quand elle les voyait , sans fausse honte , mais avec une sincérité sérieuse.

M. Léonard avait dit de cette orpheline qu’elle ressemblerait aux salamandres qui vivent dans le feu, où les enfans les jettent pour les voir souffrir ; et ce bon M. Léonard, pour émousser la sensibilité

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qu’il redoutait en elle , jouait souvent a son insu le rôle des petits bourreaux innocens qu’il aurait sermonné de toute sa fervente éloquence pour sauver la salamandre de leurs curieuses expériences.

Elle ne souffrait jamais décidément , toutefois , bien qu’elle pleurât souvent : tout le monde pleure. Elle était contente quand elle ne voyait souffrir personne ; et , sinon pour aller où sa sœur l’attirait , elle n’eût pas fait un pas dans la vie pour avancer ou pour changer de place. - — Mais elle n’en laissait pas éclater i pnocent désir, dans la crainte d’effrayer son oncle , pour qui une barrière de Paris à franchir, était comme une traversée aventureuse, ou un aérostat. Elle s’asseyait des heures entières durant les belles et oisives journées, qui , selon l’expression du peintre , fermaient l’atelier a la gloire; elle se figurait sa jeune

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aînée errante au bruit des sources qui avoisinaient sa maison , et versaient jusqu’à sa porte une silencieuse fraîcheur , qui humecte la vie et la prolonge.

Monsieur Léonard , de son côté allait , disait-il, au Louvre boire de la peinture , en effet sa seule et chère ambroisie. De tous les monumens de Paris , il n’en connaissait bien qu’un seul, le salon de peinture ; il le savait par cœur, comme sa chambre : il y fût allé les yeux fermés sans faire un faux pas ; il eût mis la main a coup sûr dans l’obscurité la plus profonde , sur quelque tableau que ce fût, de Raphaël ou de Rubens, et l’eût baisé.

Dans cette immense population qui se presse et s’agite , il n’avait de liens qu’avec une nation distincte de toutes les autres, celle des peintres; et il continuait depuis vingt ans a recevoir dans son atelier plus

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d’élèves qu’il n’en pouvait contenir. Comme un Anglais qui passe reconnaît un Anglais dans une ville étrangère ; comme un malheureux qui a des larmes sous le front , devine dans la foule , celui qui pleure souvent dans l’âme , monsieur Léonard , artistené, jeté au monde pour adorer la nature et la peindre, sentait en quelque sorte dans la rue les hommes imprégnés du parfum de la peinture , et tous ceux qui en vivent, ou qui en meurent.

— Voila un peintre , disait-il a sa nièce.

— Vous le connaissez , mon oncle?

■ — Non , mais vous allez voir.

Il saluait alors d’un air grave, bienveillant et original, qui frappait à son tour le passant. On s’abordait* l’entretien s’engageait dans cette langue a partde toutes les langues parlées de nos jours 5 et il était rare que de telles rencontres n’augmentassent pas ce qu’il

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appelait sa famille, sa sublime, son humble famille !

L’atelier, nu d’ornemens et de meubles superflus, ne s’agrandissait pas à mesure qu’on l’encombrait de cartons , de plâtres , de chevalets et de mannequins. La muraille un peu humide, ravivée tous les deux ou trois ans d’une couche épaisse de couleur grise , nuancée ça et là par la fraîcheur régnante de l’atmosphère, montrait pour tout luxe le portrait de Raphaël, celui de la mère de M. Léonard, où quelques traits de la jeune Ondine se révélaient sous i im mense bonnet flamand de sa grand’mère; et puis des mains modèles , les pieds ;ûlçs du Mercure , des bras d’enfant moulés sur nature , une tête de mort et un cadre aux papillons.

Cet espace de vingt pieds carrés, oublié, debout encore sous la destruction du vieux

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cloître des Capucines, tombant sous les marteaux actifs d’un riche propriétaire , servait de ruche ou de Vatican à quelques brûlans éphémères, nés de cette flamme qui avait immortalisé et tué Raphaël.

Et la jeune Flamande, amoureuse de cette propreté luisante qui régnait au foyer de sa mère , accoutumée en naissant a l’ordre silencieux et calme d’un ménage du Nord, troublée d’abord au milieu de toutes ces abeilles confuses, s’en était doucement fait reine , et préparait sans bruit a toutes, une place pour broyer et composer leur miel. Le? ingrates, contrariées dans leur désordre , criaient a la tyrannie ; Ondine faisait la sourde oreille , et régnait rangeuse et modeste.

Le sourcil froncé de mademoiselle Elisabeth lui était aussi d’un grand secours. Mademoiselle Elisabeth , chargée des soirée

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intérieurs du ménage, était comme une puissance voilée qui apparaissait seulement aux jours d’émeute , d’agitation et de poussière : sa présence inattendue glaçait les clameurs des criards. Elle jetait de l’eau sous leurs pieds , balayait près d’eux , derrière eux, devant eux; puis remontait satisfaite et grave , tenant en main son balai comme un soldat ses armes.

Elle était si bonne , cette Elisabeth , si remplie de bon sens , d’entêtement dans ses devoirs! Frugale, active, intègre, attachée à ce toit tremblant d’un pauvre artiste , et fière d’y bien remplir sa place, pour mériter celle qu’elle attendait dans un monde où les toits du pauvre ne tremblent plus.

11 fallait qu’a l’insu des écoliers mutins, elle eût pris sur eux un grand empire, car ils ne s’apercevaient pas qu’elle fût un peu bossue pour en rire : ils avaient du respect

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pour elle , pour son infatigable balai , et ils l’appelaient tout bas , le ministre de l’arrosoir.

Mais bien des abus glissaient sous sa vigilance 5 un cbâle a peine déployé six fois depuis lanoce de la sœur d’Ondine, châle bleu, tramé de soufre et de blanc, qui ne laissait dans l’esprit de la jeune fille aucune place a l’admiration pour les cachemires qui tapissent de leurs riches rosaces les magasins de la rue Vivienne; ce beau châle, qui rompait seul l’uniformité de la teinte grise de son horizon , figurait depuis six mois sur un mannequin habillé a la juive , pour un tableau de la bénédiction de Jacob ; et son tablier de mousseline a fleurs sombres, était tourné en turban sur la tête de l’x\ntinoüs, dont on allait faire un Grec moderne.

Ondine avait déclaré plusieurs fois l’impérieuse intention d’en secouer la poussière y

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mais les élèves, M. Léonard lui- même , poussaient des cris , et le tissu frêle et bleu continuait d’être mangé aux vers. C’était le seul incident qui attristât un peu les yeux sereins de la jeune artiste, quand ils tournaient autour de cet obscur musée comme autour de son univers.

L’atelier, jusqu’à nouvel ordre, était dans un long corridor de l’ancien couvent des Capucines, labyrinthe où ceux qui l’habitaient encore finissaient par se perdre quelquefois , comme les étrangers qui venaient les y cbercber. On ne se retrouvait souvent qu’en s’appelant à voix haute, parmi les murs écroulés où pendans de ce vieux monastère.

Quelques cellules étaient demeurées intactes, mais elles s’entouraient par degrés de tant de débris et de poutres chancelantes, il tombait à chaque heure de si hauts murs ,

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avec un fracas si sourd et si menaçant, que sans la sécurité profonde de M. Léonard, qui ne s’arrêtait jamais de peindre durant ces craquemens destructifs, sa nièce eût pris la fuite avec épouvante. Souvent elle le regardait indécise j mais voyant l’immobile sang-froid qui l’en chaînait a sa place, elle dessinait a la sienne , sans y penser plus que lui. Il y a tant de sécurité dans la confiance que nous inspirent nos parens i ils savent tout; ils étaient au monde avant nous!

Tant que Girodet peindra au-dessus de nos têtes, disait M. Léonard, comme répondant au regard inquiet de sa nièce , de quoi voulez-vous que je m’alarme? je ne ferai pas un pas avant lui pour chercher un atelier. Vous ne savez pas comme c’est effroyable de chercher un atelier ! Transporter un monde d’objets, ma boîte à couleur pleine d’huile , mon cadre aux papillons ,

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bouleverser toute une existence , on s’imagine que c’est la moindre chose au premier coup d’œil ; mais voyez Girodet, s’il bouge? et très-certainement je ne me séparerai d’un tel voisinage qu’a la dernière extrémité , au dernier cri de détresse.

— Mais vous n’y montez jamais, mon oncle, et jamais M. Girodet n’entre ici.

— Qu’importe? ne sentez-vous pas tout ce que son approche a d’inspirateur? Je vous conseille , ma chère amie , de respirer cet air-ci de toutes vos forces et avec orgueil , puisqu’il le respire; il y roule une foule de petits tableaux qu’il ne tient qu’à vous d’exécuter pour le salon. Mais en considération de votre âge , je ne vous en demande qu’un : c’est bien raisonnable de ma part. Grand dieu ! si j’avais le temps de faire autre chose que le portrait! peintre de portraits! il en pleut, il est vrai que Van Dyck occupe une

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certaine hauteur dans les arts , avec les siens, car il y a la , dit-il en regardant le portrait de Van Dyck lui-même, je ne sais quelle science harmonieuse qui contente l’ignorant et l’artiste qui sait. Le modelé des formes y passe et tourne comme dans l’air et le jour. Cette tête flotte au milieu du vide, ce vide, remarquez bien, qui n’est pas creux comme une boîte , et noir comme une étoffe tendue. Vous, petite, quel .est le peintre qui vous dit quelque chose al’oreille?Ne cherchez pas trop , afin de ne dire que votre pensée.

— Prud’hon! mon oncle...

— Rien que cela? dit Mc Léonard avec un sourire approbateur , je vous en fais mon compliment : pour une pauvre petite Flamande , simple comme bon jour , vous n’avez pas l’instinct très-vulgaire , et peut-on savoir pourquoi vous l’aimez.

— Ah !... parce que je l’aime , mon oncle 5

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parce que ses tableaux ravissent mes yeux, et qu’il me semble que quelque chose de triste parle au fond. Je ne me connais pas au reste.

— Enfin, vous l’aimez d’instinct, cela veut dire que vous l’aimerez toujours : tant mieux pour vous. Vous m’avez pourtant fait frémir quelquefois , quand je vous posais en face de tel ou tel chef-d’œuvre, dans le désir de vous récompenser d’un œil ou d’une oreille passablement obtenue ; quand j’attendais un cri d’admiration qui m’eût rendu le plus heureux des hommes comme votre maître et comme votre oncle , vous me disiez la chose la plus écrasante, la plus bourgeoise , la plus inattendue ; une de ces choses qui cassent bras et jambes , et vous en avez beaucoup apporté de province dans vos petites poches; car vous portiez des poches, ma chère amie.

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— Mon oncle !

— Ou bien c’était un silence vide et effrayant, pour quelqu’un qui guettait votre avenir dans un regard et dans vos premières impressions. Pauvre Ondine ! que vous m’en avez dit de cruelles!

— Oh ! mon oncle , je ne disais pas tout ce que je pensais; mais souvent, si j’avais osé !

— Oui , par soumission , et pour être une bonne fille , vous m’auriez fait des complimens; comme un petit garçon qu’on m’amena un jour pour sonder ses dispositions sur la peinture , et a qui sans doute on avait recommandé d’être bien honnête : on le guettait aussi, le pauvre innocent, comme le lait sur le feu.

— Monsieur, me dit-il enfin, pour dire quelque chose, en regardant je ne sais plus quoi , est-ce un homme , ça , ou un cheval ?

LE COUVENT DES CAPUCINES

— C’est un homme , mon petit ami.

— Ah ! c’est bien fait !

— Et vous étiez de cette force..... Mais, enfin, votre bandeau ne me paraît plus si épais ; et je ne jurerais pas que Girodet, bien qu’à travers le plafond , n’y soit pour quelque chose. Quand de tels fronts secouent leur auréole , il en tombe des étincelles. Tendez votre tablier, mon enfant; les femmes ne seront jamais que des glaneuses ; mais leurs bras faibles ont de la grâce , et on leur pardonne , parce qu’ils

ont l’air de prier. Songez bien Vous

m’écoutez toujours, n’est-ce pas?

— Toujours, mon oncle, dit Ondine en relevant la tête avec le sentiment de l’attention et du respect.

— Au reste, vous avez bien raison de m’écouter; car c’est dans votre intérêt que je parle quelquefois un peu trop long-

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temps. Songez a la scène du déluge, a cet admirable fragment de la colère de Dieu, bien que vous trouviez Phomme trop laid pour avoir épousé de son consentement cette belle créature qui se noie , idée d’une folle enfant , pour laquelle on devrait vous mettre en pénitence ; un jeune garçon ne l’eût jamais eue : mais, vous autres demoiselles , vous ne rêvez que mariage d’inclination , même du temps du déluge.

— Non , mon oncle ! mon Dieu non !

c’est qu’il a une expression affreuse !

— Ne voulez-vous pas qu’il sente craquer l’arbre qui le soutient sur l’abîme , et qu’il fasse un sourire? qu’il emporte son père, dont le poids est énorme , comme celui de tous les vieillards , et qu’il soit agréable , placide et rose comme Enée,qui enlève tranquillement son père aussi, lui, comme s’il n’enlevait rien ? ce qui m’a toujours un peu

LE COUVENT DES CAPUCINES

étonné dans un chef-d’œuvre 3 mais ce qui s’explique du moins par l’assistance d’une grande déesse, qu’on ne voit pas , et qui a beaucoup aimé le père d’Enée.

— Oh! je ne l’aime pas , mon oncle 3 il ne s’inquiète pas plus de sa femme dans le feu, que l’autre de sa femme dans l’eau.

— Diable ! mademoiselle! vous voulez de la galanterie jusque dans les scènes d’inondation !

— Mais , mon oncle , sa femme !

— C’est bon! on va bien penser à une femme, quand on|porte son père, et qu’on a devant soi une immense étendue d’affliction et de scènes sublimes, qu’on 11e reverra plus. Quant à moi , ce qui m’eût le plus occupé , je crois , après ma mère , observa-t-il en s’inclinant avec respect du côté du portrait de femme habillée a la flamande, c’eût été

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de courir à ma palette pour arrêter, autant que possible quelques-uns des effets d’une scène si grande et si peu redite. Sur cet homme, sous cet homme , les teintes sont molles et ternes et ne précisent ni jour, ni nuit , ni pluie , ni soleil , ni rien : elles rappellent ce vœu d’un paysan las d’une atmosphère étouffante, qui s’écriait :

— Ah! pour un temps pareil, j’aimerais mieux qu’il n’en fît pas! — Il n’en fait plus : la terreur qui nage dans cette scène est bien faite pour crisper l’homme qui en conçoit et en supporte toute l’horreur. Girodet a donc très bien fait de laisser cette pauvre et belle femme s’arranger comme elle peut avec le petit enfant qui s’attache a ses beaux cheveux mouillés, comme au cable de salut* et l’autre qui veut téter encore, sans se douter que ce n’est plus la peine , et que l’on va mourir !

54 LE COUVENT DES CAPUCINES

— Mais d’où vient , mon oncle , hasarda timidement l’écolière, que cette triste mère n’a pas un trait ému ni souffrant , tandis que l’enfant l’a saisie avec tant de violence par sa chevelure renversée ? Mes cheveux me font mal en regardant ! Le calme de cette mère me surprend.

— C’est qu’elle est mère, d’abord, ma chère Ondine , et que vous n’êtes qu’une petite fille douillette , qui pousseriez des cris si l’on touchait vos tresses pour s’en faire un cordage. En second lieu, c’est qu’elle est morte , et déjà peut-être dans le ciel , où l’on ne souffre pas du tout : je le croirais d’autant mieux qu’il n’y a plus rien de terrestre dans ses formes • — et l’on sait que la mort ennoblit la laideur. Jugez de la beauté! la beauté jeune et dans sa fleur, comme celle de cette mère. Quelle chasteté sur ce sein nu! Raphaël n’a pas

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été plus pudique avec ses vêtemens pleins de mystère , que Girodet sans voiles.

Quoiqu’il en soit, ce coin de Déluge, et Atala, autre scène immortelle de la mort, ont été créés la-haut ; et je n’entends pas, le soir , les pas du maître qui médite et travaille à la lampe , sans un frisson d’espoir et de respect. Ne donneriez-vous pas tout au monde pour le rencontrer?

— Moi , mon oncle ?

— Oui, vous! et vous avez juste Pair de me répondre : Mon oncle, cela m’est égal. Quelle singulière personne! Un caillou lisse, au bord de l’eau, un feston de lilas qui s’échappe des murailles du boulevart • un mouton qui passe dans la rue , vous font tressaillir; et la vue d’un grand homme vous laisse droite comme une flèche ; pas là moindre émotion ; c’est pour vous une chose simple.

LE COUVENT DES CAPUCINES

Ondine le regarda sans oser, ou sans trouver rien a répondre,

— Vous ne l’avez donc jamais rencontré?

reprit M. Léonard après un de ses longs repos.

— Qui, mon oncle?

— Comment? qui! parbleu! Girodet, dont nous parlons depuis une heure.

— Ah ! pardon! Non , mon oncle, jamais.

— Au fait, Paris est comme cela 3 on naît , on vit , on meurt dans le même corridor , sans quelquefois s’être rencontré ou demandé l’heure , ni donné l’eau et le feu , comme dans nos bons voisinages du Nord, qui forment presque une parenté. Hélas!

on rencontre bien rarement son prochain dans Paris. Mon pauvre frère , qui ne l’aimait pas , avait bien raison de l’appeler un désert splendide. Sans le salon de peinture ,

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j’y serais mort d’isolement. Cette existence désassemblée les uns des autres m’a jeté jadis dans une si grande tristesse, veuf que j’étais de ma chère province où chacun se connaît et se dit bonjour ; je me croyais un être tellem eut abandonné du ciel et des hom mes, au milieu de toutes ces portes mystérieuses, froides et sans clefs, que le mal du pays me mit a deux doigts du tombeau. J’aurais donné Paris et mon prix de peinture pour entrevoir le bonnet blanc et plissé de ma mère! pour entendre monter du bas de l’escalier humide la voix de mon frère Félix... Mon pauvre frère Félix!... Allons! voila que vous pleurez encore maintenant ; on ne peut rien vous dire. Vous voyez cependant que je me porte très-bien, et que j’ai pris mon parti la-dessus , comme sur tant d’autres choses ! ajouta-t-il en étouffant un soupir qui l’interrompait malgré

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lui , et qui le fit retomber dans un silence plus long que tous les autres.

Une nuée d’élèves qui entrèrent presque tous à la fois , donna bientôt un autre cours aux idées de M. Léonard. La sérénité ne tardait jamais a reparaître sur son front, quand il avait autour de lui tous ces jeunes amans de la peinture ; il semblait qu’il n’eût jamais eu lui- même d’autre maîtresse. Si quelque confidence d’amour, durant l’absence d’Ondine , circulait dans l’atelier , il n’avait pas l’air d’entendre : seulement il regardait ses élèves avec un sourire d’une indéfinissable tristesse, et il disait comme avec distraction : « Ab! mon Dieu! mon Dieu ! de quoi parlez - vous là ? Prenez garde , messieurs , vous m’avez tout l’air de jouer avec du feu!» Et sa bonhomie mélancolique faisait rire ces enfans qui se faisaient hommes , et qui n’avaient pas peur !

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A cette humble école , les riches ne payaient pas plus que les pauvres ; c’est-àdire qu’ils ne payaient pas du tout. Par cela même , il y régnait un ton de concorde et d’égalité qui se tournait en respect pour le maître , auquel ils ne voyaient qu’une belle passion , la gloire ! Toutes ces jeunes têtes en brûlaient comme la sienne ; et dans ce coin obscur du monde, on ne respirait que l’amitié, le désintéressement et l'enthousiasme !

— Enfin, voilà ! — s’écria tout à coup l’écolier Rodolphe , au milieu d’une méditation générale , en respirant jusqu’au cœur, comme quelqu’un qui sort d’un péril.

Cette exclamation fit retourner tout le monde vers lui • on se groupa autour de son travail. La tête du Grec moderne était finie. Ondine aussi cria : — Enfin ! — pour son écharpe , qui était reproduite au na~

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turel, et qu’elle allait repioyer avec soin. L’admiration devenait unanime et bruyante, quand M. Léonard vint jeter l’huile ou l’eau sur ce brillant feu de paille.

Rodolphe , inquiet , connut son sort , quand il vit le bon peintre plonger son regard a demi fermé sur cette tête , objet de l’extase générale ; puis s’en retourner silencieux et grave , comme s’il eût dit : — Je n’ai rien vu ! hélas ! il n’y a rien Fa ! — Tous l’imitèrent, tous s’en retournèrent muets , la tête basse , reprendre , un peu étonnés , leurs dessins interrompus. Le triomphateur, descendu de sa joie et de son char, effaça, consterné, mais sans se plaindre , ce qu’il avait considéré peut-être comme un pas vers l’immortalité.

Ce silencieux empire du plus indulgent des hommes portait quelquefois chez ses disciples le découragement jusqu’aux lar-

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mes. Par le regard sans chaleur qu’il détournait, avec un peu de chagrin du travail qui lui était soumis , on se sentait atteint et convaincu de médiocrité ; idée amère pour ceux qui s’accoutument au voisinage et à la contemplation des chefs-d’œuvres : a force de les admirer, on se familiarise avec eux; on n’échappe pas toujours à l’espérance d’en créer au moins un. Quel est l’innocent barbouilleur qui n’a pas dit une fois en sa vie : — Voyons donc si Raphaël est tout à fait mort !

L’agreste Ondine elle-même, au fond du sommeil apparent oh son maître la croyait plongée, avait aussi ses émotions ambitieuses. Dès qu’elle était seule au chevalet , les chaînes de son intelligence tombaient, son indolence s’éveillait, ses yeux osaient s’ouvrir tout grands; elle n’avait plus peur , elle croyait peindre pour l’a-

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venir , et pour l’avenir reconnaissant !

— Je ne le dirai pas à mon oncle , pensait-elle ; il rirait ! C’est pourtant bien sérieux , la vie , quand on pense où elle doit

nous conduire , ou le ciel , ou quoi

donc ! »

Et sa toute jeune figure se couvrait alors d’une gravité pensive, qui devait faire craindre en effet qu’une telle enfant ne prît la vie trop au sérieux.

Elle se rappelait avec quelque confusion qu’en arrivant de sa province du Nord, elle avait égayé son oncle et ses amis par son inexpérience des arts, un jour, qu’en entrant au salon de peinture, si brillant, si tumultueux durant l’exposition , et si nouveau pour ses regards éblouis, qu’elle avait perdu la respiration , se demandant tout bas si elle entrait en paradis. C’était alors que revenait de Rome une femme citée

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naguère pour la grâce et la légèreté de sa danse; quand tout Paris, le Paris qui danse , qui vit de musique , de fêtes et d’idoles , quand tout ce Paris-là se précipitait chaque soir autour de ses poses légères et des pas innovés par elle dans cette carrière presque aérienne, oii elle voltigeait, dit-on, élégante et fluide comme l’enfant divin de Prud’hon.

Déjà, quand la petite Flamande aux lèvres rouges , entr’ouvertes d’ignorance et de curiosité, entra tremblante dans le sanctuaire majestueux des arts, on ne se demandait plus : Avez-vous vu danser mademoiselle Lescot ? mais : Avez-vous vu les tableaux charmans de mademoiselle Lescot ? Le Baisement des pieds à Rome, Le Condamné à mort , la spirituelle traduction du Meunier et son Fils , et puis enfin , laPrièrependant l’orage, demademoiselle Lescot? Et ce nom

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ailé, plein de grâce et de gloire, bruïssait partout aux oreilles timides et attentives d’Ondine , tandis que la foule tourbillonnant toujours, l’emportait a demi-étouffée devant ces tableaux qui intéressaient tant d’yeux et tant d’âmes, et venaient d’inscrire un nom de femme parmi les lauréats de l’école française.

Ce souvenir brillant passait quelquefois devant elle ; il la faisait frissonner et sourire quand, retirée comme elle était alors derrière un immense paravent qui lui servait de cabinet d’étude, elle cherchait déjà dans le passé quelque espoir pour appuyer son vague avenir. Un nouveau tumulte dans l’atelier suspendit tout a coup son travail

et son reve.

Abel aussi revenait de Rome. Son nom , prononcé par tous les écoliers qui Pentouraient, l’interrogeaient et l’étouffaient en l’embrassant dans un désordre de surprise et de plaisir, fit accourir de son coin la nièce de M. Léonard,

Elle s’aperçut la première qu’Abel était pâle et chancelant sous ses cheveux blonds et touffus et sous sa haute stature.

— Déjà ! dit-elle en lui offrant une chaise, et en F examinant avec intérêt.

— Est-elle Flamande ! repartit M. Léonard. Est-ce qu’on dit jamais déjà, aux amis qui reviennent?

— Cela veut dire : quel bonheur ! mon oncle. Et puis , n’est-il pas Flamand comme moi , lui? Il entend bien , poursuivit- elle en le regardant du coin de l’œil intelligent d’une sœur.

Abel sourit, et son front pâle reprit couleur.

— C’est bon! continua-t-elle en levant son doigt qu’elle agita près de sa bouche : j’en étais sûre. Est-ce qu’on reste à Rome,

— Quoi! mademoiselie , qui savez tout?

dit son oncle, qui ne savait rien.

— Quand on y prend les fièvres , mon on» cle! Regardez comme le voila fait! Il faut bien un peu d’air natal, et mille choses qui sont à Paris , pour se reposer de l’école romaine. Hein! monsieur, ai-je prédit juste?

La figure un peu altérée du jeune peintre éclata de bonheur. Il demanda l’entrée de l’atelier pour un compagnon de route , arrivant avec lui de Rome , passionné de peinture, Allemand de naissance, et d’une famille assez riche pour ne pas suspendre son existence au bout de ses crayons.

— Bravo! cria toute l’école; s’il peint le portrait, il pourra faire crédit a ses amis et aux amans malheureux; et s’il crée des chefs-d’œuvres, il pourra les garder pour lui.

— Oui ! vive la peinture , quand on n’en meurt pas! dit Corbet. A bas les Vandales

qui disent insolemment : gueux comme un peintre !

* — Vous voulez bien le recevoir, n'est-ce pas, monsieur Léonard? lui , et ses cartons , n’est-ce pas?

— Parbleu ! répondit M. Léonard , rayonnant comme les jeunes, est-ce qu’on est jamais de trop pour s’éclairer et pour apprendre? Et puis, présenté par vous, mon cber Abel, ne sût-il faire qu’une oreille , et moins encore , il sera reçu chez moi comme un Gérard Dow, ou un Ter Burg.

— Expliquez-moi ce que vous aviez l’air de chuchoter des yeux a ce cher et honnête Abel, qui en devenait rouge, demanda M. Léonard en dînant avec Ondine.

— Vraiment, mon oncle! c’est bien difficile a deviner! répondit sa nièce animée d’une gaîté caressante : vous ne savez donc pas , poursuivit-elle en avançant sa tête avec

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l’importance enfantine d’une confidence sérieuse.

— Rien î sinon qu’il était parti pour Rome, et qu’il revient de Rome.

— Oh ! moi, je sais! reprit Ondine mystérieuse et riante : il a pris le mai du pays à Rome, parce qu’il avait emporté le mal d’amour. Il est amoureux, mon oncle! et elle appuya ses deux coudes sur la table , pour faire de la causerie et de la morale,

— Amoureux de quoi? dit M. Léonard la bouche pleine.

— Oh ! vous verrez bien ! car je gage qu’avant six mois il est marié. C’est pour cela , mon oncle , qu’il voulait et qu’il a eu le prix de peinture. Ali ! mon oncle ! on dit devant vous tant de choses que vous n’entendez pas !

— Il paraît que vous entendez tout , vous! répliqua M. Léonard en éclatant de

5o UN ÉLÈVE DE DAVID.

rire. Et c’est juste, au reste 5 vous êtes fille et curieuse !

— Pas curieuse, mon oncle. Je suis là, j’entends , et je retiens ce qui en vaut la peine. J’ai très-peu, bien peu d’histoires dans ma tête , mon oncle ! je n’ai écrit que celle-là.

— C’est-à-dire que vous barbouillez le papier que je vous donne pour vos dessins , avec les pieds de mouche indéchiffrables que j’ai déjà vus roulés dans vos cartons ! Faites-moi le plaisir de me montrer ce qui vous a passé par la tête sur Abel, S’il n’y a pas de quoi frémir , de voir une pauvre petite Flamande dégénérée , qui ne sait pas encore mettre une tête ensemble d’après la bosse , s’aviser de faire des esquisses d’après nature ! Allez un peu me chercher votre carton ; ce doit être beau !

Ondine resta droite et indécise , regar-

dani si le front de son oncle grondait comme lui : mais il n’avait pas un pli , et ses yeux dansaient par l’effort qu’il faisait pour s’empêcher de rire.

— Voila! mon oncle, dit- elle en posant un petit carton tout ouvert sur le coin de la table où son oncle mangeait encore quelques cerises qu’elle avait glissées devant lui; car Elisabeth ne pouvait pas toujours ajouter le luxe d’un tel dessert a l’unique mets dont elle chargeait leur petite table.

— Allez ! allez à vos soins de ménage , mademoiselle : ôtez la nappe avec cette sage Elisabeth qui n’écrit pas d’histoires , dit M. Léonard en éloignant de la main sa nièce qui obéit, et il oublia quelques instans sa palette, pour parcourir ces papiers d’une jeune fille.

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