APPRÉCIATION DES PHÉNOMÈNES
lement si Texpérience était poussée trop loin. Cet état, ce sommeil qui diffère tant du sommeil naturel, ne prouvent-ils pas que, malgré leur étroite alliance, la vie intellectuelle et la vie zoonomique tiennent à des causes qui ne sont j)as du même ordre ?
Dans son ouvrage si remarquable sitr les effets du hachisch, ouvrage qu'a bien voulu me faire lire , ces jours derniers, M. Ferdinand Denis, le savant bibliothécaire de Sainte-Geneviève, M. le D^ Moreau (de Tours) m'a paru avoir apprécié à ce point de vue philosophique les phénomènes qui se produisent sous l'influence de cette substance, a II me semble , dit-il à la page 41, que deux modes d'existence morale, deux vies ont été départies à riiomme. La première tle ces deux existences résulte de nos rapports avec le monde extérieur, avec ce grand tout qu'on nomme Vunivers ; elle nous est commune avec les êtres qui nous ressemblent. La seconde n'est que le reflet de la première, ne s'alimente en quelque sorte que des matériaux que celui-ci fournit, mais en est parfaitement distincte.»
(( Le sommeil, continue M. Moreau, est comme une barrière élevée entre elles dans le point physiologi({ue où fhiit la vie extérieure et où la vie intérieure commence. » L'auteur explique ensuite la folie et ses phénomènes à l'aide de cette dualité vitale. « S'il arrive, dit-il, que sous l'influence de causes variées les deux vies tendent à se confondre, les phénomènes propres à Tune et à l'autre à se rapprocher, à s'unir dans l'acte simple et indivisible de la conscience intime ou du mol, une fusion imparfaite s'opère , et l'individu , sans avoir totalement quitté la vie i^éelle , appartient , sous plusieurs rapports , par divers
DE l'ÉTHÉRISME et DE l'hYPNOTISME, ETC. 269
points intellectuels, par de fausses sensations, des croyances
erronées, au monde idéal. »
QueUe que puisse être la valeur de cette explication, qu'il n'entre pas dans mon plan d'examiner ici avec toute l'attention qu'elle mériterait, je dirai qu'elle met avant tout en lumière cette vérité : que, n'importe son point de départ, le médecin philosophe est toujours forcé d'admettre à priori et d'une façon ou d'une autre la dualité du dynamisme humain, Y homo duplex, s'il veut arriver à l'appréciation raisonnable des phénomènes intellectuels et moraux. Cetttî dualité ne semble-t-elle pas aussi ressortir nettement de Tobservation des phénomènes propres au choléra asiatique ? Dans les cas graves, où il y a réellement (^ffet de sidération, le sang ne circule plus et a d'ailleurs perdu ses caractères normaux, la respiration est anxieuse, la voix est éteinte, un froid terrible a envahi le corps, et si l'on jjarvient à le réchauffer en apparence, il ne s'imprègne de calorique qu'à la manière des corps inertes, et cependant celui qui n'est déjà plus qu'un cadavre conserve son intelligence nette jusqu'au moment suprême, jusqu'au moment où, par l'extinction absolue de la force mixte qui la rattache au corps, l'âme ne peut plus disposer du cerveau, son instrument.
Je ne saurais placer ailleurs qu'ici la profession de foi du savant professeur Longet, sur la spiritualité de l'âme, dogme qui a le privilège de faire sourire tant de gens satisfaits et repus, et qu'on sera heureux sans doute de voir défendre carrément par un de ces médecins qu'on s'obstine à taxer d'athéisme et de matérialisme, par ce seul motif qu'ils appartiennent à l'école calomniée de Paris,
(( Les preuves métaphysiques de la spiritualité de l'âme, dit l'auteur du Traité de physiologie (II, pag. 605), nous ont toujours paru assez fortes pour entraîner la conviction, alors même que nous serions dans l'impuissance de répondre à tous les arguments de ses adversaires ; mais ces preuves ne sont pas les seules, et, loin de les détruire, l'observation, ce guide si sûr du sensualisme, les confirme. On n'a jamais nié la solidarité des corps sains et d'une intelligence saine: mens sana in corpore sano; mais cette dépendance si naturelle n'est pas tellement absolue qu'on ne trouve de nombreux exemples du contraire : on voit de faibles enfants étonner par la précocité de leur raison et l'étendue de leur esprit; des vieillards caducs et voisins de la tombe conserver intacts le jugement, la mémoire, le feu du génie, l'ardeur du courage. La folie s'accompagne souvent d'une lésion appréciable des centres nerveux; mais que dirons-nous des cas où Esquirol et les auteurs les plus consciencieux affirment n'avoir trouvé aucun vestige d'altération dans le cerveau ? Les annales de la science nous fournissent un assez grand nombre de faits, parfaitement observés, d'altérations profondes de la substance cérébrale, sans que pendant la vie on eût remarqué le plus léger trouble de l'intelligence. Ona vu des portionsde cerveau enlevées, des balles traverser de part en part cet organe, sans le moindre dérangement de l'esprit; tandis qu'il suffit souvent de minces filets de sang dans un point rétréci pour allumer la fièvre, exciter un délire furieux, et amener rapidement la mort. Gardons-nous de confondre l'organe avec la fonction, et c'est surtout en parlant du cerveau et de la pensée que cette distinction est importante.
y> On dira : comment comprendre quelque chose qui
SUR l'ontologie. 27i
n'est pas matière en soi, organe ou fonction? en supposant un principe spirituel chez l'homme, où réside-t-il ? l'union de la matière et de l'esprit est-elle possible? — Imitons la sagesse et la modestie de Haller qui, après tant de recherches, écrivait que l'anatomie est muette sur le siège de l'âme; ajoutons encore qu'Hippocrate en avait l'idée la plus juste, lorsqu'il la définissait : spiritum tenuem per corpus dispersum, »
On voit, par cette citation, que le sentiment du professeur Longet sur cette matière ne diffère pas de celui que j'ai exprimé et développé dans les précédents chapitres relatifs aux facultés intellectuelles.
N'est-il pas étrange, du reste, que les athées et les matérialistes en médecine, qui veulent absolument supprimer Dieu et l'âme humaine , qui tonnent sans cesse contre l'ontologie, et qui se montrent systématiquement incrédules à l'endroit des facultés animiques et vitales; n'est-il pas étrange, dis-je , que ces mêmes esprits forts admettent sans aucune difficulté et avec la foi en apparence la plus robuste, qu'i/ n'est nullement nécessaire de voir et de toucher pour croire. Ainsi, par exemple, un homme dans la force de l'âge et parfaitement sain de corps et d'esprit, meurt-il subitement en apprenant une mauvaise nouvelle, ils soutiennent, en dépit des résultats négatifs, même par le microscope, des recherches cadavériques, qu'il doit exister dans le cerveau ou ailleurs une lésion moléculaire invisible , mais néanmoins certaine à leurs yeux. L'existence de cette prétendue lésion, ils la défendent quand même contre tous les raisonnements , affirmant qu'elle ne peut pas ne pas exister, qu'il faut y rroire à priori parce que tout phénomène dans l'homme
11 p!ii
est et ne peut être que matériel, organique. Ainsi, des sceptiques qui ne veulent à aucun prix ni des êtres de raison, ni des inductions ontologiques, telles que les diathéses, les éléments morbides, que révèlent pourtant tant de symptômes significatifs, sont les premiers à faire la plus absurde des ontologies, celle qu'aucun signe ne décèle et qui répugne le plus à la raison.
Tel fut par exemple le célèbre Broussais. qui, dans ses écrits, dans ses leçons, ne cessait de tonner contre l'ontologie, et qui, dit M. Flourens, fît sur la fîn de ses jours de l'ontologie, dans le plus mauvais sens do ce mot, en se livrant avec passion à la phrénologie deGall, et en voyant partout des lésions matérielles qui n'existaient que dans son imagination.
Qu'est-ce d'ailleurs que l'ontologie, sinon cette partie si importante de la philosophie qui recherche l'essence des choses et s'efforce d'en apprécier inductivement la nature, les attributs, les quahtés par l'étude de leurs effets sensibles? Or, si cette définition est vraie, qui osera affirmer que l'ontologie ne soit d'aucune ressource pour la connaissance de l'homme sain et de Fhomme malade ! n'est-il pas évident, au contraire, n'en déplaise à Broussais et a tous ses autres détracteurs, qu'elle peut fournir, en physiologie, en patliologie, en thérapie, les données les plus précieuses? L'homme (faut-il donc le répéter à satiété?) n'est-il pas un esprit incarné, incorporé, matérialisé ? ne faut-il pas considérer en lui le physique et le métaphysique? tous les phénomènes de son organisme ne sont-ils pas mixtes comme sa nature? Pourquoi donc repousser la science, qui seule peut conduire à des inductions raisonnables sur la partie mbatantieUe de son dynamisme? Ces in-
SUR L*ONTOLOGEE. 273
ductions, d'ailleurs, on ne les base pas d'une manière absolue sur des raisonnements abstraits, mais en même temps sur les faits anatomiques, physiologiques, chimiques, et sur les expériences mêmes des vivisecteurs; je répéterai seulement, à propos de ces dernières, qu'elles ne méritent qu'une confiance limitée, parce qu'elles ont le tort grave, le très-réel inconvénient de faire confondre l'état physiologique ou normal avec l'état pathologique ou morbide. Personne ne niera, en effet, que les animaux que l'on dissèque vivants, et qui sont sous le coup de douleurs souvent effroyables y ne se trouvent réellement dans le dernier état, et que les sympathies que ces douleurs réveillent dans tout le système, n'apportent le plus grand trouble dans l'exercice des fonctions, dont V expérimentateur veut approfondir le mécanisme.
Qu'il me soit permis, avant de finir ce chapitre, de ne pas abandonner trop vite le sujet qui est tombé incidemment sous ma plume, et d'achever ma pensée sur l'ontologie et sur les services qu'elle peut rendre à la médecine. On lui rcproc/w constamment d'être la science ténébreuse des choses qui n'ont aucune réalité; mais que saurions-nous, sans elle, sur les fièvres essentielles, dont aucune école n'ose plus aujourd'hui nier l'existence, surle typhus, la peste, la fièvre jaune, la rougeole, la variole, etc., sur les éléments morbides ou affections essentielles simples, dont la théorie est journellement confirmée parla pratique, et qui compte, à Paris même, de zélés partisans? Y a-t-il, en définitive, quoique chose de plus réel que ces maladies, bien qu'elles ne soient à la rigueur, au moins sous le rappoit des causes, que des êtres de raison ? Dans les cas si nombreux et si vulgaires où l'on arrive à apprécier l'inconnu par le connu.
ne fait-on pas de l'ontologie sous le voile de la philosophie transcendantale ? Les anatomistes, les micrographes, les (chimistes, protestent à l'envi contre l'ontologie et ses raisonnements; mais qu'ils nous disent avant tout par quels moyens on peut les remplacer? Sera-ce par l'analyse chimique ? que nous a-t-elle appris jusqu'à ce jour sur les éléments morbides, les miasmes, les virus, en un mot sur les essences pathologiques; n'est-elle pas absolument muette sur ces matières? Et puis, qui oserait affirmer, même à notre époque, que la chimie est une science exacte, infaillible; que son analyse est rigoureusement vraie; qu'elle ne se trompe même pas lorsqu'elle nous présente , par exemple, l'oxygène comme un corps simple ?
Pourquoi d'ailleurs repousser si formellement l'ontologie du domaine de la médecine ? toutes les sciences n'ont-elles pas la leur? la physique elle-même est forcée d'y recourir dans plusieurs cas, notamment lorsqu'elle s'occupe des impondérables, lesquels ne sont, après tout, que des êtres de raison dont on établit l'existence par l'appréciation de leurseffets; comment donc la médecine, science toute d'observation et de raisonnement, qui est trop souvent forcée déjuger des causes par les effets, et de procéder presque toujours par induction dans l'étude des phénomènes vitaux, ferait-elle fi des enseignements ontologiques?
L'observation ayantappris de bonne heure, par exemple, que lorsqu'on respire l'air d'un marais, on s'expose à contracter une afl'ection particulière qui revient à époque, à jour, à heure fixes, et que caractérisent des symptômes invariables, constants, on s'est demandé naturellement quelle pouvait être la cause de ce phénomène. Gomme la physique d'abord, etplustardlachimic, ont gardé le silence
SUR l'ontologie. 275
surelle, n'ont rien pu démontrerdansl'airambiant, on s'est vu forcé de créer un être de raison qu'on a appelé génie, élément périodique intermittent, et on s'est laissé aller d'autant plus volontiers à personnifier ainsi cette cause occulte, qu'on a remarqué qu'elle pouvait se produire partout d'une manière adventice, là même où il n'existe ni marais ni foyers d'infection, et compliquer toutes les maladies, quelle que soit leur nature. Sans doute nous ne pouvons savoir au juste ce que peut être le génie ou l'élément dont il s'agit; mais, quel qu'il soit, son existence est un fait aussi réel que la propriété fébrifuge , antipériodique du quinquina, propriété que nous ne pouvons aussi ni voir ni toucher, et qui consiste en quelque chose que la chimie n'a pu saisir et dont la quinine est le véhicule. Le génie intermittent et la vertu antipériodique de l'écorce du Pérou sont donc deux êtres de raison qui se démontrent l'un par l'autre, par le fait même de leur antagonisme. La quinine n'est réellement que le véhicule de cette vertu du quinquina, et pas autre chose, car sa composition élémentaire est la suivante : carbone 75,52; azote 8. 11; oxygène 8,61. Or ces éléments, isolés ou combinés artificiellement dans les proportions que je viens de rappeler, ne sauraient guérir la fièvre intermittente : donc la vertu fébrifuge du quinquina et de la quinine réside dans un principe inconnu qui leur est incorporé, et qui n'estpas plus facile à saisir que le virus de la rage, le venin du serpent à sonnettes, et finalement le génie ou élément intermittent.
ni