‹ L'Athéisme du dix-neuvième siècle [electronic resource]Chapitre 9 sur 30 · DOCUMENTS A L'APPUI · texte numérisé non relu

DOCUMENTS A L'APPUI

Les deux chapitres qu'on vient de lire, et qui contiennent l'histoire abrégée du positivisme et le jugement que je porte sur lui, sous le rapport médical, avaient été écrits en Bretagne depuis plusieurs mois, lorsque le compte-rendu de la séance publique de rentrée des Facultés à Aix en Provence (19 novembre dernier), m'a apporté le document suivant, dont l'importance sera facilement comprise, puisqu'il émane d'un homme éminent dont la compétence ne sera pas sans doute déclinée, de M. Philibert, professeur de philosophie à la Faculté des lettres.

Il m'est d'autant plus agréable de faire connaître son appréciation du positivisme et des tendances de la philosophie moderne, qu'il appartient, précisément comme moi, à cette Université sur laquelle pèsent sans- cesse des accusations de matérialisme et d'athéisme. Voici les passages les plus remarquables de son discours :

« Ce qui attire aujourd'hui l'attention, c'est ce qui touche aux intérêts matériels, c'est l'industrie et ses merveilles, ce sont les applications utiles. Pour ceux qui aiment encore les recherches désintéressées, ils trouvent une ample matière dans les progrès non interrompus des sciences spéciales : cette multitude toujours croissante de faits nouveaux qu'accumulent des milliers d'observateurs, les expériences ingénieuses et frappantes de nos illustres physiologistes, la critique historique et philologique, la comparaison des langues et des traditions des différents peuples, en un mot les faits de toute sorte, les faits de la nature et de la société, voilà ce que l'on étudie curieusement. Mais la spéculation est délaissée.

,Une écolo qui acquiert de jour en jour plus d'influence, l'école positiviste, justiûe ces tendances et les érige en système. Elle déclare

que le savoir humain ne peut avoir qu'un seul objet, les faits, et rien que les faits. La connaissance des causes nous est à jamais inaccessible. Toute théorie doit être confirmée par l'observation : aucune affirmation n'est certaine, si elle ne peut être vérifiée expérimentalement. La philosophie doit se borner à réunir et à coordonner les résultats généraux des sciences spéciales, des mathématiques, de la physique, de la physiologie, de l'histoire. Toute spéculation sur les réalités invisibles, sur les causes, premières, sur l'essence des êtres, doit lui être interdite.

j> Cette philosophie, que nous serions tenté d'appeler négative, puisqu'elle nie ou exclut tout ce que l'on a considé^'é jusqu'ici comme l'objet* de la philosophie , ils veulent qu'on l'appelle philosophie positive.

s Au nombre des choses dont nous ne pouvons affirmer l'existence, ils placent l'âme humaine. Les facultés que nous appelons facultés de l'âme, ils veulent qu'on les appelle facultés du cerveau, facultés cérébrales : ainsi les affections, l'intelligence, la conscience morale, le discernement du bien et du juste, le sentiment du beau, sont pour ces philosophes des facultés cérébrales. Us se défendent pourtant d'être matérialistes ; mais ils ont bien de la peine à maintenir la limite étroite qui sépare leur doctrine du matérialisme, tel que le soutiennent les physiologistes héritiers de Cabanis et de Broussais. Ceux-ci disaient que la matière seule existe ; les positivistes se bornent à affirmer que nous ne connaissons et que nous ne pouvons connaître que les propriétés de la matière.

«Si nous jetons les yeux en dehors delà France et de l'Allemagne, partout nous voyons se manifester les mêmes tendances. L'école écossaise a perdu son dernier représentant, qui déjà, se rapprochant des conclusions de Hume et de Kant, refusait à Tintelligence humaine la connaissance de l'inconditionnel. Aujourd'hui, le philosophe dont le nom est le plus célèbre en Angleterre, M. Mill, e&t un des défenseurs de la doctrine positiviste ; sans incliner si fortement au matérialisme, il n'en réduit pas moins la philosophie à la logique et à une psychologie sensualiste.

«Aussi, en présence de ce mouvement général des esprits, les chefs du positivisme et ceux de la nouvelle école critique s'accordent-ils à

prédire la fin prochaine de la métaphysique, c'est-à-dire de la philosophie, telle qu'elle a été comprise par tous les grands penseurs qui l'ont créée, depuis Aristote et Platon jusqu'à Descartes et Leibnitz.

tll m'est impossible. Messieurs, de souscrire à cet arrêt. Je suis convaincu au contraire que la philosophie est vivante, bien plus, quelle est immortelle ; et par philosophie je n'entends pas ici celle qui se borne à enregistrer les résxdlats des sciences positives, j'entends la vraie philosophie, la science de l'invisible et de l'idéal, des causes cachées, des premiers principes ; je crois que cette philosophie vivra, parce que je crois à la continuation de la vie et du progrès dans l'humanité.

• Exposer les raisons sur lesquelles se fonde cette conviction, ce serait dépasser de beaucoup la limite de ce discours. Je me bornerai à en choisir quelques-unes, parmi les faits que les adversaires de la philosophie ne contestent pas et ne peuvent contester.

«L'histoire établit de la manière la plus positive que l'esprit humain a toujours aspiré à la connaissance de l'invisible, du divin, de l'infini. Les idées religieuses et morales sont celles qui, à toutes les époques, ont fait la vie et la force des nations. On étudie aujourd'hui minutieusement les antiques traditions des difi"érentes races humaines et les plus anciens vestiges de leurs croyances, on recherche l'origine et la formation des dogmes religieux. Ces travaux difficiles et souvent arides excitent dans le public lettré un vif intérêt. Ne faut-il voir là, Messieurs, qu'une pure curiosité historique ?

j.Si ces aspirations de l'humanité ne correspondaient à aucun objet réel, si nous étions condamnés à une ignorance invincible sur la nature de la cause suprême et sur notre destinée future, si, comme le croient les adversaires de la métaphysique, l'immortalité de l'âme n'était qu'un rêve poétique, à quoi bon consacrer tant de temps et tant de peine à l'histoire de ces croyances, qui ne seraient, en définitive, que des illusions et des aberrations de l'esprit?

.L'attention qu'excitent ces travaux de la critique religieuse a donc une autre cause. S'ils sont suivis avec tant d'intérêt, c'est qu'on y cherche, peut-être sans bien s'en rendre compte, quelque lumière au sujet de ces grands mystères qui, malgré les apparences, tiennent toujours une place considérable au fond de la pensée des hommes. On

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sent que ces antiques croyances, ces affirmations instinctives du genre humain, correspondent à des réalités absolues, toujours imparfaitement connues sans doute, mais dont la connaissance, quelque incomplète qu'elle soit, est l'élément le plus essentiel de la grandeur et de la dignité de l'homme.

«D'un autre côté, le progrès des idées morales, la connaissance de plus en plus parfaite des principes du droit, l'amour de plus en plus vif de la justice et de l'humanité, l'application de plus en plus exacte de ces principes dans les lois et dans les rapports des peuples entre eux, sont des faits que les philosophes de l'école positiviste s'accordent avec nous à constater; mais ces faits sont incompatibles avec leur doctrine. Ce progrès de la morale sociale prouve en effet nécessairement qu'à chaque époque les hommes conçoivent une justice plus parfaite que celle qui se trouve actuellement réalisée autour d'eux. Cette notion ne peut avoir sa source dans la connaissance des faits, puis-

< qu'elle les dépasse, puisqu'elle leur est souvent opposée. Cette idée d'une perfection plus haute et cette tendance perpétuelle de l'humanité vers un état meilleur ne peuvent se comprendre, si l'on n'admet pas qu'il existe un type éternel du bien et du juste, qui règle et qui mesure la justice et la vertu toujours imparfaites des hommes.

«Enfin le monde lui-même, l'ensemble des faits que nous observons dans la nature, ne se comprend pas sans l'existence de ces causes supérieures et invisibles. La philosophie positive reconnaît dans la réalité qui est l'objet de l'expérience, plusieurs degrés de perfection, plusieurs catégories de faits, dont chacun a ses lois irréductibles : les vérités mathématiques, les phénomènes physiques et chimiques, la vie, l'intelligence et la société. A chacun de ces degrés dû progrès de la nature, il se produit des faits qui ne peuvent s'expliquer par ceux qui les ont précédés. La vie et l'organisation ne peuvent être des

■ conséquences des propriétés de la matière brute : la faculté de sen-

■ tir, qui distingue l'animal de la plante, ne peut être un résultat de i l'organisation. Enfin, les caractères propres de la nature humaine,

< la raison, la faculté de discerner le vrai et le beau, les notions 'morales, ne peuvent s'expliquer par aucun des faits antérieurs à I l'homme.

»Ces difîérents ordres de faits, qui se sont manifestés successive-

ment dans le monde visible, supposent donc des causes invisibles et éternelles.

s Ces causes sont-elles, comme on le dit, absolument inaccessibles à l'esprit humain?

j> Pour établir cette impossibilité de connaître les causes, on ne peut alléguer que deux raisons : la diversité et l'opposition des théories métaphysiques entre elles, et l'impossibilité de vérifier l'exactitude de ces théories par l'expérience.

j> Je conviens qu'assez souvent les philosophes ne s'accordent pas entre eux: mais les savants s'accordent-ils toujours? Combien n'y a-t-il pas, sur les principales questions de la physique, de la chimie, de la zoologie, d'opinions diverses, de systèmes contraires ? Combien d'hypothèses universellement adoptées ont été renversées par de nouveaux faits? Après la condamnation du phlogistique par Lavoisier, est venue celle du fiuide magnétique par Ampère ; celle du calorique et des fluides électriques est imminente; l'hypothèse de Newton sur la lumière est généralement abandonnée; le système des germes préformés n'a plus guère de défenseurs. Et il en est ainsi, même pour les faits, visibles par leur nature, qui ne sont inaccessibles à l'observation qu'en raison de l'époque reculée où ils se sont passés. Les géologues les plus illustrés supposaient, il n'y a pas encore bien longtemps, de brusques révolutions, des bouleversements subits quiseraient venus, à des intervalles très-éloignés, changer l'étal de la surface du globe : aujourd'hui l'opinion qui tend à prévaloir est celle qui n'admet que des changements lents et continus, analogues à ceux qui se produisent actuellement.

,Et combien de questions au sujet desquelles la lutte dure encore, combien de problèmes sur lesquels l'incertitude est absolue ! Les physiciens ignorent si la malïère est divisible à l'infini, ou si elle se compose d'atomes de figure invariable : peut-cire est-elle constiluée par une colleclion de substances simples, llsne savent pas si les corps sont formés d'une seule espèce de matière ou d'éléments essentiellement distincts: si les phénomènes de la physique et de la chimie sont des conséquences des lois de lamécanique, ou s'ils supposent des forces spéciales. Les physiologistes disputent encore et disputeront longtemps sur la nature et 'l'origine de la vie, sur l'immutabilité ou la

variabilité des espèces organiques, sur les générations spontanées, sur les causes finales. Le monde matériel n'est donc pas mieux connu que le monde spirituel.

»I1 y a sans doute dans les sciences physiques une multitude de faits très-exactement observés, et un grand nombre de vérités incontestables ; mais la psychologie, la logique, la morale renferment aussi des faits parfaitement constatés et des théories d'une certitude rigoureuse. Sur d'autres points il existe des systèmes divers, opposés, contestables; l'avenir distinguera ce qu'il y a de vrai et ce qu'il y a de faux dans ces systèmes. Mais dans tous les ordres de sciences, ce sont ces théories anticipées, ces conceptions à priori qui préparent la découverte des vérités positives. Sans elles, l'étude même des faits 1 observation, serait stérile. C'est presque toujours pour vérifier une hypothèse préconçue que le savant fait des expériences. Toutes les grandes découvertes ont été pressenties par le génie de l'homme avant d être rigoureusement confirmées par l'observation ou le calcul.

.J'arrive maintenant à une autre objection contre la philosophie • les théories philosophiques ne peuvent se vérifier expérimentalement 'En fait, l'objection est fondée : si les lois de la psychologie et de a . logique se vérifient par l'expérience intérieure et par l'histoire de la même manière que les lois physiques se vérifient par l'observa'tion externe, ,1 faut avouer que les principes les plus importants et les plus élevés de la philosophie ne se prêtent à aucune vérification de ce genre.

.Mais est-il vrai qu'il n'y ait rien de certain que ce ce qui peut être aamsi vérifié? -i t-

«Les savants qui le prétendent placent au premier rang des vérités ^positives les vérités géométriques, et ils ne mettent pas en doute la (•certitude des vérités morales.

»0r en examinant d'abord les vérités géométriques, nousrecon «laissons, il est vrai, qu'elles peuvent être soumises dans une certain, .mesure à cette épreuve de l'expérience; mais leur certitude n'en dé! 'me pas et n'en dépend en aucune façon. Je ne crois pas qu'aucun Igéometre, pour être assuré que la surface du cercle est égale an pro" Iduit de sa circonférence par la moitié de son rayon, ait eu besoin de mesurer des cercles matériels. t tu nesom de

» Quant aux vérités morales, non-seulement elles n'empruntent pas leur certitude à l'expérience , mais elles ne peuvent en aucune manière être vérifiées empiriquement.

»0n ne peut les vérifier en observant les actions des hommes, puisque ces actions sont souvent contraires aux lois morales. On ne peut les vérifier en examinant les conséquences utiles ou nuisibles de notre conduite, parce que la valeur morale des actions humaines ne se fonde pas sur leur utilité.

»0n pourrait chercher quelles ont été et quelles sont encore, chez les différents peuples, les opinions reçues sur les questions de morale; mais constater la généralité plus ou moms étendue d'une opinion, ce n'est pas mesurer sa certitude. Et d'ailleurs, à ce compte, tous les dogmes métaphysiques pourraient être soumis à la même épreuve.

dII reste donc établi que les vérités morales ne peuvent être vérifiées par l'expérience. En sont-elles moins certaines? Quand j'affirme que c'est un devoir de tenir sa parole, et que tous les hommes ont des droits égaux, ai-je besoin, pour être assuré de ces vérités, de savoir si tous les hommes sont fidèles à leurs promesses, si l'égalité est partout établie, ou môme si la bonne foi et la justice sont partout estimées? Ne sais-je pas bien au contraire, comme le dit Cicéron, que l'honnête ne cesserait pas d'être digne d'estime, alors même qu'aucun homme ne l'honorerait?

ï L'école positiviste, en admettant la certitude des vérités morales, est donc en contradiction avec le principe de sa méthode, d'après lequel il n'y a de certain que ce qui peut être confirmé par l'expérience.

»11 lui est impossible d'ailleurs de trouver dans l'objet de la philosophie, tel qu'elle le définit, aucun fondement pour ces vérités.

« Si toute science véritable a pour objet les forces de la matière et les lois qui régissent ces forces, si l'esprit lui-même n'est qu'une des formes de l'activité de la matière, d'où viendraient les notions du bien, du juste, du devoir, les sentiments désintéressés? 11 serait trop évidemment absurde de dire que la justice et l'obligation morale sont une conséquence des lois do la mécanique ou de celles de la chimie, qu'elles résultent d'une nécessité semblable à celte qui fait que le poids le plus lourd l'emporte sur le plus faible, et de la transformation des forces motrices. Le maiérialismc conséquent ne peut établir

DU CHAPITRE X. 201 qu'une seule morale, celle de Hobbes et d'Helvélius : le devoir se mesurant à l'intérêt, le droit fondé sur la force.

«L'expérience montre cependant qu'il existe dans l'homme un instinct naturel de bienveillance et des affections sympathiques. Au xvm'^ siècle, Hume et Adam Smith avaient cru trouver là une base suffisante pour la morale. L'école positiviste, à leur exemple, constate l'existence de ces sentiments dans la nature humaine ; elle les rattache, comme les facultés intellectuelles, à la conformation du cerveau; elle cherche à déterminer les parties de l'encéphale qui correspondent à chacune de ces facultés; et c'est sur l'étude anatomique et physiologique des lobes du cerveau et de leurs fonctions qu'elle prétend fonder la morale positive.— ^ Ainsi l'honnête, le juste, la dignité de la vertu, la valeur infinie de la bonne volonté, dépendraient delà structure du cerveau : une autre composition de ses tissus, une autre disposition des plis ou des circonvolutions cérébrales aurait pu faire que la reconnaissance cessât d'être estimable et l'ingratitude blâmable, que la bonne foi fût un vice et la perfidie une vertu.

3. Mais il ne sert de rien aux positivistes d'établir en fait l'existence des sentiments bienveillants dans l'homme, puisqu'ils ne peuvent expliquer comment l'homme serait obligé de soumettre sa conduite à ces sentiments. Une inclination instinctive ne peut engendrer une obligation. La raison, disent-ils, juge les sentiments ; mais la raison, telle qu'ils l'entendent, n'a point de principe qui ne soit emprunté à l'expérience. C'est donc au nom de l'expérience qu'elle jugerait les sentiments et les actions, c'est-à-dire au nom de l'utilité. Quelque artifice que l'on emploie, il est impossible de faire sortir de là aucun droit, aucun devoir, aucun principe universel de morale. ^ ïLes principes du devoir et du droit sont des vérités supérieures à l'expérience, au nom desquelles la conscience humaine juge les faits, et dont par conséquent nous ne pouvons juger en consultant les faits.

»Si ces principes sont vrais et assurés, s'ils ont une autorité absolue, si le droit et la justice sont des réalités éternelles et immuables, • c'est donc que l'esprit humain peut établir, indépendamment de touti (Observation, des vérités certaines ; c'est que la connaissance des réallités supérieures aux objets de l'expérience ne lui est pas interdite; «et par conséquent la métaphysique est possible.

» Je ne veux pas conclure de là que la philosophie doive se fonder entièrement sur des spéculations à priori, et ne rien emprunter à l'expérience. Cette prétention était celle de Hegel, et elle a été en grande partie la cause de l'insuccès de ses tentatives. Il est vrai, aujourd'hui comme au temps de Bacon, que la subtilité de la nature dépasse infiniment celle de l'esprit humain ; c'est s'exposer à un échec inévitable, que de vouloir la deviner sans l'observer.

» Une sage métaphysique ne s'élève aux conceptions spéculatives qu'en s'appuyaot à la fois sur l'étude de la nature humaine, telle qu'elle apparaît dans la conscience individuelle et dans l'histoire, et sur les résultats progressifs de l'observation de l'univers. L'immensité du monde dans l'espace, révélée par l'astronomie ; la succession des formes dans le temps, découverte par la géologie ; la finalité et la beauté de la nature, telles qu'elles se manifestent dans la science des êtres vivants; les vérités esthétiques, les vérités morales, tous les faits généraux que les progrès des sciences positives étendent de jour en jour, servent de bases à ses spéculations.

» Elle n'espère point achever la science ; elle n'ignore pas que la nalure, dans sa majesté, nous cache encore et nous cachera toujours bien des secrets. Mais elle s'efforce d'ajouter quelques matériaux à l'œuvre des siècles, et sachant que la vérité est infinie, elle en conclut que la recherche de la vérité ne doit point avoir de terme, et par conséquent que la Science et la Philosophie sont immortelles. »

Les médecins sont-ils forcément matérialistes ; doivent-ils négliger les enseignements philosophiques? — Définition de la Pensée par le Dictionnaire de Nysten. — Morale qu'il faut en tirer. — La raison se refuse à admettre la preduction immédiate par le cerveau des actes intellectuels et moraux. — Dans le grand univers comme dans le petit (l'homme) , tous les phénomènes sont mixtes. — Un mot sur le sommeil, le rêve, la catalepsie. — Étranges idées de Rostan et d'Auguste Comte. — Bien que Dieu ait opéré la mixtion de l'esprit avec la matière, il n'a pas prétendu dénaturer leurs essences respectives. — Opinion du grand Haller à ce sujet.

Opinion de Sappey sur la question des facultés intellectuelles. — Conclusions qu'il faut tirer de leur étude chez l'enfant et chez le vieillard. — Manière de voir de Diderot, du professeur Longet, du professeur espagnol Monlâu, sur les connexions de la médecine avec la philosophie. — Doctrine de l'insénescence de l'âme, par le professeur Lordat (de Montpellier); les manifestations de l'âme sont forcément subordonnées à l'état du cerveau, des appareils des sens, et à son éducation par ces derniers. — Études sur Gaspar Hauser....

Saint-Brieuc, août 1867.

Dans un travail qu'il faut mettre avant tout à la portée des personnes étrangères à la médecine , comment pourrai-je traiter la grave et difficile question des facultés intellectuelles et morales de l'homme; par où commencerai -je et dans quel ordre dois-je procéder? ferai-je une exposition vulgaire de l'anatomie et de la physiologie de l'encéphale; parlerai-je de toutes les découvertes faites depuis une vingtaine d'années par les expérimentateurs qui ont cherché à prendre, comme on dit, la nature sur le fait; ou

bien demanderai-je tout simplement à la philosophie médicale, au sens commun, à la raison, si une matière brute telle que le cerveau peut avoir virtuellement la faculté de penser, de vouloir, de juger, de comparer, de sentir, d'aimer, de haïr, etc.; en d'autres termes, si nous devons à tout prix, nous autres gens de l'art, qui sommes, hélas! désillusionnés sur tant de points diÊférents, renoncer aux dogmes si consolants de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme, et nous vouer à jamais, par le fait, même de nos connaissances biologiques, au culte désespérant de la matière ?

Telles senties questions que je m'adresse ce matin, en me promenant sur un boulevard dont je ne sais pas le nom, mais qui porte apparemment celui de Duguesclin; car, parvenu à l'une de ses extrémités, j'aperçois, en levant les yeux, la statue du bon connétable en plâtre, et de quel plâtre, hélas ! Noirci parles intempéries atmosphériques, il a perdu toute sa force de cohésion, et semble prêt à tomber en poussière ; les membres du héros breton paraissent désarticulés, et sa main droite , brisée comme par un éclat d'obus, a laissé choir sa vaillante épée. Siles édiles de Sainl- Brieuc avaient à cœur de rappeler sans cesse à leurs administrés l'état actuel de notre société , ou mieux encore la dissolution qui nous attend tous après la mort , ils n'auraient qu'à maintenir cette statue dans ce piteux état. Les grands hommes du xix®" siècle ont meilleure chance ! on leur prodigue, malgré leur nombre considérable (car nous en rencontrons à chaque pas) , le marbre, le bronze, etbeaucoup d'entre eux jouissent même de l'insigne avantage de contempler leur statue de leur vivant. N'est-ce pas là un remarquable progrès?

Quoi qu'il en soit, après avoir bien réfléchi à l'affaire qui m'occupe, et fait une visite à M. Glais-Bizoin, je rentre chez les bons amis qui m'ont reçu, en me disant in petto: Décidément je ne me lancerai pas dans le chaos des systèmes, des hypothèses mis en avant tour à tour pour expliquer la production directe, par l'encéphale, des facultés intellectuelles et affectives ; tous sont également mauvais, offensent également la raison ; et comme il me faudrait un volumè pour les passer en revue et résumer les expériences -insufiasantes sur lesquelles ils sont basés , je préfère beaucoup ne faire appel ici qu'à la philosophie, à la raison, pour en avoir justice.

Les médecins matériahstes répètent sans cesse que la philosophie est inutile à l'anthropologie , qu'eUe ne peut être d'aucun secours dans la pratique de l'art conservateur ; prouvons-leur à notre tour qu'ils ne se seraient pas jetés dans des systèmes décevants et faux par la base, s'ils avaient moins négligé le raisonnement philosophique. D'abord, avant d'aUer plus loin, je commencerai par établir carrément, sans regarder en arrière, sans qu'aucune considération puisse m'arrêter : qu'il n'est pas vrai que l'encéphale ' produise par lui-môme, par sa propre vertu, la pensée, la volonté, le sentiment, le mouvement, etc. Ces attributs sont et ne peuvent être que ceux de l'âme ellemême, dont l'organe encéphahque et les appareils sensitifs ne sont que les instruments d'éducation et de manifestation, commejele prouverai ailleurs, et qui se rattachent à elle par un mixte , c'est-à-dire par une force proba-

' J'entends par encéphale, tout l'ensemble du système nerveux et les appareils qui en dépendent.

blement psycho-matérielle, par la force vitale. Soutenir que les actes intellectuels et moraux et le libre arbitre de l'homme sont le résultat, le produit immédiat, de certaines modifications moléculaires de la matière encéphalique, c'est soutenir l'absurde, et, je le répète encore ici, avec l'assurance de ne pas être démenti : les physiologistes qui tiennent ce langage dans leurs écrits, ceux qui rappellent à tout propos que le médecin doit se garder de la psychologie, qu'il ne doit y avoir pour lui que des organes et des fonctions, ces physiologistes, dis-je, ne croient pas euxmêmes à cette production monstrueuse de choses métaphysiques par des organes matériels; ils sont trop éclairés, trop savants pour cela, et ce serait leur faire injure que d'admettre un seul instant leur bonne foi.

Si je voulais exhiber des preuves, je n'aurais qu'à parcourir les principaux traités de physiologie publiés à Paris depuis trente ans, et j'en trouverais à foison. Qu'il me sufiBse de citer ici le Dictionnaire de Nysten, dont l'esprit matérialiste (je crois l'avoir déjà dit) a attiré l'attention, non-seulement des médecins, mais encore des personnes du monde qui l'ont dans leur bibhothèque. Je l'ouvre à l'article Pensée, et voici ce que je lis :

« L'encéphale est le siège de la pensée ; or, en disant que certains tissus ont la faculté de penser (ceci me paraît très-clair) ou de déterminer le mouvement. Une faut pas assimiler pour cela ces actes à la nutrition ou à ses modifications, telles que la sécrétion ou l'absorption, et c'est powiant ce qu'on pourrait croire des auteurs qui prétendent qu'en rapportant la faculté de penser à certains tissm, tels que ceux du cerveau, plutôt qu'à d'autres, on veut dire que le cerveau reçoit du sang, le travaille à sa manière, et en fait

sortir les désirs, L'intelligence, le caractère. Le sang dans le cerveau ne fait pas plus de la pensée que dam les muscles il ne fait de la contractilité... Le sang dans le cerveau sert à engendrer des éléments nerveux, à entretenir, en en renouvelant la substance, ceux qui existent, comme dans les

muscles il le fait pour la fibre musculaire Le travail de

la pensée et celui de son expression par l'organe cérébral sont deux opérations distinctes, dont l'une peut s'accomplir sans l'autre; bien que la seconde succède généralement à la première d'une manière presque immédiate, elles ne se confondent pas . »

Ainsi, la pensée et tous les actes, qui s'y rattachent directement, ne peuvent pas être un produit de sécrétion, comme le voulaient Cabanis et GaU, dont j'ai rapporté F plus haut certains aveux très-significatifs, et c'est prohai blement un de leurs disciples qui vient de nous le dire à ^ son tour. Prenons acte, chemin faisant, de sa déclaration, f. et ne lui demandons pas comment il s'expUque le mécai: nisme de la production et de l'expression de la pensée ;

car je m'imagine que nous le mettrions dans un grand >^ embarras, que nous le soumettrions à une rude épreuve, ^ en le plaçant entre sa ' raison et les exigences de son système.

Les relations de l'individu avec le miheu ambiant eL ► les divers corps qui s'y trouvent, sont établies, comme [1 personne ne l'ignore, par les sens de la vue, de l'ouïe , ide l'odorat, du goût, du toucher; ces appareils nerveux -reçoivent, d'après les matériahstes , l'impression des 'Objets extérieurs, la conduisent par leurs nerfs propres •au cerveau qui, après l'avoir perçue , la convertit en 'Idées à l'aide d'un travail moléculaire dont l'essence est

absolument ignorée (notez bien cette particularité), et que la volonté de ce même cerveau exprime ensuite par •la parole , le langage , le geste , l'écriture. Voilà certes d'assez belles ' fonctions pour un organe matériel, pour cette masse pulpeuse qui remplit la cavité du crâne ; mais elles ne sont pas les seules : le cerveau est en outre le siège d'un cinquième sens, du sens interne, à l'aide duquel ce viscère vraiment prodigieux a la faculté de vouloir, de penser, de sentir spontanément, sans l'intervention d'aucune impression venant du milieu ambiant. Or pour ma part, je l'avoue ,. si je ne peux concevoir d'aucune manière la vie de relation du cerveau, je conçois bien plus difficilement encore ses volitions, ses passions, ses idées, ses sensations subites, spontanées, si nombreuses, si variées, et cela non-seulement pendant l'état de veille, mais surtout pendant le sommeil, alors que tout le système et le cerveau lui-même sont plongés dans l'inertie; car je suppose qu'il doit participer, comme tous les autres ^organes, au bienfait du sommeil et à la réparation qui en est le but. Que peut être ce sens interne, je le demande, sinon l'âme elle-même !

Voilà ce que je me disais, il y a quelques jours, à mon réveil, après avoir refait, pendant que je dormais, l'expédition de Mogador, à laquelle j'ai pris une part active comme médecin, en 1844, et à laquelle la date du 15 août m'avait reporté en me couchant. Pendant mon rêve, j'avais tout revu, hommes et choses, avec une fidélité de détails telle que je ne pourrais en ce moment, à l'état de veille, la retrouver, bien que je n'éprouve aucune fatigue cérébrale et que je sois tout seul dans ma chambre , où aucun bruit importun, aucune distraction quelconque ne

peuvent détourner mon attention. Dois-je admettre que mes souvenirs de Mogador, ensevelis depuis le 1 5 août 1844 dans un repli de mon cerveau, ont surgi tout à coup par l'effet d'une modification moléculaire spéciale ? Non , j'aime mieux admettre qu'ayant pensé à la campagne de Mogador en me mettant au lit, mon âme est devenue d'autant plus active et lucide pendant mon, sommeil, que mes sens externes, complètement assoupis, lui permettaient de se concentrer tout entière sur un seul point. Car, qu'est-ce que le rêve, sinon la persistance d'action du sens interne pendant l'annihilation par le repos des appareils sensitifs de la vie de relation ?

Je crois l'avoir déjà dit, et je le répéterai plus d'une fois encore dans ce livre, tous les phénomènes qui se produisent chez l'homme ou dans le petit univers sont psycho- . matériels, comme ceux qui surgissent dans le grand; tous font ressortir la subordination providentielle qui existe entre la. fonction et l'appareil anatomique par lequel elle s'exerce; et pourtant cette règle si générale a encore, comme on le voit, des exceptions. Je demanderai maintenant aux matérialistes purs comment ils s'exphquent la transposition des sens dans la catalepsie, transposition dont la possibilité est aujourd'hui inniable. Il est bien entendu que je ne fais aucune allusion ici au somnambuhsme magnétique , sur lequel la science n'a pas encore dit son dernier mot, et qu'elle nie même avec une persévérance significative \- je n'entends parler que de la transposition des sens qu'on a observée quelquefois dans la catalepsie.

« Il serait très-malheureux qiie la science encourageât les expériences dites magnétiques, en s'inclinaul devant ce qu elles ont Je réel: il est des

On a ri beaucoup du D"" Pétetin (de Lyon) lorsque, dans son ouvrage sur l'électricité animale, publié en 1805, il a défini cette maladie étrange : « L 'abolition réelle des sens, et apparente de la connaissance et du mouvement, avec transport des premiers ou de quelques-uns d'entre eux dans le creux de l'estomac, à l'extrémité des doigts et des orteils, et disposition des membres à conserver les attitudes qu'on leur donne. » Pourtant, nuUe autre définition ne donnerait une meilleure idée de la catalepsie.

Je n'ai vu que deux cas de transposition des sens pendant le cours de ma pratique : l'un sur un eniant de 1 4 ans, l'autre sur une femme hystérique qui avait été adihise dans les salles cliniques del'Hôtel-Dieude Marseille, et dont l'hystérie se compliquait fréquemment, pendant les accès, d'extase religieuse. Mais je ne ferai pas ici l'histoire de ces malades; dans un sujet aussi controversé, j'aime mieux faire valoir l'expérience et le témoignage des autres médecins que les miens. Je conseillerai donc aux personnes qui voudront acquérir la preuve de la réalité de la transposition des sens dans l'extase, la catalepsie, l'hystérie, de lire le savant Traité de clinique interne en 6 vol. in-8°, de Joseph Frank, de l'université de Vilna ; elles y trouveront les faits les plus complets, les plus curieux, les plus authentiques, et je me bornerai à faire remarquer ici, puisque l'occasion s'en présente, qu'en racontant un de ces faits, l'illustre professeur a rendu justice aux travaux si estimables et si controversés du modeste Pétetin : « Après

vérités qu'il vaut mieux mille fois laisser dans l'ombre, à ca:use de leurs conséquences anti-sociales ; la vulgarisation des pratiques magnétiques serait une calamité, elle laisserait la société satis garanties devant tous les genres de crimes; Je reviendrai ailleurs sur ce point.

ET DES FACULTÉS INTELLECTUELLES. 2il

m'être assuré, dit-il, en faisant beaucoup de bruit à l'oreille de la malade, que le sens del'ouïe était absolument aboli, je me rappelai les observations du D"" Pétetin (de Lyon); j'approcbai ma bouche très-prés de l'épigastre, et je me mis à parler à la malade d'une voix si basse, qu'aucun des assistants ne pouvait m'entendre ; aussitôt, comme revenant à elle-même, elle répondit très-nettement à mes questions. »

Ne semble-t-il pas résulter de pareils faits, comme d'une foule d'autres qui, je le répète, se produisent rarement, mais dont l'authenticité ne saurait être mise en doute, que le sens I interne qui siège dans le cerveau, l'âme, peut quelquefois I percevoir les impressions sans le secours des appareils sen- ; sitifs proprement dits, et devenir ainsi un véritable sens i universel? Desfaits de cegenre portent évidemment atteinte i à la doctrine généralement admise, et que je professe moimême, de la subordination des phénomènes intellectuels et moraux à l'intégrité du cerveau et des organes des sens. 1 On dit bien que les exceptions ne font jamais que confirmer ■ la règle; mais ici l'exception, il faut l'avouer, a une immense. [)ortée philosophique et soulève de graves inductions.

Je dois faire remarquer maintenant que le cerveau, où aboutissent toutes les sensations, et qui, d'après lesmatériahstespurs, serait lui-même le sens interne, n'est doué, au dire de tous les expérimentateurs, que d'une sensibilité des plus obtuses, et qu'il y en a même parmi ces derniers, et des meilleurs sans contredit, qui refusent absolument l'cettepi'opriété à son tissu. Les histoires de blessures graves |idu cerveau, avec perte de substance plus ou moins consi- ' idérable, blessures dont il n'est résulté ni perte des facul- 'dés intellectueUes, ni souffrances appréciables, sont nom.

breuses, et pour ma part j'ai vu dans les hôpitaux des faits de ce genre, que je pourrais faire valoir à côté de cette foule de cas d'apoplexies , de ramollissements cérébraux sans paralysies corrélatives, qu'ont rapportés les praticiens les plus dignes de foi, et parmi lesquels je citerai M. Lélut dé l'Institut; j'ai vu en particulier, à la première expédition du Mexique, un marin recevoir un coup de feu à l'occiput, perdre par la plaie un demi-verre environ de substance cérébelleuse, et guérir de cette terrible blessure sans avoir jamais déliré. Cet homme, qui avait ainsi une balle logée dans le crâne, est parti de Vera-Grux pour Brest en parfaite santé, sans paralysie ni diminution sensible des facultés intellectuelles. Je ne veux pas insister pour le moment sur cet ordre de considérations, mais j'y reviendrai plus loin.

J'ai beau réfléchir et me creuser littéralement la cervelle, il m'est impossible de comprendre, même en y mettant la meilleure volonté, que cette cervelle puisse directement, je le répète, et par sa propre vertu, imaginer, prévoir, juger, comparer, se ressouvenir, éprouver de la joie, de l'amitié, de l'amour, de la haine, de la jalousie, et les exprimer tour à tour sur le visage, dont on a dit, avec raison, qu'il était le miroir de l'âme. Feu M. Rostan nous a bien légué dans ses écrits : que le plaisir et tous les sentiments qui en découlent exprimaient le bien-être du cerveau; que toutes les passions tristes ou pénibles dépendaient tout simplement de ses mauvaises dispositions, de sa non-satisfaction; que l'homme, en dernière analyse, n'ayant été jeté sur la terre que pour la conservation de l'individu et celle de l'espèce, et nullement pour autre chose, nos passions, sans en excepter aucune, pas

même la douce reconnaissance, la tendre amitié et même l'amour platonique, sont toutes destinées à accomplir ce double but, etc., etc. Mais en dépit, dis-je, de toutes ces assertions et de beaucoup d'autres ejusdem farinx du chef de l'organicisme, j'avoue que je demeure absolument incrédule, réfractaire, à cette étrange psychologie ; je ne saurais la comprendre davantage que celle d'Auguste Comte qui, après avoir bien étabh en principe que l'homme n'a pas d'autre âme que son cerveau, compare celui-ci à un placenta permanent^ placé entre l'homme et l'humanité. Mais si l'âme n'est réeUement que l'ensemble des facultés du cerveau, comme l'enseigne l'école positiviste, que devons-nous entendre ici par le mot homme, sinon le cerveau lui-même, auquel dès-lors le rôle d'un placenta ne peut plus être assigné d'une manière exacte ?

Mais ce qui me paraît surtout absurde dans toutes ces théories matérialistes, c'est d'admettre que le Mbre arbitre, le sens moral ou la conscience sont le produit immédiat du cerveau, et qu'on doive faire honneur, sans hésiter, à cet organe de l'invention du langage, de l'écriture, de l'art mimique par lequel s'établit si merveilleusement la vie de relation des sourds-muets de naissance ; des facultés si élevées, de si beaux attributs qui autorisent à faire de l'humanité un règne à part, n'ont de matériel que leurs manifestations, mais doivent être rapportés, en ce qu'ils ont d'inappréciable et de merveilleux, à cet esprit dont nous sentons la présence en nous, qui est réellement

« Pour bien comprendre cette comparaison d'Auguste Comte et son côté ^ fa.ble .1 faut savo.r que le placmla est un corps spongieux nui nlacé

î' par un de ses côtes, et le transmet au second par l'autre.

nous, et qui a si bien l'idée de son existence propre qu'il peut' s'isoler, quand il le veut, des impressions du milieu ambiant, soit par lui-même, soit par l'effet de certaines influences, comme on le voit par exemple dans l'extase , dans le somnambulisme, dans le sommeil magnétique, dans l'hypnotisme, etc., où les sensations sont suspendues, les mouvements volontaires arrêtés, sans pour cela que les phénomènes propres de la vie paraissent atteints dans leur essence. De même quand, pendant le sommeil naturel, nous continuons à penser, à sentir, à agir, en l'absence de toute impression extérieure, c'est notre ame ou notre sens interne, je le répète, qui est le pomt de départ direct de ces actes, qu'aucune modification cérébrale ne saurait expUquer. N'est-ce pas au même prmcipe qu'il convient aussi de rapporter la douleur que ressent quelquefois l'individu amputé dans le membre qu'il n'a plus depuis longtemps ?-

En effet, les produits de la matière ne peuvent être que matériels comme elle, je crois l'avoir déjà fait remarquer plusieurs fois; car qui dit action matérieUe exprime la puissance d'un corps «'appliquant à des éléments physiques qu'elle modifie d'une certaine façon, et les résultats de cette modification tombent toujours sous les sens. Mais la manifestation des actes intellectuels et moraux se produit-eUe dans des conditions semblables? Est-ce un organe matériel, tel que le cerveau, qui peu concevoir des idées de justice, d'honneur, de vertu, d liberté; se livrer à des calculs mathématiques, a des rai sonnements philosophiques, ou àl'ahstraction? Les argu ments contre cette opinion ne manquent certes pas, et xne faudrait un volume pour les faire valoir tous les uns

après les autres; mais je me bornerai ici à donner la parole à l'immortel HaUer, dont aucun médecin ne peut contester la haute compétence en physiologie, et dont le génie avait parfaitement compris que Dieic, ayant séparé dès la création Tordre physique de Tordre moral, les aurait en réalité confondus ensemble et se serait déjugé, réfuté en quelque sorte, en attribuant à l'encéphale les fonctions dont le gratifient les matérialistes. ^ «L'essence des êtres, dit HaUer [Traité de l'âme) , Q^i fixe, immuable, et leurs propriétés découlent de leur' essence ; l'âme pense parce que c'est sa nature; eUe est un agent capable de détermination et de choix. La matière, de son côté, est étendue, sohde, susceptible de mouvement, mais eUe ne Test pas d'inteUigence ou de liberté. Dieu peut donc imprimera la matière ce mouvement dont eUe est susceptible, et le varier à l'infini pour produire dans les différents corps, la gravitation, la végétation, la vie ; mais il y aurait une contradiction évidente à supposer que Dieu donnât à cette matière des attributs qui ne sont point renfermés dans son essence, et qu'il lui fît produire des opérations qui répugnent à sa nature. »

On aime à entendre des hommes, des savants de la taille de HaUer, prononcer le nom de Dieu sans hésiter, l'invoquer au milieu de leurs travaux anthropologiques; établir ensm e, selon les lumières de leur haute raison, les attributs de 1 ame, et refuser enfin à la matière organique des "^^^l^l^^^^^ toute protéique

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es effets sont de la même nature que les causes, et c'est

vertu de ce principe de philosophie, 4ont personne ne

peut contester la vérité, que tous les princes de la médecine, profonds philosophes avant tout, ont professé que les actes intellectuels et moraux de l'homme ne pouvaient être le produit unmédiat de la matière, et qu'ils relevaient directement del'âme. Mais qu'est-ce que cette âme? comment la comprendre à son tour; dans quel lieu particuher de l'organisme habite-t-elle ; comment concevoir sa spirituahté? Je n'ai certes ni la prétention ni même le désir de résoudre ce mystérieux problème; d'ailleurs, à quoi bon le faire surgir ici? L'âme est dans le corps humain comme Dieu est dans l'univers : elle y est par ses opérations, par son inteUigence, par son activité, par sa liberté que rien ne peut atteindre ; mais elle n'habite ni la glande pinéale, ni la moelle aUongée, ni les tubercules quadrijumeaux, ni les ventricules ou les tubes cérébraux; elle est partout, je le répète, dans ce corps qui est son instrument, sa mécanique, qui lui sert de prison, où elle a ete placée dans un but providentiel qu'il n'est pas défendu d'entrevoir lorsqu'on n'est pas sceptique ou aveugle; ehe y est toujours libre, souveraine , tant que ses organes de manifestation demeurent sains et qu'eUe n'est pas sourde à la voix de la raison et de la morale. Sans doute l'encéphale est l'organe dont ell^ se sert spécialement pour la matérialisation, la corporisation (qu'on me passe ce mot) de ses divers actes , et on ne le comprend jamais mieux que lorsqu'on contemple cet organe complexe après la mort subite due à une cause insaisissable, et que, surpris de son état d'intégrité, de l'harmonie admirable de son agrégat et de ses appareils ou annexes, on se demande ce aui peut leur manquer pour qu'ils soient tombés dans 1 inertie. C'est alors surtout qu'on sent instinctivement que ,

son moteur ne peut être que la vie, et que celle-ci n'est probablement dans les êtres organisés que k résultante de l'union des âmes animales et végétales avec la matière organique, le lien qui rattache l'un à l'autre, et associe, enchaîne autant que possible entre eux, malgré leur différence radicale de nature, les éléments spirituel et matériel, enfin le fondement du grand œuvre de l'agrégation, de la mixtion psycho-matérielle que Dieu a généralisée dans l'univers, même dans la nature inorganique; les forces cosmiques , chimiques de cette dernière , ne sont peut être, en effet, qu'une modification de la vie universeUe.

Si les facultés intellectuelles et morales, la sensibilité, la motihté, n'étaient pas le produit immédiat de l'encéphale, disent les organiciens, pourquoi l'énergie et le libre exercice de ces facultés seraient-ils toujours en raison directe de la masse et du volume de cet organe ? Voyez ce que sont ces facultés chez l'enfant de naissance, dont l'encéphale, et en particuher le cerveau, ne sont pas encore . parvenus à leur développement normal ; voyez ce qu'elles sont chez le vieiUard, parle seul fait du ramollissement, de 1 usure, de l'affaiblissement de la substance encéphalique • pourquoi y a-t-il délire, trouble des fonctions intellectuelles, paralysie du sentiment, du mouvement, dans les affections encéphaliques ? Pensez à ce que sont les idiots les cretms, chez lesquels existe un arrêt de développement du cerveau, etc., etc.I

Je vais répondre successivement à ces diverses objections, et d'abord je commencerai par nier formellement que 1 activité et l'intégrité des facultés inteUectuelles et affectives soient en raison de la masse et du volume du cerveau, et que cette masse, ce volume, soient beaucoup

plus considérables chez l'adulte que chez l'enfant et le vieillard. Afin de démontrer péremptoirement la fausseté de ces principes, qu'on a crus si longtemps infaillibles, qu'il me suffise de faire intervenir une autorité anatomique , le professeur Sappey. J'ouvre son Traité d'anatomie, à la page 63 du tom. II , et voici ce que je lis :

(( Les dimensions du cerveau ont paru assez souvent en rapport avec l'énergie des facultés intellectuelles; quelques faits saillants tendent à démontrer ce rapport, admis par un grand nombre de physiologistes et nié par d'autres. Baldinger assure que le cerveau de Cromwell pesait 2 kilog. 25 L Le Journal de Phrénologie d'Edimbourg nous a.pjjrendgue celui de Byron pesaU 2 kilog. 238. Le poids de la masse encéphalique s'élevait, chez Cuvier, à 4 kilog. 829, et chez Dupuytren à V kilog. 136. Les évaluations relatives aux deux premières célébrités sont évidemment entachées d'erreur ou d'exagération; il n'en est pas de même de celles qui concernent les deux dernières. Mais de ces faits exceptionnels, auxquels il serait facile d'en joindre quelques autres, on ne saurait tirer ime conclusion générale ; à peine pourrait-on les accepter comme des probabilités en faveur de l'opinion qui voudrait mesurer sur l'homme la puissance intellectuelle au volume de la masse cérébrale. y>

Telle est l'opinion de l'éminent anatomiste dont le livre est aujourd'hui dans les mains de tous nos élèves. Je pourrais eu citer une foule d'autres plus anciens, mais je crois devoir m'en tenir à lui pour l'élucidation de ce point d'an- •Ihropologie, en rappelant toutefois à ceux qui me liront que les cas d'inteUigence hors ligne qui se manifestent chez des sujets à front étroit et même déprimé, et à cerveau, par suite, relativement plus ou moins petit, sont très-

communs et passent trop souvent inaperçus ; quiconque s'appliquera à les rechercher ne perdra pas son temps, et reconnaîtra la faiblesse de la loi physiologique dont il s'agit.

Quant aux variations qu'éprouve le cerveau aux différents âges, voici la conclusion du même auteur :

« Le volume de la masse cérébrale comparé à celui de la masse corporelle est plus grand aux deux termes extrêmes de la vie, mais particuHèrement au début de celleci, et plus petit aux époques moyennes de l'existence. Le volume absolu, plus petit au contraire chez l'enfant et le vieiUard, arrive à ses plus grandes proportions chez l'adulte, quelques années après le complet développement du corps. »

Mais, outre que, dans l'appréciation de ces différences de volume du cerveau selon les âges, il aurait fallu tenir compte d'une foule de circonstances se rapportant à la constitution, au tempérament, à l'hérédité, aux mœurs, à la profession, etc., etc., on a oubhé d'entrer dans un autre ordre de considérations dont l'importance n'est pas douteuse , et dont je vais faire d'abord l'appHcation à lenfant.

La faiblesse intellectuelle et morale de ce dernier, qui le rend très-inférieur pendant longtemps à un grand nombre d'espèces animales chez lesquelles on observe, dès le moment de la naissance , des facultés instinctives suppléant à l'intelligence proprement dite\- cette faiblesse dis-je, tient beaucoup moins à la masse et au volume dû

à il T'r"''"' " ' ™' P"''^ ^'^^'^ --t jetée

-er à une certa.ne distance du quai de Marseille. Non-seulement ces

cerveau, à son développement imparfait, qu'à l'état particulier où se trouvent les organes des sens, dont l'âme a absolument besoin pour se connaître elle-même et entrer en relation avec les corps extérieurs. L'homme, en effet, ne vient pas au monde avec des idées toutes faites, pas même avec celle de Dieu ; et certes, s'il pouvait y avoir chez lui des idées innées, celle-ci serait la première qu'il aurait ; il naît seulement avec une âme inteUigente, dont les facultés doivent s'exercer, dans cet univers psychomatériel , par l'intermédiaire de forces et d'organes sans lesquels cette âme resterait, en quelque sorte, à l'état négatif, à l'état latent. Encore faut-il, pour que le développement, le perfectionnement progressifs des facultés intellectuelles puisse avoir heu, que les relations étabhes par les appareils sensitifs soient parfaites. Aucune faculté ne saurait s'exercer, par exemple, chez l'enfant qui n'est pas encore sorti du sein de sa mère ou qui est immédiatement séquestré après sa naissance. Alors, en effet, il n'a pas et ne peut avoir, on le comprend sans peine, le sentiment de son existence.

Il en est de même dans les premiers mois qui suivent la naissance, et dans les conditions habituelles, parce que pendant cette période, je le répète, les sensations de l'enfant sont très-obtuses, bien que son âme puisse disposer à la rigueur d'un instrument de manifestation qui, sans cette circonstance, serait très-sufQsant. En effet, on pourrait soutenir que, toutes choses égales, l'encéphale à cette époque de la vie est bien plus parfait que tous les

animaux nageaient habilement, mais encore, en le faisant, ils avaient soin de se diriger sur la rive et nullement du côté du large. Des enfants diins la môme position auraient disparu sans se débattre une seconde.

autres appareils organiques, et apporter, entre autres preuves à l'appui de cette opinion, non-seulement une foule de faits physiologiques et pathologiques, mais encore les exemples assez nombreux de ces êtres prodiges dont l'intelhgence extraordinaire se manifeste de très-bonne heure, avant même qu'ils aient franchi la première enfance, par le seul fait de la précocité fonctionnelle des appareils des sens, précocité qui est toujours dangereuse pour eux , car ces enfants ne vivent pas, vérité qui est devenue vulgaire. La lame use chez eux un fourreau qui n'est pas encore assez soHde pour lui résister. Médecin d'un grand lycée depuis bientôt vingt-trois ans, j'ai pu souvent observer avec fruit quelques-uns de ces êtres privilégiés: hélas! ils ont presque tous porté la peine de leur supériorité. Naguère encore j'en vis un qui, après des succès incessants, prodigieux, après avoir eu, je crois, un prix au concours général, avait été reçu à l'École polytechnique avec un des premiers numéros. Mais là, lesbrouiUards de Paris avaient achevé l'œuvre de l'éducation homicide, sa santé s'était profondément altérée, et il avait faUu le renvoyer sous le ciel natal. Jefus effrayé, lorsque je le vis, de son état d'épuisement, et je me sentis ému lorsque ce pauvre enfant, dont le cœur était parfait et dans les yeux duquel brillait encore le feu de l'inteUigence, m'afBrma qu'il se sentait beaucoup mieux depuis son retour, et qu'il espérait pouvoir rentrer bientôt à l'école. Peu de temps après j'appris sa mort, et je me dis à mon tour: Une pouvait pas vivre carilavait trop d'âmeetpas assez de force physique; Vincarnation de son esprit péchait par la base.

Lorsque le médecin philosophe étudie l'enfant dans les premiersmoisquisuiventsanaissance, il reconnaît bien vite .

combien l'éducation de ses sens est longue à se faire, et les obstacles que cette circonstance apporte au développement de ses facultés intellectuelles et affectives, obstacles -qui, je le répète, ne sont nullement dus à l'infériorité, à l'imperfection de la machine encéphalique; le plus souvent c'est à peine si vers le quarantième ou le cinquantième jour il commence à sourire, et partant à éprouver du plaisir en contemplant la lumière naturelle ou artificielle ; plus tard on le surprend à regarder avec quelque détail sa propre main, il la fait tourner lentement devant ses yeux, l'examine sérieusement sans sourire, et son petit /aciè* exprime la curiosité; bientôt il commence à examiner sa mère, sa nourrice; il leur sourit de ce sourire d'ange qui lui est propre , et qui dédommage largement ces dernières de leurs peines, de leur sollicitude, et de leurs insomnies.

De la première à la deuxième année commence l'éducation de la parole, du langage ; mais que de temps s'écoule encore avant que les mots aient un sens pour les l'enfant! il les répète par imitation, machinalement; i n'en connaît pas la valeur, la signification ; un peu plus tard, de trois à quatre ans, les appareils sensitifs ayan' considérablement acquis, l'avidité de l'âme à connaître commence à se manifester par les signes ordinaires. L'en fant veut tout voir, tout toucher, tout sentir; il brise san pitié les objets qu'il peut atteindre, pour savoir sans dout ce qu'ils peuvent contenir dans leur intérieur, pour e connaître, en quelque sorte, l'essence, le fond; le spec tacle de la nature commence à l'impressionner, à attire son attention.

Pour expliquer ce développement progressif des facult ' intellectuelles et morales, l'illustre Buffou a établi la sup-

position d'un homme adulte, tel que pouvait l'être Adam lorsqu'il sortit des mains de Dieu au moment de sa création, et qui s'éveillant tout à coup, neuf pour lui-même et pour tout ce qui l'environne, cherche à se rendre compte de ses premières sensations. Cette fiction est admirable, et je ne peux que la rappeler ici, en la recommandant à l'appréciation des personnes qui se sentent attirées vers les études philosophiques ; maison trouvera à la fin de ce chapitre, parmi les notes, quelques détails qui m'ont été fournis sur Gaspar Hcouser par un officier bavarois , un ancien philhellène qui avait connu cet enfant du malheur, et semblait aussi avoir pénétré le secret de sa naissance.

A toutes les époques, on le sait, les philosophes ont fait beaucoap de bruit des prétendus hommes sauvages dont l'étude psychologique leur a fourni certaines inductions sur la nature humaine et sur les degrés par lesquels passe notre inteUigence pour parvenir à son apogée ;.mais les types de ce genre sont difficiles à trouver, et lorsqu'on en rencontre un, on se demande avant tout si on n'a pas affaire à quelque intrigant, ou bien si l'individu se trouve réellement dans les conditions requises pour que les études dont il s'agit soient fructueuses et probantes. Mais on comprendra facilement, je l'espère, que les observations faites sur Gaspar Hauser méritent toute confiance , et qu'il est impossible de faire de cet infortuné, qui a occupé si fortement tous les philosophes, à partir de 1828 jusqu'au moment de son assassinat, un intrigant, un industriel ou un idiot. Il ne fut au contraire, tout le prouve, que la victime innocente de quelque scélérat que son rang, sa puissance ou sa fortune firent échapper à la justice des hommes, mais qui n'aura pas évité celle de Dieu.

A ceux qui considéreraient comme un sujet étranger à la question que je traite ici l'histoire de Gaspar Hauser, je répondrai par l'autorité du professeur Longet, de la Faculté de Paris, et par celle de Diderot, qu'il invoque lui-même, que les liens de la médecine et de la philosophie sont intimes, et que c'est en vain qu'on cherche aie faire oublier :

(( Il n'appartient qu'à celui qui a pratiqué la médecine, dit Diderot, d'écrire sur la métaphysique ; lui seul a vu les phénomènes, la machine tranquille ou furieuse, faible ou vigoureuse, saine ou brisée, délirante ou réglée, imbécile, éclairée, stupide, bruyante , muette , léthargique, vivante ou morte. »

«En effet, ajoute Longet, combien de matériaux précieux pour leurs immortels ouvrages, Démocrite, Aristote, Descartes , Buffon, Cuvier , ces grandes lumières des siècles scientifiques, ne puisèrent-ils pas dans la médecine ? Cette science, dont les anciens attribuaient l'origine à la divinité, a pu être considérée comme l'expression entière de l'étude de l'homme ; aussi était-ce surtout au médecin que s'adressait ce précepte inscrit sur le fronton du temple de Delphes : Homme, connais-toi toi-même . »

Organiciens exclusifs, matériahstes endurcis et aveugles, vous le voyez, cette École de Paris, sur laquelle vous croyez pouvoir vous appuyer, vous condamne par un de ses organes contemporains les plus illustres. Écoutez maintenant la profession de foi démon ami, l'éminent hygiéniste espagnol Monlau, professeur d'épidémiologieàMadrid, ainsi que ceUe du physiologiste allemand Frédéric Tiedemann :

(X Les sensations, les sentiments, dit le premier, les souvenirs de phénomènes qui ne se voient, ni ne s'entendent, ni ne se touchent, et qui sont exclusivement perçus

par la conscience, tiennent nécessairement à une cause qui se connaît elle-même, qui s'apprécie comme cause de pareils effets ; qui ne s'ignore jamais avant, pendant et après son œuvre , et n'a pas besoin de démonstration , parce qu'elle est un fait permanent, un fait hors de doute. Certes, les matérialistes peuvent douter de l'intervention de l'âme dans la production des phénomènes simplement organiques, parce que, dans l'état normal, nous n'avons pas la conscience de la digestion, de la circulation, des sécrétions, etc. ; mais ce doute ne peut être admis un seul instant lorsqu'il s'agit des actes du moi pensant, sentant et voulant, de ces fonctions de la vie morale ou psychologique qui ne peuvent être rapportées qu'à l'âme, qui est au corps ce que le musicien est à son instrument, le peintre à sa palette et à ses pinceaux.» (Monlau, Cours de philosophie médicale.)

« L'idée d'une cause suprême, dit à son tour le célèbre physiologiste de Heidelberg, est l'œuvre de la raison, qui voit que tout dans la nature obéit à des lois éterneUes et immuables ; l'unité et l'harmonie qui régnent dans l'univers, la tendance vers un but unique que la raison y découvredansles corps innombrables qui le composent, etque l'homme ne peut jamais connaître dans leur essence, prouvent qu'il ne saurait y avoir qu'une seule cause première. Contrainte de reconnaître dans la nature un tout complet, à la fois cause et effet de lui-même, la raison est forcée de reconnaître Dieu et de s'incliner devant lui.»

Après avoir démontré par l'étude de l'enfant que' dans les premières années de la vie, l'infériorité intellectuelle et morale tient moins à l'insuffisance et à l'imperfection de l'encéphale qu'à celles des organes des sens, je vais

essayer de prouver d'un autre côté que tout ce qu'on a dit de la décroissance des facultés intellectuelles et affectives chez le vieillard, décroissance qui serait toujours en raison directe de l'usure, de la détérioration de l'encéphale, est loin d'être exact, et que pour un vieillard ramolli et inintelligent, on en rencontre dix dont les facultés intellectuelles ne présentent aucun affaiblissement. 11 est bien entendu que j'entends parler de vieillards qui n'ont pas perdu l'usage de leurs sens et qui n'ont jamais cessé d'exercer leur intelligence, car cet exercice n'est nullement indifférent ; sous ce rapport, on n'a qu'à suivre quelques séances de l'Institut, de ce sénat scientifique, et on commencera à avoir des dout.es sur la vérité de cette théorie, d'après laquelle la décrépitude physique entraînerait fatalement le radotage ou l'imbécillité.

Je commencerai par rappeler du reste que, de même qu'il y eut dans tous les temps des enfants prodiges ou doués du moins d'une intelligence au-dessus de leur âge , de même on rencontra à toutes les époques des vieillards dont les facultés intellectuelles n'avaient subi aucune atteinte, même la plus légère, bien que tous les signes de la dégradation physique se montrassent chez eux. Or, de telles exceptions, surtout lorsqu'elles ne sont pas rares, ne peuvent pas servir à la confirmation de la règle ; et sans vouloir soutenir ici cette opinion spécieuse qu'un seul fait négatif en certaines matières doit suffira pour faire perdre toute leur valeur aux faits affirmatifs. je me bornerai à dire que, bien que je reconnaisse la subordination d^r-^inp au ceryeau, à l'encéphale, comnip j'admets celle d'un ingénieur ^ la mt\chine qu'il fait mai'cher et à son moteur, jç ne peux ni'empèchcr de consta-

ter cependant que cette subordination n'est pas aussi étroite, aussi rigoureuse que le professent les matérialistes, et que partant elle n'a pas le caractère d'invariabilité, de fixité que doit offrir une loi physiologique, surtout lorsqu'on veut en faire en quelque sorte le cheval de bataille d'une doctrine ou d'un système.

Personne n'ignore que le célèbre professeur Lordat (de ^Montpellier), l'un de mes maîtres, a soutenu dans ses leçons faites en 1844 h thèse de l'Insénescencedîo sens intime de l'homme, et que ces leçons qui forment la matière d'un volumein-8o de 400 pages environ, ont été imprimées ensuite; je ne saurais donc mieux faire que de recouriràcet important travail, qui fait autorité dans la matière et qui émane d'un homme qu'on peut regarder comme la véritable personnification de sa doctrine; car M. Lordat, qui est encore de ce monde, mais qui ne compte pas moins de 97 ans, n'a pas dit adieu à la science et jouit encore, assure-t-on, de la plénitude de ses facultés intellectuefies. Sans doute, il me sera impossible de rapporter ici tous les faits probants et si nombreux que contient un ouvrage de longue haleine, consacré à la défense d'un seul principe physiologique, mais j'en ferai valoir au moins quelques passages.

^ M. Lordat n'a pas voulu démontrer précisément qu'il n'y ait pas pour l'âme humaine un pomt de culmination fonctionnelle, s'iï est possible de s'exprimer ainsi mais seulement qu'il n'y a aucune solidarité entre cette culmination et celle de la force vitale et de la matière organique qu'il nous est parfaitement donné de connaître

« . l'entreprends de prouver, dit-il, que le principe de ImteUigence de l'homme ne subit pas la culmination à

laquelle la puissance de la vie est irrévocablement soumise ; je ne cherche pas à vous démontrer que ce principe est de sa nature insénescible, incapable de vieillir par son essence ; je ne veux rien enseigner dont je ne sois sûr par l'expérience. Un auditeur difficile pourrait me dire :, Si vous avez vu un grand nombre d'individus dont l'entendement a bravé la vieillesse, cela ne prouve autre chose, sinon que la culmination dont il peut être susceptible est beaucoup plus tardive et que le terme de la vie est arrivé avant que l'ascension du sens intime ait atteint son méridien. A cela je n'aurais rien à répondre; aussi n'ai-je pas l'intention de soutenir Vinsénescibilité, mais bien Vinsénescence, Yagérasie du sens intime humain» (lisez : de l'âme humaine).

Après avoir parfaitement établi la différence qui existe entre la vie ou la force vitale et l'âme ou le sens intime, l'illustre professeur fait apprécier, à une foule de points de vue, les nombreuses différences qui existent entre ces deux puissances et la nécessité où se trouvent le philosophe et le médecin de les distinguer l'une de l'autre. « Il y a dans la vie de l'homme, dit-il, deux parties qui marchent de conserve, je dirai deux vies élémentaires, dont l'une, pareille à celle même de tous les animaux, se compose de la série des phénomènes qui se rapportent à la constitution et à la conservation de l'organisme, plus à la perpétuité de son espèce, et dont l'autre est la suite des scènes qui constituent l'acte théâtral de l'histoire de l'individu, plus de celles qui entrent dans le grand drame de la civilisation ou de l'humanité.

M. Lordat fait ensuite apprécier que les deux parties de la vie humaine ne se ressemblent nullement sous le rap-

port des formes intemitive et progressive, et développe avec un grand luxe de faits probants et de raisonnements péremptoires que la subordination des manifestations de l'âme à l'intégrité de la force vitale et des organes eux-mêmes est loin d'être rigoureuse, comme l'admettent les matérialistes ; enfin, il cite à l'appui de sa doctrine une foule d'autorités du premier ordre, à partir d'Hippocrate, d'Aristote, de Galien, jusqu'à l'époque contemporaine. En parlant du fondateur^ l'école péripatéticienne, il fait remarquer qu'entre les problèmes qu'il a posés , on trouve celui-ci : «Pourquoi dans la jeunesse apprenons-nous plus promptement, et pourquoi dans la vieillesse avons-nous l'intelligence plus puissante? Cur senior es amplim mente valeamus jxmiores citius discimus ?

»I1 est inutile, dit M. Lordat après cette citation, de recbercber aujourd'hui la raison de ces assertions ; il est évident que le philosophe les regardait comme des faits à l'abri de toute contestation. »

Pour que le sens intime, l'clwe, participât à la vieillesse de la force vitale, à celle des organes, il faudrait qu'à l'apogée de la vie, ajoute le vénérable professeur, les facultés intellectuelles s'affaiblissent et que les ouvrages d'esprit postérieurs à cette époque redevinssent de jour en jour moins solides et moins profonds, comparés aux premiers dans un sens rétrograde. Il faudrait que les Femmes savantes, faites douze ans après la quarantaine de l'auteur, fussent inférieures à V Étourdi, fait sept ans avant la culmination; (^u'Athalie ne valût pas Alexandre; que V Esprit des Lois décelât moins de force de tête que les Lettres personnes; il aurait fallu que les ouvrages que Kant a faits à quarante ans surpassassent de beaucoup ceux

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qu'il a publiés à soixante, tandis qu'il a lui-mênae rougi des premiers, et que le public adopte seulement les derniers. Si les productions postérieures ont plus de valeur que les antérieures, il est impossible de dire que les auteurs ont intellectuellement vieilli depuis que leur force vitale avait subi son déclin. »

Gardons-nous donc de convenir de la vieillesse du sens intime, puisque l'intelligence n'est jamais si riche, si puissante, si vigoureuse qu'après la culmination de la force vitale. Si ce principe pouvait être adopté, s'il était vrai que vieillesse fût synonyme de médiocrité intellectuelle, de radotage, de stupidité, ne faudrait-il pas établir pour les sénateurs, les maréchaux, les membres de l'Institut, les académiciens, etc., la hmite de l'âge comme elle existe pour le commun des fonctionnaires des armées de terre et de mer? Ce n'est certes pas l'individualité intellectuelle (qu'on y réfléchisse bien) quiafait adopter cette mesure, mais bien la dégradation physique, si fréquente au-delà de la soixantième année. Heureuse la France, si dans le cas d'une guerre européenne elle pouvait transporter sur les champs de bataiUe, la veille de l'action, quelque Masséna. fût-il même très-avancé en âge et presque impotent! Voyez ce qu'a pu faire Radetsky en Italie, avec ses 80 ans passes, et alors qu'il fallait qu'on le hissât sur son cheval ! ^

Dn reste, je le dirai en terminant ce chapita-e, j ai eu souvent l'occasion de faire dans les hôpitaux des necrop.... depersonnes très-âgées, et dans la démence sénile ou a peu près; je n'ai pas constaté dans l'encéphale de ces individus des particularités telles que j'aie pu m'exphquer exclusivement par elles le désordre des facultés intellectuelles. Lorsqu'on étudie avec soin les facultés intellectuelles chez

le vieillard, on ne tarde pas à reconnaître que toutes celles qui dépendent directement du sens interne, ou de l'âme, faiblissent beaucoup moins que celles qui ne peuvent être entretenues en quelque sorte par les appareils sensitifs externes. Ainsi, il n'y a plus chez lui d'imagination, dans l'acception la plus rigoureuse du mot, parce que, outre que la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher ne lui fournissent plus que des sensations obtuses et incomplètes , sa mémoire ne lui retrace que les souvenirs toujours plus ou moins tristes, quoique souvent pleins de charme, d'un passé qui n'a pas d'avenir. Mais placez-le dans un aréopage, en présence de graves questions sociales; mettez-le dans la même position ou se trouvait naguère, en Crète, un prêtre désormais immortel, et vous verrez tout ce qu'il faut attendre de son jugement, de son expérience et de son énergie; or,. toutes ces facultés appartiennent en propre à l'âme, et leur persistance, leur perfection à l'âge le plus avancé, sont une dernière preuve à l'appui de cette opinion, que la dégradation de la machine humaine n'est pas en relation si étroite qu'on veut bien le dire avec ceUe de son moteur, et que rien ne démontre plus .clairement l'avenir de l'homme et son immortalité, que sa spirituahsation si manifeste à la fin de la vie d'ici-bas. Cette spirituahsation, dont la cause évidente, essentielle, est le relâche- ■ ment des liens qui unissent l'âme au corps, achève, selon 1 moi, de confirmer cette vérité traditionnelle, que nous ne • .sommes que des esprits incarnés, dont la mort vient bri- - ser les entraves pour les rendre à leur véritable nature Telle est ma conviction profonde, et, je le dis en toute smcerité, pour rien au monde jene voudrais la perdre.

Histoire véritable de Gaspar HAUSBR.

Non-seulement j'ai lu diverses notices sur ce personnage qui a tant occupé les feuilles politiques d'Europe, de 1828 à 1853, mais encore j'ai pu me renseigner sur son compte auprès d'un officier allemand qui l'avait connu et fréquenté. Voici sa notice pure et simple, et les enseignements philosophiques qu'on peut en tirer:

Au mois de mai 1828, le Dr D... (de Nuremberg) passant devant un corps-de-garde, à la porte duquel stationnait la foule, y entra par curiosité et y trouva une sorte d'idiot, fl^isqui pouvait être aussi quelque vagabond, jouant ce rôle et st^^ermant dans un mutisme absolu. Sa physionomie était sans expression, ou plutôt offrait celle d'un enfant de deux ou trois ans. A toutes les questions qu'on lui adressait, il répondait comme les idiots, par des sons inintelligibles, ou une sorte de grognement sourd ; par moments il riait avec un air d'innocence, puis tout à coup et sans transition, il pleurait ou se mettait en colère sans motif, exactement comme le font les enfants à l'occasion de besoins instinctifs qu'ils éprouvent à l'insu de ceux qui les entourent. M. D... essaya d'abord de le faire mettre sur ses jambes pour le faire marcher, mais il ne put y parvenir, puis il mit devant lui le registre du corps-de-garde, une plume, une écritoire, et l'étrange personnage prenant alors la plume, s'en servit avec dextérité et écrivit distinctement les mots : Gaspar Hauser.

A celte vue, le commandant du poste ne douta plus qu'il ne fût un vagabônd, un intrigant, et sans attendre davantage, il le fit conduire à la prison de la ville où on le renferma ; mais le bon D' D...., qui avait réfléchi au caractère étrange de Gaspar, à l'extrôme sensibilité de ses yeux et de ses oreilles, que la lumière du soleil et le son de la cloche d'une église voisine avaient soumis à une douloureuse épreuve, enfin, à la coloration rosée et à la finesse de la peau de la plante de ses pieds, induisit de ces circonstances qu'il avait dû vivre prisonnier

depuis sa naissance, dans quelque lieu obscur et silencieux, et qu'il n'avait jamais marché. Il suivit donc Gaspar jusqu'à la prison où, ayant fait placer un plat de viande et une cruche de bière devant lui, il le vit entrer tout à coup dans une fureur inouïe, Renverser la cruche d'un coup de pied et repousser avec dégoût le plat de viande ; il ne sortit de ce paroxisme que lorsqu'on eut remplacé ces objets par du pain et de l'eau ; alors il se mit à rire, parut très-content, mangea , but largement, et 6nit par s'endormir d'un profond somme. Le Docteur conclut de tout cela que l'enfant avait toujours vécu de pain et d'eau, et s'arrêta à l'idée qu'il avait été la victime de quelque crime odieux, d'un de ces crimes auxquels on ne peut penser qu'avec hor- ! reur, parce seul fait qu'ils ont pour sujet des êtres innocents qui n'ont : pas demandé à naître et ne peuvent se défendre.

Le Docteur continua à visiter et à observer régulièrement Gaspar; peu à peu les yeux de celui-ci s'habituèrent à la lumière, ses oreilles au bruit, et sa physionomie commença à prendre une expression douce et affectueuse qu'elle conserva jusqu'à sa fin tragique; quant à sa sensibilité, elle se fit jour dans plusieurs circonstances, et notamment dans celle-ci : Ayant vu défiler un jour, de sa fenêtre, au son de la musique, un régiment bavarois, son émotion fut si grande qu'il tomba r en syncope; un autre jour, sa joie fut immense à l'occasion du cai»' deau qu'eut l'idée de lui faire le Docteur, d'un cheval de bois; il em- ^■f brassa cet objetavec bonheur, comme on embrasse un ami; il était évident qu'il ne le voyait pas pour la première fois. A partir de ce moment, le Dr D... n'hésita plus : il demanda et obtint 1 ^ adopter Gaspar, le prit dans sa maison et commença son éducation dont je crois devoir supprimer ici les détails; qu'il me suffise de dire que les soupçons de cet homme de bien étaient fondés. Son intéressant pupille était la victime d'un crime. Dès qu'il putparler, il expliqua qu'il ne savait pas son âge, qu'il avait habité constamment un souterrain très- bas, où il n'avait pour nourriture que du pain et de l'e-m • qu'un jour il avait vu auprès de lui un homme qui lui apportait'ses aliments ordinaires et un cheval de bois; qu'un autre jour le même .ndivdu lui avait apporté une plume, de l'encre, du papier, et lui avait appris à écrire les mots Gaspar Hauser. Que dans une autre circonstance Il s était senti embrassé dans l'obscurité, avait reçu des larmes

23 i • QUESTION DU CERVEAU

brûlantes sur ses joues, et entendu des pleurs, des gémissements ( sans doute ceux de sa malheureuse mère ); enfin, qu'en dernier lieu, son gardien l'avait chargé sur ses épaules, puis sur la eroupe d'un cheval, s'était éloigné au galop, après l'avoir déposé à la porte de Nuremberg, où les agents de police l'avaient ramassé.

Après avoir passé plusieurs années chez son bienfaiteur et terminé son éducation ou à peu prés, Gaspar fut l'objet d'une tentative d'assassinat qui acheva de mettre en lumière sa véracité. Le Dr D

l'envoya alors à Anspach et le plaça sous la protection spéciale de lord Slanhope; et celui-ci, bien décidé à s'en charger complètement , se disposait à partir avec son pupille pour l'Angleterre, lorsque le 14 décembre 1833, Gaspar, qui, avait été attiré dans un lieu solitaire sous la promesse de recevoir la révélation, de sa naissance, fut trouvé frappé de plusieurs coups de poignard, ayant à ses pieds une bourse dans laquelle on avait mis le billet suivant : Gaspar Hauser, né le 50 avril 4812, mort le 14 décembre 1833.

Telle est l'histoire sommaire et exacte de Gaspar Hauser, basée sur les documents que fournirent les journaux politiques et diverses revues littéraires de l'époque; voici maintenant les détails concernant cette malheureuse victime que je tiens du capitaine bavarois I... Cet officier était, je le dirai en passant, un de ces esprits spéculatifs qui fourmillent en Allemagne et qui portent jusque sous la tente du soldat l'amour de la philosophie ; ses tendances étaient évidemment kanlistes, bien qu il ne voulût pas les avouer d'une manière nette ; du reste bon, généreux, franc, charitable, une de ces natures d'élite enfin qui deviennent chaque jour plus rares dans notre siècle mercantile. Je le vis pour la première fois àToulon, chez un de mes premiers maîtres, à son retour de Grèce, pour l'indépendance de laquelle il venait de verser son sang ; je le retrouvai ensuite à Alger, lorsqu'il fut attaché comme capitaine à la première légion étrangère, celle qui fut cédée plus tard (en 185S) à l'Espagne. Je vais tâcher de reproduire le résume de mes conversations avec lui, dont j'avais d'ailleurs pris note dans le temps, selon mon excellente habitude, et j'ai l'espérance que s'il est encore de ce monde (car j'ignore sa position actuelle et le lieu ou il res.de), il ne désavouera rien de ce que je vais dire, si cet écrit lui parvient. Lorsqu'on le questionnait sur les premiers temps de son existence,

Gaspar Hauser répondait qu'il ne s'en souvenait que comme on se souvient d'un véritable rêve. A quelle époque avait-il été placé dans son cachot souterrain? Il lui était impossible de le dire. Et lorsqu'il commença à connaître son existence, il n'en avait que le sentiment confus, mexplicable, c'est-à-dire qu'il vivait à la manière des plantes, éprouvant toutefois les besoins instinctifs de l'animalité ; il les discernait les uns des autres et ne les satisfaisait que lorsqu'ils devenaient pressants; pendant cette période funeste de sa vie, il n'eut aucune idée, pas même celle de Dieu, et plus lard , lorsqu'il fut initié à la vie de relation, il comprit parfaitement qu'il n'avait. pu en avoir. Était-il heureux ou malheureux, par exemple? Comment l'aurait-ilsu et l'auraiMl exprimé? Il ne pouvait pas même apprécier si son geôlier était son bienfaiteur ou son ennemi; mais il ne le détestait pas et le voyait avec satisfaction, parce qu'il lui apportait tous les jours le pain et l'eau qui lui servaient de nourriture.

Un jour il se heurta violemment la tête contre la porte de son cachot en voulant suivre son gardien, qui venait de la fermer; il se blessa grièvement, car il perdit connaissance; mais en revenant à lui, tout étourdi et désagréablement affecté, il ne put se rendre compte de son état, probablement parce qu'il lui était impossible d'apprécier par la comparaison la différence qu'il y a entre la douleur et le plaisir, et i\ est vraisemblable que s'il avait pu avoir alors cette notion, il aurait souffert davantage de sa blessure.

La pauvre victime faisait remarquer aussi que, sans cesse accroupi sur le sol, il ne manquait pas, dans cette position, de choisir instmctivement la position la moins gênante par rapport à d'autres quil avait expérimentées; l'attention, la mémoire, le jugement, la volonté, en un mot toutes les facultés de l'intelligence humaine existaient v.rtuellemem en lui, seulement elles ne pouvaient se manifester que dans la limite restreinte des sensations qu'il recevait. Ainsi lorsque, dans la prison de Nuremberg, il s'était mis en colère à la vue

de la bière et de la viande que M. D lui avait fait servir c'était

tout simplement parce qu'il avait grand'faim et qu'il ne savait et ne pouvait user des choses qui lui étaient inconnues; quant à sa fidélité SI longtemps persistante à l'usage exclusif du pain et de l'eau elle fut due à la délicatesse extrême de son odorat; ces aliments oni peu

d'odeur, tandis que celle de la viande, des fruits, des légumes , de la bière, du vin, lui déplaisait, le repoussait par ce seul motif qu'elle lui était inconnue , qu'il n'y était pas habitué.

Lorsque, pour la première fois, M. D le mena à la campagne, le

spectacle de la nature le saisit d'admiration et de joie, mais il affirmait néanmoins qu'il ne lui donna pas la moindre idée de Dieu, et ce ne fut que lorsqu'il eut commencé à entrer en communication intellectuelle et affective avec son bienfaiteur- et qu'il en eut reçu la première notion du Créateur, que l'idée de ce sublime Artisan entra profondément dans son cœur. Il disait qu'à partir de ce moment une vie nouvelle avait commencé pour lui, et que dès-lors il lui fut irapossible de contempler un riche paysage , un lever, un coucher du soleil, une nuit étoilée, sans s'élever par la pensée jusqu'à l'Auteur de la nature: il voyait sa main partout, dans les bienfaits du bon docteur D...., dans le pain qu'il mangeait, dans l'eau qu'il buvait, et qu'il mettait au-dessus, je l'ai déjà dit, des vins les plus délicieux ; mais il sentait Dieu surtout au fond de son cœur, éclairé, illuminé désormais par l'intelligence.

Tel est à peu près le résumé des renseignements que m'a fournis sur la psychologie de Gaspar Hauser mon vieil ami ; il ne m'en parlait jamais sans émotion; j'ai déjà dit, je crois, qu'il paraissait connaître le fond de I histoire de cet infortuné, mais il fut toujours, sur ce point et par des motifs que je n'ai pu pénétrer, d'une rare discrétion; seulement, un jour que nous étions allés chasser ensemble du côté de Staoueli (il était chasseur très-habile) et que je lui faisais quelques questions à ce sujet, il frappa du pied et me dit, presque en colère : Parlons d'autre chose; vous ne saurez jamais rien là-dessus. Puis il ajouta, après une courte pause : Malheur aux grands qui abusent de leur puissance, et surtout à ceux qui torturent des enfants innocents. Quel terrible compte n auront-ils pas à rendre devant Dieu 1

L'étude psychologique laite sur Gaspar Hauser par le Dr D

devait être sans doute bien plus intéressante et bien plus complète à divers points de vue que celle du capitaine \...., mais elle m'est absolument inconnue. Pourtant cette dernière, quelque imparfaite qu'elle soit, me paraît très-suffisante pour démontrer qu'/i n'y « pas en nous

d'idées innées, et que ce fait se lie providenl'iellemenl sans doute à la liberlé dont Dieu a voulu nous doter dans ce monde et dont nous pouvons pressentir le but. Si, avant d'y être jetés, nous avons eu déjà une autre existence, et si nous avons mérité de subir l'épreuve du libre arbitre, nous avons dû boire auparavant l'eau du Léthé, car sans cette condition, on n'a pas de peine à le sentir, l'épreuve ne serait ni complète ni rigoureuse.

Il me semble logique d'admettre aussi que le cas si rare et peutêtre unique dans l'espèce deGasparHauser, quinefut ni unidiot,niun fripon, ni un habile industriel, démontre sans réplique que l'exercice des sens et la puissance de la vie de relation peuvent seuls développer , perfectionner nos facultés intellectuelles. Ces facultés existent virtuellement, soit chez l'enfant en bas-âge , soit chez l'homme qu'une cause quelconque a privé du commerce de ses semblables; mais elles restent sans effet tant que les appareils sensilifs ne peuvent travailler pour le compte de l'entendement, et par suite du sens moral, qui n'est lui-même au fond que cet entendement perfectionné, éclairé par la connaissance du bien et du mal. Je l'ai déjà dit précédemment et je le dis encore ici, les sensations perçues par la vue, l'ouïe, le loucher, l'odorat, sont transmises par l'encéphale à l'âme, qui les coordonne, les compare, les juge, et s'en forme des idées, d'où découlent ensuite des volontés, des raisonnements , des sentiments affectifs, qu'elle exprime à son tour par la parole, le geste, l'écriure, etc.

Quelques mots sur le tourbillon parisien. — Les matérialistes ont-ils résolu le problème si mystérieux des maladies mentales? Témoignages d'Esquirol, de Guislain, de Brierre de Boismont à ce sujet. — Les lésions cérébrales peuvent être alternativement la cause ou l'effet de la folie. — Le point de départ peut être tantôt animique, tantôt vital, tantôt purement organique; mais la folie, dans l'ensemble de ses phénomènes, est toujours un état pathologique psycho-matériel. — Solidarité qui existe entre la machine humaine et son dynamisme exprimée par la comparaison de cette machine avec un mécanisme à vapeur.— Existe-t-il des folies purement animiques?— Un mot sur la folie de Charles VI, — Profession de foi de l'auteur.

Paris, septembre 1867.

J'ai quitté la Bretagne hier matin, et me voici de nouveau à Paris, dans cette grande Babylone du xix* siècle vouée par le matérialisme au culte égoïste du veau d'or ; où les liens sacrés de la famille, depuis longtemps relâchés, ont perdu leur influence sociale; où personne ne songea son voisin, par ce seul motif que chacun n'est occupé que de soi-même, et ne saurait d'ailleurs faire autrement.

Avez-vous étudié quelquefois la vie en commun chez les fous, dans nos grandes maisons de santé, et remarqué ce silence caractéristique qu'ils gardent à table, au salon, à la promenade, silence qu'interrompent de temps en temps quelques mots toujours empreints d'un caractère particulier d'individualité, ou seulement certains gestes, certains

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