CHAPITRE VIII
Influence du professeur Rostan sur la carrière de l'auteur. — Quelques mots sur l'organicisme. — Services qu'il a rendus. — Il ne peut pas plus fonder la véritable doctrine médicale que le spiritualisme et le vitalisme. — Anarchie doctrinale déplorable qui règne à cette heure dans l'École de Paris. — Faut-il s'en plaindre ou s'en féliciter? Cette école ne se fait-elle pas illusion sur
son influence en Europe? La franc-maçonnerie cyclopéenne et la char-
bonnerie médicale , le psycho-matérialisme entrevu par Bordeu.
Marseille, juillet 1867.
L'organicisme , qpi'il serait plus rationnel d'appeler le matérialisme médical, et dont j'ai déjà dit que Cabanis et Gall jetèrent les premiers fondements, a été de nos jours étendu, coordonné, érigé en doctrine par mon compatriote ; feu M. le professeur Rostan, dont le souvenir me sera touj jours précieux; car si j'ai pu, par mes travaux et mes 1 luttes, contribuer à la restauration de la doctrine cont tagionniste, c'est certainement à lui que je le dois; sous ce rapport, il m'est permis de dire qu'il m'a poussé dans i l'arène.
En effet, en août 1839, à mon retour de l'expédition I du Mexique , pendant le cours de laquelle il m'avait été • donné de faire de fructueuses études sur la fièvre jaune, ! soit à Vera-Gruz , soit à la Havane et à Fort-de-France , î soit enfin en mer, au milieu de la plus rude des épidémies, j je m'échappai de Brest à l'insu de mes chefs, sous prétexte
d'indisposition, et je me rendis à Paris, dans le seul but de conférer avec BaUy et Pariset sur les faits extraordinaires dont j'avais été le témoin depuis le 27" jusqu'au 48e degré de latitude boréale, faits qui se trouvaient en opposition absolue avec les théories médicales alors en vigueur, et dont je subissais encore l'influence en dépit de moi-même.
Je ne trouvai ni Pariset ni son ami : ils étaient l'un et l'autre en villégiature ou en voyage, et comme le t-emps dont je pouvais disposer était nécessairement très-restreint, je pensai à Rostan, que je ne connaissais pas, et je me présentai chez lui , rue Saint-Guillaume , à titre de Provençal. Je trouvai un homme jeune encore ou qui me parut l'être, de l'extérieur le plus prévenant, et qui m'accueillit sans trop se préoccuper du temps que je pourrais lui faire perdre. Avec autant de courtoisie que de bienveillance , il écouta mon récit et me posa de nombreuses questions, auxquelles je répondis de mon mieux; bien que ses tendances anti-contagionnistes fussent évidentes, il insista fortement sur la nécessité où je me trouvais de publier la relation pure et simple de mon voyage au Mexique. 11 ne me dissimula pas d'ailleurs l'orage que soulèverait cette pubhcation , mais il ajouta en même temps qu'il y avait de ces devoirs avec lesquels un homme de science et de cœur ne pouvait transiger, et qu'avant tout je devais sauvegarder les intérêts de l'humanité. Nous nous séparâmes après un long entretien médical ; je repartis le surlendemain pour Brest, de là pour Toulon par la voie de mer , et quelques mois après , mettant à profit le conseil du savant professeur , je publiai , sous un titre des plus tranchants et qui agaça fortement les nerfs
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de feu Chervin et de son école , mon premier Essai sttr la contagion et l'importabiUté de la fièvre jaune en Europe.
Je ne place ici ces détails que pour démontrer clairement que la personne de feu le professeur Rostan m'était trop : sympathique pour que je n'éprouve pas quelque regret : à me déclarer l'adversaire de l'organicisme pur , qui a r rendu à la médecine de très-grands services, j e le reconnais, par le concours que lui ont prêté les sciences physiques , mais qui oubHe la véritable nature de l'être humain, en étahhssant qu'il n'y a chez lui que des organes et des ■ fonctions ; je l'ai déjà dit, je le répète encore, et ne saurais trop le répéter : le matérialisme, le spiritualisme, le vita- . lisme, ont chacun leur côté vrai et exact, mais aucun d'eux ne peut exclusivement servir de hase à l'art de guérir.
Dans l'éloge funèbre du regrettable chef de l'organicisme, prononcé à la séance solennelle de la Faculté de Paris le 14 août 1867, le panégyriste, M. le professeur Béhier, l'un de ses disciples les plus distingués, a défini et apprécié comme il suit leur commune doctrine :
a La doctrine que M. Rostan a mise en lumière, et dont il a tenu vigoureusement le drapeau jusqu'à son dernier jour, a recule nom d'organicisme, et ce nom, il l'a choisi parce qu'il fait dériver la physiologie, comme la médecine, des organes, de leur jeu, de leur état normal ou anormal.
»Le but de l'organicisme, continue l'orateur, est de prouver qu'il ne saurait exister un principe vital, une force vitale, des propriétés vitales indépendantes de la matière organisée, et pouvant exister sans eUe, hors d'elle, être surajoutées à eUe, et qui soient chargées d'accomplir les actes phénomènes de la vie ; tous les actes que, par hypothèse, par conception intuitive ou induction de l'esprit, on
attribue à ces propriétés ou forces vitales, au principe vital, ne sont dus qu'à des conditions organiques de Vinnervation. »
Pourquoi, demanderai-je à mon tour, le principe vital ne pourrait-il pas avoir une existence indépendante de la matière organique, bien qu'il ne puisse se manifester que par elle et dans elle? le fluide électrique n'est-il point dans le même cas, et la science doute-t-elle pour cela de son indépendance et de son essentialité? ne se surajoute-t-il pas par exemple aux corps organisés, dans des circonstances et par des procédés qu'il est inutile de rappeler ici ? On m'objectera sans doute que le fluide électrique, bien qu'invisible, incolore, impalpable, n'est lui-même qu'une des formes innombrables du protée qu'on nomme matière ; mais la question n'est pas là, et je ne m'oppose nullement à ce qu'on admette que le principe vital est lui-même une de ces formes; ce que je crois devoir défendre, c'est son indépendance, son existence propre. Il me paraît certain en effet que ce principe existe virtuellement dans le milieu atmosphérique comme le principe électrique, et qu'il est le lien peut-être psycho-matériel qui unit l'âme au corps. Ici on m'objectera encore qu'un être psycho-matériel n'est pas un être dont on puisse se rendre raison, dont la nature puisse être facilement conçue; mais je n'hésiterai pas à répondre: il y a une foule dé choses qui sont, bien qu'elles nous paraissent inconcevables ; quant à moi, je me préoccupe peu de ces difficultés, je vais plus loin, je professe avec une foi profonde que tout, dans l'univers et dans tous les règnes, est psycho-matériel. Je reviendi-ai d'ailleurs sur cette question à la fin de ce livre.
Avant d'aller plus loin, il convient aussi de demander
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aux organiciens ce qu'ils entendent par le mot innervation.• s'applique-t-il à un liquide, à un gaz, à un impondérable quelconque; ou bien ne désigne-t-il tout simplement qu'un principe biologique dont l'hypothèse est encore moins admissible que celle de l'âme et du principe vital? il ne suffit pas en effet de nier des croyances qui sont aussi vieilles que le monde, mais il faut tout d'abord, ce ine semble , leur substituer quelque chose de meilleur, quelque chose de visible et de palpable selon le goût particuher du siècle, dit des lumières et du progrès par excellence
Si j'ouvre le Dictionnaire matériahste et positiviste de Nysten, à l'article innervation, j'y lis avec surprise qu'on •doit entendre par là le mode d'activité propre et inhérent au tissu nerveux central (encéphale, moelle épinière) en vertu duquel ce même tissu produit (remarquez bien ceci!) i" Idi. sensibilité ; 2° pensée; 3° lâmotilité ou faculté de se mouvoir.
Lorsque j'étais étudiant en médecine, la physiologie d'Âdelon, qui était alors classique, nous enseignait que Vinnervation ou influence nerveuse était un phénomène purement organique, qui n'avait précisément rien de commun avec les fonctions propres que le système nerveux central effectue médiatement, et qui sont en effet la sensibilité, la pensée et la motilité ; mais le siècle a marché, la lumière s'est faite, l'innervation a détrôné l'âme, et son influence, d'abord si restreinte, s'est tellement étendue que toutes les actions intellectuelles et morales doivent, sur la foi de l'organicisme, lui être attribuées.
Pour ma part, en ma quahté de vieux fossile (c'est ainsi qu'on désigne à Paris quiconque a la faiblesse d'admettre
Dieu et l'âme), je déclare ici carrément, avec une grande audace, que ni l'autorité de Rostan, ni celle du Dictionnaire de Nysten ne pourront jamais me décider à croire que mes pensées, mes déterminations, mes volontés, sont le produit de l'innervation, l'effet immédiat de la matière nerveuse, \ et non pas les actes de mon âme, que mon encéphale, mon système musculaire matérialisent par l'intermédiaire du mixte appelé principe vital. Du reste, je n'insisterai pas ici sur cette question , ayant l'intention de consacrer un ou deux chapitres à l'appréciation des fonctions encéphaliques ; je ferai remarquer seulement, sans attendre davantage, qu'en niant d'une manière absolue l'âme , le principe vital, les forces, les propriétés vitales, l'école matérialiste a souffleté tous les princes de l'art dont j'ai fait valoir successivement les témoignages, et qu'elle n'a pas été plus respectueuse envers Bichat, dont la statue orne le péristyle de la Faculté de médecine de Paris, et sous la bannière duquel marchent encore à cette heure, il ne faut pas l'oublier, la plupart des médecins français qui ne sont ni positivistes, ni stahHens, ni barthéziens.
Je l'ai déjà dit un peu plus haut, afin d'être juste, la doctrine dont M. Rostan fut le chef distingué, éminent, a marqué sonpassage; son influence sur la sciencede l'hommes'est traduite par de belles découvertes que je ne saurais énumérerici, surtout par l'invention de procédés précieux, tels par exemple que l'auscultation, la plessimétrie, la microscopie, etc. , procédés à l'aide desquels on peut reconnaître, délimiter les lésions organiques, etdéterminer même celles qui ont leur siège dansla trame des tissus. Maisl'organicisme n'a-t-il pas un peu trop oublié, d'autre part, que ces lésions ne sont pas toujours des causes, mais bien des effets mor-
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bides, et que les premières n'appartiennent pas exclusivement à l'ordre phiysique, et peuvent être sans relation avec le milieu ambiant? Ainsi, par exemple, en s'obstinant à confondre la contagion avec l'infection, le germe conta- : gieux avec le miasme, produit immédiat de'la fermentation . putride, miasme qu'on peut créer ou détruire à volonté : parce qu'il est matériel ; en niant les diathèses ou les modifications organico-dynamiques de l'économie, les sympathies, les crises et autres ejfforts salutaires de la nature, l'influence si évidente de l'hérédité sur la production de diverses maladies, influence que l'observation de tant de - siècles a mise hors de doute; en fermant enfin les yeux, de propos délibéré, sur l'action directe de l'âme sur le sang et sur l'innervation, M. Rostan n'a-t-il pas concouru puissamment à jeter son école dans une impasse dont il sera impossible qu'eUe sorte sans de grandes concessions, et des amendes honorables qui coûteront à son amaurpropre ?
Si la nature de ce travail et ses bornes restreintes me permettaient d'entrer ici dans les détails, je pourrais faire la démonstration expérimentale des inconvénients et des fautes du matérialisme médical, ou organîcisme ; mais je crois inutile pour le moment de me lancer dans cette voie, qui me conduirait trop loin. D'ailleurs, on n'aura pas de peine à comprendre que mon travail n'est pas une œuvre de polémique; c'est une sorte d'histoire de la médecine, destinée à prouver aux yeux du monde qu'iln'y a pas, qu'il oe peut y avoir de matérialisme médical pur; c'est la défense de la médecine contre le reproche d'athéisme qu'on lui ette sans cesse à la face, et qui ne peut atteindre que quelles personnalités sans importance. Rostan lui-même, le
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coordonateur et l'ardent propagateur du matérialisme médical, non-seulement n'était pas athée, mais encore protestait contre cette qualification dans toutes les circonstances. «Le reproche d'athéisme lui était particuhèrement pénible, dit son panégyriste, et selon moi il s'est troublé à ce sujet beaucoup plus qu'il ne faUait; il en était gravement tourmenté, car à plusieurs reprises il est revenu sur ce point, et a fait effort pour montrer qw l'organicisme a intérêt à admettre l'existence d'une âme immatérielle et l'action primordiale d'un souverain créateur. y)
Je n'hésite pas à croire à la sincérité de l'honorable professeur Béhier, et je suis parfaitement convaincu que l'immense majorité des organiciens professent les mêmes sentiments à l'endroit de la grande cause première et de l'immortahté de l'âme, car ces croyances sont chères icibas à tous les hommes, spécialement aux intelligences supérieures; mais il m'est difficile decomprendre, jel'avoue, comment Rostan pouvait conciher les dogmes de Dieu et de l'immortalité avec son système biologique. J'estime d'ailleurs qu'il avait parfaitement raison de se troubler du reproche d'athéisme que lui adressaient ses confrères dissidents; un tel reproche, lorsqu'il tombeà faux, n'est-il pas la plus grave injure que puisse recevoir un homme d'esprit et de cœur? Or, le chef de l'organicisme méritaitcette double qualification, et la justifia à tous les points de vue. JD'aifieurs, s'il avait été foncièrement sceptique et athée, serait-il mort avec ce courage, cette résignation, cette dignité que l'on ne rencontre jamais que chez les âmes d'éhte et les consciences pures?
Toutefois les modes passent vite à Paris , et l'organicisme, qui y était seul de mise, il y a peu de temps encore,
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: commence à dégringoler; il marche à grands pas vers le . gouffre qui a englouti déjà tant de systèmes exclusifs, et i le toile général qui se prononce contre le positivisme, à 1 peine encore à son aurore, prédit à ce dernier une durée I bien plus éphémère. Voici du reste la position actuelle de
la médecine dans la capitale, au moins parmi les membres
du corps enseignant et les principaux organes de la pubU- ^ cité médicale, car le plus grand nombre des hommes de 1 l'art qui s'y livrent à la pratique, et ce nombre est consi- I dérable, se montre si indifférent au mouvement doctrinal, : que la plupart d'entre eux n'avaient pas souscrit naguère : au fameux congrès médical international et que beaucoup
ignoraient même (j'ai pu le constater) que ce congrès allait
s'assembler.
La doctrine dominante est encore l'organicisme, mais à ses côtés lèvent prétentieusement la tête : la chimiâtrie,
' ou médecine chimique ; l'organopathie de M. Piorry; et le vitahsme panthéiste qui , prenant pour point de départ la dualité de l'être humain, ne s'occupe pourtant que de Ig, matière organisée et remplace le principe vital, la force, les propriétés vitales, par la grande force universelle,
i par l'âme du monde, tombant ainsi dans les inconvénients
■ scientifiques et moraux que j'ai signalés en parlant de Spi-
' nosa.
Il y a ensuite la médecine électrique ou doctrine électrovitale ; le positivisme médical; la médecine aqueuse ou hydrothérapie, remise en honneur dans notre siècle par un simple paysan bavarois , mais renouvelée de Frédéric Hoffmann, professeur en 1689 à l'Université de HaUe ; enfin le magnétisme animal, le spiritisme, l'homœopathie, que sais-je encore!,..
Ces divers systèmes, dont je parlerai tour à tour, n'ignorant pas que l'organicisme est une doctrine finie, battent la grosse caisse dans leurs journaux respectifs; c'est un vacarme, un salmigondis, une bouille-à-baisse scientifique (style de Provence) dont il est difficile de se faire une idée, lorsqu'on n'est pas en mesure de se mettre au courant de la situation, ou qu'on ne l'a pas vue de près, et étudiée.
Parmi ces organes de la publicité, les uns affirment que l'anarchie est de bon augure, parce que le cahne succède fatalement à l'orage, et que l'unité doctrinale sortira, à coup sûr, de ce laborieux travail sans forceps symétrique ou asymétrique. Mais que sera cette unité?
D'autres professent sérieusement que ce même travail, que cette même anarchie sont l'état normal de la médecine parisienne; qu'il est à désirer qu'ils ne cessent jamais, parce que plus il y a de doctrines différentes , plus les élèves , les néophytes peuvent choisir entre elles celles qui leur agréent le mieux. Cette dernière opinion a presque l'air d'une mauvaise plaisanterie, mais je garantis qu'elle a été formulée exphcitement par une respectable feuille médicale.
D'autres enfin, se frottant les mains en signe de satisfaction, nous apprennent « que dans le Paris actuel, qui se constitue en maçonnerie cyclopéenne, bien des traditions s'effondrent, bien des passions -subtiles voltigent dans l'atmosphère, bien des débris de tout âge jonchent le sol et sont amenés à la lumière par la pioche indiffé- • rente des démolisseurs ; que le passé met en ligne des jérémies larmoyantes ou lugubres qui tentent d'assourdir les générations présentes de leurs désolantes lamentations, mais que l'Ecole de Paris est du temps présent, par tous
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i:ses instincts, par toutes ses fibres; qu'elle est anatomicoji.chiniico-physicienne, physiologiste, expérimentale; qu'elle ■revêtira la physionomie positiviste, du moment qu'elle senttira que sous cette enveloppe passagère elle conservera inûdemne le germe d'avenir qui lui est confié. * »
* Je ne crois pas à cette prétendue franc-maçonnerie cyclopéenne, par cce seul motif qu'en ce moment l'anarchie doctrinale la plus absolue et la pplus complète règne à Paris, et que la plupart des membres du corps méddical n'y sont occupés que de leurs intérêts matériels , les mettant fort lau-dessus de ceux de la science , selon le goût particulier du siècle.
n n'existe à Paris qu'une franc-maçonnerie médicale, celle que j'ai sifgnalée le premier en 1865, dans ma Réponse d'un Ilote de la ■province à ^propos des quarantaines, et à laquelle j'ai donné le nom de charbonnerie ^médicale; encore est- elle toute disloquée à cette heure, parle fait de plusieurs circonstances qu'il est inutile de rappeler ici. Toutefois, comme elle û n'est pas encore morte, tant s'en faut; qu'elle n'a pas perdu ses espé- 'irances, que je ne suis plus le seul à avoir les yeux sur elle, et que les i;attaques ne lui ont certes pas manqué depuis que j'ai attaché le grelot, je -■crois devoir rapporter dans cette note, pour qu'ils ne se perdent pas,' les irtermes mêmes dont je me suis servi pour la dénoncer au monde médical.
«Depuis 1848 il e.xiste, à Paris, une société médicale secrète, véritable i-franc-maçonnerie, dont la devise est : Passe-moi la rhubarbe, je te pasitserai le séné, et qui se cache (notez bien ceci ) dans le sein de l'Association •.•-générale des médecins de France, qu'elle dirige à l'insu de celle-ci. Cette ^ franc-maçonnerie, qui a son grand-maître, ses rose-croix, des adeptes initiés et beaucoup d'autres qui ne le sont pas, s'est proposé le programme suiivant, qu'elle a réalisé en grande partie, car elle étreint déjà jusqu'au cou la cmédecine française:
« 1° Se servir habilement de l'Association générale comme d'un manteau wespeclable, pour se rattacher comme adhérents non initiés tous les mé- Hecins provinciaux, et semer la discorde entre eux, dans toutes les localités n'DÙ de semblables associations avaient précédé celle de Paris, afm de pouvoir les confisquer à son profit.
»1o Employer tous les moyens possibles pour s'assimiler les esprits suwpérieursqui ont tout d'abord découvert la coterie dont je parle et deviné j^es projets ; mais persécuter sourdement sans répit ceux qui ne veulent
Pourquoi devenir positiviste et athée, même passagèrement, pour conserver ce germe mystérieux qu'on ne
pas se vendre ; et cela, en vertu de l'axiome : Avec nous ou contre nous.
»3° Se partager entre initiés, capables ou non, toutes les positions qui viennent à vaquer à l'Académie de médecine, dans les Facultés, au comité d'hygiène, dans les établissements publics; en un mot, mettre la main d'une manière absolue sur l'enseignement et l'exercice officiels de l'art de guérir, et achever de river les fers qui enchaînent les capacités provinciales à la médecine parisienne, en amenant habilement les divers ministres à consulter le grand-orient et les rose-croix toutes les fois qu'il s'agit d'accorder des récompenses pour services rendus à la science ou à la chose pul^lique.
»4o Enfin se rendre maître de la presse médicale, en initiant ses principaux organes de manière à les mettre dans l'embarras toutes les fois qu'ils seraient tentés de se récrier contre certains actes ou certaines tendances; en jin mot, organiser contre la province la conspiration du silence. - «Tel est le plan secret de la coterie en question, qui se prodigue sans cesse dans les journaux à elle-même, dans la personne de ses gros bonnets, des éloges exagérés ; jamais elle n'attaque un obstacle de front ; au contraire , elle a toujours l'an- de respecter ou d'adorer ce que in pello elle aspire à détruire.
»Loin de moi la pensée d'attaquer ici le moins du monde l'Association générale des médecins de France, qui abrite, sans s'en douter, ces carbonaris d'un nouveau genre-, je proteste de mon respect envers elle, mais je lui demanderai ici, librement , si elle n'a pas déjà quelque soupçon de la vérité, et si d'ailleurs, égalenient étabUe dans chaque département, elle a réellement besoin d'être centrahsée à Paris. Ne serait-il pas plus avantageux d'être hbre? Pourquoi, lorsqu'on n'est, après tout, que société de prévoyance et de secours mutuels, s'astreindre bénévolement à paperasser avec Paris pour la moindre des choses ? nos chaînes, sous ce rapport, ue sont-elles pas sufQsamment lourdes, et avons-nous besoin d'en augmenter nous-mêmes le poids ? Rappelons-nous sans cesse le fameux iimeo Danaos; apprécions comme il convient les avantages de la Mberté et de l'autonomie provinciales, et cessons de nous mettre ainsi à la discrétion des habiles et des faiseurs de la capitale. Ici, ce n'est pas seulement aux médecins de la province que je m'adresse, mais à l'immense majorité des praticiens de Paris, qui ne sont pas initiés, qui peuvent voir mieux que les autres où vont les emplois , les titres, les décorations et les dignités médicales. »
Les chefs de la charbonnerie médicale ayant trouvé convenable, malgré
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désigne pas; et si ce germe, quel qu'il soit, existe réellement, ' comment pourra-t-il se conserver Vivant dans le sein d'une doctrine dont on ne peut attendre que la mort et la décomposition putride, car le positivisme, l'athéisme sont fatalement délétères et incapables de rien conserver ?
Quant à la franc-maçonnerie ou à la charbonnerie cyclopéenne, qui tendrait à se constituer à Paris, et par laquelle la France et même les nations européennes passeraient sous le joug intellectuel de la grande ville du continent, •on peut la considérer dès ce moment et sans hésiter comme la plus invraisemblable des utopies , car la province française (depuis quelque temps du moins) ne manque aucune occasion de protester contre l'ilotisme dont elle se sent frappée par Paris, et on a pu juger des dispositions des savants étrangers envers nous par l'accueil qu'ils ont fait, il y a peu de jours, au Congrès médical internationnal, à cette assertion imprudente (pour ne rien dire de plus) du président, M. le professeur Bouillaud, que Paris était la capitale de la France, et la France à son tour la capitale du monde ' .
mes protestations de respect et d'estime envers l'Association générale des médecins de France, de me présentera elle comme son ennemi particulier, je dus me hâter de les contre-carrer par une nouvelle déclaration puLlique, qui produisit son effet et me valut, de la part de plusieurs confrères, des témoignages spontanésd'estime et de sympathie que je ne crois pas nécessaire de rapporter ici. Qu'il me suffise de dire que, depuis 1865, j'ai eu l'insigne satisfaction de voir mettre en cause la susdite charbonnerie, tant cà Paris qu'en province, et que divers publicistes distinguésl'ont également attaquée dans leurs journaux.»
1 Cette assertion déplut souverainement aux savants étrangers venus au Congrès, notamment à deux Italiens placés près de moi, qui s'en entretinrent très-vivement dans leur langue, que je comprends assez bien ; et on
Finalement, me dira-t-on, que va devenir notre grande École, celle de Bichat, dans la triste position où ses révolutions incessantes depuis quatre-vingts ans à peu près l'ont mise ?
Mon opinion est qu'elle ne reviendra pas à l'organicisme pur, et qu'elle ne se lancera pas davantage danslevitalisme exclusif, qui est encore plus impropre à servir de base à la médecine; mais qu'elle fécondera l'une par l'autre ces deux doctrines si opposées, en se souvenant que l'homme est esprit et matière. C'est ainsi que se trouvera fondée la saine doctrine médicale, que l'on pourra appeler indifféremment naturisme, hippocratisme moderne, psycho-matérialisme , ou organo-dynamisme , doctrine sur laquelle je reviendrai plus loin et que Bordeu semble avoir entrevue lorsqu'il dit, dans son Traité de médecine pratique : « Le corps de l'homme ne doit pas être considéré comme une pure mécanique ; il y a en lui une substance, un être spirituel qui le vivifie ; l'action de l'âme sur le corps, les révolutions que cette action opère dans les maladies, les effets singuliers des passions , tout cela, bien exactement combiné et établi par les faits pratiques, entraîne aisément le médecin vers l'animisme. Mais si l'âme spirituelle jointe au corps vivant a sa fonction particulière et agit sur lui, elle en reçoit à son tour des modifications dont il faut tenir compte, et qui sont dues à la vie propre de ce corps. »
m'a affirmé qu'elle fut relevée par un médecin étranger pendant le banquet d'adieu, auquel je n'assistai pas , m'étant absenté de Paris.
Histoire d'Auguste Comte et de son positivisme. — Ses palinodies. — Après avoir nié Dieu, il sent le besoin d'une religion et en crée une de sa façon. — M. Littré, que l'on regarde comme son continuateur, admet Dieu. — Le positivisme a mis le pied dans l'Institut sous le nom de déterminisme. — Cette doctrine peut-elle servir de base à la médecine et aider à ses progrès? — Vérité de l'axiome mens sana in corpore sano et anecdote historique peu .connue à ce sujet.
Saint-Brieuc, août 1867.
J'écris du fond de l'Armorique, où je me suis sauvé après 1 la première séance du Congrès médical international, ,me i promettant bien in petto qu'on ne m'y reprendrait plus. . J'ai voulu , profitant de mes loisirs , visiter des amis dé- ' voués et fidèles , compagnons de mes premières années ; I fouler encore une fois une terre que j'aime, revoir ses 5 sites sauvages, ses camps de César, ses vieux sanctuaires t gaulois, ses églises rurales mélancoliquement entourées ( de tombeaux, enfin ses côtes de granit qui résistent aux ' vagues de l'Océan comme ses habitants, essentiellement i honnêtes, résistent eux-mêmes, en dépit de leurs labeurs tet de leur pauvreté, aux doctrines dites progressives. Je isuis assez triste d'ailleurs au moment où je prends la iplume, car je viens de voir se noyer à quelques pas de imoi, presque sous mes yeux et sans pouvoir lui donner i aucun secours, un pauvre homme qui avait eu l'impru*
dence de se mettre à la mer après avoir mangé et hu avec excès. Gomme tant d'autres avant lui, il a été victime de lui-même; mais la femme et les cinq enfants qu'il laisse, que vont-ils devenir?
Le sujet que je vais traiter dans ce chapitre ne pourra guère changer le cours de mes idées et me mettre dans une disposition d'esprit plus gaie. Je viens en effet raconter , non pas les scènes dont l'École de médecine de Paris a été récemment le théâtre, et que je ne ferai que rappeler, afin de ne pas manquer à mon devoir d'historien, mais tout simplement son invasion parle positivisme ou l'athéisme moderne, qui préoccupe depuis quelques mois tous les esprits sérieux, et qui a motivé la remarquable pétition de M. Giraud, rédacteur du Journal des villes et des campagnes. Bien que je ne considère pas l'athéisme comme viable, et que j'aie encore foi dans l'avenir de l'humanité, en dépit de tous les signes fâcheux qui se multiphent autour de nous, j'estime, avec M. Giraud, que la liberté de la pensée, ceUe de la chaire scientifique, doivent avoir des bornes dans une société honnête, ou qui vise à le paraître; et que de même qu'il est parfaitement interdit de s'exprimer librement sur le compte de l'empereur, de sa famiUe et de son gouvernement, il devrait être aussibien défendu d'insulter Dieu enle reniant, comme on le fait journellement dans les journaux, dans les académies, dans les congrès, dont iï se venge d'aiUeurs en frappant les uns de stérilité, les autres de confusion.
Auguste Comte, qui fut le découvreur delà philosophie dite positive, dont on a commencé à faire bruit autour de nous depuis quelque temps, n'était ,pas médecin, mais répétiteur de mathématiques à l'école polytechnique ; né à
Montpellier en 1798, il s'enrôla en 1824, avec une foule d'autres jeunes gens distingués, sous la bannière de Saint-Simon. En parfaite harmonie d'abord avec son maître sur le Dieu Tout, la prétention de réhabiliter la chair, l'abolition de l'hérédité, la suppression de tout lieu de punition après la mort, l'émancipation de la femme, etc., etc., il ne tarda pas à s'écarter des principes de la nouvelle religion et à tomber dans l'hérésie , le schisme, comme il arrive toujours dans toutes les réformes philosophiques et religieuses. Prenant en effet l'histoire pour point de départ et d'appui, Saint-Simon avait voulu, personne ne l'ignore, extraire la science sociale de l'étude attentive delà loi du progrés, et arriver ainsi à pressentir les destinées de l'homme. D'après lui, la science sociale comprenait les arts, la httérature, les sciences exactes, l'économie pohtique, etc. Auguste Comte restreignit ce cadre, qui luiparut plein de superfétations, ne considéra la question que sous le rapport purement scientifique, et la philosophie positive naquit.
^ Qui avait raison, d'Auguste Comte ou de son maître ? Bienque je ne sois pas saint-simonien, jen'hésitepas à me prononcer avec connaissance de cause en faveur de ce dernier, et à déclarer que la solution du père de la philosophie positive fut surtout le fait d'une grave erreur de juge- . ment.
En effet : donner pour base première, essentielle, à la ■ société humaine les principes scientifiques qui résultent uniquement de l'étude des. lois secondaires et des rapports qui existent entre elles- faire fi de la recherche des causes ' premières, partant des lois générales et du raisonnement philosophique, parlequelles Newton, lesKépler, etc., arri-
vèrent à de si belles convictions et à de si importantes découvertes, n'est-ce pas imiter quelque peu l'architecte qui établit les fondations de son édifice avant d'avoir rencontré le terrain solide, la roche nue et immuable qui doit en soutenir tout le poids ? Passe encore si la science dite positive , se montrant tout à fait à la hauteur de cette ambitieuse quahfîcation , savait dans ses enseignements éviter avec soin jusqu'à l'ombre d'une hypothèse ou d'une induction ! mais, sous ce dernier rapport, n'est-il pas reconnu qu'elle est souvent inconséquente et oublieuse de ses principes?
Quoi qu'il en soit, après avoir mûri pendant deux ans son système, Auguste Comte allait le promulguer, lorsqu'il fut pris, en mars 1826, d'un accès d'ahénation mentale et confié aux soins du célèbre Esquirol. Sorti des mains de ce médecin , il ouvrit un cours de philosophie positive, qu'ilfit ensuite imprimer en six volumes, de 1839 à 1842.
Je ne saurais faire ici, on doit le comprendre de reste, l'exposition de cette doctrine à son point de vue général ou encyclopédique ; je me bornerai sous ce rapport à renvoyer mes lecteurs à l'ouvrage d'Auguste Comte ; j dirai seulement quelques mots du côté moral de la philosophie positive, qu'on devrait appeler plutôt l'athéisme moderne (je l'ai déjà dit), et de l'apphcation qu'on tente d'en faire à l'art de guérir.
Au point de vue moral, en établissant, comme je viens d l'exposer, que l'homme ne doit accepter que les vérités expérimentales ou mathématiques, à l'exclusion absolue des vérités inductives dont le raisonnement nous donne 1 notion; en déclarant que le savant ne doit jamais s'occu per que du phénomène, et qu'il doit se garder de remonter
jusqu'aux causes cachées, jusqu'aux essences; en consacrant, dis-je, ces faux principes, le positivisme arrive nécessairement à proclamer que les mots de Dieu, d'esprit, d'âme, de force, d'immortalité, doivent être exclus du langage de là science, parce que l'humanité n'a pas besoin de ces hypothèses et doit trouver sa loi en elle-même. Le célèbre Laplace avait déjà formulé ce principe, personne ne l'ignore, bien avant Auguste Comte ; mais tout le monde sait aussi qu'il n'était pas athée et qu'il reconnaissait dans la nature la nécessité d'une cause suprême.
Que deviendrait l'humanité si le positivisme pouvait s'établir? l'observation et l'expérience peuvent-elles d'ailleurs porter quelque fruit sans la raison, et leur subordonner celle-ci n'est-ce pas établir la plus grande des absurdités , livrer la société à tous les genres de malheurs et de crimes ? Si cette subordination n'était pas repoussée comme immorale , illogique , ne pourrait-on pas , par exemple , appUquer le principe expérimental positif de la manière suivante : L'expérience prouvant que la fortune d'une foule d'individus parfaitement considérés et estimés, a eu pour source le vol exercé avec adresse, partant avec impunité, l'homme n'a plus aucune raison pour se garder du vol pratiqué dans ces conditions, afin d'arriver à la puissance et à la fortune; et puisque Dieu n'est qu'une hypothèse, il n'a pas à tenir compte de ses commandements.
Il existe, on le sait, une foule de faits, d'expériences et d'observations vulgaires du même genre, et nous devons demander où nous irions si on pouvait les interpréter ainsi. Peut-il y avoir une morale dans une société athée, et quel que soit le degré de civilisation qu'elle ait pu atteindre avant de le devenir, n'a-t-elle pas fatalement en per-
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spective le chaos, la subversion, la démoralisation, enfin le règne de la force matérielle ou brutale ?
Dieu n'est qu'un mot, dit-on, mais ce n'est certes pas un mot vide de sens, puisque l'idée qu'il exprime existe, se retrouve chez tous les peuples, même les plus barbares. L'humanité, qui en a le sentiment, ne s'est pas réunie en congrès pour l'adopter. Le seul spectacle de la nature le lui a révélé d'abord ; ensuite l'étude des corps vivants , qui ne sont, à bien dire (le corps humain surtout) , que la synthèse de l'univers. Unité de puissance, d'intelligence, d'harmonie, source première de l'amour. Dieu est l'alpha et l'oméga, le commencement et la fin des choses d'ici-bas. Douter de Dieu, c'est douter de soi-même; aussi Voltaire a-t-il dit que s'il n'existait pas il faudrait l'inventer ; tandis que Spinosa , Auguste Comte , abstracteurs dévoyés de quintessence, après l'avoir renié ou mis en oubli, ont fini par comprendre la nécessité de cette éternelle clef de la voûte sociale, à laquelle on ne peut toucher sans compromettre à l'instant l'édifice, quelque sohde qu'il soit.
L'inventeur de la philosophie positive chanta en efl'et (en 1846, si mes souvenirs me servent bien) une étrange palinodie à l'occasion de la mort d'une personne qu'il chérissait. Il s'avisa tout à coup de reconnaître que, dans son système, il n'avait pas tenu compte du cœur (lisez, s'il vous plaît, de l'âme), et, par suite de cette découverte, il établit aussitôt une religion de sa façon, à laquelle il attribua nécessairement un pape, un pontife, un clergé, un calendrier, des fêtes, des sacrements, enfin un culte dans toutes les règles. Seulement, comme il avait supprimé Dieu et avait déclaré hypothétique cette grande cause de la nature, sentant bien qu'il lui en fallait un absolument.
il établit que l'humanité s'adorerait elle-même, comme l'avait établi avant lui son maître Saint-Simon.
Or, ce qui avait déjà perdu le saint-simonisme, la religion nouvelle, perdit également la philosophie positive. La discorde éclata parmi ses adeptes, comme elle avait éclaté jadis parmi les disciples de Saint-Simon. Les uns déclarèrent qu'ils ne comprenaient .pas la nécessité d'un culte; les autres, d'un avis opposé, différaient entre eux sur le genre de religion à adopter. Bientôt Auguste Comte se vit abandonné ou à peu près, et ne vit plus autour de lui qu'un petit nombre de disciples fidèles, qui se cotisèrent pour lui servir une pension de 5 000 fr. jusqu'à sa mort, survenue en 1856.
TeUe est l'histoire très-succincte de la philosophie positive. Je vais prouver maintenant que le savant M. Littré, membre de l'Institut, qui en est devenu le chef après la mort d'Auguste Comte, et qui, le premier, en a fait l'apphcation à la médecine dans le Dictionnaire de Nysten, au grand détriment de cet ouvrage, si estimable à d'autres points de vue; je vais démontrer, dis-je, que M. Littré n'a pas su apprécier nettement le véritable génie de l'art médical, et que son défaut de pratique bien i connu rend cette erreur très-excusable. Pour bien comprendre en. effet le génie d'un art, quel qu'il soit, il faut s'être livré longtemps à son exercice. Ainsi que l'a dit Hippocrate, il y a' 2 200 ans : « la vie est courte, l'art est long, l'expérience est trompeuse, et le jugement difQcile. » Qui ne sait aussi qu'on peut être docteur en médecine, savant de premier ordre, physiologiste, anatomiste, physicien éminent, sans pour cela mériter le titre de médecin, que porte à bon droit seulement l'homme qui a passé sa vie dans les
hôpitaux , ou qui n'a pu subsister qu'en se créant des moyens d'existence par l'exercice de l'art !
D'après M. Littré, la philosophie positive est la meilleure, l'unique base que l'on puisse donner à la médecine, parce qu'elle démontre aux gens de l'art que le dernier terme où ils puissent arriver dans leurs investigations est la connaissance des altérations , des propriétés normales des parties vivantes ; que c'est là son seul et véritable pivot, et que depuis que la médecine a atteint cette idée suprême (risiim teneatis), tous les systèmes qui l'ont successivement bercée depuis Hippocrate sont tombés spontanément en désuétude.
Mais où sont-ils tombés en désuétude (je me hâte de le demander avant tout ) , les principes d'Hippocrate, de Gahen, de Sydenham, de Haller, de Barthez, de Bichat, sinon dans la coterie médicale qui s'est formée à l'école d'Auguste Comte, étranger à la médecine, coterie dont M. Littré est le chef avoué, qui a ses représentants à l'Académie de médecine, à l'Institut, à l'École de médecine, et à laquelle une jeunesse imprudente et enthousiaste fait un piédestal sur le terrain le plus mouvant qu'il y ait dans l'univers? Faut-il conclure, de tout le bruit que fait la philosophie positive à son aurore et de son admission dans le Dictionnaire de Nysten, qui par sa nature même est un excellent moyen de propagande, puisqu'il est indispensable aux étudiants; faut-il conclure, dis-je, de cette espèce de fantasia, que la médecine française en masse va devenir positive, athée, et suivre la bannière d'Auguste Comte le mathématicien ?
Que personne n'ait cette crainte : cette tentative du matérialisme avortera comme celles qui l'ont précédée ; en
ET AlIRTISTE fiOMTE. 169
province, à Paris même, on lève les épaules à son endroit, et l'opinion publique la réprouve. Vainement les positivistes serrent-ils sans cesse leurs rangs et veulent-ils s'organiser en franc-maçonnerie cyclopéenne : les cyclopes ne réussirent pas plus dans leur entreprise que les ouvriers de la tour de Babel, et le même sort attend leurs émules. Dieu, qu'ils nient, soufflera sur eux comme il a soufflé naguère sur les congrès de Liège, de Genève, et la confusion se mettra dans leurs rangs, pour le salut de l'humanité.
Mais, il est temps de le dire, M. Littré n'est pas en ce moment le seul savant de premier ordre qui continue Auguste Comte, et peut-être n'est-il pas le successeur qu'il avouerait s'il pouvait revenir ici-bas, car il n'est pas athée ; il s'accommoderait beaucoup mieux sans doute, à cause de son orthodoxie absolue , de M. Claude Bernard, professeur au Collège de France, etc.
Ce savant, dont la réputation est européenne, et à qui ses découvertes en physiologie et spécialement en toxicologie ont acquis cette juste célébrité, a été mal inspiré, je crois, en se posant en réformateur de la médecine et en quittant : ses expériences pour faire du dogmatisme. Après avoir • cherché à démontrer en effet, dans Y Introduction à la médecine expérimentale, que l'art de guérir est frappé d'immobilité par rapport aux autres sciences physiques, il ' propose, pour la faire entrer décidément dans la voie du I progrès et des découvertes, de lui appliquer les méthodes ( d'investigation au moyen desquelles la physique, la chimie » et la mécanique ont marché dans ce siècle à pas de géant, « et ces méthodes, il les résume en système infaiUible, dans 5 sa doctrine du déterminisme (lisez, s'il vous plaît, athéisme, I positivisme , panthéisme, fatalisme, car le déterminisme
est tout cela ou plutôt il y a en lui de toutes ces choses) .
Me souvenant que je n'écris pas seulement ici pour les médecins, mais que je m'adresse en même temps à d'autres lecteurs moins habitués à l'aridité repoussante de certaines dissertations, je ne crois pas devoir rapporter aucun passage de l'Introduction à la médecine expérimentale ; car dans ce travail, qui est à la fois obscur, enveloppé, plein de contradictions, l'auteur semble avoirpris à tâche de justifier ce mot de Talleyrand, que la parole n'a été donnée à l'homme que pour déguiser sa pensée ; on sent, en le lisant, que n'ayant pas absolument le courage de son opinion, et que craignant de se montrer au public tel qu'il est, il veut laisser quelque doute sur la véritable nature de ses principes. Je me bornerai donc ici à déchirer tout simplement le voile qui les couvre, et à les formuler dans toute leur nudité, en les dégageant de la phraséologie équivoque dans laquelle ils sont véritablement noyés. Ces principes, les voici condensés en cinq ou six lignes :
Dieu n'existe pas ;
L'âme humaine n'existe pas ;
Il n'y a pas de force vitale, car la vie n'est qu'un mot qui veut dire ignorance ; ce qu'on appelle ainsi n'est que la résultante de toutes les actions physiques, chim iques, mécaniques, qui se produisent virtuellement dam la matière.
Si j'ai bien compris le savant professeur, habituellement si clair et si explicite , son déterminisme ne serait que le corollaire de la doctrine du hasard intelhgent et créateur, une certaine forme du panthéisme allemand, et contiendrait finalement en germe toutes les erreurs familières au matérialisme, ces erreurs mille fois réfutées , ainsi que je l'ai déjà dit en commençant ce livre , qui s'obstinent à repa-
raître le plus souvent avec les mêmes bas et la même cravate , mais que le célèbre physiologiste du Collège de France a pris soin, cette fois, de déguiser sous un habit de sa façon. Néanmoins, je n'attendrai pas davantage pour le dire, M. Claude Bernard, à l'exemple de tous ses maîtres en matérialisme, ne s'est pas assez gardé du grand écueil de la contradiction; en le Usant avec attention, on sent qu'il pense à Dieu en dépit de lui-même, lorsqu'il nous dit, dans son introduction, que «par l'analyse, le savant a le sentiment de certaines causes sourdes devant lesquelles il est forcé de s'arrêter, sans avoir pour cela la raison première des choses » . Il me parait évident aussi qu'en admettant chez l'homme ce qu'il appelle Yidèe à priori, V intuition, le pressentiment des lois de la nature, V autorité de la raison, M. Claude Bernard nous amène à soupçonner véhémentement qu'il ne fait pas , dans son système , abstraction absolue de ce que nous autres, pauvres arriérés, fidèles aux traditions de nos pères et aux enseignements ■de la philosophie rococote , continuons à désigner tout simplement sous le nom d'âme, qu'il ne nous semble pas nécessaire de changer pour un autre moins net et moins expressif.
Certes, personne plus que moi ne rend justice, j'ose le dire, au mérite si éminent du professeur du Collège de France, et n'apprécie mieux les services qu'il a rendus à la physiologie ; mais on peut être physiologiste transcendant et se montrer faible en philosophie et même en médecine. Sous ce dernier rapport, voyons si le déterminisme est bien approprié au génie particulier et aux besoins actuels de l'art de guérir, s'il le fera progresser ou reculer.
N'ayant pas cessé, depuis quarante ans, d'exercer ou
d'enseigner la médecine dans de grands hôpitaux et sous les latitudes les plus opposées; m'étant livré, en outre, à partir de 1840, et avec une persévérance généralement connue, à l'étude particulière des épidémies, j'estime avoir quelque droit de donner mon opinion sur le caractère propre de la médecine. Eh bien ! je le déclare en toute sincérité et sans m'arrêter le moins du monde à l'autorité de certains noms, la science médicale n'a et ne peut avoir qu'une certitude de probabilité aux yeux de quiconque l'a longtemps pratiquée et en apprécie sainement le caractère ; c'est que la médecine a sans cesse à compter avec la vie, dont les phénomènes n'ont rien de constant, d'invariable , de syllogistique , et dérivent trop souvent de ces mêmes causes sourdes dont M. Claude Bernard veut bien reconnaître l'existence; c'est que la certitude mathémathique n'appartient et ne peut appartenir qu'aux sciences physiques, auxquelles ce savant veut absolument, et contre toute évidence, assimiler l'anthropologie, à l'exemple de tous les grands matérialistes dont j'ai successivement rappelé les erreurs dans ce livre ; c'est enfin , et pour tout dire en un mot, que le génie de l'art de guérir est psychomatériel, comme celui de l'être qui en est le sujet spécial. Jamais il n'y eut de vérité plus saillante, plus vraie, plus exacte que celle-là , et tout médecin qui s'aveuglera sur elle n'aura jamais la clef de la science à laquelle il s'est voué. On peut calculer les phénomènes de la vie cosmique, ceux qui se produisent dans le règne inorganique, parce qu'ils découlent de lois que Dieu a établies sans les dérober d'une manière absolue à l'intelligence humaine ; mais vouloir déterminer physiquement ou mathématiquement les phénomènes qui ont pour siège la matière organisée, et
cela chez un être libre, voulant et pouvant, tel que l'homme; admettre que ces phénomènes peuvent être prévus , calculés, c'est se tromper étrangement et méconnaître les modifications dynamiques qui font qu'un même phénomène peut se rapporter à des états bien différents , et donner lieu , toutes choses égales , à des indications radicalement opposées.
Je le dis donc avec regret, mais en même temps avec une profonde conviction, le déterminisme de l'illustre professeur du Collège de France, s'il pouvait être admis, vouerait fart de guérir à une éternelle immobilité; je dis plus, il le ferait nécessairement rétrograder. Sa méthode est condamnée par l'expérimentation clinique, et sous ce rapport j'en appelle à tous les praticiens éminents et éclairés qui ne se sont pas bornés à faire le métier, mais qui n'ont jamais dégagé celui-ci de la science. Professer en effet que la médecine doit quitter le champ de l'observation, et renoncer absolument au baconisme, c'est énoncer la plus grave de toutes les erreurs, car, je le répète, les méthodes physiques , chimiques , mécaniques sont incompatibles avec son génie propre, et il existe entre les phénomènes de la nature brute et ceux de la nature vivante (je l'ai déjà fait observer en parlant de Mage^die) un abîme qui ne sera jamais comblé. Je vais plus' loin, je soutiens qu'il existe un autre abîme presque aussi profond et aussi large entre les phénomènes vitaux qui se produisent dans "le corps de l'homme et ceux qu'on observe chez les animaux et que par suite on ne doit qu'avec la plus grande réservé appliquer à l'anthropologie les résultats des expériences faites sur les derniers. J'affirme aussi, avec une foule de confrères éminents, que les vivisections induisent facile-
ment en erreur ceux qui s'y livrent avec l'idée préconçue de surprendre la nature sur le fait et de découvrir ce qa'on ne saura jamais positivement, ce que l'induction peut seule faire soupçonner quelquefois. Les causes de ces erreurs sont multiples, et je ne les détaillerai pas ici; qu'il me suffise de rappeler un seul fait, entre mille, pour appuyer ma thèse :
Afin de bien établir que l'estomac est inerte, passif, dans le vomissement, Magendie s'avisa un jour de remplacer cet organe, sur un chien vivant, par une vessie de porc ; puis il injecta de l'émétique dans les veines de l'animal, et, des vomissements s'étant bientôt produits, il conclut à l'inertie de l'organe gastrique, conclusion qu'accepta l'Institut de France sur le rapport de MM. de Humboldt, Hallé et Percy; mais à quelque temps de là, un simple étudiant en médecine, qui devint ensuite un médecin distingué, M. Isidore Bourdon, démontra sans réplique, devant la Faculté de médecine de Paris, que cette expérience était fausse, et qu'il fallait au contraire en conclure au rôle actif et très-actif de l'estomac dans le phénomène du vomissement. Pourtant l'opinion de Magendie avait régné plusieurs années dans le monde savant, et le grand Guvier lui-même, qui l'avait étayée de son autorité, se vit forcé d'en faire amende honorable.
De telles déceptions sont communes à tous les expérimentateurs, et M. Cl. Bernard n'en ,a pas été exempt plus que les autres. Qu'il me suffise à ce sujet de rappeler, par exemple, que le phénomène de la sensibilité récurrente, dont il a fait la base de sa physiologie du système nerveux, mérite à peine, d'après d'autres expérimentateurs, d'être regardé comme un fait de physiologie générale.
Je le répète, il est facile de s'égarer, de prendre le faux pour le vrai, lorsqu'on se livre aux vivisections, parce que, dans l'immense majorité des cas, on fait les expériences avec la pensée bien arrêtée d'avance d'obtenir tel ou tel autre résultat, et que cette idée préconçue met forcément enjeu l'esprit de personnalité et l'amour-propre des expérimentateurs ; mais, alors même que les vivisections seraient pratiquées au milieu de circonstances toutes favorables aux intérêts de la vérité, pourraient-elles éclairer, autant qu'on le croit, la physiologie humaine? Je n'hésite pas à me prononcer pour la négative , parce qu'en dépit de leurs apparentes analogies, les organismes humain et bestial diffèrent radicalement entre eux, et que leur assimQationab-
; solue ne peut qu'enfanter des systèmes plus ou moins douteux , hasardés ou inexacts. La raison de ce fait, c'est que chez les animaux il n'y a que la vie, une sensibilité et une intelligence très-inférieures, tandis que chez l'homme les phénomènes vitaux sont sans cesse modifiés par l'action de l'âme et la sensibihté la plus exquise. Je ne saurais mieux faire du reste, pour achever de convaincre ceux qui me Usent, de la réalité de cette différence, que de les renvoyer à l'mtroduction de ce hvre et à ce que
] j'ai dit de la différence racUcale qui existe entre le singe et l'homme. Qu'on ne l'oublie jamais, entre l'homme et les cmiraamx même les plus voisins de lui, il y a les merveilles de la psychologie, les mystères de l'âme, qu'il faut accepter en tant que mystères, comme formant le caractère propre, essentiel de l'humamité, et non pas de l'animalité, deux choses qui ne doivent, jamais être confondues.
En effet, .observe^t-on chez les brutes cette action réciproque du moral et du physique, qui chez l'homme place
les phénomènes vitaux dans des conditions tout à fait particulières/et cela pour ainsi dire à chaque minute? Voiton jamais les animaux devenir matériellement malades par le fait de peines morales .; les voit-on tomber dans le spleen, dans la folie, dans des fièvres de mauvais caractère, sous l'influence de l'amour contrarié, de l'ambition, de la jalousie, etc., etc.? La mort subite est-elle aussi fréquente chez eux que chez nous, par le fait de la colère, et cette passion agit-elle sur leurs femelles lorsqu'elles allaitent, de manière à convertir subitement leur lait en un véritable poison capable de tuer leurs petits ? Les vétérinaires sont-ils forcés d'étudier avec soin, à l'exemple des médecins, le tempérament, l'idiosyncrasie, le caractère, les habitudes, les prédispositions héréditaires de
leurs malades ?
Je n'en finirais pas, on le comprendra sans peine, si je voulais continuer ici le paraUèle, et passer en revue toutes les circonstances qui ne permettent pas d'assimiler la physiologie, la pathologie et la thérapeutique de l'homme a cellesdes animaux. La médecine expérimentale, telle que la rêve M. Claude Bernard, pourrait peut-être convenir ces derniers; mais l'observation clinique fécondée par l'ana lyse philosophique et par l'induction est la seule méthod qu'appellent la double nature de l'homme, le caracter psycho-matériel de la plupart de ses maladies et la variet des éléments de destruction qu'ilporte en lui-même. L hu morisme, le solidisme, le chimisme, l'animisme, le vita lisme, ont fait leur temps dans la science; l'organicisme l'organopathie, la médecine expérimentale, auront bientôt faille leur, et sur les ruines de tous ces systèmes s élèvera, comme jel'ai dit un peu plus haut, le psycho-matériahsme .
qui inscrira sur sa bannière ces mots caractéristiques : Homo duplex; mens sema in corpore scmo, afin de riappeler sans cesse aux gens de l'art que l'étude de l'anatomie et des autres sciences physiques ne saurait leur suffire, et qu'ils doivent y ajouter celle de la philosophie, de la psychologie surtout, parce que tous les phénomènes qui se produisent dans l'homme sain ou malade ont une double origine, une double nature comme lui, et résultent de l'influence réciproque de l'âme et du corps.
A propos de cette influence qui imprime à toutes nos actions, à tous nos besoins, à toutes nos souffrances, un caractère mixte organico-dynamique , je raconterai , en terminant ce chapitre, une anecdote historique assez peu : connue, et que je voudrais pouvoir rapporter dans le style naïf du chroniqueur qui me l'a fournie, mais que je n'ai plus malheureusement à ma disposition. Elle prouvera une fois de plus que les principes du psycho-matérialisme sont aussi anciens qu'ils sont vrais.
Lors de la cession de notre belle et riche comté de Provence par le bon roi René d'Anjou, son dernier souverain, en 1426 , Louis XI, qui était venu jusqu'à Lyon à la tête d'une petite armée , pour la conclusion de cette affaire, s'émerveilla tellement de la vigueur , de la bonne mine et surtout de la joviahté de son oncle René, qui n'avait pas moins de 76 ans, qu'il le pria avec instance de lui indiquer les remèdes dont il usait pour se maintenir en si bon état malgré son grand âge. Mon médecin, maître Goictier, lui dit-il, est un savant homme; mais il ne sait pas, ou ne veut pas me guérir , car peut-être est-il vendu à mes ennemis. —Je ne prends aucun remède et je consulte fort peu mon myre, lui répondit René ; mais ayant mis tous mes mal-
'iTS LE POSITIVISME
heurs aux pieds de Jésus-Christ, mon divin seigneur el maître, je me. tiens le plus possible en gaieté, en paix avec ma conscience, et je fais autour de moi le plus de bien que je peux.
En effet, ajoutait le chroniqueur, malheureux dans toute ses entreprises et malgré sa bravoure sur les champs de bataille , successivement dépouillé de tous ses états , sauf la Provence, le vieux roi de Sicile avait trouvé les meilleures consolations dans la culture des lettres et des arts, qu'il aimait passionnément, et consacrait sa vie au bonlieur de ses sujets ; autour de lui ce n'étaient plus que fêtes, bals champêtres, concerts, mascarades, jeux de tout genre, dont ilprenait sa part, sans se souvenir le moins du mondede son rang; aussi était-il adoré des Provençaux, qui ont encore aujourd'hui la rehgion de sa mémoire.
En revanche, le sombre tyran qui gouvernait alors la France, et qui à cette époque avait à peine atteint sa cinquantième année, ressemblait déjà à un vieillard décrépit, parle seul effet des passions haineuses et violentes qui l'agitaient sans cesse : il avait le teint jaune et biheux, les yeux rouges et échauffés, les joues flasques et flétries, et il était évident que sa méchante dme portait le trouble dans son triste corps. Aussi bien ne cessa-t-il pas d'aller de mal en pis , finit par tomber dans un épuisement mortel, et par s'éteindre dans le mal caduc ; tant il est vrai que, pour se bien porter et vivre longtemps heureux , il faut avant tout avoir l'esprit tranquille, le caractère bienveillant et la conscience nette !
Impossibilité absolue d'appliquer les mathématiques à la médecine. — Opinions à ce sujet de Cabanis, Buffon, Frédéric Bérard ; si Auguste Comte
■ avait été médecin, il n'aurait pas tenté de faire cette application.— Dernier mot sur le positivisme: non-seulement il serait funeste aux progrès de l'art de guérir, mais encore il porterait une atteinte profonde à sa moralité et à sa considération.
Saint-Brieuc, août 1867.
Je continue mon appréciation du caractère propre de l'art médical; c'est d'ailleurs un sujet sur lequel je pourrais écrire un volume sans l'épuiser, mais que je ne ferai qu'eflQeurer ici, pour ne pas fatiguer les personnes étrangères à l'art, auxquelles ce livre s'adress'e principalement.
Je viens de dire que, dans le corps de l'homme, et en général dans tous les corps vivants, le même phénomène peut tenir à une foule de causes radicalement différentes les unes des autres, et dont la recherche est d'autant plus difficile qu'elles sont pour la plupart internes , natives , congéniales. Il suffit, pour le comprendre , même sans être médecin, de se rappeler les manifestations incessantes d'activité qui sont propres aux corps vivants et qui n'ont rien d'analogue dans les corps inorganiques, auxquels le positivisme les assimile. Les premiers sont en effet le siège d'un mouvement continuel de décompo-
sition et de recomposition par lequel ils s'entretiennent et durent plus ou moins longtemps , à l'aide duquel les tissus organiques se renouvellent sans cesse.
Or, ces actions et réactions vitales sont, toutes choses égales, variables selon l'âge, le sexe, le tempérament, les habitudes, le régime, l'hérédité, les vices du sang ou de l'innervation, enfin selon le caractère idiosyncrasique des individus. On reconnaît, en elîet, spécialement au lit du malade, que la force vitale considérée dans les mêmes conditions de miheu, est plus ou moins intense ou résistante selon les sujets, qu'elle se montre parfois toute puissante et véritablement médicatrice chez les plus chétifs, les plus débiles en apparence, tandis qu'elle languit et n'est capable d'aucun effort salutaire chez des hommes qui paraissent sohdes et vigoureux. Gomment donc soumettre le corps humain et son dynamisme aux lois du calcul mathématique, avec une causalité si obscure et des effets, des phénomènes si variables sous le double rapport de l'origine
et de la portée?.
On sait que le berceau de l'école .iatro-mécauique, ou iatro-mathématique, a été la patrie de Galilée; que lesdé- ' couvertes faites par cet immortel génie avaient passionne pour les sciences physiques le napolitain Alphonse Borelli. du reste excellent mathématicien , qui est généralement •considéré comme le chef de cette école, dont il jeta les bases dans son ouvrage intitulé: De motu animalium, cl qui fit plus tard fortune en Angleterre.
Tandisqu'en iatro-chimie'il n'est question que de fermentations, de distillations, de combinaisons, d'atfinités, etc., eu iatro-mécanique tous les phénomènes vitaux étaient calculés avec précision, et on n'y parlait que de tritura-
tiom, de frottements, de cribles, de leviers, de cordes. D'après Borelli, par exemple, le cœur n'était autre chose qu'une pompe aspirante et foulante à la fois, par laquelle s'accomplissait la circulation; mais comme il avait calculé les forces des fibres du cœur suivant les principes d'une théorie toute géométrique, il exagéra la somme, qu'il fit monter au poids immense de 180 000 livres.
Sans doute, il suffit à un mathématicien, à un élève de notre savante école polytechnique, par exemple, qui est tout bourré de calculs, de jeter un coup d'œil sur l'économie animale, pour y constater qu'à la rigueur le jeu de divers systèmes organiques rappelle celui des machines que l'homme construit à l'aide de sçs connaissances mathématiques : on peut y trouver des leviers, des engrenages, despouhes, des cordes, etc., etc. Mais en admettant qu'aucune de ces analogies ne soit forcée, et ce point est certes plus que contestable, nefaudra-t-ilpas toujours tenir compte du directeur et du moteur de cette machine . Je viens de dire que Borelli avait évalué à 18Q 000 livres la force qui oblige le cœur à se contracter; et cependant ce médecin était regardé comme l'un des meilleurs mathématiciens del'Itahe. C'est que l'expérience démontre à quiconque le lui demande, qu'il est extrêmement difficile, à peu près impossible d'évaluer avec justesse les phénomènes purement physiques qui se produisent dans l'économie animale; tout au plus est-il permis de calculer avec un certain succès, comme l'a fait Barthez, les m.o\\NQmQBX?, progressifs de l'homme et des animaux, l'action combinée ou successive que différents muscles exercent sur les os auxquels ils sont attachés.
Mais en dehors de ces explications mécaniques do la
locomotion, qui deviennent très-utiles au chirurgien dans le traitement des fractures, des luxations, etc., il faut considérer les connaissances mathématiques ou mécaniques comme très-accessoires pour le physiologiste ; toutau plus peuvent-elles imprimer à son esprit, en général un peu trop enclin à la spéculation, un caractère plus positif. En subissant leur influence au-delà d'une certaine mesure, il cesserait d'être médecin, pour devenir tout simplement orthopédiste ou mécanicien.
Quand donc cessera-t-on de méconnaître le génie particulier de l'art médical, d'en fausser la nature et la mission , et de le rendre même plus nuisible qu'utile, en lui donnant pour base le calcul mathématique ou positif? Cette erreur, que commirent, avant Auguste Comte et M. Littré, les médecins des anciennes écoles iatro-mécaniques , n'est pas digne, en vérité, d'occuper le monde scientifique au xix^ siècle, car il suffit de jeter un coup d'œilsur l'histoire de la médecine, pour constater sur-le-champ que de longue date elle en a fait justice , et que la nouvelle exhibition qu'on en fait à cette heure, dans la lanterne magique des systèmes, ne sera pas de longue durée.
« J'ai déjà fait remarquer plusieurs fois , dit Cabanis dans son ouvrage intitulé : Réforme de la médecine , combien les tentatives faites jusqu'à présent pour appliquer la géométrie et l'algèbre aux parties les plus importantes de la médecine avaient été infructueuses ; je revieois encore sur ce sujet, parce qu'il est très-important, et que l'exemple des sciences mathématiques est le plus propre à faire sentir avec quelle réserve les idées des sciences étrangères doivent être portées dans la médecine. Les phénomènes vivants défendent de tcmt de ressorts inconnue , tiennent à tant de
circonstances dont l'observation cherche vainement à fixer la valeur, que les problèmes, ne pouvant être posés avec toutes leurs données, se refusent absolument au calcul. » I ((Et quand les mécaniciens et les géomètres (ajoute Cabanis, dont j'aime, en pareille matière, le témoignage) ont voulu soumettre à leurs méthodes les lois de la vie, ils ont donné au monde savant le spectacle le plus étonnant et. le plus digne de toute notre réflexion. Les termes de la langue dont ils se servaient étaient exacts; les formes du raisonnement étaient sûres, et tous, les résultats étaient pourtant erronés. Il y a, plus quoique la langue et la ma-^ nière de s'en servir fussent les mêmes pour tous les calculateurs, chacun d'eux trouvait u^^ résultat particulier, différent. »
Buffon exprime à peu près les mêmes idées, mais sous une autre forme, dans son Histoire natwelleia II nie semble, dit-il, que certains philosophes (les mathématiciens et les mécaniciens), en admettant des principes mécaniques, n'ont pas senti combien ils rétrécissaient la philosophie ; ils n'ont pas vu que, pour un phénomène qu'on pourrait y rapporter, il y en avait mille qui étaient indépendants.' L'idée de ramener tous les phénomènes à des principes mécaniques est assurément grande et beUe ; ce pas est le plus hardi qu'ait pu faire la philosophie, et c'est Descartes qui l'a fait; mais cette idée n'est qu'um, projet. Le défaut delà philosophie d'Aristote était d'employer comme causes tous les effets particuliers ; le défaut de celle de Descartes est de ne vouloir employer comme causes qu'un petit nombre d'effets généraux , en donnant l'exclusion à tout le reste. »
• a La médecine (dit à son tour Frédéric Bérard , l'un des
médecins les plus éminents de ce siècle, et qu'une mort prématurée a malheureusement enlevé à la science, dont il était une des plus éclatantes lumières) , la médecine a une certitude à elle, qu'il importe beaucoup de distinguer de celle qui est propre à des sciences d'un autre ordre. Cette certitude est une certitude de probabilité , et non pas d'évidence logique ou mathématique . La médecine s'appuie sur des calculs de probabilité tirés de données expérimentales nombreuses et variées, susceptibles de s'enchaîner entre elles dans tous les rapports, dans tous les degrés, dans toutes les nuances possibles ; mais la solutix)n des problèmes qu'elle présente n'a jamais la précision qui est exigée dans les sciences physiques ou mathématiques, qui reposent sur des données simples, constantes, toujours les mêmes et dans le même état. Elle ne peut pas se soumettre à la rigueur du calcul. La médecine est parfaitement analogue, sous ce rapport, à la science des gouvernements ou à l'a/rt militaire, ainsi que l'ont très-bien démontré Zimmermann, Barthez, Cabanis et tous les grands maîtres. »
On devient cuisinier, mais on naît rôtisseu/r, a dit Brillat- "^Savarin , et je dirai à mon tour, paraphrasant cet aphorisme du roi des gourmets : on devient docteur en médecine, mais on naît médecin. En effet, pour être à la fois un théoricien et un praticien capable , le labor improbus ne saurait suffire; comme pour réussir en poésie, en peinture, en musique, en art militaire, il faut avant tout certaines aptitudes, certains dons naturels, un certain tact, qui n'appartiennent pas au commun des hommes, même parmi ceux qui se croient appelés. L'ïm^jïmiîïon joue, en effet, un très-grand rôle dans l'exercice de l'art médical, et si l'on cherche la raison de ce fait, on la trouve préci-
sèment dans le caractère propre d'une science qui n'est, ne peut être positive, qu'on chercherait en vain à rendre telle, et qui, par sa nature, ne saurait devenir l'objet de règles fixes, invariables. Oui, le médecin a ce point de contact avec le général d'armée, qu'après avoir comme lui projeté un ordre de bataille et calculé d'avance les meilleurs moyens de vaincre, il est souvent forcé de renoncer à ses plans, à ses calculs, et d'en improviser d'autres tout à fait opposés, afin d'arriver aux mêmes résultats : or, le génie seul peut donner cette aptitude au général d'armée et au médecin. Nos meilleurs généraux ne sont certes pàs sortis de l'Ecole polytechnique, mais bien des rangs de l'armée; beaucoup d'entre eux ont été illettrés ou à peu près ; de I même les médecins les plus constamment heureux n'ont ; pas été, sans contredit, les plus versés dans les sciences physiques ou positives, mais plutôt ceux-là qui ont étendu, aidé leurs aptitudes natives, leur génie médical, par les : bonnes méthodes philosophiques. L'histoire de l'art le ' démontre d'une manière éclatante.
Pourquoi le vieux praticien se montre-t-il plus réservé, t en matière de diagnostic et de pronostic, que le jeune doct teur qui sort à peine des bancs? Tout simplement parce que l'expérience lui a démontré que cette réserve est nécessaire même dans les cas qui paraissent de prime abord i les moins douteux et les plus faciles. Façonnés par cette ^ expérience au caractère propre de leur art, ils ne jugent , ! n'agissent qu'avec prudence, circonspection, et font tou- 1- jours une large part aux complications et aux déceptions !i possibles, parce qu'ils savent que les phénomènes sont "instables, fallacieux, et que la thérapeutique est sujette à ^ faire défaut dans les mêmes cas où elle s'est montrée le
plus souvent puissante. Je pourrais prouver ces assertions par une foule de faits concluants et curieux tirés de ma pratique ; mais, je le répète, je ne saurais me tenir que sur le terrain des principes généraux, dans un travail comme celui-ci, et je dois éviter d'entrer dans des détails qui le compliqueraient d'une manière fâcheuse.
On m'objectera, sans doute, que le Père de la médecine a tenté d'assujétir les crises, dans les maladies, à la loi du calcul basé lui-même sur l'observation attentive des signes et des symptômes ; mais quel est le clinicien qui n'a pas expérimenté que si la réalité des crises ou des efforts de la nature, dans le cours des maladies, ne peut faire l'objet du moindre doute, leur calcul est loin d'être toujours facile et même possible? Hippocrate lui-même, l'immortel auteur de cette doctrine, n'a certes pas cru lui-même à son exactitude absolue, et ne l'a pas proposée comme telle ; il possédait à un trop haut degré le génie de la médecine, pour pouvoir commettre cette faute.
Je pourrais faire valoir ici, à l'appui de la thèse que je soutiens sur le génie particuUer de l'art de guérir, le témoi- ' gnage de la plupart des princes de la médecine, que j'ai déjà évoqués pour la confusion de l'athéisme et du matériahsme, mais je crois parfaitement inutile d'en venir là; d'ailleurs, il sera toujours possible de le faire en cas de controverse. Qu'il me suffise de dire pour le moment, et pour qu'on ne me regarde pas comme un de ces métaphysiciens purs qui jadis obscurcirent la science par leur exclusiyisme, qu'il me suffise, dis-je, d'établir en principe que la médecine doit à la fois s'éclairer par le raisonnement et par l'expérience, si elle veut marcher, quoique lentement (car chez elle le progrès ne peut être rapide) .
dans la voie des grandes découvertes . Le raisonnement philosophique privé des secours de l'expérience serait pour elle un guide peu sûr, et j'en dirai autant de l'expérience privée du contrôle de la philosophie ; ce n'est que par l'union féconde de ces deux choses qu'on pourra, procédant de l'analyse à la synthèse, arriver à reconstituer la vi-aie doctrine, oubliée à Paris depuis si longtemps, mais que les vrais praticiens n'ont certes pas abandonnée dans cette ville, et laquelle il serait facile de prouver qu'ils doiveoit même à cette heure leurs succès cliniques; car on peut-être organicien, voire même positiviste, en paroles, : mais au lit du malade on demeure hippocratiste, afin de ne l passe vouer à des déceptions et à des revers. C'est ce que V voulut bien m'afBrmer, un jour que je venais de faire en s sa présence ma modeste leçon de clinique, l'éminenlprofesseur qui est chargé de l'inspection des écoles de méde^ cine en France. Comme cette leçon avait précisément p'our > sujet les applications de l'analyse philosophique au diaïgnostic, au pronostic et au traitement des maladies, et que ij'y rappelais l'abandon qu'on en faisait à Paris, M. Denonvvilliers voulut bien, à la fin, rectifier mes idées sur ce deranier point. « Les principes que vous venez de rappeler, me dit-il, ne sont oubliés nulle part, croyez-le, pas plus à PParis qu'ailleurs, car ce sont les principes de tous les bons médecins de toutes les écoles. »
Est-ce sérieusement que la médecine d'Auguste Comte, e.e polytechnicien, affiche la prétention de détrôner Hippomte, Sydenham, Barthez, Bichat, et même Rostan ? car enfin l'organicisme est sans doute un système exclusif oéchant par l'oubli de la dualité de l'être humain, comme 38. l'ai fait voir; mais, bien que radicalement insuffisant,,
il ne saurait être mis dans la balance avec le positivisme.
Je ne sais si je ne l'ai pas déjà dit, Auguste Comte n'était pas médecin, et je ne connais, parmi ses continuateurs, aucune grande personnalité médicale, dans la véritàble et rigoureuse acception de ce mot. J'y vois des anatomistes, des vivisecteurs, des chimistes, et pas un médecin. Or, je le répète encore: Ubi desinit physicus , medicus incipit. Aussi doit-on considérer comme tout à fait éphémère l'exhibition positiviste du moment. En se buttant contre l'art de guérir, dont j'ai démontré le caractère particulier, ce système s'est en quelque sorte tendu un piège à lui-même, comme le firent si souvent les sciences physiques ; après s'être assimilé ce qu'il y avait de bon pour elle dans ces sciences, la médecine les a repoussées de son sein comme des étrangères. Le positivisme aura incontestablement le même sort, et l'erreur n'étant plus souvent ici-bas (je le disais naguère dans mon dernier travail sur la question sanitaire) que le critérium des vérités utiles à l'humanité, il y a Heu de penser, d'admettre que la Providence n'a inspiré ces prétentions aux positivistes que pour substituer à la doctrine de Rostan quelque chose de plus incompatible encore avec notre art, afin de faire rentrer l'École de Paris sous le giron de Bichat. Quant àmoi, médecin rétrograde, fossile, antédiluvien, j'ai cette intime conviction , et j'espère que l'avenir la justifiera....
Il me suffirait sans doute , pour démontrer cet horoscope du positivisme, de donner ici quelques extraits de su théorie de la maladie et de la santé, de son système sur les fonctions du cerveau, etc., etc.; mais, je le dis en toute sincérité, ce serait lui accorder trop d'importance, et. je me contenterai d'affirmer ici (promettant d'ailleurs de le
prouver en cas de besoin) qu'il n'y a rien de médical, que tout est étrange, obscur, excentrique, dans les principes delà médecine dite positive. Pendant son règne éphémère à Paris, terre classique des nouveautés, elle pourra faire la fortune et la réputation de ses principaux adeptes ; mais vouée, dès sa naissance, à la mort éternelle, par le seul fait de l'athéisme dont elle se fait gloire, elle ne fera que passer dans le noble champ d'une science qui appartient plus qu'aucune autre à Dieu, puisqu'elle n'est, en vérité, qu'une émanation de sa miséricorde et de sa charité envers l'espèce humaine.
Je ne dirai rien ici de la démorahsation qui serait la conséquence du système philosophique d'Auguste Comte, s'il pouvait s'implanter au sein de l'École de Paris. Pourquoi : se préoccuper, en effet, d'une éventualité que je considère . pour ma part, comme impossible? Je me bornerai donc à rappeler, qu'avec les pouvoirs exoo^Ufants que la société confère au médecin, pouvoirs qui échappent à tout contrôle et que la conscience seule peut réfréner, il deviendrait un véritable fléau s'il pouvait oubher un seul instant le serment d'Hippocrate et les principes de haute morale qu'il consacre. Trop de faits regrettables, d'événements significatifs, de scandales fâcheux, sont venus, dans ces derniers temps, donner l'éveil à l'opinion publique, pour que j'insiste sur ce point. A Dieu ne plaise que j'étale ici ces plaies, ces hontes d'une profession dont la sévère probité fut jadis proverbiale, et qui par elle s'éleva si haut dans l'estime des [ peuples et des rois ! mais je me permettrai de dire aux au- Itorités chargées de surveiller et de dispenser l'enseigne- I ment médical :
Ne permettez jamais à l'athéisme d'envahir nos écoles.
et faites bonne garde dans ce but, si vous avez à eœur les intérêts les plus précieux de la société ; n'oubliez pas qu'en réalité le médecin jouit du droit de vie et de mort; que l'état civil reçoit, les yeux fermés , ses déclarations de naissance et de décès ; qu'il suffit d'une simple attestation de sa part pour faire enfermer dans une maison de fous l'homme le plus raisonnable ; que, dans une foule de procès criminels, il est en quelque sorte le bras droit de la Justice; que le mari lui confie sa femme , le père ses enfants ; enfin, qu'il est appelé à exercer les diverses magistratures sanitaires ayant pour but d'empêcher l'importation des pestes, d'obvier à l'influence pernicieuse de certaines industries, etc.. etc. Certes ! aucun autre ministère ne résume en lui de plus hautes attributions , une plus rude responsabfiité , et la société aurait de gTands dangers à courir s'il pouvait jamais écheoir à des hommes, je ne dirai pas sans religion, mais sans morale et sans conscience, regardant Dieu comme une hypothèse et l'immortahté comme une fable absurde. Tous les vrais médecins qui ont à cœur la considération et l'honneur de leur profession sont dans les mêmes sentiments, partagent les mêmes craintes, et j'ai l'intime conviction qu'ils estiment, avec moi, que la création de conseils de disciphne au sein des écoles serait la meilleure digue à opposer aux mauvaises passions, à l'immorahté, au charlatanisme, à l'industriaUsme, à l'esprit d'irréligion, qui tendent à les envahir. La médemnc-, est en effet, comme elle le fut toujours, très-chatouilleuse à l'endroit de ses libertés professionneUes, et il me semble que l'avertissement, l'amende, le blâme, la réprimande, la mise en disponibihté, seraient plus facilement acceptés. émmuuiâe cette prudliomie médicale, que s'ils était pro-
ET AUGUSTE COMTE. ' i9|
noncés directement par l'autorité compétente. Du reste, je ne veux rien préjuger ici sur les conditions dans lesquelles devraient être établis ces conseils de discipline, sur la nature des affaires dont ils auraient à connaître, etc., toutes ces questions devant être étudiées préablement par des commissions d'experts présidées par un représentant du ministre de l'Instruction publique.
Je n'ignore pas que beaucoup de médecins s'élèveront contre le vœu que je viens de formuler; qu'ils protesteront d'avance contre toute juridiction ayant pour but de borner la liberté, l'indépendance médicales, et de les empêcher de dégénérer en licence; mais, outre que parmi ces médecins, le plus grand nombre a un intérêt personnel et direct .dans cette licence, il faut supposer que les autres ne sont pas les meiUeurs juges de nos besoins du moment, et ne considèrent la question qu'à son point de vue le plus étroit, le. moins élevé. Aussi leur conseillerai-je , en terminant,' de hien réflécliir à la grave position de la médecine en France, de se remémorer les scènes du congrès de Liège, ceUes du grand amphithéâtre de l'École de Paris, et de relire avec attention la pétition de M. Giraud, que j'ai eu
• soin d'annexer à ce chapitre; car, je le déclare hautement, comme citoyen, comme médecin professeur, j'en approuve
' à la fois l'esprit et les termes, et si jaloux que je sois de lia liberté de la chaire médicale au point de vue doctrinal, j'estime qu'eUe ne saurait aUer jusqu'à permettre l'ensei-
• gnement de l'athéisme.
PIÈGES JUSTIFICATrVES