‹ L'Athéisme du dix-neuvième siècle [electronic resource]Chapitre 13 sur 30 · APPRÉCIATION DES PHÉNOMÈNES · texte numérisé non relu

APPRÉCIATION DES PHÉNOMÈNES

tement si l'expérience était poussée trop loin. Cet état, ce sommeil qui diffère tant dusommeil naturel, ne prouvent-ils pas que, malgré leur étroite alliance, la vie intellectuelle et la vie zoonomique tiennent à des causes qui ne sont pas

du même ordre?

Dans son ouvrage si remarquable sur les effets du hackisck, ouvrage qu'a bien voulu me faire lire ces jours derniers, M. Ferdinand Denis, le savant bibliothécaire de Sainte-Geneviève, M. le D- Moreau (de Tours) ma paru avoir apprécié à ce point de vue philosophique les phénomènes qui se produisent sous riufluence de cette substan^^ «Il me semble, dit-il à la page 41, que deux modes

d'existence morale, deux vies ont été départies a 1 homme. La première de ces deux existences résulte de nos rapports avec le monde extérieur, avec ce grand tout qu o. nomme l'»«™ ; eUe nous est commune avec les qui nous ressemblent. La seconde n'est que le ijflet de la première, ne s'alimente en quelque sorte que des matérLx que celui-ci fournit, mais en est parfaitement dis-

""^Lesommeil, continue M. Moreau, est comme une barrière élevée entre elles dans lé point physiologique ou fiiiit 1. vie extérieure et oit la vie intérieure commence. » L uteur explique ensuite la folie et ses phénomènes a 1 aide

Tcette^ualitévitale. «S'il arrive, dit-il, que so^^ fluence de causes variées les deux vies tendent a se con fondre les phénomènes propres à l'une et a 1 aut e a e cl, r à s'unir dans l'acte simple et in^'v.sible de a Zscience intime ou du ,noi. une fusion impaï ai.^^ s père, et l'individu, sans avoir totalemen quitte e

tu .appartient, sous plusieurs rapports . par dneis

DE l'ÉTHÉRISME et DE l'hYPNOTISME , ETC. 269

points intellectuels, par de fausses sensations, des croyances erronées, au monde idéal. »

Quelle que puisse être la valeur de cette explication, qu'il n'entre pas dans mon plan d'examiner ici avec toute l'attention qu'elle mériterait, je dirai qu'elle met avant tout en lumière cette vérité : que, n'importe son point de départ, le médecin philosophe est toujours forcé d'admettre à priori et d'une façon ou d'une autre la duahté du dynamisme humain, Yhomo duplex, s'il veut arriver à l'appréciation raisonnable des phénomènes intellectuels et moraux. Cette dualité ne semble-t-elle pas aussi ressortir nettement de l'observation des phénomènes propres au choléra asiatique ? Dans les cas graves, oùil y a réellement effet de sidération, le sang ne circule plus et a d'aiUeurs perdu ses caractères normaux, la respiration est anxieuse, la voix est éteinte, un froid terrible a envahi le corps, et si l'on parvient a le réchauffer en apparence, il ne s'imprègne de calorique qu'à la manière des corps inertes, et cependant celui qui n'est déjà plus qu'un cadavre conserve son intelligence nette jusqu'au moment suprême, jusqu'au moment où, par l'extinction absolue de la force mixte qui la rattache au corps, l'âme ne peut plus disposer du cerveau, son instrument.

Je ne saurais placer aiUeurs qu'ici la profession de foi du savant professeur Longet, sur la spiritualité de l'âme, dogme qui a le privilège de faire sourire tant de gens satisfaits et repus, et qu'on sera heureux sans doute de voir défendre carrément par un de ces médecins qu'on s'obstine à taxer d'athéisme et dematériaUsme, par ce seul motif qu'ils appartiennent à l'école calomniée de Paris,

« Les preuves métaphysiques de la spiritualité de l'âme, dit l'auteur du Traité de physiologie (II, pag. 605), nous ont toujours paru assez fortes pour entraîner la conviction, alors même que nous serions dans l'impuissance de répondre à tous les arguments de ses adversaires ; mais ces preuves ne sont pas les seules, et, loin de les détruire, l'observation, ce guide si sûr du sensualisme, les confirme. On n'a jamais nié la solidarité des corps sains et d'une intelligence saine : mens sana in corpore sano; mais cette dépendance si naturelle n'est pas tellement absolue qu'on ne trouve de nombreux exemples du contraire : on voit de faibles enfants étonner par la précocité de leur raison et l'étendue de leur esprit; des vieillards caducs et voisins de la tombe conserver intacts le jugement, la mémoire, le feu du génie, l'ai^deur du courage. La folie s'accompagne souvent d'une lésion appréciable des centres nerveux; mais que dirons-nous des cas où Esquirol et les auteurs les plus consciencieux affirment n'avoir trouvé aucun vestige d'altération dans le cerveau ? Les annales de la science nous fournissent un assez grand nombre de faits, parfaitement observés, d'altérations profondes de la substance cérébrale, sans que pendant la vie on eût remarqué le plus léger trouble de Tintelligence. On a vu des portions de cerveau enlevées, des balles traverser de part enpart cet organe, sansle moindre dérangement de l'esprit; tandis qu'il suffit souvent de minces filets de sang dans un point rétréci pour allumer la fièvre, exciter un délire furieux, et amener rapidement la mort. Gardons-nous de confondre l'organe avec la fonction, et c'est surtout en parlant du cerveau et de la pensée que cette distinction est importante.

,) On dira : comment comprendre quelque chose qui

SUR l'ontologie. 271 n'est pas matière en soi, organe ou fonction? en supposant un principe spirituel chez l'homme, où réside-t-il ? l'union de la matière et de l'esprit est-elle possible ?— Imitons la sagesse et la modestie de Haller qui, après tant de recherches, écrivait que l'anatomie est muette sur le siège de l'âme; ajoutons encore qu'Hippocrate en avait l'idée la plus juste, lorsqu'il la définissait : spiritum tenuem j)er corpus dispersum. » * ,

On voit, par cette citation, que le sentiment du professeur Longet sur cette matière ne diffère pas de celui que j'ai exprimé et développé dans les précédents chapitres relatifs aux facultés intellectuelles.

N'est-il pas étrange, du reste, que les athées et les matérialistes en médecine, qui veulent absolument supprimer Dieu et l'âme humaine , qui tonnent sans cesse contre l'ontologie, et qui se montrent systéinatiquement incrédules à l'endroit des facultés animiques et vitales; n'est-il pas étrange, dis-je, que ces mêmes esprits -forts admettent sans aucune difficulté et avec la foi en apparence la plus robuste, qu'i/ n'est nullement nécessaire de voir et de toucher pour croire. Ainsi, par exemple, un homme dans la force de l'âge et parfaitement sain de corps et d'esprit, meurt-il subitement en apprenant une mauvaise nouvelle, ils soutiennent, en dépit des résultats négatifs, même par le microscope, des recherches cadavériques, qu'il doit exister dans le cerveau ou ailleurs une lésion moléculaire invisible, mais néanmoins certaine à leurs yeux. L'existence de cette prétendue lésion, ils la défendent quand même contre tous les raisonnements, affirmant qu'elle ne peut pas ne pas exister, qu'il faut y croire à priori parce que tout phénomène dans l'homme

est et ne peut être que matériel, organique. Ainsi, des sceptiques qui ne veulent à aucun prix ni des êtres de raison, ni des inductions ontologiques, telles que les diathèses, les éléments morbides, que révèlent pourtant tant de symptômes significatifs, sont les premiers à faire la plus absurde des ontologies, ceHe qu'aucun signe ne décèle et qui répugne le plus à la raison.

Tel fut par exemple le célèbre Broussais, qui, dans ses écrits, dans ses leçons, ne cessait de tonner contre l'ontologie, et qui, dit M. Flourens, fit sur la fin de ses jours de l'ontologie, dans le plus mauvais sens de ce mot, en se livrant avec passion à la phrénologie deGall, et en voyant partout des lésions matérielles qui n'existaient que dans son imagination.

Qu'est-ce d'ailleurs que l'ontologie, sinon cette partie si importante de la philosophie qui recherche l'essence des choses et s'efforce d'en apprécier inductivement la nature, les attributs, les qualités par l'étude de leurs effets sensibles ? Or, si cette définition est vraie, qui osera affirmer que l'ontologie ne soit d'aucune ressource pour la connaissance de l'homme sain et de l'homme malade ! n'est-il pas évident, au contraire, n'en déplaise à Broussais et à tous ses autres détracteurs, qu'elle peut fournir, en physiologie, en pathologie, en thérapie, les données les plus précieuses? L'homme (faut-il donc le répéter à satiété?) n'est-il pas un esprit incarné, incorporé, matériahsé ? ne faut-il pas considérer en lui le physique et le métaphysique? tous les phénomènes de son organisme ne sont-ils pas mixtes comme sa nature? Pourquoi donc repousser la science, qui seule peut conduire à des inductions raisonnables sur la partie substantielle de son dynamisme? Ces in-

SUR l'ontologie. 273

ductions, d'ailleurs, on ne les base pas d'une manière absolue sur des raisonnements abstraits, mais en même temps sur les faits anatomiques, physiologiques, chimiques, et sur les expériences mêmes des vivisecteurs ; je répéterai seulement, à propos de ces dernières, qu'elles ne méritent qu'une confiance limitée, parce qu'elles ont le tort grave, le très-réel inconvénient de faire confondre l'état physiologique ou normal avec l'état pathologique ou morbide. Personne ne niera, en effet, que les animaux que l'on dissèque vivants, et qui sont sous le coup de douleurs souvent effroyables, ne se Prouvent réellement dans le dernier état, et que les sympathies que ces douleurs réveillent dans tout le système, n'apportent le plus grand trouble dans l'exercice des fonctions, dont l'expérimentateur veut approfondir le mécanisme.

Qu'il me soit permis, avant définir ce chapitre, de ne pas abandonner trop vite le sujet qui est tombé incidemment sous ma plume, et d'achever ma pensée sur l'ontologie et sur les services qu'elle peut rendre à la médecine. On lui reproche constamment d'être la science ténébreuse des choses qui n'ont aucune réalité; mais que saurions-nous, sans elle, sur les fièvres essentielles, dont aucune école n'ose plus aujourd'hui nier l'existence, sur le typhus, lapeste, la fièvre jaune, la rougeole, la variole, etc., sur les éléments morbides ou affections essentielles simples, dont la théorie est journellement confirmée parla pratique, et qui compte, à Paris même, de zélés partisans? Y a-t-il, en définitive, quelque chose de plus réel que ces maladies, bien qu'elles ne soient à la rigueur, au moins sous le rapport des causes, que des êtres de raison ? Dans les cas si nombreux et si vulgaires où l'on arrive à apprécier l'inconnu par le connu,

ne fait-on pas de l'ontologie sous le voile de la philosophie transcendantale ? Les anatomistes, les micrographes, les chimistes, protestent à l'envi contre l'ontologie et ses raisonnements ; mais qu'ils nous disent avant tout par quels moyens on peut les remplacer? Sera-ce par l'analyse chimique ? que nous a-t-elle appris jusqu'à ce jour sur les éléments morbides, les miasmes, les virus, en un mot sur les essences pathologiques; n'est-elle pas absolument maette sur ces matières? Et puis, qui oserait affirmer, même à notre époque , que la chimie est une science exacte, infaillible ; que son analyse est rigoureusement vraie; qu'elle ne se trompe même pas lorsqu'elle nous présente , par exemple, l'oxygène comme un corps simple ?

Pourquoi d'ailleurs repousser si formellement l'ontologie du domaine de la médecine ? toutes les sciences n'ont-elles pas la leur? la physique elle-même est forcée d'y recourir dans plusieurs cas, notamment lorsqu'eUe s'occupe des impondérables, lesquels ne sont, après tout, que des êtres de raison dont on établit l'existence par l'appréciation^ de leurs effets; comment donc la médecine, science toute d'observation et de raisonnement, qui est trop souvent forcée déjuger des causes par les effets, et de procéder presque toujours par induction dans l'étude des phénomènes vitaux, ferait-elle fi des enseignements ontologiques?

L'observation ayantappris debonne heure, parexemple, que lorsqu'on respire l'air d'un marais, on s'expose à contracter une affection particulière qui revient à époque, à jour, à heure fixes, et que caractérisent des symptômes invariables, constants, on s'est demandé naturellement quefie pouvait être la cause de ce phénomène. Gomme la physique d'abord, etplustardlachimie, ont gardé le silence

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sur elle, n'ont rienpu démontrerdans l'air ambiant, on s'est vu forcé de créer un être de raison qu'on a appelé génie, élément périodique intermittent, et on s'est laissé aller d'autant plus volontiers à personnifier ainsi cette cause occulte, qu'on a remarqué qu'elle pouvait se produire partout d'une manière adventice, là même où il n'existe ni marais ni foyers d'infection, et compliquer toutes les maladies, quelle que soit leur nature. Sans doute nous ne pouvons savoir au juste ce que peut être le génie ou l'élément dont il s'agit; mais, quel qu'il soit, son existence est un fait aussi* réel que la propriété fébrifuge, antipériodique du quinquina, propriété que nous ne pouvons aussi ni voir ni toucher, et qui consiste en quelque chose que la chimie n'a pu saisir et dont la quinine est le véhicule. Le génie intermittent et la vertu antipériodique de l'écorce du Pérou sont donc deux êtres de raison qui se démontrent l'un par l'autre, par le fait même de leur antagonisme. La quinine n'est réellement que le véhicule de cette vertu du quinquina, et pas autre chose, car sa composition élémentaire est la suivante : carbone 75,52; azote ! 8,11; oxygène 8,61. Or ces éléments, isolés ou combinés artificiellement dans les proportions que je viens de rappeler, ne sauraient guérir la fièvre intermittente : donc la -vertu fébrifuge du quinquina et de la quinine réside dans i un principe inconnu qui leur est incorporé, et qui n'estpas [plus facile à saisir que le virus de la rage, le venin duseripent à sonnettes, et finalement le génie ou élément interïjnittent.

Inductions philosophiques qu'on peut tirer de la physionomie et de la station bipède chez l'homme. — Ces deux attributs lui sont propres ; trois arguments de l'auteur en faveur de l'existence et de l'essentialité de l'âme. — Opinion de Chomel sur le rôle qu'elle joue dans les maladies et spécialement dans celles de l'estomac, etc. — La doctrine du D' Pangloss est au fond très-vraie. — Anecdote traditionnelle sur Moïse.

Marseille, octobre 1867.

Après avoir parlé de l'âme et de ses facultés, je crois devoir dire quelques mots de la physionomie et des inductions philosophiques qu'on peut en tirer quant à la nature et à la destinée de l'homme.

Je commencerai par établir avec soin que la régularité ou l'irrégularité des traits de la face ou 'du visage entre pour très-peu de chose dans la constitution de la physionomie, et qu'on peut être vertueux ou méchant avec toutes les figures, fait qui est d'observation journalière et commune. On a vu souventmonter sur l'échafaud des scélérats couverts de crimes les plus atroces et dont la beauté plastique frappait particuhèrement l'attention des spectatem'S. La physionomie n'est, à mes yeux, et ne peut être d'ailleurs que l'expression bonne ou mauvaise que l'âme imprime aux visages beaux ou laids des individus, ce je ne sais quoi qui fait dire qu'un homme est loyal ou faux, énergi-

que ou faible, doux ou brutal, lâcbe ou courageux, bon ou méchant, etc., etc. L'histoire a consacré la laideur extrême de Bertrand du Guesclin, mais elle établit en même temps qu'il y avait en lui quelque chose qui atti- ■ait, qui lui concihait tous les cœurs, qui lui valut sans doute le titre glorieux de bon connétable: c'était sa physionomie , le reflet de sa beUe âme.

L'historien espagnol de la reine Isabelle de Gastille, considérant la physionomie humaine comme je viens de le faire^ a dit en parlant de cette noble femme, dont la mort entraîna celle de Christophe Colomb, son protégé et son admirateur':

«La beauté d'Isabelle ne tenait ni aux lignes pures des traits, ni à l'éclat du teint, mais provenait surtout de l'harmonie de l'ensemble, assorti à la cahne expression des pensées; et par cela même que la reine était, de son essence, un modèle angélique de constance et de chasteté, ses traits avaient reçu l'empreinte de son âme, ils en semblaient le revêtement extérieur et avaient résisté aucc ravages des ans. Son énergie, son héroïsme se montraient dans la netteté de ses attitudes; sa voix sonore et d'un timbre clair était nette et ferme comme sa raison. Enfin, cette noble créature formait un type merveilleux de grâce et de perfection, pour la beauté plastique comme pour celle de l'esprit et du cœur. Sa qualité dominante fut une sainte pudeur, à laqueUe les plus graves maladies ne surprirent jamais la moindre concession.»

Lavater faisait entrer dans la physionomie toutes les circonstances qui se rapportent au ton de la voix, à lU coloration de la peau, à l'attitude et au geste. En agissant ainsi, il était dans le vrai, car l'influence spéciale de l'âme

sur ces divers phénomènes ne me paraît pas susceptible

de contestation.

La physionomie— n' m déplaise aux médecins qui nous font descendre du gorille— est incontestablement et quoi qu'on en ait dit un attribut particulier de l'espèce humame; ■ elle est le meilleur indice de la nature purement instrumentale du corps, de l'autocratie de l'âme, qui est en nous ce que Dieu est dans l'univers, et delà diversité de ses aptitudes intellectuelles, morales, affectives, selon les individus; diversité qui est telle que si on ne rencontre pas dans le monde deux hommes qui aient exactement le même visage etla mêmehabitude extérieure, on ne saurait trouver plus facilement deux âmes parfaitement identiques dansla vertu comme dans le vice, dans le bien comme dans le mal.

Je dirai, en passant, que cette diversité infinie desâmes estun des meilleurs arguments qu'on puisse faire valoir en faveur de la doctrine traditionnelle qui nous enseigne que la vie n'est qu'un temps d'épreuves basées sur la liberté, et que la terre n'est en quelque sorte que la salle de police des mondes habités. En effet, lorsqu'on y regarde de près, la seule lumière que l'homme puisse acquérir sur sa propre énigme est que sa nature est foncièrement mauvaise , mais avecdes nuances innombrables qui établissent les différences dont je parle entre les

psychologies. .

L-uttribut particulier de la physionom.e prouve d un autre côté que Dieu, en créant l'homme l'avait des me l'exclusion de tous les autres animaux, a vme de la vie llectuolle et morale, et ^ former avec ses semblab e société. La prodigieuse variété des physionomies est In effet un des moyens, ni facilitent les agglomérations

sociales, par les distinctions qu'elle établit entre leurs membres, distinctions que le nom achève de rendre faciles, sans pourtant qu'il soit utile de les porter, inscrites sur la poitrine, comme le faisaient dans ma jeunesse les disciples de Saint-Simon. Évidemment, si les animaux de même espèce n'ont jamais pu se former en société, pas même les singes, qui sont nos aïeux, d'après le savant Vogt, ce n'est pas seulement par le fait de l'infériorité de leur kitelligence et parce qu'ils ne possèdent point le langage, mais encore parce qu'ils sont dépourvus de physionomie!

Le chien et le cheval, ces deux compagnons de l'homme qui le suivent au mUieu du danger, le premier par affection et pure obéissance, le second par devoir et par nécessite, n'ont pas eux-mêmes, quoi qu'on en ait dit, de physionomie, ils ont seulement le regard expressif; bien que lesyeuxpuissent déceler chezles animaux les passions douces et violentés, lagaîté ou la tristesse, la santé du la maladie. Us sont bien loin de rivahser avec la face de

1 homme pour l'expression de la psychologie individuelle . G est que homme, créature privilégiée ici-bas, en dépit de

d chu a qui a miséricorde de Dieu laisse ouverte la porte

animaux même les plus terribles, d'abord par son génie otson mdustrie, ensuite par l'influence magnétique Ji émane de sa face , de sa physionomie. ^ Lorsqu'on réfléchit bien à cette puissance de l'homme r les animaux, on en tire sans doute de fortes inducta faveur de la noblesse de son origine. Mais les animaux

manque de prévoyance, leur privation de langage leu

servitude envers nous, etc., que peuvent-ils être, quel est leur but? comme nous, d'où viennent-ils et où vont-ils? Nul ne pourra jamais sonder ces mystères, que Dieu seul connaît. Tirons au moins de la destinée des animaux icibas et de la nature de l'homme cette induction que, dans la mixtion psycho-matérieUe opérée par Dieu, la prépondérance a été laissée aux éléments spirituels ou psychiques; notre puissance sur les animaux les plus forts en est la preuve évidente.

Nous avons vu plus haut que le fond delà doctrine de Gall et de tous les matériahstes était que l'âme, à partir du moment de la fécondation du germe, se moulait en quelque sorte sur le corps, et que c'était ce dernier qui en créait les facultés et les aptitudes. Pour ma part, et sans me préoccuper de mon infimité, je professe, avec une foi profonde, la doctrine inverse , et les arguments sohdes ne me manquent pas pour la faire valoir; toutefois je ne vais pas, à l'imitation de Buffon, jusqu'à mettre en doute l'existence de notre corps et de la matière en général, tel que nous la voyons, pour démontrer que nous sommes âme avant tout, et que, comme tels, nous pouvons parfaitement, à ce titre, exister seuls. Loin delà; je me tiens aussi sûr de l'existence de mon corps que de celle de mon âme, et quand on me demande si j'ai jamais vu cette dernière comme je vois la matière, j'indique la face humaine, la physiommie, où ce principe, cet être qm est en nous, se reflète si manifestement. Voilà une preuve matérielle de l'existence de l'âme. Qui n'a pas admiré, al Exposition universelle, la statue de Napoléon mourant? Si ce visage de marbre semble vivant , s'il impressionne a un si haut degré les personnes même étrangères à l'art plasti-

que, c'est qu'il a une physionomie qui traduit fidèlement l'état mental de la victime de Sainte-Hélène et ses dernières pensées.

Oui, l'homme seul a une physionomie ; c'est là un de ses privilèges , et une preuve de plus à ajouter à toutes celles qui démontrent la hauteur de ses destinées; mais lui seul aussi peut devenir comédien , c'est-à-dire arriver à feindre des passions, des sentiments qu'il ne ressent pas, à se donner une fausse physionomie ; il les exprime alors sur son visage comme il les reproduit sur la toile ou sur le maiT^re. Qu'on se rappelle ce qu'on a dit de la physionomie de Talleyrand, de Talma et de Rachel.

Les matérialistes me diront -sans doute qu'ils ne sont pas du même sentiment que moi, que physionomie n'est pas le miroir de l'âme, mais bien celui du cerveau, qui imprime aux muscles du visage, à l'aide de ses nerfs propres, des mouvements particuhers, et un cachet variable selon les circonstances. Je réponds à cela que le cerveau et moi sommes de vieilles connaissances; je l'ai eu bien souvent à nu sous mes yeux dans les amphithéâtres, et je n'ai jamais pu me faire à l'idée que cette masse pulpeuse, malgré sa prépondérance matérielle, incontestable dans l'organisme, fût réellement Vhomme intérieur, Vclme, le moi; partant, que son rôle dans les fonctions d'expression différât de celui d'un simple instrument. Admettre le contraire est, je ne crains pas de l'afQrmer, la plus absurde des extravagances, et certes, je pourrais le démontrer ici par de solides arguments, mais dont la certitude n'exclut pas malheureusement l'aridité, et que je veux, à ce titre, épargner à mes lecteurs. Qu'il me suffise d'inviter ceux d'entre eux qui auraient l'occasion de contempler un cerveau sorti

2g2 QUESTION DE LA PHYSIONOMIE

de saboîte osseuse, à se demander si cef organe peut produire directement et par Im-mèmeV imagination, cette faculté qui rend îwète , peintre, sculpteur, musicien, que sais-je encore? cette faculté à laquelle nous devons l'Iliade, l'Énéide, Roland furieux, le Paradis perdM, la Divine comédie, la Jérusalem délivrée, et les chefs-d'œuvre de tant d'artistes célèbres dont la gloire vivra jusqu'à la consommation des siècles; cette faculté par laquelle l'homme peut voyager dans toutes les parties de l'univers qu'il a visitées, sans quitter sa chambre; cette faculté, enEn, qui le rapproche de Dieu, puisque c'est par elle qu'il peut créer, non-seulement les monuments matériels, mais surtout les monuments intellectuels et affectifs dont les matériaux ne peuvent se trouver que dans son âme, et qui sont sans contredit les plus sublimes de tous.

Je le répète, je ne crois pas devoir perdre mon temps à faire la démonstration de l'évidence, et je n'insisterai pas sur ces considérations; mon opinion, sous ce rapport, est ceUe de l'immense majorité des hommes qui font quelquecas de leur raison, celledetous les vrais médecins, et toute l'argumentation des dissidents est tellement entachée de faiblesse qu'elle ne mérite pas d'être relevée. Je n'ai soulevé dans ce chapitre, je le dis encore une fois, la question de la physionomie, cehe des fonctions d'expression, que pour apporter une dernière preuve au dogme de l'existence de l'âme. Qui ne sait d'aiUeurs que ce dogme philosophique et religieux fut dans tous les temps l'objet des attaques les plus insensées, et qu'il leur a résiste, comme il résistera encore à celles des positivistes et des athées de notre époque, par ce seul motif que, profondement enraciné dans le cœur del'homme. dont il encourage

les plus chères espérances et provoque les plus nobles aspirations, il nepourra jamais en être extirpé ! Robespierre, ce tyran sanguinaire dont l'effrayante dictature fut la honte de nos pères, croyait à l'existence d'un Être suprême et à l'immortalité de l'âme. Comment pouvait-il concilier ces croyances traditionnelles avec son amour du sang? c'est ce qu'il est difficile de concevoir; mais son exemple n'achève-t-il pas de démontrer que personne ne veut icibas de la doctrine funèbre du néant, et que l'histoire entière de l'humanité n'est qu'une longue protestation contre elle? Que ceux qui en doutent rentrent en eux-mêmes, qu'ils s'examinent avec soin, qu'ils scrutent en dehors de toute influence leurs actions journalières, et ils ne tarderont pas à reconnaître à quel point leur est antipathique la doctrine du néant.

QueUe différence existe-t-il, disent parfois les positivistes, entre le corps et l'âme, ou entre la matière et l'esprit? car vous raisonnez sur ce dernier comme nous raisonnons sur l'autre; mais avec cette différence que nous pouvons lavou' etla toucher, tandis que vous êtes privés de cette certitude. Or, comment raisonner avec fruit sur une abstraction ?

Pour répondre à cette objection, je ne reproduirai pas ICI ce que j'ai déjà dit aiUeurs sur les êtres -de raison, que la physique n'a pas hésité à admettre sur la foi de Vontologie, c'est-à-dire en jugeant de la cause par les effetsmais je ferai un simple raisonnement dont les personnes les moins versées en philosophie sentiront, je crois, la justesse.

D'abord, je commencerai parfaire remarquer aux matériaUstes que, bien qu'ils puissent toucher, voir, sentir la

matière, son essence leur est tout aussi inconnue que l'est pour moi celle de l'âme; je leur dirai ensuite que, bien que iene puisse me faire aucune idée de cette dernière, qu'il me soit impossible de la rapporter à rien de ce que je connais, je me tiens sûr de son existence et de sa nature différente de celle du corps, auquel elleest liée si intimement, à l'aide de^ trois arguments également sobdes, du

moins à mes yeux:

io Si le corps et l'&me netaienl réellement qu'une seule et même chose, l'homme ne serait pas incessamment en lutte avec ses passions et ses instincts, et il n'est pas oo-ique il est même absurde d'admettre qu'un être simple, quelle que soit sa nature, puisse être bon et mauvais a la fois, désirer et repousser, aimer et haïr en même temps. Or cette lutte, qui ne cesse pas chez l'homme, dès qu d a acquis l'âge de raison, par le tait du développement complet de ses sens, prouve d'une manière très-évidente qu .1 est double et formé en outre d'éléments antagonistes, mais unis, mixtiônnés ensemble dans un but providentiel.

2. Nous ne connaissons de l'ïme (lue Ses opérations, et nous sentons très-bien qu'elle estle mobile essentiel du corps; mais qui pourrait soutenir qu'il y ait quelque chose de matériel dans une pensée, dans cèUè'de Dieu, par exemple, dont nul mortel ne peut se taire la momdre idée physique, qui est en un mot une abstraction quon n saurait e; aucune manière faire' passer à l'état concre Les actes intellectuels, moraux, affectifs, alors même qu i sont-'corporisis. é'èst-à-dire interprétés, traduits par physionomie humaine, la parole, l'écriture, le geste, la scJlhture, la peiiiture,-c6n'sérvdnt dans leur ^ expression mime quelqn chose (,ui Sent l'abstraction d'une lieue.

mais qu'il est raisonnable de considérer comme psychomatériel, avec prédominance marquée de l'action animique.

3° Enfin, quand je vois le cadavre d'un homme mort tout à coup au milieu de la santé (je crois avoir déjà fait valoir ailleurs cette raison ) , par le fait de la colère ; lorsque je constate qu'il n'existe dans ce cad,avre aucune lésion appréciable même au microscope, j'en viens immédiatement à cette idée toute naturelle que j'ai sous les yeux une machine dont le moteur est absent. Je me dis : les lois de l'alliance psycho-matérielle , qui sont fondées surtout sur l'action intermédiaire du principe vital ayant été perturbées violemment, l'alliance s'est trouvée rompue, et la vie a cessé.

De tout ce que j'ai dit sur, la dualité de l'homme et sur l'autocratie qui appartient à l'âme dans la production des phénomènes de la vie , je crois devoir conclure , avant d'aller pluslom, que les organiciens. etles positivist,es, commettent une grande faute en ne tenant aucun conipte de l'élément animique, dans la recherche; des cap.ses des maladies et du traitement respectif qu'appellent celles-ci dans la même classe, dans le même ordre, et toutes choses égales. Si les,modifications,que reçoit la vitalité ou l'innervation (style organicien), d^ la part des agents extérieurs, du miheu ambiant, et qu'on appelle dans certaines écoles les affections essentielles^ sipiples, spnt positives et doivent toujours être discernées avec soin par le chjiicien, à, plus forte raison doit-il chercher à discerner l'élément psychique ou,aaimique, dont l'influence, soit àJ'étE^t, de, santé, soit dans celui de malfidie, est, permanente et^ne peut être mise en doute , tandis que les modifications vitales ne

sont le plus souvent que passagères ou adventices. Quiconque ne reconnaîtra pas l'importance de ces principes ne fera jamais que balbutier, en pathologie, en thérapeutique, et se vouera à l'obscurité, aux tâtonnements et aux revers qui en sont la conséquence.

Je pourrais ici faire valoir, à l'appui de cette dernière opinion, l'autorité des plus grands chniciens de toutes les Écoles; mais je me bornerai à m'appuyer sur celle de Ghomel. naguère l'une des lumières de l'École de Paris. Voici ce qu'il nous dit en effet, dans son Traité des dyspepsies :

((L'occupation sérieuse de l'esprit est, pendant le travail de la digestion, une des circonstances les plus propres à l'entraver : après ses repas, l'un se met à son bureau pour faire sa correspondance, vérifier ses livres; l'autre se rend au Palais pour juger ou plaider, ou dans son étude pour y examiner des dossiers ; le professeur se rend à sa faculté ou à son collège pour y faire des examens ou des cours; le prêtre va s'asseoir dans sa chaire ou dans son confessionnal, le médecin dans son cabinet

))Plus l'appUcation de l'esprit est forte et prolongée, plus grande est aussi son influence. »

Ailleurs il dit : ((Les inquiétudes vives, les grandes peines morales, les chagrins surtout, dans un cœur de père ou de mère, de fils ou de fille, de femme ou de mari , de frère ou de sœur, exercent une action non moins forte et contre laquelle la médecine est désarmée . C'estsurtout à ces malades qiù'une vie consacrée à cette charité active qui porte sa récompense avec elle, et qui chaque jour est plus douce à qui la pratique, devient un moyen puissant de rétablir une santé profondément altérée ; cette voie est large et ouverte à

tous; chacun, selon ses dispositions, peut y marcher seul; je puis affirmer, médicalement parlant, que ce sera temps et argent bien employés et placés à gros intérêts, surtout lorsqu'on persévère dans cette voie. On y trouve le meilleur remède possible au défaut d'exercice, à ce désœuvrement de l'esprit et du cœur que nous avons signalé comme une des conditions les plus dangereuses pour tous, et surtout pour les personnes dont le système nerveux est vivement impressionnable et les organes digestifs faibles et irritables.»

A cette théorie on reconnaît le vrai médecin, le médecin philosophe, toujours à cheval en quelque sorte sur la dualité de l'homme, sur la source des saines et rationnelles indications, et qui se montreparfaitement convaincu de ce principe chnique, qu'avec une bonne hygiène physique et morale, le clinicien est souvent mieux armé contre les maladies qu'avec les saignées, les vésicatoires et tout l'arsenal des drogues pharmaceutiques.

L'homme, en dehors de l'attribut de la physionomie, en possède encore en propre un autre, qui n'est pas moins significatif; je veux parler de la station bipède.

Cette station, en effet, est encore un chef-d'œuvre de cette Nature qui se montre si admirable, si grande dans les choses en apparence les plus vulgaires, semblant prendre à tâche, par là, de confondre , de réduire au silence ses détracteurs, c'est-à-dire la cohorte des matérialistes

' et des athées, toujours prête à la calomnier, à en déchner

' l'intelligence.

Comment ne pas être saisi d'étonnement lorsqu'on constate à quel point les lois de l'équilibre ont été observées.

et avec quel succès elles ont été appliquées, pour que la station sur les deux pieds, si délicate, si scabreuse en elle-même, fût solidement assurée? Quoi de plus phénoménal que cette station, dont personne ne s'occupe, mais dont tout le monde profite, sans s'arrêter à son caractère merveilleux ! Je ne saurais certes faire ressortir ici toutes les circonstances, tant actives que passives, qui de la tète aux pieds maintiennent dans un état permanent de fixité toutes nos articulations, même les plus mobiles, et je nepeux que renvoyer les curieux aux ouvrages d'anatomie qui ont traité de cette matière. Là, on pourra comprendre comment la tête est maintenue sur la colonne vertébrale, et ses divers mouvements assurés, en dépit de son poids si considérable, par des muscles dont l'action a été calculée avec une admirable justesse; commentl'épine dorsale, elle-même chargée du poids delà tête, et sur laquelle pèsent aussi les membres supérieurs pendants sur les côtés de la poitrine, forme un tout immobile dont la base moyenne de sustentation est dans le bassin, qui à son tour maintient sohdement sa fixité entre la colonne vertébrale et les cuisses ; comment ces dernières, chargées du poids de toutes les parties précédentes, le transmettent aux jambes, qui transmettentenfin médiatement, à l'aide des pieds sur le sol, dernière base de sustentation, le poids formé par la totalité du corps? C'est surtout en calculant avec soin toutes les forces, tous les leviers, tous les points d'appui, en un mot tous les éléments de notre station bipède, qu'un de nos élèves de l'École polytechnique pourrait s'assurer que la nature est le plus habile et le plus savant des mathématiciens.

Je no ferai ici, du reste, qu'appeler l'attention sur la merveilleuse organisation de lamainel dupied de l'homme:

elle a été, dans tous les temps, l'objet de la méditation des philosophes, qui en ont tiré des inductions morales d'une haute portée. C'est à la main en particulier que l'homme doit une grande partie de sa supériorité sur les animaux, et son adresse insigne dans les divers arts. Anaxagore la considérait comme la seule source de l'intelligence ; mais en admettant ce principe, évidemment faux, il prenait l'effet pour la cause, ainsi que le démontra Aristote: la main humaine, quelque admirable qu'elle soit dans son organisation et dans ses œuvres, n'est que l'instrument de l'intelligence. Les singes, en effet, ont quatre mains au lieu de deux; l'idiot a des mains le plus souvent irréprochables sous le rapport de leur construction physique, mais qui demeurent inutiles faute d'inteUigence.

Je ne m'étendrai pas davantage sur ces considérations; je ferai remarquer seulement que le hasard, en calculant avec tant de justesse la station bipède, et en construisant, parla seule intelhgence des atomes matériels, un œil, une oreille, un appareil olfactif , etc., etc., se serait montré la raoms aveugle des divinités. Après de tels miracles, il n'y aurait plus aucun motif de repousser l'hétérogénie ou généraiion spontanée, dont je compte parler dans un prochain chapitre, et que l'on s'est efforcé dans ces derniers temps do remettre en honneur. Je terminerai celui-ci par quelques réflexions philosophiques et une petite anecdote.

J'ai dit un peu plus haut que la nature humiaine était essentiellement mauvaise. Jenecroispas que cette assertion me fasse accuser ûe pessimisme par ceux de mes lecteurs qu, ont observé le spectacle que donne incessamment l'humamté, soit dans la famille, soit dans la société; c'estmôme à sa seule perversité qu'il convient de rapporter la prédo-

minance du mal sur la terre, prédominance qui est naturellement le cheval de bataille des matérialistes et des athées.

Mais j'ai fait déjà valoir dans plusieurs de mes écrits, notamment dans mon dernier travail de la question sagittaire' , que la puissance du mal ici-bas, outre qu'elle tenait àla perversité naturelle, originelle, de l'esprit incarné qu'on appelle l'homme, avait sans doute un caractère providentiel, que le mal n'était au fond et ne pouvait être que le criteriiùmÛM bien.

On demeure convaincu de la vérité de ce dernier principe, lorsqu'on s'efforce de remonter dans le passé et de saisir quelques anneaux de la longue chaîne des événements humains et des actions individuelles qui les suscitent, les préparent fatalement, presque toujours au plus grand proflt de la justice et de la vérité. Les familles illustres, princières, qui possèdent leur généalogie etleur histoire propre pendant une longue suite de siècles, peuvent facilement se convaincre de l'exactitude de ceprincipe, et il est probable, par exemple, que si le dernier des Stuarts, qui est mort sous la pourpre romaine, avait été interrogé sur la cause première des malheurs inouïs qui s'acharnèrent en quelque sorte sur sa famille, non-seulement il aurait indiqué ces causes avec facihté, mais il aurait démontré encore qu'elles n'auraient pas pu ne pas porter leurs fruits.

Les Israélites possèdent une tradition relative à Moïse, qui vient à l'appui à la fameuse doctrine du Pangloss, dont le fond est, personne ne l'ignore, que tout va pour

. Ue la réforme sanitaire, des événements providenHcls qui font amenée, des causes humaines qui en retardent l'appUealion. Montpellier, 1867.

le mieiMC dans le meilleur des mondes. Un jour, disent-ils, notre grand prophète ayant une entrevue avec l'Éternel, osa lui faire quelques observations critiques sur sa manière d'administrer le monde, et spécialement sur l'étrange distribution de sa justice. Dieu, sans relever le moins du monde ces observations, et sans montrer d'ailleurs le moindre courroux, ordonna aussitôt à Moïse de regarder en bas au fond d'une plaine : les yeux du prophète, obéissants, tombèrent d'abord sur une source d'eau jailhssante où un soldat descendu de cheval, et très-altéré sans doute, buvait avec avidité; dès qu'il se fut remis en selle et qu'il eut continué son chemin, arriva un jeune adolescent qui but également, mais qui, ayant aperçu à ses pieds sur le gazon une bourse pleine d'or qu'avait laissé tomber le soldat, la prit et s'en aUa. — Après l'enfant vint un vieillard, qui après s'être rafraîchi s'assit près de la fontaine [.our se reposer ; mais au même instant le soldat revient chercher sa bourse, la réclame au vieiUard, qui proteste qu'il ne l'a pas vue. Alors le soldat tire son glaive du fourreau et tue le pauvre innocent, convaincu que lui seul peutl'avoir volée. A cette vue, Moïse saisi d'horreur tomba la face contre terre, tandis que Dieu lui disait : Ne sois pas smpris de ce crime et ne demande pas pourquoi le Juge del'univers l'a permis; mais sache que ce vieillard avait assassiné le père du jeu/ne garçon qui a pris la bourse, etque celle-ci avait été volée.

isroTE.

Ce que j'ai dit en divers endroits de ce livre, sur la tendance des matérialistes à rabaisser l'homme au niveau des brutes et à méconnaître son immense supériorité sur elles, est justifié par le document suivant, que j'extrais de l'ouvrage intitulé: Principes de In philosophie naturelle, dans lequel l'auteur s'est efforcé de déterminer les degrés de certitude des connaissances humaines. Comme cet ouvrage est de beaucoup antérieur à celui de Moscati, dont j'ai parlé dans mon introduction, et que j'y retrouve les mêmes idées saugrenues sur notre consanguinité avec les singes sans queue, je suis forcé d'admettre qu'il y a un plagiat de la part de ce médecin.

« Errant au premier moment de sa formation (lisez : lorsqu'il sortu de terre comme un champignon), dit l'auteur de ce livre qui a gardé l'anonyme, l'homme était mû comme les autres animaux par de< sensations différentes; sa constitution physique lui fit également contracter différentes habitudes, qu'il a conservées jusqu'au moment où l'élat social a délruit chez lui toute inclination naturelle.

^L'analogie dit qu'il était frucjivore et né pour senonrrir de fruits et de semences comme le singe, dont il n'est que la première espèce ; comme lui il marchait à quatre pâlies dans ces premiers temps : pour lors il s'appuyait sur les orteils qui, n'ayant, pas été gênés par ■ les chaussures, étaient beaucoup plus allongés. (Voilà une question bien vite trn-^chée, comme on le voit.) Sa tête était oblique à l'opmc, et sa face toujours à peu près perpendiculaire à l'horizon, parce que le corps des vertèbres cervicales et leurs substances intervertébrales avaient plu. d'épaisseur que leur arrière-train. 11 s'oleya ensuite quelquefois sur ses pieds, et cela pour atteindre à une plus grande hauteur et prendre quelques fruits; celle altitude répétée souvent lu. devint si familière qu'il ne se lint plus autrement, et elle causa 6e. changements dans toute sa constitution. »

Il est évident que l'auteur, qui semble avoir assisté à I ovo ution progressive de l'homme primitif, f.il bon marché des merveilles de

ET DE LA STATION BIPÈDE. 2j)3

la Station bipède, que je viens de faire ressortir dans ce chapitre; il est impossible de se montrer plus san^-façon.

Un peu plus loin, après avoir annoncé qu'on vient de trouver un singe qui a le nez exactement fait comme celui de l'homme, circonstance qui achève de porter la conviction dans son esprit , il ajoute : <t L'homme était couvert de poils comme les autres animaux ; les hommes robustes en ont encore beaucoup au dos, à la poitrine, sur les bras et sur les cuisses. On a même remarqué (importante et profonde remarque) qu'ils étaient disposés comme chez le singe. Durcsle, l'orang-outang a déjà peu de poils, surtout à lapartie antérieure du corps, et peut-être dans peu de temps sera-t-il au même point que l'homme. »

Après avoir expliqué que les premiers hommes durent naître entre les tropiques auprès des singes, et mener pendant les premiers temps lemême genre de vie qu'eux, prenant leur sommeil sur des arbres, sur la verdure ou dans des endroits couverts, ne s'occupant de leurs femelles (sic) que pendant la saison du riit, dofat il ne Rte pas l'époque d'ailleurs, et qu'il admet sans tenir aucun compte du fameux axiome de Beaumarchais : Boire sans soif et être amoureûx en tout temps sont les deux attributs qui distinguent l'homme de la bêle ; après avoir, dis-je, émis toutes ces énormes excentricités, l'estimable auteur des Principes de la philosophie naturelle, — que j'ai le bonheur de posséder dans ma bibliothèque, et dont je me procure volontiers la lecture lorsque je m'ennuie, ce qui arrive très-rarement, — nous apprend comment la société humaine fut enfin constituée après des milliers de siècles, et c'est ici surtout qu'il devient véritablement admirable :

«Le souvenir du plaisir que les hommes trouvèrent dans la compagnie de leurs femelles a été la cause de la naissance des grandes sociétés qui ont tant intrigué les philosophes ; et 6e souvenir a en môme temps développé les qualités affectives de l'espèce, engendré la ' charité, la piiié, et fait sentir le besoin d'un langage; car l'homme des I temps primitifs ne pouvait qu'exprimer par des sons variés de sa Voix Iles dilîérents sentiments dont il était alfeCto ; il lui était impossible de Ifaire connaître jusqu'à un certain point quels étaient les objetsquilui i causaient ces sentiments quoiqu'il les connût très-bien ; « car il dis-

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