‹ L'Athéisme du dix-neuvième siècle [electronic resource]Chapitre 10 sur 30 · ET DE L ALIENATION MENTALE · texte numérisé non relu

ET DE L ALIENATION MENTALE

mouvements significatifs des lèvres, prouvant que ceux auxquels ils échappent conversent avec eux-mêmes et sont absorbés par leur marotte? Eh bien! voilà l'image exacte du tourbillon parisien. Grands seigneurs et manants, riches et pauvres, patrons et chents, indigènes et provinciaux, sont plus ou moins en proie à la surexcitation nerveuse, et ne considèrent la société qu'à travers le

prisme de leurs intérêts prives

Pour bien jouir de cette véritable danse macabre de frip'ons et de dupes, dont leï^ère-Lachaise et auti^es charmantes villas du même genre sont invariablement le terme et la fin, il faut la voir des hauteurs de la philosophie expérimentale; en d'autres termes, il faut en être devenu, avoir pu s'en tirer, et se trouver dans la même position que ce vieux nocher que nous a dépeint Lamartine dans ses MédUations poétiques, et qui, retiré siir un rocher soHtaire dominant la mer qu'il avait jadis affrontée, trouvait un plaisir particulier à contempler les orages et lès tempêtes.

Or, je suis heureux de reconnaître que j'ai quelques points de contact avec ce vieux marin ; sans être dégoûté de la vie, j'ai trop vécu pour ne pas être fixé sur la valeur réelle des choses d'ici-bas, pdilr ne pasles juger 'd'un peu haut, et voilà pourquoi, iDien que je ne sois à Paris qu'en passant, au lieu de passer ma soirée à l'Exposition ou au bois de Boulogne, je l'emploie à écrire ce chapitre, dans lequel je viens examiner si les arguments que fournit au matérialisme l'histoire des maladies encéphaliques, sont plus sohdes, moins hasardés, plus concluants que ceux qu'il tire de l'étude des fonctions normales du même système organique.

Pour résoudre cette question, je n'aurai qu'à soumettre les faits au creuset delà philosophie, car c'est toujours là qu'il faut en venir lorsqu'on veut connaître le fond des choses et démontrer le vide des fausses doctrines.

Je commencerai donc par jeter ici un coup d'œil rapide sur ces états pathologiques qu'on a nommés avec tant de raison maladies mentales, et qui, par le fait même de la dégénération physique et morale de l'espèce humaine, durelâchement des hens de la famille, de la perte du sentiment rehgieux, et d'une foule d'autres causes sociales qu'il serait trop long de rappeler dans une simple conversation, sont devenues si fréquentes, si communes, dans notre siècle. Loin de moi la pensée d'en pénétrer la cause première essentielle, si obscure et si mystérieuse, qu'aucun œilhumain ne pourra sans doute jamais pénétrer. J'examinerai seulement si les prétentions des matérialistes à cet endroit sont admissibles, et s'ils ont résolu le problème d'une manière satisfaisante, sinon positive : à l'im'possible nul n'est tenu! Après avoir exposé l'état actuel de la science sous ce rapport, et fait valoir le pour et le contre, je laisserai chacun libre d,' asseoir son jugement sur les pièces du procès.

Dans les temps anciens et modernes, la foUe a exercé l'imagination des philosophes et des médecins ; chez les Hébreux, peuple essentiellement rehgieux, elle fut attribuée aux démons, et considérée par conséquent comme une maladie purement morale. La Bible nous apprend on effet, comme l'Évangile de Jésus-Christ, qu'on la guérissait par la prière, par des pratiques rehgieuses, par l'exorcisme. Si nous pouvions être témoins aujourd'hui de cures semblables, pourrions-nous expliquer l'e/ficacité de pareils moyens contre des lésions matérielles du cerveau, et ne nous

ET DE l'aliénation MENTALE. 241

rappellerions-nous pas rapliorisme si connu et d'ailleurs si vrai : Naturam morborum ostendunt curationes ?

Chez les Égyptiens, les Chaldéens, les Assyriens, les Grecs, des prêtres adroits, instruits, initiés à la pratique de la médecine, faisaient intervenir les dieux pour la guérison de la folie ; les fous étaient conduits dans les temples où, par l'imposition solennelle des mains au milieu d'un appareil imposant qui agissait fortement sur l'esprit des aliénés, on lès rendait souvent à la raison. De nos jours, on "dédaigne un peu trop l'emploi de ces moyens ; mais les cas de guérison subite de certaines formes de la folie par l'intervention des passions elles-mêmes, de l'amour, de l'amitié et du sentiment religieux, ne sont pas rares, tant s'en faut, et méritent bien de fixer l'attention des médecins matérialistes. Ils doivent se demander, en présence de pareiUes cures dont la réalité ne peut être mise en cloute, si la folie tient toujours, comme ils l'enseignent, à une inflammation, à une congestion, à un ramollissement, à une altération de la substance cérébrale. Je n'ignore pas qu'il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, que c'est un parti pris chez eux de nier l'évidence; mais cette certitude n'est pas suffisante pour me faire considérer mes raisonnements comme perdus ; j'aime à croire, au contraire, qu'il en restera toujours quelque chose, et que ce quelque chose fructifiera tôt ou tard.

Quoique je n'aie jamais été chargé de la direction d'aucun asile d'ahénés, et qu'on ne puisse pas me regarder comme un spécialiste, je dirai cependant que je me suis occupé de bonne heure de l'étude médico-philosophique de la fohe ; que j'en ai observé avec fruit, soit dans les hôpitaux, soit dans le civil, un grand nombre de cas très-

intéressants , et que j'ai vécu en particulier côte à côte pendant plusieurs années avec un ami intime que je savais être fou, alors que sa famille même l'ignorait absolument; il ne me cachait rien et avait tant de confiance dans mon ■ amitié que, lorsqu'il ne lui fut plus possible de cacher son état, lorsqu'il ne voyait plus autour de lui que des ennemis acharrïésàsa perte, qui avaient juré de l'empoisonner, etc., il venait encore me consulter et raisonner sa folié avec moi. Cet infortuné, dont le souvenir me sera toujours cher, et qui a fini par mourir dans des accès de fureur, avait été doté par la nature des qualités les plus précieuses et les plus rares. Sa maladie mentale avait mis

dix ans environ à se faire jour

Cette guérison possible de la fohe par des chartnes, des incantations, par la prière et l'imposition des mains, enfin par l'influence de l'amour, de l'amitié, de la douce reconnaissance, de la confiance en Dieu, a toujours appelé mon attention, même à une époque où on n'en tenait nul compte dans les traités spéciaux, et c'est avec bonheur que sur ce point je constate les progrès de la médecine mentale. Aujourd'hui il est bien peu d'ahénisles qui ne conviennent qu'il existe réellement des foUes animiques susceptibles d'être guéries par des moyens moraux, et que les iùconhùes'à extraire fourmillent dans l'histoire des maladies 'lïientales.

D'ailleurs, il est de notoriété pubhque que la folie, dans l'imrtiensè majôrité des cas, résiste à l'hydrothérapie, aux antispasmodiques, aux douches, aux purgatifs et aux autres hioyens physifpiés. Les guérisons obtenues par les médecihspuremerlt organiciens soïit extrêmement rares; car, lorsque je dis gxérison, j'entends parler des cures ra-

ET DE l'aliénation MENTALE. U3

dicales, et nullement de ces temps d'arrêt, de ces améliorations momentanées qu'on obtient souvent dans ces maladies, qui affectent volontiers la forme périodique ou intermittente.

Pour admettre à priori, comme le font les organiciens, que la folie tient toujours à une lésion matérielle du cerveau , ne faut-il pas commencer par se démontrer à soi-même que l'ouverture des cadavres de fous met invariablement en lumière ces lésions? si ces lésions leur sont propres et ne se rencontrent que cbez eux ? et si, même dans ce dernier cas, on pourrait les considérer comme la cause, et non pas comme l'effet des désordres intellectuels ? Je ne parle pas des maladies cérébrales intercurrentes qui peuvent surgir sur les pauvres habitants des asiles : chacun comprend qu'elles sont d'observation journalière, et qu'il faut savoir en tenir compte dans larecherche des lésions cérébrales. Du reste, pour être fixé sur- cette importante question des lésions matérielles dans la fohe , interrogeons les spécialistes.

« Au mot d'autopsie, dit l'illustre Esquirol ( Traité des maladies mentales, vol. I, pag. 110), chacun espère que nous allons indiquer le siège de la fohe, que nous allons faire connaître la lésion organique dont elle est la révélalion : eh bien! les ouvertures de corps faites jusqu'ici ont été stériles, elles n'ont eu que des résultats négatifs ou contradictoires; toits les travaux sw i'anatomie du cerveau n'ont eu d'autres résultats qu'une description plus exacte de cet organe, et la certitude de ne pouvoir jamais assigner à ces ■parties des usages d'où l'on jouisse tirer des connaissances applicables à l'exercice de la faculté pensante , soit dans l'é-> tat de sa/nté, soit dans l'état de maladie. »

A cette déclaration si franche et si consciencieuse , le célèbre aliéniste ajoute les corollaires suivants :

« Toutes les lésions organiques observées chez les aliénés se retrouvent dans le cerveau d'individus qui n'ont jamais été fous.

» Beaucoup de cadavres d'aliénés ne m'ont présenté aucune altération, quoique la folie eût persisté un grandnombre d'années.

» D'autre part, l'autopsie nous a montré chaque partie du cerveau (chez des individus qui "n'étaient pas fous), altérée, sicppurée, détruite même, sans lésion préalable de l'entendement; et de toutes ces données on doit conclure qu'il est des folies dont la cause immédiate échappe à tous nos moyens d'investigation, et que la folie n'a pas toujours son point de départ dans le cerveau. »

« A-t-on bien distingué, dit à son tour Chaussier, les lésions qui sont le produit des maladies concomitantes ou accidentelles auxquelles succombent les fous, d'avec ce qui peut appartenir en propre à l'aliénation mentale ? — Les lésions du cerveau se révèlent par des signes qui ne sont pas la folie : ainsi l'inflammation chronique de ses membranes , l'apoplexie , produisent la compression qui se révèle par la -paralysie ; les tubercules, les cancers, les amollissements ont des caractères propres qu'on ne peut confondre avec la folie. »

Si l'on m'objecte qu'Esquirol a écrit en 1838, Chaussier beaucoup plus tôt, et qu'ils ne font plus autorité, parce que la science de l'ahéniste a marché sous l'impulsion des écoles organicienne et positiviste, je ferai valoir le témoignages d'autres spécialistes célèbres qui appartiennent à la période actuelle.

ET DE l'aliénation MENTALE. 245

Dans son Mémoire lu à l'Académie des sciences morales et politiques, le savant M. Lélut convient franchement que l'anatomie pathologique n'a rien pu lui apprendre sur la théorie des maladies mentales ; il professe que les fonctions et les affections qu'il a été obligé d'analyser, et dont il a dû attaquer la théorie, sont sous l' empire de causes invisibles, d'un autre ordre que les organes. La déclaration ne saurait être ni plus claire, niplusexphcite.

J'ouvre la préface du Traité des hallucinations, par le savant ahéniste Brierre de Boismont, président delà Société médico-psychologique, dont j'estime particulièrement la franchise, les remarquables écrits, et je Hs à la page viii :

(( Un vaste abîme sépare, dit-on, les questions de philosophie des questions de médecine pratique et appliqiùée; il faut laisser l'intelligence, l'esprit, l'dme là où ce principe doit rester.

» Nous croyons être dans le vrai en soutenant la nécessité de l'aUiance de la philosophie et de la médecine, surtout dans les maladies mentales; les faits psychologiques ne peuvent être mis sur la même hgne que les faits sensibles. Le cerveau est le siège des opérations intellectuelles, il n'en est pas le créateur; la notion de l'idée préexiste à celle des signes.

» La vue des grandes intelligences aux prises avec la folie, et qui deviennent pour l'ahéniste un sujet continuel de méditations, ne le ramène-t-eUe pas sans cesse à l'examen de ces hautes questions spiritualistes qu'on déclare sans utihté pour la médecine? C'est avec raison que M. Esquirol a dit : Le jour où la philosophie descendra avec son flambeau dans l'étude des affections mentales, elle rencontrera une ample matière à des observations

nouveUes; comme, dans une ville détruite, on découvre cà et là des monuments qui portent l'empreinte du génie de la nation éteinte , ainsi dans ces grands ravages de la folie on retrouve partout, sur les ruines de nos facultés, la trace du principe immortel qui les animait. A cette opmion, nous pourrions joindre celle de Descartes, qui affirme que c'est à la médecine que seront dues les découvertes destinées à agrandir le domaine de la philosophie . »

Tous ces témoignages (qu'on le remarque bien !) émanent de médecins appartenant à cette Ecole de Pans , si décriée à cette heure à cause du matérialisme et de 1 athéisme dont on la croit imbue: qui pourra désormais prendre au sérieux ces accusations?

L'éminent aliéniste belge Guislain a aussi émis, sur la stérilité des recherches cadavériques chez les fous, une opinion qui est calquée en quelque sorte sur celle d Esqmrol, de Ghaussier et de Lélut, etc. ; il dit en effet dans ses- Leçons orales, pubhées en 1852 : „ . .

ce J'ai ouvert un grand nombre de cadavres d ahenes ; ie dois confesser cependant que je n'ai pas obtenu les résultats que j'avais osé espérer. Parfois je n'ai rien trouve là où l'avais compté rencontrer ime altération organique, et d'autres fois j'ai observé des désordres là où je n en soupçonnais paslaprésence. Le cerveau, tantdans son état normalque dans sonétatmorbide, seraéternellemen pour

le médecin un organe mystérieux ; car s'il est é,sj^ dres qui font comprendre la majorité des cas des malad s dites cérébrales, il est des altérations organiques du ceiveau qui n'exphquent guère pourquoi les individus qui les éorouvent restent sains d'esprit. »

Le même auteur, joie dirai en passant, a ^lé conduit

ET DE l'aliénation MENTALE. 247

par l'expérience à reconnaître que les causes de la folie sont principalement et presque exclusivement morales, puisqu'il déclare dans le même ouvrage que, 202 fois sur 238, sa pratique lui a démontré que cette triste affection était due à une exaltation morbide de la sensibilité morale, c'est-à-dire aux passions tristes ou violentes dans tous les genres

Cette statistique me paraît exacte, lorsque je me rappelle celle que présenta en 1850, dans son compte-rendu, feu le Aubanel, médecin en cbef de l'asile des, aliénés de Marseille, dont les opinions étaient si exclusivement organiciennes ou matérialistes, qu'il ne pouvait en supporter la controverse. D'après lui, en effet, sur 864 aliénés des deux sexes, entrés à l'asile de 1841 à 1849, 478 auraient dû leur maladie à des causes morales essentielles, relatives aux facultés de l'entendement (ce sont ses propres expressions), et de ceUes qui sont absolunientinvisibles ou impalpables. Mais ce chiffre serait, sanscqntredit, bien plus fort, bien plus significatif, si notre regretté confrère y avait joint les folies dues aux excès intellectuels, qu'il a cru devoir, je ne sais pourquoi, ranger parmi les causes physiques.

Instinctivement, on se sent porté vers la doctrine du célèbre aliéniste belge, lorsqu'on se rappelle, hélas ! que la douleur règne ici-bas en souveraine, et que les éléments de quiétude, de satisfaction sont si peu nombreux dans toutes les conditions sociales, qu'il serait peut-être téméraire d'affirmer qu'il existe des hommes véritablement heureux en ce monde. Mais, je me hâte de le dire cette ' doctrine ne saurait être exacte, parce qu'elle est exclusive • et 11 me semble qu'on est bien plus prés de la vérité lors-

qu'on professe, comme je l'ai déjà fait en 1850, que si la folie, dans l'immense majorité des cas , est due à des causes morales, psychiques, à des causes secondes dont la détermination nous échappera invariablement, mais que l'induction nous permet dje supposer, elle a pour point de départ, dans d'autres cas, certaines lésions vitales, diathésiques ou même matérielles, du cerveau , dont l'intégrité est nécessaire au libre exercice de nos facultés inteUectuelles et morales, et qui en est l'instrument de manifestation.

Je vais plus loin : je proteste que, parmi les causes de lafolie, aucune ne doit être considérée à la rigueur comme exclusivement morale, et qu'elles sont toutes psychomatérielles ou mixtes. Ainsi, d'une part l'amour contrarié rend l'âme triste, par les inquiétudes, les tourments qui lui sont propres; mais cette cause cesse d'être purement morale lorsque, diminuant l'appétit et empêchant le sommeil, elle nuit à la nutrition générale de l'individu et le fait tomber dans l'anémie, partant dans l'éréthisme nerveux. De même, la misère et les privations qu'elle entraîne sont des causes physiques de la fohe qui ne tardent pas à devenir morales, par les passions tristes dont elles sont la source. Action du physique sur le moral et du moral sur le physique , voilà ce qu'on observe sans cesse chez l'homme, et ce que le médecin ne doit jamais oublier.

Telle est, ce me semble, la théorie qui seule peutavoirlu sanction de la philosophie médicale, parce qu'eUe est basée sur la double nature de l'homme et les principes qui en découlent nécessairement; je l'ai déjà dit ailleurs, et je ne crois pas inutile de le répéter encore ici : le spiritua-

ET DE l'aliénation MENTALE. §49

lisme, comme le matérialisme purs, ont été et seront toujours funestes aux progrès delà science médicale, et c'est un grand mallieur que cette vérité ait été si longtemps méconnue. Je le faisais remarquer naguère à mes élèves, à propos d'un cas de folie survenu dans mon service à l'Hôtel-Dieu, à la suite d'un accès de colère, et pour leur bien faire saisir l'étroite solidarité qui existe entre le corps humain et son dynamisme, je me servais de la comparaison suivante, que j'avais déjà faite dans mon travail sur la spiritualité de l'âme :

Dans une machine à vapeur, leur disais-je, il y a trois élémentsdistincts,commechezl'homme: Me mécanicien, ou l'âme, le principe inteUigent; 2o la vapeur, ou le moteur, ou la force vitale; 3° la mécanique eUe-même, ou le corps. Eh bien ! supposez un instant qu'un rouage de cette dermére, un piston, un balancier, l'arbre de couche par exemple manque, tout le système tombera aussitôt dans l'mertie, en dépit de la volonté de l'ingénieur, de son opposition formeUe, et malgré tous les efforts les plus considérables de la vapeur. Supposez, d'autre part, que la mécanique se trouvant dans les meiUeures conditions et la vapeur dans les proportions voulues, la direction vienne a manquer, parce que l'ingénieur s'est endormi ' ou ne se trouve pas à son poste : des accidents divers des * explosions pourront se produire, et la mécanique finira ipar tomber dans le repos. Enfin, le même résultat aura . encore lieu fatalement si, la mécanique étant à l'état d'in itégrité et l'ingénieur à son poste, la vapeur tombe tout à I coup dans la chaudière parce que l'on aura mal alimenté 'ies feux, etc.

Tels sont, ajoutais-je, les liens étroits, la sohdarité in-

cessante qui existent entre l'organisme humain etson dynamisme ; il suffit d'y réfléchir quelques instants pour êtrebien convaincu cfue toute doctrine médicale trop exclusive, qui n'en tient pas compte parce qu'elle est trop exclusivement animiste, vitaUste, ou organicienne, pèche par la base et ne peut être la doctrine de la vérité !

Mais finalement, me diront les organiciens et les positivistes de Paris, qu'enfendez-vous par fàlie animique essentielM comment pouvez- vous expliquer la maladie d'un principe simple, immatériel, imiUortel, inaltérable dans la rigoureuse et plus ordinaire acception de ce mot, principe qui jouit en nous d'une existence propre, indépendante? La médecine li'âyant rien à démêler avec là métaphysique , à ce point que dans certains pays de l'Europe ceux qui la professent sont appelés iJ%^îcie7w, nous estimons qu'eUe doit éviter autant que possible les spéculations philosophiques, pour s' en tenir rigoureusement aux faits visibles etpalpables ;

. faut-il vous rappeler encore une fois la fable de l'Astrologue qui tombe dans un puits? la cause, le mécanisme des actions et des réactions doùt vous parlez est absolument inconnu, il le sera toujours ; nous considérons donc comme inutile, sans portée, l'étude de l'action de l'âme sur les organes, et de cèux-ci sur l'âme, soit dans l'état de santé, soit dans l'état pathologique.

De pareils raisonnements, urié telle théoHe, si empréints de scepticisme et d'exclusivisme, péuvetit être acceptés par les personnes superficielles, qui ne'sé fendent compte de rien, et qui ne veulent pas se donriétlà' peine d'approfondir les choses; lïïais -les hommes sériôi!ix n'en seront

jamais dupes.

j'ai déjaparlé; daWs uii autfo cliapitrè' dé la nostalgie, de

ET DE l'aliénation MENTALE. 251

la chlorose, de l'hystérie, de l'hypochondrie, de la mé- Ijncohe , affections psychiques morales à leur point de départ, et cousécutiviement mixtes par les désordres physiques qu'ellesfont surgir, par le seul fait de notre double nature et de l'influence de l'âme sur le corps. Or tout ce que j'ai dit au sujet de ces maladies peut être appliqué aux divers genres de /ô&amwiçwe ou essentielle. Ici, la vitalité et les organes ne s'affectent souvent que très-tard , quelquefois après plusieurs années de préparation insaisissable., et toutes les fonctions organiques peuvent s'effectuer normalement, alors que déjà le délire a éclaté et qu'il est même irrémédiable. C'est ce que j'ai vu, je le disais tout à l'heure, chez cet ami dont j'ai suivi pendant sept ou huit ans environ la lutte lamentable contre les aberrations de son âme qu'il voulait en vain réprimer. Sa santé physique paraissait parfaite, et sa fohe ne devint réellement psycho-matérielle ou mixte que lorsque, par exemplè, en proie à une insomnie continuelle et se privant de nourritm-e, par la crainte qu'il avait d'être empoisonné, sa robuste constitutron ne put résister à cette double cause de destruction.

La cause positive du délire dans ce cas était une ambition exagérée, qui avait sa source dans une capacité hors ligne et parfaitement reconnue d'ailleurs, capacité qui attirait a mon ami les attaques incessantes de la jalouse médiocrité. Mais à côté de cette cause morale, il en est une foule d autres, telles que la colère, le remords, le fanatisme 1 religieux et politique, la honte, la terreur, en un mot I toutes les passions de l'âme qui exaltent l'imagination,

' ,r^^!f °^^^°"*^^ pervertissent le jugement et le sens anectif lui-même.

Ce qu'il V a surtout de remarquable dans ces folies animiques ou ëssentieUes, ce sont les luttes significatives du libre arbitre et cette persistance de la conscience dont les malades parlent après leur guérison, malheureusement si difficile, ou dont le médecin peut avoir quelquefois la noUon dans certains cas exceptionnels: c'est alors que tous ses doutes sur la destinée providentielle de l'homme s'évanouissent, et que la raisonde son existencese montre

clairement à ses yeux.

TeUe tut, ou le sait, lafolie du malheureux ro. de France Charles VI, qui consistait en une ,nanicr^>rieu.einterm^te,ue. Personne n'ignore en quelle occasion et par quelle cause elle surgit ; qu'il me soit permis cependant de rappeler ici quelques phrases d'Anquetil sur cet événement.

c< Charles, dit-il, traversait la forêt du Mans peu accompagné, parce qu'on s'était écarté pour qu'il ne fut pas mcommodé par la poussière; tout à coup ™ homme en chemise, la téte et les pieds nus, s'élance d entre deux arbres, saisit la bride de son cheval, et Im cned nue vo x rauque -..Roi. ne .UvamU pte »on«; reforme, iraM. nteltlesrénes si fortement, ajoute l'Mstonen qu on ut obligé de le frapper pour le faire lâcher; ma>s n e ^ rêta ni on ne le poursuivit, et d disparut. Le ro. ne dit Tt mais on remarqua l'altération de son visage, et dan. Tn co'ps une espèce de frémissement. En sortant e forêt on entra dans une plaine de sable qui échauff e p • : sdeil ardent, réfléchissait une chaleur msuppo Ubl ^ Leroin'étaitaccompagnéquedeW^^^^^^^^^

endormi sur son frappe lance sur le casque de 1 autre, au t. son oreille, Charles VI sort comme en sursaut delà

ET DE l'aliénation MENTALE. 253

OÙ il était plongé, et croit que c'est l'accomplissemeiit de l'avis qu'on vient de lui donner : alors il tire son épée, pousse son cheval, et frappe tous ceux qu'il trouve à sa rencontre, en criant : Avant, avant sur les traîtres ! »

Qui pourra soutenir ici que cette explosion de la folie de Charles VI n'a pas eu pour cause première l'émotion occasionnée par l'homme de la forêt? Aucun des ascendants de ce prince n'avait été fou, et si la grande chaleur éprouvée ensuite dans la plaine sablonneuse put contribuer à cette explosion , c'était seulement comme cause adjuvante et secondaire. QueUe lésion cérébrale aurait donc pu se produire si brusquement et amener la perte de la raison? et si nous admettons un instant la possibihté d'une lésion si étrange, si difficile à supposer, par quel mécanisme se serait-eUe alternativement guérie et reproduite; car personne n'ignore que Charles VI avait des périodes de lucidité malheureusement très-courtes, mais pendant lesquelles il se souvenait de ses paroxismes comme d'un songe, et regrettait ce qui s'était passé pendant son absence.

Le fantôme oq l'homme de la forêt du Mans est toujours resté un mystère, et peut-être fut-il un mystère d'iniquité, car, à l'époque où son apparition eut Heu, Charles VI éprouvait déjà de cuisants chagrins domestiques et se trouvait, par suite, dans des dispositions très-favorables au développement d'une maladie mentale. On supposa bien qu'on lui avait administré un poison, comme on le suppose encore aujourd'hui pour la malheureuse impératrice Charlotte; mais l'observation ultérieure fit voir, comme elle le démontrera encore pour la veuve de Maximilien de tHapsbourg, que la secousse morale, l'émotion animique, ■ avait tout fait.

C'est ce que m'a prouvé personnellement la douleureuse étude psychologique qu'il me fut donné de faire, de 1836 environà 1842, etquej'ai rappelée à diverses reprises déjà dans ce chapitre; de quelles inductions importantes ne fut-elle pas la source? Vingt-sept ans après la catastrophe finale, après le dénouement de ce drame intime, je me sens encore ému quand je pense à cette confiance sans bornes que m'accordait le pauvre malade, qui ne se démentit pas un seul instant, alors même qu'il ne voyait plus autour de lui que des ennemis acharnés à sa perte, et qui le portait à médire vingt fois par jour : Je n'ai confiance qu'en toi, jeté crois franc, sincère, et je voudrais ne jamais te quitter.

Peut-être aurais-je pu le sauver, s'il m'avait été possible, dans les derniers temps, de ne jamais le quitter, de vivre avec lui sous le même toit, d'être son commensal, son ombre en quelque sorte ! Qui peut dire tout ce que mes raisonnements philosophiques, soutenus par une amitié, un dévouement qu'il connaissait si bien, auraient pu faire pour la rectification de ses idées, de ses jugements, pour celle des haUucinations de l'ouïe, dont il se plaignait déjà bien avant que le vulgaire eût remarqué chez lui le moindre signe d'excentricité!

Qui, je le répète, afin de ne pas trop m'éloigner de la •question, il y a des folies animiques comme U y a des folies vitales et des fohes cérébrales, et j'en démontrerais facilement la réalité ici, si j'en avais le temps, par des faits tirés, soit de ma pratique, soit de celle de mes confrères. Mais, je le dis encore une fois, si la distinction de ces divers genres de folie est très-importante sous le rapport de la notion du point de départ du mal et du genre de

^T,^Ï)E. l'ai^jénaïion mentale. 255 traitement qu'il réclame, il faut avapt to.ut se flire qu'ils ne cpnstituçnt nullement ,des entités purfi? , par, la r£^ison que. chez l'homme il n'y a riep^de purement psychique, vital ou matériel, mais que tout iDhénomène est, et doit être mixte, comme il l'est lui-même. Quant aux atliées, aux matériahstes qui, fidèles à une tradition absurde, se permettraient de me demander de quelle manière et sous quelle forme je me représente l'âme, je me bornerais à leur répondre, en levant les épaules :

Je crois en Dieu et en mon âme par intuition, induction et déduction : Dieu, je le vois partout; mon âme, je la sens en moi, parce qu'elle est moi, et je juge à ses facultés propres, à ses volitions, à ses déterminations, à ses sentiments, qu'elle est libre, consciente, et qu'elle n'a ni ne peut avoir rien de commun avec la matière, qu'une alliance dont les lois ne seront jamais connues, puisqu'elle est le secret de Dieu, mais sur laquelle il n'est pas impossible pourtant d'acquérir certaines inductions. Mes idées, ceUes de l'humanité tout entière sur la cause suprême de tout ce qui existe dans l'univers, et sur le principe qui réside au dedans de nous, peuvent être considérées par votre école comme hypothétiques ; mais, à coup sùr, ces hypothèses sont un peu plus spécieuses, un peu plus logiques, et surtout un peu moins rebutantes que celles par lesquelles vous prétendez les remplacer. Gardez donc ces dernières pour vous seuls, n'en infestez plus nos livres, nos doctrines médicales, et sachez bien que l'univers pourra prendre An avant que les dogmes sublimes de l'existence d'un Dieu rémunérateur et de l'immortaHté de l'âme soient, je ne dirai pas détrônés, mais seulement aflaiblis ou modifiés;

Page 1