‹ L'Athéisme du dix-neuvième siècle [electronic resource]Chapitre 5 sur 30 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

État actuel de notre milieu et signes des temps. — Nécessité de combattre sans répit le matérialisme. — Noblesse de la médecine. — Calomnies dont elle est l'objet et dont elle se défendit dans toutes les époques.

Marseille, mai 1867'.

La géométrie sert à mesurer les sots, répondit un jour ' Galilée à un zoïle ignorant et moqueur qui. lui demandait d'un air capable à quoi pouvait être bonne cette partie des mathématiques. Si la même question m'était adressée à l'endroit de la philosophie, par ces esprits futiles, légers, : superficiels, qui affectent de la mépriser et qui font leur

• éducation dans Rocamhôle et Madame Bovary, jo leur I dirais qu'elle est une sentinelle avancée qui veille sans

• cesse sur la Société humaine et qui la sauve quelquefois ( de sa perte, en étalant à ses yeux, avec la rude franchise I de la vérité, et sans se laisser effrayer par l'ostracisme ou l la .ciguë, ses plaies physiques et morales.

C'est ainsi qu'aujourd'hui, après un long silence motivé ! par le besoin qu'elle avait de se recueillir, d'observer,

' L'Athéisme du xix^ siècle ayant été composé en partie à Marseille, en partie en Bretagne et à Paris, pendant l'année qui vient de s'écouler, 1 l'auteur croit devoir mentionner l'époque et le lieu où chaque chapitre a été écrit.

d-étadiev, cette gardienne vigilante pousse de toutes parts le cri d'alarme, ayant acquis la preuve que notre civdisation, si brillante en apparence, est minée intérieurement par des lésions vitales dont la cure, si elle est encore possible toutefois , appelle la prompte application des moyens les plus énergiques. n'es, pa,, lui dit-elle, des progris du colosse d« NordetdMdéborderaent des hordes tartares sur VOoeident, gu'U faut avoir peur, mais plutm de vous seule gui portez dam votresein tous les éUraer^ réum« de rauere. de subversion et d'anarchie.

Sans doute notre démoralisation, notre corruption, peu^nt encore être contestées par des observateurs distraits ou optimistes, tant elles sont dorées, parfumées, habilement cachées sousles fleurs, et, souscedermerrapport, on peut soutenir avec justesse qae le marchand d'orviétan des temps passés, dont le type tend a disparaître de plus en plus de nos places puWiques, tandis qu i se multiplie à l'infini dans les hautes sphères sociales, est la véritable personnification du xix- siècle. Aussi, lorsque je rencontre par hasard, au tond de ma province, quelque classique Fontanarose, avec son habit chamarré de chnquant, ses fausses dentelles, ses bagues ie strass, ses breloques de chrysocale, et que je lui vois débiter a grand renfort de grosse caisse et de clarinettes criardes la fiole traditionnelle, je manque rarement de me dire « pem^ nous voilà bien avec notre charlatanisme .ncarne. no soif de réclame, de croix, de nichams, de médaïUes, notr aversion pour la vérité, notre érudition superflcieUe et nos incroyables prétentions. ^

Oui, la meilleure qualification à donner h notre siècle, pour le caractériser et le distinguer de ses devanciers.

est,, sans contredit, celle de siècle des Fontanarose, ou mieux encore, de Fontanarose des siècles (ces deux expressions me paraissant également bonnes) .

Se vouer corps et âme au culte du veau d'or ; étouffer en soi, par l'égoïsme, les sentiments les plus saints de la nature ; faire fortune et vivre en train express en écrasant sans pitié ses semblables, et trop souvent au mépris de son propre honneur ; enfin, s'efforcer sans cesse et quand même de paraître ce qu'on n'est pas, ce qu'on ne peut pas être : tels sont les principes que nous voyons journellement mettre en pratique dans le milieu européen, et plus spécialement dans le nôtre. Où sommes-nous ? où allons-nous? se demandent tous les esprits sérieux et honnêtes, et la vieille philosophie leur répond : Nous sommes débordés par le mal, par la grangrène, et nous allons aux abîmes.

Cependant, que n'a pas fait pour cette Société européenne la providence de Dieu ! Elle lui a fait connaître les apphcations industrielles et artistiques de l'électricité et de la vapeur, qui ont étendu sa puissance et son bienêtre ; elle lui a donné la chimie, qui n'existait guère que de nom dans le siècle dernier , et dont les innombrables procédés lui permettent de tirer parti des produits les plus vils, de découvrir de nouvelles substances alimentaires ou médicinales ; elle lui a fait rencontrer les immenses gisements aurifères de la Gahfornie, de l'Australie, etc., dans le seul but, peut-être, d'y appeler les populations exhubérantes de l'ancien monde, et d'amener par suite, peu à peu, la répartition plus égale des masses civilisées à la surface du globe. Or, non-seulement nous n'avons pas tiré parti de ces grandes découvertes, de ces bienfaits

providentiels, mais nous n'en avons pas même compris la portée ; ils devaient avoir pour résultats la vie a bon marché, la diminution du paupérisme, l'éloignement des guerres inutiles et ruineuses, la diffusion des lumières de la vraie science fécondée parla religion naturelle, 1 augmentation du produit agricole ; ils n'ont servi au contraire qu'à augmenter la misère, à rendre plus lourd l'impôt du sang, à ressusciter les monopoles et les famines, à créer à l'humanité une multitude de besoins factices; enfin, a ouvrir la porte à toutes les contagions physiques et

0 siècle du ruoltz, du plaqué et du faux en tous genres, siècle de la moutarde blanche et de la déhcieuse revalescière, du caïnisme, de l'ischariotisme, de l'anémie et de l'épuisement prématuré, queUe sera donc ta place dans les annales du monde, et ton orgueil ne redoute-t-il pas le jugement de l'avenir!

Pour conjurer le cataclysme qui menace cette vieille société européenne, jadis le modèle des autres ; qm marche encore, en apparence, sans tituber, mais qui porte en son sein de tels germes de mort, à quels moyens recourir? Avec une philosophie sceptique, une littérature immorale un théâtre sans pudeur et l'infiuence toujours croissanté de l'esprit mercantile, quels efforts peuvent tenter les vrais enfants de Dieu,-car il en reste encore quelquesuns -pour le salut d'une nation aveuglée, séduite? be borneront-ils à jouer le rôle de ce Jésus, fils d Ananus, dont parle Josèphe, qui, après avoir prédit pendant plus de quatre ans, au miheu de la risée pubhque, la ruine de Jérusalem, en vit faire le siège par Titus et périt, peu

de jours avant la catastrophe, frappé par un projectile romain ?

A Dieu ne plaise, je l'ai déjà dit plus haut, que notre position soit aussi désespérée! Arrivés sur le bord d'un précipice, la Providence ne nous permettra pas d'y tomber ; elle nous ouvrira inopinément une de ses portes de salut, et la civilisation européenne, œuvre de tant de siècles , ne périra pas ; mais en attendant que la Providence pense à nous sauver, prophètes de malheur, ne nousbornons pas à dénoncer le mal en nous croisant les bras; au contraire, combattons-le sans cesse , et ne nous laissons pas décourager par notre petit nombre ; la victoire ne sourit pas invariablement aux armées en apparence les plus fortes parce qu'elles sont les plus nombreuses.

La force morale étant de notre côté, faisons jusqu'au dernier soupir une guerre acharnée, impitoyable au matérialisme, partout où il se montrera; attaquons-le sans tenir compte d'aucun de nos intérêts matériels, quels que soient la forme, le déguisement qu'il choisisse pour arriver plus vite à ses fins subversives, car il aime à se cacher sous les manteaux les plus respectables, notamment sous celui de la science. C'est surtout en France et en Allemagne qu'il parle volontiers en son nom.

«D'après certains savants, dit le Dr Zimmermann , nous ne serions avec nos facultés intellectuelles et morales rien déplus que l'union, on pourrait dire la somme du père et de la mère , de la nourrice, des heux et des circonstances, de l'air et du temps, du son et de la lumière , et toutes nos actions seraient les effets flécessaires de ces différentes causes. Or, s'il est vrai, comme le prétend cette École, que le cerveau distille le sang pour former la pensée,

il s'ensuit que la libre volonté, la conscience humaine, peuvent aller grossir le nombre des préjugés du moyenâge, tous les actes intellectuels et moraux n'étant que le résultat d'un simple calcul. De même que 2 -f- 3 + 5 font 10, de même aussi autant de phosphore + autant de fer 4- autant d'oxygène, font un assassin; ou bien encore, un homme qui serait né en même temps que Leibnitz ou que Goethe, des mêmes parents et que la même mère ou nourrice aurait allaité, dont l'éducation, l'entretien, la nourriture, l'instruction , auraient été les mêmes que les leurs, cet homme-là , par la somme de toutes ces causes, serait devenu exactement ce que Leibnitz et Goethe ont été ; la loi de nature, que ces savants disent ou croient avoir Proiivée , lui donnerait identiquement les pensées de l'une ou de l'autre de ces célébrités, et cela aussi indubitement que la terre townc autour du soleil en 365 jours. »

Il est une science noble entre toutes les autres et sans contredit immense et complexe s'il en fut jamais : c'est la médecine. Par l'hygiène appuyée sur la physique et la chimie, et en s'occupant des meilleures conditions de vie et de santé des peuples, elle touche à l'économie politique et sociale ; par la physiologie basée sur les saines doctrines philosophiques, après avoir étudié le corps de l'homme, le jeu et les fonctions de ses organes dans ce qu'ils ont de sensible et d'appréciable, eUe s'élève jusqu'à la méditation des actes de la volonté , des phénomènes intellectuels et moraux, et, écartant' un petit coin du voile qui couvre l'œuvre subhme et mystérieuse de la mixtion psycho-matérielle sur laquelle repose la formation de tous les êtres de l'univers, elle établit mieux qu'aucune autre.

par les plus solides inductions, l'existence de l'âme et son immortalité.

Abstraction faite de la théologie, qui n'a d'ailleurs rien de commun avec elle , la médecine est , de toutes les sciences, celle qui mène le plus promptement et le plus sûrement à Dieu; elle le trouve, le sent, l'admire, en quelque sorte, à chaque pas; mieux qu'aucune autre, elle comprend la nécessité de son intervention , l'absurdité de l'athéisme et de la doctrine du hasard, qu'il a enfantée. Pourtant , chose étrange ! c'est de la médecine que l'athéisme et le matérialisme du xixe siècle semblent vouloir faire leur principal moyen de propagande ; ils ont endossé sa robe si longtemps respectée et dont le prestige' quoi qu'on en dise, ne s'est pas encore tout à fait évanoui , pour se ménager un meilleur accueil que par le passé ; ils la menacent ainsi dans sa considération séculaire, dans sa vieille réputation d'honneur et de probité ; ils la diffament enfin, en la présentant partout comme l'ennemie naturelle de Dieu,' dont elle aurait pénétré tous les secrets, comme le grand pilier du scepticisme et de l'irréligion.

Récapitulant les principales accusations portées contre la médecine, Monfalcon (de Lyon), l'un des médecins les plus distingués qu'ait produits cette ville , où fleurirent dans tous les temps les sciences médicales, s'écriait avec indignation : « De toutes les calomnies lancées contre les médecins, il n'en est pas de plus odieuse et de plus répandue que celle d'athéisme. Les gens de l'art, dit-on partout, contractent dés leurs premières études une immoralité profonde ; c'est dans les tissus inanimés des

cadavres qu'ils puisent les éléments de leur matérialisme ; c'est en se livrant à des recherches particulières à certaines sciences occultes, qu'ils se forment des opinions secrètes sur les causes premières et sur l'origine des idées religieuses; abandonnés à tous les excès d'une imagination déréglée, ils croient, le scalpel à la main, trouver dans nos organes le siège de nos idées, de nos diverses facultés, et la cause de tous nos penchants; plusieurs de leurs auteurs ont fait profession, dans leurs ouvrages, de l'athéisme le plus déclaré ; plusieurs d'entre eux figurent dans l'histoire des superstitions qui ont déshonoré la raison humaine ; enfin la médecine, considérée en elle-même, fournit des preuves qui égarent l'esprit et pervertissent le cœur. »

Il faut croire du reste que ces accusations n'ont rien de nouveau, puisque depuis près de trois cents ans les médecins n'ont pas cessé. de protester contre eUes. En 1664, Thomas Brown , fameux médecin et antiquaire anglais . pubha dans ce but son ouvrage intitulé : De la religion du médecin, dont il existe un grand nombre d'éditions , nonseulement en Angleterre, mais encore en Allemagne et en France, et qui a été annoté par plusieurs professeurs distingués. Un peu plus tard, en 1663 , Lussauld (de Pans) pubUa son Apologie pour les médecins contre ceux qui les accusent d'athéisme; vint ensuite , en 1736, le plaidoyer de Boehmer , l'un des professeurs les plus éminents de l'université de Wittemberg, et qui avait pour tiive:De l'union de l'âme et du corps et des principes médicaux qui en découlent.

En 1738, Stingel (d'Augsbourg) livra à la publicité sa dissertation intitulée -.Les médecins vengés des jugements ini-

ques qu'on porte contre eux. En 1739, Mathias (de Gœttingue) traita le même sujet dans un volumineux in-4°, sur lequel je n'ai pu me procurer aucune notion, maison il doit avoir sans doute épuisé la matière.

De nos jours, Balme , médecin de Lyon , et BracheL, professeur à l'école de médecine de la mêmeviUe, auteur de plusieurs ouvrages justement estimés , ont soutenu la même thèse; l'ouvrage du premier a pour titre : Réclamations en faveur des médecins accusés d'irréligion (Lyon, 1824). Celui de Brachet n'est autre chose que son discours inaugural à l'Académie des sciences de Lyon ; il estiuiiinlé: Réfutation de l'accusatiùn d'athéisme portée contre les médecins.

Enfin, en septembre 1846, la lecture au congrès scientifique de France, séant à Marseille, d'une nouvelle nomenclatîire des fonctions organiques, ayant fourni matière (fort inj ustement d'aQleurs) à de nouvelles calomnies contre le corps médical, je les réfutai moi-même dans un mémoire intitulé : De la spiritualité de l'âme , oit de l'impuissance de la médecine à fonder et à soutenir le matérialisme. Dans ce travail, qui fut lu d'abord au sein de la Société de médecine, imprimé ensuite à 800 exemplaires, je faisais bien remarquer, en débutant, que je l'avais écrit en dehors de tout esprit de secte et en me renfermant strictement dans ma spéciahté de médecin; que je ne croyais pas qu'on pût me prouver le contraire , que je ne redoutais rien de la controverse , et que je regrettais seulement que le défaut d'espace ne m'eût pas permis de rapporter et de développer in extenso les nombreux arguments physiologiques et pathologiques que la science possède contre le matérialisme médical.

Je ne saurais mieux faire, en ce moment, que de réitérer cette profession de foi et de déclarer que mes sentiments sont restés les mêmes.

Depuis cette époque, des événements déplorables, des incidents fâcheux sont venus aggraver la position de la médecine française et donner plus de prise à ses ennemis : des manifestations faites à Liège, à Paris, à Genève, et dont elle ne saurait pourtant endosser la responsabilité, ont été données comme l'expression de ses croyances, de ses sentiments, et, cetteopinionparaissantgagner journellement du terrain, je me suis demandé si l'heure des grands combats

n'était pas venue.

Je viens donc protester avec toute l'énergie dont je suis capable , contre l'absurde proverbe : Ubi très meclici duo athei (là où se trouvent trois médecins, ily a deux athées) . Je viens examiner, dans un travail plus étendu et mis à la portée des gens du monde, si les grands princes de l'art ont professé l'athéisme dans leurs écrits, et dans ce but j'évoquerai leur propre témoignage.

Je rechercherai ensuite s'il existe réeUement , même à Paris, une école matériaUste, ou seulement des médecins matérialistes, ce qui est bien différent; si les nouvelles découvertes faites dans ces derniers temps en physiologie sont de nature à éblouir à ce point la science médicale, qu'elle doive repousser d'une manière absolue la psychologie de son sein ; s'il est vrai que par la chimie, la physique, la mécanique , les vivisections ou expériences faites sur les animaux vivants, on ait eu raison, à notre époque , du grand et sublime mystère de la vie et de l'intelligence humaine. Enfin , dans le cas où l'existence d'une coterie médicale matérialiste serait inniable, j'enrecher-

rherai l'origine et j'examinerai si elle a sa raison d'être.

Cette tâche, difficile et délicate, on le reconnaîtra sans peine, ne pouvait incomber qu'à un vieux médecin; je m' efforcerai de la remplir, en évitant avec soin de faire surgir aucune question de personne et en me tenant sans cesse sur le terrain des principes. Mais, je le déclare avant d'aller plus loin : je ne m'amuserai pas à faire la critique détaillée de ces innombrables et absurdes systèmes, toujours réfutés et sans cesse renaissants, à la manière du cancer ; mon temps est en vérité trop précieux pour que je le gaspille ainsi. L'immortel Newton a prouvé l'existence de Dieu , celle de l'âme humaine, par le soleil et les mondes. Pline le naturahste , Socrate, Linné, BufFon, l'ont démontrée par l'étude des oiseaux , des abeilles , des fourmis , des moucherons et même des vers de terre. Le découvreur du fluide électrique. Benjamin Franklin, a fait graver sur son tombeau ses croyances à ce sujet ' .

Obscur serviteur du Maître de la nature, je ne saurais rien ajouter, je le sais, à de si hauts témoignages; mais je

' Voici l'épitaphe de Benjamin Franklin, qui est assez peu connue el qu'il a composée lui-même :

Ici repose livré aux vers le corps de Benjamin Franklin, imprimeur, comme la couverture d'un vieux livre dont les feuilles sont arrachées, la dorure et le titre effacés.

Mais pour cela l'ouvrage ne sera pas perdu, car il reparaîtra comme il le croyait, dans une nouvelle et meilleure édition, revue et corrigée par l'Auteur.

m'imagine, à tort ou à raison , que j'achèverai dignement ma mission en ce monde, sije parviens à démontrer que les plus illustres anatomistes , les plus grands guérisseurs dont s'honore l'art médical, ont puisé dans l'étude du corps humain les plus douces croyances et les plus nobles sentiments.

Dieu en 1793. — Sentiments des Écoles de médecine grecque, romaine, sarrasine. — Anecdote sur le législateur arabe Mohammed. — État de la méde cine du xi« au xiv^ siècle : Albert le Grand, saint Thomas d'Aquin, Roger Bacon , Arnauld de Villeneuve ; ce dernier ne fut au fond qu'un hérésiarque et non pas un athée. — Époque de la Renaissance : Paracelse, Van Helmont, etc. ; anecdote sur une séance de l'Académie impériale de médecine.

Marseille, mai 1867.

n y a environ deux mois, qu'en grattant le badigeon de l'église des Dominicains de Marseille, des ouvriers mirent à découvert, sur le fronton de l'édifice, l'inscription suivante, qui y avait été gravée après la féte du 8 juin i 794:

Le peuple français reconnaît l'existence de l'Être suprême

ET l'immortalité DE l'aME.

Après avoir contemplé avec quelque surprise cet étrange facPum qui s'était montré subitement à mes yeux au dé- I tour d'une rue, en quelque sorte comme le fantôme d'une ! triste époque, je finis par me dire que Dieu, sachant trèsi bien que l'immense majorité du peuple français n'avait pas ( cessé de le reconnaître intérieurement, pendant la Terreur, i avait été si peu flatté de la fameuse fête de l'Être suprême, (Organisée par des buveurs de sang humain, qu'il leur avait ménagé, un mois après, l'expiation du 9 thermidor.

J'estime pourtant qu'aujourd'hui il ne trouvera pas inutile le rappel que je vais faire, autant que possible par ordre chronologique, des hymnes que chantèrent à sa louange, en étudiant les merveilles de notre organisme, les princes de la science. L'inscription dont je viens de rappeler les termes est profondément ridicule, pour ne rien dire de plus ; elle aurait eu un certain piquant, elle aurait été charmante, on en conviendra, si les prêtres de la guillotine, qiii l'inventèrent, l'avaient modifiée ainsi qu'il suit : « Le peuple français daigne reconnaître l'existence d'un Être suprême, etc.'»

Quoi qu'il en soit, je commencerai par évoquer la grande ombre d'Hippocrate, le père de la médecine, et, pour donner une juste idée de sa morale et de sa religion, je me bornerai à rapporter la substance du serment qu'il faisait prêter à ses élèves dans le sanctuaire de Gos,

1 Je crois faii'e plaisir à mes lecteurs, en rapportant ici -te plaisant arrêté que fit placarder, la veille de la fête , la Commission municipale de Toulon , ma ville natale :

« La Commission municipale prévient les habitants que demain décadi il se célèbre la fête en l'honneur de l'Être Suprême ; il leur est ordonné , sous peine d'être regardés comme mauvais citoyens, d'orner leurs fenêtres du pavillon u.Uioual, de nettoyer le devant de leurs maisons et de les illuminer le soir.

» La Commission municipale, voulant donner à cette fête l'éclat dû à la dignité de l'Être Suprême, invite, savoir -. les citoyennes non mariées de se rendre au Pavé-d'Amour (c'est le nom de l'une des rues de Toulon) , les citoyennes mariées à la place aux Huiles , les jeunes citoyens sur le Cours et les vieillards à la place Saint- Jean. Dè ces divers points ils so

rendront sur le Champ de Bataille iiour danser et prendre part à la

fête.

..tout citoyen, homme ou feunne, qui se montrera sans cocarde, sera mis en état d'arrestation. »

lorsqu'ils prenaient la robe doctorale ; je ne dis pas le bonnet, parce que cette coiffure n'était pas, on le sait, en usage chez les Grecs d'autrefois :

« Je jure par Apollon le médecin, par Esculape, par Hygie, par Panacea et par tous les autres dieux et dées- • ses, d'être fidèle aux lois de l'honneur et de la probité dans l'exercice de la médecine ; je donnerai mes soins gratuits à l'indigent et n'exigerai jamais un salaire audessus de mon travail ; admis dans l'intérieur des maisons, mes yeux ne verront pas ce qui s'y passe, ma langue taira les secrets qui me seront confiés, et mon état ne servira pas à ^corrompre les mœurs ni à favoriser le crime .

» Que les hommes m'accordent leur estime si je suis : fidèle mes promesses ! Que je sois couvert d'opprobre et méprisé de mes confrères si j'y manque ! »

Des commentateurs d'Hippocrate ont cherché à démon- : trer qu'il ne croyait pas à l'immortalité de l'âme et qu'il considérait celle-ci comme une matière subtile, comme un îfeu invisible, impalpable, qui s'éteignait à la mort. Mais 'i la croyance à une autre vie étant admise chez les païens comme chez nous, on ne voit pas comment le père de la : médecine aurait pu la concilier avec le dogme d'une âme ; matérielle et périssable. Son spirituahsme aurait été plus précis, moins obscur, moins contestable sans doute, s'il ' avait pu se dégager des erreurs du polythéisme, religion •■éminemment sensuelle et qui était peu favorable au déve- ' loppement des doctrines psychologiques.

Contemporain et admirateur du père de la médecine, ^Socrate, dont la philosophie était principalement fondée •^sur la connaissance de soi-même, ne cessait jamais, dans - ses entretiens avec ses disciples, de luire ressortir tous les

faits, toutes les circonstances qui démontrent l'existence du Dieu unique et l'immortalité de l'âme humaine.

« Ne vous semble-t-il pas, disait-il un jour au sceptique Aristodème, que celui qui a fait les hommes dès le commencement leur a donné des organes parce qu'ils leur sont utiles; les yeux pour voir les objets visibles, les oreilles pour entendre les sons ? A quoi nous serviraient les odeurs si nous n'avions pas de narines? Quelle idée aurions-nous de ce qui est doux, de ce qui flatte agréablement le palais, si la langue n'y siégeait pas comme arbitre ? N'est-ce pas une merveille de la Providence que nos yeux, organe faible, soient munis de paupières qui, comme deux portes, s'ouvrent au besoin et se ferment durant le sommeil ; que ces paupières soient garnies de cils qui, pareils à des cribles, les défendent contre la fureur des vents ; que les sourcils s'avancent en forme de toit au-dessus des yeux, pour empêcher que la sueur ne les incommode en découlant du front? que l'oreille reçoive tous les sons sans se remplir jamais? que chez tous les animaux les dents antérieures soient tranchantes, et les molaires propres à broyer? Ces ouvrages, faits avec un tel ordre, douteriez-vous s'ils sont le produit du hasard ou le fruit d'une

intelligence suprême ! »

« Dieu, ajoutait-il, n'a pas borné ses soins à la conformation de nos corps ; mais, ce qui est bien plus important, il nous a donné l'âme la plus parfaite. Après l'homme, quel est l'animal dont l'âme connaisse l'existence de Dieu, auteur de tant de beautés et de merveilles ? Quel animal adore la divinité ? quel autre, par la force de son esprit, sait prévenir la faim, la soif, le froid, le chaud, guérir les malades, augmenter ses forces par l'hygiène , ajouter à ses

connaissances par le travail . se rappeler ce qu'il a entendu, ce qu'il a vu, ce qu'il a appris ? N'est-il pas clair que les hommes vivent comme des dieux entre les autres animaux ? qu'ils leur sont supérieurs par leur nature, la conformation de leur corps, par les facultés de leur dme ?»

On reconnaîtra sans peine que les dernières réflexions de Socrate vont tout droit aux savants modernes qui s'évertuent sans cesse à faire de l'homme la pire des brutes, en l'assimilant au goriUe africain. Je ne crois pas inutile de faire cette remarque en passant, bien que la < question de notre consanguinité avec ce singe ait été vidée un peu plus haut.

Les sentiments de GaHen en matière de rehgion ne diffèrent pas de ceux d'Hippocrte ; seulement, il les a exprimés dans son traité d'anatomie De usupartiwn, un , peu plus en médecin et d'une manière moins générale, interpeUant les sceptiques et les athées de son époque :

c( Je ne m'arrêterai point, leur dit-il, à réfuter vos extravagances; ce serait déshonorer la cause sainte que vous avez attaquée. Pour toute réponse, je vais composer > à l'honneur du Créateur le seul cantique qui soit digne de lui. Ce ne sont point des holocaustes ni des parfums que je lui offrirai, mais je vais faire connaître combien est grande sa sagesse, combien est infinie sa puissance, dans ila composition admirable d^s parties du corps humain. J'y vois le témoignage le plus certain de son ineffable bonté, et la source d'éternelles actions de grâces que nous devons lui offrir pour toutes ses faveurs. »

Si Gahen avait été chrétien, il ne se serait certes pas exprimé en termes plus orthodoxes. Du reste, dans ^es" ■écrits. Il a parfaitement fait la distinction de l'âme et des'

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forces particulières à la matière organique ; toutes ces intuitions admirables qui l'élevèrent si au-dessus de ses contemporains, il les dut uniquement à son génie développé par l'étude de la médecine et surtout de l'anatomie.

Des écoles grecque et romaine, je passe à l'école arabe ou sarrasine, celle des Rhazès, des Albucasis, desAverroës, des Avenzoar, etc.; en dépit des erreurs de l'alchimie et des superstitions dont elle fut entachée, son spn-itualisme n'est pas douteux. Qui ne sait d'ailleurs que les musulmans, tout fatalistes qu'ils sont, confessent Dieu et

l'immortalité de l'âme !

Les témoignages émanés de cette école sont néanmoins peu connus, et il faudrait fouiller dans les bibliothèques de l'Espagne pour les recueillir ; je ne citerai donc ici que trois des -médecins araJ^es qui ont été traduits : Rhazès, Maimonides (de Cordoue), médecin du sultan en 1200, et

son maître Averroës.

Un jour cpi'Almansor, premier ministre du sultan de Cordoue, félicitait Rhazès d'une cure merveilleuse qu'il avait faite et qui avait mis en émoi toute la ville: « Je peux avoir quelque mérite médical, lui répondit le grand médecin, mais c'est à Dieu seul qu'appartient le pouvoir de guérir les graves maladies et de ressusciter les morts. «

c( Dieu débouté ! s'écrie Maimonides dans un deses ouvrages, tu as formé le corps de l'homme avec une sagesse infinie, tu as réuni en lui d'innombrables myriades de forces qui agissent sans relâche comme autant d mstru- ■ ments pour entretenir et conserver dans son ensemble cette belle enveloppe de son âme immortelle.»

Quant à Averroës, il a été accusé d'athéisme par les musulmans et par les chrétiens à la fois, sans qu'dle fut

réellement ; ce n'était an fond qu'nn esprit fort, comme il en surgit trop souvent dans les hautes régions de l'intelligence. C'est ainsi que, dans ses conversations intimes, il se laissait aller volontiers à dire qu'il ne faisait cas d'aucune religion ; que celle des chrétiens était impossible à cause de ses mystères ; que la religion des Juifs était bonne tout au plus pour les petits enfants, par le fait de ses innombrables préceptes et de ses observations légales ; enfin, que la-religion musulmane, qui ne s'occupait que delà satisfaction des sens, était une rehgion de pourceaux ; il s'écriait ensuite : Moriatur anima mea morte philosophonm./ Mais en 1727, le célèbre Friend, médecin de la reine d'Angleterre, qui fut le panégyriste et le commentateur d'Averroës, a parfaitement démontré que l'accusation d'athéisme portée contre lui n'était pas fondée. « Il n'est pas vrai, dit-il, qu'Averroës fût un athée, et qu'il niât l'existence et l'immortahté de l'âme ; ceux qui lui prêtent de pareils sentiments ne se sont point donné la peine d'examiner ses ouvrages ; car ils y auraient remarqué qio' il soutient, tantôt que l'dme est raisonnable, tantôt qu'elle est immatérielle, et qu'il dit môme, en termes exprès, qu'elle est immortelle. »

Du reste, lorsqu'on veut acquérir la preuve que les médecins arabes les plus célèbres furent tous des hommes , profondément religieux, on n'a qu'à consulter la vaste histoire de la médecine pubhée par l'un d'eux, Abou- ' Osaïbah, mort en 1269, dont la traduction existe'; l'ouvrage du savant professeur J. lieiske, et les travaux plus imodernes de Sprengel et de Renouard. Depuis la chute de l'empire romain, la médecine avait été remplacée par • la magie, les évocations, les exorcismés ; ce furent les

Arabes qui, après la prise d'Alexandrie, la firent renaître en utilisant les débris de la fameuse bibliothèque. En le faisant, ils eurent le bon esprit de ne pas séparer cette science de la philosophie , avec laquelle on est forcé de reconnaître qu'elle est naturellement et intimement liée. C'est même à cette dernière circonstance que les médecins arabes durent la réputation extraordinaire dont ils jouirent dans la chrétienté, tandis que leurs propres coreligionnaires n'eurent en eux qu'une médiocre confiance, suivant en cela l'exemple de leur prophète Mohammed. « Il n'est pas de meiUeure médecine (a dit ce dernier^ qu'une vie sobre et tempérante. »

Un prince persan lui ayant envoyé un médecin fameux, il refusa de recourir à son expérience, et comme au bout de quelques années le médecin en question lui faisait des remontrances, il se contenta de répondre : « Mon régime est de ne manger que lorsque mon estomac pousse des cris déclnrants.y> Alorsle médecin reprit : Je comprends maintenant que vous ayez si peu besoin de moi ; et s'étant prosterné la face contre terre, il retourna dans son pays. (Reinaud, Monuments arabes.)

Du xie au xiv« siècle, la médecine fut exercée par les moines et les prêtres, tant en France que dans les autres pays de la chrétienté , sur les données fournies par les Arabes. Entravée par les subtilités de la meta^ physique et surtout par les obstacles apportés aux operations chirurgicales et à la dissection des cadavres, eUe ne fit aucun progrès, et nous ne savons presque rien des hommes qui la professèrent. Dans cette période, qui est aussi ceUe des Croisades, furent successivement créées,

l'école de médecine de Salerne, les écoles de Montpellier et de Paris ; celles-ci étaient soumises aux lois écclésiastiques, et les professeurs, qui étaient clercs, se vouaient au célibat.

Quatre médecins célèbres appartiennent à cette époque : Albert le Grand et saint Tbomas d'Aquin, Roger Bacon et Arnauld de Villeneuve. Les deux premiers étaient des moines dominicains; le troisième, .né en Angleterre, appartenait à l'ordre de saint François, et le dernier était laïque. Tous les quatre furent considérés comme des sorciers connaissant la pierre pbilosophale ; car alors tout bomme qui, par son intelligence et son savoir, s'élevait au-dessus du vulgaire , passait aisément pour être en relation avec les puissances occultes, avec les anges ou avec les démons.

Je- ne dirai rien ici des opinions et des doctrines d'Albert le Grand, docteur en médecine de la Faculté de Paris dès 1236, et qui a écrit environ vingt volumes in-folio sur des sujets alcbimiques. Mais je constaterai, en passant, que son éminent élève saint Tbomas d'Aquin fut le précurseur du célèbre Stabl, dont il sera question plus loin ; « qu'il enseigna, comme lui, que l'âme n'est pas inbérente au corps, qu'elle le gouverne sans intermédiaire; que le médecin doit tenir compte de ce grand fait dans l'exercice de son art, et qu'il doit surtout savoir distinguer dans nos sensations une partie spirituelle et une partie matérielle.»

Cette doctrine, connue dans la science sous le nom de doctrine thomiste, a été souvent débattue entre médecins, même à notre époque, où elle compte de nombreux partisans. Il ne faut pas la confondre avec celle de Bartbez, qui en diffère en ce sens que, d'après ce dernier, l'âme serait

unie au corps par l'intermédiaire du principe vital. Quant à Roger Bacon, à qui l'on attribue l'invention de la poudre à canon, ou du moins l'idée première du mélange qui la constitue, il était docteur en médecine de l'université d'Oxford et très-livré à l'alchimie et à la mécanique; mais l'orthodoxie de ses croyances ne fut l'objet d'aucun doute, malgré les persécutions que l'ignorance lui suscita.

Ce fut vers la fin de cette période, qui forme la transition entre l'école arabe et la Renaissance , que parut le célèbre médecin provençal Arnauld, dit de Villeneuve, parce qu'il était né dans la petite ville de ce nom. D'une imagination ardente, comme tous les Provençaux, la passion qu'il avait pour la science médicale l'égara et le conduisit à fonder une doctrine physiologique subversive de tout principe religieux, et qui fut aussitôt mise à l'index par l'université de Paris, où il se trouvait alors ; menacé par l'Inquisition, qui ne plaisantait pas, il se sauva en Sicile, où Frédéric d'Aragon, qui connaissait son immense savoir et sa haute capacité, lui accorda asile et protection ; il était allé, dit-on, jusqu'à se vanter d'avoir, par des moyens alchimiques, accompU le phénomène de la génération humaine dans une citrouille, et ce seul fait peut donner la mesure de ses égarements.

Toutefois, il résulte des recherches que j'ai faites dans le but d'être bien fixé sur l'athéisme d' Arnauld de ViUeneuve, qu'il fut plutôt un hérésiarque au point de vue chrétien, qu'un impie dans la véritable acception de ce mot. Selon la triste habitude de son siècle, il agita dans ses ouvrages une foule de questions théologiques étrangères à la médecine, et se fit ainsi des querelles avec l'Église, qui cessa de le ménager du moment qu'il eut attaqué sans

aucune nécessité, et par le fait d'une haute imprudence, les ordres religieux, les déclarant inutiles, et soutenant qu'il n'y avait de damnés que ceux qui occasionnaient du scandale ou donnaient de mauvais exemples. Il est plus que probable qu'il aurait fini par le bûcher, s'il n'était pas mort pendant la traversée de Sicile en France, vers

Ses nombreux ouvrages, d'abord condamnés par les tribunaux ecclésiastiques, furent imprimés à Lyon en 1520, et à Bâle en 1585 ; ils forment un gros volume in-folio. Il fut l'inventeur de l'alcool et de l'essence de térébenthine.

Dans les premiers temps de la Renaissance, c'est-à-dire vers 1490, un homme étrange, extraordinaire, qui a été diversement jugé, mais dont le talent médico-chirurgical ne fait pas doute, remplit le monde de sa renommée ; je veux parler de Théophraste Paracelse. A cette époque, où brillèrent les Copernic , les Galilée , les Christophe Colomb, etc., il fut à la fois, on peut le dire avec justesse, la gloire et la honte de la médecine. Hardi chirurgien, partant bon anatomiste, il fit beaucoup pour cette branche de l'art, si longtemps néghgée ; alchimiste expérimenté, il put découvrir le premier les vertus de l'opium, de l'antimoine, du soufre, du nitre, du fer , enfin ceUes du mercure, qu'il opposa avec de grands succès au terrible fléau dont la découverte de l'Amérique avait doté l'ancien monde ; mais il futpar-dessus tout, il faut en convenir, un charlatan éhonté, prétendant connaître le grand-œuvre et l'éhxir de vie , ce qui ne put l'empêcher de mourir victime de son intempérance, à 48 ans. L'ivresse était en'

effet son état habituel ; elle ne l'empêchait ni de faire des leçons publiques, ni de dicter ses ouvrages à son élève Oporinus ou Oporin.

De prime abord, lorsqu'on parcourt les écrits, devenus fort rares, de ce singulier personnage, spécialement celui qui a pour titre : De l'art des choses naturelles, on y découvre tant d'assertions irréligieuses ou extravagantes, qu'on demeure convaincu de son athéisme; mais si, surmontant le dégoût que peut inspirer une lecture de ce genre, on y regarde de plus près, on ne tarde pas à changer d'avis et à reconnaître que si Paracelse , qui se disait en relation avec le diable, avait grande confiance en lui, il faisait tout émaner, d'autre part, delà puissance de Dieu. Il déclare en effet que « toutes les choses créées viennent d'une seule matière, qui est le grand mystère, comme l'enfant naît de sa mère ; que c'est de ce mystère que proviennent la substance, l'essence, la force, les semences des animaux, des végétaux, des minéraux ; qu'elles en sont sorties également par voie de génération ; enfin, que les semences portent avec eUes une vertu céleste qu'il désigne sous le nom à'archée, principe d'action qui les pousse à faire leur évolution , et qui est l'architecte des êtres » .

A peine me paraît-il nécessaire de faire remarquer ici que le grand mystère ou la grande cause première de Paracelse n'est autre chose que Dieu, qu'il a désigné d'ailleurs par son nom dans d'autres parties de ses omTages; que (( l'archée des semences , grand architecte des êtres )) , est une force qui, dans l'homme, n'est autre que le principe que nous appelons vulgairement l'âme. Je conclus donc que Paracelse a été tout à la fois savant de premier ordre, charlatan, ivrogne, peut-être même un peu fou.

mais qu'il ne mérite pas le reproche d'athéisme qui lui a été adressé, en grande partie peut-être parce que son disciple Oporin a consigné dans ses écrits que pendant deux ans qu'il était resté avec lui, il ne l'avait jamais vu ni entendu prier Dieu.

Du reste, une des plus fortes preuves qu'on puisse faire valoir en faveur de cette opinion sur Paracelse, ce sont les sentiments rehgieux du célèbre Van Helmont, qui lui fut postérieur de trente-six ans, mais qui adopta complètement ses idées, et continua son système et ses excentricités. Non-seulement , à l'exemple de son maître, il donnait à l'âme un pouvoir absolu sur l'organisme, mais encore il remerciait Dieu de l'avoir fait naître dans une civilisation qui permettait les recherches cadavériques, et favorisait plus qu'aucune autre les progrès de la médecine. Voici un passage que j'extrais de ses Principes de médecine, imprimés à Lyon et à Venise. Après avoir prouvé que Dieu seul a pu donner la première impulsion au monde et à tous les corps vivants, il dit (chapitre vi, page 66) :

« N'est-ce pas un blasphème et une impertinence aux hommes, dépenser que tout mouvement soit fait de Dieu, le premier moteur, comme s'il pouvait descendre jusquelà ! Dieu ne meut ni par contact, ni par attraction, ni par expulsion ; c'est par son seul et libre vouloir qu'il atteint tout. Il a donné aux choses naturelles des puissances telles qu'elles se meuvent de soi et par une vertu absolue. Leur moteur est leur esprit, ou archée, qui se perpétue par les semences des choses.»

Van Helmont a copié son maître Paracelse, sinon dans ses vices, au moins dans son amour du merveilleux et de

l'excentricité ; comme lui, il prétendit connaître la pierre philosophale. Sa passion pour l'alchimie fut extrême, mais ses idées sur les causes premières furent, comme on vient de le voir, très-orthodoxes, et ne permettent nullement de le considérer comme un matérialiste pur et un athée.

A peu près dans les mêmes temps vécurent plusieurs médecins célèbres, tels que Zuinger, Fernel, Baillou, Amatus le Portugais, Lommius, Forestier, Durer. Tous furent les commentateurs d'Hippocrate , de Galien ; ils s'efforcèrent de combiner ensemble les doctrines de ces pères de l'art médical, et adoptèrent leurs principes sur les causes premières. Je n'en donnerai pas ici la preuve positive, comme je viens de le faire pour Van Helmont, parce que leurs sentiments ne furent jamais mis en doute. Il doit me suffire d'ailleurs, dans cette revue si rapide du panthéon médical, de m'arrêter devant les plus grandes et les plus illustres figures , devant celles des hommes dont la renommée a été populaire, et qu'on peut regarder à bon droit comme les véritables princes de la médecine.

J'espère n'en oublier aucun, et justifier, par ces imposantes autorités, la plus noble des sciences des injustes accusations qu'on fait peser sur elle. Qu'importe en effet, après des témoignages si concluants, si authentiques et surtout si pleins de compétence, qu'on puisse démontrer que le Corps médical compte à cette heure dans son sein, soit à Paris, soit en province, des coryphées plus ou moins obscurs ou inconnus de l'athéisme et de l'épicurisme ? Qu'importe même que des hommes d'un mérite incontestable, gaspillant les talents supérieurs que leur a départis la Providence, se laissent égarer jusqu'à oser dire au sein

d'un corps savant d'abord, ensuite dans un livre qui n'a pas été soumis à l'impôt du timbre :

a Le système des atomes explique tous les phénomènes de l'univers mieux qu'aucun autre système connu.

» Il n'y a point de Dieu.

» n n'y a point d'âme.

» La croyance à un être créateur, conservateur et rémunérateur, et à l'immortalité de l'âme, est éminemment pernicieuse à la société, et par conséquent les peuples ne seront moraux, sages et heureux que lorsqu'ils seront athées»?

Je n'ai jamais su le nom de l'auteur de ces inqualifiables assertions, et je n'ai pas lu son livre; je n'en parle que d'après ce que j'en ai appris dans un ouvrage du docteur KiihnTioltz, intitulé : Paris et Montpellier sous le rapport de la philosophie médicale. Ce médecin, après avoir cité le passage que je viens de rapporter moi-même, déclare « qu'on ne saurait trop le reproduire, afin de flétrir le cynisme révoltant dont il est l'expression » . Il désigne l'auteur par les simples initiales de son nom, et s'étonne que l'Académie de médecine ait pu tolérer une pareille lecture.

Quant à moi, j'estime qu'un corps savant peut entendre sans inconvénient des discours de ce genre, sous la seule condition d'en démontrer, séance tenante, la faiblesse et l'absurdité.

La médecine au xvi« siècle : André Vésale et Michel Servet. - Influence de Descartes et de Bacon; Isaac Newton. — Harvey découvre la circulation ; ses sentiments, ceux de Baglivi et de Ramazzini. — Spinosa ne fut pas un athée, mais un philosophe fourvoyé, dévoyé.-xvii« etxviii^ siècles : excellent moyen pour éviter les écueils et reconnaître l'étendue d'un danger. — Georges-Ernest Stahl. — Boërhaave, Voltaire et le P. Needham. Définition de l'âme humaine dans le Dictionnaire de Nysten. —Voltaire n'était pas un athée, mais un sceptique, un pyrrhonien exagéré. — Anecdote d'un bottier illettré qui en faisait sa lecture habituelle. — Profession de foi du marquis d'Argens.

Marseille, jmn IS67.

Vers le milieu du xvie siècle, peu après la Renaissance, parurent André Vésale et Michel Servet, qui furent également illustres et malheureux, deux choses qui vont souvent ensemble.

Le premier est considéré, à juste titre, comme le fondateur de l'anatomie ; doué d'un génie supérieur et d'une persévérance infinie dans le travail, il acquit une connaissance si profonde du corps humain, qu'il devint la gloire de son époque, et que ses recherches, ses découvertes, sont encore admirées de nos jours. Il fut successivement professeur à Bologne et à Pise, médecin en chef des armées de Charles-Quint et médecin ordinaire de son fils le sombre Philippe II ; mais ayant eu le malheur de

faire l'ouverture du cadavre d'un noble espagnol dont le cœur fut trouvé encore palpitant, et qui pourtant était bien mort, il fut pour cela déféré à l'Inquisition, condamné à faire un voyage d'expiation en Terre-Sainte, au retour duquel il périt dans un naufrage. Ses sentiments religieux furent à la hauteur de son génie, et la peinture nous en a transmis le souvenir dans un tableau très-connu.

Quant à Servet, qui périt plus misérablement encore, son histoire est un peu différente : il fut, dit-on, sceptique, hérésiarque et athée ; mais peut-être ne mérite-t-il pas la dernière qualification. Excellent anatomiste, médecin de premier ordre, il entrevit la circulation, du sang avant Harvey; mais il commit la faute grave de faire de la théologie^ et de se butter contre le sacerdoce ; il pubha un ouvrage intitulé : De la Sainte- Trinité et des erreurs dont elle est la source. Obligé de quitter Lyon à la suite de cette pubUcation inutile et scabreuse, il se réfugia à Vienne en Dauphiné, puis à Genève, où son caractère inquiet et son amour de la contradiction le portèrent à attaquer Calvin sur divers points de doctrine. Le célèbre réformateur le fit aussitôt arrêter ; condamné à être brûlé vif, il parvint à s'échapper de prison ; mais ayant été repris, il fut exécuté à Genève, le 27 octobre 1553, dans la quarante-quatrième année de son âge. Je le répète , Servet était un homme de génie ; son athéisme est plus que douteux ; rien ne l'établit d'une manière positive, et je ne saurais que répéter ici à son sujet ce que j'ai dit précédemment d'Arnauld de Villeneuve, avec lequel il a plus d'un trait de ressemblance.

Le xvi' siècle fut pour la médecine une ère glorieuse marquée par tous les genres de progrès : ce fut dans ce

siècle, en effet, qu'eut lieu la grande découverte de la circulation du sang, que furent sérieusement constituées l'anatomie, la physiologie et la chirurgie ; enfin que les fondements de la vraie philosophie médicale furent jetés sous l'influence de l'immortel Descartes et du chanceUer Bacon. Rechercher dans la nature un mécanisme général, dirigé par une sagesse et une. puissance infinies ; ramener tout à des lois universelles et à des causes simples ; retrancher l' ah sur de jargon de la scolastique, les entités ou causes superflues dont on était encombré ; faire valoir les avantages de l'induction, spécialement en anthropologie et en médecine , teUe fut la route qu'ouvrirent aux sciences ces hommes de génie, et leurs ouvrages méritent bien d'être médités par les modernes fauteurs de l'athéisme , dont la critique rappelle véritablement le spectacle vulgaire et journalier de roquets qui aboient contre de plus forts qu eux.

(( S'il y a encore, dit Descartes, des hommes qui ne soient pas assez persuadés de l'existence de Dieu et de leur âme, je veux bien qu'ils sachent que toutes les autres choses dont ils se croient peut-être plus assurés, comme d'avoir un corps, et qu'il y a des astres et une terre et choses semblables, sont bien moins certaines.»

Dans un autre endroit de ses écrits. Descartes dit : « Le moyen le plus court de répondre aux raisons des athées , c'est de trouver une démonstration évidente qui fasse croire à tout le monde que Dieu est. Pour moi, j'ose bien me vanter d'en avoir trouvé une qui me satisfait entièrement et qui me fait savoir plus certainement que Dieu est, que je ne sais la vérité d'aucune proposition de géométrie : mais je ne sais pas si je serais capable delà faire entendre

à tout le monde de la même manière dont je l'entends. Le consentement universel de tous les peuples est assez suffisant pour maintenir la Divinité contre les injures des athées. J'espère achever quelque jour un traité de métaphysique commencé, et dont les principaux points sont « de prouver l'existence de Dieu, celle de nos âmes, lors- » qu'elles sont séparées du corps, d'où suit leur immor- » talité ; car j'avoue que j'entre en colère quand je vois » qu'il y a en ce monde des gens assez audacieux, assez » imprudents, pour oser combattre Dieu.»

Je ne crois pas utile de rapporter ici la démonstration de l'existence de Dieu tirée de l'idée éclaircie et développée de Descartes ; cette citation me conduirait trop loin, et m'éloignerait un peu trop du sujet principal que je traite ; mais on trouvera tout naturel qu'avant de continuer ma revue médicale, je dise quelques mots du sentiment religieux de Newton, qui vivait dans le même temps. La conviction la plus profonde est présente dans tous i les ouvrages de ce puissant génie ; partout la main de ! Dieu lui apparaît dans ces merveilles de la nature à l'étude desquelles il s'était voué : « D'où vient, disait-il, que rien dans la nature n'est fait inutilement ; d'où naissent cet •1 ordre merveilleux et cette admirable beauté que nous voyons dans l'univers ? Tous ces phénomènes n'annoncent- .ils pas un Dieu immatériel, vivant, intelligent, dont la présence est partout, et qui, dans l'espace infini, voit et comprend toutes choses, comme les seules images de ces choses transmises par les organes des sens à notre faible sensorium, sont vues et comprises par ce qui voit et pense >au dedans de nous.»

Il faudrait un volume pour rapporter tous les passages

des écrits de Newton où il exprime son admiration, son respect, sa reconnaissance, envers le Grand Architecte , et sa profonde conviction delà spiritualité de l'âme humaine ; mais je me bornerai à la courte citation qu'on vient de lire et que je soumets aux méditations du Grand-Orient de France, s'il est vrai, comme on l'affirme, qu'il ait mis Dieu à la porte de ses loges maçonniques. Je reviens à mon sujet :

De 1612 à 1628 eut lieu la découverte la plus importante , sans contredit , qui ait été faite en médecine : celle de la circulation du sang. Le physiologiste à jamais illustre à qui il fut donné de la faire et de la démontrer, Guillaume Harvey, docteur de l'université de Cambridge , ami et médecin ordinaire des rois d'Angleterre Jacques I"et Charles P^ était un homme simple, grave, modeste, .de mœurs sévères, dont les croyances religieuses sont parfaitement établies.

Gomme tous les grands découvreurs, comme tous les bienfaiteurs de la triste humanité, il fut payé d'ingratitude ; la jalousie, l'envie, la calomnie ne lui firentpas faute, et il mourut pauvre , malheureux , victime de son génie et de sa fidélité à la royale famille des Stuarts, dont il n'avait jamais oubhé les bienfaits. Les hommes de ce caractère cherchent et trouvent Dieu partout, et ne sauraient se faire à l'idée du néant; ils rêvent tous l'immortalité.

A peu près dans le même temps où vécut Harvey, fleurirent en Italie deux médecins éminents, dont les travaux sont restés dans la science, et qui jouissent encore de la plus grande estime; je veux parler de Ramazzini et do Baglivi. Le premier, qui s'est immortahsé par son Traitr

TÉMOIGNAGES ET AVEUX. g|

des maladies des artisans, était aussi profond philosophe que parfait chrétien. Dans la préface de son livre, fruit d'une philanthropie que l'âge et les infirmités ne purent arrêter, il s'étonne qu'il y ait dans la société des êtres assez pervers pour accuser la providence de Dieu de ne pas veiller sur l'espèce humaine et de ne pas avoir empêché le mal sur la terre ; il arrive même à démontrer la nécessité de ce dernier dans la société. « Si l'homme, dit-il, n'était pas forcé de pourvoir chaque jour à l'entretien et à la conservation de sa vie par le travail, il ne connaîtrait plus aucune loi , et le monde que nous habitons aurait bientôt changé de face.»

BagUvi , dont je possède les remarquables écrits, croyait si bien à la nature psycho-matérielle de l'homme , à sa dualité, qu'iï a consacré d'éloquentes pages à la description des maladies de l'âme et à leur traitement. Quant à Dieu, il l'invoque et le confesse pour ainsi dire à chaque pas : c'est ainsi, par exemple, qu'à la fin de son premier chapitre, ou préface , il s'écrie, après avoir parlé des éternelles discordes qui, à toutes les époques , régnèrent entre médecins : « Puisse le Dieu bon, grand et miséricor- I dieux, mettre un terme à ces misères si nuisibles à l'humai nité. ... ! » Hélas ! dirai-je à mon tour, il n'a pas cru devoir y mettre un terme, et ces discordes, fruits de deux terribles mobiles : l'intérêt et l'amour-propre, continuent à affliger t tous les vrais amis de l'art.

Après Ramazzini et Baghvi , je ne dois pas oublier M'illustre Gaspard Hoffmann, auteur de tant d'ouvrages r remarquables, et qui professait que la première et la plus

t précieuse quahté du médecin est d'être chrétien. Medicus ^sitchristianus, disait-il.

Le fait qui frappe surtout le philosophe lorsqu'il étudie le caractère du xvi* siècle, c'est que les immenses découvertes cosmologiques, astronomiques et médicales qui Ife marquèrent, loin d'affaiblir chez leurs auteurs l'idée de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme, ne firent que la renforcer et la rendre plus profonde. On ne saurait trop se convaincre en effet de cette vérité, que c'est parmi les hommes particulièrement adonnés à l'étude des sciences physiques qu'il faut chercher la morale la plus parfaite. Les Newton, les Galilée, les Harvey, ne pouvaient être des impies, pas plus que ne peuvent l'être à notre époque les astronomes, les physiciens, les chimistes, les vrais médecins ; en un mot, tous les hommes qui étudient sérieusement et sans cesse les merveilles de la nature, ne peuvent que reconnaître et admirer son auteur. Non, mille fois non ! ce ne sont pas les physiciens, classe de savants dans laquelle rentrent les médecins, qui ont créé l'athéisme et le matérialisme ; ce sont plutôt les spéculateurs de cabinet , les abstracteurs de quintessence, les métaphysiciens et les illuminés, et je vais en fournir la preuve, en disant quelques mots de ce Baruch Spinosa, dont Voltaire lui-même s'est moqué, et qui vivait aussi à la même époque, c'est-àdire vers la fin du xvf siècle.

Spinosa, juif de naissance, exerçait la profession d'opticien. C'était un homme excellent, doué de toutes les quahtés du cœur ; aussi réservé dans ses actions que dans ses discours, il ne parla jamais de Dieu sans le plus profond respect, et donna pendant sa vie plus d'un exemple édifiant. C'est ainsi, par exemple , que, pour étabhr ses deux sœurs qu'il chérissait, il renonça complètement, en leur faveur, à son patrimoine. Il suivit d'abord les principes

de Descartes ; mais ayant eu le malheur de s'en éloigner et de tomber dans le doute, il se voua à l'étude incessante de ces hautes questions de métaphysique (jui sont tellement au-dessus de la portée de notre faible raison, qu'elles la brisent quelquefois et l'égarent toujours.

Malebranche, qui était spiritualiste, ne vit que Dieu dans le monde ; Spinosa trouva et professa que le monde était Dieu, que ce dernier constituait l'essence de tous les corps de la nature. Confondant ainsi la substance spirituelle avecla substance corporelle, et niant d'ailleurs le libre arbitre , il fit de Dieu l'essence de tout, même celle des cadavres et des détritus les plus abjects, lui attribua, sans y penser, tous les crimes, toutes les turpitudes, toutes les absurdités ; enfin il le soumit, comme tous les êtres qu'il a créés, à la loi naturelle de la mort.

Mais lorsque ce grand abstracteur arriva aux applications morales de sa philosophie, comme il avait, je le répète, le cœur excellent et qu'il ne croyait pas avoir ravalé à ce point la majesté divine, il recula épouvanté et ne put être conséquent avec ses principes, d'après lesquels aucune différence ne peut exister entre le bien et le mal ; il établit au contraire que la plus grande félicité de l'âme consiste dans la connaissance vivante de Dieu ; que, plus nous le connaissons, plus nous sommes disposés à faire sa volonté, plus nous sommes heureux, et qu'il dépend toujours de nous (voyez la contradiction flagrante !) de faire cette volonté.

Voilà l'origine du panthéisme moderne dont l'école allemande s'est accommodée, mais qui ne compta jamais en France de nombreux partisans. Pour ma part, après avoir lu avec attention et à tête reposée, Y Éthique de Spi-

6i PHILOSOPHIE ET MÉDECINE.

nosa, j'avoue que celui-ci me parut de prime abord le pire de tous les athées ; mais je ne tardai pas à reconnaître qu'il n'était au fond qu'un métaphysicien fourvoyé ou plutôt dévoyé, et qui avait mis son cerveau à une rude épreuve. J'acquis ainsi, une fois de plus, la certitude consolante que ne sont pas toujours athées ceux qui parraissent l'être, et que la plupart des cyniques qui osent se proclamer tels, sont rarement de bonne foi.

Comme on le voit, depuis Hippocrate j usqu' au xvie siècle, des doctrines médicales très-variées ont successivement régné : les unes ont eu pour base le spirituaUsme, les autres le chimisme, la mécanique, le raisonnement mathématique, voire même l'astrologie , mais aucune n'a eu pour fin l'athéisme. Je me suis abstenu d'aiUeurs d'en faire l'appréciation, qui aura lieu dans une autre partie de ce travail, n'ayant à m'occuper dans celle-ci que des sentiments rehgieux et de la moralité des princes de la science ; je vais donc continuer mon exhibition testimoniale , dont l'importance sera facilement appréciée, et que je devais faire nécessairement avant d'examiner la valeur des principes du matérialisme médical qui se montre à découvert et lève si fort la tête en ce moment, si ce que j'entends dire autour de moi est exact, mais qui n'est peut-être ni aussi puissant ni aussi autorisé qu'on le croit.

Un demes amis, excellent officier demarine, feu Holker' , soutenait que lorsqu'on tient la mer, au lieu de s'efFrayer

• Ancien élève de Sainte-Barbe et de l'école Polytechnique, Henri Holker était aussi brave que capable; sans la mort qui l'a frappé prématurément et à la suite d une cruelle maladie , il serait arrivé à une haute position dans la marine.

de certains écueils très-dangereux, il vaut mieux leur courir sus afin de les voir de près, de les bien reconnaître, de s'en faire une idée exacte , partant , de les éviter avec plus de certitude. Eh bien! je fais en ce moment l'application de ce principe au matérialisme médical, dont on fait tant de bruit : je mets le cap sur lui au lieu de m'en épouvanter, comme le feraient sans doute beaucoup de mes confrères, et peutêtre me sera-t-il permis, lorsque je le rencontrei'ài, de sourire dédaigneusement, de le prendre en pitié, en me disant Il moi-même et en levant les épaules : Ce n'était donc que cela !

La première célébrité médicale qui se présente au xvii^ siècle est Georges-Ernest Stahl. Je croirais perdre mon temps si je m'amusais à faire ici la démonstration de ses sentiments religieux ; car, outre que son système de médecine a pour base (( l'autocratie absolue de l'âme t), il invoque Dieu presque à chaque instant dans ses ouvrages*. Ses dissertations commencent en général par la formule suivante : a Avec l'aide et la permission du souverain Auteur de toutes choses...», et il les termine à peu près invariablement par ces mots, ou leurs équivalents :« A Dieu seul appartient toute la gloire de mon travail».

En même temps que Stahl, s'éleva le fameux Boërhaave, dont l'illustration fut si universelle qu'un mandarin chinois lui écrivait de son pays une lettre qui parvint sans aucune difficulté à son adresse, et qui ne portait cependant que la suscription suivante : «A M. Boërhaave, en Europe » . A onze ans, il savait le grec et le latin ; il y joignit bientôt l'histoire universelle ancienne et moderne, les mathématiques, la philosophie, l'hébreu et le chaldéen ; à vingt ans, il prononça un discours académique dans

lequel il combattit avec tant de talent la doctrine de Spinosa, que Leyde, sa ville natale, lui vota une récompense civique. En 1 689, il fut reçu docteur en philosophie, et soutint en cette occasion une « dissertation sur la distinction de l'esprit et du corps » .

Les croyances, les sentiments de ce grand médecin, ne peuvent donc être l'objet du moindre doute, et, pour ne pas multiplier sans nécessité les citations, j'en dirai autant de son contemporain et rival en illustration Sydenham, des célèbres médecins Winslow, Lancisi, Storck, Morgagni, Hoffmann, Georges Zimmermann, etc., etc., qui vécurent aussi dans le même temps, ou à peu près.

Mais je me hâte d'arriver au xviii® siècle, au siècle géant, au siècle de la raison, au siècle de Voltaire, enfin. Avant de faire appel à ses sommités médicales, examinons sérieu- . sèment d'abord si ce philosophe à jamais célèbre fut un athée convaincu ou tout simplement un pyrrhonien relaps. Ouvrons le fameux Dictionnaire philosophique aux articles Dieu et Ame, et voyons s'il les nie formellement l'un et l'autre.

Je constaterai d'abord que Voltaire a fait une trèsbonne réfutation du spinosisme, dont il a fait ressortir, avec son habileté et sa causticité ordinaires, les contradictions et les absurdités ; qu'il s'est moqué du système de la génération spontanée, à propos des prétentions d'un jésuite, le P. Jean Tuberville Needham, qui affirmait avoir fait naître des anguilles dans une bouteille où il avait mis à fermenter de la farine de seigle et du jus de mouton bouilli, et qu'il termine sa plaisante critique de la généralion spontanée par ce curieux passage :

« Uq physicien qui avait de la réputation, clit-il, a conclu de l'expérience de Needham que, puisque l'on faisait des anguilles avec de la farine de seigle, on pouvait bien faire des hommes avec de la farine de froment ; que la nature et la chimie produisaient tout, et qu'il est démontré qu'on peut se passer d'un Dieu, formateur de toutes choses. Il est bien étrange que des hommes, en niant le ('réateur, s'attribuent le pouvoir de créer des anguilles. »

Dans le même article (Dieu), il dit , à propos de l'existence de la grande cause première : « Tout ouvrage qui nous montre des moyens et une fin annonce un ouvrier ; donc, cet univers, composé de ressorts, de moyens dont chacun a sa fin, découvre un ouvrier très-puissant, trèsintelligent.» Un peu plus loin, il ajoute : « Ma seule raison me prouve un être qui a arrangé la matière de ce monde. » — Dans un système qui admet un Dieu, dit-il ailleurs, on a des difficultés à surmonter ; dans tous les autres systèmes, on a des absurdités à dévorer; «je vois non-seulement de la difficulté, mais de l'impossibilité à comprendre que la matière puisse avoir des desseins infinis, et je ne vois aucune difficulté à admettre un être inteUigent qui gouverne cette matière .par des desseins infinis et par sa volonté toute-puissante. »

Après ces aveux, Voltaire se jette, selon son habitude, dans les raisonnements, qui lui sont familiers, sur la coexistence de la matière avec Dieu, sur l'absurdité de l'anthropomorphisme, etc., etc. ; mais je n'ai que faire ici de toutes ces questions incidentes, et il doit me suffire d'avoir prouvé , comme tant d'autres d'aiUeurs l'ont fait avant moi, que Voltaire était une trop haute intefiigence pour sacrifier de bonne foi à l'athéisme. Quant au dogme

de l'immortalité de l'âme, il avoue que «c'est l'idée la plus consolante que l'esprit humain ait pu recevoir » ; il reconnaît son ancienneté et l'importance qu'il faut attacher au consentement unanime des hommes ; niais d se pose ensuite une foule de questions insolubles et mutiles, dans le genre de celles-ci : « L'âme diffère-t-elle ou non de la matière? est-ce un esprit pur? est-ce un mixte entre la matière et l'esprit? est-ce une propriété donnée par Dieu à la matière organisée ? » Toutefois, sa définition de l'âme m'a paru bien plus raisonnable que celle qu'en donne le Dictionnaire de médecine de Nysten (édition de 1853). J'estime que mes lecteurs seront de cet avis.

Voltaire a dit en effet : « Le mot âme est un terme vague, indéterminé, exprimant un principe inconnu d'effets connus, que nous sentons en nous; toutes les nations s'en sont servies pour exprimer ce qu'elles ne. comprenaient pas mieux que nous.» Quant au Dictionnaire de Nysten, dont les doctrines ne sont nullement du cru de cet auteur, mort depuis si longtemps, voici sa définition: « En biologie, le mot âme, considéré anatomiquement, exprime l'ensemble des fonctions du cerveau et de la moelle épinière, la somme des besoins, des penchants qui servent à la conservation de l'individu et de l'espèce, et aux rapports avec les autres êtres ; les aptitudes qui constituent l'imagination, le langage, l'expression; les facultés qui forment l'entendement, la volonté, et enfin le pouvoir de mettre en jeu le système musculaire et d'agir par la sur le monde extérieur. » Que de paroles perdues, que de phrases inutiles , lorsqu'il était si simple de dire : l'âme , anima des Latins, ^vyh des Grecs, est le principe dy-

namique sentant, voulant et pensant, que le Créateur a mis en nous , et dont le cerveau et les organes des sens sont les instruments de manifestation. Mais, me dira l'auteur de l'article, qu'est-ce qu'un principe sentant , pensant et voulant: comment le comprendre?

Si un tel principe est difficile à concevoir, lui répondraije, je conçois encore moins facilement que mon âme ne soit que Tensemble des facultés de mon cerveau ; j'espère vous prouver plus loin, en son temps, que cette proposition n'est pas soutenable, et que, partant, votre définition de l'âme, définition réellement tirée aux cheveux, doit être effacée d'un dictionnaire qui est malheureusement dans les mains de tous les étudiants en médecine, et dans lequel se trouvent une multitude de factums ejusdem farinœ.

Mais je neveux pas anticiper sur un débat philosophique que. je traiterai avec toute la maturité et avec tout le détail qu'il réclame, et j'en reviens à Voltaire, dont je n'ai pas une opinion aussi sévère qu'on pourrait être porté à l'admettre. Voici ce que je pense en définitive de lui : le grand sceptique, le contempteur implacable des choses les plus saintes, le poète qui chanta si étrangement , pour ne rien dire de plus, la noble vierge deDomremy, fut souvent irréligieux, mais jamais athée V Gomme je l'ai dit toutà l'heure, assez de charges pèsent sur lui, absolvons-le de

' Voltaire avait fait bâtir àFerney uae église sur le fronton de laquelle on lisait ces mots : Deo erexil Voltaire. Le voyageur anglais Sherlock écrivait à ce sujet à lord Hervey: «Quand nous passâmes devant l'église je lui dis: «On ne se doute guère hors de Ferney que vous avez fait bâtir une église.— C'est vrai, répondit Voltau-e, et c'est la seule dans l'univers en l'honneur de Dieu; vous avez des églises bâties à saint Paul, à sainte Geneviève, mais pas une à Dieu.

celle-là ; un pyrrhoiiisme ridiculement exagéré fut son défaut capital, et j'en vois la preuve dans le passage suivant, où il se juge lui-même, ce me semble :

« Je ne suis sûr de rien ; je crois qu'il y a un être intelligent, une puissance formatrice ; je tâtonne dans l'obscurité pour tout le reste. J'affirme une idée aujourd'hui, j'en doute demain, après-demain je la nie, et je puis me tromper tous les jours. Tous les philosophes de bonne foi m'ont avoué n'avoir point une portion d'évidence plus forte que la mienne. Pensez-vous qu'Épicure vit toujours bien clairement la déchnaison des atomes? TelUamed riait de ces montagnes formées par la mer ; deux augures, vous le savez, riaient comme des fous lorsqu'ils se rencontraient.»

c( .... Je me confirme .de plus en plus dans l'opinion que les plus grands hommes sont aussi sujets à se tromper que les plus bornés ; je pense qu'il en est de la forme de l'esprit comme de celle du corps : les plus robustes laperdent quelquefois, et les personnes les plus faibles donnent la main aux plus forts quand ceux-ci sont malades.»

Oui, je ne saurais trop le répéter ici. Voltaire ne fut qu'un endiablé pyrrhonien, et je n'en finirais pas si je voulais reproduire tous les aveux, toutes les contradictions qui fourmillent dans ses écrits, dont je ne saurais nier, du reste, la fâcheuse influence ; mais on va voir que cette dernière eut, toutes choses égales, bien moins d'action sur les médecins que sur les autres classes intelligentes, et même sur le vulgaire; car à une certaine époque il n'y avait pas de boutique ou d'échoppe où on ne trouvât les ouvrages du philosophe de Ferney.

J'ai connu dans ma jeunesse un honnête bottier qui

demeurait eu face de ma maisou, et qui lisait habituellement le Dictionnaire philosophique. Il était pourtant tout à fait illettré, savait à peine signer son nona, et les cuirs les plus rudes n'étaient certes pas ceux-là qui sortaient de son magasin, car son discours en était terriblement assaisonné. Les dimanches et jours de fêtes (ceci se passait de 1818 à 1825, à peu près), après avoir fait sa toilette, il venait s'asseoir, en bras de chemise, sur le seuil de sa porte, muni de son auteur favori, qu'il lisait attentivement et d'un air capable, interpellant fréquemment et à distance ses voisins les autres boutiquiers, pour leur en signaler les passages les plus épicés, spécialement ceux où il était question de prêtres, de jésuites et autres gens d'église.

J'avais alors une douzaine d'années, et il me semble voir encore le vieux bonhomme, se livrant à sa propagande voltairienne, dont il ne me faisait pas grâce à moi-même, tout enfant que je fusse. Cependant, lorsque la mort vint l'avertir qu'il allait être appelé bientôt à faire des bottes dans l'autre monde, il fit venir le curé de sa paroisse, se réconciUa avec Dieu, épousa sa servante afin de légitimer l'enfant qu'il en avait eu, et mourut comme un saint. Ainsi finissent presque toujours les athées et les matérialistes exaltés, lorsqu'à leur mauvaise tête ils ne joignent pas un cœur absolument pervers, ce qui n'arrive que trop souvent.

Je le répète, l'influence voltairienne s'est principalement exercée sur la noblesse, la haute bourgeoisie et quelques artisans à prétentions, tels que mon bottier ; mais elle a été bien faible dans les hautes régions de l'intelligence et spécialement chez les médecins : c'est ce que j'achèverai de démontrer dans le chapitre suivant. Je terminerai

celui-ci en faisant valoir le témoignage peu suspect d'un ami intime de Voltaire et de Frédéric le Grand, du fameux Boyer, marquis d'Argens, qui a laissé comme eux la réputation d'un athée, et qui ne la mérite pas davantage, comme on va le voir. Voici en effet ce que je lis dans son ouvrage intitulé: La philosophie du bon sens ou Réflexions philosophiques sur l'incertitude des connaissa/nces humoÂnes, à l'usage des cavaliers et du beau sexe (in- 12, 2 vol.) :

« Personne, à ce que je pense, n'est assez sot, assez extravagant pour oser nier qu'il y ait quelque chose qui ait existé de toute éternité, et il est impossible que quelqu'un dans l'univers se figure que le pur néant, le rien, une parfaite négation ait pu produire les êtres actuellement existants. . . Il est impossible quel'être qui a préexisté soit la matière, car s'il en était ainsi la matière serait Dieu, etnous aurions autant de dieux inteUigents qu'il y a d'atomes, de grains de sable, de gouttes d'eau. Or, je demande s'il est possible que l'arrangement, l'ordre et la magnificence de l'univers puissent être le résultat de l'entente d'un si grand nombre de dieux, qui cherchent à se détruire mutuellement, à empiéter sur leurs droits, à s'échapper de leurs bornes.

» L'aveuglement de ceux qui font de la matière Diau, me paraît aussi grand que celui dans lequel étaient ceux qui croyaient que la confusion et le désordre avaient produit l'arrangement de l'univers, et qu'un ramassis d'atomes s'accrochant les uns aux autres avait formé le monde.

» Si je pouvais croire, d'après Épicure, à cette puissance du hasard, je ferais chaque matin, en voyant le soleil paraître à l'horizon et s'avancer progressivement vers les antipodes, la prière suivante :

» Je te salue, ô Hasard éternel, dérangement incom-

TÉMOIGNACtES et A^^EUX. 73

}yréhensible , cmi/usion admirable qui maintiens ('ordre et r harmonie; souffre que je te rende des honneurs que d'aur très mortels aveugles et ignorants rendent à U7i Dieu, tout bon, tout sage et tout puissant. »

Ailleurs, dans le même ouvrage, il dit à une dame de sa connaissance avec laquelle il vient de philosopher :

' « Je crois, madame, que vous me faites la grâce de me regarder comme un homme sincère, incapable de déguiser sa pensée ; eh bien ! je puis vous assurer que je suis fermement persuadé q-uemon âme est immortelle. La plus grande preuve de cette immortalité se doit chercher dans l'âme elle-même; lorsqu'on examine sa noblesse, sa grandeur, son élévation, on sent mieux son immortalité que par tous les arguments des théologiens.»

Je conclus de ces aveux du marquis d'Argens, de ceux de Voltaire et de tous les philosophes qui suivirent la même voie, que leur école était essentiellement sceptique, mais' non pas athée , et que les libres-penseurs de notre époque, qui aiment tant à donner le change à cet égard, afin de justifier autant que possible leur cynique athéisme, n'ont pas lu les écrits sur lesquels ils le basent. Certes, ces écrits sont loin d'être méritoires à divers points de vue; mais, je ne crains pas de le dire, ils ne sont au fond déistes, et il n'est pas ridicule de supposer que, si Voltaire pouvait revenir parmi nous, il ne reconnaîtrait pas comme ses vrais disciples les athées déhontés et sans vergogne du xix^ siècle. •

Mission d'Albert de Haller, ses démêlés avec Voltaire , sa défense de Pascal et son Traité de l'âme. — Haute estime que professait pour ce grand médecin l'impératrice Marie-Thérèse .—Gaspard de Sauvages, Rœderer, Joseph Frank, Bordeu, etc., etc.— Extravagances et absurdités de Lamettrie.— Profession de foi du grand Barthez.

Derniers temps de l'ancien régime. — Le baron d'Holbach, Helvétius et son livre de l'Esprit. — Jugement que Voltaire porte sur lui. — Les médecins de cette époque ne donnèrent pas dans le philosophisme. — Causes de cette préservation. — Révolution de 1793; abolition du culte et de l'enseignement publics. — Ce que devint le corps médical pendant la Terreur. — Il est représenté dans le sein de la Convention par Marat et dix-huit autres docteurs sans réputation scientifique.

Marseille, juin 1867.

Dansla pléiade médicale, si remarquable, du xviiie siècle, brille au premier rang Albert de Haller, physiologiste éminent, anatomiste, médecin hors hgne, physicien, botaniste, philologue et même poète, né à Berne en 1708, mort dans la même ville en 1777.

Ancien élève de Boërhaave, il vint à Paris, où il étudia, sous Wilson, Ledran et Louis Petit ; le roi d'Angleterre, George II, le nomma ensuite professeur de médecine à l'université de Gœttingue. Chrétien fervent, l'antipathie que lui inspiraient le scepticisme et le matérialisme du grand Frédéric l'empêchèrent d'accepter la proposition

qu'il lui fit de s'établir à Berlin aux conditions qu'il fixerait lui-même.

Non-seulement H aller ne subit nullement l'influence de la philosophie voltairienne, mais encore il en fut l'ennemi le plus ardent et le plus persévérant. Profondément . imbu des grands principes sociaux traditionnels, il attaqua'le philosophe de Ferney dans plusieurs écrits, notamment dans son ouvrage intitulé : Lettres critiques sw les opinions de M. de Voltaire par rapport à notre âme et à son immortalité (1743). Ce remarquable travail, qui est devenu fort rare, et que j'ai l'avantage de posséder dans ma bibUothèque, est précédé du petit avant-propos suivant, qui m'a paru très-significatif :

« M. de Voltaire est assez peu' ménagé dans les lettres qu'on va lire, et on dira peut-être que la réputation qu'il s'est acquise méritait plus d'égards; mais je ne sais si un écrivain qui en témoigne lui-même si peu pour les personnes les plus respectables et pour Ms choses les plus sacrées, a dû légitimement s'attendre à ce qu'on en conserverait beaucoup pou/r lui. »

Ces lettres forment un volume in- 12 de cent pages environ, et je m'en servirai plus tard contre le matérialisme médical, lorsque je l'aurai enfin rencontré. Fort de sa renommée , de ses vastes et solides connaissances que personne ne pouvait mettre en doute, Haller y traite Voltaire très-cavahèrement ; il ne lui mâche pas la vérité, et sa démonstration de la spiritualité et de l'immortaUté de l'âme par le raisonnement philosophique et par l'appréciation des grands faits anatomo-pathologiques, ne laisse rien à désirer.

J'ai aussi dans les mains un autre Mémoire de Haller,

qui a pour titre : Défense des Pensées de Pascal contre la critique de M. de Voltaire, avec le préambule suivant: « Il n'est point de lecteur chrétien auquell'injuste critique de M. de Voltaire contre Pascal n'ait fait souhaiter que l'on vengeât la mémoire de ce grand homme; cette vengeance est l'objet de mon travail , c'est au lecteur vertueux et judicieux à juger des coups.» Ces deux ouvrages du . grand Haller, et sa Dissertation sur les parties irritables et sensibles des animaux, m'ont coûté, chez un bouquiniste de Marseille, la somme énorme de 35 centimes. Certes ! je ne fis jamais une meilleure affaire.

Les sentiments religieux de Haller étaient d'ailleurs si connus en Europe, que lorsque l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche permit à son fils , depuis Joseph II , de voyager, elle lui imposa l'obhgation d'aller à Berne, faire une visite d'honneur à l'illustre médecin , tandis qu'ehe lui interdisait formellement d'aller voir Voltaire à Ferney. La mère de l'infortunée Marie-Antoinette, l'aïeule de l'empereur Maximilien, avait-elle le pressentiment des malheurs que la queue de. Voltaire préparait à sa race? L'amour maternel , qu'on ne l'oublie pas , a parfois de terribles et lumineuses intuitions.

Quoi qu'il en soit, pour achever de faire bien apprécier les convictions religieuses du médecin qui dispute le i)remier rang à Barthez et à Bichat, autres illustrations médicales du xviii" siècle, je citerai encore le passage suivant de ses écrits :

«Rien. ne serait plus inconcevable, dit-il, que l'esprit d'impiété qui règne dans un siècle aussi éclairé que lo nôtre, malgré la lumière qui y brille, si les hommes n'y étaient en général légers, superficiels, livrés à la mollesse

et à leurs sens ; il n'est pas aisé d'arrêter le progrès d'une contagion si funeste, l'incrédulité a trop de charmes aux yeux de l'homme corrompu pour qu'il se laisse enlever un aussi doux appui. Ne point croire les peines d'une autre vie, ni peut-être même un Dieu; pouvoir faire tout mal sans remords, est un système qui doit avoir autant de sectateurs que le vice même dont il est la théorie. On obtient l'approbation de ceux qu'on flatte, et voilà la source de tant d'éloges qu'ont reçus Bayle, Shaftesbury, Bolingbroke et les autres promoteurs d'irréligion.

»Si l'athéisme pouvait s'établir, ses rites seraient une révolution universelle : tout serait sacrifié à la jouissance des plaisirs, à l'intérêt particulier ; chaque homme s'aimerait seul et sans partage aux dépens de tous ; ses enfants, sa femme, sa mère, ses concitoyens, n'auraient plus aucun devoir à exiger de sa part; tous les liens de la société seraient brisés ; des passions violentes, dénaturées, nées de cette soif de plaisirs qu'il faudrait satisfaire à tout prix, jetteraient partout les inimitiés, la discorde; plus d'union solide dans le mariage , l'homme n'aurait plus de lendemain. ))

Ailleurs , continuant le même thème , la description d'une société athée, il ajoute : « Avec l'athéisme, peut-on faire quelque différence dans la possession des biens ! A quoi bon des propriétés ; pourquoi des juges , s'il n'y a ni Dieu, ni droit? Le pauvre accablé de son indigence, le joueur auquel les dés n'ont pas été favorables, le libertin qui suit les penchants de la nature, après avoir épuisé les moyens de se satisfaire, iront bientôt sur les grands chemins prouver au dernier passant, le pistolet à la main, qu'il n'a point de droit sur son propre argent; alors l'épée

OU la corde, voilà la seule morale que les princes peuvent employer. Si ces princes ne redoutent aussi un Dieu vengeur, qui est-ce qui arrêtera la tyrannie et tous ses débordements ? Ainsi, l'anarchie ou la tyrannie pour la société en général, tous les vices, toutes les dissensions dans chaque famille, voilà l'avenir de l'athéisme. »

Ah ! fasse le ciel que cet avenir ne soit pas le nôtre, dirai-je à mon tour, malgré les signes inquiétants que nous observons à cette heure ; mais combien ne suis-je pas fier (et tous les vrais médecins le sentiront comme moi) de ce tableau si vrai, si coloré, si frappant, qu'a fait un prince de la médecine, des terribles conséquences de l'athéisme ! Etait-il possible d'exprimer en meilleurs termes de meillems sentiments ?

Le plus illustre et le plus complet des nosologistes, Gaspard Boissier de Sauvages, qui fut le contemporain de Haller, partagea les mêmes convictions ; dans beaucoup d'endroits de son grand ouvrage intitulé Nosologie méthodique ou Classification des maladies, il rend hommage à la cause des causes; et dans le chapitre des Vésanies ou Maladies qui troublent la raison, il reconnaît explicitement la séparation de l'âme et du corps, en mettant en lumière toutefois qu'une sohdarité très-étroite les unit pendant la vie et les fait réagir incessamment l'an sur l'autre. Du reste, son panégyriste, le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de Montpellier, a fait valoir dans son éloge qu'après avoir professé les sentiments les plus orthodoxes, il mourut, non-seulement en parfait honnête homme, mais encore en très-bon chrétien.

Voici la profession do foi religieuse et scientifique du

fameux Rœderer, professeur à l'université de Gœttingue, au début de son Traité de la maladie muqueii,se :

«Merveilleuse dans ses ouvrages, impénétrable dans les lieux de ses opérations, la nature nous ofPre un cbamp immense d'objets, dont les bornes de notre intelligence ne nous permettent pas de mesurer l'étendue. Nous concevons néanmoins facilement que tout se rapporte à des lois fixes et immuables , et que dans l'ensemble de tant d'effets, aucun n'arrive par basard et sans la participation de causes qui le déterminent. Mais combien peu la pénétration de l'homme a-t-elle acquis dans ce vaste espace; combien de choses ensevehes dans les ténèbres les plus épaisses, dont la nature seule possède le secret, et qui ne parviendront jamais à notre connaissance ! »

Je crois inutile de faire remarquer ici que Rœderer, en se servant du mot Nature, l'emploie comme synonyme à celui de Dieu; qu'il entend désigner ainsi la cause des causes, celle qui est l'alpha et l'oméga de tous les grands mystères d-e l'univers.

Écoutons le célèbre Joseph Frank, professeur de clinique médicale à l'université de Wilna ; voici ce qu'il nous dit en terminant la préface de son Traité de pathologie interne: «Après avoir institué environ mille médecins qui sont dispersés aujourd'hui depuis la Pologne allemande jusqu'au Kamtschatka, et .dont quelques-uns sont devenus eux-mêmes professeurs; après avoir fondé à Wilna la Société médicale et établi l'association des Bienfaiteurs, qui a traité des milliers de malades, et cela avec le seul produit des concerts musicaux de ma femme ; après avoir fondé avec l'assentiment et la munificence de l'empereur, le séminaire médical où sont élevés maintenant cent élè'

80 PHILOSOPHIE ET MFÎDECINE.

.ves pauvres pour le service civil et militaire ; après être tombé dans un état d'amblyopie, épuisé que j'étais par mes longs travaux, j'ai dû fixer mon domicile sur les bords du lac de Gôme, dans le Milanais, loin de toutes les affaires, je nourris l'espérance de pouvoir , avec l'aide de Dieu et s'il ne m'appelle pas trop tôt à lui, achever l'autre moitié de mon ouvrage, à l'aide des matériaux que j'ai préparés moi-même, ou qui m'ont été légués par mon pèrç.»

Ailleurs, dans le corps de son ouvrage, parlant de l'influence désastreuse que le panthéisme a exercée en Allemagne sur la médecine, il dit (page 53): «De là surgit une secte médicale qui, prenant domicile sur les espaces imaginaires, se distingua de toutes les autres par l'obscurité de son langage , par ses ouvrages tellement vides de sens, qu'il est impossible de les rendre dans une autre langue ; qui, empoisonnant la langue allemande de mots barbares et étrangers, établit d'une manière souventrévoltarite des comparaisons entre les choses les plus disparates, mit en vers la plus sérieuse de toutes les sciences, prépara les esprits à admettre les erreurs les plus graves en tout genre, et déconsidéra la nation allemande auprès des autres nations par des accès d'une véritable démence.»

Je ne dirai rien ici des sentiments que professèrent une foule d'autres médecins illustres de la même époque, les Zimmermann, les Cullen, les Bordeu, les Stoll, lesTissol, les Pringle, les Vicq-d'Azyr, les Portai, les Hecquet, les Piquer, etc., il me faudrait trop d'espace pour consigner tous les faits qui prouvent leur croyance en Dieu et dans l'immortalité de Famé ; mais je me bornerai à exposer l'un à l'autre un pygmée et un géant, c'est-à-dire l'athée

deLamettrie et l'immortel Barthez. Voici de quelle manière s'expriment sur le compte du premier les biographies médicales de Bayle et Thillaye ( édition de 1855) et celle d'Éloy (1761).

«Lamettrie, né à Saint-Malo en 1709, n'est fameux que par ses écrits impies et satiriques, dans lesquels on ne trouve ni science, ni jugement, ni érudition; la perversité de son cœur égalait le dévergondage de son intelligence. Athée gagé du grand Frédéric, dont il devint le lecteur ordhaaire, son principal ouvrage porte pour titre : L 'Homme-machine , livre pitoyable, où il entreprit de prouver que l'âme humaine est matière ; une supposition continuelle de principes, de comparaisons absurdes érigées en preuves, d'observations particulières d'où il tire des conclusions générales qui n'en naissent point, l'affirmation la plus absolue mise à tout instant à la place du doute, voilà la misérable logique que l'auteur emploie dans la déduction des absurdités dont son livre est tissu.»

Je ne crois pas utile d'étendre davantage cette citation, elle suffit pour faire juger l'homme, le philosophe, le médecin.; j'ajouterai pourtant qu'une foule de concessions et de contradictions ont échappé à l'extravagant de Lamettrie. Dans la préface de son Homme-machine, il prie Dieu de lui conserver la santé ; dans le cours même de l'ouvrage, on le surprend en flagrant délit de déisme; seulement il se sert du mot Nature, pour désigner Dieu. Forcé d'admettre un principe moteur, un ressort quelconque dans la machine humaine, au heu d'appeler ce principe comme on l'a toujours fait depuis Hippocrate, il l'appelle l'imagination.

Lamettrie, à son lit de mort, a-t-il fait amende honorable

de ses folies, comme on l'assure dansles mémoires du temps? C'est possible, mais il est permis d'en douter. Ce. qu'il y a de certain, c'est que la médecine, qu'il a déshonorée, n'a jamais voulu reconnaître ses ouvrages comme relevant d'eUe, et qu'ils sont aujourd'hui absolument oubliés.

Je me hâte de quitter ce triste personnage, et je m'arrête avec respect et bonheur devant l'imposante figure de Barthez , l'un des plus grands génies qu'ait produits la médecine. Partout ses écrits sont en quelque sorte imprégnés de ses croyances religieuses ; mais nulle part il ne les a mieux confessées qu'à la fin du quatorzième chapitre de ses Noum. éléments de la science de l'Homme ( li^'édit.) ,

« Lorsque le corps se dissout, dit-il, ses parties se dispersent, mais pour obéir à d'autres principes de mouvement et de vie qui sont répandus dans tout l'univers; l'homme ne voit presque autour de lui que dureposet des cadavres ; mais tout est vivant, et la mort n'est qu'wn mode delamatièreaux yeuxdeDieu. Quant à l'âme, elle retourna à Celui qui l'adonnée et qui Im assure wne durée immortelle.

» La parole da Tout-Puissant, en créant les esprits, les a affranchis de la loi générale qui condamne à finir tout ce qui a commencé; ils doivent l'immutabilité de leur existence à la volonté de Dieu, qui leur en renouvellera la sanction dans le moment terrible où ils verront les corps célestes se dissoudre et s'anéantir, le spectacle magnifique de la nature s'évanouir comme une ombre, et le temps, qui avait fait naître et périr toutes les choses morteUes , être absorbé dans l'abîme de l'éternité...»

Disciple et admirateur de Barthez, je veux m'abstenir de le juger moi-même ici. et je me bornerai à rapporter

Topinion que porte sur lui la, Biographie médicale (2^ vol., pag. 282) : « Pendant sa vie et après sa mort, dit cet ouvrage, ses successeurs ont puisé avec le plus grand avantage dans ses écrits; ils les ont traduits dans le langage du siècle, et plus d'un physiologiste, plus d'un médecin distingué lui doit peut-être, même sans le savoir, une partie de sa célébrité. Bichat surtout a tiré le plus grand parti de ses recherches sur les mouvements et les sympathies ; ses travaux sur la théorie médicale le placent à la tête de tous les médecins français. Il s'aida sans doute des écrits d'Hippocrate, de Van Helmont, de Stahl et de Bordeu; mais pouvait-il improviser la science de l'homme? Il puisa dans la source où ces beaux génies avaient puisé, et il alla plus loin qu'eux. On n'a pas encore remplacé son système par un autre qui soit aussi régulier, et, selon toute probabihté , on ne verra pas de longtemps une aussi forte tête que la sienne. »

Lorsque Barthez parut pour la première fois à Paris, en 1778, les temps étaient proches ; de terribles nuagçs s'étaient accumulés à l'horizon politique, et la Révolution de 1793, fruit de tant de fautes, d'imprudences, et surtout de faiblesses, allait bientôt faire table rase de toutes les institutions sociales ; les esprits y étaient d'ailleurs préparés, et ceux-là mêmes qui avaient le plus à perdre dans le cataclysme, y poussaient aveuglément par le concours qu'ils prêtaient aux idées nouvelles.

A cette époque, en effet, il était de bon ton de paraître s'occuper de philosophie, de se montrer sceptique , esprit fort, et, par-dessus tout, irréligieux ; nobles , bourgeois, littérateurs, gens de robe, de finance, etc., s'étaient coiffés

de Voltaire, de ses idées, et faisaient parade de pyrrhonisme, de matérialisme, exagérant, comme de. raison, les principes du maître et ne reculant devant aucune application, quelque absurde qu'elle pût être. Tels furent , par exemple, le baron d'Holbacb et Claude Helvétius, tous les deux financiers et auteurs, le premier, du livre célèbre intitulé : Le système de la nature; le second, d'un Traité de l'esprit , qui fut brûlé en place de Grève par arrêt du Parlement de Paris.

Ces écrits sont imprégnés de matérialisme et d'athéisme, et partant n'ont pour toute logique que les paradoxes les plus effrontés. Dans le Système de la nature, qui fut attribué à tort au secrétaire perpétuel de l'Académie française, Mirabaud, on trouve le passage suivant : « Faute de bien connaître le monde et les lois naturelles qui le gouvernent, les hommes supposent qu'il est formé, régi et mu par un génie universel. Le même défaut de connaissances sur les causes physiques de leurs mouvements et de leur intelligence, leur fait pareillement supposer qu'ils sont animés et dirigés par un être étranger et différent d'eux-mêmes ; il est évident que c'est l'ignorance qui a fait naître et accrédité ce système si peu naturel. C'est pour n'avoir pas étudié l'homme qu'on lui a supposé une âme; en examinant son corps, on trouvera que, pour exphquer tous les phénomènes qu'il présente , il est inutile de recourir à des hypothèses qui ne peuvent jamais que nous écarter du droit chemin. i^

L'auteur, cherchant ensuite une autorité médicale qui puisse appuyer ce beau système, choisit tout naturellement Lamettrie, des excentricités duquel j'ai dit quelques mots tout à l'heure.

Quant au Traité de l'esprit , d'Helvétius , qui venait

d'acheter à la cour la charge de maître d'hôtel de la reine, il est également imbu du plus grossier, du plus stupide matérialisme. Toutes les vertus, tous les nobles sentiments, tous les principes rehgieux, y sont considérés comme d'absurdes préjugés, et les plaisirs des sens comme la seule base possible de la société humaine. Cet ouvrage, que son auteur n'avait écrit que pour rendre hommage à la philosophie voltairienne , l'idole du jour, n'obtint pas même l'approbation du maître.

(( Quelle folie, disait-il en parlant d'Helvétius, de vouloir faire le philosophe à la cour et l'homme de cour avec les philosophes ; le titre de l'ouvrage est louche, la méthode manque absolument, il y a beaucoup de choses communes, superficielles, et ce qui est neuf est faux et problématique * . y)

Tous les autres coryphées de l'athéisme et du matériahsme qui firent quelque bruit dans le monde vers la fin du

1 Helvétius se rétracta, et voici les termes de sa rétractation, extraite des journaux du temps : « J'ai donné avec conflance le livre de l'Esprit, parce que je l'ai écrit avec simplicité; je n'en ai point prévu l'efTet, parce que je n'ai point vu les conséquences effrayantes qui en résultent; j'en ai été extrêmement surpris et encore plus affligé. En effet , il est bien cruel et bien douloureux pour moi d'avoir alarmé , scandalisé , révolté même des personnes pieuses, éclairées, respectables, dont j'ambitionnais les suffrages.

Je souhaite très-vivement qu'elles sachent que, dès qu'on m'en a fait sentir la licence et le danger, je l'ai aussitôt désavoué, proscrit, condamné, et que j'ai été le premier à en demander la suppression. Je souhaite qu'elles croient que je n'ai voulu porter atteinte ni à la nature de l'âme, ni à son origine, ni à sa spiritualité, ni à son immortalité. Voilà mes véritables sentiments; j'ai vécu, je vivrai, et je mourrai avec eux. »

Si cette rétractation n'était pas sincère , et ne fut présentée que par la crainte qu'éprouvait sans doute Helvétius de perdre ses charges et emplois à la Cour, on ne pourrait la considérer que comme une incjualifiable lâcheté ;

xvme sièclGi, étaient tous de la même trempe, et je ferai remarquer en passant, avec un orgueil légitime, qu'il n'y eut parmi eux aucun médecin en renom ; bien plus, il est incontestable, lorsqu'on parcourt les annales de la médecine, que ce fut précisément chez elle que l'esprit d'irréligion eut alors son contre-poids. C'est là une conviction qu'il m'a été donné d'acquérir, et dont tous mes confrères qui voudront s'en donner la peine pourront vérifier l'exactitude.

Il est vrai que, du sein du corps médical, jusqu'à ce moment demeuré pur et sans tache, allait bientôt sortir le plus affreux des monstres. Mais qui ne sait que les corps les plus respectables, comme les familles les plus traditionnellement vertueuses, ne sont pas toujours à l'abri d'un pareil malheur ! Pourquoi les médecins, qui, toutes choses égales, fournissent bien moins à la statistique judiciaire que les autres corporations, n'auraient-ils pas de loin en loin quelque honte à déplorer? Le sacerdoce a les siennes, et le grand professeur de vices qui épouvanta la fin du siècle philosophiste, dont les ouvrages imbibés de sang et de boue, devenus classiques dans les bagnes, font encore de nos jours les déhces des forçats, cet homme infâme, que Jules Janin a si bien stigmatisé dans une biographie qu'on ne peut lire sans frémir, le marquis de Sade, enfin, puisqu'il faut le nommer ici, sortait d'une famiUe provençale aussi recommandable par son ancienneté que par la pratique séculaire de toutes les vertus ; on a même remarqué, de temps immémorial, qu'en pareille occurrence

car, abstraction faite de la perte possible de sa position, l'auteur du livre do l'Esprit n'avait ù craindre, à l'époque où il vivait, ni l'inquisition, ni mémo les lettres de cachet, h peu près tombées en désuétude.

ce ne sont jamais des hontes vulgaires qui surgissent, mais des phénomènes effrayants ; on dirait que la Providence, en établissant un contraste absolu entre le rejeton et la souche, tient à réfuter le vieux proverbe : Bon sang ne peut mentir.

Des causes variées ont concouru, selon moi, jusqu'à la fin du XVIII® siècle, et aux abords de la grande révolution, à préserver le corps médical de la contagion du philosophisme. En première ligne, il faut ranger l'influence de la doctrine d'Hippocrate, dont j'ai fait connaître ailleurs la subhme morale ; le caractère grave d'une profession qui avait le sentiment profond et légitime de sa noblesse ; les enseignements qui découlent toujours de l'étude de la nature en général, et du dynamisme humain en particulier ; il faut ensuite considérer que, sous l'ancien régime, on était le plus souvent médecin de père en fils, circonstance qui était éminemment favorable aux bonnes traditions et à l'aisance, sinon à la richesse des néophytes, lesquels se trouvaient bien rarement dans le cas de pêcher en eau trouble , comme on dit vulgairement , pour se procurer des moyens d'attente.

Ces dernières raisons ne paraissent pas sans importance lorsqu'on les médite sérieusement : ainsi, par exemple, il est plus que probable que si le philosophe Helvétius, dont j'ai parlé tantôt, et qui était issu d'une illustre famille médicale, avait embrassé la profession de son père, il n'eût été ni un athée ni un matérialiste crasse ; mais dérogeant, le premier peut-être, aux habitudes de ses ancêtres, et, de plus, étant fort riche, il préféra devenir fermier général d'abord, puis maître-d'hôtel de la reine. Outre que ces emplois lui créèrent de fâcheux loisirs, ils le lancèrent

dans le monde doré de l'époque, qui sacrifiait largement aux idées voltairiennes qu'il dut paraître adopter à son tour ; et c'est ainsi que cet homme qui était, à ce que l'on affirme, très-bien doué, devint par degrés professeur d'athéisme. Il est plus que probable que les choses durent se passer comme je le dis, puisqu'on Ht dans les mémoires du temps, que sa tante, M"'^ de Graffîgny, invitée un jour à exprimer sa manière de voir sur l'ouvrage capital d'Helvétius, eut la franchise de dire qu'une grande partie de V Esprit, et toutes les notes exphcatives, n'étaient que des balayures de salon, des conversations recueillies à droite et à gauche, même dans les antichambres.

Du reste, je crois devoir ajouter qu'à cette époque, alors même que l'Université et l'École de médecine de Paris se seraient abandonnées au torrent des idées du jour, le corps médical n'aurait pas été compromis le moins du monde par cet événement, attendu que l'esprit provincial était encore debout en France, toujours disposéà réagir, et que, la centralisation intellectuelle n'existant pas comme aujourd'hui, les utopies et les excentricités de la capitale rencontraient de bien plus grands obstacles dans leur propagation.

Quoi qu'il en soit, j'en viens à la grande appHcation de l'c^théisme et des principes matérialistes que la Providence provoqua dans notre patrie en 1793, sans doute afin de prouver à l'Europe et au monde entier que Dieu est la clef de voûte de l'ordre social, et qu'une nation qui cesse de le reconnaître, à quelque degré de civilisation qu'elle ait pu parvenir, doit tomber fatalement dans la barbarie, dans l'ignorance, dans la misère. . .

Après la funeste journée du 10 août, le trône s'écroule, les temples sont fermés ou convertis en écuries * , en clubs révolutionnaires qui s'instituent les pourvoyeurs de la guillotine.

La Convention nationale, qui s'empare du pouvoir souverain, et dont le seul nom rappelle l'organisation de la terreur et le règne de la force brutale ou de l'aveugle matière, déclare que la République française n'a pas besoin de savants , à l'occasion d'un sursis qu'on sollicite d'elle, dans l'espoir de sauver la vie à l'illustre Lavoisier. A partir de ce moment, les corps chargés de l'enseignement officiel sont dispersés , fait qui prouve qu'ils n'avaient pas subi l'influence des idées nouvelles. Les écoles, les laboratoires, les musées sont fermés ou détruits ; les méthodes, les traditions ont le même sort , et « une génération tout entière, dit un homme d'intelligence et de cœur, dont la loyauté et le patriotisme n'ont jamais fait doute (M. de Salvandy), eut ce spectacle, qui n'avait pas encore été donné dans le monde, et qui sans doute ne se reproduira plus, d'une abolition totale et absolue des. éléments d'instruction pour tout un grand peuple. »

Que devint le corps médical français pendant la tourmente révolutionnaire, et quel part y prit-il ? Ceux de ses membres qui étaient riches, et il y en avait beaucoup dans ce cas, montèrent sur l'échafaudou se réfugièrent dans les pays étrangers ; d'autres eurent le courage de rester, forts de leur conscience, cht besoin qu'on avait d'eux, et furent épargnés à peu près comme Ambroise Paré échappa à la

1 La cathédrale de Toulon, ma ville natale, reçut cette destination en 1793, à l'entrée de l'armée républicaine, rpie suivaient les conventionnels Barras, Robespierre le Jeune et Fréron,

Samt-Barthélemy. Barthez, par exemple, qui s'était sauvé à Narbonne, son pays natal, fut de ce nombre ; on ne dédaigna même pas d'utiliser ses services à l'armée des Pyrénées-Orientales, bien qu'on n'eût plus besoin de savants. Enfin, une autre fraction du corps médical, obscure , inconnue , composée d'hommes qui étaient à la recherche d'une position sociale , et auxquels la nature avait refusé l'aptitude, le dévouement nécessaires à l'exercice de la première des professions Ubérales après le sacerdoce, cette fraction, dis-je, s'associa au mouvement poHtique et social, lui prêta son concours, et participa aux crimes de cette époque.

Au reste , ces hommes ne furent pas , toutes choses égales, aussi nombreux qu'on le croit généralement. Des 749 députés siégeant à la Convention, il n'y eut que 19 médecins, et pas un seul d'entre 'eux ne portait un nom connu dans la science, par des découvertes ou des travaux remarquables; sur ces dix-neuf députés, douze votèrent la mort de Louis XVI, et sept cherchèrent à le sauver en votant le sursis ou l'appel au peuple. Toutefois, il est pénible d'en convenir, un seul médecin, membre de la Convention, surpassa dans ses fureurs sanguinaires les plus cruels de ses collègues; j'ai nommé l'athée, le cynique, l'atroce Marat.

Mais, je me hâte de le dire, de l'apprendi'e à ceux qui peuvent encore l'ignorer, car de tels détails échappent facilement ; en dépit de son horrible célébrité, la biographie médicale a repoussé ce monstre dont la noble main de Charlotte Corday délivra l'humanité : il n'était pas même Français, car il était né en Suisse, dans le canton do Noufchâtel. « Sa figure, dit l'auteur anonyme d'une bio-

graphie des conventionnels que j'ai sous les yeux, était aussi hideuse que son âme était horrible; exalté, cruel, inconséquent, il étudia la médecine, vint s'établira Paris, fit le métier de charlatan en vendant de prétendues simples qui guérissaient de tous les maux, et la misère le réduisit souvent à mendier sa vie. »

. Il prêchait sans cesse le meurtre, le pillage, et aurait voulu mettre le feu à l'univers entier. Plusieurs fois il fut question de le déclarer fou et de l'envoyer dans le même hospice où le premier consul eut la lumineuse idée de faire renfermer, plus tard, le fameux marquis de Sade, dont j'ai parlé tout à l'heure ; enfin, en jetant dans un égout ses restes mortels, qui avaient profané le Panthéon, le peuple de Paris fit un acte de justice.

Ici finit ce que j'avais à dire des médecins sous l'ancien régime; car, à partir de l'époque du Directoire, dont je vais m'occuper, commence la société moderne, et avec elle ladécadence, à tous les points de vue, d'une profession qui, depuis Hippocrate, c'est-à-dire pendant 2 200 ans, n'avait produit que des hommes honnêtes, religieux , et qui avait encore pu , à l'aide de génies tels que Haller, Sauvages, etBarthez, réagir efficacement contre le matérialisme et l'athéisme du xviiie siècle. Après 1793, en effet, avec de nouvelles institutions, de nouveaux principes, vont surgir d'autres idées, d'autres mobiles, d'autres besoins, qui entraîneront peu à peu les médecins hors de la voie traditionnelle. Je m'occuperai de la recherche de ces causes et de leurs effets dans mes prochains chapitres; car, je l'ai déjà dit je crois, je ne saurais entamer les questions de doctrine avant d'avoir bien préparé le terrain sur lequel je veux les poser.

Création de l'Institut et reconstitution de l'enseignement médical en France.— Comment on improvisait les médecins sous la Terreur.— Cabanis et Fourcroy n'étaient pas des athées. — Témoignages éloquents de Linné et de Buffon sur l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme.

Caractère ridicule de la phrénologie.— Résultats fournis par l'examen du cerveau de grandes célébrités dont la psychologie était historique ; appréciation du système de Gall par divers auteurs, et notamment par l'auteurdela Némésis médicale. Mission providentielle de Bichat ; ses travaux ont achevé de prouver le dogme de la double nature de l'homme.— Anecdote marseillaise à propos de l'âme. — Profession de foi de Corvisart, etc.

Marseille, juillet 1867.

A peine les anciennes Facultés de médecine furenL-elles supprimées, que la Convention, malgré son souverain mépris pour les savants, regretta cette mesure : c'est que la médecine est sans contredit, de toutes les sciences, celle qui touche le plus aux intérêts et aux besoins les plus pressants de l'humanité. On trouve la preuve de son importance, qui d'ailleurs ne peut être mise en doute, dans le respect que lui accordent les peuples les moins avancés en civilisation et même les plus barbares ; et puis, la France avait à cette époque quatorze armées sur pied , il fallait des médecins, des chirurgiens pour le service des ambulances, et on n'en trouvait plus à requérir. On avait bien utihsé tout ce que le pays possédait de barbiers, de rebouteurs ;

mais les Larrey, les Percy, les Desgenettes, etc., qui dirigeaient en chef le service de santé des armées, protestaient sans cesse contre ce système de recrutement et contre la prétention qu'affichaient les conventionnels en mission de délivrer des diplômes de capacité selon leur caprice et d'improviser des médecins comme ils improvisaient les colonels et même les généraux*. Il fallut donc procéder sans retard au rétablissement des anciennes Facultés de médecine , qui reparurent sous le nom d'Écoles de santé, en frimaire 1794, après la chute de Robespierre et sous le gouvernement du Directoire. Le décret organique qui les reconstitua s'attacha surtout à rendre l'enseignement le plus soHde possible dans les Écoles de Paris et de MontpelUer, où on le confia aux hommes les plus capables de l'époque, auxquels on adjoignit successivement tous les anciens professeurs qui se risquèrent à rentrer en France, car il n'y avait pas encore trop de sûreté à le faire alors.

Ce fut au moment de la création de l'Institut et de la réorganisation de l'enseignement médical, que surgirent dans l'École de Paris, entre autres capacités, deux hommes véritablement éminents par l'esprit et par le cœur, dont on fait chaque jour, par de fausses appréciations, des athées, des matériahstes, mais qui ne méritent pas ces quahfi-

• On affirme qu'au siège de Toulon, enl793, le général Gartaux, qui était un ancien peintre, ayant besoin de chirurgiens, passa une revue do son armée et choisit à vue de nez un certain nombre de sous-officiers et de ^ soldats dont il avait la prétention de faire des praticiens, en dépit de leurs protestations. Plus tard, le premier consul fit de Cartaux. avec bien plus de sens, l'administrateur de la loterie nationale.

cations, comme je vais le prouver. Il est très- vrai qu'on doit les considérer comme les fondateurs de l'organicisme moderne, que professe encore à cette heure la grande école parisienne, organicisme qui a rendu d'immenses services à la médecine, personne ne peut le nier, mais dont l'exagération a fourré une partie du corps médical français dans une impasse dont il ne pourra sortir qu'en faisant un retour vers les anciennes doctrines à l'aide de l'éclectisme, ou en se vouant d'une manière absolue à l'athéisme et au matérialisme.

Dans leur ardeur à démontrer la haute utilité des sciences physiques, telles que l'anatomie, la minéralogie, l'histologie ou étude des tissus, la physique proprement dite, la chimie, etc., Cabanis et Fourcroy oubUèrent un peu trop que l'homme est à la fois esprit et matière, et que la saine doctrine médicale ne peut être basée que sur l'étude et l'appréciation des phénomènes psijcho-07iatériels . S'occuper de la nature de l'homme, et oublier complètement l'être intelligent qui habite en lui , l'alliance qui existe entre cet être et la matière de ses organes, n'est-ce pas être aveugle ou commettre la pire des erreurs ? C'est surtout à Cabanis que remonte ce reproche, carie chimiste Fourcroy s'occupa assez peu d'anthropologie ; il eut seulement une trop haute idée des ressources que pouvait ofiiir sa science favorite à celle de l'homme, et jeta ainsi le germe des prétentions qu'affecte encore le chimismc à l'endroit de la médecine, prétentions que je réduirai en temps et lieu à leur juste valeur, en démontrant une fois de plus la justesse de cet adage : « Où finit le physicien commence le médecin.»

J'ai lu et relu le grand ouvrage de Cabanis ; je l'ai encore

sur ma table de travail au moment où j'écris ce chapitre, et j'avoue que, pour en comprendre l'immense succès, il faut nécessairement se reporter à l'époque exceptionnelle où il fut composé. Aujourd'hui, après avoir fait la part de tout ce qu'il contient de solide, de bon, devrai, on ne peut que sourire de pitié en entendant un pareil génie — car Gabanismérite d'être appelé ainsi, — avancer, entre autres énormités, que le cerveau sécrète la pensée comme le foie sécrète la bile et le rein l'urine ; que la vie tout entière réside dans la seule faculté de sentir, etc. Gomment concevoir en effet que la pensée soit un produit de sécrétion ; comment concevoir l'intelligence d'une matière brute comme le cerveau, et rapporter à cette matière la production d'un principe métaphysique?

Lorsqu'on examine sur un cadavre le foie, les reins et les autres organes de sécrétion, on retrouve les restes des liquides qu'ils produisaient ; mais, en disséquant le cerveau, a-t-on jamais trouvé la trace d'une impression, d'un souvenir, d'un raisonnement, d'un sentiment, d'une image ? D'autre part, la faculté de sentir ne constitue pas à elle seule la vie, puisque nous connaissons beaucoup d'états dans lesquels la sensibilité est tout à fait aboHe, sans pour cela que la vie ait cessé (paralysie, sommeil éthérique et chloroformique, hypnotisme, magnétisme. . .) .

Je n'ai certes pas l'mtention de faire une réfutation détaillée de toutes les erreurs de Gabanis ; je n'ai parlé ici de son école, qui fut continuée plus tard par GaU, que pour bien établir qu'eUe a été la mère de l'école organicienne moderne, que son exclusivisme aveugle a jetée, je le répète , dans une impasse où eUe n'a plus de progrès à espérer. Je vais prouver maintenant qu'en dépit de ses

égarements, le célèbre auteur du Physique et du moral fut loin d'être un athée digne de présider le congrès de Liège ou de provoquer des scènes dans le genre de celles qui ont eu lieu dernièrement dans l'École de Paris. Il ne faut pas perdre de vue, en effet, que le but essentiel de mon travail est de mettre les matérialistes en contradiction avec euxmêmes, en recherchant, en faisant valoir leurs aveux, et de prouver que les athées furent bien rares parmi les gens de l'art , spécialement chez les maîtres, par ce seul motif que l'athéisme sincère, s'il est possible de le trouver ici-bas, exclut à priori, chez celui qui le professe, la raison, le sens commun, l'intelligence, et surtout la bonté du cœur.

«Une bienveillance, une simplicité et une noblesse soutenues , dit la Biographie médicale , formaient le fond du caractère privé comme du caractère pubhc de Cabanis ; la plus pure et la plus ardente philanthropie règne dans tous ses ouvrages. »

Cabanis reconnaissait l'existence de Dieu, dirai-je à mon tour, et ne mérite pas les accusations d'impiété qu'on a fait peser sur lui à la légère, puisque , dans un Essai sur les causes premières, adressé à M. Fauriel, Essai qui est postérieur à son grand ouvrage, que peu de personnes ont lu et qui témoigne de ses bons sentiments , il dit : « qu'il ne peut comprendre les merveilleux rapports qui lient les êtres et qui ont construit des organisations si savantes, sans qu'une force intelligente universelle ne pénètre la matière et ne lui communique un rayon de son génie. » Dans un autre endroit, reprenant la même idée, il ajoute : « On ne peut méconnaître que des forces actives animent toutes les parties de la matière, rien n'est plus frappant

et plus certain ; mais pour faire concourir au même but toutes ces puissances, toutes ces divinités secondaires, il faut toujours un Dieu suprême, un Wichnou , un Jupiter, un

Jéhovah »

Quant à l'âme humaine, à ses passions, à ses affections, à son influence dansl'organisme, il en est question, en quelque sorte , à chaque pas dans son grand ouvrage. Ainsi, d'une part, il professe « que les mouvements réguliers et désor- . . donnés de l'âme (sic) ont la même source, dans l'homme, que la santé ou les maladies »; et d'autre part, que « les jugements faux, les penchants égarés , peuvent troubler l'action des organes et imprimer de vicieuses habitudes à toutes les fonctions » . Ailleurs, et dans le même ouvrage, il s'écrie : « Malheur au médecin qui, n'ayant pas appris à hre dans le cœur de l'homme , ne peut saisir le caractère de ces maladies qui se cachent sous l'apparence d'affections morales! » Je le répète, quand on a lu avec attention les Rapports du physique et du moral , on reconnaît clairement que Cabanis était, au fond, déiste et animiste, et qu'il fut peut-être meilleur chrétien (si on prend en considération sa charité et sa philanthropie) qu'une foule de gens de notre époque, qui affichent en public une dévotion dont leur moralité trop connue permet de douter.

Après avoir subi l'influence des idées de Voltaire, de Diderot, de d'Alembert, de Mirabeau, de Gondorcet, etc., dont il fut le médecin et l'ami , Cabanis put croire, dans son enthousiasme pour les sciences physiques , qu'eUes allaient nous livrer le secret de la création, la solution définitive de tous les problèmes vitaux ; mais un . esprit si éminent ne pouvait rester longtemps dans une pareille erreur, et c'est dans sa lettre à M. Fauriel qu'il en a fait

très-explicitement amende honorable. Que' ceux qui ont quelque peine à le croire lisent cette lettre avec soin, et ils reconnaîtront que je n'avance rien ici qui ne soit trèsexact.

De même, le savant et éloquent Fourcroy, qui se livrait avec passion aux recherches chimiques, et qui contribua si puissamment aux progrès de cette science, se distingua dans sa vie privée par des sentiments qui furent toujours inconnus aux athées; d'ailleurs, il avait été pauvre et même dans la détresse avant d'arriver, par ses talents , à la haute position qu'il occupait dans le monde savant; or, quiconque a connu le malheur, a souvent pensé à Dieu, et a dù lui rendre grâces dans son cœur lorsque l'heure de la délivrance est arrivée. Ne pouvant extraire des ouvrages si spéciaux de Fourcroy aucun passage qui puisse mettre en lumière ses croyances religieuses, je me bornerai à faire valoir ici ses sympathies significatives pour la doctrine de Gos : «Hippocrate, dit-il (Avant-propos de l'ouvrage intitulé : Médecine éclairée par les sciences physiques) , que toutes les sectes de la médecine se sont approprié, que les praticiens les plus enthousiastes des sciences physiques citent sans cesse et avec raison comme le créateur des vrais principes de l'art de guérir, était le plus grand physicien et l'un des plus subhmes philosophes de son siècle ; il voulait que le médecin sût tout et qu'il s'attachât spécialement à l'étude de la nature. »

Je l'ai déjà dit plus haut, on ne peut être naturiste et athée, ainsi que s'efforcent de le prouvera cette heure tant de faux savants ; et si nous interrogeons à ce sujet Linné et ButFon. voici ce qu'ils nous répondent :

TÉMOIGNAGES ET AVEUX. gg

« Réveillé sur la terre, dit le grand naturaliste suédois, j'ai contemplé un Dieu immense éternel , tout-puissant , sachant tout; je l'ai vu, et je suis tombé dans letonnement à sa seule ombre. J'ai cherché quelques-uns de ses pas au miheu de ses créatures , et, jusque dans les plus imperceptibles même , quelle puissance ! quelle sagesse ! quelle perfection inextricable !

» J'ai observé les animaux sustentés par les végétaux, ceux-ci par les corps terrestres, et la terre roulant dans un orbite inaltérable autour du soleil, source ardente de la vie ; ce soleil tournant sur son axe avec les planètes qui l'environnent, forme, avec les autres astres indéfinis en nombre, et soutenus dans les éternels espaces par le mouvement dans le vide, un immense système. Tout est régi par un moteur premier, incompréhensible, l'Être des êtres, la cause des causes, le gardien, le recteur suprême du grand tout, l'auteur, l'artisan, l'éternel architecte, selon Platon, d'un si magnifique ouvrage, dont Tintelligence humaine reste incapable d'embrasser l'immensité. »

« Grand Dieu ! s'écrie à son tour BufFon dans son Discùws sur la naPure, grand Dieu ! dont la seide puissance maintient l'harmonie 'des lois de l'univers; vous qui du trône immobile de l'empyrée voyez rouler sous vos pieds toutes les sphères célestes, sans choc et sans confusion ; qui du sein du repos reproduisez à chaque instant leurs mouvements immenses, et seul régissez dans une paix profonde ce nombre infini de mondes et de cieux, rendez, : rendez enfin le calme à la terre agitée ! qu'eUe soit dans ! le silence I qu'à votre voix la discorde et la guerre cessent 'de faire retentir leurs clameurs orgueilleuses I Dieu de I bonté, auteur de tous les êtres, vos regards paternels em-

brassent tous les objets de la création; mais l'homme est votre être de choix, vous avez éclairé son âme d'un rayon de votre lumière immortelle ! »

J'ai oublié de dire qu'un ami intime de Cabanis, le fameux nosographe Pinel, loin d'applaudir à ses idées, n'avait pas hésité à leur faire de l'opposition dans ses propres écrits, publiés à la même époque que le Traité du physique et du moral. C'est que Pinel,' professeur de clinique médicale, n'était pas un simple spéculateur de cabinet, mais un vrai praticien qui avait beaucoup observé au lit du malade. Voici en effet le langage qu'il tenait en 1799, à propos des maladies mentales, dans sa Nosographie philosophique :

« Étroite union, dépendance réciproque entre la philosophie morale et la médecine ! combien n'importe-il pas, pour prévenir les affections hypochondriaques, mélancoliques, etc., de suivre les lois immuables de la morale, de prendre de l'empire sur soi-même, de maîtriser ses passions, de se rendre en un mot aussi familier avec les écrits d'Épictète, de Platon, de Sénèque, de Plutarque, qu'avec les résultats lumineux de l'observation, qui nous ont été transmis par Hippocrate, Arétée, Stahl, Tissot, Ramazzini, etc., etc.?» Ailleurs, parlant du traitement moral des aliénés, il annonce qu'il a commencé depuis longtemps un Traité des maladies de l'esprit, dont ses nombreuses occupations professionnelles, dans l'enseignement et dans les hôpitaux, l'ont obUgé de retarder la publication. Puisque l'illustre Pinel admettait les maladies de l'esprit et croyait à la nécessité du traitement moral contre certaines formes de la folie, c'est qu'il n'était pas matérialiste et reconnaissait l'existence du principe animique ; or, cette

dernière croyance conduit nécessairement à celle de Dieu, l'une ne pouvant aller sans l'autre.

J'ai dit un peu plus haut que Cabanis avait été continué quelques années après sa mort , survenue en 1808, par le D*" Gall, qui acheva de vulgariser ses principes physiologiques dans son Organologie phrénologique, à laquelle personne ne pense plus sérieusement de nosjours, parce' que non-seulement elle a été réfutée par l'expérience et condamnée par les médecins ahénistes, mais encore charivarisée par Gavarni, qui a dit au-dessous d'une de ses plus curieuses pochades, une grande vérité : c'est que le système des bosses est né de la bosse des systèmes

Intervertissant l'ordre chronologique que j'ai strictement suivi. jusqu'à présent, je crois utile déparier de Gall et de ses savantes rêveries avant de m'occuper de Bichat, qui parut bien avantlui, et qui, imbu des principes du vita- Hsme, vint faire un contre-poids formidable à Cabanis, au moment même où ce dernier était à l'apogée de sa réputation.

D'après GaU, le cerveau est exclusivement le siège des facultés intellectuelles, des aptitudes intellectuelles et morales; à ses yeux, le meilleur moyen de juger à priori ces facultés et aptitudes consiste à bien apprécier la forme de la tête , afin de connaître, non pas la masse absolue du cerveau, mais le développement plus ou moins considérable de chacune de ses parties, qui est affectée, selon lui, à une fonction particulière, ou si l'on veut, consacrée à la sécrétion d'xm acte moral spécial. Il admettait d'ailleurs, comme certain, que chaque organe cérébral vient s'exprimer sur la périphérie de la boîte osseuse du crâne par une saillie

OU bosse, plus OU moins appréciable selon son importance ol son degré d'activité chez l'individu.

Mais ces principes anatomiques, qui forment la base du système de Gall, sont absolument faux .

D'abord, il n'est pas vrai que le cerveau, au lieu d'être un organe unique, comme l'ont admis tous les anatomistes, soit un appareil ou im ensemble d'orgœnes , comme le veutGaU. Une foule de naturalistes et de médecins se sont élevés contre cette assertion, l'ont réfutée, et il me suffira de citer parmi eux Guvier, Adelon, Lélut. Il faut considérer ensuite qu'alors même qu'il n'en serait pas ainsi, on ne pourrait pas davantage mesurer le degré d'activité propre de chaque organe cérébral sur sa masse et son volume, puisque les recherches cadavériques ont démontré que cette relation n'existe pas, et qu'on a même trouvé des cerveaux volumineux bien conformés, soit à des idiots de naissance, soit à des sujets qui pendant leur vie avaient fait preuve d'une intelligence trés-inférieure, qï vice versa. Personne n'ignore que l'examen crâniologique de la tête de Napoléon, dont la haute intelligence avait deviné, pressenti, disons-le en passant, l'inanité du système de Gall, a donné le plus éclatant démenti aux principes, aux localisations de la phrénologie; que Fieschi, dont le caractère sanguinaire est si généralement connu, qui ne se séparait jamais de son poignard et qui en dernier lieu avait tué d'un seul coup trente à quarante personnes; que Fieschi, dis-je, n'avaitpas même le rudiment de l'organe du meurtre, et qu'il serait trop long de donner ici la hste des criminels célèbres dont le cerveau, examiné avec soin après l'expiation, n'adonné que des résultatsphi'énologiques négatifs. Qu'il mo suffise de citer parmi eux Lacenaire, le scélératle

plus cynique à coup sûr qu'ait produit notre siècle, el de renvoyer mes lecteurs aux remarquables travaux du savant Lélut, où sont signalés les nombreux échecs de la phrénologie.

Quant au principe qui établit, d'après Gall, que le crâne est exactement moulé sur le cerveau et en reproduit fidèlement la superficie, il est encore moins exact que les deux autres. Quelle confiance faut-il donc accorder à un système qui s'appuie presque toujours sur des probabilités , souvent sw^ des hypothèses purement gratuites , et dont les nombreux mécomptes sont inniables ?

Ce qui est véritablement désespérant dans ce système, c'est qu'il porte une atteinte profonde au libre arbitre de l'homme, qui peut se prévaloir de son organisation matérieUe pour se justifier des crimes les plus horribles , les plus longuement prémédités, et qu'il laisse ainsi la société sans aucune garantie. Si le système de GaU pouvait être vrai, vœvicPisl malheur aux faibles et aux vaincus! dit un auteur, nul génie n'aurait le droit de s'enorgueillir de ses découvertes. Nul imbécile ne pourrait se plaindre de sa stupidité; Papavoine, Marie Gapelle, la cruelle et hypocrite BrinviUier, etc., auraient pu faire ,valoir la circonstance atténuante de la grande activité de l'organe du meurtre chez eux, sans qu'on pût rien leur objecter.

Aux yeux de bien des gens qui ne connaissent du système de Gall que les critiques nombreuses dont il a été l'objet, cet illustre médecin n'est qu'un matérialiste et un athée de la pire espèce. Eh bien ! je suis heureux d'affirmer ici qu'il n'a jamais mérité ces reproches ; qu'il avait un cœur excellent et des qualités privées qui le faisaioi^t chérir de tous ceux qui l'approchaient ; sacharité futiné-

puisable , on cite de lui les traits les plus touchants, et tous ceux qui ont lu ses écrits ont pu constater que dans beaucoup d'endroits il s'est efforcé, quoique vainement, de démontrer que son système pouvait se concilier avec le principe du libre arbitre et de l'existence de l'âme. Gall, croyant avoir trouvé une loi physiologique exacte, immuable, en fit une application exagérée, et c'est ainsi que, sortant des limites du vrai, il finit par se mettre, comme Spinosa, en contradiction avec ses sentiments les plus chers. Dans mon travail sur la spiritualité de l 'âme , publié en 1850, j'ai déjà fait remarquer, à propos du célèbre Allemand, que, dans plusieurs endroits de son ouvrage, il avait exphcitement reconnu l'existence de Dieu et du principe libre et raisonnable qu'il a mis en nous ; qu'il me soit permis aujourd'hui d'achever de mettre hors de doute ce point important, en utilisant le témoignage de M. Lélut : « On pourrait bien conclure des assertions de Gall, dit cet estimable et savant auteur, dans son ouvrage intitulé : Rejet de la phrénologie (page 372), à une restriction exagérée et funeste de l'étendue du libre arbitre, mais on ne concluerait pas avec la même vérité au matériahsme, c'est-à-dire à la négation de l'âme. S'ilya au contraire une doctrine sensualiste qui réclame la constante suprématie de l'âme, c'est bien assurément celle de Gall. Je suppose un instant deux impossibilités : la vérité de son système de psychologie consistant à admettre des facultés essentiellement déterminées, et la vérité de son organologie qui proclame une égale détermination des organes ; dans cette double et fausse supposition, quoi de plus nécessaire assurément que l'existence d'une substance simple telle que l'âme , destinée à mettre en rapport toutes ces facultés et

TEMOIGNAaES ET AVEUX. 105

leurs organes , et à faire cesser ainsi la plus monstrueuse anarchie qui jamais se soit produite ! Aussi, tout en cherchant à prouver que son système n'est ni plus fataliste, ni plus matérialiste que ceux qui regardent le cerveau comme étant dans sa totalité l'organe de l'âme ; tout en reconnaissant positivement l'existence de cette dernière et son immortalité, il se hâte d'ajouter, comme s'il craignait d'en avoir trop dit, qu'il ne fera pas de recherches sur sa nature et qu'il ne s'occupera que de ses organes. C'est là ce qui a donné heu de penser qu'il avait pu quelquefois douter de l'existence d'une substance simple, distincte des organes cérébraux , organes qui , si l'on s'en tenait à la lettre de ses expressions, sembleraient sentir seuls, et seuls aussi se souvenir, imaginer, juger, vouloir, se déterminer, etc.... La préoccupation de l'importance du cerveau est telle, chez6aU, qu'elle lui fait oubher le principe immatériel dont ce viscère n'est que l'instrument. » ,

Après le témoignage si compétent de Lélut, j'en citerai un autre qui est d'un grand poids à mes yeux : celui de l'auteur de la Némésis médicale^, qui fut des premiers à faire le procès à GaU. Voici ce qu'il en dit, en effet, dans son fameux poème , après s'être prononcé sur le dogme de l'existence de l'âme :

Dans ce dédale obscur où l'œil ne peut la suivre, Elle existe pourtant, l'âme qui nous fait vivre; Et soit qu'obéissante ou sourde à notre appel. Entière ou morcelée, elle échappe au scalpel ,

* Feu le D'Fabre (de Marseille), fondateur de la Gazette des hôpitaux de Paris, auteur d'un dictionnaire de médecine, etc., etc.

Loin de nous le désir de rejeter l'adage

Qui lui fit en tout temps pour miroir lo visage.

Ah ! qui croit au génie en un crâne aplati?

D'un informe cerveau l'amour est-il sorti?

Mais sous un front fuyant ou d'une voûte immense,

Si jamais on n'a vu luire l'intelligence,

Faudra-t-il désormais ou de l'œil ou du doigt,

Localisant la vie en un espace étroit,

Fixer la charité, condenser l'espérance

Sous le cintre voûté d'une protubérance ;

Des branches d'un compas enceindre le talent,

Et prosaïque sphynx, sur un trépied branlant.

Évoquer au brasier d'une bleuâtre flamme

La vapeur impalpable où tourbillonne l'âme ?

Mais pour classer le meurtre, élargir le cerveau,

Du compas d'épaisseur faire un cintre nouveau ;

Prétendre avec orgueil que le courage campe,

Comme un bloc de granit, derrière chaque tempe ,

Et qu'on n'est circonspect qu'autant que la raison

Sous le pariétal a sa large prison ;

Suivre sur ses côtés la ligne sagittale,

Pour y trouver la trace ou propice ou fatale

Qui nous fit incrédule ou croyant bienheureux ,

Selon qu'un sinciput est ou saillant ou creux ;

Puis, chauffant notre esprit comme l'on chauffe un poêle,

Suivre en tous ses détours la colonne de moelle

Qui, comme un parfum doux ou rempli d'âcreté.

Monte avec la mauvaise ou bonne qualité,

Et par tangente courbe, ou par diagonale,

Apporte à la surface en magique spirale

t'eaprii maiériel qui, sans cire cdlçré,

Tomber ail en lambeaux sous le fer acéré ;

Dont la substance enfin, sans devenir moins pure, Souvent des mois entiers et s'enflamme et suppure : Oh ! certes, sur la voie où nous allons marcher, C'est au miracle alors qu'il faudrait s'attacher, Et bardé d'un accès de bonne foi crédule , Suivre à travers les bois ce baron ridicule Qui, mystificateur, sinon mystifié, A son projet nous a naguère initié *, Et comme un fils d'Herschell s'égarant dans la lune, Veut de l'esprit humain combler chaque lacune. Au crâne des enfants, philanthrope-bourreau. De tubes allongés pénétrant le cerveau, Il injecte avec art les facultés suprêmes... Dont elle n'a fait faute aux bêtes elles-mêmes.

Phrénologues fervents qui riez de pitié.

De sa démence, hélas ! il vous doit la moitié :

C'est votre foi vers lui qui monte et fructifie;

Seul aurait-il rêvé la solénopédie,

Et du système vain qui m'a tant diverti.

Sans vos nombreux non-sens l'auteur eût-il menti ?

Après cette courte digression sur le système de l'organologie phrénologique, que la raison et l'expérience ont réduit à sa juste valeur, mais qui, de même que celui de ' Cabanis, dont il est issu , compte encore quelques parti- ^sans parmi les médecins panthéistes de notre époque; il après cette digression, dis-je, reprenons au point où nous 1 l'avons laissée tantôt, notre revue chronologique des prin-

' Allusioa au compte-rendu critique que le D>- Fabre avait fait dans son I lournal la Lancette française (depuis Gazelle des hôpitaux) d'un système "étrange, d'après lequel l'auteur prétendait développer les penchants on .[•injectant les bosses.

ces de la médecine et la recherche des sentiments qui les animèrent envers Dieu et envers la Société.

Le Directoire a disparu dans une nouvelle révolution. Le général Bonaparte, fort de son prestige militaire et de son génie, a congédié avec le mépris qu'il méritait cet ignoble gouvernement ; à sa voix, les temples se rouvrent, l'instruction publique est réorganisée, l'inquiétude cesse, le calme renaît, et la France tout entière respire. C'est à cette nouvelle époque de renaissance, et au beau milieu du triomphe de Cabanis, que paraît tout à coup le médecin qui était destiné à ruiner son système, à faire oublier le livre du Physique et du moral; je veux parler de Xavier Bichat, la plus grande illustration, sans contredit, qui soit sortie de l'Ecole de Paris, l'émule et le rival de Barthez. VitaHste comme lui, il n'était ni professeur, ni médecin en chef d'hôpital , ni même simple docteur en médecine ; et ses jours étaient déjà comptés, car il allait mourir bientôt, à peine âgé de 3 1 ans, sans se douter le moins du monde qu'il venait de jeter les bases d'une École qui devait rendre d'immenses services à l'art de guérir, et d'où sortiraient les médecins les plus célèbres du xix^ siècle. A la fois simple, modeste et laborieux , il connaissait si peu son génie, qu'il céda pour vingt-cinq louis, a,u libraire Gabon, son Anatomie générale, qui a valu plus de 400,000 fr. à cet éditeur. C'est qu'il y avait quelque chose de providentiel dans la mission de cet homme qui, semblable à un véritable météore, devait passer rapidement après avoir projeté sur la science les plus vives lumières.

En effet, Cabanis, génie lui-même, mais génie égaré, fourvoyé par l'application exagérée d'un faux principe.

avait eu le talent de vulgariser ses idées et de les faire pénétrer, comme le fit plus tard son continuateur Gall, dans le grand monde de Paris. On y discutait journellement sur le physique et sur le moral ; les femmes surtout raffolaient de cet ouvrage, elles étaient parfaitement convaincues que leur âme et leur cerveau n'étaient qu'une seule et même chose, et que le sensualisme, seul but de la nature chez les êtres vivants, était l'unique philosophie qui pût servir de base à la société humaine. 11 est plus que probable, en effet, que ce fut sous l'influence de Cabanis, dont elle était la contemporaine et l'amie, que M""^ de Staël se laissa aller à dire, dans un de ses écrits, que le sentiment de l'amour, sorte d'effet électrique, n'était que le résultat du contact de deux peaux ' ; en un mot, après

• Cette énormité lui est généralement attribuée , et une foule d'auteurs en ont fait mention dans leurs ouvrages ; pourtant il m'est agréable de dire ici que j'ai vainement compulsé ceux de M™« de Staël pour le retrouver, et qu'il me parait bien difficile d'admettre que l'auteur d'un pareil blasphème contre le plus vif et le plus poétique des sentiments en ait parlé ensuite comme il fait dans son Traité de l'influence des passions. (Lausanne, 1796.)

« Si l'Être tout-puissant qui a jeté l'homme sur cette terre a voulu qu'il conçût l'idée d'une existence céleste, il a permis que dans quelques instants

de sa jeunesse il pût aimer avec passion, il pût vivre dans un autre

Pour quelque temps, du moins, les bornes de la destinée de l'homme, l'analyse de la pensée, la méditation de la philosophie, se sont perdues dans le

vague d'un sentiment délicieux Une femme, dans ces temps affreux

dont nous avons vécu contemporains , une femme condamnée à mort avec celui qu'elle aimait, laissant bien loin d'elle le secours du courage, marchait au supplice avec joie, jouissait d'avoir échappé au malheur de survivre, était fière de partager le sortdesoa amant, éprouvait un sentiment féroce et tendre qui lui faisait chérir la mort comme une réunion éternelle. «Ailleurs M"* de Staël ajoute : que l'être sensible trouve dans l'amour quelque chose de solitaire et de concentré qui inspire k l'âme l'élévation de la philosophie et l'abandon du sentiment.

PHILOSOPHIE ET NÉDECINE.

les victoires du premier consul, les anecdotes dont il était le héros, la découverte de la sécrétion de la pensée par le cerveau était la grande question du jour dans les salons de Paris ; les gens de l'art s'étaient moins engoués de Cabanis que le vulgaire, et il fallait, pour conjurer le danger de la diffusion de ses idées, qu'un grand coup fût porté contre lui; ce coup, qui devait amener un changement si radical et faire justice du livre Du physique et du moral, Bichat le donna en quelque sorte par intuition, et probablement sans en avoir prévu les conséquences, car, je l'ai déjà dit, il était dénué d'ambition et n'était poussé que par son génie.

Lorsqu'on étudie l'esprit des principaux ouvrages de Bichat, on ne tarde pas à reconnaître qu'il eut essentiellement pou/>~ but de démontrer, contre Cabanis et son école , que les actes vitaux n'ont rien de commun avec les phénomènes de la physique, de la chimie, de la mécanique, etc.; que la médecine serait arrêtée dans son essor, dans ses progrès, si elle ne s'affranchissait pas du joug de ces sciences, et si elle ne rentrait pas définitivement dcms les voies plus fécondes du vitalisme, en dépit de Fou/rcroy, de Vauquelin, de Chaptal et de cette pléiade de chimistes éminents dont les découvertes honorent la fin du xviii*^ siècle. Bichat professa en effet hautement qu'il défiait tous les chimistes de l'univers de composer u/m seule goutte de sang ou de salive, etc.; et si en proclamant cette grande vérité et une foule d'autres du même genre dont ses écrits sont semés, il ne crut pas, à l'exemple dotant d'autres anatomistes célèbres, ses devanciers, devoir entonner un hymne à la Divinité, on est forcé d'admettre qu'il dut' s'élever jusqu'à elle dans son cœur et l'admirer sans cesse dans ses œuvres; d'ailleurs, qu'on

TÉMOIGNAGES ET AVEUX. \n

ne l'oublie pas, à l'époque où Bichat écrivait ses magnifiques ouvrages , le vent ne soufflait guère aux hymnes scientifiques, et bien que le peuple français eût daigné reconnaître Dieu et l'immortalité de l'âme officiellement, comme je l'ai rappelé plus haut, les écrivains aimaient encore à se taire sur ce chapitre, dans là crainte de s'attirer le déplaisir de la cohorte philosophique, encore toute-puis-

■ santé, ou d'encourir la disgrâce de ces ridicules muscadins ' qui furent les fions du directoire et du consulat. Avec le . caractère sérieux, ferme, concentré, plein de franchise, de 1 l'immortel anatomiste, il nous eût légué sans doute l'ex- : pression de ses croyances religieuses, dans quelque magni- : fique page de ses Recherches sur la vie et sur la mort, s'il

■ eût vécu dans d'autres temps, et s'il ne l'a pas fait on ne s saurait rien induire de cette lacune contre ses sentiments. ( Faut-il le répéter à satiété ! pour être athée et repousser ! l'immortalité de l'âme, il faut être foncièrement pervers,

! léger ou stupide ; mais ce ne sont jamais des hommes dé i génie, tels que Bichat, qui se disent dans leur cœur : Dieu m'est point et le néant est tout mon avenir. Gomment avoir ' de pareiUes croyances, lorsqu'on s'est voué à l'étude de la médecine humaine? ne suffit-il pas de la simple inspection '1 nn œil , d'mie oreille , d'un pied , d'une main, etc. , des nageoires d'un poisson, desailes d'unoiseau, d'unechauvesouris, d'un simple papillon, pour comprendre aussitôt I intelligence, la sagesse, la prévoyance infinies? Quant à I existence de l'âme, comment lesanatomistesnelarecon' iwutraient-ils pas lespremiers, eux qui se trouvent si souvent en face de cadavres dont tous les systèmes organiques <.ont dans un état d'intégrité absolue; que manque-t-il à ces ^machines tombées si subitement dans Finertie, âotivent àlà

suite d'une vive émotion , sinon le moteur qui les faisait mouvoir, et le corps de l'homme ne ressemble-t-il pas quelque peu sous ce rapport, comme l'a fait remarquer l'auteur de l'ouvrage intitulé : Philosophie de la nature, à la statue deMemnon, qui, toute perfectionnée qu'elle était, ne rendait des sons que lorsqu'elle était frappée des rayons du soleil?

On affirme qu'un jour, un simple ouvrier qui assistait par hasard à l'ouverture d'un cadavre à la morgue de Marseille, ayant entendu un savant médecin dire en provençal à ses élèves, qu'il avait ouvert beaucoup de cadavres pendant le cours de sa longue carrière, mais qu'il n'avait jamais eu la chance d'y voir l'âme, on affirme, dis-je, que cet ouvrier se permit de répondre avec simplicité dans la même langue :« M. le docteur, si vous ne l'avez pas vue, c'est parce qu'eUe n'y était plus » . Si l'anecdote est vraie, et j'aide bonnes raisons pour admettre son authenticité, la réflexion dictée par le sens commun à un homme simple et illettré dut faire réfléchir à la fois le démonstrateur et Igs élèvGS.

Du reste, .je suis heureux de le dire en passant, puisque l'occasion s'en présente, le Dr G. . ., que tout Marseillais son contemporain a dù reconnaître ici, et qui a laissé dans le midi de la France les meilleurs souvenirs, sous le rapport da talent et de la charité, était épicurien, jouisseur par goût, et sceptique, je ne dirai pas par nature, mais par système. Était-il Téellement athée comme on le disait? j'estime qu'il avait trop d'esprit pour cela. Mis en relation avec lui à mon arrivée à Marseille ( 1845), par M. de Salvandy, je ne devins pas son disciple intime, mais je le vis très-souvent chez lui, ou chez des malades, et je

TÉMOIGNAGES ËT AVEUX. H3

pus me convaincre en maintes circonstances qu'il aimait à affecter le scepticisme, que c'était là sa marotte. Un entretien que j'eus avec lui lorsque la mort frappa son jBls unique, capitaine d'artillerie, au siège deSébastopol, acheva de me corroborer dans cette opinion. Puissé-je ne pas m'être trompé sur le compte d'un homme que j'aimais, ; parce qu'il était aimable, spirituel, charitable, je le répète, et' qui valut au fond bien plus que la plupart de ses hypocrites détracteurs.'

Revenons maintenant à Bichat. Il me serait facile de . prouver péremptoirement, si je le croyais indispensable, i que l'immortel auteur de V Anatomie générale, et de tant d'autres écrits si justement célèbres, réagit contre l'organicisme pur, à la manière de Bordeu et de Barthez, et que s si sa doctrine, de prime-abord, paraît différer de celle de s ses deux devanciers, on ne tarde pas à se convaincre, 1 lorsqu'on la médite sérieusement, que ces différences port tent moins sur le fond que sur la forme; les idées sont à [ peu près semblables, seulement le langage, les expressions ;:ne se ressemblent pas. Je suis d'autant plus à même de faire cette appréciation, qu'après avoir longtemps appar- ; tenu à l'École de Bichat, dans laquelle je fus élevé, j'ai fini par préférer le vitalisme de Barthez au sien, parce qu'il m'a paru plus logique, plus conséquent avec ses principes, et d'ailleurs plus capable de faire classer et juger sainement lies faits pathologiques', par ce seul motif que, visant

' Le système de Barthez, à son apparition, reçut les éloges d'Hermann, I Dubrueil, Spielmann, Poupart, Voulonne, Tissot, Despierres, et môme de id'Alembert; une analyse qui en fut présentée à Rome devant une commission papale, fut trouv(''e orthodoxe.

moins à la localisation des maladies dans un tissu ou daas un organe, il conduit plus facilement à la connaissance des états généraux de la vitalité, qui, dans l'immense majorité des cas, tiennent sous leur dépendance les lésions locales.

Les plus grands génies ne sont cependant pas à l'abri de l'erreur, et l'iUustre Bichat a prouvé cette vérité séculaire, en donnant sa division si vicieuse de la vie en vie animale et en vie organique. Si cette division lui a permis de différencier, comme il convient de le faire, le règne végétal du règne animal, eHe l'a entraîné illogiquement, et sans qu'il s'en doutât, à laisser croire qu'il assimilait l'homme aux animaux, au mépris de ses facultés intellectuelles et morales, et de sa sociabilité, qui mettent un abîme entre lui et les brutes, en établissant clairement qu'il est réellement une intelligence servie par des organes. Les matérialistes et les organiciens ont pris dès-lors texte de ce fait pour revendiquer le grand homme comme leur appartenant, et pour laisser croire que, dans ses écrits, il avait nié l'existence de Dieu et celle de l'âme humaine. Mais il me suffira, pour démontrer que Bichat tint toujours compte de la double nature de l'homme, et qu'il fut à la fois vitaliste et animiste, de faire parler ici son contemporain, son élève et son véritable continuateur, Buisson, qui s'est surtout attaché, dans son ouvrage intitulé : Additions aux recherches j)hijsiologiques de Bichat, à faire connaître le fond de sa doctrine en la dégageant de l'obscurité et des équivoques que lui a créées cette malheureuse division. Le témoignage de Buisson permet en outre de juger du cas que l'on faisait, à l'époque de Bichat, des ouvrages du trop fameux Lamettrie; le voici:

TÉMOIGNAGES ET AVEUX- i]5

«Rien n'était plus opposé aux sentiments du citoyen Bichat, que la confusion absoluq'de rijomme avec les animaux, et on a pu facilement s'en convaincre dans son Cours de physiologie, où ilreconnaît formellement que le cerveau est à l'âme ce que les sens sont a/u cerveau. Le terme de vie animale n'est point nouveau d'ailleurs, et on l'emploie depuis longtemps, soit en société, soit dansles écrits scientifiques; son acception est donc déjà fixée. Au moral, il sert à exprimer les inclinations qui avilissent l'homme et le rapprochent de l'animal, et c'est dans ce sens que Bufi'on, parlant de l'état du sourd-muet de Chartres avant qu'il eût recouvré la vie et la parole, dit : cdl menait une vie jm^ementanimaloy. En métaphysique, il sert à exprimer la partie matérielle des phénomènes de l'homme vivant, et à former un contraste avec la vie intellectuelle ou affective.

« En physiologie, fonctions animales exprimait jadis ce qu'il y a de matériel dans les phénomènes des sensations, du mouvement, de la voix ; mais assurément on n'y comprenait pas les fonctions intellectuelles sous le nom de fonctions cérébrales ; on ne di.sq,it pas, comme l'auteur insensé du Système de la nature (Lamettrie) : le cerveau perçoit , réfléchit, prend des volitions, en. s' efforçant ainsi d'établir wne doctrine dont l'absurdité fait rougir jusqu'à ceux qui en sont les partisans, n

Un peu plus loin, et aprè^ avoir relevé tout ce qu'a d'impropre la division des deux vies par Bichat, Buisson ajoute: «Deux facultés constituent l'homme, la volonté et l'action; la volonté appartient à l'inteUigence, l'action aux organes; mais il no faut pas oublier que le mot action, dans son acception rigoureuse, signifie mouvementou suil^ç

de mouvements dirigés vers rnie fin déterminée. Ôr la coordination de certains phénomènes vers une fin déterminée suppose toujours une cause intelligente qui veut cette fin; et si l'on veut parler franchement, sans détour, on finira par convenir que cette cause intelligente est cette volonté suprême, créatrice et conservatrice de l'univers, qui dans les corps organisés a coordonné primitivement les fonctions nutritives. »

Je le répète, il ne faut pas oublier que ces appréciations ont été émises par le continuateur des Recherches sur la vie et sur la mort, peu de temps après la mort de Bichat, qui eut Heu en 1802.

Toutefois on ne peut que regretter beaucoup que la médecine parisienne, qui, pendant plus d'un demi-siècle, a dû toute sa gloire, tout son éclat au vitaHsme de Bichat, ait cru devoir divorcer avec lui à notre époque, pour se jeter dans les voies stériles d'un organicisme exagéré, qui rejette comme impossible tout ce qui ne tombe pas sous les sens, et nie l'existence de la force vitale parce qu'on ne peut la voir, sans réfléchir qu'il y a des choses qu'il faut admettre sans qu'on puisse les voir, notamment le fluide électrique, dont personne ne doute, bien qu'on n'en aperçoive, qu'on n'en puisse saisir que les effets.

Après la mort prématurée de Bichat , ses principes furent continués par ses principaux disciples, les D" Roux, Marjolin, Laënnec, Dupuytren, Bayle, Barbier (d'Amiens), Ghaussier, Legallois, Nysten, qui firent école, à leur tour, etformèrent de nombreux élèves, parmi lesquels beaucoup, qui vivent encore, occupent à Paris une haute position et doivent avoir gémi plus d'une fois des fâcheuses tendances de la médecine à notre époque. Je les citerai plus loin à

TÉMOIGNAGES ET AVEUX. il 7

leur tour, mais je terminerai ce chapitre en rapportant le témoignage d'un médecin célèbre qui, contemporain aussi de Bichat, fut aussi un de ses maîtres; je veux parler de Gorvisart :

« Le vrai médecin, dit-il dans son Essai sur les maladies du cœur, doit s'appliquer sans cesse , non-seulement à l'étude de l'homme physique, mais encore à celle de l'homme moral, et, sauf le lien qui u/nit ce double être, qui est à jamais dérobé à ses regards, il doit saisir jusqu'aux influences perceptibles les plus déliées de leur réciprocité d'action. Celui-là serait le plus grand médecin qui, lisant profondément dans la pensée, apercevrait en même temps d'un œil sûr les phénomènes les plus déliés de la vie. A quelles erreurs ne s'expose-t-on pas, en effet, dans la pratique, lorsqu'on néglige cette importante étude de l'homme moral ? qui pourrait oublier l'immense influence des passions sur l'état du cœur, par exemple ; la puissance de la colère, de la fureur, delà crainte, de l'envie, de la jalousie, de l'amour, de la terreiir, du désespoir, de la tristesse, de la joie, de l'avarice, de l'ambition, de la vengeance, etc.?

))Si quelqu'un pouvait nier de bonne foi les fatales influences physiques des passions sur le cœur, je ne suis pas le seul médecin qui pourrait lui répondre que les maladies de cet organe ont été plus fréquentes dans les horribles temps de la Révolution que dans le calme ordinaire de l'ordre social. Pour le vrai médecin, pour celui qui est capable de garder le serment d'Hippocrate, la philosophie ne sera jamais séparée de la médecine. »

On doit induire, de ce passage de l'ouvrage de Gorvisart, qu'il admettait la double nature de l'homme, comme Bichat. D'un autre côté, l'importance qu'il attachait au serment

d'Hippocrate, qu'on ne prête jamais qu'au nom de Dieu, prouve sans réplique qu'il n'était pas athée. Ce qui achève, à mes yeux, de mettre en lumière ce dernier fait, ce sont les vertus privées dont Gorvisart donna l'exemple pendant le cours de sa brillante carrière, et la charité toute chrétienne qui l'anima , bien qu'il sût la dissimuler sous des dehors brusques et sévères que tous les biographes ont signalés.

Lettre de M. le baron Larrey à l'auteur. — Discussion sur l'existence de Dieu à bord de l'Orient entre Monge, Berthollet, Denon, Cafarelli, etc. — Le général Bonaparte tranche la question avec autorité. — Sentiments religieux dont il fit preuve à toutes les époques de sa vie. — Son opinion sur les médecins exprimée à Antomarchi peu de jours avant sa mort. — État de la médecine sous le premier Empire. — Sentiments de Cuvier. — La médecine sous la Restauration. — Fodéré, Broussais et sa singulière définition de l'homme. — Témoignage d'Adelon et de Double.

Marseille, juillet 1867.

M. le baron Hippolyte Larrey, chirurgien de l'Empereur, inspecteur général du service de santé militaire, etc., etc., est un de ces hommes rares chez lesquels les plus éminentes qualités de l'esprit et du cœur sont mises en relief par une obligeance et une affabilité peu communes. J'avais pris la liberté de lui écrire pour lui demander sans façon quels étaient les sentiments de son illustre père sur la grande cause première et sur l'immortalité de l'âme, parce que, lui disais-je, je m'estimerais heureux de faire valoir à l'appui de ma thèse l'autorité du héros de la chirurgie mililaire, du médecin que Napoléon, dans son testament, a présenté à la postérité comme l'homme le plus honnête qu'il eût connu.

La question, fort délicate en elle-même, frisait un peu l'indiscrétion, et après l'avoir faite je commençais à lare-

gretter, lorsque je reçus la lettre suivante du digne fils d'un tel père. Je la rapporte ici textuellement, sans en changer un seul mot, et sans la commenter le moins du monde, vu son caractère très-explicite :

«Paris, 5 octobre 1867.

»Le livre dont vous m'avez parlé, et que vous comptez publier prochainement, sera, il me semble, une bonne œuvre et une bonne action pour la médecine française- J'ai à cœur de vous en adresser d'avance mes féhcitations sincères , et puisque vous voulez bien à ce sujet me demander ce que pensait mon père de l'immortalité de l'âme, ou ce qu'il a pu en dire dans ses écrits, je répondrai en peu de mots à cette grave question, si délicate qu'elle soit, mais si obhgeante pour sa mémoire.

»Larrey n'était point dévot et cherchait encore moins à le paraître; mais il était profondément religieux et imbu d'une pieuse philosophie, respectant toutes les croyances pourvu qu'elles fussent de bonne foi. Il avait la conviction du bien qu'il pouvait faire en ce monde, avec l'espérance d'en trouver peut-être la récompense dans un autre.

))Sa vie entière n'a pas été seulement la pratique de la chirurgie d'armée sur tous les champs de bataille, elle a été aussi la pratique de la charité sous toutes les formes, dans le temps de paix comme dans le temps de guerre , et sa mort, édifiante de piété , en élevant son âme vers le ciel, semblait pour lui la détacher seulement de k terre.

» Un touchant témoignage en a été publié en 1851 , à Lyon , dans les Souvenirs d'ime aumônier militaire , par l'abbé Sève qui l'avait assisté dans ses derniers moments.

» Voici peut-être l'origine de l'inspiration du sentiment de Larrey sur l'essence éternelle de l'âme :

TÉMOIGNAGES ET AVEUX. Mi

»Mon père m'avait raconté sa première admiration pour le général Bonaparte, lorsque le vaisseau amiral de l'armée d'Orient le conduisait en Egypte. Les savants de, la mémorable expédition réunis à bord, Monge, Berthollet, Fourier, Geoffroy Saint-Hilaire, Denon, Desgenettes etLarrey; quelques généraux, tels que Kléber, GafEarelli et l'amiral Brueys, discutaient ensemble, un jour, les plus graves controverses du matérialisme et du spiritualisme ; le débat s'animait de plus en' plus, lorsque le général en chef, intervenant tout à coup avec le prestige de son autorité, proclama d'une voix éloquente l'immortalité de l'âme , et d'un geste sublime prit le ciel à témoin de l'existence de Dieu.

»Un jeune peintre anglais, d'un talent fin et délicat, M. Charles de Lucy, a heureusement retracé ce fait peu connu, à l'exposition de 1859.

» Je n'ajouterai rien , Monsieur, à cette lettre, pour répondre sans plus de retard à la question que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser; permettez-moi seulement d'y joindre l'assurance de mes sentiments les plus confraternels.

«Baron Larrey. »

Je ferai remarquer en passant, puisque l'occasion s'en présente, que le général Bonaparte devenu empereur, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, fut toujours fidèle aux sentiments rehgieux qu'il avait manifestés devant Larrey à bord de l'Orient, sentiments auxquels la France dut le rétablissement du culte chrétien et le concordat. Il serait impossible de rapporter ici toutes les anecdotes, tous les faits qui ne laissent aucun douto sur les croyances de

ce puissant génie; mais qu'il me suffise de rappeler qu'à Sainte-Hélène, très-peu de jours avant sa mort, il disait au C Antomarchi, dont le scepticisme lui avait toujours déplu: ((Docteur, n'est pas athée qui veut, sachez-le bien. .

Qnbant à moi, qui ne suis ni philosophe ni médecin , je

crois en Dieu parce que mon père y croyait; tout proclame du reste son existence, et les plus grand génies l'ont admise. Les médecins, ne brassant jamais que de la matière, ne croient en rien »

Il y a, dans cette parole du grand homme, un grave reproche envers les gens de l'art, et qui justifie à lui seul la publication de mon livre , en démontrant d'une manière solennelle qu'on les regarde dans le monde comme des athées ou des matérialistes obstinés.

Qu'on ne trouve pas mauvais que je rappelle aussi que pendant toute la durée de son règne, qui a été diversement jugé, et qui fut à la fois pour la France une époque de gloire et de malheuc, Napoléon fît une guerre ouverte à l'irréligion et aux mauvaises doctrines dans tous les genres. Ce n'est certes pas lui qui auraitpermis à l'athéisme de s'insinuer dans l'enseignement officiel, et plût à Dieu qu'il n'eût jamais fait de despotisme qu'en cette matière ! sa renommée n'y aurait rien perdu.

J'ai entendu parfois des esprits forts , des sceptiques dans le genre d'Antomarchi , taxer la victime de Sainte- Hélène de fatalisme, de superstition et presque de cagoterie, à propos de ses croyances religieuses, si profondes et si vivaces, qu'au Trpilieu du silence de la nature, il ne pouvait entendre sans émotion sonner l' Angélus à une église de village Mais aujourd'hui, ce sont précisément cesfai-

' Napoléon, penclaul son consulat, fil un jour cet aveu à l'ancien conveu-

blesses qui plaident sa cause devant l'histoire, en prouvant qu'il avait du cœur, qu'il n'était pas méchant, et qu'il a dù, par suite, regretter avec amertume les fautes terribles de son ambition. Non, non, il ne fut ni cagot, ni ridiculement superstitieux, le grand capitaine dont l'abbé de Montgaillard a dit dans son Histoire de France , en dépit de son antipathie : « que sa mémoire subsisterait alors même que le nom de Paris, celm de la France se seraient engloutis dans l'abîme des siècles. »

Il parait que l'esprit philosophique qui dominait à l'Institut de France, dans les premières années qui suivirent sa création, n'était pas des plus édifiants , puisque Bernardin de Saint Pierre , qui avait été appelé a la classe de morale, écrivait à ce sujet : a Que je me trouvais à plaindre ! mon sort était d'autant plus triste que c'était des collègues dont je devais espérer le plus d'appui, que j'éprouvais le plus de traverses; comme les plus accrédités d'entre eux n'avaient pas rougi de se déclarer publiquement athées, j'étais dans la nécessité de combattre leur principe destructeur de toute morale et de toute société. De leur côté, ils empêchaient qu'on insérât aucun de mes rapports dans les Mémoires de l'Institut; le nom de Dieu, dans tout ouvrage qui concourait à ses prix, c'était pour eux un signe de réprobation. »

Tout tend à démontrer aujourd'hui que de tels sentiments sont devenus rares dans le sein du premier corps savant de France ; mais comment se recrutera-t-il désor-

tiormel Thibaudeau, qui fut plus tard dréfet des Bouches-du-Rhône, dans une visite que ce dernier lui avait faite à la Malmaison, en entendant sonner l'angelus à l'église de Rueil,

mais, dans ce milieu parisien où le matérialisme et l'athéisme sont devenus si prépondérants? Espérons qu'il saura distinguer le bon grain de l'ivraie, et reprenons sans autre retard notre revue historique, qui touche presque à sa fin.

Sous le premier Empire, c'est-à-dire de 1804 à 1815, la médecine resta à très-peu de chose près ce que l'avait faite Bichat. Parmi les hommes qui marquèrent à cette époque, féconde à la foison souvenirs glorieux et funestes, je citerai Chaussier, AUbert, Adelon, Frédéric Bérard, Goste, Delpech, Dupuytren, Desgenettes, Larrey dont il vient d'être question, Percy, Kéraudren, Dubois, Esquirol, Biett, Marc, Pelletan, Laënnec, Petit, Pariset, Bally, Duméril, Richerand, Virey, etc. Tous, ou presque tous, travaillèrent à la rédaction du grand Dictionnaire des Sciences médicales, en 60 volumes, qui nous est resté comme- un solide monument de leur manière de voir en anthropologie. L'immortel Guvier appartient aussi à l'époque du premier Empire, puisqu'il composa ses principaux ouvrages de 1803 à 1810; c'est donc ici que je dois faire valoir son témoignage. Successivement frappé dans ses plus chères affections de famille, l'étude de l'histoire naturelle le consola au milieu de ses épreuves , et v.oici ce qu'il nous dit à ce sujet dans la préface du Règne animal ' :

« L'histoire naturelle n'est pas moins utile dans la solitude; assez étendue pour suffire à l'esprit le plus vaste , assez variée, assez intéressante pour distraire l'âme la plus agitée, elle console les malheureux, elle calme les haines :

* Cuvier perdit presque tous ses enfants, et fut fort à plaindre comme pèro

une fois élevé à la contemplation de cette harmonie de la nature, irrésistiblement réglée par la Providence, que l'on trouve faibles et petits ces ressorts qu'elle a bien voulu laisser dépendre du libre arbitre des hommes ! Que l'on s'étonne de voir tant de beaux génies se consumer inutilement, pour leur bonheur et pour celui des autres, à la recherche de vaines combinaisons dont quelques années suflBsent pour faire disparaître jusqu'aux traces.

» Je l'avoue hautement ! ces idées n'ont jamais été étrangères à' mes travaux, et si j'ai cherché de tous mes moijens à propager cetfe paisible étude, c'est que da/ns mon opinion elle est plus capable qu'aucune autre d'alimenter ce besoin d'occupation qui a tamt contribué aux troubles de notre siècle. »

Ainsi, comme on lé voit, le grand Guvier croyait à la Providence, à l'intelligence infinie, au libre arbitre, et

; partant à l'existence de l'âme. Quant aux doctrines ma-

t tériahstes, voici de quelle manière il en parle à la page 45

( du même ouvrage :

«L'impression des objets extérieurs par le moi, la production d'une sensation, d'une image, est un mystère impénétrable pour notre esprit, et le matériahsmé, une hypothèse d'autant plus hasardée que la philosophie ne

■ peut pas donner une preuve directe de l'existence effective de la matière; mais le naturaliste (il aurait pu dire aussi le médecin) doit examiner queUes paraissent être

ides conditions matérielles de la sensation; il doit suivre

' les opérations ultérieures de l'esprit, reconnaître jusqu'à cpiel point elles s'élèvent dans chaque être, et s'assurer 11 n'y a pas encore pour eUes des conditions de per-

"fection dépendantes de l'organisation de chaque espèce

OU de l'état momentané du corps de chaque individu. »

Si la production d'une sensation, d'une image, etc., était pour un homme de génie tel que Cuvier un mystère • impénétrable, on est en droit de s'étonner que la même difficulté n'existe pas pour une foule de savants de notre époque, qui sont au grand naturaliste ce qu'une nébuleuse est à Jupiter ou à Saturne, et auxquels les explications matériahstes de la sensation ne manquent pas, comme nous le verrons ailleurs ; mais, je l'ai déjà dit je crois, la modestie et la défiance de soi-même sont des vertus qui paraissent particufières aux Gahlée , aux Newton, aux Descartes, aux Cuvier, etc., etc. On dirait que Dieu eu a fait l'apanage des inteUigences les plus élevées, des cerveaux les plus vigoureux.

Sous la Restauration et le gouvernement de JuiUet, parurent Fodéré, Béclard, Hippolyte et Jules Gloquet, Breschet, Andral, Blandin, Double, Ghomel, Velpeau, Broussais, Fouquier, Trousseau, Pidoux, Gruveilbier, et une foule d'autres médecins également distingués dont je ne saurais rapporter ici les noms. Qu'il y ait eu parmi eux des indifférents en matière de religion, des sceptiques, des voltairiens, c'est ce que je ne contesterai pas sans doute; mais n'est-ce que dans le monde médical qu'on rencontre de tels individus, et ce travers n'est-il pas commun dans toutes les classes inteUectueUes ? Du reste, qu'on y réfléchisse, aucun de ces princes de la science n'a fait parade, que je sache, soit dans ses écrits, soit dans ses discours, d'athéisme ou d'impiété ; c'est là, ce me semble, le point capital, car on ne saurait afier jusqu'à scruter le cœur et porter atteinte à la liberté de conscience. Il faut plaindre

sincèrement les fauteurs de doctrines subversives, antisociales; mais tant qu'ils les gardent pour eux-mêmes et qu'ils n'en font pas la propagande scandaleuse, coupable, cynique, ne méritent-ils pas plus de pitié que d'indignation?

L'iUustré Fodéré a écrit en 1829 le morceau suivant, qui témoigne à la fois de ses croyances et de la décadence de la médecine française vers la fin du gouvernement de la branche aînée des Bourbons. On sait que cet homme éminent, à qui une statue a été élevée, il y a quelques années, dans sa viUe natale (Saint-Jean- de-Maurienne, en Savoie), est considéré aujourd'hui, et à bon droit, comme le père de la médecine légale. Je cite d'ailleurs ce passage avec d'autant plus de plaisir, qu'il ne fait que confirmer mes propres assertions sur la moralité de la profession médicale :

«Za double composition de l'être humain, dit-ir, et ses dépendances réciproques, n'ont jamais été méconnues dam cette longue suite d'observateurs éclairés qui, depuis Hippocrate, ont apporté leur pierre à l'édifice de l'art salutaire. D'aussi loin que j'en puis apercevoir les commencements, j'y vois l'homme considéré sous un triple rapport : sous celui de ses organes sensibles, sous celui dM ressort qm les meut, et sous celui d'une intelligence dont il n'est que l'enveloppe visible et distinguée par des propriétés particuhères. Nos anciens maîtres ne croyaient pas, comme on l'a enseigné depuis, que le cerveœu pût penser. Telle fut d'abord la médecine unie à la philosophie, c'est-à-dire à la

' Essai de pneumalolagie humaine.

connaissance des causes et à la morale, et ayant pris paindevise : Nosce te ipsum,

» On a dit aussi que nos grandes écoles n'ont point de couleur : l'une d'elles (Paris) est gratifiée par les journaux d'une teinte purement organicienne (matérialiste), une seconde (Montpellier) d'une couleur métaphysique, tandis que la troisième (Strasbourg) n'aurait aucune couleur décidée. Ce que j'ai pu connaître de vrai, d'après les rapports que j'ai eus avec des élèves de ces différentes écoles, c'est qu'il n'y a que des individualités, même inconstantes, et souvent très-opposées. Pour moi, je déclare hautement professer le vitalisme ou la doctrine du principe vital, comme la plus vraie et la plus sûre, et la même opinion est partagée dans cette Facidté (SPrashourg) par mon collègue, M. Lobstein, ainsi qu'il l'a annoncé dans le premier volume de son Anatomie pathologique récemment publié, et son sentiment à cet égard a d'autant phcs de poids qu'il s'est occupé pendant plus de vingt ans avec beaucovqi de succès, comme la chose est connue, d' anatomie et de physiologie. C'est donc là la doctrine que je propose de rétablir, moyennant les explications que je donnerai ; et si elle n'eût pas été remplacée par d'autres, on n'aurait pas encouru le reproche qu'adressent les gens du monde à notre profession, de n'être pas en état de rendre raison de plusieurs singularités, de l'extase, du somnambulisme, de la catalepsie ... , redevenues communes dans notre siècle . »

Je le répète, ce passage de l'illustre Fodéré étaWit parfaitement qu'en 1829 la médecine parisienne avait déserté le giron hippocratique : à cette époque, en effet, elle avait déjà produit Broussais, qui, bien que bichatisteau fond, avait commencé adonner, dans son système, une impor-

tance bien plus grande à la matière organisée que ne l'avait fait son maître. C'est ainsi que dans les considérations préliminaires de son Traité de physiologie , -il commence le paragraphe qui a pour titre : Idée de l'homme, par la définition suivante, qui mérite d'être rapportée ici :

« L'homme est un être organisé partageant avec tout ce qui vit la faculté de se développer et de s'entretenir pendant un certain temps, ce qu'il fait : lo en s'appropriant et soumettant aux lois qui le régissent une certaine quantité de matières qu'il puise dans les autres corps de 1 lanature ; 2° en rejetant ce qu'il a pris de trop et ce qui, après lui avoir servi, a perdu l'aptitude de lui servir encore. »

On croit rêver, en Usant cette étrange définition de l'homme, qui fait de cet être psycho-matériel tout simplement un tube digestif commençant à la bouche et finissant je n'ose dire où. Passe encore si Broussais, qui d'ailleurs a

r rendu de très-grands services à la pratique médicale, car il y a toujours quelque chose de bon dans les systèmes même

i' les plus exagérés; passe encore, dis-je, s'il s'était borné à dire que l'homme était un encéphale, et à faire valoir, comme le font de modernes matérialistes , que c'est cet organe qui produit la pensée, le sentiment et le mouvement : on se serait moins révolté contre sa définition. Mais

nnous assimiler à ces animaux rudimentaires qui ne sont constitués que par un canal digestif, c'est ce qu'on ne peut

•guère comprendre de la part d'un médecin si éminent à plusieurs points de vue !

Qu'on n'aille pas croire pourtant que Broussais fut un i^thée et qu'il ne crut pas à l'existence de l'âme humaine,

130 PHILOSOPHIE ET MÉDECiNE.

car un peu plus loin, à la page 7 du même ouvragé , j'ai été heureux de lui voir dire :

(c L 'homme se distingue surtout des autres êtres vivants par la réflexion, faculté d'apercevoir ses propres rapports, de s'observer lui-même pendant qu'il observe tout le reste, et d'être invité à cela par un plaisir qui paraît indépendant de la satisfaction, du moins prochaine, de ses besoins physiques. En effet, chezlabrute, les rapports n'ont lieu que pour la satisfaction des besoins des organes ou pour se soustraire aux causes de la destruction; dès qu'elle n'est plus stimulée par ces motifs, elle reste dans l'immobihté ou s'abandonne au sommeil; tandis que l'homme, après avoir pourvu à ses besoins physiques, est encore tenu en éveil et sollicité à l'action, par un désir insatiable de contempler le spectacle de l'univers et de s'observer lui-même livré à cette contemplation ; c'est ce qui constitue ses facultés intellectuelles, facultés qui lui sont propres et qui le distinguen t au milieu de toute la création. »

Broussais admettait l'âme, puisqu'il attribuait à l'homme des facultés intellectuelles particulières dont ne jouissent pas les autres animaux ; et en prononçant le nom de création, dans son livre, il reconnaissait implicitement l'existence de Dieu. J'en suis heureux pour l'honneur de sa mémoire et pour celui de notre profession , dont il a été l'une des plus hautes et des plus glorieuses personnalités.

Après avoir cité Broussais, j'invoquerai le témoignage bien plus clair et surtout bien .plus expUcited'Adelon. Dans la préface de son Traité de physiologie, il dit, après avoir exposé le plan qu'il a suivi, page 1 4 :

«Cette marche si évidemment rationnelle pour l'étude

des facultés plastiques de rhomme, j'ai dû également la suivre pour celle des facultés morales : les actes intellectuels et moraux sont des! produits mixtes des deux substances qui composent l'homme, l'âme et le- corps. Mais deux

■ sciences distinctes traitent, de la part qu'ont à leur production chacun de ces deux principes. La physiologie ne

■ s'occupe que de l'influence du corps, elle prouve qu'elle est réelle, elle cherche à la caractériser. L'étude des actes intellectuels et moraux ne se compose donc pour elle que de considérations matérielles, et si cela n'était pas, la phy-

■ siologîe sortirait de son domaine. Évitant toutes les recherches sur l'âme, recevant d'ailleurs la notion de son existence, de son immortalité, le physiologiste ne s'occupe et ne doit s'occuper que des conditions matérielles qui rendent possible, pendant la vie terrestre, la manifestation

. des actes intellectuels et moraux, et qui contiennent en ^ elles les causes de toutes les variations que ces actes prés sentent; heuo^eux de voir que la science lui confirme ce qui l.lui est dit d'autre part sur la dignité de l'homme, et sur sa pplus hoMte vocation, le lectev/r verra qu'attentif à me renf' fermer dans la sphère de mes travœux, je rends cependant '>pa/rtout hommage aux vérités religieuses et morales sur

lesquelles repose la première gmmntie de l'état social.... y) Je serais complètement de l'avis du savant Adelon, et

j'estimerais, comme lui, que le physiologiste doit être il avant tout organicien, s'il n'existait une foule de maladies 'îqui, bien que dues en apparence à des lésions matérielles, idiennent pourtant d'une manière absolue à certaines, pas- «isionsou affections de l'âme, dont l'étude préalable est la •^raisonwne quanon de lacertitude du diagnosticetduretour ià la santé. C'est ce que. je saurai démontrer en temps el

lieu; en attendant, je citerai encore ici le passage suivant, extrait de l'excellent ouvrage de Double, intitulé : Séméiologie générale; on y verra la confirmation de ce que je viens de dire sur l'utilité de la psychologie en médecine :

«Si les dissections non 'moins nombreuses que variées des anatomistes ne nous ont rien appris sur le siège des facultés intellectuelles ; si les recherches infinies des physiologistes n'ont que peu avancé nos connaissances sur les fonctions de l'âme considérée comme un être intelligent; si les immenses observations des pathologistes n'ont contribué à répandre aucune lumière sur les lois qui régissent la pensée, sur la nature du raisonnement; si les profondes méditations des métaphysiciens n'ont pu nous dévoiler les secrets ressorts de l'inteUigence humaine, peut-être faut-il l'attribuer en partie à ce que, chacun d'eux ayant opéré séparément , leurs travaux sont restés trop isolés les uns desautres. Lesmédecinsn'ontpasétéassezphysiologistes et les physiologistes n'ont pas été assez médecins. » Plus loin (vol. II, page 483), il ajoute :

« Il est probable que les physiologistes retireraient de grands avantages de l'étude bien entendue des facultés intellectuelles durant le cours des maladies. Ils devraient surtout considérer ces facultés dans les dégradations lentes ou l'aS'aibHssement successif qu'elles éprouvent, ainsi que dans le retour gradué et le développement progressif qu'elles ofîrent souvent. Cette espèce d'anatomie morale, de dissection animée des fonctions intellectuelles, offrirait sûrement d'heureux résultats. »

Le témoignage, en cette matière , de l'illustre Double, est d'un poids immense ; personne n'ignore, en effet, qu'il fut pendant longtemps le premier praticien de Paris, qu'il

honora et aima sa profession par-dessus tout, et jusqu'au point de refuser la pairie que lui offrait Louis-Philippe, sous la condition expresse qu'il cesserait de voir des malades en ville. « Sire, lui dit-il, permettez-moi de rester fidèle à la profession dont le long et honorable exercice me vaut l'honneur que me fait aujourd'hui Votre Majesté. » Telle fut à peu près sa réponse, dont on me pardonnera d"avoir oubhé les termes précis, carie temps a bien marché depuis cette époque.

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