AVEC LES SINGES SANS QUEUE
Cher lecteur ,
Mon manuscrit allait partir pour l'imprimerie, lorsque la lecture d'un article de journal m'y a fait' découvrir une importante lacune que nous allons combler ensemble, s'il vous plaît, par une amicale causerie qui me servira d'introduction.
Est-il vrai qu'à une certaine époque, ainsi que le disait naguère avec esprit M. Edmond About, l'homme ne fut « qu'wi sous-ofjicier d'avenir dans la grande armée des Singes » ; ou bien cette opinion, qui est celle des savants considérables d'outre-Rhin, d'outre-monts, et à laquelle applaudissent, je ne sais pourquoi, une foule de personnes distinguées, n'est-elle qu'une mauvaise plaisanterie que notre amour-propre offensé doit renvoyer sans colère, en
riant de bon cœur, mais après l'avoir solidement réfutée toutefois, à ceux qui la professent?
Telle est la question pleine d'actualité que je viens porter à votre tribunal, à celui du sens commun, et dont la solution doit figurer, ce me semble, au commencement de ce livre ; car si nos aïeux ont marché à quatre pattes, et si le premier couple de notre espèce est sorti du sein d:ymQ gorille, d'une macaque ou d'une gihonne, j'aurais mauvaise grâce à soutenir la thèse de notre noblesse, de nos droits à l'immortalité, et je ressemblerais quelque peu à ces bons bourgeois dont les pères, artisans de la grande Révolution de 1789, travaillèrent à l'abolition de la noblesse, et qui néanmoins se fabriquent à cette heure, avec une singulière audace, ces généalogies fabuleuses dont on ne trouve la tracé' dans aucun armoriai, et que le spirituel marquis de Boissy savait si bien rumer par une simple plaisanterie.
En effet, sinous ne sommes que des singes parvenus a la condition d'hommes blancs, caucasiques, après avoir ete successivement velus, noirs, rouges, jaunes, etc.; s'il nous est impossible de nier cette évolution virtuelle, progressive et phénoménale, de rêver, en un mot, ce qu'on appelait jadis la savonnette à vilain, pourquoi chercher a nous donner le change à nous-mêmes? '
Examinons donc tous les deux le problème, cher lecteur, et, quel que puisse être le résultat de notre étude, acceptons-le comme on doit toujours accepter la vente, c'est-à-direavecla résignation et lerespect qu'elle mente.
le vous ferai remarquer d'abord que l'honorable docteur Vogt et les autres savants qui nous font descendre
des singes, excluent de notre parenté, à tort ou à raison, ceux d'entre eux qui sont pourvus d'un appendice caudal, et que, sous ce rapport, ils se sont mis en opposition absolue avec le célèbre Fourier qui protestait, personne ne l'ignore, que la crue spontanée et sans doute progressive 'd'une queue serait , dans un avenir plus ou moins prochain, le signe certain du plus haut degré de perfectionnement de l'espèce humaine, et le dernier bienfait de la Providence envers elle ; en effet, outre que cette queue, munie d'un œil à son extrémité, permettra à nos heureux descendants de voir sans cesse ce qui se passera derrière eux, elle leur servira en même temps de soutien lorsque les Jambes viendront à leur manquer. Qui devons-nous croire, de M. le D"- Vogt ou de Fourier ? C'est ce qu'il est difficile de décider. Bornons-nous donc à constater la dissidence, et à signaler le rôle important que l'on fait jouer à l'appendice caudal dans les destinées de l'humanité.
L'idée quelque peu saugrenue de notre consanguinité avec le singe n'appartient nullement au xix" siècle ; à presque toutes les époques de la science, depuis Aristote, elle a été sérieusement soutenue par des philosophes, des naturalistes, des médecins. Il est si flatteur, si consolant d'avoir de tels ancêtres, surtout lorsqu'on a eu l'occasion d'étudier de près leur état socialet leur psychologie, que cette idée, cent fois reprise et abandonnée pendant deux mille ans, fait encore en ce moment les déhces de l'école matérialiste.
On trouve dans la plupart des auteurs qui ont agité la question , que lorsque le navigateur carthaginois Hannon arriva sur la côte occidentale d'Afrique à la hauteur du cap Vert, 336 ans avant notre ère , ses matelots furent accueiUis à coup de pierre par une nation veluo (pilosa),
qui avait, dit-il dans sa relation, tous les caractères del'espèce humaine*; galants comme le furent dans tous les temps les hommes de mer, ils voulurent s'emparer de trois femmes; mais la pudeur de celles-ci s'alarma teUement qu'elles se défendirent avec désespoir, mordirent ou egratignèrent si furieusement, qu'on fut forcé de les tuer ponr s'en rendre maîtres. Hannon envoya leurspeaux à Garthage, où elles furent exposées dans un temple. L'histoire ne dit pas si elles avaient été préalablement empaillées par les chirurgiens-majors de l'expédition; mais un fait certain, c'est qu'après le sac de la rivale de Rome, cette curieuse relique devint la proie des vainqueurs. Le bon témoignage que rend le navigateur carthaginois des mœurs pudiques de ses aïeules ne peut que flatter la femme, en Im démontrant que le simple rôle de femelle qu'on lui assigne en ce moment dans l'humanité, n'exclut nuUement les vertus et ladéhcatesse de sentiment ^
Les récits des navigateurs modernes, à partir du célèbre Vasco de Gama, n'ont fait que corroborer la relation du Périple d'Hannon, et confirmé sa manière de voir sur la
1 Cette relation porte le titre de P^rip/. ( voyage autour), et son auteurest le même amiral carthaginois qui demanda l'extradition d AunU^al après la ruine de Sagonte, et lui flt refuser les secours qu'il réclamait après
la bataille de Cannes.
2 Voici la définition que donne de lafemme, dans un de ses romans, un
auteur moderne . femme lui-même :
..Qu'est-ce que la femme? C'est un être bipède destmé a une v. plu
ou mo ns longue, selon les accidents, les maladies, le milieu dans leque ■écllera ceL même vie: elle estla femelle de l'homme, b.pède comme l e et propre à la reproduction de l'espèce. - Tout cela est vra.. ma>s b.ca
cru trtout de la part d'une fe.nme d'esprit, qui semble avoir a cœur de
,elever la mission du sexe féminin dans la société humame.
consanguinité de l'homme et des singes sans queue. On ne trouve en effet, dans les écrits de cette première époque de la navigation au long-cours, que les histoires les plus étranges, les faits les plus incroyables, tendant tous à démontrer que l'homme n'est en réalité qu'un singe perfectionné ou dégénéré, car ces deux mots peuvent être considérés ici comme synonymes. Dans presque tous ces récits, il n'est question que de notre extrême ressemblance avec les orangs-outangs de Bornéo, de Java, de la côte africaine; on s'y extasie en quelque sorte sur l'industrie, l'intelligence et le moral de ces animaux, qui pourraient bien ne s'être voués au mutisme que par crainte de la civilisation et pour conserver wne liberté qui leur est chère pardessus tout. Enfin, on termine toujours en faisant valoir comme preuve péremptoire et sans réplique, le goût passionné qu'ont les orangs pour les femmes, qu'ils traitent avec les plus grands égards et une sorte de galanterie lorsqu'elles viennent à tomber dans leurs mains ; mais on va plus loin encore dans ces merveilleuses légendes dont la lecture rappelle forcément le vieux proverbe : A beau, mentir qui vient de loin : on n'hésite pas à affirmer que dans les déserts de l'Afrique et de l'Asie, il existerait une race de métis provenant d'unions monstrueuses dont mille circonstances de tout genre ne permettent pas d'admettre néanmoins la possibilité.
Jacques Bontius, fils du célèbre professeur de l'université de Leyde et médecin en chef à Batavia, a publié en 1642 des observations très-curieuses sur les mœurs des orangs ; il les gratifie, sans restriction , de la station bipède, leur accorde une exquise sensibilité, le sentiment de la pudeur et une intelligence peu éloignée de celle de
l'homme. « S'ils parlaient, dit-il en finissant leur portrait, ils ne différeraient pas de nous. » Que répondre à un savant qui parle de visu, et qui a pu faire sur les orangs des études fructueuses ?
Le voyageur De la Brosse a tenu un langage à peu près semblable dans le livre qu'il fit imprimer en 1738, à l'issue de son voyage à Angola; de plus, il dit avoir connu une négresse qui, ayant vécu plusieurs années au milieu des grands singes, faisait aussi un grand éloge de leurs procédés. Du reste, sous ce dernier rapport, tous les récits des voyageurs sont d'une touchante unanimité, et cette circonstance établit nettement la supériorité de l'homme primitif sur l'homme moderne, son descendant, au moins en matière de galanterie.
Quelque étrange que puisse vous paraître l'opinion du célèbre Linné sur la nature de l'homme, et quelque respect que je professe pour ce prince de la science, dont je ferai valoir ailleurs les sentiments religieux, je suis forcé de vous apprendre qu'il nous avait classés à côté des singes, des makis et de la chauve-souris ; il avait ensuite divisé le genre Homme : en homme sage ou civilisé, en homme sauvage ou troglodyte, et ce dernier n'était autre que .l'orang-outang (Linné, Système de la nature). Cette classification, comme on le pense bien, fut très-mal accueillie, elle fit le sujet d'une chanson assez piquante, — car les Français font des chansons sur tout ; — Bufî'on et Daubenton en firent ressortir la fausseté, mais elle ne fut pas repoussée par Jean-Jacques Rousseau, qui se laissa aller à dire : « Nos voyageurs font des bêtes des pongos, des mandrils, des orangs, etc. ; peut-être trouvera-t-on, après des recherches plus exactes, que ce sont tout sim-
plement des hommes ; ce serait xme gra/nde simplicité de s'en rapporter là-dessus à des voxjageiors grossiers, sur lesquels on serait quelquefois tenté de faire la môme question qu'Us se mêlent de résoudre sur d'autres animaux. »
On voit que le célèbre écrivain ne professait pas une très-grande estime pour les premiers voyageurs ; mais peut-être aurait-il pu éviter de les mettre au-dessous des singes, et de leur faire ainsi une injure qui mérite bien à son tour la qualification de grossière. Toutefois on peut induire de ce lapsus lingux qu'il eut peut-être, en sa qualité d'homme de génie, de cerveau privilégié , l'intuition, le pressentiment de l'avenir du problème, et de la solution que devaient lui donner à notre époque quelques savants aussi honorables qu'audacieux. Mais ces savants eiîrent encore un autre précurseur, je me hâte de le dire, dans le célèbre comte itahen Moscati, professeur d'anatomie en l'université de Pavie, et plus tard médecin ordinaire du prince Eugène de Beauharnais, vice-roi d'Itahe. Dans sa Dissertation sur les différences physiques qui existent entre l'homme et les animaux, cet auteur démontra très-nettement (il le croyait du moins) , que si l'homme ne marche plus à quatre pattes, comme dans les temps primitifs, il ne le doit qu'aux progrès de la civilisation, qui a modifié sa nature, agi défavorablement sur sa santé, et raccourci de beaucoup la durée de son évolution sur la terre; que si les femmes marchaient à quatre pattes comme les singesses, elles auraient certainement des accouchements i^ioins laborieux et moins fertiles en accidents ; finalement, que l'espèce humaine n'a pu avoir pour souche que celle des grands singes, à laquelle elle se rapporte entièrement au point de vue anatomique.
Cette conclusion du livre de Moscati justifie complètement l'objection qu'avait faite à Jean-Jacques Rousseau lordMonboddo, dans son Essai sur l'origine des langues, et à laquelle le philosophe de Genève, qui avait laissé dans le doute la question de la consanguinité du singe et de l'homme, n'avait su que répondre. Cette objection n'était pas en effet de celles qu'on peut tourner facilement : «Si l'orang-outang, disait le savant anglais, était l'homme primitif, les premiers humains dans l'état originel devaient être des orangs-outangs. «Or tel est précisément le fond du raisonnement de Moscati, qui avait osé enfin passer, comme on dit, le Rubicon, et professer hardiment, nettement, ce que ses devanciers n'avaient formulé qu'avec timidité et d'une manière plus ou mois enveloppée.
Enfin, faut il le dire ? notre illustre Buffon, qui a si vigoureusement nié l'identité originelle du singe et de l'homme, en s' appuyant sur les seuls arguments qu'on puisse faire valoir contre cette hypothèse, que je ne veux pas qualifier par égard envers ceux qui en sont les défenseurs; Buffon, dis-je, qui avait critiqué la classification de Linné, n'a pas peu contribué à la remettre enlumière de nos jours, en ne se prononçant pas avec la même chaleur ou plutôt avec la même indignation, contre la possibilité du croisement de notre race avec celle des orangs, et en se taisant sur le caractère peu authentique des nombreuses histoires que les premiers navigateurs propagèrent au retour de leurs longues pérégrinations ; ces histoires qui paraissent toutes apocryphes ou ne sont peut-être que de véritables contes de gaiUard d'avant car la preuve péremptoire, irréfraga-
' Quo ceux qui naviguent aillent quelquefois, lorsqu'il fait calme, et
ble de la possibilité de ce croisement, qui rappellerait celui du cheval et de l'âne, n'a jamais été produite nulle part, ni à aucune époque, on ne saurait trop le rappeler.
Du reste, cette preuve, si elle n'existe pas, cher lecteur, pouvons-nous souhaiter qu'elle surgisse, comme n'a pas craint de le faire un savant aussi distingué qu'orthodoxe dans ses doctrines, une des gloires paisibles eiincontestables du xix° siècle (n'en déplaise à ses détracteurs)? Je veux parler de Virey, l'écrivain le plus lu et le plus universel du Dictionnaire des sciences naturelles et du Grand dictionnaire des sciences médicales de Panckouke. Il s'est laissé aller à dire, en effet, dans la première édition de son Histoire naturelle du genre humain, sans doute par une exagération des droits de la science : « Il serait infiniment curieux de savoir si le mélange du genre humain avec les animaux qui l'avoisinent de plus près, comme le véritable orang-outang ou même le pongo, produirait des individus, surtout en l'alliant avec des êtres pour ainsi dire moins hommes que les européens, comme le nègre par exemple; quelques auteurs, au nombre desquels se trouve le célèbre Buffon, paraissent ne pas en douter. »
Je le répète, Buffon ne s'est pas expliqué sur ce point, à
comme je l'ai fait si souvent moi-même, s'asseoir sur une drôme, non loin (les gens de quart, qui sont alors parqués sur le pont comme de véritables phoques, qu'ils écoutent les récits des conteurs; ils comprendront dès-lors la véritable origine de toutes les histoires excentriques qui ont été accréditées sur les singes; les vieux matelots qui naviguent depuis longtemps, afin de se faire valoir auprès des fistols (on nomme ainsi les conscrits de la marine), affirment toujours avoir vu ce qu'ils racontent, et au retour du navire au port, toutes les blagues qu'ils ont débitées sont colportées de famille en famille et finissent, avec le temps, par y devenir des articles de foi.
ma connaissance du moins ; il s'est tenu sur la réserve par le silence- Mais les privilèges de la science doivent-ils aller jusqu'à nous permettre de tenter au Jardin des plantes, ou ailleurs, le congrès du singe et de l'homme, comme semblait l'admettre l'illustre Virey ? Jen'hésite pas à répondre par la négative; les droits delà science ne sauraient aller, je crois, jusque-là, ils ont une limite, et cette limite sera toujours celle de l'éternelle morale ; en l'autorisant à fouiller dans la dépouille des morts et à disséquer les animaux vivants, la société a peut-être outrepassé ses pouvoirs, et il y a de ces choses, de ces secrets de la nature qu'elle doit se résigner à ne pas connaître, parce que Dieu a eu son idée en nous les dérobant. Si la science pouvait aller jusqu'à tenter des congrès anthropo-bestiaioœ, elle ne serait plus la vraie science, la science honnête et bienfaisante, mais plutôt cette science du bien et du mal que Satan voulut enseigner à Ève, et à laquelle le Méphistophélès de Goethe tente à son tour d'initier un pauvre écolier en se disant in petto : Va, pauvre ignorant, suis le conseil du serpent : Eritis sicut deus scientes bonum et malum, mais bientôt tu te repentiras de ressembler à Dieu. . . .
Quoi qu'il en soit, et sans agiter davantage cette grave question des licences qui peuvent être tolérées de la part des savants pour la découverte des vérités honnêtes, et partant utiles, je ferai remarquer dès ce moment que ce n'est plus Y orang-outang que l'on considère aujourd'hui comme notre souche originelle, mais bien le gorille, le plus sauvage, le plus cruel, le plus ignoble de tous les grands singes sans queue, et dont la découverte ne remonte guère, si mes souvenirs me servent bien, qu'à une trentaine d'années. Or. cher lecteur, vous avez pu voir à la dernière
Exposition universelle, dans l'une des galeries artistiques, le squelette complet de cet animal et son écorché exécuté en carton-pâte avec un rare bonheur, par un artiste habile ; faites donc appel à vos souvenirs, et demandez-vous sérieusement, la main sur la conscience, comme on dit, si, en dépit de toutes ses analogies avec notre race, le gorille peut être considéré comme relevant d'elle, soit comme ascendant, soit comme descendant; s'il n'en est pas plutôt la risible caricature , destinée précisément à faire ressortir l'immense distance qui nous sépare de son espèce, à tous les points de vue?
Le singe gigantesque ressemble en effet à l'homme, à peu près comme feu l'empereur Soulouque, de burlesque mémoire, ressemblait à Napoléon 1" le jour de son sacre, lorsqu'ilen endossa le costume historique et qu'il ensingea toutes les allures. Quant aux fables que l'on raconte à la côte occidentale d'Afrique, sur les aventures galantes de ces modernes satyres aveclesnégresses, j'ai déjà dit qu'elles sont apocryphes, et je pourrais faire valoir à ce sujet les témoignages des seuls voyageurs qui, s' étant mis réellement à la recherche du gorille pour en étudier les moeurs, ont écrit sur lui de visu; ils déclarent unanimement que toutes ces histoires sont fausses, qu'elles ont leur source dans l'ignorance, la superstition et la crédulité des nègres.
Mais finalement, quel peut être le but que poursuivent certains savants, en s'obstinant ainsi à nous faire descendre tantôt d'un végétal (Schmidt), tantôt d'un poisson, comme par exemple le phoque (Duhamel) , tantôt enfin du singe (D''s Vogt et Filipi) ? Quel intérêt peuvent-ils avoir
au triomphe de cette excentricité? La réponse n'est certes pas difficile.
En démontrant en effet, d'une façon plus ou moins habile ou spécieuse, que tous les êtres doués de vie sont sortis spontanément de la matière dite organique, qui se serait préparée d'elle-même, etposséderait virtuellement uneforce plastique' adventice, sans cesse agissante; en supposant que cette matière produisît d'abord, au sein des eaux, les poissons, qui auraient été les premiers êtres vivants ; puis, sur la terre, toutes les formes végétales, à partir de la simple mousse, jusqu'aux arbres les plus gigantesques ; qu'elle engendra ensuite, lorsque son activité se fut augmentée par l'addition des détritus végétaux, toutes les formes animales, depuis le polype jusqu'à l'homme; en enseignant, dis-je, ce système hypothétique et invraisemblable, par quel mobile peut-on être mu, sinon par la pensée de l'annihilation de Dieu dans la nature, et celle de la vulgarisation delà doctrine du hasard créateur, la plus grande des absurdités qu'ait enfantées le matériahsme?
Vous connaissez sans doute, cher lecteur, les folies et les iUusions de l'hétérogénie. Eh bien ! la prétendue loi' du perfectionnement progressif et virtuel des êtres vivants,
1 La force plastique a pour attribut essentiel l'action de former des agrégats végétaux et animaux.
2 Cette prétendue loi est principalement fondée sur ce fait que, dans les terrains secondaires, on ne rencontre que des débris de corps organisés appartenant aux espèces les plus simples, tandis que dans les couches plus récentes de la terre on trouve des restes de corps vivants plus composes, d'animaux de tout genre, dont il faut excepter pourtant ceux des singes etdes hommes, qui seraient par suite les produits les plus nouveaux de noire planète. Mais, alors même qu'il serait possible de démontrer clairement cpie l'homme et le singe sont des apparitions spontanées de la même époque,
DES SINCrES. 13
végétaux et animaux, qui ne formeraient qu'une seule et même chaîne, n'est évidemment que le corollaire, la conséquence de cette grave erreur, à la réfutation de laquelle j'ai dû consacrer quelques pages de ce livre. La saine philosophie et la vraie science se réunissent, en effet, pour reconnaître qu'il n'y a,' qu'il ne peut y avoir dans tout l'univers qu'une seule puissance intellectuelle, prévoyante, formatrice, et que c'est eUe qui, après avoir préparé les éléments psycho-matériels de tous les corps vivants, les a tous façonnés à son gré par sa seule volonté, et les a munis des appareils organiques qui en assurent la perpétuité.
Nous n'ignorons pas sans doute que l'hypothèse de la création est repoussée comme impossible par les prétendus positivistes, par les sceptiques de toutes les catégories, par les athées enfin; mais leurs propres systèmes sont-ils eux-mêmes autre chose que des hypothèses plus ou moins absurdes, ou fausses par la base, et faut-il s'étonner que la raison les repousse sans pitié? D'ailleurs, ne l'oublions pas, le nombre des savants qui suppriment Dieu dans la nature, qui est pourtant son temple le plus merveilleux, le plus digne à tous égards, est bien petit; ces savants sont aux autres à peu près comme les aveugles de naissance qui nient la lumière, sont aux voyants qui la contemplent et la bénissent , et ce fait porte avec lui sa signification.
Mais j'en reviens à la prétendue consanguinité du singe et de l'homme ; je veux achever de repousser dans
cette démonstration n'aurait nullement pour conséquence nécessaire l'identité de nature entre ces deux animaux.
le charnier du matérialisme cette dégoûtante parenté, dont, à la rigueur, on pourrait démontrer l'impossibilité par cette simple réflexion, que si nos ancêtres avaient été des orangs ou des gorilles, nous le serions encore certainement aujourd'hui' ; que si, par contre, ces animaux n'étaient que des hommes dégénérés ou dégradés, ils nous ressembleraient un peu plus, tant au physique qu'au moral; et qu'enfin, on trouverait encore quelque part l'être hybride de transition, l'animal qui, dans l'espèce, correspondrait au mulet.
Les caractères généraux du gorille (je continue à le prendre pour le singe le plus voisin de nous) sont les suivants : sa taiUe peut atteindre, dit-on, jusqu'à sept pieds ; son corps est entièrement couvert, ou à peu près, de longs poils noirs ou gris foncé mêlé de fauve, et la station bipède est bien loin de lui être naturelle et familière , car, lorsqu'il la prend et qu'il marche un peu vite, il tombe aussitôt sur ses pattes de devant. Tous les voyageurs qui ont eu le courage de se mettre à sa recherche dans l'intérieur de l'Afrique, et qui n'ont pas craint de l'attaquer, sont unanimes à affirmer qu'il marche à quatre
i Les chefs de l'armée aaglaise qui opère à cette heure en Abyssinie semblent avoir quelque tendance à accepter les idées du D>- Vogt, car je lisais, il y a peu de jours, dans une correspondance écrite de cette armée, qu'en traversant certaines zones très-boisées, elle avait rencontré une multitude de singes qui semblaient être heureux de sa venue, ne seu montraient nullement effrayés, et que leur ressemblance avec l'espèce humaine élail tellemenl frappante que les soldats n'osaient tirer sur eux, de peur de commettre un crime ; que défense avait été faite d'ailleurs de leur donner la chasse. Tout cela est vraiment très-joli, et donne une haute idée de l'humanité de ces anglo-saxons, qui par le fer et par l'eau-de-feu ont détruit tant de populations.
-pattes vers son ennemi, et que cette progression a lieu par saccades et par bonds ; lorsqu'il est en repos, il se tient accroupi sur les arbres ou dans les halliers.
Le crâne du gorille est d'autant plus déprimé que ce singe est plus avancé en âge ; il fuit très-fortement en arrière, et sa prétendue face, très-allongée en avant, n'est qu'un véritable museau ; quant à son cou, il disparaît entre les épaules, de telle manière que la tête qu'il supporte semble sortir de la poitrine. Où sont jusqu'ici les analogies dont on fait tant de bruit ?
Ceux qui veulent absolument faire de cette ignoble brute la souche de l'espèce humaine, font valoir qu'elle a trente-deux dents, qui ressemblent parfaitement aux nôtres; mais cette ressemblance est tout à fait illusoire, car les canines du gorille, outre qu'elles sont énormes, sont fortement recourbées en croc comme celles des carnassiers ; de plus, il porte à la mâchoire inférieure trois molaires ou mâchelières à talon et inclinées en arrière. Faisons remarquer, en passant, que cette ressemblance entre la mâchoire des singes et la nôtre, alors même qu'elle serait réelle, ne pourrait servir de base à aucune induction favorable au système du D'' Vogt, puisque l'homme est omnivore et qu'il est parfaitement reconnu que l'espèce simique est exclusivement frugivore.
Les membres antérieurs du gorille, qu'on décore du nom de bras, sont d'une longueur démesurée, comme chez l'orang et le pongo ; leur extrémité, lorsque l'animal est debout, arrive jusqu'à mi-jambe, et je ne sache pas qu'aucun homme puisse nouer sajarretière sans s'abaisser fortement vers le sol. Ces membres antérieurs sont terminés, comme les postérieurs, par quatre pattes qui ne
\Q QUESTION PHYSIOLOGTOl'E
sont, en vérité, que la caricature de la main humaine, et qui en diffèrent d'ailleurs profondément par l'extrême brièveté du pouce, qui chez le gorille arrive à peine vers le milieu de la paume , tandis que chez nous ce doigt parvient, lorsque la main est étendue sur une surface plane, jusqu'à la première articulation phalangienne.
Dans le cours de ce livre, je pourrai vous dire quelque chose, cher lecteur, du cerveau du gorille, des différences qu'il présente par rapport au nôtre, différences qui ne rendent nullement compte d'ailleurs de l'infériorité intellectuelle de cet animal. Ses instincts sont en effet au-dessous, non-seulement de ceux de l'orang et du pongo, au pomt de vue de la faculté d'imiter', mais encore de ceux d'une foule d'animaux tels que l'éléphant, le chien, le cheval, l'abeille, la fourmi, mais surtout le castor, dont les œuvres sont si merveilleuses que les ingénieurs des constructions hydrauhques ne sauraient en exécuter de semblables avec plus de bonheur et d'esprit de prévoyance. Pourtant, • le castor est un petit animal de l'ordre des rongeurs, qui n'a aucune analogie physique, soit avec l'homme, soit même avec le singe, circonstance qui prouve bien mieux que tous les raisonnements possibles que l'intelligence est indépendante de la forme matérielle des corps vivants, et qu'elle dérive par suite d'une autre source.
Enfin, les qualités affectives du gorille sont encore plus obscures que son intelligence : tandis que l'orang-outang est d'un naturel assez doux et mélancolique, et que son esprit d'imitation le phe assez facilement à une domesticité rela-
1 Le mot latia simius, singe, donne à lui seul la caractéristique de .et animal; il est en ellet synonyme de Simulator, imilaior, et d expnme cette idée que les quadrumanes sov^i les contrefacteurs par excellence.
tive, le grand singe africain est stupidement brutal, féroce et insociable; je ne sache pas qu'on ait pu, jusqu'ici, l'apprivoiser et adoucir son humeur farouche et perverse; son industrie est nulle, car les espèces de nids qu'il se construit avec du feuillage, et où il va dormir, dit-on, la nuit, ne peuvent pas même le garantir des intempéries, de l'air.
Vainement les savants qui tiennent à sortir de la race des quadrumanes ont-ils fait valoir que les fœtus monstrueux que les femmes de tous les pays mettent quelquefois au monde, présentent tous plus ou moins les caractères du singe ; vainement, pour exphquer le procédé qu'a suivi la nature pour transformer ce dernier en homme, se sontils efforcés de démontrer par le microscope que le germe humain dans le sein de la mère se montre successivement infusoire, mollusque, articulé, poisson, reptile, etc., avant de devenir singe, et finalement homme. Cette hypothèse des transformations est tout à fait illusoire, et la saine physiologie la repousse d'une manière absolue. Le savant professeur Longet la déclare «fausse de tous points', inadmissible aussi bien pour l'ensemble de la série animale que pour des groupes limités d'animaux, pour le développement de l'être humain comme pour le développement des insectes , pour la totalité du fœtus comme pour chacun de ses systèmes organiques en particulier » .
Feu Flourens se prononce dans le même sens, lorsqu'il dit dans son Histoire des travaux de Cuvier, en parlant du croisement du cheval et de l'âne : « Si jamais on a pu
' Traité de physiologie, tom. II, pag. 895.
|g QUESTION PHYSIOLOGIQUE
imaginer une réunion complète de toutes les conditions les plus favorables à la transformation d'une espèce en une autre, cette réunion se trouve ici ; et cependant y a-t-il eu transformation? l'espèce del ane s'est-elle transformée en ceUe du cheval, ou celle du cheval en celle de l'âne ? ne sont-elles pas aussi distinctes aujourd'hui qu'eUes l'aient jamais été? Au miUeu de toutes ces races presque innombrables qu'on a tirées de chacune d'elles, y en a-t-il une seule qui soit passée de l'espèce du cheval à ceUe dè l'âne, ou réciproquement? »
Ces réflexions du regrettable secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences sont péremptoires et achèvent d'ôter tout crédit aux systèmes dont nous faisons ici la critique ; mais si la prétendue loi des métamorphoses est fausse de tous points, comme le pense M. Longet, il n'est certes pas de lois plus positives, plus manifestes, plus sévères que celles qui président, dans le règne organique, à la fécondation; elles n'ont pas seulement pour fin la perpétuité des êtres, mais par-dessus tout la conservation , le maintien de la pureté primitive de leur type. Dieu est jaloux de ses ouvrages et n'en veut pas permettre l'altération, et lorsque le philosophe a sérieusement médité les lois dont il s'agit, il demeure bien convaincu que la nature est profondément hostile à l'hybridité, qu'elle n'en veut à aucun prix, et que c'est là, sans doute, le principal motif de la stérilité de la mule.
Mais, il est temps que je vous le dise, cher lecteur, et peut-être aurais-je bien fait de commencer par là : alors même que les analogies du gorille avec nous seraient encore plus grandes, alors même qu'il aurait été notre précurseur sur la terre , devrions-nous conclure de ce fait à notre
identité de nature avec lui ? ne devrions-nous pas en induire plutôt que le sublime Artisan, après avoir préparé la matière organique générale, pour l'employer indistinctement à la formation de tous les agrégats vivants, n'a voulu cette grotesque ressemblance de l'homme et du gorille que pour mieux suggérer à la raison du premier, raison dont on ne trouve aucune trace chezl'autre ; que les différences réelles qui séparent les races, les espèces, les individus, relèvent bien plus de la psychologie que de la masse, du volume et de la forme du corps, c'est-à-dire des caractères anatomiques?
L'immortel Pascal, qui composa, à seize ans, son Traité des sections coniques, et dont le génie fait quelque honneur, je crois, à nos ascendants les gorilles, me semble être entré dans cet ordre d'idées et avoir consacré ce grand principe, lorsqu'il dit, en parlant de l'espèce humaine : « Je jouis concevoir v/n homme sans mains et sans pieds , je le concevrais même à la rigueur sans tête , si l'expérience ne m'apprenait que c'est par là qu'il pense ; donc, c'est la pensée qui fait l'être de l'homme , et sans quoi on ne peut le concevoir. »
Oui , cher lecteur, cette simple réflexion d'un grand mathématicien et d'un profond philosophe, de l'une des plus hautes personnifications de l'intelligence humaine , nous indique dans quel sens doit être résolu le problème dont nous cherchons ensemble la solution.
L'homme, depuis le Hottentot, qui en est l'espèce la plus dégradée, jusqu'à l'Européen caucasique, qui constitue son type le plus parfait tant au physique qu'au moral, l'homme, dis-je, est aussi loin du gorille que celui-ci l'est,
à son tour, de l'animal le plus inférieur. Libre, inteUigent, moral, social et cosmopolite , doué de prévoyance , cet être privilégié possède non-seulement tous les instincts de l'animalité, mais encore laraisonet la conscience, qui n'appartiennent qu'à lui, comme l'enseigne la philosophie. Il connaît et confesse l'existence de Dieu, sait distinguer le bien d'avec le mal, et a le sentiment intime de sa supériorité dansla création, celui de son immortalité. Considéré comme le premier des animaux, il a pour caractères physiques d'être bimane et bipède, et de ne pouvoir absolument marcher à quatre pattes; il n'a pas de museau, mais bien une noble face tournée naturellement vers le ciel, et sur laquelle son âme se reflète par la physionomie, qui en est le véritable miroir ; de plus, l'homme exprime ses pensées, ses volontés, ses sentiments, par le langage écrit ou parlé, et par le geste. Aucun des animaux ne jouit de ce grand moyen de relation, et si la parole fait absolument défaut chez eux, c'est moins parce que leur appareil vocal est mal organisé, que parce que, par des motifs providentiels qui ne pourront jamais être sondés, le principe de leur inteUigence n'a rien de commun avec notre âme ' . « La langue du singe, a dit Buffon, est aussi parfaite que celle de l'homme; pourtant on n'a jamais vu les singes
i Le sens du toucher, si admirable chez l'homme qu'il peut suppléer chez lui à la vue. u'existe pas chez les animaux, et cette ahsence doit être prise en très-haute considération. Il n'est pas de sens plus admirablement psycho-matériel que celui-là, car ses opérations exigent un travail mental bien plus compliqué, partant plus merveilleux, que celui de la vision ; les aveugles, elles médecins qui se sont Uvrés comme moi à l'art des accouchements, doivent partager à ce sujet ma manière de voh-. Qui ne sait d ailleurs que des philosophes célèbres ont fait du toucher le principal instrument de l'intelligence humaine I
s'entretenir ou discourir ensemble , ils n'ont pas même un ordre, une suite de pensées à leur façon, il ne se passe à leur intérieur rien de suivi, rien d'ordonné , puisqu'ils n'expriment rien par des signes combinés et arrangés ; il est si vrai d'aiUeurs que ce n'est pas faute d'organes que les animaux ne parlent pas, qu'on en connaît plusieurs espèces auxquelles on apprend à prononcer des mots et même à répéter des phrases assez longues; mais jamais on n'est parvenu à leur faire naître l'idée que ces mots expriment, ils semblent ne les répéter qu'à la manière d'un écho. »
En effet, les attributs du langage écrit, parlé ou gesticulé, sur lesquels j'aurai encore à revenir dans ce livre, mettent un abîme immense, infranchissable, entre l'homme et F animal le plus intelligent; c'est sur eux, je le ferai remarquer en passant, que se fondent les ethnologues qui défendent le dogme de l'unité de l'espèce humaine, sans tenir compte de la couleur de la peau, du caractère de la tête, en un mot de la variété ,'physique des types et des races.
J'ai dit un peu plus haut qu'en dehors de notre intelhgence supérieure, de notre raison, nous possédons en nous-mêmes tous les instincts bons ou mauvais de l'animalité. Gomment pourrait-il en être, autrement, puisque la matière organique dont nous sommes formés, et qui sert de prison à notre âme, ne diffère en rien de ceUe qui constitue les autres animaux ? Mais si nous pouvons nous montrer indifféremment dévoués, fidèles et reconnaissants comme le chien et le cheval, sanguinaires comme le tigre, courageux ou lâches comme le lion et l'hyène, cyniques, rusés, gloutons, sales, comme le singe, le renard et le
porc ; si même dans certains cas nous marchons moralement à quatre pattes, par le fait de la bassesse de • nos sentiments, c'est uniquement parce que la raison et la conscience que Dieu a données comme guides à notre liberté providentielle, ne parviennent pas toujours à faire entendre leur voix, et nous livrent dès-lors sans défense aux instincts brutaux de la matière.
Disons-le bien haut, l'homme est tout entier dans sa psychologie; c'est-à-dire que si l'on ne peut, en saine philosophie, refuser des âmes aux autres animaux, même les plus inférieurs, dès l'instant qu'ils jouissent de la volonté d'aller à droite ou à gauche, etc., on ne saurait en aucune manière assimiler la nature de ces âmes à la nôtre, excepté sous le rapport des facultés qui relèvent directement de l'animalité. Si l'âme de l'homme appartenait en effet au même ordre que ceUe des animaux, nous verrions sans doute certaines espèces qui nous offriraient quelques traces de langage, d'écriture, ou seulement même de mimique; leur industrie particulière progresserait incessamment sous nos yeux, comme la nôtre. Mais de telles observations n'ont été faites dans aucun temps : l'instinct animal, quelque élevé qu'il paraisse dans certaines classes, est absolument immobile et routinier; ses œuvres peuvent être comparées, non sans justesse, à celles des machines, ou à peu près; les travaux des castors, ceux des abeilles, des fourmis, etc., sont sanscontredit dignes d'admiration, je le disaistoutàl'heure; mais ils sont aujourd'hui ce qu'ils furent dans les temps passés, et ce qu'ils seront dans les siècles futurs. Le génie do l'homme seul est le génie perfectible, progressif par excellence, et c'est par lui que, faible, dénué de tout moyen naturel de défense contre les éléments et contre les animaux
eux-mêmes, il estparvenu, par sa seule industrie, à dominer autant que possible les uns, et à régner en maître absolu sur les autres. De plus, qu'on ne l'oublie pas, l'homme n'est rien, sans l'éducation, car il croît dans l'ignorance de tout ce qu'il doit savoir, et seulement avec les facultés nécessaires pour apprendre ; tandis que la brute vient au monde avec toute la science dont elle a besoin, qu'elle ne peut ni augmenter ni diminuer, et que personne ne lui communique.
Voici encore une preuve de l'immense distance qui existe entre nous et les brutes, n'en déplaise aux savants qui s'obstinent à nous confondre avec elles , et cette preuve est du domaine de la pathologie médicale :
nirmé, le Frère du Choisel, Desault, Yaughan, Sabatier, Dupuytren , et presque tous les auteurs qui ont écrit sur la rage, ont fait remarquer que l'envie de mordre est le signe essentiel, caractéristique de cet affreux fléau, et que cette envie, si irrésistible chez le chien qu'il ne peut s'empêcher de la satisfaire même sur son maître chéri, n'existe le plus souvent chez l'homme enragé qu'à l'état latent , c'est-àdire que, tout en l'éprouvant comme les animaux, il en connaît, en raisonne les dangers, et parvient toujours à la dompter ; lorsqu'il craint de ne pas y réussir, parce qu'il la croit réellement irrésistible, il demande d'avance à son entourage les entraves qui peuvent l'empêcher sûrement de nuire.
N'est-ce pas là, je le demande, un argument digne de la méditation des philosophes , et ne prouve-t-il pas une fois de plus que si le corps humain, formé des mêmes éléments que celui des animaux, est passible des mêmes
lésions, des mêmes infirmités, il n'y a rien de commun entre notre psychologie et celle des brutes?
Je crois en avoir assez dit, cher lecteur, pour mettre un terme à vos inquiétudes, pour vous prouver la noblesse de votre nature, en vous démontrant que nous ne sommes pasdes singessans queue perfectionnés, et en vous fixant sur le cas qu'il faut faire de cette beUe doctrine, qui n'a pas même, je vous le répète, le mérite de la nouveauté. Sous ce rapport, j'ai la légitime espérance de vous avoir rassuré et favorablement préparé à la lecture de mon livre , qui achèvera de vous convaincre delà hauteur du rôle providentiel de l'homme, remise en question par des utopistes. Ne vous effrayez pas d'ailleurs de la terrible levée de boucliers, de l'exhibition fantasmagorique que fait à cette heure le matériahsme, avec le Qoncours de puissances auxihaires qui jadis lui faisaient défaut : il ne tardera pas à succomber, frappé au cœur parle bon sens du pubhc.
En effet, le génie propre du matériahsme, comme celui des bêtes auxqueUes il veut à tout prix nous assimiler, est éminemment routinier et stationnaire; depuis Straton, Leucippe, Épicure et le poète Lucrèce, jusqu'à Spinosa, Kant, Saint-Simon, Auguste Comte et leurs écoles, il s'est montré invariable dans ses arguments. G'esttoujours sur la doctrine du hasard, sur la génération spontanée, sur la loi de l'amour physique, sur la parfaite identité de nature de l'homme et du singe, qu'il s'appuie pour démontrer que la substance corporelle seule possède par eUe-même tous les genres de force qu'ehe manifeste, toute l'intelligence qu'eUe déploie sous nos yeux dans l'univers, et que son arrangement, son organisation, ont pu se produire sans l'intervention d'un
divin Artisan. Mille fois réfuté, ridiculisé et même honni, le matérialisme, semblable au mal, ne perd jamais courage ; après un sommeil plus ou moins long, il reparaît tout à coup vêtu des mêmes oripeaux qu'il portait il y a deux mille ans, et marche bravement à la rescousse avec accompagnement des grosses caisses, des ophycléïdes monstres, des cymbales et des tamtams de la publicité. Les applaudissements et les encouragements de la foule toujours compacte des pyrrhoniens, des sensualistes , des jouisseurs, des positivistes, ne lui font pas faute non plus; mais après beaucoup de bruit et de fumée, il ne tarde pas à être refoulé dans son charnier séculaire, parce que les émanations putrides et dissolvantes qui en partent dès qu'il est ouvert, avertissant bien vite la société de ses périls, l'enquête de commodo et incommodo ne se fait pas attendre.
Pourquoi ce résultat est-il en quelque sorte fatal, stéréotypé; pourquoi l'a-t-on réguHèrement observé dès l'origine de la philosophie? Tout simplement parce que l'homme qui fait quelque cas de sa raison et n'est pas sourd à la voix intérieure de sa conscience, ne peut admettre que le monde se soit créé tout seul , et qu'il ne soit pas lui-même une inteUigence servie par des organes , un esprit incarné pour une fin providentielle, mais néanmoins supérieur à la chair qui l'emprisonne; parce que définitivement il ne veut à aucun prix , et cela depuis le pauvre mendiant jusqu'au prince , de cet affreux néant que le matérialisme lui promet en récompense de beaucoup de misères dont ne sauraient le dédommager quelques plaisirs brutaux et d'aiUeurs éphémères. Oui, cher lecteur, si vous rentrez en vous-même, si vous vous examinez sérieusement , vous reconnaîtrez sans peine que vous ne
pourriez renoncer à ces douces croyances qu'un père et une mère chéris, qui peut-être ont déjà quitté la scène de ce monde, prirent soin de vous inculquer, et dont votre cœur seul aurait eu sans doute l'intuition. C'est afin de vous les rendre encore plus chères, plus précieuses, ces croyances, que j'ai écrit ce livre ; je veux que vous sachiez bien que la véritable science , loin de les contester et de les détruire, les corrobore, les justifie, les proclame, partout et à chaque instant; qu'elle ne prétend pas connaître les secrets du Créateur, mais qu'elle les respecte et s'incline devant eux, paraphrasant en toute occasion cette beUe parole de Socrate : Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien.
Il ne faudrait pourtant pas (je tiens à le bien établir ici) me considérer comme un spiritualiste pur, car, en me prenant pour tel, on se tromperait étrangement. Si je repousse sans pitié le matérialisme abject et odieux que l'on veut faire prévaloir en ce moment, à cause de ses conséquences anti-sociales bien connues, je ne voudrais pas davantage du spiritualisme poussé jusqu'à sa dernière limite, et dont le moindre inconvénient serait de nous aveugler sur notre nature, sur nos besoins matériels, et de convertir l'univers, contrairement aux vues de Dieu, en une immense Thébaïde, peuplée d'individus ascètes , mystiques ou illuminés. Non ! une doctrine si excentrique, si peu naturelle, ne saurait satisfaire ma raison, car je suis à la fois convaincu de l'existence de mon âme et de celle de mon corps ; je sais parfaitement que je suis double, qu'il existe en moi un être simple, un, indivisible, inaltérable dans son essence, laquelle est aussi mysté-
rieuse pour moi que celle de Dieu lui-même ; mais ce que je reconnais encore mieux, c'est que cet être a besoin de mon organisme pour se manifester, et que, privé du concours de mes sens, il n'existerait plus qu'à l'état négatif. Je suis donc forcé d'admettre, comme conséquence de ces convictions, que la vraie doctrine philosophique, la seule qui puisse faire progresser la science et la tenir dans le giron de la vérité, ne peut être que celle du psycho-matérialisme, et que dans l'étude des phénomènes naturels, de quelque ordre qu'ils relèvent, il ne faut jamais perdre de vue le grand fait providentiel, universel, fondamental, de l'aUiance de l'esprit avec la matière, fait sur lequel se sont toujours aveuglés le matériahsme et le spiritualisme, dont le règne exclusif serait également contraire aux besoins de l'homme et aux desseins de la Providence.
Tel est le fond de ma doctrine philosophique, cher lecteur, et j'espère qu'elle ne tardera pas à devenir la vôtre, si vous lisez ce livre avec attention , à tête reposée et sans préventions. Lorsqu'on est éclairé, ami de la vérité comme vous l'êtes , il n'est pas de question scientifique, quelque spéciale qu'elle soit, dont on ne puisse venir à bout, la réflexion et le sens commun aidant. Dans cette courte conversation sur les singes sans queue, je me suis montré à vous sans fard ni déguisement ; et maintenant que nous avons fait connaissance, il ne me reste plus qu'à remplir à votre égard un devoir de circonstance. Dans quelques heures, en effet, l'année 1867, rejoignant ses devancières dans l'insatiable abîme des siècles, ne sera plus qu'un vain souvenir ; aussi ne vous quitterai-je pas sans vous souhaiter, en retour de votre bienveihance, tout ce que je me souhaite à moi-même, c'est-à-dire une bonne
santé, une honorable aisance par le travail, la charité envers le prochain , la quiétude morale, l'éloignement du grand monde, les plaisirs de la famille, le commerce de bons amis et, par-dessus tout, la pensée salutaire delà mort, que le véritable philosophe regarda toujours comme la porte de la vie, comme le rideau providentiel qui cache son avenir à la pauvre humanité. Si nous considérons, en effet , que nous sommes campés ici-bas sous la tente, et que notre courte vie est à l'éternité comme une goutte d'eau à l'océan, nous ne saurions, je crois, nous souhaiter de meilleurs, de plus sohdes biens que ceux que je viens de rappeler. Puissions-nous donc les posséder ensemble, en connaître toute la valeur, et enjouir encore pendant de longues années, cher lecteur, sains de corps et d'esprit !
Marseille, le 31 décembre 1867.