‹ L'atelier d'un peintre (volume 2)Chapitre 9 sur 10 · LES DERNIÈRES FLEURS DE L0 ANNÉE · texte numérisé non relu

LES DERNIÈRES FLEURS DE L0 ANNÉE

L’aube, qu’une gelée blanche rendait plus hâtive et plus claire , m’offrait déjà tous les objets distincts quand je rentrai dans la ville. Je pouvais regagner ma rue sans qu’une âme me rencontrât ; mais un cha-

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grin rôdeur m’en fit parcourir plus de vingt pour m’essayer a traîner l’existence qui m’attendait , vide de Marianne. Marianne ! beauté radieuse et transparente ! si bien harmoniée avec l’ardente contemplation de mes yeux, et la lumière qui ruisselait autour d’elle, dans ce frais jardin où l’air dansait, où je dansais moi-même, par une de mes joies désespérées, sans avenir, saisie au vol, comme un papillon qui vous laisse un bout d’aile entre les doigts , et qui fuit pour ne reparaître jamais : et ce qu’il y a d’adorable et d’affreux, c’est qu’on le sait bien! c’est qu’on ne laisse aller le papillon que dans l’effroi de rompre ou de profaner ses brillantes ailes! cette poussière de velours qu’il a prise au ciel, défaisais, je crois, ces réflexions , appuyé sur le garde-fou de la fontaine St-Morand où je regardais flotter mon ombre , comme un confident silen-

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cieux et pâle.*.. L’idée me vint un moment que je pouvais me réunir h cette ombre, qui n’était pas plus loin de moi qu’un repos éternel... J’en demande encore pardon à ma mère! Ce fut elle, peut-être , qui étendit son mantelet noir sur la surface attirante ; je le crus du moins , car je me donnai un grand coup de poing dans la poitrine , et je m’éloignai de cet attrayant précipice , en me dévouant aux jours qui m’étaient encore comptés.

Sept heures sonnaient quand je rentrai dans la rue des Chapelets. Madame Elie était sur sa porte, causant tranquillement avec la laitière qui, malgré la gelée blanche, apportait encore un reste de fleurs pour mademoiselle Marianne. Madame Elie, te»

nant d’une main ces fleurs , et de l’autre son lait, demeura surprise a mon aspect : elle crut que je m’étais dérangé, pour la première

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fois depuis mon séjour dans sa maison 5 elle me fit rentrer avec une sorte d’autorité , comme un enfant que l’on retrouve et que Ton chasse devant soi. L’idée des verroux qu’elle avait trouvés ouverts lui revint peutêtre à Tesprit , car elle ne put se retenir de me dire avec un peu d’altération : G’estbien ! quand Marianne va savoir cela !... car vous méritez bien que je le lui dise , Léonard ! Je n’y résistai pas; je pris ses mains que je serrai avec l’angoisse que j’allais lui causer k elle-même , et je lui dis d’où je venais. Pauvre femme ! pauvre veuve! elle chancela et glissa, plutôt qu’elle ne s’assit , a la place où Marianne ne devait plus revenir. Un cercle pâle entoura ses yeux et les creusa; puis un profond soupir, mais bien triste , fut la seule imprécation qui put sortir de son cœur contre son enfant en allé ! Ah! c’était

affreux !

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— Pourvu, dit-elle après un long silence, qu’elle arrive a temps... Car il n’est pas assez abandonné de Dieu et des saints pour nier sa signature. D’ailleurs, il a toujours eu peur de ses larmes : Dieu aussi peut-être en aura pitié !.. . plus qu’elle

n’a eu mais je ne voudrais pas dire une

parole pour empêcher Dieu de la protéger, Léonard!.. Qu’est-ce qu’on est d’ailleurs pour une enfant , quand elle s’est promise , et qu’elle ne dit plus ses prières qu’avec des paroles d’amour?

Elle s’était levée ; elle tournait comme la poule qui bat des ailes , et qui ne peut s’envoler. Les fleurs destinées à sa fille parurent attirer son attention. Elle les prit , les roula dans ses mains agitées ; puis , par un instinct de mère qui me mouilla les yeux , elle fut les attacher , en se haussant sur ses pieds tremblans, à une petite vierge en

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cire, qui avait long- temps protégé Marianne , sa Marianne! J’étouffais.

Puis, après une invocation mentale sans doute , que son action révélait plus que ses lèvres , elle fit la courageuse ; se livra , comme une femme tout en Dieu qu’elle était, aux travaux du matin , dont elle ne devait rompre l’habitude que pour mourir $ car elles sont comme cela , nos femmes du Nord.

Elle rangea la table, l’essuya, comme si ce n’était pas fait de la veille ; elle posa deux tasses blanches par distraction, comme tous les jours. Cette vue arracha un nouveau soupir incisif, déchirant, du fond de son cœur navré , et elle me regarda d’un air a me rejeter Marianne tout entière dans l’âme, si j’avais pu l’oublier! puis, d’une voix assez calme, qui renfermait une prière pleine de puissance, elle me dit, en avançant devant moi cette belle tasse de trop :

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