L'atelier d'un peintre
Après une de ces lectures qui portent Tarne au recueillement : c’était, ce soir~l'a, le drame touchant de Y Enfant prodigue M. Dufar, demeuré seul avec moi, parut tomber dans une mélancolie toute sympa-
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thique avec la mienne, il avait clos ses registres de la semaine ; c’était un soir de relâche aux travaux du théâtre ; sa petite famille venait de sortir pour respirer l’air frais de la promenade , sous la longue allée d’arbres qui menait à l’église. Il dessinait, tout rêvassant, un nouveau patron d’habit v»our Othello le Maure, qu’il avait une fois récité devant moi, à ma grande terreur, et plaisir , je l’avoue, Léonard.
Le tragédien hospitalier partageait ma solitude avec la patience empressée d’un religieux du mont Saint-Bernard : sa compagnie m’était si douce ! Il y avait entre nous une telle sécurité de cœur à cœur, que le sien s’ouvrit et se replongea devant moi dans son jeune passé , qu’il me fut doux de connaître; car ce fut encore là une de ces confessions auxquelles le ciel doit prêter l’oreille , comme je lui ouvris la mienne,
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avec une indulgente tristesse , et , pourquoi ne le dirais-je pas? avec amour aussi , amour plein de charité ; une de ces confessions qui se scellent, à la joie de celui qui parle, comme de celui qui écoute , par le mot divin, le mot désaltérant : pardon !
Celle-l'a, Léonard, n’est celée d’aucun mystère ; elle peut servir , en vous la révélant, a vous faire mieux connaître celui que Dieu mit sur mon passage , pour m’apprendre a ne mépriser légèrement aucune profession.
- — J’étais, me dit-il, destiné dès mon enfance, a continuer la carrière dans laquelle mon père s’était distingué. Besançon, qui m’a vu naître , devait me voir Phonorer , comme lui , de mes talens utiles : une destinée plus forte que la volonté des hommes hrisa un fil de notre existence , et tout le plan roula dans l’abîme du hasard.
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Ma mère mourut ! Son deuil me couvrit au collège : tout le collège se couvrit de mon deuil. J’idolâtrais ma mère ; jamais je n’avais pu me figurer la Providence que sous les traits de ma mère. Quand je sortis, je trouvai sa place prise, et non remplie, dans la maison de mon père, par une femme dont l’aspect serra mon cœur d’une inconcevable tristesse. Elle m’appela : mon fils \ Il fallait lui répondre par le mot poignant et vide alors de : ma mèrel Je fondis en larmes, et je m’enfuis dans ma chambre. Mon père m’y poursuivit : la, avec une émotion oix perçait trop de reproche , il combattit ma douleur par des raisonnemens que mon âme n’entendit point, car il ne pleurait pas; et j’aurais voulu de ses larmes pour les miennes , pour lui sauter au cou , pour crier : Ma mèrël ma mère ! en me roulant sur son cœur... Il m’ordonna de ca-
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cher mes regrets; je le promis , et je tins parole.
Sa femme offensée 11e me revit qu’avec embarras et froideur. Je ne me rappelle pas de lui avoir jamais répondu par un au» tre sentiment : il y avait une tombe entre elle et moi ; elle n’y jeta pas une fleur; le monument grandit au lieu de s’abattre : je me sauvai dans les distractions innocentes de mon âge ; elle les reprit avec aigreur ; mon père m’en fit des crimes, l’esclavage m’en fit un ardent besoin. Je passai deux ans de lutte entre la contrainte la plus austère et la liberté qui m’appelait : la liberté l’emporta. Je me fis l’habitant le plus assidu d'un café peu fréquenté a l’autre extrémité de la ville; je ne connais» sais aucuns jeux, mais je regardais jouer; je regardais sans voir. Une vague rêverie me voilait tous les objets; ce lieu me plaisait, parce que j’y étais seul, au mi-
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lieu de quelque agitation. J’avais choisi un coin où je passais des heures sobres et abstraites ; j’y vivais en moi , j’y portais mes livres : on me laissait la, par étonnement d’abord, puis par habitude, et, comme me le dit naïvement le maître, pour la montre... Rien n’attire moins qu’un café vide* quand j’y étais, fût-ce à ne rien prendre, c’était toujours cela ; ma présence à travers les carreaux brillans , attirait un passant qui balançait , et qui sans moi , peut-être , eût continué sa promenade.
Le second mariage de mon père lui avait donné déjà deux enfans ; cette fécondité qui le rendait fier, mit le comble à la puissance irritable de ma belle-mère, qui me regardait de travers quand je n’embrassais pas les deux petites idoles, dont je ne pouvais faire encore les miennes; car ces pauvres marmots, étouffés de gâterie, pleu7
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raient effroyablement , ou me donnaient des coups de poing au visage , dont j’avais l’indignité de ne pas sourire. Ne pas faire danser ses enfans ! ne pas les suivre ou les traîner à la promenade dans leur chariot d’osier! j’étais donc un monstre? Mon père me demanda si j’étais un monstre : je me sentis perdu.
Je le regardai, stupéfait de surprise et de tristesse; mais, croyant que dans cet enfer dont il était le juge , il entendrait au moins son propre cœur, je pris gravement une de ses mains, que je portai à ma tête brûlante; il ne me comprit pas; il me repoussa même avec rudesse : hélas , c’était vrai, j’étais perdu.
Le soir même , entraîné par un désœuvrement plein d’amertume, je suivis quelques écoliers en vacance qui me payèrent la comédie; car, dans un système moral, et pour
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me forcer a garder la maison, ma riche bellemère avait soin que je fusse toujours aussi léger d’argent que de bonheur.
J’allai m’installer, distrait et sérieux, près de l’orchestre, dont le bruit assourdissant me faisait du bien, en perçant mes idées noires de toute îa puissance aiguë d’un flageolet qui semblait pousser des éclats de rire dans mes oreilles ; d’une flûte pleurante comme ma mémoire , et qui chuchotait a travers ce tourbillon de musique , des mots à me baigner de sueur et de larmes : mon enfant! . . . mon fis ! ta mère ! ta mère!. . . et puis les trombonnes, et puis les basses austères , mais sensibles. — Tout cela m’étourdit, tout cela me donna la fièvre, — fièvre oublieuse, céleste, bienfaisante ! Je me mis a écouter de toute mon intelligence soumise, les acteurs, les chanteuses; leurs plaintes, leurs chœurs, leurs cris, qui
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me faisaient palpiter et bondir sur le banc presque désert , où m’avaient laissé mes mobiles camarades, plus pressés des coulisses, pleines de cordages et de lampions fumans, que de cette rêverie sonore qui réveille la prière , et tout ce qu’il y a de tendre dans le malheur !
N’ayant pu me déterminer encore a suivre mes hardis compagnons, j’enviai tout a coup leur audace. Mon admission a ces sortes de mystères d’Isis me parut être le seul bonheur auquel il me fût permis de prétendre: je me fis un ciel au-delà de ce long rideau mal doré, ennobli d’un Apollon affreusement dessiné , mais qui, porteur d’une lyre entrelacée de lauriers, représentait le Dieu des arts avec un air si engageant, qu’il me fut impossible de me soustraire au charme, et de ne pas lui tendre les bras, à lui, qui me tendait les siens. Frappé d’électricité dans
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ma langueur solitaire, un rayon m'illumina; je résolus d’aller droit a lui comme le Mage avait suivi l’étoile. J’entrevis dans les arts l’asile, la chartreuse, le port où ma jeunesse négligée devait se précipiter en aveugle.
Et je regardais Œdipe chantant , gémissant; je souffrais de ses cheveux blancs, de sa fatigue, de sa fatalité : sur moi aussi, disais-je , il y a quelque chose de fatal : je deviendrai errant comme cela; on me repoussera à la porte des villes, on me chassera des temples J’ai envie de chanter
comme cet homme, car cela me soulagerait! mais j’ai une voix grêle et stridente qui fait sourire les femmes. Oh! si Dieu, si ma mère me soufflait une grande voix, j’exhalerais ma tristesse comme cet homme qui me déchire; je courrais le monde , je le remplirais de mon abandon ; je plaiderais ainsi mes causes
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exilées , je les gagnerais peut-être ! Hélas ! que je suis malheureux d'avoir une riche et méchante belle-mère et une voix de fille! Je rentrai sans parler a personne ; je sentais sur mes lèvres une obstination de silence qui tenait de la paralysie, et je me glissai le long de l'allée sombre, jusqu’à ma chambre, dont j’aimais à compter le carrelage rougebrun, que j'arpentais toujours seul et dont je préférais la régularité monotone aux tapis opulens que ma belle-mère foulait sous ses pieds.
Une bonne vieille servante qui venait de m'ouvrir, croyant que je n'osais me montrer à souper, vint me demander avec un empressement inquiet si je voulais manger seul ; je lui répondis par signe que je ne voulais rien, et je m'établis dans un ancien fauteuil de ma mère , si profond qu’il me tint lieu de lit, car je m’y retrouvai le lendemain, après
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y avoir subi le plus profond sommeil qui ait jamais engourdi les facultés d’un jeune homme travaillé par le chagrin.
— Monsieur déjeunera-t-il? vint me demander ma vieille Dorothée, toute triste de ne pas me voir descendre ; je réitérai mon signe de la veille et je plongeai ma tête sous mes mains , pour retrouver mon sommeil plein d’oubli et d’un léthargique bonheur. Ce n’était plus cela : tout Sacchini roulait comme de l’eau pure dans mon cerveau mélomanisé; un écho distinct et mesuré éveillait de minute en minute les notes qui s’y étaient enfermées h mon insu ; j’avais un mal de tête lourd et parfois aigu , mais ce mal me plaisait, car il faisait de la musique en moi ; il frappait sur mes tempes tout ce que j’avais entendu de beau, de plaintif la vieille ; je ne bougeais pas, j’étais bien , je n’avais de perception que pour
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lancer un vœu en dehors de ma délicieuse souffrance; ce vœu , c’était que per= sonne ne vînt parier autour de moi ; cette crainte seule exaltait mes nerfs et donnait une énergie d’autant plus active à ma mémoire, qui se hâtait de me raconter tout ce que je brûlais d’apprendre !
Ma tête , mes bras , mon cœur , semblaient inondés d’une harmonie chaude et pénétrante qui s’infiltrait par tout mon être; ma poitrine haletante s’élevait pour pousser des accens qui m’étouffaient : il n’y avait pas moyen : mon gosier comme un instrument inexercé , se fermait obstinément au souffle mélodieux qui demandait à s’ouvrir un passage.
Je demeurai ainsi bien des heures au fond de mon fauteuil, dans une obscurité qui remplaçait la nuit , car les volets fermés ne laissaient nul accès au soleil qui avait
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réveillé toute la ville. Mille louis, je les eusse refusés pour laisser entrer le soleil dans ma harpe, ou plutôt dans mon orchestre vivant , dont l’éclosion compléta ma croissance. Ce fut ainsi, je crois, par la fervente pitié de la nature, de ma mère! qui m’aidait à briser cette nouvelle chrysalide et m’arrachait tout d’un coup a l’incertitude de ma destinée.
Je vous jure , mon père , qu’elle me disait aussi clairement que je vous parle : Chante ! et je riais d’un rire délirant , sans pouvoir ni m’éveiller tout à fait, ni chanter comme j’en recevais l’impérieux commandement.
Dans cet état de torpeur profonde , éprouvé une fois, jamais oublié , je sentis, sans pouvoir m’y soustraire , qu’on me regardait avec inquiétude , qu’on relevait mes manchettes et qu’on me tâtait le poulx : je
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ne bougeai pas ; je chantais en dedans. On passa la main sur mon front ; je demeurai immobile , car cette main n’était pas offensante , et ne dérangeait rien à la musique qui ruisselait dans mes veines ; et puis, (j’en soupirai d’une joie immense) durant un long intervalle , je ne sentis plus rien!
Tout a coup une contraction douloureuse et brisante m’atteignit au creux de l’estomac , comme quelque chose d’aigre , de sifflant et de persécuteur.
— C’est par trop se singulariser ! disaiton en montant rapidement l’étroit escalier de ma chambre : et cela me faisait le bruit sourd d’une armée ennemie : c’était la voix de ma belle-mère. Voyons ! voyons! répondait celle de mon père ; je vais lui faire passer l’envie de dormir... — C’est un jeu pour vous braver , reprenait-elle ; car on
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l’a vu fort bien éveillé hier sur les bancs du théâtre.
— Je lui donnerai de la bravade , moi ! répliquait mon père plus aigri. Et j’attendis sans pouvoir soulever encore l’étrange table d’harmonie qui m’oppressait d’un bonheur étouffant : je ressemblais a un rossignol asphixié sous une cage de verre.
Mon père , excité par la malveillante ironie de sa femme, me secoua fortement , ce qui me donna un sursaut de colère. J’ouvris des yeux égarés de sommeil, et saisi de son apparition, qui m’avait toujours inspiré une vénération mêlée de crainte, je me détournai vivement vers le visage froidement moqueur de son guide, en criant d une voix de tonnerre : Qu’on me laisse chanter ! Elle se recula pleine de terreur , car mon père et moi-même demeurâmes interdits de la voix mâle qui avait remplacé mon
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fausset d’enfant de chœur, il m’adressa quelques questions auxquelles je me trouvai comme lui , fort étonné de répondre sur un ton grave comme le basson qui m’avait enfiévré la veille , et qui avait mugi dans mon cauchemar.
Dorothée poussa un cri , et leva ses mains sur sa tête , quand je lui dis avec ma voix nouvelle , que j’avais une grande faim.
Elle eut besoin de m’aimer d’enfance pour ne pas s’enfuir a mes paroles d’amitié, dont la vibration me causait autant de surprise qu’a elle, et qui fut long-temps pour moi la cause d’une sensation bizarre. Mais je chantais! ô joie! j’avais retenu presque en entier l’opéra qui venait de me créer une voix. Ce petit événement courut par la ville : des musiciens voulurent m’entendre ; ceux de la cathédrale comparaient ma voix à l’orgue, que je surmontais sans effort , et
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ceux du théâtre me déclarèrent qu’elle était la plus belle de France : je partis trois mois après avec les comédiens, qui me firent partager loyalement leur bonne et leur mauvaise fortune.
Mes progrès dans leur art passèrent leurs espérances. Je fus accueilli partout avec transport : on m’applaudissait ; on criait d’étonnement; surtout, on pleurait de cet accent que j’écoutais moi-même avec une pieuse reconnaissance, persuadé, comme je le suis encore, que c’était un héritage de ma mère. Ah ! j’aurais pu lui devoir bien de l’or, ou d’autres jouets inutiles qu’apprécient quelques hommes : une sauvagerie invincible me les faisait dédaigner. Je fuyais l’acclamation , dès que j’avais cueilli la palme , et rien n’est si vrai de dire que je me sauvais du monde, dans cette carrière qui en est comme a côté* je trouvais bon
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de m'isoler des hommes, au milieu desquels j’aimais pourtant à vivre, sous Se nom de Dufar, qui me cachait aux recherches de mon père irrité : je remplis ainsi ma vocation d’artiste... et d’homme malheureux ; car, sous mes triomphes, une pensée me rongeait : la colère de mon père. Peu à peu ses torts avaient disparu devant moi; je ne me ressouvins que de ma tendresse pour lui. Cette mélancolie se fondit avec la première, et, muni de l’argent que je devais a mon travail, après quelques années d’ivresse et d’une gloire qui m’était souvent amère, je retournai en secret dans ma ville natale, que j’avais fuie, ou qui m’avait rejeté de son sein; Dieu jugera! Je passai plusieurs jours a rôder avec précaution dans ma rue, regardant de loin le seuil qu’il ne me vint pas d’abord en espoir de franchir. Peu a peu je m’enhardis; car je n’avais pas encore
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eu Je bonheur d’entrevoir mon père entrer ni sortir, et je mourais du besoin de le revoir! Une fois, vers la brune, je m’aventurai, pas à pas , le cœur battant comme une horloge ; je franchis le ruisseau , pour marcher du moins avec certitude, sur les pierres où il marchait souvent; et, perdu dans une rêverie pleine de charme et de tristesse, je bondis tout à coup de frayeur en entendant ouvrir la porte. « Que faites-vous là? »> me dit la vieille. . . oh! bien vieille Dorothée, qui me*prit pour un voleur, peut-être , car j’étais enveloppé d’un long manteau, et changé à ses yeux affaiblis, par un développement dans ma taille et mes traits, autant que par plusieurs années d’absence. — Dorotbée ! — lui répondis-je en lui tendant ma main qui tremblait, je l’avoue.
Elle recula contre le mur pour y chercher un appui; car elle m’avait reconnu, et le
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saisissement ia faisait défaillir. Je lui racontai, en peu de mots, ma vie errante, et ce mal impérieux, ce mal du pays, frénésie filiale et tendre, qui enfièle tout Pair étranger qu’on respire, jusqu’à ce qu’on revienne désaltérer son cœur à celui delà naissance.
— Dorothée ! lui dis-je enfin, si vous voulez que je vous bénisse en mourant , faitesmoi voir mon père ! ouvrez-moi une porte jusqu’à lui. C’est dans ma tête; je veux, ou
lui pardonner,... ou qu’il me pardonne
n’importe ; ce sera comme il voudra dire. Ah! je n’y mets pas d’orgueil; il choisira. — Dorothée pleura, et me promit tout ce que je demandais. Le lendemain, suivant les instructions que j’en avais reçues, je me trouvai devant ma porte; ma porte ! j’avais répété ce mot-fa quarante fois dans ma nuit éveillée; j’avais embrassé les joues flétries de Dorothée ; car elle avait dit : V otre porte .
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C’était comme si elle eût dit : votre paradis perdu!
C’était un dimanche. A pareil jour, mon père déjeunait seul, et restait dans son cabinet jusqu’à midi ; sa femme alors était à l’église; je lui sus, en moi-même, un gré infini de remplir ainsi la matinée. Je priai Dieu, peut-être avec plus de candeur qu’elle, qu’il me permît d’en faire un bon usage, et je suivis mon vieux guide, qui ne tremblait guère moins que moi , jusqu’à l’entrée un peu sombre de l’étude; là, les jambes me manquèrent; je repris baleine; je regardai tout mon père! 11 me parut plus grand, plus redoutable , plus aimé ; car il avait souffert, et ses cheveux étaient tout blancs; je le voyais de profil, éclairé par les fenêtres de la rue , occupé , près d'une grande table , à ranger ses papiers avec ordre ; et les pas qu’il faisait d’un bout de cette table
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à l’autre, me parurent lents et maladifs. Je ne sais si la raison m’abandonna, ou si j’obéis a une inspiration de Dieu qui me poussait dans l’ombre ; mais j entrai plein d’une résolution invincible, et me précipitant à genoux au milieu de l’étude, je la remplis de ma voix suppliante qui sortit avec ce chant du malheureux Sylvain, plus solennel encore dans ma fierté d’homme prosterné :
« Je puis braver les coups du sort ,
« Mais non pas les regards d’un père ;
« Pour m’exposer à sa colère ,
« Non... mon cœur n’est pas assez fort! »
Et mon père me regardait immobile ; effrayé d’abord de mon aspect imprévu , comme d’une apparition de l’autre monde, ma voix l’asservit, car elle était pleine de larmes et de puissance : il m’écouta sans faire un mouvement, même des yeux, qu’il fixait sur moi, sans colère, et qui finirent
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par se mouiller de clémence ; je ne tardai pas a le sentir. Mes sanglots ayant arrêté cette prière d’une nature inusitée , je cachais , comme un enfant craintif et doux , mon front dans mes mains : il se jeta vers moi :
— Lève-toi! me dit-il ; lève-toi I Emanuel... C’est trop fort pour moi de te voir a genoux. Viens donc ! Et il me souleva de terre , d’où je l’embrassais avec toutes mes caresses comprimées depuis six ans ; dont il ne s’était pas privé lui -même sans quelque repentir peut-être !
— Qu’as-tu fait , me dit-il , pendant tout ce temps-la ?. . . Oh ! quel intervalle long et désert il y avait dans l’accent de cette question ! Elle me vibre encore dans la poitrine. Je lui racontai mon pèlerinage, ma solitude bruyante et ma destinée de plaire. . aux étrangers. Il n’osa rien me raconter, lui ! Il soupira, et se tut quelques instans.
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— Es-tu heureux l'a dedans? finit-il par me dire, Si je te savais heureux, eh bien!... je te pardonnerais, et je dormirais plus tranquille.
— Dormez, mon père, lui dis-je en pressant avec amour sa main qu’il me laissait; dormez! je suis, je serai heureux; car me voila sûr que vous ne me haïssez pas.
— Prends quelque chose, répliqua-t-il, car je te trouve bien pâle... Es- tu devenu pâle ainsi depuis que nous ne nous sommes vus? Son regard, en me disant cela, était bien celui d’un père !
Je l’assurai que je me portais bien. J’ai encore la joie de l’avoir revu sourire a cette réponse. Il balança sa tête d’un air rassuré, qui semblait me dire : merci.
— Madame! voilà madame! dit en entrant a demi Dorothée, bien sûre d’annon cei une fâcheuse nouvelle.
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— A propos! répondit mon père, qui sembla s’éveiller péniblement. Mais, reste, elle ne dira rien... j’espère! Et je vis qu’il ne l’espérait pas ; ni moi non plus , franchement , et nous ne nous trompions ni l’un ni l’autre. Elle entra presque ausitôt, la figure contractée et saisie d’un trouble amer qui ne ressemblait pas au nôtre.
— Je vous dérange, dit-elle, avec une courte révérence, me regardant à peine, et plongeant sa curiosité jalouse dans l’émotion de mon père.
— Il passe par Besançon, répondit -il d’une voix faible, qu’il s’efforcait de raffermir, et il est venu nous voir.
— C’est fâcheux aujourd’hui , repartit-elle en le fixant en face, de ce regard impérieux qui défend le démenti; c’est très-fâcheux, car vous ne dînez pas chez vous !
— Oui, madame, repris-je avec une po-
LE COMÉDIEN
litesse calme, comme n’ayant entendu et ne répondant qu’à mon faible père ; je passe, et je n’ai qu’un jour à donner au bonheur de revoir mon père !
— Tu pars demain? dit-il, comme jetant une parole de paix au-devant du courroux mal déguisé de ma froide belle-mère.
— Ce soir, mon père, répondis-je avec le même calme; car je sentais que j’avais obtenu tout ce qu’il y avait à obtenir pour moi sous ce toit paternel. J’étais content... content ! Je partis, du moins, comme si je l’étais. Je ne me refusai pas néanmoins, la douceur de revoir ma chambre : j’y montai, sans m’embarrasser de l’étonnement de ma belle-mère, qui me suivait des yeux ; je m’assis encore dans ce fauteuil à rêves où j’appuyai mon front. Cette chambre était tout encombrée d’objets de trop dans un ménage ; j’en dégageai le fauteuil de ma
LE COMÉDIEN
mère, pour mieux l’isoler dans ma mémoire ; puis , après l’avoir salué d’un dernier adieu , peut-être, je m’approchai de la fenêtre, vitrée à petits carreaux gothiques. Au moyen d’une épingle [à diamant , qui m’avait été donnée à la suite d’un concert spirituel, dont j’avais chanté seul toute la partie vocale , je gravai, sur une vitre scellée en plomb, le jour de mes adieux a mon père, mon triste nom d’Emanuel , et le nom plus tristement oublié de ma mère.
En me retournant pour sortir, je vis Dorothée qui pleurait à la porte. J’attachai mon diamant à son bavolet de toile grise, et je lui dis :
— Dorothée , prenez bien soin de ce fauteuil, et tâchez qu’il reste toujours a cette place. C’est une idée de rêveur : car je rêve souvent, bonne Dorothée. Et si vous pouvez jamais, un matin, un dimanche, déci-
LE COMÉDIEN
der mon père , seul , à monter dans cette chambre , faites -lui voir ce carreau , que vous tiendrez net et brillant sur tous les autres.
Je m'enfuis. Je repris ma vie errante , pleine de hasards tristes et brillans , qui ne m’ontpas, vous le voyez, conduit alafortune ; et si votre lecture de l’Enfant prodigue m’a porté a vous ouvrir mon âme, toujours fermée a la plainte pour ceux qui m’entourent sans me hien connaître : c’est qu’elle m’a percé le cœur d’un souvenir puéril en luimême ; mais cette Bible éveille tous les mystères ensevelis dans l’homme. Je pleurais là comme un grand enfant que je suis ; je me disais : Ils n’ont pas tué le veau gras, quand j’ai reparu dans la maison de mon père!... Quelle pénitence m’imposerez-vous pour ce reproche , le seul qui se soit tourné, depuis vingt ans , vers mes riches foyers ,
LE COMEDIEN
dont je n’ai dévoré ni appelé l’héritage?
J’eus beau rêver, quand M. Dufar eut cessé de parler, je ne sus quelle pénitence infliger a ses larmes; et je pleurai avec lui , remettant tout à la justice divine.
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M. Dufar, qui était directeur ambulant d une troupe d’artistes , m’en paraissait aimé, je dois dire de plus, honoré comme le chef d’une tribu laborieuse; son caractère était si plein de charité ! j’en étais un exem-
RETOUR DU CURÉ
pie si frappant, que je ne peux me refuser le plaisir de vous raconter encore ce qui lui arriva un jour que, pour moi , peut-être , il s’était efforcé de rompre la frugalité ordinaire de nos repas. J’y vis apparaître avec étonnement une belle poularde brûlante et couleur d’or. Les enfans battirent des mains, et, comme je dois en faire l’aveu dans l’autre vie , je ne veux pas vous celer qu’elle me rappela avec quelque douceur les jours où, moi aussi, j’avais offert un tel festin aux indigens qui m’aimaient dans ma patrie absente.
Tout à coup un de ses comédiens entre, la tête mauvaise et montée 5 il demande de l’argent. M. Dufar, sincère et pénétré, lui jure, la main sur le cœur, qu’il n’a pas d’argent.
— Ah! bah! reprend le pensionnaire, aigri ou exalté par l’odeur de la poularde,
RETOUR DU CURÉ
voila la preuve que vous manquez d’argent!
— Mon ami, répond mon hôte, croismoi, \e Y ai tuée dans l’impossibilité de la nourrir.
Le comédien n’est point apaisé par cet aveu • a-u contraire , il s’enhardit : et sautant vers la table , par-dessus la tête de l’enfant, il s’empare de notre espérance par les ailes, et l’emporte effaré d’audace et d’appétit.
— Attends! attends ! imbécile sans prévoyance , crie M. Dufar en le poursuivant : tu oublies le pain pour manger avec. Et il lui descend un pain énorme, qui rend le dérobeur confus, peut-être, mais reconnaissant et soumis.
Il joua le soir : on fit de la recette ; et nous eûmes le lendemain , quand j’y pense , deux poulardes, et deux convives affamés de plus !
Je n’ai pas vu, durant l’aumône intime
RETOUR DU CURE
que j’en recevais , un signe de colère ou d’orgueil, chez cet interprète des passions violentes. Quand j^oubliais sa profession, ce qui m’arrivait souvent à cause de ma mémoire troublée, je le prenais pour un saint, un curé moins malheureux , et peut-être meilleur que moi; seulement, le rouge qu’il mettait a ses joues et qu’il oubliait toujours d’effacer , dérangeait mes idées ; mais pour ma vie, je n’aurais osé le lui dire , car c’est le seul défaut que je lui aie connu : et j’ai su depuis que c’est une obligation incommode de l’art qu’il professe; il était d’ailleurs si affairé dans l’intérêt de tous , qu’il me parut a la fin bien excusable d’oublier ces taches qui me faisaient un peu de peine : je vous jure, Léonard , qu’à présent je n’y pense plus. Je vois si bien son cœur à travers cette figure ! Dieu ne nous regarde-t-il pas à ce compte, fussions-nous affreux?
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ïl perdit un jour sa montre avec la même résignation : en se rendant seul, un peu tard et en avant de sa troupe , dans cette ville a théâtre , il fut abordé sous une fourrée d’arbres, où il récitait, nous dit-il, pour son début sur notre scène ^ une tirade sur la liberté, il fut, dis-je, arrêtépar deux voleurs qui lui demandèrent la bourse ou la vie. Il les regarda avec ce calme profond qui le fait aimer de ceux mêmes qui essaient d’en rire : « La bourse , messieurs ! dit-il , c’est impossible : je n’en ai pas. Je n’ai qu’une caisse vide* qui vous serait incommode à porter, et que je vais tâcher de remplir pour mon usage. La vie , j’en ai besoin pour mes fonctions de directeur du spectacle de cette ville que vous voyez d’ici , et oùvous me feriez plaisir de venir prendre deux parterres , car je fais de pauvres recettes. » L’un des voleurs , qui s’accommodait assez peut-être de cette
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expédition pacifique , lui fit ressouvenir* qu’il avait du moins une montre. — Ah!
vous avez raison , dit M. Dufar , en la tirant lui-même de sa poche , pour empêcher le voleur de le toucher. Si vous la voulez absolument 5 messieurs, je vous la cède : mais je vous conseille de la garder plus long-temps que moi , car elle est très-bonne; et il me fallait une occasion comme celle-ci pour m’en défaire.
Les voleurs le lui promirent, et ils se quittèrent sans haine. Il n’éprouve ce sentiment que le soir , dans les tirades qu’il a récitées quelquefois devant moi de façon a m’épouvanter pour le salut deson âme. Mais je crois que ce sont des jeux d’enfans , comme il dit luimême , des leçons pour corriger les méchans, dont ilse croitle maître d’école le plus dévoué; car il est en effet régulièrement poignardé pour le bon exemple , toute les fois qu’il re^
RETOUR DU CURE
présente un monstre moral , dont il paraît imiter fort bien les cris formidables et les yeux farouches.
Sa maison, qui était devenue la mienne ( malgré les instances que j’avais faites pour partir , guéri de ma peur , et décidé que j’étais a rentrer dans ma chère province, mais où il voulait me ramener lui-même sous bonne escorte ^ c’est-à-dire avec la troupe et les chariots qui devaient incessamment la transporter ici), sa maison, dis-je, me parut tout à coup plus bruyante et plus habitée. Ce tumulte était en effet causé par la présence d’un danseur de corde fameux , surnommé, je crois, Forioso, ou le Petit- Diable , et de toute sa voltigeante famille. Je vis cet homme, d’un extérieur simple et mélancolique, venir traiter honnêtement avec M. Dufar de leurs intérêts communs ° et je rabattis encore beaucoup de mes an-
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ciennes idées. Je les trouvais tous , je vous l’avoue , pleins de décence, de probité et de bonne grâce entre eux : je ne dis pas cela pour contrarierpersonne, mais c’est ce que j’ai vu.
Un soir l’enfant de sept ans, mon doux gardien , a la figure séraphique , me quitta aussi pour aller représenter le fils de Guillaume Tell. — Tiens , me dit- il en m’embrassant, et me tutoyant comme dans la Bible , prends ces deux lumières pour te faire une illumination dans mon absence, Moi, si je joue bien, j’aurai deux chandelles, et je remplacerai celles-ci.
Je tremblai qu’il ne manquât de mémoire , le pauvre petit! Je me mis a balbutier dans l’ombre un pater , pour qu’il parlât haut, pour qu’il se tînt droit et sans peur. J’espère que Dieu m’a pardonné cet enfantillage; mais le petit comédien était vrai ment un ange.
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Je soufflai les deux lumières qu’il m’avait laissées pour épargner un peu, car je me reprochais tout ce que je coûtais à ce bon tragédien; puis l’ennui me gagna, car la chambre était sombre; et je n’y voyais pas le ciel ni les étoiles, comme dans mon cimetière ici, ce qui rend pour moi toute nuit supportable. J’allai à tâtons dans le corridor , où une large fenêtre me donna la joie d’un clair de lune , plein de consolation et de calme!
Toutes les abeilles de cette ruche en étaient dehors; je pensai avec attendrissement que du peu de miel qu’elles rapporteraient le soir, il y en aurait aussi pour moi, pour moi! si inutile alors au monde! cette pensée m’attrista profondément.
Mais qui sait? répondis-je à moi-même , si Dieu ne me gardait pas comme un moyen de salut pour cet homme qui m’a sauvé la
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vie par sa charité modeste. Il m’a placé sur son chemin peut-être aussi pour donner un
grand exemple aux riches hélas! et aux
curés qui détournent leurs yeux du prochain suppliant. Àh! si jamais mon église se relève , avec l’orgue et l’encens , et les fleurs, qu’ils viennent, les Bufar, je les accueillerai dans le baptême et dans la mort ! Oui, mon Dieu! dis-je en ôtant mon chapeau devant ce ciel étoilé, et plein d’un élan d’espoir et de foi ; je les enterrerai ! je prierai beaucoup pour eux; car, hélas!., ils nç prient peut-être pas souvent.
Bn bruit léger que j’entendis au fond du corridor me fit retourner la tête du côté où une lueur assez vive, que je n'avais pas apperçue dans ma contemplation du ciel, attira mes yeux et mon attention.
Une femme, qui se croyait seule , allait et venait dans cette vaste chambre où étaient
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étendus, rangés avec ordre, des costumes bizarres et brillans , des couronnes de laurier , des festons de fleurs, des robes transparentes, avec des pluies d’argent a tirer les yeux , des souliers de satin blanc , ou de velours brodés d’or; des pots de rouge; enfin, tout ce qui sert a ce négoce aventureux et en plein air de danseur de corde , dont M. Forioso paraissait être le maître en gloire et en courage, puisqu’il s’était surnommé le Petit-Diable, a l’approbation de tous ceux qu’il enivrait de ses bonds dans l’espace.
Je ne pus retenir un sourire en parcourant ce magasin de hochets pour les grands enfans ,, et je me demandai s’il y avait la de quoi damner raisonnablement des hommes , lorsque mes regards plus raffermis distinguèrent, dans le coin oîi brillait une lumière, un petit autel, une forme de chapelle recouverte de mousseline blanche , de
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fleurs, d’une image de la Vierge , et d’un Christ en bois noir ; je comptai les cierges; il y en avait sept. La femme qui se croyait toujours seule avec Dieu , se mit a genoux, se signa avec ferveur , et puis tendant les mains vers l’autel , resta plongée dans un recueillement qui me fit dire : c’est la mère !
Vous pouvez penser, Léonard, quelle joie pure m’inonda le cœur en retrouvant là mon Rédempteur honoré, prié, béni tout juste comme il veut l’être ; et je ne perdis pas une si belle occasion de m’en faire regarder aussi dans l’ombre, où je semblais perdu.
Je m’agenouillai sur le seuil de la chambre , et ma prière d’abord mentale , s’éleva sans m’en apercevoir, si haut, que la femme tressaillit; mais courageuse, elle vint vers moi; mon humble posture et ce que je lui dis la rassurèrent vite ; sa tendre supersti -
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tion de mère, crut que j'étais là d’un heureux présage pour la sûreté de ses enfans. — N’oubliez pas qu’ils sont sept, me dit- elle en me priant de les bénir; voyez! les voilà représentés dans les cierges qui brûlent , et qui brillent ce soir comme sept étoiles véritables. Allons ! pas un ne sera blessé, j’en suis sûre ! dit-elle en essuyant une larme ; et vous, monsieur, n’en- êtes vous pas bien sûr aussi? Car c’est pour cela que, tandis qu’ils s’exposent les jours de travail et de grandes représentations, je suis là; je prie pour que Dieu ne les oublie pas, mes chers enfans î si bons! si pleins de courage, si pieux pour leurs père et mère !...
Ils rentrèrent tous, harassés de fatigue. Ils embrassèrent gravement leur mère , dont le premier coup d’œil , prompt comme le regard d’un aigle, avait été pour Pierre, le chef adoré de cette bande presque austère.
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je vous jure ; et je rentrai dans mon coin paisible, priant que la concorde dont j’étais témoin ce soir-la, régnât ainsi dans toutes les autres familles de la terre.
Voilà comment nous revînmes tous dans cette ville , où nous entrâmes de nuit : ce fut M. Dufar lui-même qui me ramena dans ma petite chambre, où je ne trouvai rien de dérangé depuis un grand mois d’absence, 11 semblait que ma vie même fût restée là au porte-manteau , et que je la retrouvais comme un vêtement reposé; car, je vous confesse que je respirai du fond de ma pot irine , après un si étrange pèlerinage !
ÏÏL
— Et puis , mon oncle? dit la nièce dé M. Léonard, en voyant qu’il s’arrêtait tout a fait.
— Que voulez-vous que j’ajoute? répondit-il en tournant les yeux autour de lui. Je
fis ma barbe le lendemain, et je fus voir la comédie. Le reste est froid comme de la cendre. La mort inévitable de ma mère me renvoya vers Paris, douze ans après la visite que je lui avais faite. Je revis Marianne , pour me convaincre que bientôt je ne la verrais plus ; non qu’elle ne fût pas belle et brillante , a la mode et adorée ! Mais moi, qui la connaissais à travers ses parures , et sous l’éclat nouveau dont elle était environnée , je vis , que bientôt je ne la verrais plus. L’air seul dont elle me serra la main sans parler, quand nous fûmes seuls.... Àb! il y avait tout un testament dans son regard. Je frémis qu’elle ne me redemandât son portrait: loin de l'a! J’étais, tenez, où vous êtes, un jour, quand je m’entendis nommer au dehors par une voix de femme; j’ouvris. Je m’étais renfermé alors dans ce talent de portraitiste, et j’imagi-
nai qu’on me cherchait a ce titre. La belle dame entra , me salua, et s’assit fort émue : je restai debout respectueusement devant elle y et j'attendis.
— C’est Monsieur Léonard? dit-elle à voix basse et triste : je m’inclinai. Alors elle tira de sa poitrine un papier qu’elle me remit en silence. J’y lus mon nom et je l’ouvris.... Il contenait une boucle de cheveux noirs, nouée d’un ruban noir. Je tremblai et je devins pâle. Quand je reportai mes yeux sur la dame silencieuse , je vis les siens pleins de larmes. Elle les couvrit de son mouchoir, et sortit sans pouvoir articuler un mot, ni moi. C’était l’adieu muet de Marianne .
Elle n’était plus alors sur la terre , qu’oii
vou* venez de la reconnaître Je restai
un an paralysé dans mon lit.
Je n’ai pas besoin de vous dire qu’il y a
encore beaucoup d’elle dans mon triste in-^ dividu, dont elle s’était emparé pour n’en faire qu’un mauvais peintre et un homme assez malheureux! Que vouiez-vous? Si j’eusse été oiseau, j’aurais vécu dans l’air. J’étais homme, et j’ai passé dans le feu. L’homme n’est-il pas , dans son orgueil, lé roi de tous les élémens ?
Que pouvais-je désirer et attendre, même en la revoyant ? Ce n’était plus l’avenir; elle l’avait fermé pour moi : ce n’était plus l’éternité , car je ne devais l’y retrouver que mariée avec un autre, heureuse d’être là tout à lui , comme dans la rue des Chapelets ; ou désespérée de l’avoir perdu en route. Qu’étais-je donc venu chercher à Paris ? Ah ! mon Dieu ! rien du tout : le Louvre, peut-être , dont je repris le chertiin, comme un pauvre héros celui de l’Ecole- Militaire , avec une jambe de bois... Aussiy
LA BOUCLE DE CHEVEUX. 4g
vous voyez ce que j’y ai trouvé. . . rien , que ce que j’ai apporté de mon paradis perdu : le portrait de ma mère que je regarde tous les jours! Il a tant de choses à me dire, celui-l'a ! et l’autre , que je ne regarde pas plus que mon cœur enfermé dans ma poitrine et puis , la volucella! poursuivit-
il en s’approchant de son cadre aux papillons. Cette mouche du rosier, si frêle , si voluble... la voilà immobile depuis des années et des années, comme je l’ai cueilli un jour, pour elle! la voilà, les ailes éteintes, morte dans un parfum qu’aimait Marianne. N’est-ce pas que c’est beau, l’amour? » Ondine vit bien que des milliers de questions et de prières, ne retireraient plus M. Léonard de l’accablement profond ou il était retombé.
DEUX BILLETS
— Monsieur! cria Elisabeth, accourant presque, et montrant la porte du corridor en haussant fortement i’épaule , qu’elle avait déjà si cruellement élevée.
— Eh bien! quoi! dit M. Léonard stu~
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péfait, qui tressaillit comme s’il n’eut pas vu Elisabeth depuis un an.
— Eh bien! poursuivit-elle , en renouvelant son geste montagneux, il vient.
— Qui, il vient?
— M. Barbier, donc! c’est bien facile à deviner , ce me semble ! continua-t-elle en haussant encore joyeusement son épaule en l’air. Je suis sûre que mademoiselle Ondine l’a reconnu! Et elle jeta un regard riant et malin a Ondine, qui se garda bien de la démentir. Pauvre Elisabeth !
— Ah ! c’était une imitation! dit M. Léonard préoccupé, dès qu’elle fut disparue ; est-elle heureuse, cette bonne Elisabeth? D’après ce qu’elle vient de faire là, il paraît qu’elle ne s’est pas encore avouée qu’elle est comme... — Monsieur Barbier! votre serviteur, poursuivit-il arraché péniblement a ses souvenirs. J’avais le pressentiment
DEUX BILLETS
que c’était vous; une arrière-vue, je crois, m’avertissait que vous alliez entrer.
— Pas pour long-temps, monsieur Léonard, dit le petit homme essoufflé. Je viens m’acquitter en courant de deux commissions, l’une triste, et l’autre gaie. Voila un billet d’enterrement, et un billet de spectacle. Nous comptons sur la part que vous prendrez a l’un , et sur tout le plaisir que vous prendrez a l’autre. Songez que c’est une loge louée pour voir Talma dans Hamlet. C’est une bonne fortune dont madame Germeau, qui ne peut en profiter, veut à toute force, que vous profitiez en sa place.
— Et le billet d’enterrement? demanda tristement M. Léonard, en le tenant sans oser le lire.
— Ah! vous savez! sa mère : nous nous y attendions : mais ne comptant pas que ce fut pour si tôt, son mari, qui l’adore, vou-
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lait la distraire , cette charmante enfant si sensible... elle a beaucoup pleuré, elle a les yeux gros comme cela! monsieur. — Il n’y a pas plus moyen d’aller au spectacle , que de prendre séance. Voila pourquoi, j’accours 9 dit-il en respirant et en essuyant son front plein de poudre et de sueur ; car M. Barbier cultivait avec entêtement la poudre , qui amortissait l’éclat de ses cheveux un peu trop blonds.
— Vous voyez, mon bon monsieur Léonard, que ce coupon de loge estpour troispersonnes; et comme il n’est pas douteux que vous conduisiez cette jeune demoiselle , notre chère affligée la prie de regarder dans les parures de bon goût , si sa robe n’a pas été imitée. Les marchands sont si trompeurs! Toutefois, interrompit-il comme par une mûre réflexion : si vous reconnaissez le modèle auquel elle tient tant, convenons
DEUX BILLETS
devance que vous ne le lui direz pas; c’est un mensonge bien innocent, et la pauvre petite femme est si malheureuse en ce moment, qu’on doit tout faire pour lui épargner de nouveaux chagrins.
— Soyez sûr , monsieur Barbier.. .
— Je n’en doute pas, non plus que de l’intérêt que vous prenez a la perte que nous faisons. Une mère n’est pas une chose que l’on remplace : monsieur Talma dit cela d’une manière à l’apprendre a des brutes : vous l’entendrez demain , heureux Léonard!
Mais un vertueux père est un don précieux Qu’on ne tient qu’une fois de la bonté des dieux.
Si madame Germeau entendait cela demain, dit comme il le dit, elle en mourrait peut-être, car elle est d’une exaltation! — Au revoir , monsieur Léonard. A huit heu-
DEUX BILLETS
res ce soir a Saint-Rock , s’il-vous plaît : et bien du plaisir demain aux Français.
M. Léonard tenait à ses mains les deux billets , les regardant alternativement plein de rêverie. Il enferma le plus sombre dans sa table de bois blanc , et posa l’autre aux pieds de la petite Diane.
— Je n’ai pas peur d’oublier celui de Saint-Roch, dit il. Ondine , faites-moi penser a l’autre demain.
Le soir il se rendit à l’église, s’avouant, au serrement de son cœur, qu’il était convenable qu’une journée si pleine et si triste fût close pour lui par la prière des morts
L'ESCALIER
Ainsi donc, vous rendez ce soir votre première visite a Talma ? dit M. Léonard à sa nièce, qui l’écoutait sans s’émouvoir. M’entendez-vous, mademoiselle? Ce nom n’a-t-il pas la puissance de déranger un peu votre beau calme ?
l’escalier.
— Mon oncle, je ne le connais pas, ditelle un peu étonnée.
— C’est bon , on vous le fera connaître. Au fait, poursuivit-il en arpentant l’atelier à grands pas , il faut mettre de grandes admirations sur de grandes douleurs. Je veux voir Talma, moi! C’est le seul homme qui me rende honteux de mes faiblesses, car il a toujours l’air cent fois plus malheureux que nous tous. Ondine était en contemplation devant Raphaël et Diane.
— Cette pauvre Ondine qui va voir Talma ce soir, reprit-i!, et qui ne se doute pas de ce qu’est Talma! 11 me semble qu’il faut s’appeler Ondine pour justifier une semblable ignorance. Ondine ! au fait, avec un nom comme celui-là , on doit être placide, insoucieuse, et d’une humeur à peine murmurante.
Elle le regarda en souriant.
L ESCALIER. 5g
— On doit écouter son oncle qui se mo-
que quelquefois de ce nom , sans être plus émue que s’il vous appelait mon ange.
Une Ondine en colère! ce serait épouvantable.
— Une femme , aussi , mon oncle.
— Ainsi, ma petite amie, faites-vous douce et belle pour ce soir; car je mets dans ma tête que ce sera un beau jour pour vous. Allez préparer vos splendides atours.
Elle rêva; puis elle monta pour obéir et se faire belle.
Pourtant, c’était jour d’école; mais Yorick avait dit qu’il ne viendrait pas ; Fheure de la leçon n’était-elle pas perdue? Oui , car elle usait avec lenteur de la permission de se parer , de disposer une fois les Ilots de sa chevelure, sur le dessin charmant de la belle Ferronière. Elle entendit toutefois de si grands éclats de rire dans l’atelier , tous
l’escalïer.
les élèves réunis poussaient des cris si prolongés, qu’elle descendit précipitamment pour en savoir la cause. Elle les trouva tous dans une telle concorde de gaîté, que, ne pouvant réussir à en apprendre la cause, malgré leurs efforts pour parler , en lui faisant tous signe d’attendre , qu’elle se mit a rire a peu près d’aussi bon cœur , laissant au temps à lui découvrir pourquoi.
En s’avançant pour prendre une chaise un peu loin de ces messieurs, tous insolemment assis devant elle , se balançant dans leur gaîté bruyante, elle toucha un chapeau et des gants d’homme sur le siège qu’elle allait prendre. Le rire s’arrêta devant un souvenir. Elle se sentit rougir et faiblir ensemble; car elle crut voir apparaître sous ce chapeau, une figure étrangère, et pourtant, la plus intime a sa mémoire ; elle reconnut ce chapeau , ressemblant, dans son
l'escalier.
saisissement , a l'objet qu’il lui rappelait. Cette image illuminée lui causa ce que jamais encore la présence d'Yorick ne lui avait fait éprouver. Elle s’appuya contre la chaise , et pressant son mouchoir sur ses yeux, elle entendit son cœur distinctement lui dire: Il est Fa! Oui, ce fut du fond de son cœur qu’elle entendit tinter ce mot; que toutes ses facultés l’entendirent; et c’est long-temps après qu’elle regarda tout a coup avec inquiétude si elle ne s’était pas trompée : Yorick était dans le coin le moins éclairé de l’atelier , occupé tranquillement avec M. Léonard a puiser dans un carton de vieilles gravures d’Holbein, qui les jetaient dans une admiration sérieuse ; leur attention était si absorbée dans cette recherche, que ni l’un ni l’autre n’en était distrait par la scène bruyante qui se passait derrière eux. -
L?ESCALIER
Ondine se sentit soulagée de n’avoir pas été vue partageant le rire immodéré de ses jeunes amis. Il avait l’air, lui, si pensif, que le contraste eût été blessant. Personne ne prenait garde a elle ; on riait : elle osa donc, pour la première fois , par un attrait ignoré d’elie-même , qui l’étonnait , qui la forçait a s’éclairer, elle voulut le voir, le connaître; car il lui sembla qu’en ce moment elle le regardait tout à fait pour la première fois. Mais d’où vient qu’en même temps elle croyait se rappeler le connaître depuis longtemps, bien long-temps avant qu’il vînt?... C’est étrange , comme elle se le rappelait ! Elle ne put se rendre compte de ce prodige, et baissa la tête sous son poids brûlant.
A peine, de son côté, Peut-il aperçue, qu’il quitta sa recherche et la salua, comme charmé de la retrouver là. M. Léonard , à son tour, surpris du rire universel, s’avança
l’escalier.
au milieu de tous, et demanda pourquoi. La joie et les cris recommencèrent ; ce fut avec peine qu'ils parvinrent à expliquer a M. Léonard qu'il n’avait plus d'escalier pour monter chez lui , ni pour en descendre ; qu'on venait de l'enlever sans effort , parce qu'il n’était qu'en bois • que les ouvriers , pressés sans doute par l’heure de leur repas, s'en étaient ailés sans pourvoir au soin de le remplacer, pour ceux qui habitaient encore l'étage des ateliers.
D’abord , M. Léonard crut qu’ils l’amusaient d’un conte ; mais quand on le conduisit à l’endroit d’où l’escalier venait en effet de disparaître, il s'exaspéra.
— Ainsi , dit-il , nous voilà réduits à mourir de faim! car nous n'avons pas de provisions , et nous sommes huit , sans compter Elisabeth et M. Girodet, qui sans doute ignore cette abomination. Qu’allons-nous
L ESCALIER
devenir, si l’on oublie de rapporter l’escalier? Nous sommes fort loin de ces hommes affreux, qui ne viendront plus de ce côté, peut-être, de quelques jours. Comprenezvous un pareil trait d’inhumanité au sein d’une capitale?
Jamais capitaine, naufragé dans une île aride, ne ressentit plus de sollicitude pour son équipage que M. Léonard n’en éprouvait déjà pour les besoins de ses joyeux élèves, qui mouraient de rire à son air de colère et d’effroi.
— Et cette pauvre petite , ajouta-t-il en prenant sa nièce par la main, la voilà donc privée de sa promenade, de ses visites au salon, et du bonheur de connaître Talma! C’est une véritable horreur, messieurs. Le propriétaire de cette abbaye est un homme bien répréhensible!
Yorick, qui avait gardé jusqu’alors son
L ESCALIER
imperturbable sang-froid, pour comprendre tout a fait ( car les étrangers prêtent souvent a nos discours l’inquiète attention des personnes atteintes de surdité), ne résista pas mieux que les autres a la contagion; et, pour la première fois, emporté par l’exempie, il s’abandonna au rire le plus loyal et le plus sonore.
M. Léonard, qui ne comptait que sur lui et sur sa nièce pour partager son inquiétude et son ressentiment , comprit alors qu’il n’avait plus une grande obligation de s’y livrer seul , puisqu’il voyait rire un Allemand, et se mit à rire lui-même aux éclats.
Ce tumulte dura assez long-temps pour rendre a Yorick la réflexion qui échappait aux autres, et qui ne pensaient qu’à la joie d’être séparés du reste des mortels par l’enlèvement d’un escalier de bois. Lui seul s’approcha pour mesurer des yeux la hau-
L?ESCAL1ER
leur du précipice ; et comme Ondine ie suivait involontairement pour l’arrêter, elle le vit s’élancer avec la promptitude d’un oiseau qui compte sur ses ailes. Elle étouffa dans ses deux mains un cri perçant , saisit le bras de son oncle , et ne revint de cette absence d’esprit que lorsqu’elle entendit tous les élèves applaudir et crier : victoire !
Elle voulut faire semblant d’avoir vu comme les autres , et , tremblante sur ses genoux , sentant au froid de ses lèvres qu’elles devaient être pâles, elle essaya de dire aussi : victoire ! mais elle chancela si près de la rupture du plancher, qu’elle faillit à tomber en dehors.
Ce fut alors seulement qu’elle revit Yorick au milieu d’eux , la regardant avec une sollicitude et une impatience que ses yeux ne cherchaient pas a déguiser.
Pourquoi Faurait-il déguisé, ce senti-
L ESCALIER
ment si naturel , de s’alarmer d’une vive frayeur qu’on a causée pour le danger qu’on vient de courir ?
Pourquoi , elle , au contraire , cherchaitelle a cacher l’effroi qu’elle pouvait montrer sans honte ? C’est que dans le sentiment nouveau qui l’oppressait, elle aurait souhaité que lui seul pût l’entendre et la rassurer.
Peu après, tous partirent gaîmen-t; car Yorick, tombé légèrement a terre, parmi les décombres et les instrumens de maçons, avait trouvé une longue échelle , et l’avait fixée comme au pied d’un rempart pour en faire descendre les prisonniers. Elle servit durant plusieurs jours de route a ceux qui montèrent, ou qui furent, comme M. Léonard , forcés de sortir de cette espèce de vieux bastion sans issue.
M. Léonard fut si transporté de recon-
l'escalier.
naissance pour l'idée ingénieuse du jeune Allemand , qu’il le pressa de partager avec lui la loge dont il pouvait disposer aux Français. Yorick parut hésiter, ce qui remplit Ondine d'une frayeur presque égale a celle que lui avait causée sa chute : mais au nom de Talma sa résolution parut changer; il respira, sourit de l'impatient bonheur qui colorait la jeune fille , et remercia M. Léonard avec une grâce qui la combla de joie.
Il revint, en effet , les prendre a l’heure du spectacle, cette heure qui bruïssait aux oreilles d’Ondine , comme la plus belle , la plus palpitante de sa vie !
M. Léonard confia sa nièce a la prudence
agile de Yorick pour franchir l’escalier provisoire dont la vue lui causait encore un mélange d’humeur et de gaîté.
Ondine ne respira pas durant ce court et tremblant passage. Forcée de se pencher sur la poitrine de son guide, détournant avec peine les yeux de dessus les siens qui l’interrogeaient , et la rassuraient tout ensemble. Oh ! qu’elle crut entendre de choses dans ces paroles qu’il opposait a Fémolion qui la faisait transir : — Ne tremblez pas 5 mademoiselle; il n’y a nul danger; oh! ne tremblez donc pas. Je vous croyais plus courageuse ! Ne vous rejetez pas ainsi en arrière , et liez-vous sur ma foi. — Ces mots n’étaient que polis; mais Ondine y trouvait une chaleur si pénétrante qu’elle les sentait couler dans son âme, où ils versaient une nouvelle existence. Elle essaya de pro-* noncer , quand il l’eût posée a terre : — Je
n'ai pas eu peur • — mais M. Léonard , qui exigeait toujours d’elle la vérité, lui répondit « Si ; vous avez eu une peur épouvantable , car vous êtes bouleversée... »
Yorick ne parla qu’à M. Léonard durant le chemin , ou plutôt M. Léonard parla seul. Tout l’esprit d’ Yorick se sauvait en lui-même au bruit assourdissant des voitures : mais il eût fallu qu’il révélât son impatience, pour qu’on lui en supposât. Si égal dans son humeur, si mesuré dans ses expressions, il avait, pensait la jeune fille , un tel empire sur ses émotions, qu’elle ne pouvait y découvrir que celles de son âme; car il rougissait et pâlissait souvent sans aucun autre aveu d’un grand trouble ; et pour elle maintenant, quel miroir fidèle que ce visage sincère où elle eût voulu lire toute sa vie! Elle ne se disait pas ces choses avec clarté, en levant parfois les yeux jus-
qu’a lui , car elle pensait trop a la fois pour écouter et définir tant d’idées qui tournaient toutes à l’entour d’une même image • mais elle croyait sentir une auréole serrer doucement son front sous son joli chapeau de paille blanche orné de tubéreuses et de nœuds flottans comme ses jeunes rêves. Après avoir traversé avec beaucoup de peine la foule entassée a la porte du théâtre , elle ne vit en entrant qu’une masse de lumière inondant le marbre du péristyle et la statue de Voltaire, qu’elle prit pour quelque Dieu sous le parvis d’un temple. Tout brillait, tout ruisselait d’espoir et d’émotion sur son passage. Elle se laissait guider, conduire , soulever dans cet enivrement qui la sortait de l’adolescence, et lui ouvrait une vie radieuse et profonde. Elle y entrait confiante, les lèvres pourpres et entrouvertes par le sourire, lorsque
Yorick s’inclina devant eux, et prit rapidement un autre escalier que celui qu’ils allaient monter ensemble.
Elle crut qu’il se trompait , qu’il reviendrait, qu’il fallait l’attendre. M. Léonard, qui lui désignait son chemin en la faisant passer devant lui, fut trois fois obligé de lui dire : Prenez garde ! car elle marchait sur sa robe, sa belle robe des nuptiales de sa sœur , ne s’apercevant plus quelle montait , qu’elle fût a la Comédie Française , et qu’elle allait voir Talma.
M. Léonard, qui trouvait tout simple qu’ Yorick préférât le parterre, comme il le lui avait dit en chemin, ne se promettait pas une parcelle de plaisir de moins en son abscence , et ne se doutait nullement que le trouble de sa nièce fût causé par cette séparation d’un rang de loges; car M. Léonard
comme il en avait le droit , se ht ouvrir une
74 LOGE AUX FRÉANÇAIS.
loge au premier rang , et y poussa Ondine, éblouie à tel point des âpres lueurs du lustre et de l’éclat de cette foule , assise dans la vaste enceinte, qu’elle salua timidement, et perdit presque sa respiration, gênée par la chaleur qui montait du parterre, déjà comble, et impatient de Talma.
Là, tout fut nouveau pour elle ; les lumières surtout la frappèrent d’étonnement ; elle crut que son âme paraissait nue devant tout ce monde, qui ne la remarquait pas. D’abord elle n’entendit rien que les battemens de son cœur déjà seul , déjà loin de celui d’Yorick, dont personne ne parlait, à sa grande surprise et tristesse, pas même M. Léonard, attentif au nom seul de Talma, qui passait de rang en rang, qui bruïssait partout ; car pour qui le connaissait et venait le voir, il y avait de l’encens, du feu, des larmes dans l’atmosphère; pour Ondine, il y avait Yo~
rick entré en même temps qu’elle, disparu par un autre escalier, perdu pour ses regards errans, que son oncle suivait quelquefois avec la satisfaction de la voir enfin puissamment animé.e a rapproche saisissante de Talma.
C’est tout ce qu’il découvrit dans le maintien révélateur de cette frêle et candide créature ; et c’est toujours comme cela; fascination! Ne pas voir clair, même sous les traits a jour d’une jeune fille , qui croit que partout Dieu la regarde : qui, si M. Léonard lui demandait : À qui pensez-vous Prépondrait, sans rougir encore : A lui, mon oncle! Est-ce quon pense à autre chose! Mais on ne devine que soi-même , hélas ! et c’est assez triste
A l’agitation que causait l’apparition prochaine de Talma , s’en joignait une autre ce soir-la : on attendai t l’empereur ; le bruit
s’en répandait a travers la salle, et la comédie , qui devait terminer le spectacle , pour en égayer la fin , avait été transposée comme pièce d’avant-scène , afin de laisser à l’illustre spectateur le temps de venir admirer Talma, qu’il aimait sous la sombre figure d’Hamlet.
Mais l’heure s’écoula; une pièce fut jouée, durant laquelle le silence ne régna que pour une femme dont l’aspect, plein de prestige, suspendait l’impatience et la changeait en idolâtrie. Elle était bien belle, cette femme, car Ondine la laissa régner sur sa tristesse tout le temps qu’elle apparut, tout le temps qu’elle parla. Il est vrai que c’était ravissant d’entendre parler ainsi ; jamais voix humaine n’a recélé tant d’attraction et de puissance. M. Léonard rêva qu’il écoutait la voix jeune et limpide de Marianne; Ondine ne put la comparer à rien ; elle se grava,
unique, inoubliable, au fond de sa mémoire; car c’était mademoiselle Mars qui faisait Sylvia , ou qui se révélait elle-même sous ce nom emprunté a Marivaux. M. Léonard s’était promis de ne pas interroger ce soir même Ondine sur ses surprises et ses admirations ; il s’abandonnait tout entier aux siennes. On n’attendait plus l’empereur; on ne pensait plus au monde qu’a Talma , car Talma pariait enfin! Talma régnait , Talma pleurait dans le cœur des hommes qui l’écoutaient, avides, comme une révélation gémissante de tous les mondes. M. Léonard était dans l’âme universelle qui nageait autour d’Hamlet. De larges gouttes de sueur tombaient de son front d’artiste , dont les veines se gonflaient a éclater. L’observer au fond de cette loge obscure, attaché, souffrant, immobile et recueilli devant le génie de Talma, c’était voir toute la salle reflétée
au fond d’une chambre noire. Partout un silence d’orage suspend jusqu’aux haleines, car une scène s’ouvre ; elle fait frissonner. C’est Hamlet, terrible, c’est sa mère à genoux, puis uneombre qu’on a vue, qu’on croit voir, car Talma la voit. La terreur vole; l’intelligence curieuse du parterre est suspendue ; une larme s’entendrait. On écoute les souffrances , les battemens du cœur , la pensée invisible et profonde de Talma. Au milieu de cette asphyxie qui pèse sur toutes les têtes médusées , parmi lesquelles Ondine n’en cherche qu’une , Hamlet est sorti menaçant , et la scène déserte est restée frappée d’épouvante!...
Tout k coup des cris, des sanglots, des bras tendus , une explosion de battemens de mains et de voix sanglotantes font trembler les colonnes et les loges qu’elles'soutiennent. Ondine a peur , Ondine croit
qu’on se tue ; elle crie aussi ; elle appelle un nom qui meurt dans le bruit. M. Léonard, terrassé d’émotion, regarde tout d’un œil fixe et vague. Enfin il se retrouve, il se rappelle, il se retourne vers sa nièce qui pleure, suffoquée sous cette action solennelle , trop forte peut-être pour son intelligence si voilée encore, si entraînée après un seul être , entrevu un moment , ressaisi dans ce gouffre de têtes attentives , mais dont les yeux étaient avidement fixés ailleurs que vers sa contemplation a elle , sa patiente et inutile recherche. Quand les flots du parterre sont lentement écoulés , M. Léonard prend sa nièce par la main, redescend avec elle, traverse les corridors, 0 ii les lumières s’éteignent une a une , et la guide , sans parler , par le même chemin qu’elle a peine a reconnaître, tant il est alors dépeuplé de la présence d’Yorick ,
So
d’Yorick, qui traînait après lui tant d’agitation et de brillantes étincelles. Ici ce n’est plus que Paris , la rue Saint-Honoré , le passage Delorme; ce n’est plus que des maisons , des ruisseaux , et un bourdonnement douloureux pour des oreilles qui n’appellent qu’un nom, pour un cœur à qui la foule n’offre qu’une masse impénétrable , un mur de plus entre lui et lame qui le cherche. Tout ce monde, enfermé long-temps, s’écoulait par flots muets. L’impression accablante qui suit une admiration profonde planait sur cette masse sensible que Talma venait de magnétiser. On ne pouvait parler haut; on cherchait l’air; on se retrouvait avec étonnement dans une belle rue de Paris, en sortant de ce palais sombre , rempli de la terreur et des larmes de Shakespeare , traduit et révélé par la présence mystérieuse de Talma.
LA PLACE VENDOME
Le temps était d’une beauté rare; on eût dit que la lune humide abattait la poussière de feu qui avait embrasé Paris durant le jour.
M. Léonard suivait , par la seule impul-
LA PLAGE VENDOME
sion de Fhabitude , le chemin oii son corps s’avançait en silence. Son imagination voltigeait autour d’un chevalet immense , une palette nouvelle , des couleurs inconnues ,et des pinceaux qui allaient tout seuls , formaient au gré de son demi-songe , des tableaux dont la terre n’avait jamais eu la révélation : ses pieds frôlaient le pavé sans le sentir ; il disait : Talma est Hamlet ; moi , je suis peintre , et je m’ordonne un chef-d’œuvre !
Ondine regardait, à. travers les grilles des Tuileries, le frais jardin de l’Atalante , éclairé par les milliers d’étoiles du ciel. Ce carré solitaire , elle l’aimait par-dessus tout, dans ce vaste espace de verdure • elle y avait passé des heures calmes près de son oncle : son camarade indulgent et contemplatif. Ce dernier printemps surtout l’avait marqué pour elle d’un souvenir ineffaçable :
LA PLACE VENDOME
là. , tout à coup , un jour , en respirant les fleurs d’avril , qui parfument ce reposoir des rares passans du matin , en écoutant un rossignol vivant dans les lilas , d’où sortent deux statues blanches , et immobiles comme des idées fixes ; parmi cet air tiède , brillant et musical, Ondine entendit frémir un nom alors à peine connu ; elle vit une image tendre et grave passer autour , et tout près d’elle. Sa bouche s’ouvrit dans l’étonnement d’une telle vision ; mais elle pressa fortement ses mains sur ses lèvres , et ses mains reçurent le nom qui brûle , la rougeur qui trahit , et les larmes qui soulagent d’une découverte si terrible et si belle !
C’est dans ce souvenir qu’elle marchait près de son oncle , muette comme lui , lorsqu’elle se sentit saisir doucement par le bras , et qu’en se retournant avec frayeur,
84 LA PLACE VENDOME
elle entendit la voix émue d’Yorick lui dire :
— Est-ce vous ?... Ah ! monsieur , poursuivit-il en prenant la main de M. Léonard, je suis heureux de vous rencontrer! J’avais besoin de ne pas rentrer ce soir sans avoir pressé la main d’un ami : je suis bien heureux !
M. Léonard était fort sensible aux élans vrais du cœur : qui ne l’est pas? Quel homme ne respire , délassé des formes cérémornieuses du monde , et n’ouvre avec joie ses deux bras a celui qui lui tend les siens? Il ne trouva donc rien d’inconvenant à ce titre d’ami qui vint lui frapper agréablement l’âme , et rien de dangereux pour sa nièce â cette rencontre un peu familière du soir , qu’il jugea lui-même d’un bonheur noui.
Ondine aussi était fort émue ; elle n’osait
LA PLAGE VENDOME
regarder Yorick. Jamais la lune ne lui avait paru si éclairante qu'en ce moment ; elle frappait d’une lumière trop vive les traits purs et réguliers de son doux fantôme : était-ce Yorick ? était-ce une apparation comme celle du jardin de l’Atalante? Ce qu’il y a de certain , c’est qu’elle craignait de la voir disparaître encore , et qu’elle se hasarda courageusement à la regarder en face ; et puis , son chapeau de paille enveloppait tellement sa figure curieuse que ses regards n’étaient sus que d’elle-même.
C’était lui ; c’était Yorick , et pas son ombre ! Il l’avait donc reconnue dans la foule ? Reconnue et suivie ! Cette façon de l’aborder la remplissait de confiance et d’espoir; surtout après une soirée sans bonheur et sans paroles.
En traversant la place Vendôme, dont le pavé blanc brillait de tout l’éclat de la lune ,
LA PLACE VENDOME
Yorick arrêta tout à coup ses deux amis f et s’arrêta lui-même en croisant les bras sur sa poitrine :
— Ali ! dit-il , que je respire péniblement ! et pourtant , comme je sens mon âme dans cette oppression qui va jusqu’aux larmes. Voyez , monsieur , voyez comme tout est beau, comme tout est harmonieux , aimant , et passionné dans la nature !
Ondine sentit faiblir ses genoux ; la voix attendrie , les traits inspirés , l’accent et l’abandon plein de charme de ce jeune homme si pensif d’habitude , si renfermé , si timide, la frappèrent de surprise et d’une terreur charmante.
— Il va parler , dit-elle ; il va tout dire , mon Dieu ! Et elle se rapprocha de son oncle , comme pour lui demander un asile dans sa joie , et pardon pour tant de bonheur !
LA PLACE VENDOME
M. Léonard , penseur et peintre , regardait les effets admirables du clair obscur sur ces deux visages qui se ressemblaient a force d’émotion , de jeunesse et de beauté.
O Rembrant! disait-il, je te tiens! Voici ton secret retrouvé : c’est une clé d’or que tu jettes dans ma nuit !
— Oui ! reprit Yorick d’une voix plus facile et plus vibrante : je suis toujours prêt a m’agenouiller devant le ciel , quand je sors d’entendre son plus grand interprète. Tout ce que j’ai connu disparaît devant moi ; tout ce que j’ai senti me paraît misérable auprès de ce bonheur élevé , qui m’isole des hommes , et qui pourtant me rend meilleur pour eux. C’est Talma , monsieur , Talma seul que j’éprouve en ce moment ! Il change , il transforme , il double mon existence - si vous saviez tout ce dont il me console et me détache ! Je ne pense
LA PLACE VENDOME
qu’à lui, je ne comprends que lui! Sa parole est immense ! Oh ! que je suis heureux !... Une heure !... Eh bien, ne fût-ce qu’une heure , j’ai tout oublié !
Qui pourra dire le sentiment humilié qui tomba sur le cœur de la jeune artiste ; quelle rougeur brûla son front , et pénétra jusque dans ses yeux pour s’y baigner de larmes ! Ce fut la première illusion qui s’éteignit dans sa jeune âme : c’est triste, une illusion qui s’éteint; triste comme le premier flambeau qui pâlit dans une fête : on dit : « Les autres finiront aussi. »
Par un mouvement involontaire , la voila qui se met a courir , sans penser aux convenances , seulement pour changer de place , comme pour échapper à cette première raillerie du sort.
Elle se sauvait; elle ne voulait pas souffrir dans la présence de qui l’avait frappée ;
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elle s’en fut allée bien loin sans retourner la tête , si elle eût été libre de fuir l’objet qui, tout à coup , lui paraissait menaçant.
Mais quelle jeune fille peut s’en aller? quelle femme peut se soustraire et quitter le présent pour sauver l’avenir? Les libres aveux, les actions courageuses, les ruptures volontaires, tout lui est interdit. On crierait au scandale! à l’horreur! Il faut demeurer , se taire , vivre... ou mourir enveloppé du voile tranquille , où s’enferment les souffrances , la honte d’amour , la fièvre qui bat sous une ceinture rose et des bouquets de fête.
Elle s’arrêta donc; elle retourna craintive sur elle même, croyant être suivie, devinée, et blâmée.... cherchant l’excuse qu’elle allait donner a sa fuite.
Elle n’en eut pas besoin , on ne s’était pas aperçu qu’elle se fût éloignée ; appuyés
LA PLACE VENDOME
gravement sur la grille qui entoure la colonne, M. Léonard et Yorick se livraient a l’enthousiasme qui élevait leurs voix , leurs pensers et leurs gestes dans cette deminuit où les rêves et la réalité s’embrassent , se fondent, s’aiment!
Et tout près d’Yorick délirant, un jeune cœur passionné s’enfermait, se roulait sur lui-même, comme un manuscrit sacré qui doit être consumé, peut-être, sans avoir été lu, ni entr’ouvert au jour.
L’heure s’écoulait- personne ne passait plus au loin. La sentinelle allait et venait dans sa surveillance régulière , à la lueur blanche qui inondait cette place déserte , et les quatre personnes aussi seules , aussi libres que si la place leur eût appartenu. Une seule ombre d’homme , debout, immobile , se prolongeait immense du haut de la colonne , jusque dans la rue du timbre , et se
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perdait sur la cime des arbres du boulevart.
Ondine s’était rapprochée depuis longtemps sans être admise en tiers dans l’entretien nocturne. M. Léonard révélait a son tour au jeune fanatique, tout ce qu’il avait puisé d’inspiration dans cette palpitante soirée.
— J’ai du génie pour un an , monsieur , disait- il, et je vous jure que dans l’espace du Théâtre-Français a cette place où nous sommes , j’ai créé des tableaux qui pendent à côté des Rubens, et de Salvator et du Tintoret! J’ai passé sur nos peintres modernes, et je sais maintenant ce que c’est que la gloire humaine dans toute sa volupté : je le sais mieux, sans me déranger, que ce grand homme la-haut qui s’est donné un mal d’enfer pour y monter , et qui finira peut-être par en tomber, avec sûrement plus de bruit
LA PLACE VENDOME
et de douleur que moi de mon capitole, où je n’offusque personne : car la peinture est un art innocent qui traverse le monde , et le redit de siècle a siècle. Il donne à l’admiration des hommes groupés et penseurs , Raphaël et David, FAlbane et Gérard, Salvator et Girodet. On palpite autour de ces noms : nuis chiffres d’amans ne sont plus serrés ni mieux assortis. Quelle mère , quelle femme de tout rang, de tout âge, n’a souri de tendresse et d’espoir en regardant la Vierge et les beaux enfans qui l’entourent? Quel homme n’a senti ses cheveux se dresser a l’aspect sombre de Brutus , dont les regards brûlent et pleurent d’une irrévocable sentence? ils s’attachent sur votre âme ; ils la suivent long-temps pour vous forcer a frémir. Qui verra, sans rêver, Bélisaire, au coucher du soleil, portant son guide blessé, marchant aveugle et calme
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rr
auprès d'un torrent dont Taspect serre le cœur d’une tristesse déserte ? Oh ! oui : la peinture aussi vient du ciel , et de tels hommes en sont descendus.
Nous visitions , il y a quelques mois , la galerie du Luxembourg. Ce jour-la , peu de monde se pressait autour des tableaux; nous pouvions les étudier a l’aise. Celui de Socrate, vrai, profond comme sa vie, sublime comme sa mort, nous attacha devant lui , silencieux et déchirés. Une belle jeune femme, appuyée sur le bras de son mari , ne pouvait plus en détacher ses yeux : je vis une grande pâleur se répandre sur son front et sur ses lèvres; sa charmante figure avait pris une expression de tristesse et de pitié qui me fit mal comme le tableau lui-même; je poussai doucement son mari, qui, tout absorbé comme elle, ne voyait plus au monde que Socrate et ses amis éplorés.
LA PLACE VENDOME
— Qu’est - ce donc? dit-il en regardant sa femme. Elle voulut lui sourire et perdit connaissance.
— Cette femme était Française, mon* sieur, dit Yoriek, avec un accent moins sûr et moins doux,
— Jeune, élégante, belle, et née à Paris .
— Ah!.... Son mari doit l’aimer beaucoup !
— Beaucoup.
— Il doit être bien heureux !
— Très-heureux.
— Qui vous a donc fait courir ainsi, mademoiselle? demanda-t-il tout à coup par une réflexion de sa mémoire.
— C’est Talmaî répondit-elle, comme un écho triste et un peu menteur. Talma me donne son âme; il m’enlève a moi-
même !
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— Bien dit! s’écria Yorick transporté, pressant de toute sa force le bras tremblant de la jeune bile. Oui ! vous êtes digne de le voir, vous! digne d’être née au milieu du grand peuple qu’il enivre et qu’il honore ! digne de peindre une scène de sa belle et puissante vie!
— Sans doute nous ferons quelque chose de cet enfant sérieux, dit M. Léonard, bercé dans son rêve d’orgueil national , et s’acheminant enfin vers le couvent des Capucines.
Il se coucha plein de fatigue et d’ivresse, et dormit bien. Ondine se coucha sur son cœur et dormit mal; Yorick ne dormit pas du tout : il arpenta long-temps encore et seul cet espace vide et vaste où ses réflexions pouvaient s’échapper en accens qui tenaient de la démence, sans que personne, pas même la sentinelle engourdie, fût la
LA PLACE VENDOME
pour dire : il est fou ! comme il arrive souvent quand on ne tient pas son âme enchaînée dans ses plus honorables transports.
Mais c’est convenu. On vit a demi-mots ; pas un cœur sur les lèvres : de la convenance d’abord , la vérité ensuite apparaît si elle peut, toujours trop tard, après l’erreur , après les interprétations dangereuses qui flattent , qui charment , qui blessent , qui tuent !
Que ne parla-t-il une fois , une seule fois levant elle comme sur la place Vendôme , où il criait toute son âme devant Dieu et in bronze sourd à ses confidences de jeune homme , d’amant , de jaloux , d’inflexible jaloux! Ah! si l’on parlait à propos, il n’y aurait pas de malheurs , pas d’irréparables
remords Mais l’amour en veut; et Yo-
rick , malade au cœur d’une intolérable tristesse, parlait seul sur la place Vendôme,
LA LEÇON DE PEBNTUREo
Il faut la plaindre 5 elle aime enfin de toute la puissance de son âme. Croit- elle pourtant que le jeune homme qui lui plaît seul au monde lui donnera le bonheur tram quille dont il paraît lui-même si éloigné?
Sait- elle pourquoi elle pleure k cette réflexion qui traverse son trouble ? Elle ne sait rien : elle aime ! Elle ne s^entend plus : elle tremble , elle espère , elle croit , elle attend; si elle s’est trompée, elle mourra. Et s’il ne venait pas ! pensait-elle le surlendemain; et rien ne la faisait sortir de cette amère rêverie. M. Léonard , tout repris d’une grande ardeur de peindre , s’en aperçut pourtant , et se posa devant elle sans parier. C’était quelquefois sa manière de gronder les paresseux. Elle le regarda, immobile , et dans l’espoir peut-être de voir dans les yeux de son oncle une pitié qu’elle n’osait demander pour elle
— Qu’il avait l’air malheureux ! s’écriat-elle en joignant les mains, et ne retenant plus ses larmes.
— Qui donc ? demanda M. Léonard , un peu distrait.
— Taima! mon oncle. Ah! que je voudrais savoir s’il est consolé ! Le sera-t-il bientôt? Le sera-t-il jamais!
— Mais j’aime h croire qu’il est à présent fort calme j car s’il joignait des chagrins a ceux qu’il nous a révélés l’autre soir, ce serait bientôt fait de lui.
— - Pourquoi , mon oncle , son ami lui parlait-il avec une voix si indifférente ? Il ne voyait donc pas comme il souffrait? Ah! que cela me faisait de mal. Ce doit être si doux d’être plaint quand on pleure ! Et elle pleurait sans s’arrêter.
M. Léonard , voyant que l’illusion avait été par trop loin , tâcha de lui faire comprendre que tout cela n’était qu’une grande et belle fiction , recréée du génie de Shakespeare par celui de Taima .
— Mais la différence , dit-il , c’est que
T aima , trempé de pleurs , et véritablement Hamlet pendant un soir , raconte ses malheurs et ses affreuses peines , tandis que l’autre nous dit des paroles harmonieuses de la part de Fauteur. Celui-là, sans doute, a lu la page a plat , sans plonger son âme au travers , sans la baigner dans cette flamme fixe , répandue aux feuillets de Shakespeare , couvant dans son grand livre , comme le feu du ciel caché dans les fentes du rocher, ou recelé au cœur de la pierre aimantée. Un tel acteur est le pendant d’un peintre exact , fidèle traducteur des traits de son modèle. II rend la forme , la mesure, les lignes, à peu près la teinte. Mais cette nuance du sang, cette clarté de vie, qui n’est point rouge, bleue ou grise , il ne la rend pas , car elle est de feu ! Elle ne réside que dans le sein de l’artiste , et coule à son insu de son pinceau
LA LEÇON BE PEINTURE. lOi
— Est-ce possible!. ». dit-elle , perdant peut-être a regret le droit de gémir en conscience. Mais la dame en gaze rose, élégante, rêveuse, qui me parlait de loin , comme si elle m’aimait; ah! mon oncle, celle-Fa ne joue pas; c’est bien d’après elle qu’elle parle, qu’elle s’émeut, qu’elle a peur de ne plus
revoir celui qui s’en va! Dieu! qu’elle
était belle , avec ses grands yeux noirs pleins
d’étoiles et de rayons , comme ceux Ali!
pardon! j’allais dire encore... — Marianne, n’est-ce pas ? interrompit M. Léonard , bravant l’émotion de ce nom puissant. Marianne et mademoiselle Mars! étrange similitude ! Eh bien! oui, elle a de sa voix , de cette voix où l’on croit entendre rouler des perles. Elle a, comme elle, aussi reçu le don d’un regard qui jette des sorts, même sur Ceux qu’elle n’aime pas ; et en vérité, peut on aimer tout le monde? Mais un seul
excepté , malheur aux autres. Taisez-vous donc; ne me parlez plus de Marianne, ni de rien qui lui ressemble. On peut espérer de revoir dans un monde meilleur l’être aimant et fidèle dont la mort nous a séparés; cet espoir est a la fois une consolation et un bonheur! Mais que reste-t-il a celui qui se voit prendre le cœur où il avait placé ses espérances immortelles?... Croyez-moi, ma nièce, la mort, tout impitoyable qu’elle soit, ne cause pas des douleurs aussi accablantes; en frappant, elle nous montre le ciel et nous promet l’éternité. Il n’y a point de ciel pour ceux qu’on n’aime pas ; et une éternité sans amour n’est qu’une misère sans fin.
— Mon oncle , dit la jeune fille avec une profonde candeur et un air de tête plein de courage , puisque vous n’avez pu mourir tout a fait, et que vous pouviez aimer en-
core, car vous aimez beaucoup la peinture, mon oncle , il fallait vous marier , pour ne pas perdre F autre vie .
M. Léonard demeura surpris d’une si étrange réflexion faite par une enfant ; car il avait cru, jusqu’alors, ne se plaindre qu’aux oreilles pures de sa nièce , comme aux échos vides qui ne font que semblant de nous comprendre en flattant nos tristesses.
- — Me marier a qui et a quoi? répondit-il presque en colère. La peinture pleure-t-elle quand je l’oublie ou que je la néglige? Me fait-elle des reproches, quand je me change en pierre auprès d’elle?... Quand je vous dis de vous taire, Ondine, n’ai-je pas raison ? Non, je ne me suis pas marié ; j’ai mieux aimé mourir garçon que bourreau.
Se marier sans amour a qui vous en apporte est une absurde et froide cruauté. xTe n’aurais pas voulu de Marianne même, veuve de
son premier amour. Guérit- on de cela?
Vous parlez bien comme une petite fille qui n’aimera peut-être jamais!
Yorick frappa et entra presqu’en même temps ; car la porte , mal fermée , céda sous sa main. Ondine pâlit comme d’un malheur- M. Léonard le reçut comme une diversion salutaire â sa blessure rouverte.
Bien que l’école fût suspendue ce jour-la, le jeune peintre , après avoir salué de l’air le plus empressé , se mit au travail avec un emportement sérieux qui retrempa M. Léonard. Ondine retrouvait la vie ; rien ne manquait au monde : elle n’attendait
plus.
— Allons , courage ! cria le maître élec^ trisé. Vous paraissez bien, aujourd’hui!
— Oui, repartit vivement Yorick, en ce moment, je suis heureux. Hier... oh! hier^ j’ai eu le spleen tout le jour.
LA LEÇON DE PEINTURE. Io5
— Bah ! j’ai cru que c’était une maladielongue et invincible.
* — Pas a mon âge, j’espère , ditYorick en secouant en arrière ses cheveux flottans ; j’ai du moins la ferme volonté d’en guérir. Vous ne le connaissez pas, en France, n’est-ce pas?
Un sourire amer fut la seule réponse de M. Léonard au jeune homme, qui n’en vit rien , et qui reprit :
— L’air qu’on y respire en naissant est léger; les premières idées y sont riantes et frivoles; l’âme en conserve l’influence toute la vie. Heureux Français! dit-il dans un transport : heureuses Françaises! poursuivitil plus bas, comme s’il s’écoutait seul , que ne suis-je né au milieu de vous, pour vous entendre, et pour en être entendu! Pourquoi vos regards si parlans ont-ils si peu le langage de vos cœurs? Ah! que vous seriez bien si vos yeux étaient vos interprètes situ
Iü6 LA LEÇON DE PEINTURE.
cères! mais, oli! mais..... Ondine écoutait avec étonnement , malgré elle et curieusement: elle regarda les yeux d’Yorick, levés vers le jour, pourvoir si leur expression n'était pas française 5 elle n'y vit qu’une flamme sans nom , et ne devina pas leur couleur ; car il les baissa sur elle , et ne put soutenir ce coup d'œil électrique, tout nouveau pour le sien. Pourtant elle en garda le reflet en elle-même: elle le retrouva partout, comme une lueur extraordinaire , éblouissante , passée vite devant nous , sans laisser le temps de la définir.
M. Léonard fut tout a coup appelé dans l'atelier de Girodet, pour d’importantes copies que le grand peintre confiait par fois au scrupuleux talent de son humble confrère.
Le jeune Allemand, taciturne était retombé dans son silence; Ondine ne quittait pas les yeux hors du tableau qui s’harmo
niait de jour en jour sous ses mains plus hardies: tous deux étaient attentifs; Elisabeth seule allait et venait au milieu d'eux: c’était fête ; elle donnait autant que possible un peu de lustre au modeste intérieur.
— Prenez donc garde, mademoiselle!
dit tout a coup Ycrick en surveillant le travail d’Ondine, qui tressaillit, vous faites k cet enfant une poitrine impossible ; comment voulez-vous qu’elle respire ? Il n’y a pas d’espace.
— (Test vrai! répliqua- t-elle en s’arrêtant de peindre, je n’y vois plus!
— L’autre est si bien ! reprit-il : pourquoi donc vous négliger? Ondine ne trouva pas la force de répondre.
— Protestez-vous tout bas contre ma hardiesse? reprit-il avec inquiétude :
— Oh! merci! dit-elle en effaçant son mauvais travail
— Vous avez du courage, et vous m’eu inspirez. Tenez , vous ne versez pas une bonne lumière sur la partie éclairée de cette ligure ; ce rayon de soleil compacte et lourd, c’est du feu, je le vois, mais ce n’est pas la flamme ! Il rend l’effet d’un charbon rouge; et ce n’est pas ainsi que Dieu répand le jour sur toutes les belles choses qu’il nous permet de regarder.
Et il la regardait : car Ondine était belle de couleur, d’expression et de forme.
— De ce côté des arbres , il faut ranimer l’atmosphère où vous étendez du brouillard : la lumière, c’est la vie, mademoiselle; si vous voulez que votrepetit cortège marche, éciairez-le, car la toile dort. Vous êtes dans l’ombre, et pourtant je vois le jour circuler et ruisseler sur vous; je tourne à l’entour. Regardez ce chef-d’œuvre du modèle, poursuivit-il en désignant le portrait de Ra-
LA LEÇON DE PEINTURE, lOg
phaël, vers lequel Ondine osa porter tout l’amour qu’elle celait a Yorick. Que de souplesse et de rondeur dans la manière dont cette figure est rendue! Ne diriez-vous pas la nature? 11 n’y a que des reflets sur cette tête, et qu’ils sont harmonieux! Ne faites pas du jour quand il ne peut qu’offenser; il y a quelque chose d’acide dans une lueur qui éblouit l’œil qui cherche a voir , il faut que votre figure se meuve dans le cadre; mais il ne faut pas qu’elle en tombe ; et c’est ce qui arrive si vous la repoussez par trop d’éclat derrière.
Ondine ne respirait qu’a peine , son front se colorait de reconnaissance; elle se sentait aimée , ces conseils lui semblaient des aveux d’un intérêt sévère et tendre qui l’honoraitetla rendait hère ; ses yeux, pleins d’un éclat ravissant, se levèrent sur Yorick; il en fut ébloui, il s’écria : — Dieu! si vous
voyiez ce que je vois, comme vous apprendriez bien à peindre la limpidité d’un regard de jeune fille ! Que c’est beau l’humidité de ses yeux! mais que c’est difficile ce fluide transparent comme le ciel ! Et il s’assit découragé,
— Vous ne voyez pas cela dans les miens, reprit-il en tournant sur elle son regard brun et brûlant d’artiste.
— Non!,., non, dit vivement l’élève en détournant les siens sur son tableau qu’elle ne voyait pas.
Elisabeth écoutait gravement cette leçon
de peinture. Une intimité d’étude et de confiance semblait être établie entre eux pour toujours, et de toujours : c’était un de ces momens de la vie dont on ne voudrait plus sortir; un long moment comblé de tendresse et d’innocence!
— Pensez vous, dit-il, après une sorte
d’hésitation , en se tournant vers eiie avec un maintien rempli de confiance et de respect : pensez- vous qu’une femme, bien jeune, bien belle, entourée des hommages de beaucoup de jeunes hommes , ne fût pas attristée un jour, si elle consentait à prendre pour époux un artiste , un peu sauvage peut-être, comparé aux hommes brillans de Paris? Dites votre avis , mademoiselle. . . Oh ! dites-le-moi?
Et les traits d’Yorick, qu’elle entrevit en levant furtivement les yeux, peignaient la plus ardente anxiété.
Elle prit un moment pour réfléchir, ou rassembler ses forces ; et d’une voix presque voilée par l’émotion de la pudeur :
— Demandez, dit-elle. . . demandez a mon oncle, il vous le dira, sans vous tromper.
Puis, par un effort embelli du sourire le plus involontaire , elle ajouta :
— Qu’est-ce qui en douterait?
— Que vous êtes consolante ! repartit-il en posant sa main sur la main d’Ondine, qui n’osa plus se mouvoir.
— Vous ne savez pas , mademoiselle , que je vous dois les momens les plus calmes que j’aie passés dans cette France ; cette France! qui doit me rendre heureux,... ou malheureux pour toujours? Vous ne savez pas que c’est a vous que je dois l’espoir qui endort mes terreurs et mes blessures !
Ondine succombait à sa joie; elle craignait de n’avoir plus de souffle pour lui répondre. Toutefois, elle l’essaya, et roulant ses pinceaux en tremblant :
— Vous ne nous fuirez donc plus? ditelle.
— Vous fuir! moi! comment? Jamais je ne vous fuis. Oh! Dieu! mademoiselle, ajouta-t-il avec l’accent le plus doux, moi,
nous fuir! Je suis malheureux souvent; et je m’éloignerais des seules personnes qui me plaindraient , qui m’entendraient peutêtre !... Oh ! non, je vous cherche , quelquefois j’ose vous chercher; et absent, je vous bénis ! Que les bons anges vous gardent et vous laissent ignorer les orages d’un cœur d’homme! Ils se calment près de vous; quelquefois même... Je ne m’en souviens pas !
Il se tut : tous deux se turent.
— Il parle d’orages , pensait confusément Ondine : c’est donc bien terrible un cœur d’homme ! Mais il ne s’en souvient pas près de moi : ill’a dit. Quelle piété ! Il prie les anges pour moi : il est reconnaissant; de quoi? du mal que je lui ai fait , malgré moi , sans doute; mais dont j’étais l’objet... Eh ! que suis-je moi-même? prête a le remercier, comme s’il ne m’avait pas fait pleurer, pres-
I I 4 LA LEÇON de peinture.
que mourir. Nous ne nous devons rien , Yorick î Vous avez souffert ; et moi , si vous saviez !...
C’était dans son silence que s’amassaient ces réflexions ; mais s’il l’eût regardée alors avec une observation plus calme, il les aurait toutes lues dans les larmes qui fuyaient sous les paupières baissées de la jeune fille.
— Bonne! bonne Ondine ! murmura-t-il, ne voyant dans ces pleurs que le témoignage d’une touchante pitié de femme.
M. Léonard rentra les bras chargés de tableaux , ce qui fit sourire la prévoyante Elisabeth. Elle savait que M. Girodet payait fort noblement et fort exactement les travaux dont il était satisfait.
— Voila du blé contre la famine, lui dit gaîment M. Léonard. Elisabeth , je vous charge d’entretenir l’inspiration par le café le plus Moka de Paris.
Elisabeth , dont c’était le seul nectar, répondit par un sourire d’intelligence ; et l’un des coins les plus heureux de la terre était alors l’atelier de M. Léonard.
Comme il était d’humeur joyeuse , il contrôla sans sévérité le travail de sa nièce. Ses observations se trouvèrent toutes d’accord avec celles d’Yorick, ce dont il ne parut, lui , nullement fier , mais ce qui la combla d’une tendresse orgueilleuse. C’est une des grandes douceurs de l’amour d’une femme, de pouvoir admirer ce qu’elle aime ; c’est peut-être la plus durable.
Les arbres et le brouillard, signalés par le jeune artiste , appelèrent l’amicale critique de M. Léonard.
— Vous croyez, dit-il, que cette ombre est mystérieuse, et qu’elle attire son curieux? Et moi, je vous déclare qu’elle ne m’attire pas, car je vois bien qu’on ne peut
Ïl6 LA LEÇON DE PEINTURE.
passer à travers : il n’y a rien a gagner là que du noir jusqu'aux genoux ; et vous sentez que je m’arrêterai prudemment au bord de la toile.
— Il me l’a dit, mon oncle, répondit l’écolière, contente de rehausser le jugement d’Yorick, qu’elle désignait doucement de la main, sans le regarder.
— Il a bien fait. Nous ne vous cacherons pas vos vérités , et vous en entendrez de cruelles ! Par exemple , il aurait dû vous dire encore que cette teinte de soleil est trop incisive; elle me crève la vue, et fait ressembler le clair à une lame de couteau : je ne vois qu’elle, et ma prunelle en ressent une sorte d’effroi.
— Il me l’a dit aussi, mon oncle.
— Tant mieux pour vous deux. Ce que vous devez le plus craindre , ce sont les complimens : ils voilent la perspective.
Nous vous conjurons donc k mains jointes de ne pas inonder vos figures dans un si grand luxe de lumière, afin que nous puissions les regarder sans conserves.
J’ai remarqué le même effet, avec embarras et chagrin , dans quelques opéras , où tout l’éclat de la musique est k l’orchestre. J’avais beau faire pour prendre intérêt aux acteurs ou aux personnages du drame , je ne pouvais me détacher de ce brillant accessoire ; je ne montais pas jusqu’à l’action ; mon intelligence était noyée dans ces flots d’harmonie qui coulaient k leurs pieds, et je ne m’embarrassais plus d’eux. 11 en résulte donc que vos teintes, bien dégradées , vous donneront la saillie et la rondeur charmante de la nature.
— C’est juste comme cela qu’il a parlé, dit - elle avec ravissement, n’ayant bien entendu que les mots pareils aux siens.
Il8 LA LEÇON DE PEINTURE.
— Cette tête de femme est bien remarquable ! s’écria Yorick, devant l’un des tableaux a copier.
Son âme s’étail absorbée dans la contemplation de cette figure française, poétisée par le talent du peintre.
— C’est une ravissante fiction, répondit; M. Léonard.
— Non ! non ! s’écria Y orick , hors de lui la nature est quelquefois plus magique encore que l’art. Cet être existe; oui, j’ai vu la vie courir dans ces traits -la, monsieur. Oh ! ce n’est pas une fiction !
Et ses mains se joignirent dans une ardente passion.
Ondine voulait admirer aussi; mais par un sentiment nouveau plus fort qu’elle , c’était la figured’ Yorick qu’elle examinait avec une vigilance dont son cœur s’oppressait. — Comme il la regarde ! pensait-elle. Qu’est-
ce qu’il y a donc dans son sourire?.... on dirait du feu qui court sur sa ligure. Ah!
s’il regarde ainsi je voudrais devenir
aveugle , moi ! Et elle se retira dans l’angle le plus sombre , ne pouvant détacher son âme des émotions visibles d’Yorick. Un instinct lui révèle-t-il que le secret de leur vie à tous deux est dans ce hasard, qui vient l’éclairer ou la railler sous des traits de femme ? Ah ! la destinée est souvent écrite sur une bien petite page !
— La chevelure seule me paraît exagérée, reprit Yorick , après s’être rassasié d’admiration et de rêverie. Il a outré ce voile d’or, pour dissimuler le nu qu’il a accusé. Il n’y a pas de cheveux pareils à ceux-là dans la nature.
— Si, si! dit M. Léonard avec conviction J’en ai la d’aussi rares et d’une couleur aussi transparente. Ondine! venez donc , venez
un peu ! Vous êtes sauvage par excès ; on ne vous mangera pas. Et tout en parlant , il déroulait , avec le calme d’un père et d’un peintre , les tresses nombreuses et blondes dont elle sentait timidement le poids couler autour d’elle. Il n’y eut plus bientôt que son front coloré de pudeur , et ses yeux brûlans d’une tristesse jalouse, qui se firent jour à travers les flots de la plus riche et de la plus ondoyante de toutes les parures.
Eperdue, sous l’ornement dont elle ignorait la splendeur , et livrant son cœur aux mille pointes amères dont il était douloureusement percé , elle ne s’aperçut pas du recueillement presque pieux dans lequel Yorick l’étudiait a son tour. C’était un autre sentiment qui attendrissait sa figure pensive, mais il y avait un culte dans son étonnement , car son sourire était triste jusqu’aux larmes. Ondine n’en eut pas l’inno-
cent triomphe; elle était retombée dans l’indécise frayeur de la place Vendôme ; mais il y avait avec celle-ci, plus profonde et plus inconnue , l’impression mordante d’un fer rouge. M. Léonard n’était gravement occupé que des tons plus ou moins dissemblans des deux chevelures, il ne put renfermer sa surprise de la teinte générale de l’air, trop peu brillant autour de la tête, et des ornemens romains qui accusaient une localité.
— Je me trompe peut-être, dit-il, car, hélas ! je n’ai pas voulu aller en juger moimême; mais, par Léonard de Vinci, dont je n'ai que la moitié du nom , ce n’est pas la le tempérament de Utalie.
— Il y a d’étranges fantaisies d’artistes, répondit Yorick, arraché comme a regret a sa silencieuse maladie. Voila bien le jour un peu pâle des Tuileries , éclairé plutôt
que brûlé par le soleil. Et il a fait une Italienne de cette jeune fille, rieuse et froide... A Rome, elle ne serait pas froide ainsi. Contraste ! Ici une déesse, une syrène , peutêtre, poursuivit-il, en touchant convulsivement la toile dont il ne s’éloignait pas ; là , un ange , dit-il , en étendant sa main vers Ondine, qui fuyait pleine de honte du désordre de sa chevelure, et d’elle-même.
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If
Depuis lors, M. Léonard avait mis à exécution un projet nourri dès long-temps, qui souriait a sa tendresse pour Ondine. Il lui avait promis de devenir riche; mais Tessayer autrement que par la peinture , eût
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été se condamner a mourir d’ennui. Donc il avait consulté ses forces; P état de leurs finances , qui s’était un peu amélioré par les copies rendues et quelques paysages bien placés , lui permit de se livrer a sa vénération profonde pour Raphaël , en travaillant avec passion à traduire une de ses plus belles pages. La sainte Cécile lui paraissait telle. Plein de l’espoir d’en reproduire une contre-épreuve fidèle , il fit élever un échafaudage à la hauteur du beau modèle alors dans la grande galerie du Louvre; et les jours oii son atelier n’était pas ouvert a sa propre école , il courait au musée , abreuver son âme de cette poésie muette dont elle était plus que jamais altérée.
Girod et venait d’arrêter des regards satisfaits sur le travail de M. Léonard ; il l’estimait dès long- temps comme bon coloriste et bon voisin ; cette fois, il lui dit
SAINTE CÉCILE
en conscience : Je signerais cela , Léonard !
— Si vous faisiez des copies , répliqua le modeste, mais enchanté Raphaëliste. Nimporte : me voilà payé de celle-ci! quand je trouverais dix, vingt, quatre vingt-mille francs de ma patiente œuvre d’amour ; cet or pèserait-ii autant que vos paroles? Que le ciel m’accorde de pouvoir la garder : j’en ferai d’autres pour les amateurs qui paient en argent.
Il peignit donc avec les caresses du cœur qu’il avait autrefois répandues sur le portrait de Marianne , et la sainte se détacha bientôt hors de la toile dans une majesté divine qui attira de justes éloges au peintre flamand. Il choisissait de préférence les jours interdits a la curiosité des étrangers : jours de profonde paix et d’exaltation ; jours de peinture , d’oubli du
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monde ; seuls vrais beaux jours de M. Léonard.
Une fois entre autres, il régnait seul au haut de la longue salle du Louvre , où tant de gloire s’exhalent des chefs-d’œuvre rangés avec un ordre sévère et conservateur. M. Léonard, entre ciel et terre, nageait en quelque sorte dans ce fluide plus transparent que l’eau ; il en baignait à son tour les yeux du jeune saint Jean , dont le regard humide, comme un astre de nuit, semble allumer une clarté sur-humaine autour de l’objet de sa chaste ivresse ; l’harmonieuse sainte en était tout éclairée.
Mais voila que la porte s’ouvre avec bruit, que les gonds crient , que des pas retentissent sur les parquets ; voilà que , de loin , la grande voûte si sonore dans la solitude , fait résonner avec l’écho roulant, sur la tête de M. Léonard : L’empereur! l’empereur!
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Le peintre en soupira ; et donnant a regret son dernier coup de pinceau , comme un baiser d'adieu, sur le front de la sainte , il se tint debout , la tête découverte , les armes a la main , si l'on ose nommer ainsi la palette d’un peintre et ses brosses pleines de couleurs.
Napoléon , au milieu de quelques habits plus éclatans de broderies que le sien, admirait rapidement, tantôt a gauche , tantôt à droite , le long de la galerie où ses paroles brèves éveillaient , soulevaient les murmures creux de cette salle vide et assoupie.
Il trouva peut-être singulière la tenue immobile d’un homme à dix pieds au-dessus de lui ; car, s’étant arrêté deux secondes auprès de l’échafaudage roulant, il y monta comme a l’assaut, et se trouva sur l’épaule de M. Léonard qui ne bougea non plus que s’il eût été cloué lui-même sur son étage tremblant.
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— Pour qui ce tableau? demanda l’em^ pereur, après l’avoir parcouru des yeux avec une satisfaction visible : et ces yeux que M. Léonard avoua flamboyans , lui brûlèrent la prunelle.
— Sire ! il est pour moi, répondit sincèrement le peintre.
— Je prends cette copie, répliqua Napoléon, sans paraître avoir entendu la réponse maladroite.
— Sire ! elle est pour moi , dit encore l’artiste d’une voix respectueuse , mais résistante.
— Que pour vous ? dit l’empereur , dont l’étonnement insista.
— Que pour moi, repartit le mauvais courtisan.
— Je vous conseille de la bien garder , monsieur... Votre nom?
— Léonard, sire.
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Napoléon tourna le dos a l’artiste qui se tint persuadé qu’au monde il n’aurait pu trouver une autre réponse a faire que l’intègre vérité.
Après que l’empereur eut rempli sa courte visite, il sortit, sans regarder M. Léonard qui se remit a peindre avec la joie vive de l’indépendance j elle colorait ses joues d’autant de vie qu’il en infiltrait aux personnages de Raphaël.
— Que tu es bête^ Léonard! lui dit le soir, son ami Corbet. Tu viens de manquer ta fortune.
— Comment?
— Il fallait répondre , quand il t’a demandé — Pour qui ce tableau? — Sire, il est pour vous. Le grand homme eût d’autant mieux goûté cette petite flatterie , qu’il n’imagine pas que rien soit à d’autres qu’à lui.
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— Je ne le pensais pas, dit M. Léonard : et cette entorse à la vérité n’est pas venue me trouverai! haut de mon échelle.
— Où tu as eu , j’en suis sûr , la maladresse de rester?
— Ce n’est pas douteux : j’étais sur mes terres , ce me semble ? J’avais toutefois mon bonnet à la main. Je pense qu’un maçon même n’est pas obligé de tomber de son toit, parce qu’il est au-dessus d’un empereur qui passe.
— Avec tout ce raisonnement, tu garderas ta sainte Cécile , tandis qu’il l’eût payée deux fois sa valeur ; car il paie mieux qu’un roi, cet empereur-la.
— Eb bien ! je la regarderai.
— Et tu mourras de faim devant elle.
M. Léonard fronça le sourcil, et passa lentement la main sur la tête de sa nièce , qui dessinait a ses pieds.
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— Précisez un peu cette main, s’il vous plaît 3 sinon elle aura l’air d’être collée au fond. Il faut qu’elle puisse bouger.
Si nous parlions d’autre chose? Veuxtu , car il y en a sur lesquelles on ne s’entend jamais. Quelle somme peut payer un mensonge ?
— Ah! si tu es de l'a, mon bon Léonard; si tu fais du Poussin ailleurs que sur la toile; que tu voies un mensonge dans l’esprit ingénieux d’k-propos qui ne fait de mal a personne; que tu marches dessus comme sur un fruit que tu écrases , danses-y si tu peux , et parlons d’autre chose.
Ils parlèrent amicalement d’autre chose.
Le lendemain , 3VI. Léonard courut au salon avec un amour plus noble de son art. 11 saluait d’avance la sainte, de l’hommage qu’il lui avait rendu, et goûtait cette pure émotion qu’on ressent a s’approcher d’une per-
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sonne aimée, a qui Von a fait en secret quelque beau sacrifice.
Mais du plus loin qu’il cherche le pieux objet de son cuite, un serrement de cœur, un rapide pressentiment le trouble : il s’arrête.
— Je me trompe peut-être, dit-il. Mon Dieu ! permettez que je me trompe. Et il s’avance , en affrontant la douleur qu’il redoute.
C’était vrai. La place nue , la sainte enlevée ; profanation ! Qui peindra le ressentiment amer, la loyauté trahie, le tendre amour consterné du malheureux peintre ! Il s’appuie défaillant contre l’échafaudage désert, recule honteusement dans le coin où sa copie gît, descendue inachevée, et ses yeux , qui durent traverser le plafond, jettent , en se levant vers le ciel , un regard d’une inexprimable détresse.
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—Tyran! s'écrie-t-il du fond de sa consternation ; est-ce donc tout h toi ? Peux-tu tout étreindre ce que tu nous ravis? Oh! Marianne ! que la vie est triste !
Alors , sous l'auréole de ses cheveux blancs qui se sont levés indignés comme des nerfs visibles, il tâche, bien que ses genoux tremblent , de courir chez le gardien ; et d'une voix toujours honnête et mesurée , mais forte d'émotion , il redemande, il réclame la sainte Cécile.
— Elle est enlevée , monsieur, dit l’autre vieillard, un peu attendri ; car il avait prévu l’impression d’une telle vue.
— Enlevée!... Par qui donc enlevée?
— Monsieur, par ordre de l’empereur; ce matin même, a huit heures, elle est sortie du Musée.
— Ah!... dit M. Léonard, avec étouffement : et cette exclamation renfermait tou-
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tes les larmes , toutes les indignations , tout le dédain d’un cœur bien né , sur lequel on monte, sur lequel on danse. Toutes les infortunes de sa vie se retracèrent a son imagination noircie. Il cria au secours vers Marianne , et après avoir salué tristement le gardien qui le regardait en pitié , il s’en alla.
— Moi aussi , se dit-il , quand j’étais petit... Nous naissons tous mauvais, apparemment. Moi aussi , je me souviens d’avoir pris trois ou quatre mouches, a qui j’ôtai les ailes , pour en faire des chiens ; et ces chiens , je les attelai par quelques cheveux à un frêle chariot de papier, qui traînait en
triomphe un gros hanneton Cruauté!
Puis-je me plaindre a présent que lui , l’homme fort, l’homme du destin s’amuse h me couper quelques plumes pour rire de ma tournure humiliée ; moi, qui osai peindre sur sa tête ! J’ai ce que je mérite.
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ïl est vrai , que mes trois mouches sont mes seules victimes, et qu’en grandissant , j’ai eu honte de cette lâcheté. Lui... il est vrai aussi qu’il n’a pas beaucoup le temps de causer avec son cœur, et que sa destinée roulante fait un vacarme de canons, de tambours et de Te Deum , a rendre sourde l’oreille la plus inclinée aux gémissemens d’autrui. Si mon ami de B... , n’arrange pas ma cruelle aventure, je suis anéanti : allons chez de B... , peut-être pourra-t-il , en habillant l’empereur, lui dire qu’il a fait une chose mesquine une fois en sa vie.
Et il courait alors sans savoir qu’il courût.
— Vous ne croirez jamais à ce qui m’arrive ! cria-t-il en entrant , avant de dire bonjour.
— Quoi donc? mon bon Léonord, demanda le jeune homme en lui tendant les
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bras; car, M. Léonard, qui, solitaire et mélancolique , aimait beaucoup les hommes , en était aussi beaucoup aimé.
— Votre empereur prend sur lui une action que je ne voudrais pas avoir à me reprocher; de B..., je ne le voudrais pas pour la couronne de Raphaël , a plus forte raison pour le trône de France et d’Italie , dont je ne me soucie guère.
Il s’essuya le front et reprit haleine.
— Il me force a me plaindre , et gravement!
— Vous m’alarmez, Léonard : quel rapport y a t-il entre Fempereur et vous ?
— Comment , quel rapport? je ne l’ai pas cherché , moi , mais il consigne ma gloire à la porte du Louvre. Il raconte alors sa douleur k son jeune ami^ qui l’écoute , chagrin, mais tenté parfois de rire aux éclats de la touchante colère du peintre.
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— Vilain Léonard! dit-il avec intérêt; comme vous avez gâtez votre affaire!
— Gâtée ou non, répliqua-t-il, il me faut ma sainte : elle est à la nation française; j’ai le droit comme artiste de me la faire rendre. Demandez-l'a donc a l’empereur, au nom de la nation française , sans me nommer , entendez-vous, mon ami?
— Je dirai tout ce que je pourrai de mieux , soyez sûr, Léonard.
— Un peu vite, de B... je vous en prie; car ma tête est montée , n’ayant plus rien à aimer passionnément sur terre que la peinture , je l’aime , je l’avoue, comme Napoléon ses régimens; — je ne vais pas les lui prendre , moi j’en suis incapable ; le bien d’autrui n’existe pas pour mes désirs : ditesle lui, et qu’il rende au Musée, ce qui appartient au Musée ; le fond du code est la , ce me semble
SAINTE CÉCILE
Madame de B qui était une brune
élégante, au teint, et aux yeux italiens, dont M. Léonard avait mis au salon un portrait vivant de beauté ,, prit la part la plus haute à l’affliction de son peintre; aussi dès le lendemain , son mari qui était de semaine au château arriva tout habillé encore, dans l’atelier de M. Léonard.
Toute l’école rassemblée fut a l’instant debout pour M. de B... qui s’annonça moitié grave, moitié gai , au nom de l’empereur.
— Vous avez une bonne nouvelle à m’annoncer, dit M. Léonard en lui tendant la main, je la lis sur votre figure.
— Sans doute, il ne s’agit que d’une politesse; une simple formalité a remplir, l’empereur y tient : il ne fera rien rendre qu’en échange d’un bout de papier en forme de pétition, que je glisserai moi-même sous sa tabatière. M. Léonard pâlit.
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— Votre désapointement Fa déjà touché, car il a ri.
— -Il a ri! dit M. Léonard résigné. — Bien sensible! mais une pétition, un placet, cela ressemble comme deux gouttes d’eau à une prière j et il faut être cruellement tutoyé par le sort
— V ous y mettez de la passion , mon ami , j’en fais juges tous ces messieurs. Voici, sur l’honneur comment la chose s’est passée : on fit cercle autour de M. de B...
— Sire ! si j’osais? ai-je dit ce matin au lever.
— Allez ! m’a répondu l’empereur, qui mettait lui-même son col.
— Est- ce pour toujours, sire, que la sainte Cécile est sortie du Musée?
Là, sa majesté s’arrêta, prit du tabac, et se mit à rire.
— Qu’est-ce que cela vous fait à vous, de B...?
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— A moi? rien, sire.
— Comment, rien! s’écria M. Léonard; comment, de B... , vous ne lui avez pas dit votre sentiment sur un acte aussi...
— Ecoutez, Léonard, il m’a bien écouté , lui .
— C’est juste ! c’est juste ! crièrent tous les écoliers.
— A moi? rien , sire. Mais a un peintre , à un de mes bons amis.
— Ah ! il est votre ami , ce Léonard? car, c’est M. Léonard, n’est-ce pas? échafaudé l’autre jour au Louvre, comme s’il allait dénicher des anges?
11 est raide, votre bon ami; il ne demande pas, celui-là. Eh bien! qu’il écrive sa réclamation; si elle est fondée...
— Ah ! sire , c’est bien l’être le plus simple , le plus inoffensif , un vieil enfant !
— Un original, n’est- ce pas? Tranchez le mot, dit M. Léonard, souriant.
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— Appelez Roustan, dit l’empereur.
— Sire! le tableau?...
— Appelez Roustan, de B...
Et j’accours vous annoncer cette bonne nouvelle.
— Quoi! c’est là une bonne nouvelle? Je la trouve un peu acide , moi.
— Excellente ! excellente ! dirent en chœur tous les jeunes hommes en frappant des mains et prêts à crier: Vive l’empereur !
— Vous vous moquez, reprit piteusement M. Léonard. La perspective d’écrire, en forme de supplique, encore! quand je ne connais rien au monde de plus effrayant qu’une lettre, même a mes meilleurs amis. O de B... ! il y a de quoi exaspérer un enfant de cinq ans. Eb quoi! plus de liberté, donc? Plus d’échafaudage, ni d’indépendant amour de l’étude !... Qu’on me rende la fédération alors; car si les choses en sont
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l'a, la France est perdue avant peu! J’ai les bras et les jambes brisées ; j’aime mieux tout perdre ; et je renonce a la peinture.
Il s’assit découragé , ce qui fit pleurer Ondine. Toutefois, a force de caresses, de paroles et d’instances, tous ses amis parvinrent k le faire mettre devant sa petite table de bois blanc où il écrivit d’une main rapide et courageuse , cette pétition à laquelle il ne voulut ajouter que son nom.
Sire !
Un peintre , qui n’a plus de temps k perdre, prie instamment votre majesté défaire rendre a la nation française , la Sainte Cécile de Raphaël.
Sire! il faut des peintres a une grande nation ; et il faut aux peintres de grands
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modèles , sinon on ne verra à Favenir que des choses indignes de F époque où je suis.
Sire ,
Votre vrai serviteur, Léonard.
— C’est trop sèchement tourné , dit M. de B... , après avoir lu.
— Comment î de B. . . ! vous ne vous jouez pas mal de moi. Il n’y a pas un mot qui puisse le choquer; je les jette tous dans la balance divine, avec le procédé que j’en ai reçu.
Yorick lut le papier fort attentivement, et jura qu’il le trouvait d’un honnête homme.
— C’est tout ce qu’il faut, dit M. Léonard. Au reste, qu’il rende ou qu’il garde maintenant le tableau, je le mets sur sa conscience; mais c’est tout ce que je peux
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faire pour son service ; et, dans le respect que Ton doit à celui qui s’est fait le premier pour nous; après Dieu! toutefois, ajoutat-il en ôtant son bonnet.
Après trois jours d’une attente pleine d’anxiété, M. Léonard remonta triomphant sous la coupole du Louvre. La sainte avait repris sa place , et lui sa palette !
— Qu’il soit heureux, sous son manteau d’empereur, dit-il : s’il l’est autant que moi... mon Dieu ! je lui en fais mon sincère compliment.
A la lecture du placet concis glissé sous sa tabatière , Napoléon n’avait pu retenir un grand éclat de rire.
Le papier, d’un beau vélin, portait son cachet d’artiste , car, l’empereur y pointa du doigt un œil au trait , que n’avait vu ni l’écrivain, ni l’intercesseur étonné.
Napoléon, dut k cette frivole aventure,
SAINTE CÉCILE
dix minutes de gaîté , peut-être. C’était assez pour qu’il fît rendre aupeintre l’objet de son culte.
— Consolez votre ami , dit-il , avec une grâce d’enfant. Il aura son joujou.
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LE MODELE
— Je ne devine pas du tout ce qui trouble Elisabeth depuis ce matin , disait quelques jours après M. Léonard à lui-même, en présence d’Yorick qui travaillait avec lui sans rien dire , et qui leva la tête , croyant queM. Léonard lui parlait.
LE MODELE
— Elle est dans une agitation surprenante; elle va , vient , monte et descend... Mais voila qui est encore mieux : Ondine aussi a disparu! Elle a planté la son tableau, charmante demoiselle , en vérité! N’était- t-elle pas là quand vous êtes entré ?
— Non , répondit Yorick avec une impatience involontaire; je ne l’ai pas entrevue aujourd’hui.
— Je suis curieux de savoir à quoi elles passent leur temps.
Moitié fâché , moitié riant , il entr’ouvrit la porte donnant sur le long corridor. Yorick le suivit avec un flegme qui annonçait plutôt de la préoccupation qu’une indiscrète familiarité. Arrivés tous deux au milieu du corridor , ils se trouvèrent face à face avec Elisabeth tout effrayée qui descendait de sa chambre, dont l’étroit escalier donnait à cette partie du vestibule. Elle s’arrêta inter-
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dite, et retint un pri de frayeur. Son maître, qui n’était nullement inquisitif, fut frappé cependant de l’embarras plein d’angoisse qu’il lui causait, et ne put s’empêcher de lui demander où elle portait tout cela ; car elle tenait en effet dans ses mains une cafétière de porcelaine , un sucrier , et , sous son bras , un énorme paquet de hardes ou de linge.
— Moi, monsieur! fut d’abord tout ce qui put sortir des lèvres de la pauvre Elisabeth , qui s’assit sur le dernier escalier pour sauver du moins le café qui tremblait de son effroi.
— Enfin, Elisabeth?
— Eh bien! monsieur, répondit-elle décidée atout, hors a mentir : je porte cela, l'a ! Voila tout. Vous m’avez fait une peur! . . .
— Pourquoi le portez-vous la, Elisabeth?
Ne puis-je le savoir?
LE MODELE
Pâle comme un criminel , elle leva sur son maître des yeux supplians, qu’il n’eut pas le temps d’entendre , car il gagnait la cellule que , dans son intégrité , elle venait de lui désigner.
— Monsieur , n’entrez pas là! par la grâce de Dieu ! dit- elle en courant à lui , et en étouffant sa voix; monsieur î n’y entrez pas !
M. Léonard entrait.
— Du moins ! criait-elle tout bas, empêchez ce jeune homme d’entrer.
Yorick entrait en même temps qu’elle, et tournait, avec M. Léonard , autour d’un mauvais paravent qui servait a couper en deux cette cellule ruinée.
Ondine, près d’un réchaud où pétillait du bois sec et de la braise, tenait sur ses bras, en lui souriant, le plus joli petit enfant tout nu qu’il fut possible de voir, et le réchauffait a la lueur du feu qui simulait ce-
LE MODELE
lui d’une cheminée : l’âtre de la cellule n’avait plus forme humaine.
S’il eût été permis à M. Léonard de trouver de la poésie dans cette saisissante apparition, il eût assurément comparé sa nièce a la Vierge à la Chaise, car elle lui ressemblait de pose, d’ajustement, et de profonde innocence.
Le bruit léger de la porte qui s’ouvrait ne lui fit pas d’abord lever les yeux attachés tendrement sur la jeune créature qu’elle caressait en la ranimant; elle pensait que personne au monde ne devait entrer là qu’Elisabeth qui faisait des voyages à chaque minute dans l’intérêt de l’enfant et de la mère. Ondine ouvrait la bouche pour parlera cette excellente fille ; mais elle resta béante de stupéfaction, quand ce fut son oncle qu’elle trouva devant elle, et que son regard embrassa en même temps Yoriek aussi
LE MODELE
immobile , aussi surpris que M. Léonard.
Sans pouvoir rendre compte de ce qui se passa d’incohérent, de rapide , de terrible peut-être dans deux imaginations d’homme , qui savent beaucoup de la vie , il suffit de dire qu’avec le sourire pur de la compassion , elle étendit l’enfant au - devant d’eux, et dit :
— Voyez! oh! voyez, qu’il est joli! tout vivant, tout nouveau ! N’est -ce pas que Dieu
nous punirait , si Sa voix s’éteignit au
passage.
— - Je m’en charge, moi , mademoiselle , dit courageusement Elisabeth. Voici déjà pour l’envelopper chaudement et bien. Si personne n’en a pitié , je suis là , poursuivitelle, en le prenant à son tour sur ses genoux , et l’emmaillottant avec une hardiesse tranquille. Puisqu’on l’a vu , tant pis. J’ai de quoi en prendre soin... Je paierai son
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lait. Ne crains rien, pauvre ange descieux, va! ne crains rien, dit-elle d’une voix émue et comme si l’enfant était inquiet : je suis la.
— Et moi aussi, Elisabeth Vous en
apercevez-vous? demanda M. Léonard, avec les regards les plus étranges qu’il eût jamais jetés sur elle et sur sa nièce.
— Monsieur , je vous avais prié de ne pas entrer , répliqua-t-elle d’un ton un peu bref. Dieu m’est témoin que ce n’est pas ma faute si vous avez vu. Présentement, que voulez-vous que j’y fasse ? Et elle humectait les lèvres roses de l’enfant, d’un peu devin sucré qu’il suçait avidement.
— Comment! ce que je veux que vous fassiez? une chose toute simple , Elisa-
beth , mais très -nécessaire. Où avez-vous pris... cela?
Elisabeth resta interdite , et parut réfié-
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chir. Puis elie vengea l’enfant par plusieurs baisers de ce que ce mot lui paraissait avoir de dur.
— Il ne faut pas le dire ! murmura Ondine, enjoignant les mains; sur quoi son oncle la regarda sévèrement.
— - Monsieur doit le savoir à l’instant même, observa très-haut Elisabeth; d’ailleurs, on n’a pas envie de mentir, ajoutat-elle , un peu révoltée de cette persécution; mais il faut que ce jeune homme s’éloigne. Et elle lui jeta un regard sublime de reproche et d’autorité de femme.
— Je pense, au contraire , Elisabeth, dit M. Léonard, avec beaucoup de douceur et de fermeté, en retenant fortement par la main Yorick qui s’éloignait; je pense qu’il faut que monsieur demeure, et que vous parliez devant lui : il est homme d’honneur. S’il y a ici quelque secret , vous le confierez
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a sa loyauté; mais il faut qu’il le partage avec nous tous; ainsi, parlez,
La pauvre Elisabeth sentit bien que son maître était fondé en raison ; et remettant , avec un pénible effort , Fenfant aux bras d’Ondine inquiète , elle se signa rapidement et poussa de ses mains tremblantes les deux hommes vers le coin le moins éclairé de la cellule. Alors elle entr’ouvrit le paravent délabré, et dit avec une résignation forcée : « Voilà! » Une jeune fille, rouge de honte, était couchée par terre , sur un matelas emprunté au lit d’Elisabeth , à demi cachée dans la blanche couverture qu’Ondine avait prise au sien ; elle attacha par fascination , sur M. Léonard, ses yeux noirs etbrillans, comme ceux d’une jeune biche dont on a forcé la retraite.
— Ah! pauvre fille! s’écria M. Léonard en reconnaissant cette petite infortunée
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pour l avoir vue poser modèle a l’Académie de dessin, et dans son atelier même, où elle osait a peine ôter sa chaussure. Est-ce vous? poursuivit-il en reculant de surprise, puis, par un sentiment plus digne de lui, il se plaça devant elle pour la dérober au jeune homme, qui n’avait pu que l’entrevoir.
Elle essaya plusieurs fois de répondre , mais elle ne put articuler une parole , et cacha son front contre le mur où elle était immédiatement collée
— 11 est impossible de F abandonner, ditil en retirant le paravent sur ce triste spectacle qu’il cachait.
— Qui est -ce qui y songe, monsieur?
répondit Elisabeth avec âme. Jésus-Christ m’a appris mon devoir. Et quand même, j’ai la un prophète, poursuivit-elle en frappant son cœur, qui me crie pitié, aussi haut que celui qui l’a inventée.
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M. Léonard lui serra la main.
— Donnez-lui donc un peu de votre café, a elle! dit-il en désignant la mère.
— 11 est presque froid, maintenant, répondit Elisabeth un peu grondeuse , en rallumant la braise qui couvait au réchaud. Laissez -nous faire ici, monsieur; ce n’est pas votre place. Il faut du repos à la pauvre. . femme, appuya-t-elle en regardant sa candide maîtresse; ainsi, allez-vous-en.
— C’est pourtant bien beau, un enfant nouveau-né ! dit le vieux peintre en le prenant à son tour, et le retournant dans ses mains avec crainte et intérêt. Comment un homme a-t-il le courage d’abandonner , après, quelque chose de si frêle et de si touchant !
Les yeux d^orick étaient humides. Cet étrange tableau, cette crèche improvisée impressionnait fortement son cœur; il re-
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gardait surtout Ondine , si pure , si charitable et si tendre, avec une sainte exaltation qui l’eût fait tomber a genoux, s^il eût suivi l’élan qui l’y portait.
— Voulez-vous , lui dit-il, mademoiselle, nommer avec moi cet enfant? Permettezvous, monsieur Léonard, que nous nous inscrivions , devant vous et devant Dieu , ses protecteurs, ses amis dans l’avenir? Cette femme , qui est très-bonne , ajouta-t-il en regardant Elisabeth avec respect, veillera en tiers sur la petite créature. Le voulezvous bien, monsieur Léonard?
Et il lui pressait le bras avec une instance qui attendrit M. Léonard, dont le sourire indécis avait bien l’air d’un consentement.
— Je suis riche, monsieur, reprit simplement Yorick , et je peux acheter un bonheur : faire un peu de bien est peut-être le seul que j’aurai jamais ! C’en est un réel de
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réparer une grande inhumanité. Vous ne m’en priverez pas, n’est-ce pas?.... Voila pour vos soins de mère, bonne Elisabeth, ajouta-t-il en versant toute sa bourse dans le tablier d’Elisabeth , dont les larmes ruisselaient sur le feu qu’elle soufflait de travers.
— Passez dans l’atelier, monsieur, ditelle a son maître, tout bouleversé lui-même; je vous rejoindrai quand il sera temps. Ne vous en allez pas avant monsieur, ajoutat-elle en regardant Yorick avec une sympathie familière , qui voulait dire : Tu es un digne homme !
Et elle demeura seule a dorloter l’enfant , a soigner, à consoler la mère; à lui commander de dormir et de ne pas toujours pleurer, puisque : A tout péché miséricorde ; et que l’enfant était né sous l’étoile du bonheur. Hélas! ce qui n’empêchait pas les sanglots de sa mère !
lÔO LE MODÈLE.
— Vous le reverrez! poursuivait l’éloquente Elisabeth ; je vous jure de vous en donner des nouvelles : il ne demande qu’à vivre. Vivez donc pour l’aller voir bientôt !
Et mille choses qui coulent des lèvres d’une femme quand elle est penchée sur une compagne qui souffre, sur un être qui pleure !
Ayant pris , dès le matin , avec l’ardeur de la pitié, qui a des ailes, toutes les mesures nécessitées dans cette triste et mystérieuse position, Elisabeth bientôt rentra dans l’atelier , tenant sous son schall déployé le petit ange endormi.
L’air préoccupé et presque imposant qui régnait dans son maintien , fit présumer à M. Léonard qu’il était inutile qu’il se mêlât de rien , et qu’il pouvait s’en remettre à elle de toutes choses.
L’enfant fut déposé un moment au pied
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de la statue de Diane , où M. Léonard fut prié de 1- ondoyer, ce qu’il fit avec quelque émotion. Ondine était a genoux sur une chaise, comme devant un autel, et tremblait.
— Aurez-vous la bonté de lui donner un nom, monsieur? demanda Elisabeth au jeune homme, je le joindrai 'a celui sous lequel sa mère veut qu’il soit inscrit sur le livre de naissances. C’est a vous a choisir, car c’est un garçon.
— Voulez-vous, mademoiselle, le bénir sous le nom de Camille? dit Yorick a Ondine, en posant leurs mains unies sur le front de l’enfant , presque perdu dans des flots de mousseline et de dentelle.
La présence de Dieu n’eût pas semblé plus solennelle à la jeune fille , que celle d’ Yorick tenant sa main en présence de son oncle.
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— Bénédiction sur toi, Camille ! dit-elle. — Oh! merci ! répondit le jeune peintre, avec une voix passionnée comme le regard plein d’amour qu’il porta vers le ciel.
— ïl s’appelle donc aussi Camille !... pensa-t-elle en baisant l’enfant : et ce fut là le plus beau moment de sa vie.
— Y oici votre bague , mademoiselle , dit Elisabeth à Ondine : il devient inutile de la vendre, par tout l’or qui nous est tombé du ciel. Dans mon absence, p oursui vit- elle , en se bâtant de sortir avec son trésor ; ayez la bonté de me remplacer là-bas : monsieur Léonard le permettra.
A peine entendit-on ses pas effleurer le corridor, lorsque M. Léonard, qui la suivait des yeux, la vit entrer dans la grande cellule , d’où elle sortit presque aussitôt avec une paysanne propre et fraîche, qui tenait l’enfant.
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— r Elisabeth ! cria M. Léonard en la
rejoignant avec sollicitude; est-ce qu’il ne faut pas des témoins ?
— Mon Dieu ! monsieur , soyez en repos ! dit-elle avec une importance pleine d’indulgence pour toutes les curiosités où tombait ce jour-la son bon maître. J’avais déjà tout prévu de mon argent ; mademoiselle aussi y mettait son diamant ; et vous présumez bien que les dix napoléons de M. Yorick, ajouta-t-elle à son oreille , ne nuiront pas à toutes les précautions dont il faut entourer son protégé.
Le roulement d’une voiture où M. Léonard vit au loin Elisabeth radieuse, le vieux portier coiffé en poudre , et deux têtes qu’il n’eut pas le temps d’examiner, ne lui permit pas de douter que tout ne fût en effet prévu et fort bien ordonné par l’excellente
femme au physique incomplet, qui remplis-
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sait si pieusement une moitié de sa vocation ; car elle avait dans Pâme un instinct de mère , qui n’avait dû se révéler que pour les enfans des autres : bonne Elisabeth !