MONTPELLIER, TYPOGRAPHIE DE BOEHM ET FILS
AVANT-PROPOS
Ln vulgarisation de la science a ses inconvénients, mais elle a aussi ses avantages, et parmi ces derniers, le plus grand de tous, sans contredit, est d'empêcher les utopistes, les faiseurs de systèmes, les novateurs ambitieux ou téméraires, d'abuser de son nom, de lui attribuer avec audace des principes et des sentiments qu'elle n'a pas, qu'elle ne peut avoir.
Fille de Dieu, est-il vrai qu'elle le renie et le blasphème aujourd'hui, qu'elle en conteste même absolument l'existence, comme on l'entend dire de toutes parts, etque, rompant à jamais avec les traditions d'un passé glorieux, elle se soit jetée sans vergogne dans les voies délétères et immondes du matériahsme ?
Cette question, que je ne me pose pas pour la première " fois, puisque je Vai déjà traitée il y a dix-huit ans (en 18S0), je viens l'évoquer de nouveau dans ce livre, que j'adresse à toutes les personnes du monde qui, associées au mouvement scientifique, en suivent avec intérêt les péripéties. Or, en indiquant d'une manière si franche et si nette le mobile qui me dirige, j'explique, ce me semble, du môme coupla
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forme familière et tout à fait insolite que j'ai cru devoir donner à un travail dont le fond est des plus sérieux, les efforts que j'ai tentés pour le mettre à la portée de toutes les intelligences, et pour endissimuler autant que possible la sévérité naturelle.
Du reste, si la vulgarisation des matières scientifiques, même les plus spéciales, n'était ni possible ni de bon aloi, les premiers savants de Paris se garderaient bien d'écrire pour les gens du monde dans les revues littéraires, et nous ne verrions pas si souvent les organes officiels de l'État monter à la tribune du Corps législatif ou du Sénat, pour y débattre, devant un auditoire tout aussi incompétent qu'eux-mêmes, les questions les plus controversées de la science médicale; si dans le sein de ces illustres assemblées aucune voix n'a jamais cru devoir dénoncer les inconvénients de cette vulgarisation, qui oserait contester le droit de la faire à celui qui depuis prés de vingt-cinq ans n'a cessé d'enseigner la médecine pratique ou dogmatique?
Quelque reproche que l'on puisse adresser à mon livre, on ne l'accusera pas du moins de manquer d'opportunité ; écrit il y a prés d'un an, et destiné tout d'abord à paraître par fragments dans l'une des grandes feuilles quotidiennes de Paris, il n'arrive en vérité ni trop tôt ni trop tard, car la question de l'athéisme, de ses dangers sociaux est à l'ordre du jour de l'opinion publique; une lutte qui promet d'êire longue et ardente vient de s'engager entre les positivistes, les déterministes, dont les écarts, les prétentieuses aspirations compromettent la science moderne, et les gens
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honnêtes de toutes les catégories intellectuelles, de tous les cultes en vijrueur, qui se scandalisent de leurs discours et do leurs écrits. Partisans sincères et éclairés de la libre pensée, ces derniers ne veulent pas avec juste raison qu'elle puisse aller jusqu'à se permettre la cynique propagande des principes du mal, à préparer par l'impiété un nouveau régime de la terreur, et le toile général qu'ils crient en ce moment porte avec lui une bautc signification.
Vainement les athées du xix" siècle, plus audacieux que leurs devanciers, s'efforcent-ils de démontrer que les religions sontinutiles, qu'elles n'ont et nepeuventavoiraucune portée sociale, n'étant en fin de compte qu'une affaire de sentiment individuel, partant variable dans ses effets, dans son influence: la majorité des croyants repousse obstinément cette opinion comme sophistique, paradoxale, dangereuse, et celte majorité est au nombre des sceptiques à peu près comme cent mille est à un
C'est donc avec la conviction profonde de son utilité et de son opportunité que je lance ce travail sur la mer orageuse delà publicité, comme un solide et robuste vaisseau capable de résister à ses tempêtes , et dont la bannière éclatante, toute vieille qu'elle est (celle du théisme, base première de toute religion), sera saluée avec sympathie (j'en ai le ferme espoir) par les vrais savants et par lésons de cœur. Puisse-t-il remettre en lumière cette belle doctrine, maintenant trop oubliée, qu'enseignait, il y a déjà près de trente ans, à l'École normale, un des plus illustres professeurs de l'Université; Quel' athéisme est impossible, rjiie
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pour rejeter h croyance en Dieu, il faudrait refuser indistinctement sa foi à toutes les vérités, et que, loin que les sciences détruisent la religion, elles sont au contraire comme autant de temples où l'on rend un culte à Dieu, qui est le centre, la source de toutes les vérités, la base aj{,-dessous de laquelle on ne trouve plus rien. (Cousin, Leçons de philosophie. )
Qu'au seul mot de religion que je viens de répéter, et qui leur est antipathique, les niodernes continuateurs des Lameltrie, des Helvélius, des d'Holbach et tous les êtres déclassés ou. pervers qui rêvent la reprise prochaine de l'œuvre sanglante de Marat, ne se croient pas dispensés de me prendre au sérieux, et se bornent à me signaler comme im jésuite, un clérical, un bigote A la fois historique, philosophique et médical , mon livre est sans doute aussi mon acte de foi religieuse, l'expression de mes crpyances les plus chères; mais cet acte, cette expression, personne ne me les a dictés ou commandés ; leur caractère libre, spontané, volontaire, ne peut pas être suspecté un seul instant, et c'est là surtout ce que j'ai à cœur de bjen établir dans cet avant-propos, afin de donner plus de force à la thèse que je viens soutenir sur l'existence de Dieu et sur l'immortalité de l'âme, thèse qu'aucun culte, qu'aucune secte, quels qu'ils soient, ne penseront à contredire.
' Aujourd'hui on considère comme tels , quiconque emploie dans ses discours ou dans ses écrit3 les mots de Dieu, de Providence, de cause finale, etc. ; fandis qu'on qualifie d'illustres, d'éminents, de sublimes, des hommes sans mérite avéré ou reconnu, par ce seul motif qu'ils sont ?}iœtérialisies el aiMes,
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Én rappelaiU ainsi la tactique à laquelle recourent d'habitude les athées pour en finir plus vite avec les œuvres qui les gênent, et en reproduisant les qualifications dont ils aiment à gratifier leurs auteurs, je ne voudrais pas du reste qu'on pût supposer que j'en approuve l'esprit; loin de là! Avecla franchise qui lïie caractérise, je tiens au contraire à ce que l'on sache bien que, ami de la controverse én ma qualité devrai libre 'penseur, je la respecte fartout où je la rencontre, parce que je la crois utile à la vérité, et que conséquemment je ne m'associe en rien aux sentiments haineux des novateurs envers l'épiscopat catholique. Loin de là, j'estime qu'il s'honore à cette heure aux yeux du monde, en opposant son influence, avec l'unité qui le distingue, au système effrayant de la négation de Dieu et de l'irresponsabilité humaine, que l'on s'efforce d'introniser parmi nous, afin d'arriver en même temps au règne de la force brutale, et à la suppression peu rassurante du code pénal. Je ne suis (personne ne l'ignore) ni le familier du clergé catholique, ni son mandataire, ni son organe scientifique, je ne tiens à lui par aucun lien secret; mais en bon citoyen je m'unis de tout cœur à son énergique opposition contre le matérialisme. LoïmO" phobe' par nature (je l'ai suffisamment prouvé, je crois, dans le cours de ma carrière), je me plais à proclîimer en toute occasion que, parmi les nombreuses pestes dont l'humanité doit se garder avec soin, aucune n'est plus effroya-
• Loïmophohe, celui qui a horreur de la peste.
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ble que l'athéisme, qui s'attaque à la fois à la vie morale et à la vie physique des peuples; accorder mon faible appui et mes vives sympathies à quiconque s'efforce d'arrêter un pareil fléau, me semble donc une bonne action que je dois me hâter d'accomplir sans regarder en arrière-
Du reste, si j'étais jésuite ou clérical, ce serait, à coup sûr, parce qu'il me plairait de l'être, et, dans ce cas, je ne verrais pas plus de difflculté à le déclarer ici que n'en voient les positivistes eux-mêmes à professer publiquement leur athéisme. Le premier devoir d'un homme libre, qu'il décline ou non toute parenté avec les brutes en général et les singes en particulier, n'est-il pas d'avoir le courage de ses opinions, de respecter l'antagonisme, le droit de libre examen, et de se garder avec soin des palinodies? Quant à moi, j'eus toujours ces dernières en singulière aversion, et ne possédant aucune des qualités qui font les renégats, je soutiens depuis longtemps, avec un philosophe célèbre : qu'on s'honore toujours en confessant sa foi et ses croyances avec franchise, en déclarant nettement ce que l'on regarde comme une vérité importante, alors même qu'on n'est pas certain d'une approbation et quand même on ne saurait éviter certains ennuis.
Tels sont mes sentiments, ceux de ma vie entière ; je les ai toujours professés à titre onéreux ; je me félicite de pouvoir les formuler encore une fois ici en face des athées du xixe siècle, et j'espère bien ne m'en départir jamais !