POUR MA SOEUR
« Vous savez bien, ma sœur? Vous savez bien Abel., qui venait voir mon oncle, Abel qui est bon comme Philippe, et qui a peint la colère de Jacob dans un coin du Louvre, sous les verroux où nous ne pouvions lui crier bon jour et courage ! qu’à travers la porte? Eb! bien! ma sœur, il est à Rome !
« On dit qu’il y a des fièvres , à Rome ; des fièvres de gloire , d’ardent soleil , d’admiration , de fatigue ; bien des fièvres, ma sœur! et il en a déjà une qu’il emporte; une qui lui a fait peindre la colère de Jacob , et gagner ce prix si souhaitable !
« Il était donc content de partir; mais il en était aussi bien fâché, parce qu’il avait de l’amour, comme Philippe en avait pour vous, quand il voulait être votre mari,
un Élève de david.
quand il n'aurait pu vous quitter sans devenir malade. Si Abel allait aussi le devenir, de son amour et des lièvres de Ptome; il en pourrait mourir, et ce serait bien dommage î car j’ai entendu raconter de lui des choses qu'il faut que vous sachiez, ma sœur, comme tout ce que j’apprends d'aimable à retenir.
« Il y a eu, durant seize ans, je ne sais quel voile triste sur sa naissance. Je n5ai pas bien compris ce que ses amis racontaient entre eux des premiers chagrins de son enfance ; mais c’était grave et touchant, car leur figure était émue et sérieuse.
«■ Il passait alors pour un orphelin , et il ne l’était pas ! Ce mot! vous savez, ma sœur, comme il tombe sur le cœur de ceux qui sont aussi des orphelins !... J'écoutais donc avec une amitié triste tout ce que l'on disait d’Abel, et ses succès nfont donné bien de la joie !
« Ce semblant d’orphelin s’est élevé sous le simple nom d’Abel. Pas d’autre nom. Et c’était triste , quand ce nom n’avait pas encore un pauvre petit rayon de gloire pour se soutenir seul dans le monde !
« Par cette espèce d’abandon , peut-être d’ignorance de lui-même et des siens, son caractère , vous l’avez pu voir , a pris une forme sérieuse et sensible ; privé de parens pour l’aimer, il a su de bonne heure se faire des amis pour le plaindre, pour l’attacher à cette vie ou on le laissait entrer tout seul , pauvre Abel ! De sa petite province du Nord , qui donne la main à celle ou nous sommes nées, ma sœur, et dont les clochers disent de loin bonjour a ceux de nos églises , on l’envoya tout jeune , tout vague et tout surpris , à Paris , pour y cultiver dans l’étude du dessin les dispositions étonnantes qui étaient nées en lui. !1 eut le bonheur
d’entrer tout droit dans l’école de David : c’était comme entrer dans la Légion-d’Honneur !
« Une main invisible et chère, dit-on, versait autour de lui , chaque année , le prix de sa mystérieuse existence 3 mais cette main, comme celle de Dieu, qui nous soutient , et que nous ne voyons pas , cette main, ma sœur, ne pressait jamais la sienne !
«Ce doit être cruel, n’est-ce pas, de ne pouvoir dire : Je vous remercie ! a ceux qui ont le droit de nous donner? Aussi, quand, ébloui de ses peintures , et fatigué d’un travail assidu, il cherchait un regard intime et puissant pour le ranimer , il n’en rencontrait pas ! Je me figure, moi, qu’alors il levait les yeux au ciel, parce que j’y regarde souvent , et qu’il les rabaissait tout humides sur ses dessins épars * sur son isolement , et
sur ce l'a -bas, Fa-bas qui serre le cœur,
qui gêne la repiration, quand on dit : J’irai seul î
« Et puis David passait derrière lui , regardait, comme le soleil qui jette sa chaleur sur une jeune plante solitaire , il frappait doucement sur sa tête penchée , et lui disait d’une voix qui relève :
« Va donc! Abel! va donc! regarde bien là-bas, mon ami, tout au bout de mon pinceau : eh bien! c’est Rome 5 il faut que tu y portes de mes nouvelles; il faut que tu ailles saluer Rome de mon nom , et que le tien y entre en même temps !
« C’est dans une de ces heures d’abattement , sans doute, et en laissant errer ses yeux devant, lui, qu’il a rencontré ceux d’une belle et douce jeune fille. Il faut croire, ma sœur, qu’elle le regardait comme il fallait pour lui donner bien du courage,
car il travailla tant, et de son crayon et de son génie, et de toute son âme éveillée, que l’autre jour le prix est tombé sur son front tout jeune , tout rougissant , tout étonné d’une telle chose. David le pressa fortement contre lui avec cette affection émue, et profonde, et de père, qu’il porte â ses élèves :
« — Merci, Abel! lui dit-il; à Rome, Abel ! a Rome ! tu y trouveras de ma famille , Abel! Il faut que toute mon école rende visite a Rome, un laurier dans la main.
« Et c’est doux de penser qu’Abel est maintenant un rayon de plus dans l’auréole de ce grand maître !
«Mais lajeune fille, humble et douce, et puissante?... pensez-vous, ma sœur, qu’elle ne fût pas bien contente d’avoir un tel empire dans les yeux, et qu’ils ne se remplirent pas de joie et de larmes lorsqu’Abel
courut lui porter sa couronne? quand il lui dit , d’une voix qui sortait libre de son cœur dilaté, que ce prix, ce triomphe, cet avenir qui s’ouvrait large et beau devant lui , tout serait pour elle , tout avec elle a son retour ! Sans doute elle a pleuré, ma sœur, en disant : Adieu ! au revoir ! mais quelle jeune fille ne voudrait pas pleurer pour un tel au revoir ! Quel bonheur de penser que toutes ne sont pas venues pour rien sur la
terre, pour regarder vite et s’enfuir
inutiles qu’elles sont au bonheur des autres !.....
« Ce qui vous touchera, je crois, c’est qu’il voulut, avant de partir pour Rome, revoir dans un pieux pèlerinage, son berceau caché , sa première école , ses premiers petits camarades, et passer devant une maison, une chère et imposante maison, fermée pour lui jusqu’alors comme les chapelles
voilées par un grillage , cpie Fou salue en passant, où le cœur envoie une prière fervente , et où Fon n’entre pas.
«Ses jeunes amis, avertis de son retour, fiers de son bonheur, accoururent tous en foule au-devant de lui, les mains pleines de fleurs, Fattendre a la porte de la ville, cette porte épaisse et sombre de nos villes de guerre, aux lourds pont-levis soutenus par des chaînes qui tremblent et font du bruit sous les pas d’un enfant , où ils l’avaient vu passer en les quittant , si faible encore , si abandonné , pauvre Abel î
« Quandils le reconnurent grandi comme eux, plus beau qu’eux par ce je ne sais quel éclat d’un grand courage , d’une jeune gloire et d’un pur amour , resté simple comme eux pourtant, modeste et toujours naïf; les voila qui s’arrêtent, qui se taisent, qui pleurent; puis leurs âmes s’exaltent : ils
l’entourent, le pressent, l’enlèvent dans leurs bras, où il perd la force de se mouvoir, et l’emportent sous les fenêtres de la belle maison fermée , en criant de toutes leurs forces : Vive notre camarade couronné ! vive Abel, qui part pour Rome !
« Ces acclamations passionnées de voix claires et perçantes, retentissent dans la petite ville calme et béante. La rue où ils s’arrêtent en est ébranlée , les fenêtres en frissonnent , une nouvelle et grande foule se répand et se presse autour d’une habitation élégante, qui dépasse les autres 5 le nom d’Abel couronné, d’Abel qui part pour Rome, y pénètre à travers les grilles dorées, les longs rideaux de soie, et les persiennes immobiles. O ma sœur! il se glisse enfin jusqu’au cœur du père d’Abel, s’y arrête, l’oppresse, et l’embrasse; la porte s’ouvre tout a coup avec bruit; Abel presque
UN ÉLÈVE DE DAVID, 6l
étouffé de terreur , ne pouvait pas s’enfuir : retranché la, mais vainement, comme au fond d’une forteressse, un homme presque vieillard, apparaît au seuil ; il regarde, il contemple sur tous cesbras entrelacés et tendus, le jeune voyageur, le lauréat, ma sœur, tremblant, honteux , pâle de sa gloire , et joli, je vous assure. Je l’ai vu le jour du prix. Les yeux de Fhomme se troublent; un bon nuage y passe et les mouille ; son âme s’amollit; il étend ses deux mains émues, audevant de ce fils si long-temps sevré du bonheur et du droit de dire : « Mon père ! » Il le crie, ma sœur, et son père crie : « Mon fils! mon fils! mon fils! » Il le pleure, il le grave et l’imprime par ses baisers sur le front d’Abel, à la face d’une ville entière, de ces jeunes écoliers stupéfaits du succès de leur action hardie , et qui pleurent aussi de joie en le voyant entrer palpitant sur le cœur
ivre et saisi de son père; ils le suivent, muets alors , comme des vainqueurs étonnés sous ce toit plus haut que tous les autres toits, ma sœur ! et si long-temps, si inflexiblement interdit a celui qui l’honore.
«Abel y reçoit tout haut un nom tout entier, fier de se poser sur lui, de se marier étroitementaunom d’Abel! d’Abel couronné!
d’Abel qui part pour Rome !
cf Pour moi, je pense que nous verrons un jour de beaux tableaux signés de ce nom-la! »
LA TÊTE DE MORT
— C’est singulier, dit M. Léonard qui s’était remis a peindre , et après une pause : c’est singulier !
— Quoi, mon oncle? demanda la jeune fille oublieuse qui regardait attentivement
64 LA tête de mort.
une tête de mort, et la dessinait tour a tour.
— On dirait que vous pensez quelquefois ! poursuivit-il en touchant avec son appui-main le carton refermé.
— Quelquefois, mon oncle, quand le cœur me bat, répondit-elle sans perdre de vue la tête de mort blanche et polie.
— Eh bien , faites-moi le petit tableau que je vous ai commandé; faites-le même avec votre cœur, je ne vous le défends pas. Si vous le laissiez battre souvent pour autre chose que la peinture , il pourrait vous jouer un assez mauvais tour.
Ondine regarda son oncle avec tout le naïf d’une pensée de Greuze , et sans nulle arrière-prévision :
— Je ne veux apprendre qu’à peindre, mon oncle!
Elle croissait et respirait en effet sans dan-
LA TÈTE DE MORT
ger au milieu de douze jeunes têtes ardentes qui lançaient des éclairs. Nul regard ne pénétrait jusqu’au fond du sommeil de son âme; jamais, plus que M. Léonard lui-même, elle n’avait pensé que rien dût l’inquiéter dans son calme , qui lui faisait comme une seconde enfance.
Les élèves de son oncle étaient ses frères d’atelier; elle les regardait et leur souriait, sans respirer au milieu d’eux autre chose que la peinture, l’harmonie et l’innocence. Elle glissait parmi ces êtres mobiles et enjoués, comme un ruisseau pur et libre qui réfléchit les objets qui l’entourent : mais les ruisseaux dépendent de la terre; un nuage les rend tristes, un orage les égare ; l’eau se trouble et se trompe, et s’en va par un autre chemin. Ondine n’y pensait vaguement que sur un aveu de sa sœur : le jour d’un mariage d’amour, elle avait dit, cette i. 5
LA TETE DE MORT
sœur : — 11 faut aimer ou mourir ! Ondine avait retenu cela ; mais personne ne l’en faisait apercevoir.
Elle dessinait donc sans distraction l’horrible tête où elle cherchait a retrouver quelques traits de la vie; ses petites mains rondes et potelées retournaient en vain cette stoïque étude; de profil ou de face, dans Fom-
bre^, en raccourci, c’était toujours la mort; toujours au fond de cette bouche creuse, aride et sèche, sans lèvres, sans voix, Ondine croyait entendre : — Toi aussi! — Tu mens! dit la jeune fille impatientée et un peu frissonnante ; je te forcerai bien à n’être plus si laide !
Elle fit courir alors son crayon avec une incroyable vitesse sur le papier , autour de cette tête trop exactement reproduite; elle rougissait d’un air de triomphe, et sa main, qui tremblait d'action et de joie, volait sur le
LA TÊTE DE MORT. 67
dessin en y jetant la pensée qui animait ses yeux d’un singulier éclat.
— Que diable fait-elle donc là ? dit M . Léonard en l’examinant de loin. A qui parlet-elle? Il se fit le plus léger qu’il put, et s’approcha sans bruit, regardant par-dessus l’épaule et la chevelure éparse de son écolière qui murmurait toujours , en avançant ses lèvres vermeilles et boudeuses : — Tu mens ! tu mens !
M. Léonard resta un moment stupéfait , puis il éclata de rire ; ce qui fit sauter Ondine hors de son escabeau , en poussant un grand cri.
— Vous voyez bien que vous avez peur, dit son maître en se moquant d’elle , et que c’est vous qui mentez à cette pauvre sincère, parce qu’elle vous dit une brusque vérité. Voyez! elle n’a plus rien pour mentir à personne, non plus qu’à elle-même :
LA TETE DE MORT
vous avez beau mettre des fleurs dessus , dessous , dedans et tout autour , ce ne sera jamais qu’une tête de mort, la seule qui ne mente plus ! Il est pourtant certain désir que votre idée fait sourire ; ces fleurs sont bien jetées ; il faut arrêter cette esquisse dont je ne suis pas mécontent. — Cette pauvre petite ! poursuivit-il en regardant alternativement les fleurs, Ondine et la tête de mort, comme elle ressemble a son père ! mon pauvre Félix!... et ses yeux devinrent humides.
Il n’attendit pas, ce jour-la, que le soleil fût tout a fait couché, pour faire respirer quelques instans a sa nièce , l’air assaini des boulevarts et des jardins qui les entourent, et dont les parfums suaves franchissent les plus hautes murailles...
Le lendemain matin en descendant pour le déjeuner , qu’elle servait chaque jour avec Elisabeth, Ondine coupa gaîment les longues tartines natales, que M. Léonard aimait en souvenir de la paisible Flandre, et
qu’il mangeait de même , en forme de prière.
Ondine cultivait avec piété ce talent inconnu ou dédaigné dans Paris, et sa récompense était d’entendre quelquefois son oncle lui dire : « Elles sont aussi étonnamment fines que celles de ma mère! »
Ce matin donc, elle le trouva contemplatif devant le tableau de chevalet qu’il composait alors.
— J’aurais besoin , dit-il , d’une jolie main pour cette jeune fille qui dessine.
Ondine quitta avec empressement les apprêts du déjeuner, essuya promptement ses petites mains d’enfant, et les avança ensemble.
— J’espère , s’écria son oncle , que voila un mouvement de vanité bien conditionné ! Je demande une jolie main , et vous avancez les vôtres : c’est comme si vous répondiez :
LE PROCHAIN DE M. LEONARD. n\
« Mon oncle! en voila deux. » Après cela, soutenez que vous n'êtes pas pétrie de confiance et de bonne opinion de vous-même.
— Mon oncle , vous souhaitiez
— Et si je souhaitais tout a l'heure une figure de Michel- Ange, ou la Vierge a la couronne d'étoiles, d'Albert Durer, vous diriez sans hésitation : «Mon oncle, me voila ? »
— Suis-je ainsi , mon oncle? dit-elle étonnée et triste ; ne voyez-vous jamais en moi le désir de ne pas vous être toujours inutile ?
M. Léonard la regarda sans trop savoir que répondre , car un père n'était pas plus accessible à la voix de son enfant, qu’il l’était à celle d’Ondine. Il lui pardonnait même jusqu'à son nom, qu’il trouvait absurde quand il avait l’humeur sombre; mais dont il jetait le ridicule sur la marraine al-
lemande qui en avait emmaillotté cette petite fille, comme une fée railleuse glisse un mauvais don sous la layette d’un bel enfant.
Leur silence, pendant quelque temps, ne fut interrompu que par le bruit des tasses, qu’elle essuyait a l’approbation d’Elisabeth, de manière à les rendre plus brillantes que neuves , et M. Léonard broyait un peu de noir, sans rien dire.
Dès qu’Elisabeth fut remontée dans sa chambre , tous deux cherchaient de quoi ils parleraient pour recommencer l’entretien, quand ils entendirent frapper , ou plutôt gratter doucement a la porte.
— Au diable les importuns ! dit M. Léonard. C’est bien le moment des visites a huit heures du matin! Je parie que c’est M. Barbier, de plus en plus bossu , et qui ne vient pas une fois qu’il ne nous chante :
Sans chien et sans houlette. J’ai bien besoin de M. Barbier.
— Pauvre M. Barbier! dit piteusement la jeune fille, qui plaignait tout ce qui semblait déplaire. 11 est vrai qu’il est plus bossu que jamais, et que c’est a peine si j'entends le souffle avec lequel il chante ; pauvre M. Barbier!
— Tant pis, répliqua M. Léonard en contenant sa voix : je n’y suis pas. Je veux peindre. 11 est affreux que l’on vienne me voler mes heures de travail , les seules aimables de ma vie ; il est fort que l’on s’oppose a ma volonté de peindre: je n’y suis pas! ajoutat-il tout haut, emporté par l’impatience et tout a fait en colère de ce grattement qui continuait toujours, avec la petite toux factice de quelqu’un qui veut être entendu sans parler.
— Vous n’êtes pas indignée, vous!
74 LE prochain de m. léonard.
Et il regardait Ondine , se persuadant que rien au monde ne pouvait l’émouvoir, puisqu’elle n’offrait pas le moindre signe d’altération dans ses traits. À la fin, il pose sa palette avec un profond soupir, enfonce son bonnet avec désespoir, entr’ouvre un peu la porte , sans antichambre , et sort bientôt tout a fait.
Ondine entendit d’abord un long chuchotement dans l’écho du corridor délabré ; puis elle vit rentrer son oncle , lui faisant signe de se taire, bien qu’elle n’eût pas la moindre envie de parler. Il court droit a sa petite table de sapin , dont le tiroir, qui ferme à clé , lui tient lieu de secrétaire : après en avoir retiré quelque chose avec promptitude, il s’en retourne sur la pointe des pieds jusqu’au corridor, et rentre presque aussitôt , en saluant profondément et a plusieurs reprises, avec son bonnet de
velours à la main , quelqu’un qui ne se laissait pas voir, et qu’elle entendit descendre.
M. Léonard paraissait ému ; il passait sa main sur ses yeux , quoiqu’il se fût remis au travail et qu’il peignît avec action. Au bout d’un temps assez long, regardant fixement sa nièce, comme si elle suivait le fil de ses idées , il dit :
— C’est fort bien ! et personne ne le plaint plus que moi ; mais nous voilà un peu dans la peine, car je lui ai tout donné.
— Tout donné ! à qui, mon oncle?
— A cet homme qui grattait, et qui est venu, par-dessus cela, me faire un mal épouvantable du récit de ses chagrins.
— Qui est-il ?
— Ah î ma foi, je l’ignore. Vous devez sentir qu’on ne va pas demander à un homme qui pleure comment il s’appelle, avant de faire quelque chose pour qu’il ne pleure
7 6 LE PROCHAIN de m. léonard.
plus. D’ailleurs 5 n’y a-t-il pas une douceur infinie a se voir pris pour un préposé de la Providence? à oser le croire un moment soi-même ? C’est une immense faveur de Dieu. Cet étranger a peut-être frappé inutilement a bien des portes ; et rien ne doit être si affreux qu’un refus pour un homme qui s’est abaissé — ou élevé jusqu’à tendre la main à l’homme !
Et puis, c’est un père de famille qui ne pouvait rejoindre son pays, ni ses enfans, sans le secours d’une somme que j’avais fort heureusement dans mon tiroir, le prix du portrait de madame Paulée, vous savez?
— La somme entière , mon oncle ? dit Ondine en joignant les mains avec effroi; quoi! tout entière? tout ce qui nous restait?
— Parbleu ! il le fallait bien , puisque c’était précisément ce qu’il lui fallait , à cet.
LE PROCHAIN DE M. LEONARD. rJrj
homme, ce dont il ne pouvait se passer pour retourner dans son pays , qui est à soixante lieues d’ici. J’ai tout calculé avec lui dans le corridor : il n’aura juste que ce qu’il lui faut. Il ne m’a pas trompé d’une poste , j’en suis sûr. Cet homme paraît d’une sincérité! Si vous saviez comme on l’a trompé à Paris! On devrait rougir. Il m’a raconté la en un quart d’heure de quoi écrire un volume , un triste volume , Ondine ! de quoi faire fuir au bout du monde ces vilains hommes que l’on voudrait aimer. Mais vous ne me croyez jamais, quand je vous dis d’aller vivre au village .
— Ah! mon Dieu! répondit-elle, car elle pensait au lendemain , d’où cet homme étranger vous connaît-il donc?
— J’ai oublié de m’en informer; mais il m’a fort bien appelé par mon nom. D’où le sait-il ? Vous m’y faites songer .Peut-être
le pauvre de l’autre fois qui l’aura envoyé. Enfin, je l’ai remercié de sa confiance; car, à tout prendre , c’est une très-bonne chose que d’obliger.
Ondine ne savait que faire , de sauter au cou de M. Léonard, ou de le gronder à son tour d’avoir ainsi donné toute leur fortune présente ; elle se tut pourtant , essaya de sourire, et pleura. Son oncle, qui la regardait un peu inquiet, s’attendrit aussi tout à fait.
— Il est certain , lui dit-il en serrant affectueusement sa main dans les siennes , il est certain que votre main fera assez bien dans mon tableau. Au bout du compte, il n’y a pas grand mal que vous sachiez que votre main est jolie; d’autant plus que vous êtes élevée de façon a ce que l’orgueil ne soit pas votre plus grand défaut, quoique l’on dise que toutes les femmes lui sont fiancées en nais-
sant. Vous avez même une foule de bonnes qualités qui me rassurent souvent : d’abord, vous tenez le linge avec un ordre admirable, vous marquez très-bien , vous m’avez fait ce tapis de pieds, brillant comme une mosaïque, et qui donne a mon atelier une tournure de musée tout a fait élégante ; et cela, je dois en convenir, sans faire votre embarras et la capable; mais une chose dont il faut vous corriger le plus tôt possible, c’est de toujours pleurer comme vous faites : on dirait que vous avez lu des magasins de romans ; si l’on vous gronde un peu, vous pleurez; si l’on vous dit que vous êtes une bonne fille , et que l’on finira par vous aimer , vous pleurez; enfin, si tout ne va pas à la satisfaction des autres , vous pleurez encore ; vous sentez que c’est par trop , d’autant plus que vatre faiblesse me gagne de temps en temps, et qu’ après ces serremens de cœur , je fais
de la peinture détestable : celle de ce matin ne sera bonne qu’a jeter par la fenêtre. Cette tête de mort couronnée avec vos fleurs a dansé devant moi toute la nuit.
Ondine égaya le plus qu’elle put ses yeux rouges pour ne pas attrister son oncle, et lui demanda s’il finissait de déjeuner.
— A propos, répondit-il, il reste encore quelque chose de notre excellent déjeuner, un café supérieur, en vérité petite ; vous voyez bien que la Providence est toujours meilleure que nous; je croyais qu’il ne nous restait rien.
Elisabeth rentra demander a M. Léonard ses ordres pous le dîner : il regarda sa nièce; sa nièce regarda Elisabeth ; et tous trois demeurèrent sans parole.
— Bah! dit-il enfin pour se tirer d’affaire, on pense donc toujours a manger dans ce monde ? Mademoiselle Elisabeth se mit a
LE PROCHAIN DE M. LEONARD. 8l
rire, observant qu’on ne pouvait du moins y songer plus modestement.
— C’est qu’il y a un inconvénient aujourd’hui, Elisabeth; je n’ai pas un denier a vous donner.
— Que faites-vous donc de votre argent, monsieur? lui demanda-t-elle avec le ton d’autorité que donne aux femmes un grand esprit d’ordre; ce n’est pourtant pas moi qui en dépense le plus ici : et si l’on a toujours été aussi sobre que nous dans cet ancien couvent, les âmes qui l’habitaient ont dû s’envoler au ciel, légères comme des plumes.
— Expliquez-lui un peu pourquoi je suis plus pauvre qu’a l’ordinaire, Ondine, car il faut tout lui dire a cette infatiguable demandeuse.
— Mon Dieu ! monsieur, je ne le devine que trop, reprit-elle en grondant j’ai vu
d’en haut, roder dans les décombres, un homme qui avait bien Pair de chercher mon dîner; c’est toujours la même chose! Mais très-certainement, vous ne vous en passerez pas, pour le bon plaisir du premier venu qui viendra vous faire accroire qu’il est plus malheureux que vous. Au reste, je ne fais que mon devoir en mettant mes épargnes de côté pour les momens difficiles.
Là-dessus, elle sortit, se promettant bien de renouveler au portier ses reproches , de laisser monter à l’atelier tant de gens matineux , qui n’y venaient pas pour se faire peindre.
— Quelle excellente fourmi que cette pauvre Elisabeth! dit M. Léonard en la suivant des yeux : quand j’examine le dévouement de cette sage créature, je me sens plus heureux que si j’avais vingt mille livres de rentes; il me prend quelquefois envie de les
avoir pour la récompenser un jour comme elle le mérite ; et puis, ma chère enfant, je ■serai plus tranquille sur vous dont F avenir me travaille souvent. Et, j’y pense! il faut que j’aille trouver ce bon de la Roche , qui me fait vendre mes tableaux , quand les riches qui les ont commandés me les laissent sur les bras; j’en ai un, par parenthèse, qui donnera un peu de spleen à nos coloristes, je vous assure , petite : il est tout lumière !
— Où est-il donc , mon oncle ?
— Dans ma tête, répondit M. Léonard en ôtant la poussière de quelques petits tableaux retournés vers la muraille, et sans cadres. — Dans ma tête qu’il éclaire et qu’il échauffe souvent jusqu’au malaise : aussi, je ne peux pas toujours entendre de sang-froid vos excuses de jeune fille paresseuse. Ce n’est point par haine contre vous , ma pau-
8/j. LE PROCHAIN DE M. LEONARD.
vre Ondine, soyez-en sûre; non! il me semble que je ne vous hais pas du tout. Et il se hâtait de rendre quelque éclat aux peintures qu’il voulait vendre.
— Vous êtes si bon! mon oncle, répondît-elle en examinant avec intérêt les jolis paysages où son oncle faisait un choix pour y puiser une ressource d’argent; que cela est frais et riant! poursuivit-elle; oh! que j’aime celui-ci !
— Ce sont d’excellentes petites croûtes que je jette dans les coins pour les temps de famine. Mon grenier n’est pas abondant, par malheur : pas si croûte, toutefois, continua-t-il, en scrutant de près et de loin celui que sa nièce avait loué davantage. Comment donc ! il vaut quatre napoléons , pour ce seul arbre , dont les feuilles bougent : on dirait qu’elles font du bruit sur ce petit fond plein d’air
— Oh ! mon oncle ! quatre napoléons , dit-elle palpitante de joie.
— Six napoléons , mademoiselle , ajoutat-il d’un ton plus résolu.
Ondine battit des mains avec confiance.
— Mais 5 je suis bon enfant! reprit-il comme un homme lassé d’une onéreuse modestie; pourquoi donc n’en aurais-je pas sa vraie valeur? Si Delarocbe n’en trouve pas deux cents francs net , la peinture est perdue !
— Mais, celui-ci, donc? vous ne le regardez pas, dit- elle en désignant du doigt une toile plus grande , également retournée
contre le mur.
— Arrêtez! s’écria M. Léonard en saisissant avec vivacité la main de sa nièce; vous ne toucherez jamais à cette toile, parce qu’elle est sacrée, entendez-vous?
il y avait quelque chose de solennel et
de nouveau pour Ondine dans l'accent de M. Léonard.
— Je ne présume pas que vous Payez jamais regardée? ajouta-t-il avec gravité.
— Jamais , non , répondit simplement Ondine : elle était retournée ; c'était comme enfermée, mon oncle.
— Oh! je suis sûr de vous comme de moimême , dit-il avec un orgueil attendri. Vous êtes déjà d'une probité qui vous interdit tout espoir d'aller en voiture. Au reste, vous pouvez apprendre que je n'ai plus revu cette toile en face depuis douze ans. 11 y a , poursuivit-il en y appuyant ses mains qui tremblaient un peu, il y a la poussière de douze ans, les regrets de douze ans, les prières de douze ans, là-dessus! Vous savez que, sans aller beaucoup à la messe , j’ai dans i'àme ce que Dieu demande à ceux qu’il aime... et qu’il éprouve !
Ondine écoutait et regardait son oncle , sans comprendre , mais avec une sympathie au-dessus de son âge. Il y avait quelque chose de doux et d’amer dans l’expres sion des traits du peintre , ordinairement calmes et reposés. Un cercle pâle se dessinait sous ses yeux noirs, et les creusait. Ce léger incident venait de toucher en lui une blessure ; et ce fut vraiment avec la pitié muette d’un ange qu’elle fit retomber ce mot en elle-même : « 11 a souffert ! »
ÎLE NID DMIIRONDELLES
Elle demeura seule et rêveuse, après que son oncle fut sorti pour tenter la vente de son petit paysage , long-temps a la même place et debout; ses yeux retournèrent plusieurs fois vers cette toile protégée
LE NID D’HIRONDELLES
du mystère : et puis, elle s’en éloigna lentement ; et puis, elle nettoya son esquisse de la veille , afin d’étonner son oncle et de le voir content au retour. Ce qu’elle caressa le plus et réussit le mieux dans la parure de cette tête de mort , rendue avec une grande intégrité de forme et de couleur, ce fut une touffe de lilas qui pendait en couronne sur l’ivoire morne et saillant du front ; ce débris sans âme, au milieu de fleurs épanouies, semblait nager dans les parfums et la vie.
C’était un jour de grande fête ; elle travaillait au bruit monotone de toutes les cloches de Paris. L’immense carré vide que formait alors l’ancien couvent des Capucines, séparait ses hôtes rares du tumulte incessant qui plane a hauteur d’homme dans les rues bourdonnantes et assourdies de la grande cité. On y entendait les bruits du ciel. Elle travaillait donc
le nid d’hirondelles.
les jours de fête, a Fexemple du maître, parce qu’elle savait et respectait la cause de cette apparente irréligion : c’était le culte et l’adoration de son oncle peur Raphaël.
11 se le représentait alors au Vatican de la pieuse Rome; les cloches tiennent tant de place dans le luxe religieux de Rome! Raphaël avait donc peint souvent au bruit pompeux des cloches; leurs sons inspirateurs l’avaient détaché des bruits vulgaires du monde , comme une grande voix qui prie entre la terre et le Ciel. Dans ces momens sans doute Raphaël créait ses anges , et leur donnait les formes suaves , entrevues dans les rêves divins d’une âme profondément éclairée de la prescience d’une autre vie. Quand les clochesmanquaient aM. Léonard, il chantait, car il avait la voix belle et vibrante ; et la musique italienne dont il avait
LE NID D’HIRONDELLES
fait une étude d’amour, permettait à son âme rêveuse de se révéler dans cette mélodie , qui dit moins , et qui exprime plus que la parole : le charme penseur d’un accent musical pénètre l’air et se répand, sans comprendre sa céleste puissance ; le rossignol s’écoute en frissonnant ; il s’arrête quelquefois de chanter pour ne pas mourir de tristesse : comme une jeune femme dont le nom pouvait devenir cher aux arts, fut condamnée a se taire , dans l’impossibilité d’entendre et de supporter ses propres chants d’une mélancolie enivrante , réagissant avec tant d’empire et de force sur son coeur, qu’elle pâlissait, fondait en larmes, et souvent finissait par perdre connaissance.
La voix de M. Léonard était religieuse : son écolière l’écoutait attentive, jusqu’à ce que la nuit tombât sur leurs tableaux, et finît l’enchantement de la peinture ; souvent
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€11 broyant ses couleurs , en les distribuant sur la toile , la jeune fille se détournait pour essuyer ses yeux : car M. Léonard avait la voix de son père : il ne savait pas quel triste et pieux souvenir il éveillait en elle; il ne savait pas qu’autrefois, quand elle était sur les genoux de son père , où on la croyait endormie , elle sentait son cœur se fondre et ses joues se couvrir de larmes, â ce timbre sensible et sonore qui tremblait dans son oreille. « La voix de Dieu sera comme cela , » pensait la petite fille , qui savait ses prières. Et sous le voile de ses cheveux blonds , elle se pressait sur la poitrine puissante de son père, comme si elle eut dit : Mon père , priez pour moi ! Ainsi cette voix retrouvée la faisait passer sous toutes les vives impressions du premier âge. Elle revoyait une rue flamande , calme , silen cieuse , animée seulement en été par leurs
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concerts de famille, où, le soir, autour de l’humble porte verte, on était assis sur la fraîcheur du seuil, formé d’une vaste pierre unie et bleue.
Puis, revenait l’aspect mélancolique d’un cimetière , qui s’ouvrait a la droite de l’agreste maison. Souvenirs de paix! de l’innocente union d’une famille alors entière : maintenant défaite! errante! amoindrie!
vous lui rappeliez toujours qu’elle était orpheline ; que la vie pour elle , ce serait l’isolement, l’étude, le goût solitaire des arts* et cette vie commençait a quinze ans : devait -elle toujours lui suffire? « Oui! oui, répondit-elle ce jour-la plus distinctement a elle - même , j’avancerai sans lever les yeux; j’apprendrai la perspective pour mes tableaux seulement ; je passerai en m’oubliant dans le monde , dont je peindrai de loin quelques scènes animées ; elles seront
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pour ma sœur , pour mon oncle ; et
Pour mon oncle et pour ma sœur ; je ne connais qu’eux; plus rien qu’eux! Je peindrai les enfanSc C’est beau les enfans! Je peindrai ceux de ma sœur, endormis sur ses genoux. Oh ! j’ai bien du bonheur devant les yeux ! dit - elle en les détournant de la tête de mort et les y reportant sans cesse. Oh! oui! ma vie coulera comme de l’eau sous les arbres. J’aime l’eau ; je peindrai le paysage : on dit que rien ne calme mieux l’insomnie que de se figurer seul , au milieu d’une campagne verte, arrosée par des courans d’eau pure. On les regarde, on les écoute frémir dans ies grandes herbes qui en sont lavées ; une fraîcheur idéale d’abord, puis réelle, passe sur le front, et coule dans le cœur, et l’on s’endort. Je l’ai senti : j’ai bu cet innocent opium quand j’avais du chagrin, qui me donnait la fièvre..
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Oh! que j’ai eu de chagrin! mais je n’en aurai plus. .... Je serai heureuse de peindre , et je peindrai pour être heureuse! » Un soupir profond l’arrêta. Elle releva ses yeux sur le triste modèle qui semblait l’écouter et la regarder aussi : par degrés son cœur se serra; son pinceau refusa d’obéir; elle cacha son front dans ses mains, et fondit en larmes.
— Il faut que j’écrive à ma sœur ! » ditelle en s’élançant comme pour fuir le fan tôme. Elle revint pourtant se placer devant lui, mais ne le regarda plus en écrivant.
« Vous souvenez-vous, ma sœur? sous le grand toit de notre cour , vous souvenezvous d’un nid d’hirondelles ? Selon l’opinion de mon père, il portait encore bonheur a notre maison , dont la paix commençait a chanceler sous des orages , dont je n’ai jamais osé chercher à approfondir les causes.
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ici même , c’est comme si je vous en par lais a l’oreille , tant j’ai peur d’éveiller rien de ce qui pourrait trop me l’apprendre. Mais ce nid d’hirondelles , ce pauvre nid , je peux vous le rappeler, comme une des images restées le plus au fond de mon souvenir de ce temps-la ; de ce temps indécis et triste , qui me retrace pourtant toutes vos figures aimées, comme des portraits que je retrouverais au fond d’un tiroir.
« Je rentrais une fois de l’école , ivre de cette joie bondissante qui semblait toujours alors mettre des ailes à mes pieds ; ma sœur, vous souvenez-vous ! 11 ne faisait pas nuit; mais le jour n’avait plus d'éclat dans notre grande cour si propre, aux pavés gris, où il y avait de l’berbe. Je crois me rappeler qu’un air et un goût d’orage succédaient a une journée chaude et pleine de soleil : car c’est a travers cette teinte que j’ai vu , que
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je vois encore ce qui nous jeta tous dans un étonnement consterné.
te Vous étiez assise sur l’escalier de pierres qui descendait dans la cour ; vous faisiez les ourlets d’un bonnet de gaze pour le lendemain, une fête. Sans être encore arrivée jusqu’à vous , je vous criai , haletante : « Ah ! bonjour! c’est toi! » Vous me répondîtes, affairée et contente : « Ah! bonjour! Voilà mon beau bonnet! Tu reviens?» — « Oui.
Où est maman? où est mon frère, et mon père, et tout le monde ? » - — « Là, là, et là, » me dîtes-vous en me montrant la salle à manger, le pavillon plein de fleurs, au-dessus du large escalier, et la grande porte, ouverte sur la rue. Je levai la tête vers la petite terrasse qu’on appelait la Plombière ; et je vis maman penchée pour nous regarder. Je tendis les bras avec amour : « O maman! bonsoir! me voilà! » Elle sourit avec ses yeux
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si attirails! si clairs! si bleus! Et le ciel al-
lait toujours se couvrant.
« Maisnousétionsbien,tous ensemble, sous le même toit ! La, mon père, sur le seuil; lahaut, maman, que je voyais aller et venir, a travers des flots de linge blanc, comme la fleur des prés, disait-elle avec son orgueil de bonne ménagère , et le pliant dans des corbeilles pour le rentrer dans ses armoires luisantes. Vous, ma sœur, douce et heureuse , vous faisiez votre ouvrage de jeune fille; moi, enfant, je rentrais de l’école dans la maison bien-aimée. Nous étions bien! malgré le nuage qui pendait sur la rue , et rendait les murs blafards; malgré les cris qui sortaient , d’abord rares et plaintifs , et puis après, plus aigus, plus pressans, du nid d’hirondelles , palladium tremblant , comme j’entendais dire a mon père, mais ou s’appuyaient toutes nos superstitions de bon-
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heur. Vous souvenez -vous que les cris devinrent bientôt si âpres , si perçans , qu’ils attirèrent, un par un, tout ce qu’il y avait d’êtres vivans dans notre maison , et que chacun devint curieusement spectateur d’une lutte étrange, qui s’établit entre les habitans du nid, ménage depuis quelque jours moins harmonieux et souvent querelleur.
« La femelle avait fui sur un toit voisin du nôtre, qui s’élevait, je le vois encore , à une hauteur prodigieuse pour mes yeux de sept ans. Le mâle tenait sa place au nid, et couvrait ses petits de ses ailes étendues , jetant des regards fréquens et pleins de reproche, vers le toit, d’où la fugitive le regardait aussi , sans bouger. Quelquefois, après une contrainte convulsive, il s’élancait jusqu’à elle, tournait comme pour l’envelopper, se posait un moment pour discourir et plaider, on l’eût dit, au battement
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de ses ailes , au mouvement agité de sa tête, aux sons énergiques qui enflaient sa gorge; puis, ilse renvolait a grand essor, comme pour entraîner et ramener sa compagne au nid, où il rentrait, le cœur palpitant, les yeux ardens de colère et de ressentiment, mais seul! toujours seul!
« Cinq a six voyages se renouvelèrent inutiles, pleins de sollicitudes, de prières, de menaces, inutiles, toujours inutiles ! et, la fixant enfin d’un œil désespéré , la fureur parut s’emparer de lui, et faire trembler ses ailes avec tout son corps , qu’il appuyait a peine sur le bord du nid déserté : il arracha lui-même des plumes de sa poitrine, qui tourbillonnèrent dans la cour; puis, il poussa des clameurs d’une inconcevable détresse, qui parurent répandre une telle alarme parmi ses enfans, qu’ils se prirent à crier eux-mêmes, en aveugles qu’ils étaient
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encore, et a s’agiter comme pour se sauver de quelque grand danger qu’ils ne comprenaient pas. Leur mère, impassible, sans mouvement , mon Dieu î souvenez-vous en donc, ma sœur! regardait froidement cette perturbation saisissante , et demeurait loin, enveloppée avec ses ailes fortement ployées sur son corps , les amoncelant sous elle comme pour prendre un pied immobile sur les ardoises, que de larges gouttes de pluie rendaient déjà glissantes. Le temps avait la (lèvre! Toutes nos têtes étaient en l’air ; tous nos visages restaient avidemment tournés vers cette scène neuve, inexplicable ; et mon père attentif, plus sérieux qu’il n’était d’ordinaire, disait de temps à autre : « C’est étrange! c’est triste ! Quelle chose singulière!... Voyez- vous, ma femme ?» poursuivail-il en regardant d’en bas ma mère , qui croisait ses mains avec une pitié pro-
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fonde et une admiration désolée. Etait- ce l’orage qui la faisait paraitre pâle et terne , elle si belle! si brillante toujours , si rose, ma sœur, sous la forêt de cheveux blonds dont le poids adorable s’échappait souvent des fines dentelles qui la paraient? Que j’aimais ma mère !... Ma sœur, ou est ma mère?. .. Je me sens à genoux devant son souvenir . . Quelle suite, et quelle liaison d’idées fondues ensemble ont , depuis, incrusté fortement son image dans cette scène d’hirondelles et d’orage !... J’en ai froid ; et vous ? Surtout en me rappelant monpère,quil’aimaitavec une passion si grave ! si sainte! et si fidèle ! Surtout en me rappelant ce nid, où le mâle abandonné se livra tout à coup à une douleur si frénétique et si puissante , qu’après avoir décrit plusieurs cercles de son vol irrégulier et ner veux, dans un silence imposant et lugubre, il se plongea tout entier dans le nid de ses
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pauvres jeunes , qu’il saisit d’un bec inflexible et déchirant. Remontant alors quatre fois vers le ciel (hélas ! il avait quatre enfans) , et comme pour rendre leur chute plus sûre , plus profonde et plus mortelle , il précipita les nouveaux-nés de toute la hauteur de son essor sur le pavé de notre cour, où ils s’écrasèrent tous , à mon désespoir : et vous tous aussi, vous vous mîtes à crier, a courir comme si vous y pouviez quelque chose ! La tendre nichée ne bougea plus; le mâle triomphant, lui! remonta hérissé , frissonnant de toutes ses plumes , se poser devant sa femelle pantelante, pétrifiée d’horreur; mais qui, furieuse a son four, se jeta dans l’air sombre , sillonné d’éclairs, et se mit a le poursuivre avec une vélocité prodigieuse , surmontant les cris d’une horrible victoire, par ses cris de mère, et des imprécations a déchirer son gosier;
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je vois, j’entends, j’éprouve encore, qu’àprès avoir tous deux sifflé, tournoyé l’un sur l’autre jusqu’à nous éblouir , ils disparurent , et qu’il tonna !
«Le lendemain, il y avait des plumes et du sang par terre , et le nid détaché était tombé sur les pierres. Peu de temps après , je naviguais avec ma mère, seulement ma mère!
vers l’Amérique, où personne ne nous attendait. Elle était muette, cette mère si charmante! elle était loin de vous tous, avec moi, son plus jeune et son plus frêle enfant; nous nous regardions avec épouvante, comme si nous ne nous reconnaissions plus; elle me serrait le bras, elle me collait contre elle à chaque roulis de cette maison mouvante , fragile et inconnue , dont les mouvemenslafaisaientmalade àlamort; et enfin, ma sœur , après trois mois encore , je revins seule, vêtue de noir, n’osant plus me bou
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ger dans le monde , où la mort tourne toujours comme l’hirondelle furieuse ; j’avais tremblé sous mon premier habit de deuil... et à présent , tout a fait orpheline , me voici chez mon oncle , qui croit que je serai peintre, et que je serai heureuse! »
Elle cessa d’écrire.