CHAPITRE XIII
Opinions de mon regrettable maître et ami le D«^ Bally (de Barcelone ) sur la nature de l'homme. — Y a-t-il une âme chez les idiots et les crétins? — Réponse de Haller aux physiologistes qui s'appuient sur Tétat des facultés intellectuelles et morales chez les enfants et les vieillards, pour attribuer directement ces facultés à l'organe cérébral. — Induction que la philosophie tire des phénomènes de l'éthérismc, de l'hypnotisme, etc. : Velpeau, Serres (de Montpellier), Moreau (de Tours), Longet. — Lésions fantastiques des organiciens qui repoussent r ontologie.— Qu'est-ce que cette dernière? sa haute utilité en médecine où les êtres de raison fourmillent. — Le génie intermittent, comme la propriété fébrifuge du quinquina, sont des êtres de raison, et les impondérables eux-mêmes ne sont pas autre chose.
Paris, septembre 1867.
Feu le D' Victor Bally, mon maître et mon ami, de glorieuse mémoire, dont j'ai écriten 1865, aveclecœur d'un véritable fils, la notice nécrologique * , professait les mêmes idées que moi sur l'aliénation mentale. Pendant une visite que je lui fis en 1863, à VUleneuve-sur- Yonne, où il résidait alors, j'entrai un matin dans sa chambre, et l'ayant trouvé assis sur son lit (il était âgé alors de 88 ans) fort occupé de la correction d'une étude sur Socrate, qui fut son œuvre suprême, mais qu'il n'a pu achever, je n'eus pas de peine à amener la conversation sur la double nature de
* Le Dr Bally, médecin en chef de l'expédition de Saint-Domingue, président de la Commission française pendant la fièvre jaune de Barcelone. Marseille, in-12 de 40 pag. ; 1866.
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rhomme, et à me convaincre de l'orthodoxie philosophique de ce médecin éminent , qui , par le fait de ses services humanitaires , fut le véritable citoyen des deux mondes , à peu près comme le marquis de Lafayelte, mais à un autre point de vue ; la charité , la philanthropie, que relevait une modestie sans égale, furent ses mobiles incessants '. J'en trouve une preuve touchante et péremptoire dans une lettre que lui écrivait, en 1826 . d'Amsterdam, une Anglaise, mère de famille, une de ces nobles et saintes femmes qui se passionnent toujours pour la vraie gloire, et que les grands dévouements ne trouvent jamais indifférentes. Après avoir été chanté par Delphine (lay (M"« de Girardin) , dans un poème qu'avait couronné l'Académie française, Bally ne dut pas être insensible au témoignage intime d'admiration que lui adressait Héléna Williams, son ancienne cliente à Paris, au moment même où il accourait à Groningue,à l'occasion d'une grave éj:»idémie qui y régnait :
« Vous avez peut-être, lui disait-elle, oublié jusqu'à mon nom; je vous ai suivi cependant dans tous vos pèlerinages pour la cause de l'humanité, avec un sentiment d'enthousiasme que je ne puis définir. (Comment penser, en effet, sans attendrissement, à un si beau dévouement, surtout lors(ju'on le compare à legoïsme des hommes en
< Bally, à mon j)assage à Villeueuve-sur-Youue , me domia iiiu»l(]iu»s «lociimeiits sur la lièvra jaime de 180'2 et de 182 ! en EspJigne. deux exemplaires de son Traité du typhus d' Aiiiévique , et (luelques brochures sur le mt**mc sujet ; et ce fut dans l'un de ces ouvra^^es que je trouvai cette lettre, dont il paraissait s'être servi pour marquer un j)assage qu'il voulait relire ou revoir. Sans cette circonstance, et; précieux document, que j'ai renvoyé au neveu de mon maître, le D"" Bally (de Salon), son légitime possesseur, aurait été perdu.
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<Ténéral ? Je ne me rappelle pas si vous savez la langue
anglaise, mais je dirai avec un de nos auteurs : // n'a pas voyagé pour voir des temples et des palais, mais pour visiter les /nv fondeurs des eaehots, pour se plonger dam l'infection fies hôpitaux y pour cœisoler ceux que le monde abandonne. y)
Hally croyait fermement, je l'ai déjà consigné dans son éloge funèbre, que certains hommes tels que Socrate, Platon, Christophe Colomb, étaient inspirés par Dieu ; il croyait aussi à l'immortalité de l'âme , car il nous dit dans sa biographie de François de Nantes :
« Puisque l'âme est une essence divine, elle ne peut jamais subir un degré d'altération quelconque, elle ne doit pas vieillir ; mais ses rapports obligés avec le cerveau soumettent ses expressions aux nuances infinies de l'organisation. Sans ce mode d'explication, on ne pourrait se rendre compte des variétés de langage chez les crétins, chez les aliénés : le moteur ou le ressort est bien le même, mais les rouages de la mécanique sont dérangés. »
Voilà bien, on en conviendra, le principe du psychomatérialisme nettement et formellement indiqué par l'éminent médecin qui n'aimait certes pas les systèmes exclusifs et les utopies, sous quelque forme qu'ils se traduisissent.
Dans cette profession de foi de mon maître et ami, je relèverai cependant un point qui ne me parait pas exact. Il attribue, en effet, à l'âme une essence divine; or cette dernière quaUfication ne me paraît pas juste : notre âme peut avoir et a sans doute une origine divine , puisque Dieu l'a créée, mais son essence n'est que spirituelle. Admettre qu'elle est divine, c'est faire participer Dieu à ses innombrables imperfections, à sa nature foncièrement vicieuse; c'est tomber dans le panthéisme, et ruiner la doctrine gé-
néralement reçue que notre vie, ici-bas, n'est qu'une épreuve providentielle dont la liberté et la conscience sont la base. Je suis convaincu, du reste, que Bally était par^ faitement du même avis, et qu'il s'est servi du mot divin, sans trop s'y arrêter.
J'achèverai de faire connaître ses croyances religieuses et son cœur parfait, si simple et si bon, par la citation suivante,que j'extrais d'une bluette politique qu'il publia après les terribles journées dites de Juin, avec cette épigraphe tirée de l'Évangile : Ne faites pas à autmi ce que vous ne voudriez pas qu'oïi vous fit. On lit, en effet, à la i)age 6 de ce petit écrit :
« La déclaration des droits et devoirs de Thomnie, publiée par l'Assemblée constituante, en 1791, est un chefd'œuvre d'équité, de sagesse, de haute philosophie ; il faudrait que ce document, qui définit si admirablement les droits sacrés et imprescriptibles de l'humanité, fit constamment partie de l'enseignement dans toutes les écoles : alors, les torches de l'anarchie s'éteindraient et les chaînes du despotisme se briseraient pour toujours... »
Certes ! des sentiments si généreux donnent la mtîsun* du cœur de mon vénéré maître; mais, qu'il me soit permis néanmoins de le faire remarquer : si la déclaration des droits et des devoirs de l'homme pouvait être propagée, comme il le souhaitait, au milieu des masses pauvres et ignorantes, comment leur ferait-on comprendre que l'égalité ne peut exister que devant la loi, que l'inégalité des conditions est une nécessité sociale. Essayez de prêcher cette doctrine aux hommes pervers , à ceux qui ont faim ou dont les enfants vont mourir d'inanition, et vous verrez de quelle façon elle sera accueillie ! Éclairer les masses.
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tout en organisant la charité et l'assistance publiques sur la plus large base ; faire une guerre impitoyable à l'athéisme, à la paresse, aux mauvaises passions : voilà, ce me semble, à quoi il faut d'abord aviser avant de populariser les droits et devoirs de l'honmie ; et Bally, je ne crains pas de le dire, était dupe de sa haute philanthropie, lorsqu'il admettait que la vulgarisation de ce document célèbre fermerait à jamais l'abîme des révolutions.
Après cette courte digression, que le soin d'une niémoire qui m'est si chère a fait surgir au commencement de ce chapitre, je reviens à la question que j'ai traitée dans les deux chapitres précédents , c'est-à-dire à la faiblesse des théories matérialistes, relatives à la production et à la manifestation des facultés intellectuelles et morales.
Chez les crétins, chez les idiots , dont Bally nous parlait tout à l'heure, il n'y a pas délire comme dans la folie, mais bien imbécillité , incapacité psychique , par suite d'une conformation vicieuse, d'un arrêt de développement du cerveau. Les moins dégradés d'entre eux paraissent susceptibles d'une certaine éducation ; mais chez la plupart on n'observe guère que les instincts les plus grossiers de l'animalité, ceux-là surtout qui se rapportent à la nutrition et à la défécation.
De deux choses l'une : ou l'âme existe chez les idiots comme chez les autres hommes, et ne peut s'ou\Tir à la vie de relation, alors même que les appareils des sens sont à l'état normal , par ce seul motif que le cerveau s'est arrêté dans son développement ; ou bien elle n'existe pas, et dans ce dernier cas, je le ferai remarquer en passant, l'atrophie, la mauvaise conformation de l'organe cérébral résulteraient directement de cette absence ; car personne
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u'igiiore que le défaut d'exercice d'un organe en enapèche le développement normal et en amène fatalement l'atrophie.
Sans me prononcer d'une manière formelle entre ces deux opinions, qui sont également favorables au dogme de la spiritualité de l'âme, puisqu'elles n'assignent au cerveau que le simple rôle de machine, je ne tairai pas ma préférence pour la première.
Ce qui a conduit quelques médecins philosophes à supposer que le principe de l'intelligence peut quehjuefois manquer chez certains individus, c'est que chez tous les idiots de naissance on ne trouve pas invariablement un arrêt de développement du cerveau , coïncidant avec la vicieuse conformation des os du crâne et leur structure
anormale.
On trouve, en etfet, dans/e Traité du délire, de Fodéré. plusieurs récits d'ouverture d'individus atteints d'imbécillité, et dont les cerveaux pouvaient servir de modèles pour Tanatomie normale. Esquirol a aussi signalé plus d'un cas de ce genre, et, parmi eux, il faut placer en première ligne celui d'un M. de G..., dont il a fait l'histoire dans son Traité des maladies mentales ( article Idiotie) , ci qui depuis sa naissance n'avait pas donné le plus léger signe d'inteUigence.
M. Lordat, après avoir fait valoir ces faits avec le talent qu'on lui connaît, conclut ainsi qu'il suit : On aurait tort de se figurer qu'un développement réguher du cerveau et une santé parfaite sont une garantie infaillible de la présence du principe intelligent : le siège de l' entendement peut être vide, quoiqiie la construction soit irréprochable.
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Celte opinion de l'absence absolue du principe animique, que professe un des plus profonds philosophes du xixe siècle, n'est-elle pas un peu trop hardie, et n'est-il préférable de s'en tenir tout simplement à celle qui, considérant le système nerveux comme une simple machine, fait dépendre son fonctionnement plus ou moins parfait de l'état des divers éléments qui entrent dans sa composition? Chez l'idiot, dont le crâne est mal conformé et qui a le cerveau atrophié , l'imbécillité peut être rapportée rationnellement à cette cause ; chez celui dont le crâne et le cerveau sont irréprochables , ne peut-on invoquer une lésion du mixte qui le reUe, qui le rattache à l'âme, et qui ne peut être que la force vitale? Mais, en présence de ce même idiot dont la conformation physique est parfaite, il faut se souvenir aussi de ces cas de folie animique que j'ai rapportés, et que des prêtres habiles, des incantateurs pouvaient guérir par la prière, l'imposition des mains, des procédés cabalistiques, etc., et qui ne pouvaient de toute évidence tenir, soit à une lésion matérielle du cerveau, soit aune modification spéciale de la force vitale. On m'aparlé dans le temps d'un individu très-intelligent et dans la force (le l'âge, d'un colon d'Amérique, qui devint subitement, non pas fou, mais imbécile, en trouvant, au retour d'un petit voyage qu'il avait fait, son habitation brûlée par les peauxrouges et sa famille disparue. Les faits de ce genre ne sont pas rares , et certes on ne saurait les expliquer par une évasion brusque du principe animique ; cette explication serait ridicule.
Je l'ai déjà fait observer plus haut, le grand argument contre la spiritualité de l'âme, partant contre son existence, est celui-ci :
Les facultés intellectuelles et morales sont faibles, imparfaites dans l'enfance; eUes s'accroissent et se perfectionnent avec le corps , elles s'altèrent pendant les maladies . et pendant la vieillesse elles décroissent et se dégradent : donc, elles n^ont point d'autre principe, d'autre sujet que l'organisme ; soumises à ses changements, assujéties à ses progrès, entraînées par sa décadence, elles s'éteignent et meurent avec lui.
A ce syllogisme , qui était très-familier à Voltaire, l'illustre Haller a répondu ainsi qu'il suit :
« A le bien prendre, cet argument, dont le vulgaire est frappé, n'a d'autre force que celle que lui prête notre imagination ; si on y regarde de près, on ne tarde pas à reconnaître qu'il n'est rien moins que concluant, puisque l'union d'une âme immatérielle et son assujétissement à un corps organisé rendent facilement raison de tous les phénomènes qu'on nous objecte. Supposons un cristal derrière lequel on ait allumé une bougie : si cette glace vient à se ternir tout à coup, la lueur de la bougie paraîtra plus sombre, vous ne l'apercevrez plus que d'une manière confuse; que la glace perde sa transparence, la bougie disparaîtra brusquement . et vous la croirez éteinte. Assujétissez le plus industrieux agent à une machine, en sorte qu'il ne puisse remuer sans elle: dès que la machine se détraque, l'agent, cessant depouvoir opérer avec justesse, ne donne plus les mêmes preuves d'industrie; si le jeu de la machine s'arrête, l'agent s'arrête aussi: on dirait qu'il a perdu toute son activité. Que l'on donne au meilleur musicien un instrument faux, il n'en tirera que de mauvais sons, et vous ne reconnaîtrez plus son talent ordinaire. De même il est aisé de concevoir que le corps et l'âme étant dans une liaison qui les assujétit mu-