DEUX JEUNES FEMMES ET LE VIEUX CAMARADE
Il fut arrêté , dès le lendemain au matin , parle conseil d’Elisabeth, que M. Léonard emmènerait sa nièce pour tout le jour, afin qu’elle pût s’occuper seule et tout entière du petit modèle , qui, par ses soins prudens,
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devait être , ce jour même , placé dans une maison de santé , jusqu’à son parfait rétablissement.
— Vous êtes sûr qu’elle y sera bien , Elisabeth? demanda M. Léonard, avec une tendre sollicitude.
— Comme une reine, monsieur , et cent fois mieux qu’avec moi , qui ne me connais pas à tout. D’ailleurs, ce sera mieux même pour mademoiselle , qui a voulu passer une moitié de la nuit. Elle n’est pas forte, cette chère enfant ; et puis elle est si sensible ! Donner son seul diamant ! le diamant de sa mère !
—— Ah çà, Elisabeth, vous pouvez bien à présent me confier , quoique ce soit un peu tard , la façon dont tout ceci est arrivé.
— C’est comme un rêve , monsieur , et rapide comme le vent , et triste comme à Ténèbres.
J’achevais hier de desservir voire dîner; sans reproche , il faisait presque nuit. En remontant , mes plats a la main , je crus voir une ombre contre le mur; je m’arrêtai. Cette ombre sanglotait. Je ne suis pas poltronne , mais j’eus peur ; je ne sais pas pourquoi je me mis à croire aux revenans. On a des heures bêtes; d’ailleurs, tant de pauvres nonnes ont dû gémir ici ! Enfin , pour ne pas m’y laisser prendre , je fus droit au mur... Pauvre petite abandonnée! elle s’y cachait, pleurante, déjà aux douleurs! et
faible de faim, monsieur! Pitié, dit-
elle, en tombant sur ses genoux; pitié! tuez-moi ou cachez-moi Je venais demander un secours a M. Léonard et
puis, je n’ai plus osé... à présent... je me meurs !
— Montez avec moi , dis-je en la relevant— Un long cri sourd, qu’elle étouffa
DEUX JEUNES FEMMES
en voulant marcher , me donna la chair de poule.
— Cacliez-moi ! répéta-t-elle avec désespoir ; enterrez-moi quand vous aurez sauvé... mon enfant. Àh! je devinai tout a fait
alors, et je sentis! ma foi, monsieur , je
sentis que j’étais une femme , et qu’il y a un fort lien de douleur entre nous toutes.
— C’est vrai , dit M. Léonard , redevenu sombre; la nature vous a jeté la première pierre, et nous avons continué.
— Ne pouvant ni la monter, ni la descendre, ni crier au secours, je ne m'amusai ni aux larmes , ni aux questions ; et l’ayant doucement roulée comme je pus dans la grande cellule de plain-pied : Attendez-moi , je viens : courage! lui dis-je. Je vous réponds qu’elle en a eu, monsieur! Elle a mangé ses cris , mordu ses mains , pour ensevelir sa faute aux yeux de hommes
ET LE VIEUX CAMARADE. l6g
Àh ! que c’est amer , un crime ! dont le
complice vous dénonce au monde et vous renie! Vous devinez le reste , n’est- ce pas? Je lui ai descendu mon lit, n’ayant pas le temps ni la force de l’y porter. Elle avait bien assez souffert pour dormir, elle! Je n’ai mis que nos vieux concierges dans la confidence , et j’espère qu’ils ne seront pas plus damnés que moi
— Pourquoi l’ avez-vous dit à ma nièce?
— Je ne l’ai pas dit, monsieur. Mais elle a vu mon lit déménagé; elle me faisait cent questions — Je ne voulais pas me compromettre , moi ! et j’ai arrangé une histoire. Il me semble que vous pouvez vous en rapporter k moi du soin de ménager une si chaste ignorance. Ce qu’elle a fait est bien, ce que j’ai fait n’est pas mal ; et ce qu’elle a vu mérite la pitié de Dieu. Je vous prie seulement , monsieur , de dîner en ville
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tous deux , afin que je donne cette journée a l’accomplissement de mes devoirs.
Ondine eut danc la surprise d’une promenade au Luxembourg. Bien qu’il commençât k faire froid , le soleil réchauffait l’air en l’épurant. On se munit d’un carton pour dessiner, si l’envie en prenait; et après une tendre visite a la grande cellule, où la reconnaissance tenait lieu de bonheur, M. Léonard et sa nièce quittèrent , pour un jour, le couvent des Capucines.
Ils parcoururent long -temps seuls les salles ornées de peinture, dont la jeune fille commençait a découvrir les chefs-d’œuvres, par le secours de sa nouvelle âme; car on ne peut appeler autrement l’intelligence qui lui faisait discerner, enfin, le beau du médiocre, et la pensée de la sensation.
Loin d’Yorick, elle n’avait pas peur des
îni
belles images, dont elle étudiait le dessin et l’anatomie, sous le charme dont elles sont revêtues. Elle rêvait avec un peu de honte a la doüleur qu’elle ressentait encore, par élancemens, au souvenir de la contemplation d’Yorick devant un portrait de femme, lorsqu’une femme passa près d’elle , une très-jeune femme, glissante, mobile, curieuse, et bâillant à demi au nez des portraits qu’elle scrutait de très-près avec un lorgnon d’or, qu’elle tournait ensuite dans ses doigts blancs et souples , avec tout le dédain de la satiété ; elle semblait avoir vingt ans. Sa mère, dont elle quittait et reprenait le bras avec une vivacité au moins inconvenante, se prêtait avec le calme de l’habitude aux mouvemens rapides et incohérens de cette charmante personne , car elle était charmante. Ondine la poursuivait d’un souvenir confus : elle avait vu ces yeux
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clairs et du bleu de Peau, souvent cachés a demi par un resserrement léger des panpières , qui lui firent dire :
— Où donc l’ai-je vue , cette belle personne qui n’y voit pas?
Et à Mo Léonard :
* — Je connais cette jeune insolente.
Le temps , qui s’était couvert rapidement de gros nuages pluvieux , rendait les salles sombres et tristes a parcourir , et le froid du parquet humide offensait visiblement les pieds délicats de l’opulente beauté ; il semblait pénétrer au vif le brodequin de satin blanc dont elle était merveilleusement chaussée , car son joli pied frappa plusieurs fois le sol avec impatience. Sa mère lui dit: — Venez; le jour est détestable pour voir de la peinture.
— Je ne regarde aujourd’hui que le dessin , répondit-elle,
Et pourtant c'était vers la porte d’entrée qu’était dirigé son regard chatoyant et furtif, qu’elle promenait plein d’une vigilance qui contrastait singulièrement avec la mol» lesse de son maintien. A peine cinq a six curieux éveillèrent-ils , de loin en loin , l’espoir qui l’agitait peut-être de voir arriver ceux ou celui qu’elle attendait. Le Luxembourg était désert ; les arbres tremblaient d’un prochain orage, et les feuilles que le vent en détachait roulaient dans les allées avec un humide murmure qui faisait rêver M. Léonard. Ondine, assise devant un tableau de Le Sueur, dessinait avec attachement une tête pensive, qu’elle ne manquait pas de trouver ressemblante a Yorick. Qu'au rait fait de beau Le Sueur, si quelque chose d’Yorick n’eût inspiré ses pinceaux?
— Ce n’est pas mal, cela, ma petite, dit la demoiselle, alors appuyée derrière elle.
DEUX JEUNES FEMMES
Ondine rougit et lui sourit. Ce mot : ma petite , ne l’avait pas blessée ; c’était le nom d’amitié que lui donnait son oncle.
— Assurément, ce n’est pas mal, ajouta la mère , qui s’était appuyée aussi sur le dossier de la chaise d’Ondine , de façon
qu’il lui fut impossible de relever davantage la tête pour consulter son modèle.
— Ouvrez-nous donc votre carton , mon enfant; car vous paraissez fort avancée.
Madame est bien bonne , dit Ondine , en montrant avec modestie tout ce que renfermait son léger carton vert.
— Ah! quelle horreur ! cria la jeune parisienne effrayée , en jetant avec dégoût la tête de mort couronnée de fleurs ; mais c’est un monstre qu’une pareille chose. On prévient, du moins. Cette fille est folle! poursuivit-elle , tandis que la modeste enfant relevait sans humeur son dessin re-
poussé. Une averse bruyante sur les vitres qu’elle semblait menacer de rompre , détourna l’attention des dames. La plus jeune, dont les bras très-beaux n’étaient, ainsi que sa poitrine et ses épaules , recouverts que d’une gaze de lin, s’enveloppa d’un ample cachemire blanc , et demanda avec anxiété si leur voiture , laissée à l’autre extrémité , du côté de la rue d’Enfer , pourrait les venir prendre dans l’intérieur du jardin.
M. Léonard assura qu’aucune voiture ne pénétrait jamais dans l’enceinte ; mais il s’offrit a courir lui -même , afin de la faire avancer jusqu’à la grille la plus prochaine; ce qu’il fit avec toute l’obligeance et l'agilité dont il était capable. Il y joignit même le secours d’un immense parapluie, emprunté chez le concierge qu’il connaissait; et la voiture qu’il guida lui-même en toute hâte , la suivant à pied , au plein mépris de
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ses bas de soie blancs dont il ne prit pas lé moindre souci , fut en six minutes le plus près possible de la salle aux peintures.
Les rares promeneurs avaient fui. M. Léonard , remercié , caressé presque , parce qu’il était nécessaire et seul, étendit d’abord sur la mère son parapluie d’autant plus hospitalier , qu’il était de mode ancienne et vaste comme une tente. Ce fut son second voyage. Une fois la plus âgée bien en sûreté au fond de sa voiture bonne et chaude et fermée, il retourna délivrer les jeunes, exigeant, malgré les instances et les prières d’Ondine, qu’elles s’abritassent seules sous le dais de taffetas rouge, dont le reflet, répandu sur leurs frais visages , paraissait au coloriste d’un effet enchanteur et neuf.
Elles ne sont pas assez artistes , pensait-il en les suivant sous la pluie , pour poser une heure dans une pareille situation $
sans quoi, on aurait une délicieuse composition de plus ; j’en ferai du moins l’esquisse de mémoire.
Ce fut alors une douce et poignante surprise pour Ondine, de voir Yorick, à travers l’orage , s’élancer vers la grille où elle arrivait avec sa belle compagne ; leur abri mobile tourna sur leur tête ; car c’était elle, bien que la plus petite et la plus frêle , qui tenait avec effort le parapluie lourd et tendu. Yorick rejeta vivement le manteau mouillé dont il était couvert , pour soulever de terre la jeune dame aux brodequins blancs jusqu’à son équipage, au marchepied duquel Ondine s’arrêta, pour la préserver de l’eau qui tombait encore à torrens.
—Montez donc! dit familièrement la dame âgée au jeune Allemand, qu’elle connaissait sans doute , et qui déjà cherchait la main d’Ondine pour l’aider à se sauver
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dans la voiture , de cette inondation inattendue.
— Montez donc,! répéta d’un air impérieux lapins jeune, en repoussant avec quelque impatience le parapluie bourgeois qui ne s’était pas encore éloigné, mais qui s’éloigna... car M. Léonard vint au secours de la candeur méprisée de sa nièce 5 il la retira gravement au bord de la grille , d’où il entendit Yorick dire aux dames d’un ton d’insistance :
— Cette jeune fille va, comme vous, à la place Y endôme ; c’est a elle qu’il faut donner l’hospitalité, n’est-ce pas, c’est à elle?
Un regard moqueur, où se cachait un froid reproche, fut la seule réponse de la belle personne abritée dans sa calèche. Yorick, surpris et révolté, pâlit. Iln’objectaplusrien qu’un salut profond, et rejoignit M. Léonard, qu’il trouvait beau de pluie et de fierté. — Allons! dit la jeune dame souriant avec
froideur au domestique indécis , puisque monsieur ne veut pas monter, à l’hôtel! Et les deux dames s’enfoncèrent , insoucieuses de Fondée qui ne mouillait plus pour elles. Yorick seul vit un orage bien plus redoutable que celui qu’il bravait alors , dans le signe de tête qui lui fut adressé pour adieu du fond de la voiture.
M. Léonard porta un regard consterné sur le chapeau plein de tubéreuses de sa douce élève , et suivant de toute son indignation l’équipage qui commençait à rouler dans la longue rue de Tournon , il ne s’arrêta pas à une plainte stérile. Ayant rempli ses deux mains de cailloux qu’il trouva épars ça et là dans l’eau, il se mit à courir comme au temps où il sortait de l’école , se faisant une immense consolation de foudroyer avec ces pierres vengeresses la voiture égoïste qui les avait
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éclaboussés en s’envolant bruyante, comme jetant un éclat de rire a leur détresse mouillée.
Ondine avait peur et riait tout ensemble. Yorick , immobile, contemplait d’un air ému et sérieux le ressentiment du vieux peintre, bêlas! moins amer, moins fondé que le sien , et moins durable aussi ; car M. Léonard revint lentement , tenant toujours ses cailloux inoffensifs qu’il n’avait pu se décidera lancer, ni a quitter encore.
* — J’ai eu pitié des chevaux qu’ils pouvaient atteindre , dit-il en examinant sa chaussure navrée de l’insulte des ruisseaux.
C’est cette petite qui m’a fait mal , et qui m’a rendu un peu méchant. Que nous sommes faibles ! nous ne supportons pas l’insulte faite à ce que nous aimons ; mais elle va m’aider a expier ce mouvement révolu-
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tionnaire. Son beau chapeau ne sera pas remplacé de l’année.
Ondine savait a peine de quoi s’était courroucé M. Léonard. Est-ce qu’il pleuvait? Est-ce que tout n’était pas bien dans l’univers? Est-ce qu’Yorick n’était pas près d’elle a la porte du Luxembourg? Est-ce qu’elle n’avait pas vu tous ses traits pleins de blâme et de reproche contre une femme belle et brillante , parce qu’elle en était dédaignée , elle , humble enfant qu’il élevait aux cieux du fond de cette boue , oii c’était si gai , si doux d’attendre ensemble un rayon de soleil, comme deux oiseaux abrités sous un toit !
Après avoir suivi de sa pensée la plus amère la voiture qu’il ne voyait plus, Yorick, comme sortant d’un mauvais sommeil, secoua l’eau dont sa chevelure ruisselait. Il sourit avec résolution ou pitié de lui-même,
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et se retournant vers M. Léonard, débarrassé enfin de ses cailloux et de son ressentiment :
— Permettez-moi d'en finir , monsieur !
dit-il. Cette station est malsaine. Suivez-, nous.
Saisissant alors Ondine, légère et ivre d’émotion , dans ses deux bras puissans , il l’emporta comme une feuille tremblante, vers une maison, heureusement ouverte, connue sous le nom vulgairement hospitalier de cabaret. Ni hôtel, ni palais, ni paradis n’eussent paru plus rians à la jeune fille et a M. Léonard ; car Yorick le fit briller d’un grand feu, qu’il commanda dans l’intérêt de tous.
— Ah ! dit-il en s’assayant au milieu de ses deux amis , rayonnant d’allégresse , qu’on est bien auprès de la bonté! Mon Dieu! si
l’on pouvait ne chercher ne trouver que
cela sur la terre !
— Nous dînerons ici, dit M. Léonard en pressant amicalement la main d’Yorick.
Vous partagerez avec nons la manne du désert.
— Faites de moi tout ce que vous voudrez, monsieur Léonard ; traitez - moi comme votre enfant, car, sur Dieu, je ne suis heureux qu’avec vous! Avez-vous froid? demanda-t-il à Ondine.
Elle tourna vers lui un visage si resplendissant, si coloré par le feu, par le bonheur qui pénétrait ses veines ! Il y a quelque chose de si beau dans une âme heureuse et honnête , qu’il la regarda un moment avec l’avidité d’un fiévreux, qui rêve la vie sous une forme divine.
Mais il était malade , gravement malade ; sourdement blessé dans sa jeunesse et dans sa force : car bientôt ses yeux redevinrent fixes et distraits; ce doux repas qui l’avait
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calmé d’abord, comme l’ange qui voyage, une halte sous un arbre en fleurs , sembla peser à l’oppression de sa poitrine. Il ne mangea plus. Il s’aperçut le premier que le feu allait s’éteindre , et que la pluie avait cessé. Il y avait à peine deux heures qu’ils étaient bien... Il est vrai que c’est beaucoup deux heures de calme pour l’homme.
M. Léonard, qui le savait, prévint toute contrainte de politesse , et dit en se levant :
— Liberté tout entière. Si vous avez à courir encore, ça ne sera pas du moins à travers l’orage. Repos! jeune homme. Allons chacun de notre côté. Nous nous retrouverons partout et toujours comme amis.
Yorick sortit ému de cette réunion du cœur ; mais l’ayant vu en sortant atteindre sa bourse, et aborder l’hôte au bonnet blanc qui les avait traités en princes, M. Léonard se précipita entre eux deux.
— Apprenez, dit-il gaîment a Yorick,
que vous êtes le passant , et moi le plus
heureux des deux, car j’ai le droit d’offrir. Sinon, prenez garde, ajouta-t-il en montrant de loin la borne où il avait ramassé et remis les cailloux , il pleut des pierres , et vous savez qu’elles ne me pèsent pas une once.
Yorick se sauva en riant.
— Aime-t-il la peinture! je vous le demande. Venir par un temps affreux dans cette école où, sans nous peut-être , il serait encore ! Je mettrais ma main au feu qu’il n’est dévoré que de l’amour de la peinture. Mais il n’a pas trop mal fait de nous quitter, poursuivit M. Léonard a Ondine qui le regardait au travers de sa joie fuyante \ nous profiterons du temps qui nous reste pour aller surprendre et relancer mon camarade Hennequin : c’est un vrai traînard pour te-
DEUX JEUNES FEMMES
nir ses promesses. Je Fai rencontré, il n’y a pas huit jours , au Musée; le lendemain il devait être à ma porte; et c’est moi qui vais faire tapage à la sienne. On ne se conduit pas comme cela entre broyeurs de couleurs. Excellent être! bon comme mon frère Félix : peintre distingué; — mais de Fintrigue , comme moi : — aussi , toujours dans son coin, où je vais aujourd’hui d’autant plus volontiers que j’ai un peu de joie à partager avec lui; car enfin, nous avons eu Fa deux heures d’un excellent oubli desmaux de ce monde. Qu’en dites-vous , petite ?
— Est-ce qu’on oublie jamais un pareil jour! répondit-elle en relevant les fleurs de son chapeau qui n’avaient pas été assez inondées pour ne plus lui servir d’ornement, et d’un éternel souvenir.
Ils s’acheminèrent vers la rue du Vieux-
Colombier. Depuis long-temps M. Léonard n’avait été, comme il le disait luimême , baguenaudant avec une chaussure moins bon ton , et des rêves plus couleur de rose.
La loge de la portière était fermée. On ne voyait qu’un gros chat qui tenait sa place dans le fauteuil. On monte alors tout droit a l’atelier , et contre le porte entr’ouverte... est-ce une vision qui frappe au cœur M. Léonard , et le cloue sur l’escalier , comme un homme ivre ou foudroyé?— Non, ce n’est pas une vision : — c’est un cercueil. Terreur! C’est un silence... Il n’y a que la mort qui se taise ainsi 5 il n’y a que la perte d’un être bien-aimé qui glace le sang , et dresse les cheveux au front , comme le ressent M. Léonard, dont la langue s’est attachée a son palais , comme si elle ne devait jamais dire : Pour qui cela? Ondine pâlit
DEUX JEUNES FEMMES
de la pâleur de son oncle. La vieille portière ayant entendu quelque bruit, sort seule de batelier... où brûle un cierge au pied d’un crucifix, sur le poêle du peintre qui s’est éteint la veille...
— N’entrez pas, monsieur, dit-elle d’une voix basse et brève , comme si elle craignait d’éveiller l’éternel sommeil... dont elle était la garde passagère.
— Mais ce n’est pas lui !... Mais ce n’est pas possible!
— C’est lui, monsieur, répond-elle en ne sentant pas couler une larme qui glisse sur son mouchoir; c’est votre ami. Il a été, on peut le dire , déraciné comme un arbre avec toutes ses feuilles. — D’hier , monsieur, d’hier, en rentrant dans sa chambre ; un coup de sang. . . Ah! c’est moi qui ai eu peur en l’entendant tomber !... Ah ! monsieur !
que c’est lourd un homme qui tombe pour ne plus se relever!
M. Léonard essaya de redescendre quelques marches, mais ses genoux raidis ne semblaient plus lui appartenir.
— Et c’est fini!... tout a fait, sans espoir! dit-il en remontant.
La pox’tière fit le signe de la croix d’un air triste et résigné.
— Demain à dix heures, monsieur; c’est pour demain a dix heures. On n’a eu le temps d’avertir que bien peu de monde : mais vous viendrez !
Monsieur Léonard ôta son chapeau , tint ses yeux long-temps fixés sur le cierge qui brûlait, éclairant le jour avec une lueur si blafarde, et il descendit sans pouvoir ajouter une question , ni un mot a ce mot : À demain.
Quand ils furent loin et seuls au milieu
igo DEUX JEUNES FEMMES
d’une rue déserte , il s’arrêta pour retrouver sa respiration.
— Je donnerais la palette qui me reste, je donnerais ma montre , si elle n’etait pas vendue , pour n’avoir pas fait cette visite ce soir, pour ignorer une telle chose quelques heures encore , pour croire que ce n’est pas possible. Dites-donc , petite , ce n’est peut-être pas vrai?
— La femme Fa dit, mon oncle 3 elle était triste; et vous a bien reconnu pour son ami.
— Parbleu! j’y ai été deux cents fois! Allons, il n’y a pas moyen de reculer avec vous; vous êtes positive comme le destin. Je voudrais douter, ne fût-ce qu’un moment , et vous m’apportez cette portière terne et sombre comme un billet de faire part; vous êtes une cruelle enfant avec votre intégrité. La mort aussi est cruelle ! elle me prend tout !
M. Léonard couvrit son visage avec ses deux mains; Ondine sentit qu’il pleurait; ce qui lui fit un grand mal. Voir pleurer un homme î presque un vieillard î presque un père ! C’était la seconde fois depuis peu de temps qu’elle était ainsi consternée.
— C’est donc moi! dit-elle, en tirant doucement par le bras son oncle , qui n’y voyant plus sous son mouchoir, allait heurter un grand volet ouvert devant lui. Il la regarda tristement, et voyant les deux yeux d’Ondine surchargés de grosses larmes jprêtes à tomber, il prit a son tour doucement son bras qu’il passa sous le sien , et pressa un peu leur marche jusqu’à l’atelier, où iis rentrèrent a la brune , dans ce silence amical et mélancolique qui renoue plus fortement que jamais deux bons cœurs ensemble.
— Mon Dieu ! dit-il en sortant d’une
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méditation où il entrait plus d’abattement que de philosophie, envoyez-moi un autre chagrin, afin que je sente un peu moins celui-ci, qui me serre et me fait mal a m’étouffer... Une autre surprise, mon Dieu!
un contre-poids , qui ne soit pas du bonheur : je n’en ai pas faim maintenant
Mais non; toute réflexion faite, je ne voudrais pas moins souffrir : car enfin , je l’ai perdu , et c’était un bien honnête homme ! Oh ! non ; on me donnerait de l’or de mes larmes pour pleurer d’autre chose, ou pour m’émouvoir des mille horreurs de ce monde, je ne le pourrais pas. Mon Dieu! je ne peux que vous recommander du fond de l’âme la belle âme de mon ami!...
Ondine marchait légèrement autour de lui, ne mêlant ça et la qu’un soupir a cette oraison funèbre, dont l’abrupte éloquence remplissait à la fois l’atelier que le soir
ET LE VIEUX CAMARADE. ig5
rendait sonore , du retentissement de la voix; de l’écho plaintif de tous les corridors, et de toutes les cellules ouvertes et vides.
— N’avez-vous pas entendu tantôt ce lugubre coup de cloche?
— Non , dit-elle en tressaillant involontairement.
— Eh bien! je l’ai entendu, moi! Il sortait la-bas de la chambre entr’ouverte; il m’a bondi sur le cœur ! Il y en a comme cela de distance en distance, tout au long de la vie, jusqu’à celui qui brise le tympan, de notre mémoire ; c’est pour nous le plus beau du cadran mortel ; il sonne l’éternité ! J’en ai déjà reçu douze dans l’oreille, continua-t-il en comptant tristement sur ses doigts... douze de ceux qui fêlent l’existence, et lui donnent un autre son.
Je prends pour moi le nombre treize , car
ir.
194 DEUX JEUNES FEMMES, ETC
je suis bien las de compter pour ceux que j’aime.
— Hélas! dit la jeune fille en cherchant aussi du cœur tous ses morts à elle : une si jeune vie était déjà peuplée d’ombres!
Elisabeth , en apportant de la lumière, se montra , pour Ondine , bienfaisante comme une étoile dans la nuit.
UN PORTRAIT D^ENFANT
Le lendemain, M. Léonard sortit de bonne heure, et seul. Il prévint Elisabeth qu’il déjeunerait dehors. Quand il revint assez tard dans la matinée , Ondine vit son chapeau surchargé d’un crêpe. Elle s’arrêta
ig6 UN PORTRAIT d’eNFANT.
pétrifiée devant cette enseigne de la mort. 11 lui semblait tout autre ainsi décoré.
— J’en viens, répondit-il au regard plongeur de sa nièce ; on dit que la promenade est utile a la santé : je veux mourir si j’y ai gagné de l’appétit. Oh! comme la terre est avide a Montmartre ! oh ! qu’elle a de gueules béantes qui semblent humer tout ce qui marche au-dessus d’elle!..
Une voix d’enfant cria du dehors :
— C’est moi! c’est moi!
Et des petits pieds lourds frappaient du talon contre la porte , a la manière des écoliers.
— C’est moi !...
— Qui? toi, répondit le peintre en ouvrant a un jeune garçon de cinq a six ans, qui se tint debout devant lui,
— C’est-il toujours vous qui êtes monsieur Léonard ?
UN PORTRAIT d’eNFANT.
— Que veux-tu, mon petit camarade?
— Mon portrait. Je viens le prendre, dit en tendant les mains l’enfant , que M. Léonard reconnut pour l’écolier rose et chantant du voisinage.
— Tu as ma foi raison, mon vieux débiteur’; je te dois ton portrait, car je te l’ai offert. Il est certain que tu es d’une assez belle couleur pour éclairer ton peintre. Ondine, voyez-donc : se refuse-t-on le bonheur d’une pareille étude ? C’est un bouquet de roses de Hollande.
— Est- ce qu’il est fait? Ma mère le veut, cria l’écolier.
M. Léonard mit devant lui un tas de morceaux de sucre, en le faisant asseoir.
— Ecoute : si tu restes Fa sans bouger, cette montagne de sucre est a toi , et ton portrait par-dessus le marché.
L’enfant ne répondit rien; il s’assit oii
ig8 UN PORTRAIT D’ENFANT.
Ton voulut, et demeura immobile en regardant le prix avec une confiance si fixe , qu’elle dégénéra bientôt en un sommeil profond.
M. Léonard peignit cinq quarts d’heure ce petit Aibane vivant, Galbe gracieux d’insouciance et de santé , qui venait poser la comme une fleur , pour distraire et rafraîchir la morne tristesse du peintre. Ondine , de son côté , dessinait dans le même sentiment, cette calme diversion aux images qui la poursuivaient comme des craintes.
Elle avait revu a travers un frisson cette figure pleine de séduction et de magie dont M. Léonard allait rendre la copie a Girodet. Elle y avait saisi avec une sagacité douloureuse la ressemblance embellie d’une tête entrevue depuis peu. Le Luxembourg froid et orageux, le dédain sous la forme
UN PORTRAIT d’eNFANT.
d’une femme, Yorick mécontent et agité, tout flottait au fond du tableau devant lequel , à son insu et dans l'absence de son oncle, elle était demeurée plongée dans une inexplicable langueur d’espérance. Qu’avait-elle appris depuis la veille, pour laisser ainsi tomber ses bras comme une personne abattue? Rien. Ondine n’avait pas de finesse, pas d’appui, ni de guide dans sa réflexion toute nue d’expérience ; mais son cœur avait de l’esprit, et son cœur sentait qu’Yorick l’avait quittée trop tôt , puisqu’il pouvait encore rester ! Se quitter deux heures avant la nécessité! comment eût-elle compris cette triste merveille , alors même que l’éternité de sa présence ne pouvait rassasier son espoir, ni l’attente incertaine dont elle était toujours consumée ? Elle ne comprenait plus son immense joie de la veille, qui se défaisait de minute en minute , comme un
UN PORTRAIT d’eNFANT.
collier dont les perles tombent une a une.*, parce qu’elle s’avouait presque, alors, qu’elle l’avait éprouvée seule.
— Est-ce donc la une vraie joie? pensaitelle. Mon Dieu ! il ne faut pas que vous
m’abandonniez ! Je ne sais ce que j’ai
toujours après un bonheur, un coup qui me
fait mal. C’est effrayant de vivre c’est
plein de menaces — presque triste d’espérer. . . car il ne demande rien a mon oncle, jamais rien, de ce que je n’ai pu tout a fait lui répondre ...
Et ses yeux d’un pâle azur, troublé par des éclairs, erraient avec une frayeur curieuse sur ces yeux de femme , où ceux d’Yorick s’étaient plongés jusqu’à l’extase, devant elle. Alors son cœur lui avait crié : Tu vois bien qu’elle lui ressemble, l’autre qui lui a parlé! Et ses mains s’étaient jointes dans une angoisse d’indécision et de
UN PORTRAIT d’eNFANT.
terreur. Son oncle, couvert d’un crêpe noir, l’en avait tristement retirée.
Présentement, elle cherchait comme lui , dans le travail, un refuge au découragement des âmes tendres , quand l'enfant ouvrit des yeux un peu étonnés de ne pas se retrouver chez sa mère. Dès que sa mémoire fut tout à fait éveillée , il courut droit au sucre , et grattant sa petite tête blonde un peu boudeuse , il dit :
— Je veux m’en aller.
— C’est juste, répondit M. Léonard , respirant à son tour. Voila ton sucre , que je t’ordonne de manger sans nous en offrir* et voici ton portrait pour ta mère, ajouta-t-il, en roulant le trait naïf que sa nièce venait de dessiner. Si elle n’est pas contente , elle te regarderas, et tu nous retireras ta confiance. Adieu, petit ! fais-en part a tes amis
et
UN PORTRAIT D’ENFANT
— Adieu ! répondit l’écolier , sans avoir écouté un mot. Et il s’enfuit avec son papier roulé , après avoir rempli sa poche du seul bonheur qu’il eût compris dans cette séance.
— Vous ne m’en voulez pas d’avoir donné votre étude , pour conserver la mienne? Elle peut servir dans votre tableau du convoi d’enfant
— Oh! qu’elle est bien, la vôtre, mon
oncle Merci de l’avoir gardée. Pouvez-
vous peindre ainsi quand vous avez du chagrin ! C’était bien mauvais , mon estompe ! ajouta-t-elle en soupirant.
— Vous n’avez pas de chagrin, vous, Ondine. Vous n’êtes pas obligée de faire les vôtres de ceux qui m’arrivent.
— Pourquoi, mon oncle? Les miens vous en causeraient peut-être !
UN PORTRAIT D’ENFANT
— Bah! des chagrins d’enfant. Je vous mettrais en pénitence et ce serait tout.
Ondine regardait la tête blonde, et penchait la sienne sur l’épaule de son oncle. Il ne vit pas qu’elle pleurait.
— L’essentiel présentement , dit-il, c’est que cette espèce d’ange vous plaise. Car il est pour vous, parce qu’il est pur comme une goutte de Raphaël. Êtes-vous contente?
— Il y en a comme cela dans le ciel , n’est-ce pas , mon oncle ?
— Il y a tous les miens ! répondit tristement M. Léonard.
— Tous les vôtres? Et moi, mon oncle !... répliqua sa voix, d’une mélancolie indéfinissable.
— Vous, dit-il en s’efforçant de sourire, après avoir tressailli de cette voix ; je ne vous y laisserai aller que quand vous serez
204 UN portrait d’enfant.
parfaite ; et il faudra cent ans! ou bien
quand j’irai moi - même dans un autre monde, accoucher des tableaux sublimes qui sont enfermés en moi , et qui me gênent la conscience , dit - il en pressant la petite main d’Ondine contre son cœur. Mais quel tapage font-ils donc là-bas? On dirait un régiment qui monte à l’atelier.
A peine M. Léonard finissait-il cette question , qu’un nombre infini de coups de pieds furent frappés contre la porte, et qu’autant de voix claires se mirent à crier : c’est nous ! c’est nous ! ouvrez , M. Léonard!
— Qui diable est cela? reprit-il. Voyez un peu. A Paris , on ne peut être heureux ni malheureux en paix. Ondine ouvrit la porte. L’école d’enfans tout entière assiégea l’atelier.
— Qu’y a-t-il pour votre service , mes
UN PORTRAIT D’ENFANT
petits camarades? cria de loin M. Léonard a ce troupeau devenu timide, qui n’osait pas encore entrer.
— ■ Monsieur ! dit un des plus capables , faisant l’orateur et tournant sa casquette dans ses mains , il a eu du sucre et un portrait ; y en a-t-il encore? Un murmure
d’approbation circula dans le corridor. La hardiesse du député y relevait toutes les espérances. Tous les regards étaient fixés avec anxiété sur le front du peintre , pour y saisir la moindre lueur d’encouragement ; elle éclata comme un rayon de soleil, dans un sourire plein d’attraction , qui précipita d’un plein saut tous les maraudeurs dans l’atelier.
— Tiens! voila encore Henri! cria le parleur , en pointant la petite tête a l’huile que M. Léonard sauva de leur admiration destructive.
206 un portrait d’enfant.
— Et nous! poursuivit le plus grand, en aurons-nous, des portraits? Ses amis, tantôt sur un pied , tantôt sur un autre , observaient en silence l’effet de la demande.
— Vous aurez tous du sucre , dit M. Léonard , grave et généreux comme un roi populaire. Ondine ! allez chercher toute la provision d’Elisabeth pour ces jeunes aspirans. Vous aurez aussi des images , ajoutat-il en ouvrant a leur admiration un grand carton plein de gravures qu’il leur distribua. Avec cela vous ferez des portraits ou des bons hommes pour les ombres chinoises. Les enfans frissonnèrent de bonheur. Le partage fait , et le sucre divisé par portions égales, le bon peintre les reconduisit, la tête découverte , jusqu’à la porte , où il leur demanda :
— Messieurs ! êtes-vous contens ?
— Oui! dirent-ils tous brièvement en re-
UN PORTRAIT d’eNFANT. 20 7
gardant chacun leur image et leur sucre.
— Eh bien ! moi aussi , et au revoir ! ditil en les congédiant.
— Vive M. Léonard î se mit à crier l’école , en s’envolant et s’éparpillant au loin.
CAMILLE
Une lampe brillait un soir dans l’atelier de M. Léonard. Décembre était largement assis au cœur de Paris. Le charme intime des toits chauds et paisibles, y rassemblait partout des groupes sympathiques ; partout
CAMILLE
où soufflait l’attractive haleine d’une cheminée, vivante, onduleuse et animée comme une âme folle de joie, partout des cercles causeurs humaient ce soleil de l’hiver; partout des figures de tout âge se reflétaient de ces rayons d’en bas, projetant des effets d’une lumière fantastique coupée d’ombres crues , qui changent les physionomies , comme sous les caprices des songes.
Ils étaient là, riant, dessinant, parlant haut comme à vingt ans , où toutes les confidences d’homme se font à pleine voix : bonheur! Le mystère, avec ses souffrances et ses voluptés , est-il fait seulement pour la femme , qui s’isole partout , même au milieu du bruit, pour espérer et craindre, pour regretter ou attendre!
— Oh ! parbleu , toi, tu ne rêves que batailles, dit Rodolphe en ôtant des mains
CAMILLE
d’Abel un bulletin de la grande armée , qu’il venait d’aclieter et de lire a voix haute.
— Regardez-le donc! s’empressa-t-il d’a?
jouter : le voila ébouriffé pour avoir passé à travers cette lecture , comme s’il arrivait d’un camp , et qu’il ait vu de près Y œil rouge de la guerre.
■ — Ce n’est pas mal! cria un jeune peintre tout éclos, se vengeant aussi de sa petite taille : il est avec cela si grand, cet Abel, qu’au-devant de la cheminée, dont il s’empare en masse , il a l’air d’un homme a cheval.
— À bas le cheval et le cavalier frileux ! crièrent-ils tous en se jetant sur lui, y montant comme a l’escalade. Abel se laissa faire et rouler comme un enfant géant , sur un canapé boiteux , qui craqua sous sa chute.
— Us vont se faire mal , dit Ondine. Ro-
CAMILLE
dolplie! Hérold! et vous , monsieur Paul , qui excitez les grands, ici tous! et en repos.
Ils obéirent un moment , car Ondine était puissante avec sa douce voix qui ne s’élevait jamais sans trembler un peu; parce que ce courage lui venait toujours d’une émotion tendre. Elle était ainsi; toute pitié pour les autres. Yorick, qui lisait a la réverbération de la lampe, parut s’éveiller, et chercher d’oix venait cette voix, comme s’il ne la connaissait pas encore. Préoccupé de sa lecture, qui semblait aigrir ses sensations, a lui, il attacha sur elle un long regard de feu, ardent et profond comme la pensée qui le remplissait, un regard k faire mourir une jeune fille. Elle le crut jaloux d’elle , et se retira lentement vers la fenêtre, regardant a travers tout ce qu’elle ne voyait pas , et versant sur ce froid aspect
CAMILLE
2iÙ
de décembre, dans la vaste cour en ruinés, toutes les flammes que ses yeux venaient de recevoir des yeux d’un jeune homme... qui ne l’avait pas vue!
—Je lui fais bien mon compliment de ses longues jambes , disait, en plongeant ses brosses dans l’huile, M. Léonard, après s’être assuré qu’Abel n’était pas blessé. Nous entrons dans des routes nouvelles où il y aura de larges ruisseaux à enjamber. 11 a raison de lire les bulletins; c’est le fond de toutes les langues aujourd’hui; c’est là-bas que s’allume le phare de l’avenir. Leurs télégraphes sont l’image de l’essor que va prendre la pensée. Ce bivouac qu’il vient de nous lire , c’est l’urne brûlante où se jettent et s’agitent les boules blanches et noires du monde. L’armée et les tambours qui roulent, les canons, les chutes d’hommes, d’empires et de rois, ne laisseront pas
21 4 CAMILLE
un enfant endormi dans son berceau. Je vous conseille de vous préparer a la course, messieurs, et de ne pas vous charger d’un bagage antique trop considérable ; car il vous faudrait tout vendre comme des vêtemens usés. Un paquet sous le bras suffira : vous apprendrez en créant a votre tour; vous regarderez dans la nature renouvelée , ce qu’ils ont regardé, les autres! Rien de ce qui fut ne restera debout. Les colosses chancelleront, et vous aussi, un jour; quandvous aurez éclairé votre sentier , d’autres le trouveront trop sombre ou trop étroit, et s’en empareront pour l’élargir : on vous appellera ganaches à votre tour, entends-tu, toi, Paul?... Je vous dis que c’est du haut de la colonne, oii je monte quand je n’ai rien a faire , que je vous vois tous avec vos lampions sur la tête, courant en tous sens et en boites fortes, sur ce chemin glissant
CAMILLE
plein de lueurs belles et railleuses, vous reconnaissant k peine en route, bien que partis du meme point.
--Ouf! dit Paul. Tu as Pair de rouler un caisson , Léonard ! mais tu donnes de bons conseils. En avant î qui m’aime me suive! s’écria- t-il en remontant tout en haut d’Abel, qui, pris au dépourvu, tomba une seconde fois renversé par cet assaillant de trois pieds et demi»
— Jugez tous, dit le premier en l'examinant assis par terre, s’il n’a pas Pair d’un groupe k lui tout seul? Je le tiens pour dit , continua-t-il , il y a la un homme et un cheval : k la preuve! k la preuve! Et faisant signe aux autres de tenir en respect Abel , qui riait trop pour changer d’attitude , des coups de crayons hardis firent jaillir l’esquisse d’un Arabe pleurant la mort de son
coursier.
CAMILLE
On applaudit. Abel fut libre, et prédit un touchant tableau dans ce badinage du génie.
— Ta tête seulement n’est pas arabe , observa-t-il judicieusement.
— Oli ! j’y mettrai la mienne ! dit son ami en pliant en quatre son esquisse, qu’il fourra dans sa poclie. Michel- Ange prenait dix maîtresses pour faire une vierge.
— Tant mieux, reprit Abel, excitant la verve de son cher émule. Correct comme je suis , tu ne me ferais pas ressemblant.
— Toi! toi! je te dessinerais sur la neige! répliqua le rival enflammé de conviction , et bouleversant tout pour trouver une palette : il le fit immense et frappant.
Ces joyeuses disputes , où l’inspiration s’élancait d’une saillie , n’empêcliait pas le jeune Rodolphe d’observer avec une inquiétude assez active l’innocente contemplation
CAMILLE. 217
d’Ondine , qui n’écoutait que le silence d’Yorick. Il était en effet parlant pour elle, qu’il intéressait seule , mais tout entière. C’était donc , pensait-elle , bien instructif ce qu’il lisait ! puisque les éclats de rire, les hourra , le bruit qu’elle faisait elle-même par intervalle, en rangeant une chaise , en activant le feu , en passant furtivement comme une ombre devant la lampe, pour en suspendre la lumière , rien ne pouvait l’ôter de sa lecture : et toutes ces ruses de jeune fille, dont l’instinct se révèle avec d’autant moins de crainte , que c’est au milieu du monde, sans l’effroi de parler, quitte de sa propre surveillance , devant tant de sauve-gardes et de bruit, qui enveloppent l’amour timide d’une sécurité si dangereuse; Ptodolphe les voyait; elles confirmaient des idées passées vaguement , mais plus d’une fois déjà dans l’école. Déjà plus d’un avait
CAMILLE
dit , en la voyant rougir a son aspect : « Qu’est-ce qu’il vient donc faire ici, cet Allemand? » Ce n’était plus tout a fait avec les memes yeux enfin qu’ils regardaient Ondine, grandie, embellie de l’espérance de plaire , dont les progrès rapides sur la toile poursuivaient les leurs, et cessant tout à coup d’être enfant rieur, pour qui? pour un Allemand! Ah! cette idée ne valait rien à Rodolphe, rien a ses camarades, elle fermentait comme un levain presque aussi actif que l’amour : c’en était assez du moins pour ne pas laisser une longue paix dans cette petite chartreuse, et pour qu’ils se crussent tous amoureux!
Ondine, jusque-là , livrée à son premier étonnement d’aimer, d’être aimée ! s’y livrait avec une plénitude de bonheur à l’aveugler sur tout le reste, et ne voyait aucun nuage poindre dans son ciel d’amour.
CAMILLE. 2lt)
Yorick, qui marchait droit a ce qu’il appelait sa fatalité , ne voyait non plus devant lui que l’étoile tantôt brillante , tantôt sombre qui Py entraînait ; et ce soir encore il était Fa, comme toujours, l’immobile proie d’une passion dévorante et combattue, dont les mille rayons tourmenteurs se concentraient partout où se posait sa vue. Ils dardaient dans ce moment sur son livre , que tous ses traits lisaient , que toute son ame buvait comme un poison doux et amer, pareil à celui qui égarait sa jeunesse. Ce livre, c’était la poésie , c’était l’amour , c’était André Chénier! Il brûlait les mains d’Yorick, ivre à la fois et jaloux de se trouver tout traduit dans ces cris du poète : Mort si jeune! honte et regrets immortels!.... et malheureux comme lui !
Tout a coup il se lève impétueusement , jetant sur la table ce livre qu’il appelle fu-
CAMILLE
nestc. O Klopstock! crie-t-il, venez a mon secours! Otez-moi ce livre! poursuit-il en marchant a grand pas; une pareille poésie entraîne à la démence; c’est un cœur ouvert qui brûle et qui égare le cœur !
Le petit cercle mobile s’arrête stupéfait; car il est certain que ce jeune homme avait un air singulier.
— Qu’est-ce qu’il a donc? demande Paul d’un ton plaisamment effrayé.
Yorick, frappé de cette jeune voix mordante, et de l’inconvenance de son transport, sourit de lui- même et se rapproche d’eux , en reprenant l’air de tout le monde.
— C’est que tous ces poètes, lïest-cc pas, M. Léonard? dit-il pour surmonter l’émotion dont il est honteux, sont fous et pleins d’exagérations. On finira par exécuter leur sentence d’exil hors des portes des villes, et couronnés de roses. Ce serait sage, peut-
CAMILLE
ctre, ajoute-t-il avec un maintien redevenu calme, que dément le sombre éclat de ses yeux.
— - Quoi! vous aussi, jeune homme, dit M. Léonard , défenseur de tous les arts , vous Êtes en colère contre la plus innocente folie humaine ! Plus cruel encore que la censure, qui ne fait, dit-on, qu’en retrancher des feuilles (les plus belles , il est vrai , peut-être), vous écrasez tout d’un coup cette plante suave, bonne du moins à consoler quelques âmes solitaires, glacées du froid contact de nos longs hivers; a tenir lieu d’un peu de soleil , si rare , si souvent voilé de nuages , pour les vrais artistes , depuis les beaux temps antiques, ce soleil qui a tout inondé, tout fécondé de sa lumière ?
Je crois que c’est Dieu, moi, qui jette ces âmes-là, dans un redoublement d’amour, comme il sème les fleurs.
Camille.
Vous ne voulez que de la prose, forte, puissante, libre, sévère.... Tout le monde n’en sait pas écrire : la pensée éloquente meurt souvent étouffée sous des lèvres découragées. Nous avons chacun un grand livre dans le cœur, plein de leçons austères et utiles , si nous pouvions le faire imprimer : mais on l’emporte avec soi , comme un registre b régler devant Dieu.
Le chagrin caché se fait jour quelquefois b travers une fable , une élégie, une pauvre chanson; et si vous, messieurs les frondeurs, agités des révolutions qui s’expriment au dehors, ne pouvez b tout moment descendre dans des destinées indigentes, qui n’ont d’autres concerts que l’orgue de Barbarie et leurs plaintes rimées ; vous qui êtes délicats et sévères, qui ne voulez vous laisser prendre qu’au chant d’un prophète sublime, au cri d’un aigle , que sais-je? devenez bons ,
CAMILLE
restez enfans : ils tirent parti de tout pour s’amuser et être heureux. Songez que le cliant même de la cigale dit quelque chose dans la création, et fait ressentir ça et la un souvenir, une joie, une émotion tendre.
Paul s’endormait tout barbouillé d’estompe. Yorick saisit les mains du peintre, et dit en les serrant : — Digne monsieur Léonard ! Les autres , entièrement livrés au travail , écoutaient les réflexions de leur vieux ami comme un accompagnement favorable aux coups de leurs crayons plus ra~
— Assez jouer, dit Paul en se réveillant vif et sérieux, et révélant le but qu’il atteindrait un jour par sa manière d’y courir.
Ondine, sans se douter que Rodolphe l’épiât en dessous de son modèle, avait fixé comme une abeille toute son âme sur une
fT
fleur tombée du livre d’ Yorick. Cette sai-
22/j, CAMILLE.
son qui la rendait plus rare , la rendait aussi plus attrayante pour une jeune fille amoureuse.
— Elle est venue ici pour moi , pensaitelle confuse de plaisir. Elle tourna plusieurs fois autour de ce frêle trésor; un sourire errait sur toute sa personne. Mais a peine eut-elle touché et regardé cette pensée nouvellement cueillie , qu’elle eut peur de sa hardiesse, et la remit, sans toutefois la perdre des yeux , non plus que Yorick dont elle suivait les moindres mouvemens. Ondine, assurément, n’était pas fataliste , mais il est vrai de dire que quelque chose lui défendait toujours de croire au bonheur quand il s’offrait a elle; une raillerie imprévue s’attachait a toutes ses fraîches espérances , et murmurait : non ! Une fleur, qui tient quelquefois tant de place dans une destinée d’amour, ne se
CAMILLE
trouvait point par hasard dans les mains d’Yorick : Ondine était assez savante déjà pour en être sûre : et cette façon de lui apporter ainsi un aveu devant tous, lisible pour elle seule , liait si bien son cœur à celui d’Yorick! Ob! c’était un charme comme il s’entendaient sans parler !
Que dut-elle donc ressentir , lorsqu’elle Je vit, ramené par le hasard auprès de la table , y retrouver , y reprendre et froisser avec colère Y aveu qu’elle croyait avoir compris si bien , le broyer , le tordre dans ses doigts contractés d’une sourde irritation , et comme s’il s’amusait à la manière des enfans qui détruisent pour observer, suspendre la fleur fanée au-dessus de la lampe , comme au-dessus d’un bûcher , l’y consumer patient et curieux; suivre les convulsions de chaque feuille refoulée sur elle-même, par l’action corrosive du feu,
2 2Ô CAMILLE
en recueillir la cendre au creux de sa main, et la disperser ensuite au souffle de son haleine puissante , aussi content de lui que s'il avait fait la plus belle chose du monde. Au fait, c'était peut-être un grand acte de courage , un sacrifice immense obtenu sur lui-même.
Il fallait que ce fût quelque chose de cette nature , car il n’y eut rien de plus résigné , de plus amical que le sourire dont il poignarda la tremblante jeune fille , qui avait suivi toutes les infortunes de la fleur, comme si sa vie en dût dépendre , quand il la vit tout a coup le regarder de l’embrasure d’une fenêtre , où elle était encadrée d’une draperie sombre , et blanche comme l’immobile pendant de la petite Diane de marbre. Tout ce qu’elle put inventer au monde pour justifier cet acte , qu’elle trouvait barbare, jusqu’à lui donner
CAMILLE
des larmes , c’est qu’Yorick était injuste * jaloux. Elle savait déjà qu’on peut l’être en amour. « Si mon oncle ne nous devine pas,
pensait-elle , nous sommes perdus car
il ne m’entend plus du tout , Yorick ! » Elle croyait qu’il l’eût jamais entendue !
Il est certain que Rodolphe l’avait beau-* coup mieux pénétrée.
— Adieu , Léonard î cria Paul qui s’enfuyait, en donnant a tous le signal du départ... Ah ! que je suis bête ! dit-il en revenant sur ses pas, tout essoufflé 5 j’oubliais de t’avertir, Léonard , et j’étais venu exprès, que le prince Ferdinand d’Espagne, tu sais bien, qui est à Yalencay , doit envoyer chez toi pour t’acheter ta sainte Cécile. Veux-tu la vendre ?
— Comment la connaît-il? puisqu’il est prisonnier.
— Ah! ma foi, je l’ignore , répondit Paul.
CAMILLE
Mais , laisse donc : ils ont des yeux à gages , ces princes; celui-là, du moins, qui dort toujours. Ce qu’il y a de sûr , c’est que son médecin , qui connaît mon père , est venu lui demander de le mettre en rapport avec toi pour cette acquisition , qui ira , dit-il , un jour , a FEscurial. Ne vas pas faire l’en~ fantillage de refuser , dis donc , Léonard ! Tu as déjà manqué une bonne occasion. Je t’ai assez grondé , j’espère î
— Je t’en remercie encore, Paul; comme de songer aux tableaux de ton vieux camarade.
— C’est que j’ai le temps de songer aux miens. Vends ta sainte, entends-tu? c’est une bonne affaire qui ira rondement. Mon père viendra en causer demain avec toi. Bonsoir , Léonard ! Et Paul s’enfuit en sifflant comme un rossignol.
Tandis que M. Léonard reconduisait
CAMILLE
tous ses jeunes amis , jusqu'au bout du long corridor retentissant de leurs bonsoirs bruyans, Ondine ne résista pas au désir de plonger a son tour les yeux dans le livre oublié , a la page même , marquée du signet vert , qui recélait des choses si puissantes sur la raison d’Yorick. Elle n’entendit même pas Elisabeth qui marchait autour d'elle , car elle lisait avec étonnement :
Ah ! portons dans les bois ma triste inquiétude.
Ah ! Camille ! l’amour aime la solitude.
Ce qui n’est point Camille est un ennui pour moi.
Là , seul , celui qui t’aime est encore avec toi.
Que dis-je ! ah! seul et loin d’une ingrate chérie Mon cœur sait se tromper : l’espoir, la rêverie ,
La belle illusion la rendent à mes feux ;
Mais sensible , mais tendre , et comme je la veux :
De ses refus d’apprêt oubliant l’artifice ,
Indulgente à l’amour , sans fierté , sans caprice ,
De son sexe cruel n’ayant que les appas, le la feins quelquefois attachée à mes pas ;
CAMILLE
le l’égare et l’entraîne en des roules secrètes*
Absente , je la tiens en des grottes muettes...
Mais présent, à ses pieds m’attendent ses rigueurs ^
Et pour des songes vains , de réelles douleurs.
Camille est un besoin dont rien ne me soulage;
Rien à mes yeux n’est beau que de sa seule image.
Près d’elle , tout comme elle est louchant , gracieux , Tout est aimable et doux et moins doux que ses yeux ! Sur l’herbe, sur la soie, au village, à la ville,
Partout , reine ou bergère , elle est toujours Camille^
Et moi toujours l’amant trop prompt à s’enflammer , Qu’elle outrage , qui l’aime et veut toujours l’aimer.
Etrange! dit-elle a elle-même ; ici, c’est une femme qui s'appelle Camille. Ah!... ce nom-la va bien mieux à Yorick et au petit
entant qu’il protège avec moi Allons
donc ! il n’y a pas de femme qui s’appelle Camille... il n’y en a pas.
— De quoi donc, mademoiselle?
— De femme qui s’appelle Camille.
— Vous savez bien que c’est le nom de
CAMILLE
notre pauvre enfant , dit Elisabeth , qui ne faisait qu’y penser.
— C’est vrai, repartit la jeune fille. Non, il n’y en a pas.
— Qu’est- ce qu’il n’y a pas? demanda M. Léonard, tout grelottanEdu corridor»
— De femme qui s’appelle Camille , monsieur ?
— Je n’en ai pas connu une seule, affirmat-il, après avoir cherché.
Ondine l’embrassa et lui souhaita une
bonne nuit.
UN NUAGE
Le lendemain , le surlendemain , durant bien des jours, rien n’alla mieux pour elle.
A peine elle voyait clair dans ses nouvelles impressions , que tout le monde semblait la deviner et se plaire a troubler l’en-
UN NUAGE
chanteraient de son cœur. Elle éprouvait déjà la triste surprise de voir tout changer autour d’elle.
Les chers compagnons de ses études qui la traitaient en sœur, la voient -ils tout à coup avec d’autres yeux ? S’éveillent-ils tous a la fois sur ses grâces inaperçues? Fallaitil que l’un d’eux la distinguât, ou qu’elle distinguât l’un d’eux, pour devenir l’objet de Inattention et de l’envie de tous , pour que tous prétendissent a lui plaire? On ne rit plus que du bout des lèvres ; on se parle k l’oreille ; on fait de l’esprit ; on prodigue a l’innocente fille des saluts profonds, marqués d’une politesse cérémonieuse qui la confond d’embarras et d’étonnement. Ils laissent entre eux, avec toute l’imprudence de leur âge , échapper des mots railleurs sur les préférences romanesques, sur l’enthousiasme pour l’originalité étrangère, sur
UN NUAGE o
la capricieuse imagination des femmes , grimpante , ascendante comme la chèvre , a tout ce qui lui donne Faspect de l’inaccessible , et mille traits brulans de sarcasme jaloux qui la couvrent de rougeur et de gêne»
Son oncle, dont elle cherche toujours a rencontrer les yeux après ces réflexions, qu’il terminera d’un mot , sans doute , son oncle est impassible ; il n’entend pas : il voit régner l’ordre et l’harmonie, quand chacun s’occupe a peindre comme lui. Les paroles dites a voix basse ne le regardent pas; et sa nièce, qui étouffe a demi dans cet air de contrainte et de petite guerre allumée contre elle , il la croit heureuse et paisible. Qu’aurait-elle h souhaiter au monde? pense-t-il : elle fait de la peinture. Il faisait aussi de J a peinture , lui , quand il était ^ selon ses aveux , étendu sur sa croix devant
UN NUAGE
l’ardente image de Marianne , dont il ne parlait à personne î
Mais il a si souvent, et de si bonne foi, fait l’éloge d’Yorick devant eux; il les croit eux-mêmes pénétrés pour lui d’une estime si franche et si fondée , qu’il faudrait qu’on le nommât tout â fait pour qu’il comprît qu’on l’accuse ou qu’on l’envie.
Ce matin, par exemple, quand elle est descendue au travail, où tous l’avaient devancée , personne n’a levé les yeux sur elle : c’était comme un complot de bouderie et d’inconvenance a faire fuir. Tous ont fait semblant d’être perdus, absorbés dans l’étude. Rodolphe s’était assis de façon qu’il fallait qu’on le dérangeât pour passer ; elle attendit quelques minutes , afin qu’il se levât : il ne se levât point; c’était dans sa tête, sa tête d’enfant maussade et vaniteux.
— Pardon, Rodolphe, dit-elle enfin; il
ÜN NUAGE. 257
faut que je vous arrache à votre distraction : un peu de place , s’il vous plaît.
— Ah! comment donc! s’est-il écrié, comme un homme tout a fait séparé des objets extérieurs, c’est moi qui vous demande pardon, cent fois, mille fois pardon, mademoiselle Ondine !
— C’est trop, mille fois, Rodolphe, reprit-elle doucement, mais en le regardant surprise et un peu mécontente de Faffectation de ses excuses.
Et le voila qui se met à rougir de ce doux regard reprochant, et a retirer avec grand bruit sa chaise , qui s’en va rudement heurter celle d’Yorick, d’Yorick debout à l’aspect d’Ondine, s’enquérant avec vivacité si elle est atteinte et blessée.
— Nullement ! dit-elle , en le saluant avec une confiance modeste.
— Alors, je ne dois pas l’être, reprend-il
UN NUAGE
en fixant Ropolphe avec un peu trop de fierté , et en reprenant tranquillement sa chaise, sans s’y asseoir encore.
Au même instant tous se lèvent avec une grande ostentation de révérences pour la laisser passer , se confondant en excuses outrées ^ d’être si mai a propos dans son chemin , et de trop dans celui des autres. Cette finesse échappa au jeune étranger, trop inquiet, trop malheureux lui-même peut-être, pour se croire l’objet de la jalousie de personne.
Cette fantaisie d’amour-propre une fois glissée dans ce cercle naguère si paisible, y devint la cause d’une perturbation sourde et tracassière , dont l’innocente Ondine souffrait seule a vrai dire ; car pour eux , c’était un passe-temps d’écolier , un feu follet allumé par le dépit, sans conséquence d’incendie et de malheur. Un être aussi pur,
UN NUAGE, 209
aussi vrai, ne tire point parti de ces orages passagers du cœur des jeunes hommes, pour les entraîner dans le gouffre d’une passion attisée par l’espoir, par les ruses dont s’irrite et s’exalte Forgueil intéressé de cet âge inflammable.
En tout elle devait souffrir seule. Jamais jusqu’alors ses charmes, ingénus , brillans, n’avaient éveillé en eux une seule pensée d’amour : pas un ne songeait qu’elle fût d’une autre nature que lui- même , avant qu’elle eût vu celui qui s’était, devant eux, emparé de toute son âme naissante : a pré sent , tout le respire autour d’elle ; elle ne voit plus rien qu’a travers cette image ; il est dans tous les yeux; il agite l’air qui circulait si calme , si égal autrefois parmi ses jeunes frères insoucieux et confians. Elle n’a plus dans eux tous un ami î Cette idée lui arrache un soupir , un soupir d’ange , qui re-
2^0 UN NUAGE
grette une harmonieuse halte dans son court exil sur la terre. Elle rappelle ses frères , ce respect dans leur amitié , sur laquelle n'avait jamais passé un nuage. Leurs regards pleins d’ironie , et presque de colère , lui font détourner les siens , qui n'osent plus qu'à peine effleurer Yorick.
— Faudra-t-il, dit-elle en elle-même, finir par ne plus descendre ! Mais la chambre d’Elisabeth est mal éclairée pour peindre ; d’autres raisons accourent en foule
pour lui défendre un tel recours et puis
la première suffit , il faut peindre. Et s’il est jaloux, lui, de plus en plus triste, de plus en plus sauvage et bizarre..... elle le consolera; elle lui dira les mots qui reviennent incessamment dans sa mémoire, et appris pour lui : un jour qu’il sera pâle et inquiet, irritable ou abattu , elle lui dira : Yorick! écoutez: je sais une chose; je la
UN NUAGE. 24l
sais pour vous : ne soyez plus triste , Yorick, car il faut aimer ou mourir ?
Voila ce qu’elle lui dira, cette jeune fille, et tout sera bien alors !
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LE REVE DÉTRUIT
• — Vous ne voulez donc pas venir, Ondine? demandait quelques jours après M. Léonard, sortant pour aller aux Bouffes; décidément vous ne voulez pas?
— Non, mon oncle, répondit-elle en
244 LE RÊVE détruit.
riant, animée ce jour-la d'un de ces bonheurs sans nom, d’un vaste plan de travail, d’une disposition tout harmonieuse , qui n’avait besoin d’aucune distraction étrangère. Merci!
— Eh bien! à ce soir, dit-il rayonnant comme elle : car la musique italienne lui faisait au loin une invitation a laquelle il lui eût été impossible de résister. A ce soir! répéta- t-il en retournant a son chevalet , quitté plus tôt qu’à l’ordinaire. Je vous ordonne d’être bien heureuse et bien sage.
Elle demeura seule, émue et libre! Sa pensée s’envolait devant elle , comme si elle ouvrait de grandes ailes dans l’espace ; à peine son jugement pouvait-il la suivre. Contente, mais étonnée de cette solitude entière, elle courut vers la fenêtre pour appuyer un moment sa liberté rêveuse. Elle y demeura long-temps ravie et tournoyant
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clans son cercle de doux mirages. La neige de trois jours , affermie par l’iialeine du vent de nord , couvrait d’un vaste suaire tout le couvent , les décombres et les monumcns commencés. Il n’était pas six heures, et la lune déjà flottait pure et tranquille au-dessus de Paris et du monde ! Elle remplissait l’atelier d’une lumière douce comme l’espoir en glissant sur les vitres plus brillantes par l’action d’une forte gelée. Ondine la regardait monter silencieuse et seule. — Toujours seule, disait-elle. Pourtant elle est bien calme , et ne paraît pas souffrir : elle est aimée durant le jour , peutêtre; et avec cette pensée , c’est un bonheur qu’une grande solitude! pour elle aussi, peut-être, sa nuit est peuplée d’illusions!
Ses illusions a elle, tendres et pieuses, confiantes comme l’amour vrai, s’harmoniaient avec sa figure transparente et mo-
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bile. Un sentiment profond de reconnaissance pour Famour qu’elle éprouve et celui qu’elle inspire, l’entraîne a genoux, car elle est sûre que Dieu la regarde et lui permet d’aimer ainsi. Glissée au pied d’une chaise qu’elle a marquée d’un ruban, parce qu’elle ne sert qu’a Yorick , elle prie devant celte majestueuse église du ciel , oii quelque ange peut-être suspend chaque soir une lampe ardente pour surveiller les âmes commises a sa garde.
Quelle joie pour ceux qui l’aiment , penset-elle , quand ils vont apprendre le grand événement qui s’apprête dans sa vie ! comme son oncle chérira Yorick, dès qu’il saura que c’est a lui qu’elle doit ses progrès , et le talent qu’elle va bientôt avoir! et lui, comme il sera fier de le lui avoir donné ! quelle sympathie de goûts, d’humeurs!
quelle douce maison ; plus lard , quand sa
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sœury viendra , étonnée, curieuse , contente! et qu’elle dira : mariée ! Ondine ! est-ce possible ? Oh ! c’est h pleurer de joie , une perspective pareille : aussi elle pleure $ aussi des larmes qu’ellene sentpas tomber , mouillent le sourire qui ouvre ses lèvres en prière. Aussi , consacrer une telle soirée a la contemplation de l’image plus heureuse d’Yorick, c’est comme la passer avec lui! Ces portraits éclairés a demi, ces dessins épars, ce marbre pur qui vient de lui, tout le retrace, tout s’anime et brûle, tout en parle; le feu roule son nom !... et elle dit : Que je suis bien! Tout a coup elle entend frapper. Elle lève ses mains, puis elle les pose sur
son cœur pour l’empêcher de battre ou de s’enfuir; car elle a reconnu ces coups précipités. Ils ont comme une voix pour elle seule; et a ce trouble qui la parcourt de la tête aux pieds, il est impossible que ce ne
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soit pas lui! Pourtant elle ne bouge pas; où en trouverait-elle la force ?
On frappe encore , on redouble avec instance. Elle se penche en avant et demande : — Qui est l'a? Qui êtes-vous?
— M. Léonard! Elisabeth! Ondine! ouvrez-moi!
— C’est sa voix. . . . Dieu ! qu’elle lui plut! En rassemblant tout son courage , elle entr’ouvre à peine la porte , et passant sa tête en dehors :
— À demain! dit-elle. Je suis seule, mon oncle est au spectacle. Adieu!
— Non, pas encore adieu! répond-il; laissez-rnoi vous parler ! qu’Elisabeth descende. Je veux vous voir! et il l’oblige de céder à l’effort qu’il fait pour ouvrir entièrement la porte.
Le voilà devant elle. Elle le regarde.
Qu’il est changé ! Pourquoi cette agitation
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qui la frappe , bien que sa parure soit plus brillante, plus recherchée que la veille? D’où vient-il donc si beau! mais si pâle!... et où va-t-il ?
— Bonsoir ! a-t-il dit. L’altération sensible de sa voix , tous ses traits altérés frappent Ondine d’un saisissement qu’elle n’a jamais senti.
— Je ne voudrais pas vous troubler, poursuit-il ; mais j’ai souhaité voir M. Léonard, vous voir seuls , sans aucuns témoins de la
folie honteuse où je suis Il fallait aussi
prévoir, régler le sort du pauvre enfant que nous avons nommé ensemble : voici son avenir, écrit , signé de ma main; le double de cet acte est chez le notaire , dont il porte le nom : M. Léonard verra bien. Moi , en Allemagne , en Italie, je ne sais où, il m’eût été difficile de veiller sur ce devoir : j’en ai tant oublié! J’ai oublié ma mère, qui n’est
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plus!... Mais non, ce n’est pas vrai. J’y pense toujours devant vous.... devant vous seule, Ondine, je mettrai tout mon cœur a découvert.... Vous voyez un homme bien malheureux !
— Pourquoi vous faire du mal? dit-elle en retrouvant , en détestant pour lui le souvenir d’une soirée jalouse : pourquoi si injuste?
— Injuste! moi, s’écrie-t-il en se promenant a grands pas dans la demi-teinte du soir qui commençait à rembrunir l’atelier ; injuste !... Plût au ciel ! non ; mon cœur est éclairé .. par un coup de tonnerre. Je connais mon malheur ; je m’en vais avec lui , mais la perfidie me révolte. Trahir ainsi ! poursuit-il en saisissant la main d’Ondine et la pressant a lui faire peur ; quelle indignité! me combler d’espérance, et se promettre et choisir , et se donner a un autre!
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— Quoi?... s’écrie-t-elle avec épouvante.
— Honte et fureur ! interrompt- il en déchirant son mouchoir par lambeaux ; mais demain a la pointe du jour , je pars , je fuis. J’ai voulu vous voir , vous ! mais jamais je ne reparaîtrai devant les autres. Adieu ! Ondine, adieu!
Effrayée de cet égarement , elle s’élance entre la porte et lui. Elle l’arrête et lui dit hardiment de sa voix tremblante :
— Yorick! votre défiance est un crime devant Dieu. Je l’atteste! détrompez-vous,
détrompe-toi, Yorick! Il y a de quoi
perdre la raison de vous voir ainsi! Oh! que c’est mal d’accuser sans savoir !
— Je sais ! mais je sais! mais j’ai vu !
— Non; c’est faux , je le jure. Qui le sait, si ce n’est moi? si ce n’est Dieu , tenez, qui nous regarde la-bas? Restez, oh! restez, pour vous repentir d’avoir soupçonné un
LE RÊVE DÉTRUIT
cœur qui vous aime, qui n’aimera que vous!
Elle parlait vite, ou plutôt, son âme parlait. Elle était seule avec son amant désespéré, qui s’en allait demain ! Elle aurait voulu savoir mille mots , mille sermens , pour le persuader et le guérir : car il était affreux l’état où elle le voyait.
Et lui se jette 'a ses pieds, la regarde avec des yeux où brillent la surprise, le doute, l’espoir...
— Mais c’est un rêve que vous me dites la ! Mais êtes-vous un ange qui déchirez ma terrible vision? Quoi! je ne suis pas trahi? quoi! je n’ai pas vu?...
— Non.... non!.... disait la jeune fille haletante , tandis qu’il baisait ses mains , sa robe , ses cheveux tombés sur ses genoux.
— Parlez, Ondine ! adorable enfant! dites ce que vous savez, dites que ce n’est qu’un
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jeu, line épreuve encore... Mais , non , vous me trompez aussi.... tout trompe dans le monde! Tenez, démentez sa couronne que j’ai volée a sa corbeille nuptiale; tenez, dit-il en la foulant aux pieds. Défendez donc la parjure, l’indigne Camille!
Un cri d’horreur sort du cœur d’Ondine, retombée sur sa chaise comme si la foudre l’eût frappée; elle ne voit plus qu’à travers un brouillard ; sa raison se mêle avec sa terreur : toute la vie semble s’échapper loin d’elle. Son front heurte celui d’Yorick, qui, frappé lui-même de ce cri déchirant, retombe à genoux devant elle , stupéfait, curieux, parcourant d’un regard plein d’anxiété cette jeune tête , si pâle qu’on la jugerait morte. Ils ne parlent plus ni l’un ni l’autre. Elle l’a entendu pourtant se traîner jusqu’à elle sur ses genoux; elle tourne un regard mourant vers cette figure , cette
LE RÊVE DETRUIT
belle figure d’Yorick, toute pâle aussi , toute baignée de larmes.
— Ne pleure pas , Ondine ! ne pleure pas ! murmure-t-il.
Elle ne pleure pas : elle ne doit plus pleurer. Mais cette voix, ce nom qu’il ose lui donner ; sa main qu’elle sent brûler près de la sienne , lui causent une frayeur désespérée. Elle se lève tout entière; elle veut crier encore , mais son souffle s’éteint dans sa bouche.
— Allez -vous -en ! dit -elle d’une voix étouffée; il y a trop de lumière ici... allezvous-en! Vous m’avez rendue honteuse pour le reste de ma vie.
Il sanglottait , lui ; mais ces sanglots du cœur, ces mains qui l’étreignent, le délire de ses yeux , la révoltent , l’épouvantent : elle se dégage avec une force qu’elle croit devoir a la colère ? et elle s’enfuit vers sa
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chambre comme vers son dernier asile.
Au moment de passer la porte, elle s’arrête, comme pour mourir ; elle voit Yorick prosterné dans son étonnement , bourrelé comme un criminel abandonné de tout le monde , d’elle - même ! Oh ! c’était triste comme un désert! Une résolution, qu’elle aurait jugée impossible si elle ne l’eût sen~ tie , se fait en elle : calme , elle revient , douce comme la pitié; elle attache sur lui un long regard plein de reproche et de pardon.
— Que mon secret meurre avec vous et avec moi, dit-elle. Ne faites jamais ce mal à mon oncle de lui apprendre qu’il n’y a plus pour moi de repos dans ce monde , a cause de vous. Oubliez-ie vous-même... Il me l’avait bien dit, poursuivit -elle en se détournant tristement; mais c’est si difficile de croire au malheur dans l’amour !
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Ce mot la frappe de stupeur, et siffle comme un son aigu qui traverse sa tête. Elle y porte les mains, en répétant d’une voix sourde :
— Allez-vous-en! allez-vous- en !
Peu après , elle entendit fermer l’atelier, puis elle n’entendit plus rien • puis , en étendant ses bras sur la porte , dont elle s’était approchée pour écouter encore :
— Dieu soit loué! dit-elle, je meurs!
— Que dites-vous donc, mademoiselle?
demande Elisabeth en apportant de la lumière, qui entre comme une lame d’acier sous les paupières d’Ondine.
— Un mal de tête affreux! Elisabeth, répond-elle en tournant le dos a cette lampe redoutable.
— Aussi , vous travaillez trop tard : cela tire les yeux. L’hiver n’est pas l’été. Mais
LE REVE DETRUIT
où donc est monsieur? Je croyais qu’il parlait avec vous tout à l’heure.
— Il est aux Bouffes , Elisabeth. Il rentrera bien tard !
— Eh bien ! moi , si j’avais un conseil a vous donner, ce serait de vous coucher de bonne heure : une longue nuit de sommeil double un jour de travail. Demain, vous serez fraîche comme une rose , et éveillée comme une souris.
— Merci, Elisabeth. Je ne travaillerai plus qu’une heure.
— Mais vous tombez de migraine.
— Une heure, Elisabeth. Je veux écrire a ma sœur... car il y a long-temps que je n’ai écrit à ma sœur.
— Pardi ! toute cette peinture vous dévore. Allons, écrivez une heure. Relevez toutes vos tresses sous votre bonnet ; il est trop petit pour tant de cheveux ; mais ils
LE REVE DÉTRUIT
vous tiendront chaud. Quelle forêt! miséricorde ! il n’y a rien de si bon que la chaleur pour la migraine.
— Merci! oh! merci! Elisabeth.
Elle écrivit durant une heure.... sans pouvoir terminer sa lettre.
M. Léonard ne rentra guère qu’à minuit. Le poêle était rouge encore , mais l’atelier désert.
— Bon ! dit-il, elles dorment.
Et il se coucha tout plein de la divine mélodie italienne : aussi rêva-t-il du ciel et de Marianne.
LES ECOLIERS
Il était sorti de bonne heure le lendemain , pour causer avec son ami Delaroche, sur la vente de son tableau. Cet immense sacrifice était sur le point de s’accomplir , car Thiver était d’une âpreté menaçante. —
LES ÉCOLIERS
O Raphaël ! disait» il en jetant un regard d’effroi sur cette séparation mercenaire, toi , mort si jeune , tu as souffert sans doute pour quitter si violemment la vie ; mais tu n’as jamais compris ni redouté l’indigence. Eh! qu’importe en effet? puisque tu as souffert : la douleur, c’est la douleur; partout oii ce poids pend au cœur de l’homme , c’est un boulet qu’il traîne , d’une insupportable fatigue , jusqu’à ce qu’il tombe. Ainsi , puisque tu as souffert, souffrons.
Ondine est donc entrée dans l’atelier avant que rien y eût été replacé encore. Elle a regardé long-temps la place où elle Va vu à ses pieds; où elle ne le verra plus ! où elle a perdu sa longue erreur, qui l’avait tant charmée ! Quoi donc après pour Ondine? plus rien. — Est-ce de cela, dit-elle, que ces jeunes hommes étaient jaloux?... Elle n’a pu supporter qu’avec l’effort de la
les Écoliers.
résignation la vue de ces mêmes objets, si beaux , si animés hier ! qu’elle retrouve à présent si voilés, si froids! Les toits ruissellent de neige fondue, comme sous une avalanche ; les nuages pendent , on le dirait , a la hauteur du couvent , chargés d’une neige nouvelle , comme un large voile blanc étendu devant le soleil. Les dernières feuilles du treillage de la fenêtre d’Elisabeth s’envolent , jaunes et humides , dans un tourbillon de janvier ; des fragmens de nids d’irondelles partent en lambeaux dans cette haleine destructive; et en se détournant de cette scène affligée, elle a retrouvé sur la table cette petite rente annuelle pour l’enfant de la cellule. Elle a marché sur le mouchoir déchiré d’Yorick, tombé Fa par terre comme une voile de détresse ; elle l’a relevé; elle l’a porté sur son cœur avec une sorte de frénésie , car ses dents se sont ser-
LES ECOLIERS
rées avec force; et puis, en pressant ces lambeaux comme pour les entrer dans sa blessure , elle s’est fait mal , oh ! bien mal sous le sein. Après , elle est allée au miroir, par une impérieuse habitude du soin de sa chevelure , et là, elle s’est vue... c’est une grande pitié de voir, pour la première fois, sur un jeune visage , l’expression terne et hâve d’une profonde douleur! Etonnée et triste, peut-être pour elle-même, pour une fille si jeune qui souffre au fond du miroir, elle a compris que cette empreinte, déjà si creuse , ne doit plus s’effacer de sa figure, qui déjà ne paraît plus appartenir à la personne d’hier qui s’appelait gaîment Ondine.
— C’est moi! a-t-elle dit, à demi bas, à cette ombre blanche qu’elle voyait mouvoir et trembler de sa fièvre ; oui, c’est moi : tout est dit. Mes cheveux sont bien comme cela. . . car je n’y peux toucher... Il y a toujours ce
LES ÉCOLIERS
bruit aigu dans ma tête. Je ne peux la lever. Oui j mes cheveux sont bien comme cela.
Alors elle s’est retirée du miroir avec sa pâle vision , et le mouchoir d’Yorick, qu’elle a placé sur cette blessure... — que je me suis faite, pense-t-elle, ou qu’il m’a faite, je ne sais plus... mais innocemment, lui ou moi... Qu’importe? ah! celle-lâ , je crois qu’elle est suffisante pour un cœur, et qu’il se refermera dessus , mon Dieu !
Tout reprit pourtant F air du rangement habituel. Ses mains agissaient de mémoire et par l’élégant instinct de la femme, qui veut un voile sur toutes ses douleurs.
— Déjeunez, mademoiselle, dit Elisabeth , en la voyant remonter , calme , mais faible. Monsieur ne rentrera que pour l’heure de l’école; mangez un peu, cela vous fera du bien.
— Vous croyez? réplique-t-elie en es-
LES ECOLIERS
sayant avec soumission quelque nourriture , qui Pétouffe. Que vous êtes bonne pour moi , Elisabeth !
— Pour qui le serait- on ? Ceux qui vous feraient du chagrin , à vous , ma foi , ils auraient du courage !
— Personne ne m’en fera, Elisabeth; je suis , au contraire , comblée de bons procédés par tout le monde , jugez : car, par l’intérêt que vous y prenez , je n’attendrai pas le retour de mon oncle pour vous montrer ceci : regardez.
— Qu’est-ce que c’est donc ça , mademoiselle? avec un timbre.
— Une petite rente pour l’enfant que vous avez sauvé , Elisabeth , qui vous récompensera, peut-être, qui vous consolera un jour! les voici, déposés chez un notaire. Mon oncle vous expliquera mieux que moi. . . car la tête me fait grand mal
LES ECOLIERS
Ses yeux qu’elle cacha sous ses mains rougirent et se gonflèrent ; mais par malheur, elle ne pleura pas.
— Oh! sera-t-il béni de Dieu, ce bon M. Yorick! je l’aime... comme mon père, en vérité. Voila-t-il de quoi remettre du baume dans le sang à la pauvre mère de douleur! J’en danserais de joie... Il faut que j’embrasse cet homme-la , une fois en ma vie , dit-elle en replaçant ses tasses dans le buffet...
Ondine ne répondit plus.
L’heure de l’école avait sonné. Elle se résolut a descendre pour échapper a la joie d’Elisabeth.
Il y avait déjà grand tumulte dans l’atelier sans chef. Elle s’arrêta un moment avant d’entrer. On parlait haut ; Rodolphe pérorait; le nom d’ Yorick ne circulait pas avec bienveillance dans ce petit club agité :
LES ÉCOLIERS
- — S’il est yenu pour nous couper l’herbe sous le pied , répondait Hérold , ce n’était pas la peine de lui faire tant de place ! nous le valons bien, peut-être : et nous verrons à qui M. Léonard donnera la préférence.
— Oui ! oui ! nous verrons ! crièrent-ils tous mutinés et en chœur.
Sans prendre le temps d’en écouter davantage, elle entre : tout le monde prend sa place ; après les saints pleins de contrainte et d’affectation dont on l’a plusieurs fois offensée , un silence plein de malaise pèse sur
eux tous. De loin en loin , on rit; on se regarde en dessous ; on chantonne :
Oui , c’est demain que l’hyménée!
— Bah! dit Hérold, plus piqué ou plus hardi, crois-tu qu’elle l’épouse, ce beau ténébreux ?
LES ÉCOLIERS. 267
— Parbleu ! les femmes ont la rage de tout ce qui vient de loin. Les Parisiens , fi donc! ils ont le malheur d’être gais.
— C’est juste! disent les autres en se mordant les lèvres , et très-contens d’euxmêmes.
Un silence absolu suit cette sortie , qu'ils tâchent de ne croire claire que pour eux. On entendrait une mouche voler.
— Eh bien , tout cela est indigne ! tout cela est lâche , dit tout a coup Ondine , soulevée et portée au milieu de l'atelier par une colère d’ange , que la fièvre rendait courageuse ; oui , c’est indigne ! car je suis une jeune fille, moi; et vous me faites là des blessures dont je ne peux me venger. C’est moi dont vous pariez depuis une heure, depuis bien des jours ! Je ne veux plus que l’on parle de moi. Prenez garde à des regrets amers : finissez! Sa voix était calme,
LES ECOLIERS
mais forte et accentuée : personne n’ose répondre : on croit rêver,
— Qu’avez-vous tous? reprend-elle, debout, exaltée, puissante , comme une petite sainte qui se justifie. Pourquoi vous taisezvous quand je parais, quand je descends parmi vous; quand je vous confie la nièce de votre maître , ou de votre ami? C’est moi : c’est encore moi. Ne reconnaissez-vous plus l’élève , la fille orpheline de M. Léonard , qui vous regarde et vous traite comme ses enfans?Ah! oui, c’est indigne! je vous le dis, car je suis toujours votre sœur.. . Mais, vous, pourquoi donc r^êtes-vous plus mes frères ?
A cette question qu’elle leur adressait à travers un délire croissant , il y eut encore un bruit singulier dans sa tête. Elle s’assit digne et résignée sur une chaise.
Tous se lèvent, tous la regardent et crient:
LES ÉCOLIERS. 26g
— Ah ! qu’elle est pâle ! qu’elle est pâle ! Et tous se précipitent autour de cette pauvre sensitive , à ses pieds les uns , les autres sur ses mains qu’ils serrent avec respect , avec douleur, avec Faffection la plus tendre.
— Pardon! pardon! crient-ils tous à la fois ; bonne Ondine ! doux ange de sœur ! pardon ! pardon! nous sommes toujours vos frères... C’est moi qui ai commencé, reprennent-ils tous ensemble. Mais nous donnerions de notre sang pour votre bonheur.
— Moi aussi! - — Moi aussi!
— Heureuse! heureuse! quelque soit votre choix , nous vous approuvons ; nous ne serons point jaloux. Nous danserons de votre
joie, Ondine! Nous serons les témoins
Mais ne soyez pas ainsi, pour Dieu ! si pâle,
si distraite. .. Regardez-nous Ondine!
aimez-nous ; estimez-nous toujours !
Et tous l’accablent de caresses vives ,
LES ECOLIERS
pures ? pleines de repentir et d’affection fraternelle. Elle ne pleure pas pourtant, elle î si indulgente , si facile a toucher ! Oh! rien ne la fera donc plus pleurer? Elle est donc bien ardente la fièvre qui dessèche ainsi ses yeux! M. Léonard était au milieu de l’atelier que personne encore ne l’avait entendu rentrer. 11 regarde avec étonnement Ondine au milieu de tous ces jeunes peintres troublés, qui crient et pleurent presque. C’était nouveau , tout à fait surprenant.
— Cher M. Léonard ! dit Rodolphe en courant vers lui , nous avons bien des reproches à nous faire!
— Des reproches ! répond M. Léonard , en voyant sa nièce blanche comme un vélin, parlez, messieurs! ai -je quelque raison d’être en colère ou effrayé? Qu’y a-t-il?
— En vérité, rien du tout, mon oncle!
dit-elle d’une voix douce , mais saccadée
LES ECOLIERS
par la fièvre ; rien, sinon que tout est bien a présent. Ils sont la , voyez, tous dignes de votre amitié : oh! bien sûr —
— Non ! ce n’est pas vrai ! interrompt Héroid les larmes aux yeux : nous sommes tous coupables. Nous voulions tous l’épouser.
— Quelle idée! dit M. Léonard en les regardant d’un air surpris ; elle doit vous être bien reconnaissante; mais tous, c’est impossible. Allez, Ondine , allez dire à Elisabeth que nous dînerons tard aujourd’hui.
Ondine s’éloigna , et leur dit a tous adieu de la main , a plusieurs reprises; cet adieu, plein d’une grâce et d’une tristesse ravissante , les attendrit d’une singulière émotion. Ils se regardèrent tous comme frappés d’une même idée , et répétèrent entre eux : qu’elle est pâle !
— C’est vrai , dit M. Léonard. Il faut que je la conduise demain s’hiverner aux
LES ÉCOLIERS
Tuileries; car elle vit en serre-cliaude ici, comme les fleurs dans le Nord. Vous Pavez donc un peu tourmentée en mon absence , cette pauvre enfant?
— Ah ! c’est que.... bégaya Ptobert.
— L’orgueil nous faisait déraisonner , avoua Hérold.
— Voici ce que c’est, interrompit Rodolphe avec candeur. Nous avons cru qu’il y avait ici quelqu’un de préféré , et que ce n’était pas un Français. Nous avons dit : qu’est- ce qu’il a donc de plus que nous pour plaire ? nous le méritons bien autant que lui ! Et là-dessus nous avons regardé Ondine , nous l’avons trouvée charmante , nous sommes devenus jaloux ; et nous avons dit des mots qui lui ont fait de la peine — Voilà ce que nous ne nous pardonnerons jamais. .
J’ensuis d’autant plus fâché, ditM. Léo-
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nard, que je la laissais quelquefois au milieu de vous comme au milieu de ses défenseurs
Oh î si quelqu’un Peut insultée , repartirent-ils avec chaleur , de notre sang , monsieur Léonard , nous l’eussions défendue î
— Je le savais bien , messieurs ! Et il s’assit rêveur. Je puis vous assurer, du reste, que vous vous trompez sur ce jeune et honnête étranger. Il est tout voué à la peinture; et je lui prédis un succès d’enthousiasme au prochain salon. Abel pense comme moi.
Après cela , s’il eût eu le cœur touché pour Ondine, j’ai la conviction que c’est à moi seul qu’il l’eût dit : un Allemand traite P amour au sérieux. Quant a cette jeune fille , bien qu’elle commence a se former et à débrouiller passablement une palette , je crois qu’elle jouerait encore plus volontiers au volant qu*'a l’amour. Je le crois.
LES ECOLIERS
Tout le monde fut content.
Demeuré seul et planté devant son ta»
bleau qu’il venait de vendre , M. Léonard le couvrait des derniers regards de son amour. — Va donc en Espagne, dit-il avec une résignation stoïque , et que ton heurenx possesseur te place dans un jour favorable, ma belle sainte ! Je ne sais à travers quel voile je te regarde; si c’est l’hiver, si c’est ton départ qui va dépeupler notre intérieur et affliger cette pauvre Ondine... un peu trop facile aux pleurs : je ne sais... mais je te vois nager au milieu d’une de mes teintes amères d’autrefois, de ce temps où mes yeux recélaient une couleur malade , à rendre noir le soleil même. Oh ! si ma fatale mélancolie revenait! ou bien, si l’avertissement d’un nouveau choc faisait frémir ainsi mon atelier, car je jure que je le sens bouger... Mais, non . je ne dois rien craindre de ces
LES ECOLIERS
serremens du cœur; non, ce n’est pas l’a venir, c’est le présent qui me tenaille et m’oppresse. L’avenir... sera beau; car je n’ai jamais touché a un malheur sans être comme inondé d’une fausse joie, d’une envie de danser et de m’élever de terre : ainsi l’avenir sera beau... car, je suis comme terrassé de tristesse !
Abel le trouva ainsi tout recueilli devant sainte Cécile, en entrant, avec l’élan d’un homme heureux, prêt a Pêtre davantage, car il se mariait enfin! il venait le dire a M. Léonard ; il cherchait un témoin sincère delà joie qu’il avait besoin de répandre.
— Vous viendrez, Léonard, vous me porterez bonheur!
— Vous croyez! dit le vieux peintre d’un air assez incrédule. S’il s’agit d’une bonne prière , Abel , pour qu’il en soit ainsi , je la porterai à votre mariage, soyez-en sûr.
276 LES ÉCOLIERS
— Ah ça, dites-moi un peu, Léonard, avez-vous revu Yorick, depuis deux jours? je le cherche partout. Je veux le raisonner... le plaindre. Vous savez qu’il nous quitte?
— Je n’en sais pas un mot. Pourquoi?
— Ah! c’était inévitable 5 je lui ai dit cent fois qu’il se laissait fasciner : mais l’amour...
— Comment l’amour! ïl est amoureux, votre ami?
— Comme moi, Léonard, mais trompé!
mais joué! mais trahi! La plus dange-
reuse, la plus froide, la plus habile personne ! une expérience de cent ans sous les grâces de dix-huit. En voilà deux qu’elle le traîne, à ce qu’elles appellent leur char , ces déités du beau monde ; et lui , avec sa candeur, sa droiture , sa passion d’ange , il a cru des yeux de bals , des émotions de walse , des bouquets échangés comme par distrac-
LES ÉCOLIERS
lion : il les a poursuivis jusqu’en Italie , où je l’ai connu le plus malheureux , le plus sincère et souvent aussi le plus fortuné des hommes. Il croyait! et son étoile dès-lors, attachée à ce front de femme , tantôt attirante , tantôt dédaigneuse , l’a ramené avec elle en France , où elle le tuait d’un mot, le ranimait d’un sourire , l’aveuglait d’un regard , l’enchaînait d’une main tremblante et irrésistible ! il a fait de cela un mariage a l’allemande; une union sacrée, un pacte devant Dieu : avec qui?... Avec une jeune fille, noble d’hier, mariée d’hier, je crois, h je ne sais quel autre admirateur candide, qui danse mieux qu’Yorick, et qui a cent mille francs de plus au contrat. Et lui... oh! lui, m’a fait mal avant hier : il savait tout; il avait vu corbeille, diamans, cachemires, masque tombé ! car il m’a dit qu’elle était hideuse a voir, cette coquette glacée, qui
LES ECOLIERS
riait a son miroir ; qu’elle avait un siècle de décrépitude , sous le bouquet d’oranger , qu’elle s’étudiait à faire trembler sur son front , et qu’il tenait encore dans sa main crispée, après l’avoir arraché de ses cheveux , à cette femme de bronze et de satin , pour lui faire sentir une minute, du moins, ce que c’est que la douleur! et ces cheveux qui souillaient la parure menteuse, c’était triste et laid comme un reste d’incendie. — Non! non, disait Yorick, c’est un faux, une mascarade , une écriture dépravée qui signe la ruine d’un honnête homme. Mais, je ne paierai pas, Abel , je ne paierai pas ! elle danserait avec trop de fierté , si mon cadavre lui servait de tapis ! — Et il allait partir !
— Mon Dieu! mon Dieu! que vous m’étonnez , Abel. C’est donc nous qui ferons placer son délicieux tableau a l’exposition prochaine? Savez-vous qu’il est bien comme
LES ÉCOLIERS
un Wouvermans. Fin, correct, élégant, d’un coloris onctueux. . . Sa gloire au moins. . .
— Oh î sa gloire , dit Abel en hochant tristement la tête , sa gloire s’est suicidée , jalouse de son amour, je le crains! Nous nous nous en occuperons pour lui, Léonard, Mais, je vais le chercher encore 5 il m’inquiète. Je l’aime! Je n’espère pas de quelque temps sa guérison, mais elle tranquilliserait beaucoup la joie démon heureux mariage !
— Mon Dieu! mon Dieu! que vous m’étonnez, Abel! recommença M. Léonard en le reconduisant jusqu’à la porte , qu’il tint long-temps ouverte après sa disparition.