LES DERNIÈRES FLEURS DE L’ANNEE
— Déjeunez avec moi , Léonard, Je tâchai d’avaler le lait que la pauvre mère n’avait pas acheté pour moi.
Quand nous eûmes pris en silence ce repas , l’un des plus amers dont je me rappelle le goût, elle dit :
— Que la volonté de Dieu soit faite , Léonard î mais si j’avais eu à choisir, Marianne n’aurait jamais eu que vous pour mari; c’est bien dommage, Léonard, que vous 11’ayez pas eu d’amitié de mariage pour elle... C’est pourtant une bien bonne fille, malgré... et vous aussi, un digne garçon, Léonard; vous auriez été bien heureux ensemble. Ce ne fut que là qu’elle fondit en pleurs.
Pour moi , j’étais si pâle quand elle me regarda, qu’elle ouvrit elle-même brusquement la porte, et me fit signe avec la main de la quitter.
3l 8 LES DERNIÈRES FLEURS DE L’ANNEE.
Elle eut encore le courage de monter chez sa fille , d’ouvrir les fenêtres , comme quand quelqu’un est mort la veille et disparu.
Elle trouva tout dans un ordre admirable, me dit-elle avec une sorte d’orgueil maternel ; mais ses yeux étaient bien rouges!
Le bruit courut, trois semaines après, que Marianne était morte : on dit cela devant moi, sans se douter qu’on m’allongeait un coup de poignard. On ne Peut pas dit devant ma belle-sœur* mais moi!..... Je tombai dans les bras de votre père; et je
m’en fus après jusqu’au bout du rempart. J’embrassai l’arbre qui me retint avec une affliction forcenée; je lui dis tout ce qu’un homme peut raconter de douleur , lorsqu’il ressent la mort dans la vie ; et je me roulai sous la poussière. Deux heures après, je redescendis soutenu par mon excellent frère qui m’avait suivi , et consolé par son triste
silence.
Huit jours se passèrent , et Ton me retira de mon linceuil. Marianne vivait, après avoir été a toute extrémité de la vie ; Marianne était mariée : il l’avait épousée... Le remords venait de faire deux malheureux; moi, je ne comptais pas; je n’étais d’aucun nombre; créature isolée , inutile , j’acceptai mon sort dans une aride nullité, et je m’y établis comme je pus, sans me plaindre autrement que par mon irrévocable éloignement du monde.
Ma figure devint peu a peu étrangère a ma ville natale, que je ne reconnaissais plus moi-même. J’allais , je venais par un instinct machinal ; et je m’aperçus, un beau jour, en levant les yeux autour de moi, qu’on avait la bonté de me regarder comme un aliéné , pas méchant, qu’on laissait doucement passer sans lui courir après, ou lui barrer le passage, en levant seulement les épaules avec compassion.
Je ne goûtai nullement cette pitié, qui me parut amère en diable ; je fis un bond hors de moi-même , pour me regarder passer et souffrir, résolu de me juger avec toute la raison qui me restait encore ; je souffrais fort mal. Je me vis avec une barbe énorme, noire et touffue , qui ne va bien qu’aux sauvages ou aux modèles d’atelier ; mon teint flétri rendait cet ornement de l’homme une assez mauvaise plaisanterie, dans un pays oii l’on
se fait régulièrement la barbe tous les jours. Ma mère et la vôtre avaient grand soin de renouveler mon linge , qui était fort blanc et delà plus fine batiste ; mais ma cravate était mise à faire mal au cœur. Je fus étonné de voir que mes bas étaient tors et a l'envers ; mon gilet de satin brodé , boutonné comme s'il y eût eu antipathie entre les boutonnières et les boutons ; que la boucle de mon chapeau était tournée derrière ma tête , ce qui, dans ce temps, était une inconvenance choquante pour tout ce qui respirait en France, d’une manière un peu distinguée. J’entr’ouvris mes lèvres, amères comme si j’eusse mangé du fiel ; je retrouvai mes dents naguère si blanches, si belles, qu’on ne les comparait chez mon frère, qu’à celles de Marianne, alors ternes, et d’une teinte morte , qui me rappela celle que nous trouvions quelquefois dans le cimetière , au mi-
lieu de l’herbe et de la terre fraîchement remuée autour des tombes , quand nous ailions nous y étendre au soleil, moi pour y rêver, vous pour y faire des couronnes de mauves et de marguerites.
Je me ris amèrement au nez, en me regardant ainsi : Me voila donc! dis-je. Comme elle m’a fait !... Injustice ! Comme je me suis fait moi-même! S’en doute-t-elle la -bas?... Et puis aime-t-on par ordre? M’en a-t-elle donné d’autres que de la faire danser un soir au bal , et de la conduire depuis à la diligence? J’ai obéi! Elle m’avait aussi commandé d’aller à Rome. ..A propos de Rome, j’avais un prix pour entrer dans ce pays des arts : j’ai bien peu de chose à y porter maintenant; et les yeux bien las pour regarder ces éblouissantes merveilles, ces Vénus, ces êtres fantastiques, dont pas un ne ressemble a Marianne, beauté unique, demi-
si.
5^4 UNE vengeance de m. léonard,
déesse, demi-bourgeoise, demi-sainte et demi-pécheresse, que Tonne peut prendre pour l’héroïne complète d’aucun roman, mais qui fera le mien tout entier , bien que les pages de notre histoire ne doivent jamais être reliées ensemble.
Après ces raisonnemens , que personne ne grondait, parce que je les faisais tout seul, je restais de nouveau des heures entières a regarder voler les papillons sur les tertres funèbres recouverts de fleurs, seuls visiteurs de ce lieu morne et muet. C’est là que je pris cette amitié, que j’ai encore pour eux , me figurant qu’ils volaient en message, de la part de parens où d’amis fidèles, qui ne peuvent toujours revenir à leurs morts bienaimés. Ainsi l’air se peuplait de pensées d’âmes attristées, qui prenaient cette forme légère et facile pour traverser l’espace ; j’allais jusqu’à frémir de superstition, quand j’en
sentais un m’effleurer la joue , me figurant que c’était Marianne qui l’envoyait ellemême par ce rapide voyageur... N’avait-elle pas pleuré devant moi? et la pensée ne retourne-t-elle pas long-temps après encore, à la chapelle où l’on a été consolé?...
Sa mère aussi entrait quelquefois chez moi; elle s’asseyait long-temps sans me parler, tantôt me regardant, tantôt les yeux fixés à terre , les mains pendantes et tristes dans ses poches. Il y avait une attraction dans tout ce qui se passait a son insu dans mon cœur. .. Ah! c’était Marianne qu’elle cherchait, dont elle s’approchait, en m’approchant!
J’essayai de m'étourdir un soir , et de faire la mauvaise tête : Marianne avait le tabac en horreur ; j’en pris avec frénésie , jusqu’à me faire sauter le crâne : « Allons! courage! disais-je en respirant jusqu’au
fond de la boîte ; elle me haïra du moins pour quelque chose ! »
Mais j’en pris heureusement trop pour outrager long-temps la délicate mémoire de Marianne ; je tombai dans une ivresse qui me donna la fièvre , et je jetai le lendemain cette vilaine vengeance dans les fortifications. Un vieux soldat, qui faisait sentinelle au pied de la tour Notre-Dame , crut que je lui envoyais cette tabatière en présent; il m’ôta son chapeau , et me porta sérieusement les armes ; grâce à mon épée , peut-être, il me prenait pour quelque chose de militaire. « Voilà! dis-je; il me croit généreux, quand je ne suis que dégoûté et envieux; car, je le trouve heureux, lui! de pouvoir user quelques-uns de ses quarts d’heures sur une distraction qui me soulève et me rend malade comme un débauché !... Je tâcherai de peindre !
UN PARFUM
Marianne voulut m’écrire; car elle était très-bonne : elle ajouta une page détachée a celles que reçut sa mère , où elle se mettait a genoux devant elle pour lui apprendre son mariage , et lui demander pardon.
UN PARFUM
Quoi faire? quoi dire, Léonard?... » Ce fut tout ce que madame Elie trouva , en essuyant une larme , et en me montrant ma part de lettre. Elle avait encore ses lunettes qui ne lui servaient jamais que pour lire la Bible , ou ses prières en latin : ce jourlà , elles lui avaient servi à lire une lettre de sa fille !... Elle ne les ôta que quand elles furent troubles de ses pleurs , et pour m’écouter lire la mienne , jusqu’à l’adresse et à la signature de Marianne.
Son cœur passionné ayant atteint, ce qu’elle pensait, l’enfant! le comble et le sceau de sa destinée sur terre , eut une angoisse pour le mien qui restait , pensait-elle, si vide et si désespéré : désespéré , c’est vrai; mais vide, oh! non pas! j’étais bien plus marié avec elle-même , c’est-à-dire avec son âme , que son Delange ne pouvait jamais l’être hélas! eût-il signé cent contrats
UN PARFUM. 529
les uns sur les autres , et mis a son doigt mille anneaux d’or devant les prêtres et les livres de la loi : enfin, elle pensa que des lettres me feraient du bien, et elle m’en écrivit.
Je ne la reconnus pas dans cette écriture que je n’avais jamais vue. Je n’avais qu’à regarder devant moi pour la retrouver présente dans la nuit ou dans le jour, dans les rues, dans mon jardin, partout! Son écriture , toute de travers , n’avait pas un trait de sa physionomie mobile, pas même un retentissement de sa voix : car le naturel charmant de ses mots, de son rire sonore et vrai , de ses demi-révélations d’en haut , qui sortaient de ses lèvres, sans le savoir, comme les chants qui ouvrent la bouche des anges dans les chœurs séraphiques de Raphaël, qui me donnent toujours une si puissante envie d’adorer et de chanter moi-
UN PARFUM
même : ce papier griffonné n’en retenait rien pour moi. Ii était doré sur tranche, et il sentait le musc. Ah ! mon Dieu ! Marianne sentir le musc! quel désespoir! Ce n’était plus ce parfum qui sortait doux de ses cheveux , d’elle -même • car chaque être a sa senteur comme chaque plante, qui cause l’attraction ou l’éloignement : et Marianne avait un goût suave et pur, un souffle balsamique que je n’ai jamais retrouvé que dans l’air des champs, et que cent mille parfumeurs réunis, ne pourraient prétendre a composer pour moi , doué d’une mémoire si malheureuse et si fidèle : aussi, jugez comme j’avais besoin de ce musc de boudoir !
Je finis par ne pas répondre à ces lettres honnêtes, qui me froissaient comme une musique du dehors qui passe et se mêle tout a coup a une musique intérieure où l’on se
UN PARFUM
plaisait : on est obligé de fermer les fenêtres et d’étouffer ses oreilles. Je fermai volontairement mon âme à ces consolations qui irritaient mon mal, et j’eus le goût de ne plus répondre. Marianne me crut guéri ;
elle dit qu’elle en était contente et elle
pleura une fois , plus d’une fois peut-être , devant mon image changée.
C’était un coup pour elle, car elle voulait croire a la constance dans l’amour : si Léonard change, on peut donc cesser d’aimer?. . L’ingrate ! elle ne me pleura qu’en songeant à celui qui la faisait lentement mourir sous ses infidélités uniformes ! Elle osa dire : — Voyez, ils se ressemblent tous; et Léonard aussi ne m’a aimée qu’un temps !
Sa sœur , qui vint en voyage chez leur mère, me dit cela. Je l’écoutai sans lui répondre ; et tous mes ongles , passés sous mon gilet entr’ouvert, entraient dans ma chair
UN PARFUM
que je déchirais avec un visage immobile. Mon Dieu ! que j’ai été malheureux !
Je sais bien qu’on est pour cela au monde ; mais il me semble que c’est plus ou moins : et penser que tant de malheur est inutile a la félicité des autres , c’est a se jeter la tête contre la muraille. Sans doute, le Christ a bu un immense calice de fiel et d’amertume ; mais, étendu sur sa croix, il levait la tête et criait : Mon père! Il baissait les yeux, et il voyait la terre sauvée par le sang qui sortait de ses blessures. Il y aurait là de quoi exalter un homme tout simplement bien né :
jugez d’un Dieu! Aussi, la vue des malheureux , loin d’attendrir mon chagrin , qui tournait au farouche, me serrait les dents d’une contraction sauvage ; il semblait que ma vie flottât dans du vinaigre. Quoi ! disais-je, émerveillé de mes afflictions, je ne souffre donc pas assez pour que celui-là ne
UN PARFUM
souffre pas, ni celui-là, ni ceux-là ! car j'avais autour de moi des preuves nombreuses que chacun a ses ronces. Comment ! me voilà, dans mon jardin des Olives, flagellé d’épines , abreuvé d’absinthe , un clou dans le cœur attaquant jusqu’aux nerfs de mes mains, qui ne peuvent plus peindre, et tout cela n’empêche pas un cheveu de tomber aux autres! Mais où sommes-nous donc, à la fin? Si c’est là ce qu’on appelle être sauvé ! Et puis , s’en aller après en enfer ou au purgatoire!... Oh! je vous avoue que je protestai avec cris et révolte contre cet ordre de choses, et que je me mis à railler au nez de M. Goguillon , l’honnête curé de Notre- Dame , contrit des idées audacieuses que la révolution avait semées dans notre petite vallée de douleurs.
LE CURÉ
Je le rencontrai tout rêvant , tout bâlant dehors les portes de la ville , près de la petite maison qu'on appelait PAubette , vous savez? a la barrière où l'on visait les passeports des rares étrangers qui passaient par ce vert sentier delà France.
LE CURE
— Je m’en souviens, mon oncle , comme si j’y étais encore, dit sa nièce avec une joie d’enfant. L’inspecteur avait cloué devant cette cahute appelée l’Aube , ou l’Aubette , enveloppée de fleurs de capucines et de plantes grimpantes, d’un charme frais sur la route si large; il avait cloué, n’est-ce pas? au milieu de ces frais sourires de la nature , deux gros monstres en bois , deux manières de chiens aboyans, cerbères tricolores, à la gueule ouverte et profonde, d’où sortait cette menace écrite sur une banderole en forme de langue mêlée à leur crinière : Je dévore les tyrans\ f avale les aristocrates !
— C’est vrai, ditM. Léonard, ce préposé à la barrière , homme de six pieds , athlétique et beau comme un Titan, mais bon comme le pain, qui n’a jamais offensé un pauvre , ni un enfant , dont le seul luxe de
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patriotisme , a éclaté dans ces deux têtes qui ne faisaient peur qu’aux oiseaux,, consumait alors paisiblement sa pipe et ses heures à côté de ces monstres innocens, tandis que de l’autre, je faisais l’antechrist avec notre curé Goguillon bourgeoisement habillé, cachant sa tonsure sous une pauvre perruque blonde , qui servait a me le rendre un peu plus facile à combattre ; car rien n’élève moins de respect en moi qu’une perruque blonde. Saint- Augustin lui-même me paraîtrait moins saintement éloquent avec cette bizarre auréole. Lui s’aperçut, a travers ma barbe et mes cheveux incultes , que mes rodomontades sur sa pure croyance partaient d’une blessure cachée : il me mit la main sur le cœur : helas ! il fallait que mon cœur fût bien dévelouié , car tout ce que je touchais me semblait être du sable; j’en respirais dans l’air 5 j’en
LE CURE
broyais avec mon pain; c’était insupportable.
— Pauvre Constant-Marie Léonard! ditil , car je sais tes noms de baptême aussi : tu n’avais pas trois heures, quand je t’ai ondoyé et donné ma bénédiction à ton entrée dans ce monde. Elle ne t’a donc pas porté bonheur, dis, mon enfant? j’en suis fâché ; mais tu n’as aucun reproche a me faire , car c’était de bon cœur , et je ne suis pas , en vérité, plus épargné que toi par le sort; la terre m’est dure aussi !
Il abaissa, en parlant ainsi, ses yeux sur ses souliers poudreux et troués , et sur ses bas noirs recousus avec du fil gris : Je fus près de tomber a ses pieds. Alors en allant et venant sur le parapet, je lui révélai une partie de mes souffrances. — La façon dont il m’écouta les rendit déjà moins âcres; ce tribunal en plein air calma un peu l’o-
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rage oîi tourbillonnait mon âme; ce bon pasteur me laissa dire sans m’interrompre , tout en longeant près de moi les fortifications, alors pleines de fleurs et de verdure , et me regardant après de l’air le plus doux : — A qui contez- vous vos peines, Léonard? helas ! j’ai en, moi , tout ce qu’il faut pour les comprendre, mais, ne gâtez pas votre malheur, peut-être en viendrez- vous, heure par heure , jour par jour, a ce temps où l’âme se recueille et se baigne au fond d’une joie triste qui naît de l’idée d’avoir été choisi par le ciel pour beaucoup souffrir ; d’abord , cette idée fait entrer le désespoir dans un désespoir nouveau ; mais ce paroxisme s’use , quand il ne fait pas éclater la vie, et si vous saviez , mon fils , ce qu’une douleur , qui n’a fait de mal qu’à nous , peut receler de douce rêverie , de suave repos , quand la main sommeilleuse du temps
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en a émoussé les aspérités sanglantes , c’est a remercier Dieu d’avoir tant souffert ! Vos idées , en ce moment , sont des monstres , car vous avez la fièvre. Mais c’est votre âme qui ose dire : Il n’y apas d’âme... Je prierai pour vous ; et venez avec moi , venez : je vous montrerai ce qui m’est entré dans le cœur avec des pointes d’une incroyable mordacité .
Je suivis l’humble apôtre qui ne prêchait plus alors que d’exemple ; moi ,, j’avais la tête basse , comme un incrédule chancelant. Nous revînmes par des détours , jusqu’à l’église Notre-Dame ■ il m’y fit entrer au milieu des décombres , et de là, me montra la place où mon grand-père , puis mon père, puis nous tous, leurs enfans , avions été ondoyés par lui * il pointa aussi, du fond de cette église mutilée , toutes les tombes de notre famille, dans le vert cimetière où jouaient, a cette heure , quelques
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enfans, dont vous faisiez nombre avec votre inséparable frère.
Les murs délabrés , l’orgue en ruine , les saints sans tête , sans bras , renversés dans les hautes herbes de ce cimetière agreste, les vitraux brisés comme les bancs déserts , tout cela coloré par un soleil rouge , ardent, qui passait , laissant tomber aux mêmes heures ses rayons éternels sur ces débris abandonnés par les hommes 5 je ne peux vous rendre ce qui se passa en moi. J’eus honte! Je crus entendre des concerts, des voix qui louaient Dieu! Je ployai mes genoux au bord d’un confessionnal, où mes péchés d’enfant avaient autrefois reçu l’absolution du pauvre résigné qui me consolait alors; je l’attirai vers moi par l’expression suppliante et irrésistible de mes mains et de mes regards.
Il me comprit ; car il s’approcha du con-
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fessionnal , après avoir regardé si personne ne nous avait suivis pour le dénoncer : je le poussai doucement a la place où il m’avait jadis paru si redoutable, et je m’agenouillai pour la première fois de ma vie, peut-être, avec cette foi profonde , cette volonté forte de la vérité 3 je lui dis ma vie comme si j’eusse assisté au dernier jugement, celui où on ne mentira plus; et il me bénit.
Je me sentis soulagé, car en rentrant dans le cimetière , il me prit par la main , comme un père qui a retrouvé son enfant. Marianne était toujours en moi, mais il y avait alors autre chose avec elle qui balançait son pouvoir terrible : j’espérais !
Mon attention fut un peu rappelée aux choses de ce monde , en voyant M. Goguillon ôter son chapeau, dont il s’était recouvert à ma prière, pour saluer quelqu’un qui passait dans la rue Notre-Dame, don!
LE CURE
nous n’étions séparés que par un mur très» bas, formant l’enclos du cimetière et de l’église.
Je tournai la tête, et je vis venir à nous, par l’ouverture du Calvaire, M. Dufar, un comédien aimé par la ville, que suivaient toujours quatre à cinq petits garçons crians et curieux. Je le vis avec surprise en rapport avec notre vieux curé , qu’il aborda , plein d’une familiarité respectueuse, et comme une connaissance intime. Jamais il n’était entré dans ma tête qu’un comédien et un curé dussent se prendre la main • j’ouvris de grands yeux, assez content, d’ailleurs, d’examiner de près M. Dufar , que je n’avais entrevu jusque-là , que comme une ombre formidable; car il jouait les rôles tragiques avec une voix de tonnerre.
11 était alors dépouillé de tout le luxe du soir , bien qu’il conservât des traces éviden-
LE CURE
tes de rouge, sur ses joues et sur la grosse cravate nouée négligemment à son cou.
Le grand jour détruisait ce prestige d’une teinte horriblement foncée, qui choqua mon instinct pour les tons harmonieux. Son vêtement se composait d’une houpelande couleur feuille morte ornée autrefois d’une peluche rouge, que plusieurs hivers sans doute, avaient appauvrie et décolorée. La trame grise qu’on découvrait de distance a distance , était comme une révélation de ses registres 3 cela me fit de la peine. Son chapeau, qui en demandait impérieusement un autre , était penché sur l’oreille de son maître, qui, par un goût bizarre, ou par une nécessité cruelle , portait des bottes jaunes du moyen âge, découpées en festons , ce qui le séparait entièrement de la mode de nos temps modernes : elle les impose noires, sous peine d’être regardé
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et suivi, comme il Tétait, par de petits vagabonds hardis, dont il se laissait examiner de fort près avec un grand calme et une indulgence parfaite.
Il s'informa de la santé de l’homme de Dieu, avec un intérêt tendre et inquiet qui m'étonna.
— C'est qu'il m'a vu bien malade ; dit le curé en lui serrant affectueusement la main. Enfin ! comment vont les affaires , monsieur Dufar? poursuivit-il en voyant un peu d'embarras modeste dans la contenance du comédien.
— Déplorablement , monsieur le curé.
Le théâtre est presque aussi abandonné que l'église. J’aimerais autant qu'on les détruisit aussi , car on nous vend trop cher le droit d’y réciter des chefs-d’œuvre. C'est un impôt ruineux que les villes lancent sur nous pour les éclairer et les instruire. Ma part
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dans la direction , se réduit au salaire du plus médiocre ouvrier : car, je suis directeur , me dit-il en me saluant comme l’étranger. Hélas ! j’avais l’air en effet d’un habitant de l’autre monde.
— Cette petite ville , monsieur , est de troisième ordre tout au plus pour le théâtre , et les droits sont énormes. Figurez-vous, monsieur le curé, qu’on nous compte cela pour des âmes, dit-il en montrant au bout de sa canne les petits déguenillés qui jouaient aux ardoises et aux billes, et qui s’étaient mis a se battre dans le cimetière : je ne regardai pas sans une sorte d’envie ces êtres paresseux qui coulaient si agréablement leur temps sur des tombes.
— J’ai commencé ainsi, monsieur Dufar, lui dis-je, et l’on peut prendre la le goût des arts comme ailleurs. 11 est vrai que je ne vais pas beaucoup â la comédie , mais
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j’en fais grand cas; et je m'y suis souvent réjoui dans l'innocence de mon cœur.
M. Dufar s’inclina avec une grâce qui n’était pas sans dignité, puis, il reprit avec un soupir :
— Ce n’en est pas moins devenu triste comme la passion, monsieur. Demandez à M. le curé? ajouta-t-il comme s’il invoquait le témoignage d’un camarade malheureux, Le curé sourit tristement, et accepta du tabac, que M. Dufar lui tendait en lui disant au revoir, de l’air d’un homme qui tient a en emporter l’espérance. Le curé ne manqua pas de lui répondre : «• Au revoir! » Pour moi, il me salua du haut d’une taille si noble et si aisée, que je me trouvai fort petit garçon pour le lui rendre. J’ôtai mon chapeau à deux mains, car il m’avait subjugé.
Les joueurs de billes s’élancèrent en=
LE CURÉ
core pour lui donner un pas de conduite.
« On dirait que vous lui avez accordé Fabsolution? demandai-je un peu indiscrètement , en regardant aller cet homme , que le public naïf du cimetière ne laissa pas s’éloigner sans contrefaire plaisamment ses airs de tête et son maintien balancé , sous sa houpelande malade , dont il semblait se faire une toge. Pour vous, chère buissonnière, tout en tenant d’un bras votre frère, et de l’autre votre panier plein de groseilles, vous le regardiez avidemment du haut du Calvaire, au pied de la croix qui tenait encore ; mêlant avec une grande innocence le profane avec le sacré. Mais pourquoi viens-je de dire, profane? Si M. Goguillon m’entendait , il me ferait dire vingt Pater , pour cette façon cavalière de traiter l’un de ses plus aimés prochains. Mon Dieu!
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qu’il y a des choses qu’on redit long-temps par imitation !...
— L’absolution ! répondit le prêtre d’une voix un peu altérée : oui , Léonard ; et ma bénédiction, toutes mes bénédictions! écoutez bien ce que je vous dis en présence de ce Dieu renversé momentanément dans l’herbe : Le Samaritain n’entrera pas plus directement au ciel quand la trompette nous éveillera tous , que cet inoffensif paria , qui vient aussi chercher ses amis dans un cimetière !
Comme le soleil était alors tout à fait couché, un demi -voile de nuit s’étendait sur tous les objets et sur nous : j’écoutais , moi, comme les convalescens qui prêtent un intérêt d’espoir à tout ce qui leur est raconté. Monsieur Goguillon , voyant que je n’avais aucun désir de le laisser seul, continua de parler en nous promenant autour
LE CURÉ
de l’église , sur le terrain tantôt haut, tantôt bas , selon que les tombes étaient plus ou moins nivelées par le temps.
— Ce que je vais vous dire de ce comédien , poursuivit-il , me remet sur la voie d’un fait ignoré de bien des habitans de cette ville , et qui signalera , dans l’avenir, a la reconnaissance publique, le nom d’une de vos parentes qui ne se vante pas d’avoir préservé ses concitoyens du souffle empoisonné qui a détruit tant d’existences. Faible femme ! elle a chassé devant elle le tigre de nos contrées, Joseph Lebon, à qui tant de rues désertes d’Arras redemandent leurs habitans égorgés! Voici ce fait :
Peu de temps après que ses proclamations et ses agens eurent répandu l’esprit de ver tige parmi quelques hommes de notre bon peuple , qui ne purent aller plus loin pourtant que de briser des saints de bois et des
LE CURÉ
vitraux d’église , mais qui s’arrêtèrent effrayés et tristes , en regardant les fuyards nobles ou riches que cet acte révolutionnaire avait épouvantés. Joseph Lebon , irrité de l’apathie de ces hommes timorés , qu’il appelait ironiquement des pots de bière , s’élança lui-même, et descendit d’Arras pour jeter la terreur dans cette espèce d’engourdissement et d’atonie.
Ce fut Thérèse qui le vit bondir hors de sa voiture , fait comme un bandit , se précipitant dans Vaubette , où l’on vise encore aujourd’hui les passeports , pour y déployer le sien, comme une torche funèbre qui allait éclairer sans doute bien des assassinats !
Thérèse, debout, attendant ses enfans à son retour d’un village voisin , le reconnut au portrait qui courait de lui par la ville. Elle était seule , et ne se sauva pas. Aux signes de colère quil fit éclater de ne pas
LE CURE
trouver l’inspecteur du poste , elle lui offrit de s’asseoir, comme elle s’assit elle-même , et de prendre patience.
— Vous êtes patiens dans cette ville , répondit-il en s’agitant : vous dormez tous. — Moins que tu ne le crois , lui repartitelle sans affectation. — Vous êtes au moins bien lâches ! dit-il avec dédain , car la guillotine n’a pas encore travaillé ici ; on n’a trouvé personne , assure-t-on , pour la dresser. — C’est ce qui te trompe encore , répliqua Thérèse avec le même sang-froid ; elle est dressée ; elle attend ! — Oui ! les bras croisés, comme les paresseux qui demandent de l’ouvrage , et qui prient Dieu de n’en point trouver.
Thérèse eut le courage de sourire et de trouver cette saillie de bon goût.
— Es-tu de cette ville de somnambules , citoyenne? reprit-il avec un rire grossier
LE CURE
mais flatté de son approbation à ses bons mots. Elle fit signe que oui. — ~ Quel rang y tiens-tu, toi? — Celui de bourgeoise , citoyen : tu le vois à ma faille noire. — Pourquoi donc ne portes-tu pas la cocarde sur ta cornette ?— La voilà î dit Thérèse, qui la montra sur son cœur , en écartant sa faille. — Et que fais-tu la-bas pour tuer le temps en attendant le jeu de la guillotine ? — Je nourris mesenfans; après , je leur enseigne le grec et le latin. — Il éclata de rire.
Alors elle lui parla en grec et en latin , avec cette facilité que nous lui connaissons ; Joseph Lebon , qui avait peut être perdu l’habitude de ces études sévères , se contenta de lui frapper rudement sur l’épaule, en signe d’admiration railleuse.
— D’où tiens-tu cette science ? ré-
ponds-moi en français. — De mon père , passionné de ces glorieuses langues , et qui
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ne m’en a jamais parlé d’autres dès l’enfance.
—Toi, qui es si savante , dis-moi un peu ce qu’on pense de Joseph Lebon dans la ville ? — On l’abhorre ! dit-elle naturellement , et sans paraître s’apercevoir qu’il rougissait de fureur. — On le craint , du moins ? demanda-t-il avec des yeux noyés de sang. — Tu ne t’abuses pas , dit- elle plus bas et confidemment ; et comme il a jeté une terreur profonde jusque chez nos enfans en bas âge , voici ce que le peuple a résolu d’une seule voix, par serment : ( n’en parle pas! ) c’est que, s’il entre un jour dans notre république , a nous , la guillotine , que tu dois voir d’ici , poursuivit-elle en se levant sur ses pieds , et pointant du doigt par la fenêtre ouverte dont elle écartait les fleurs, la porte de guerre aux lourdes chaînes , le pont-levis , et la longue rue termi-
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née au loin par la place entrevue de cette petite croisée , où Joseph Lebon vint regarder curieusement lui-même.
— La vois-tu, citoyen? — Vaguement, dit-il , en s’aidant d’un lorgnon qu’il portait toujours.
— Oh ! je la vois, moi ; c’est laid ! mais le peuple, superstitieux, dit que c’est notre ange gardien qui a pris cette forme : que , s’il entre Ta, celui que tu disais tout a l’heure, c’est lui-même qui dois l’essayer : 011 se jettera sur lui comme sur une bête féroce , et sa tête sera la seule qui fera du sang sur notre place libre. Mais.... n’en dis rien, ajouta-t-elle encore comme par réflexion ; je serais tuée, si l’on savait que je l’ai empêché djy venir !
Lebon la regarda effrayé; Thérèse soutint, en souriant toujours, ces yeux qui lançaient la mort sur des villes entières.
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Il repoussa d’un violent coup de pied, le pliant sur lequel il s’était un moment assis; renversa, dans son trouble, labière qu’il s’était versée lui-même, et se mettant a jurer de l’absence prolongée de l’inspecteur, que le ciel arrêtait ailleurs sans doute , il remonta dans sa chaise de poste par une convulsion de peur: réveilla, a grands coups de cravache, les chevaux harassés, tout fumans d’une route dévorée par le soleil, et rebroussa chemin avec une incroyable célérité.
Thérèse, dont la vie était suspendue, après l'avoir suivi des yeux et d’un cœur palpitant, jusqu’à ce qu’il fût tout k fait perdu dans les arbres les plus éloignés du chemin , rentra dans l’aubette et s’évanouit.
En sortant de l’étouffement qui l’avait comme asphixiée , elle se retrouva avec surprise au milieu de ses enfans, qui venaient
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au-devant d’elle, comme ils en étaient convenus le matin : ils la caressaient et l’appe laient. Sa mémoire lui retraça ce que cette défaillance lui avait fait oublier, ce qu’elle croyait à peine alors : elle redevint femme et pleura ! mais elle se tut , n’attribuant son évanouissement qu’à la chaleur qui était accablante ce jour-là. En rentrant en ville avec ses enfans , glissant le long de ce cimetière où nous voici , elle m’aperçut , me salua en passant; puis, elle s’arrêta pensive, et revint sur ses pas : après avoir donné à ses enfans la permission de cueillir du mouron et des mauves roses; à cette place meme, elle me confia ce qu’elle avait osé faire , me demandant si Dieu lui pardonnerait d’avoir inventé cette fable.
Je n’osai l’en reprendre; car elle avait agi avec un tel courage, qu’elle me parut avoir été inspirée par un pouvoir invisible
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Je lui conseillai seulement un profond silence sur un événement dont l’issue pouvait être si heureuse ! En effet , Joseph Lebon courut abattre d’autres moissons humaines ; mais il n’osa jamais remettre le pied dans cette ville , vierge alors de sacrifices sanglans.
J’étais resté pensif au pied du Calvaire ^ en regardant s’en aller Thérèse comme l’ange sauveur d’un temple , qui a rempli sa mission. Mais moi, jusque-là si résigné, si ferme (je le croyais) dans mon obéissance à Dieu, chose étrange! je chancelai en recevant cette preuve éclatante de sa protection, Le contact effrayant, l’approche du fléau me remplit de trouble : je crus voir dans l’ombre l’épée flamboyante et le damas dégoûtant que ce vulgaire Hérode suspendait sur nos cités en deuil.
Je rentrai, abattu , dans la chambre hos
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pitalière où mes anciens paroissiens, toujours mes enfans , me souffraient , hélas ! et me soutenaient comme leur vieux père. Nos autorités n’avaient pas une seule fois tourmenté l’asile ni la conscience d’un vieillard presque aveugle , qui ne criait pas , et qui ne pleurait que de nuit sur les décombres de son église.
J’oubliai cela ; je me jetai tout babillé sur mon lit, où des rêves lourds et sombres me torturèrent : l’un d’eux , plus atroce, sil lonna ma demeure d’une lumière sanglante . Un sursaut terrible me planta sur mes pieds; et prenant cette force inaccoutumée pour un avertissement de Dieu qui me disait : Vat’en ! je m’en allai , devant l’aube, à la Providence, qui souriait, sans doute, de mon émigration d’une ville endormie sous un ciel si pur, si plein d’amour !
Mais le Fantôme de Joseph Lebon avide
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du sang des pauvres curés , me chassait comme une paille devant l’haleine de l'ouragan.
Ce ne fut que quand je me sentis en pleine campagne , seul avec mon bâton , que je me retournai pour chercher, à travers l'aurore, le clocher de ma pauvre église, que je laissais veuve et déserte ; ce ne fut qu' alors que je m'assis, triste de ne la plus découvrir, déjà! et que je portai mon mouchoir sur mes yeux.
Ce cauchemar m'égara à l’âge de soixantequinze ans, mon bon ami; en voilà quatre que je m’en étonne, comme je vous en vois étonné. Vous pouvez penser, Léonard , que ne vivant dès long-temps que de la générosité de mes voisins.... je vais toujours pour dire mes enfans, qui me nourrissaient à rien faire , dans le réduit que j'habite encore en attendant ! Ici , le pauvre curé
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s’arrêta, stupéfait d’avoir osé dire lui-même : en attendant !
Puis, ramené par son récit au temps où la terreur l’avait emporté à l’aventure comme une feuille sèche , arraché de son champ, il tourna ses regards craintifs autour de nous , et se toucha le front en souriant ; alors , frappant doucement de sa canne une tombe , du haut de laquelle il me parlait : — Ouvrez-moi ! dit' il en s’inclinant comme s’il parlait aux morts, car je ne fais plus que déraisonner, si vieux que je suis î
L’homme peut bien s’appeler une machine expectante , mon pauvre Léonard î Et ce bel arbre de vie donne asile a de cruels insectes qui le dévorent. Les miens étaient alors la peur.... et la faim : car vous pouvez penser que je n’emportais sur les grands chemins que moi-même , voyageur débile , mon vieux bâton , mes cheveux
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blancs, et une trémeur d’entrailles, qui était bien peu raisonnable dans un âge si avancé. Enfin! je réponds a votre confession par la confession , Constant : vous me donnerez l’absolution , si vous pouvez !
Mon air de prêtre, dont je ne portais pourtant plus l’habit dès long-temps , mais qui perçait comme une empreinte mal usée, ne me préparait pas un accueil bien ouvert de la part des paysans, qui faisaient semblant de ne pas me voir passer. Je mis deux jours et deux nuits a me traîner jusqu’à Ypres.
J’y entrai si exténué de fatigue , que je n’avais plus qu’un souvenir confus de ce qui m’avait fait entreprendre ce long voyage : il était long pour moi; c’était le seul que j’eusse entrepris depuis ma naissance.
En passant sous une longue allée d’arbres frais, je fus attiré, par instinct, sous un portail d’église, d’une église tout entière! Joie!
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où je vis entrer du monde, des femmes paisibles, ne cachant ni leurs livres de prières^ ni leurs chapelets : rêvais-je? J’y entrai moi-même après quelque hésitation, et je faillis mourir de saisissement en y entendant l’office , desservi avec autant de calme et de sécurité , que si on ne tuait pas ailleurs ceux qui s’obstinaient h prier et k croire. Dans le bonheur qui m’oppressait et me faisait trembler sur mes jambes, je me mis k genoux près du chœur , et j’inondai les marbres de mes larmes. Quand la messe fut finie et l’église désertée, plein de confiance et relevé par la prière, je me rendis dans la sacristie , où mes frères en Dieu avaient conservé un si doux asile durant l’orage de nos révolutions. Je dis au prêtre qui sortait de l’autel tout ce que je viens de vous raconter; et puis, je cessai de parler — U se détourna pour serrer ses
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ornemens et ses burettes d’argent , où il restait encore assez de vin pour ranimer mes forces épuisées; puis, me faisant du doigt un signe , empreint douloureusement dans ma mémoire, il médit : — Nous avons nos pauvres.
Je n’en entendis pas plus : je l’avais compris vite! J’étais hors de l’église.
Assis tout seul sous la grande allée d’arbres , sur le même banc de pierre où je m’étais d’abord reposé, j’y demeurai absorbé dans mille pensées vagues et désolées. Il y avait je ne sais quel bruit dans mes oreilles , qui m’empêchait de me comprendre moimême : les cris sourds peut-être de mes entrailles vides. O mon fils!... donnez toujours au pauvre, donnez toujours pour un morceau de pain, je vous en prie, Constant!
— Je vous le jure, monsieur le curé !
— J’entendis tout a coup respirer si près
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de mon front , que je soulevai ma tête abattue : un homme, penché sur moi, m’examinait cur i e us e m en t . D è s qu’il me vit lever ma figure, qui était fort pâle , je crois, il saisit mes deux mains qui retenaient avec peine et machinalement mon bâton de voyage.
-Souffrez-vous , mon père? dit ce passant béni. Ma voix découragée ne put ouvrir mes lèvres j mais ce mot, mon père ! dans une voix attendrie de pitié , me fit soupirer profondément, et mes yeux se fermèrent.
Je crus que c’était tout, tout pour moi..... Une impression froide que je sentis bientôt sur mes tempes et sur ma bouche , ramena encore la vie , qui est quelquefois bien obstinée en nous! Je rouvris les yeux et je reçus en silence le secours ranimant que s’efforcait de m’offrir cette créature émue. C’était du vin , que l’homme curieux venait d’aller chercher à quelque distance , et qui me
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rendit, en peu de minutes, la force de marcher..
Il me guida , avec des paroles basses et discrètes , jusqu’à sa demeure , où je montai sans rien dire. Je ne peux vous répéter ce qui m’arriva durant huit jours de délire et de fièvre , sous ce toit où je fus gardé comme un enfant, je veux dire comme un vieillard en enfance. Ils ne me jetèrent pas loin d’eux! ils eurent pitié de moi! Ils avaient leurs pauvres pourtant!.... Vous comprenez maintenant , Léonard , pourquoi j’ai donné et je donne, dans l’éternité, l’absolution à M. Dufar : c’était lui. Mais, n’est-ce pas que vous l’aviez deviné?
— Je fais ma barbe demain! dis-je avec beaucoup d’émotion, et je vais à la comédie.
M. Goguillon, sans m’en détourner , reprit encore :
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— Quand je fus hors de danger, voyant bien qu’on ne meurt pas quand on voudrait mourir , je laissai à mes Samaritains le poids de ma convalescence , qu’ils ne donnèrent a personne le soin de soutenir. Ils trouvèrent dans leur presque indigence , une foule de moyens innocens de me la rendre douce. J’aimais mon sauveur! j’aimais, je l’avoue , ses discours pleins de fleurs et de banderoles qui n’offensaient personne. Parmi les volumes, composés des tragédies de Corneille et d’illustres auteurs , qui me firent , avec quelques autres indices, deviner la profession de M, Dufar , il eut la tendre ingéniosité de glisser une Bible et quelques pages pures de Bernardin , dont la lecture berçait pieusement mes longs soirs : car ils étaient forcés souvent de me laisser seul avec leur enfant de sept ans, qui m’écoutait lire avec l’attention d’un ange. Le récit
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qu’il en fit a sa famille, augmenta parfois mon auditoire de quelques oreilles complaisantes, qui m’écoutaient sans impatience , et sans m’interrompre. Jamais un signe d’ironie ne vint glacer ma voix que l’âge et le malheur avaient un peu brisée. Ah! je vous jure que c’étaient la d’excellentes gens ! Je regrette que Jésus-Christ n’en ait pas rencontré de pareils , quand il était triste h la mort , comme je l’étais moi- même !