PÉTITION AU SÉNAT
De M. GIRAUD , Rédacteur du Journal des villes et des campagnes.
« Messieurs les Sénateurs , ,Des moralistes indulgents plutôt que sévères signalent la décadence continue de la moralité, de la conscience publiques, et le développement parallèle de certaines doctrines contre lesquelles, dernièrement encore, votre haute assemblée a si énergiquement protesté. On agit comme on pense ; c'est là une de ces vérités qui souffrent peu d'exceptions.
,Si ces doctrines détestables semblent retrouver aujourd'hui quelque crédit, c'est qu'elles ont leurs chaires dans plusieurs de nos grands établissements d'enseignement public. Nous ne voulons nommer personne, mais nous prétendons avoir le droit de dénoncer les doctrines. A l'École de médecine, nous avons recueilli cette phrase : « La .substance nerveuse a pour propriété la pensée , et quand elle ^ meurt, celle-ci ne va pas retrouver une seconde vie dans un monde , meilleur. » Un autre professeur, quelques jours après, faisait en ce termes l'apologie de Malthus: «Là où croît V aisance s'accroît auss W« sollicitude paternelle, en vertu de laquelle on siénage le nom , bre de ses enfants » . Enfin, car il faut se borner, nous avons en tendu ces tristes paroles : « La matière est le Dieu des savants... S Ae singe a une âme, l'homme en a une aussi; sinon, non.^ E comme des paroles on passe vite aux actes, nous avons vu un méde cin de la Salpétrière plaisanter, devant les étudiants, une pauv femme qui portait sur sa poitrine une médaille de la Vierge. D faits analogues se renouvellent tous les jours dans les hôpitaux.
.Lorsque les élèves, dans des scènes violentes, et sous les yei même du professeur, se sont risqués à affirmer publiquement le pl
grossier matérialisme, ils ne faisaient que répéter les leçons de leurs maîtres ; ils ne sont pas les premiers ni les seuls coupables.
«Voilà les faits. Ils valent mieux que des généralités toujours vagues ; d'ailleurs, ils ont de nombreux témoins, et il est impossible de les nier.
> II y a des vérités qui sont le patrimoine de l'humanité, et sur lesquelles il devrait être défendu de porter la main, parce qu'elles sont les premières assises de l'ordre social. L'aveu d'un matérialiste autorisé nous suffit :<ill faut, dit-il, continuer d'enseigner l'immortalité de l'âme jpour le salut public en général, afin que les faibles et les méchants ï prennent le vrai chemin par crainte et par espérance. » Il importe donc d'opposer la défense à l'attaque, par la liberté de l'enseignement supérieur. Les services que les hommes d'ordre rendent aujourd'hui à la société dans l'enseignement primaire et secondaire, ils les continueraient dans des Universités libres.
ïLa liberté de conscience demande également que la haute instruction soit distribuée par tous. Un catholique, un protestant, un juif, est à chaque instant blessé dans ses croyances par les leçons de certains professeurs officiels. La liberté de l'enseignement supérieur permettrait à chacun de choisir ses maîtres. Peu importe où les-élèves étudient, àLouvain ou à Gand, s'ils justifient devant l'État de la valeur de leurs connaissances scientifiques.
«Enfin, les sciences ont beaucoup à gagner à la libre concurrence. La liberté de l'enseignement ferait naître des Universités rivales; on verrait alors ce que vaut celte prétention qu'a le matérialisme de' représenter la science. Aussi bien la méthode expérimentale doit se borner à rechercher les lois de la nature ; si elle affirme le matérialisme, elle usurpe , elle sort de son domaine légitime qui est celui des phénomènes naturels, et compromet la science en la détournant de sa véritable voie. Une chaire de chimie ou de thérapeutique n'est pas une chaire de philosophie.
xEn résumé, au nom de la morale publique, de l'ordre social, de la liberté de conscience, du progrès de la science, »Les soussignés :
»1» Appellent l'altenlion du Gouvernement sur l'enseignement de certaines de nos Facultés ;
»2" Us demandent, comme le seul remède à la propagation des funestes doctrines qu'ils signalent, la liberté de l'enseignement supérieur.
i Pour chacun de ces tiiotifs, qui peuvent être examinés séparément par le Sénat, ils sollicitent de vous, Messieurs les Sénateurs, le renvoi de leur pétition aux ministres compétents.
ïLéopold GiRAUD.»