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CHAPITRE XIV

Inductions philosophiques qu'on peut tirer de la physionomie et de la station bipède chez l'homme.— Ces deux attributs lui sont propres ; trois arguments de l'auteur en faveur de l'existence et de l'essentialité de l'âme. — Opinion de Chomel sur le rôle qu'elle joue dans les maladies et spécialement dans celles de l'estomac, etc. — La doctrine du D' Pangloss est au fond très-vraie. — Anecdote traditionnelle sur Moïse.

Marseille, octobre I8G7.

Après avoir parlé de lame el de ses facultés, je crois devoir dire quelques mots de la p/n/sio'nomie et des inductions philosophiques qu'on peut en tirer quant à la nature et à la destinée de Thomme.

Je commencerai par établir avec soin ({ue la régularité ou l'irrégularité des traits de la face ou du visage entre pour très-peu de chose dans la constitution de la physionomie, (^t fju'on peut être vertueux ou méchant avec toutes les figures, fait qui est d'observation journalière et commune. On a vu souventmonter sûr l'échafaud des scélérats couverts de crimes les plus atroces et dont la beauté plastique frappait particulièrement l'attention des spectatem-s. La physionomie n'est, à mes yeux, et ne peut être d'ailleurs que l'expression bonne ou mauvaise que lânie imprime aux visages beaux ou laids des individus, ce je ne sais quoi qui fait dire qu'un homme est loyal ou faux, énergi-

que ou faible, doux ou brutal, lâche ou courageux, bon ou méchant, etc., etc. L'histoire a consacré la laideur extrême de Bertrand du Gueschn, mais elle établit en même temps qu'il y avait en lui quelque chose qui attirait, qui lui concluait tous les cœurs, qui lui valut sans doute le titre glorieux de bon connétable: c'était sa physionomie , le reflet de sa belle âme.

L'historien espagnol de la reine Isabelle de Gastille, considérant la physionomie humaine comme je viens de le faire, a dit en parlant de cette noble femme, dont la mort entraîna celle de Christophe Colomb, son protégé et son admirateur :

uLa beauté d'Isabelle ne tenait ni aux lignes pures des traits, ni à l'éclat du teint, mais provenait surtout de l'harmonie de l'ensemble, assorti à la calme expression des pensées; et par cela même que la reine était, de son essence, un modèle angélique de constance et de chasteté, ses traits avalent reçu l'empreinte deson cime, ils en semblaient le revéteme^U extérieur et avaient résisté aux ravages des ans. San énergie, son héroïsme se montraient dans la netteté de ses attitudes; sa voix sonore et d'un timbre clair Hait mite et ferme comme sa raison. Enfin, cette noble créature formait un type merveilleux de grâce et de perfection, pour la beauté plastique comme pour celle de l'esprit et du cœur. Sa (|ualite dominante fut une sainte pudeur, à laquelle les plus graves maladies ne surprirent jamais la moindre concession.»

Lavater faisait entrer dans la physionomie toutes les circonstances qui se rapportent au ton de la voix, à la coloration de la peau, à l'attitude et au geste. En agissant ainsi, il était dans le vrai, car l'influence spéciale de l'âme

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sur ces divers phénomènes ne me paraît pas susceptible de contestation.

La physionomie — n'en déplaise aux médecins qui nous font descendre du gorille — est incontestablement et quoi qu'on en ait dit un attribut particulier de l'espèce humaine: elle est le meilleur indice de la nature purement instrumentale du corps, de l'autocratie de l'âme, qui est en nous ce que Dieu est dans l'univers, et delà diversité de ses aptitudes intellectuelles, morales, affectives, selon les individus; diversité qui est telle que si on ne rencontre pas dans le monde deux hommes qui aient exactement le même visage et la même habitude extérieure, on ne saurait trouver plus facilement deux âmes parfaitement identiques dans la vertu comme dans le vice, dans le bien comme dans le mal.

Je dirai, en passant, que cette diversité infinie desâmes est un des meilleurs arguments qu'on puisse faire valoir en faveur de la doctrine traditionnelle qui nous enseigne que la vie n'est qu'un temps d'épreuves basées sur la liberté, et que la terre n'est en quelque sorte que la salle de police des mondes habités. En effet, lorsqu'on y regarde de près, la seule lumière que l'homme puisse acquérir sur sa propre énigme est que sa nature est foncièrement mauvaise, mais avec des nuances innombrables qui établissent les différences dont je parle entre les psychologies.

L'attribut particulier de la physionomie prouve d'un autre côté que Dieu, en créant l'homme, l'avait destiné, à [exclusion de tous les autres animaux, à vivre de la vie intellectuelle et morale, et à former avec ses semblables une société. La prodigieuse variété des physionomies est en effet un des moyens qui faciUlent les agglomérations

.sociales, parles distinctions qu'elle étabht entre leurs membres, distinctions que le nom achève de rendre faciles, sans pourtant qu'il soit utile de les porter inscrites sur la poitrine, comme le faisaient dans ma jeunesse les disciples de Saint-Simon. Evidemment, si les animaux de même espèce n'ont jamais pu se former en société, pas même les singes, qui sont nos aïeux, d'après le savant D' Vogt, ce n'est pas seulement par le fait de l'infériorité de leur intelligence et parce qu'ils ne possèdent point le langage, mais encore parce qu'ils sont dépourvus de physionomie.

Le chien et le cheval, ces deux compagnons de l'homme qui le suivent au milieu du danger, le premier par affection et pure obéissance , le second par devoir et par nécessité , n'ont pas eux-mêmes, quoi qu'on en ait dit, de physionomie, ils ont seulement le regard expressif; bien que les yeux puissent déceler chez les animaux les passions douces et violentes, la gaîté ou la tristesse, la santé ou la maladie , ils sont bien loin de rivaliser avec la face de l'homme, pour l'expression de la psychologie individuelle. C'est que l'homme, créature privilégiée ici-bas, en dépit de ses imperfections et peut-être de ses crimes originels, ange déchu à qui la miséricorde de Dieu laisse ouverte la porte de salut appelée liberté, l'homme, dis-je, règne sur tous les animaux , même les plus terribles, d'abord par son génie et son industrie , ensuite par l'influence magnétique qui émane de sa face, de sa physionomie....;

Lorsqu'on réfléchit bien à cette puissance de l'homme sur les animaux, on en tire sans doute de fortes inductions en faveur de la noblesse de son origine. Mais les animaux eux-mêmes, avec leurs âmes inférieures et brutales, leur manque de prévoyance , leur privation de langage , leur

inÊm

servitude envers nous, etc., que peuvent-ils être, quel est leur but? conune nous, d'où viennent-ils et où vont-ils? Nul ne pourra jamais sonder ces mystères, que Dieu seul connaît. Tirons au moins de la destinée des animaux icibas et de la nature de l'homme cette induction que, dans la mixtion psycho-matérielle opérée par Dieu, la prépondérance a été laissée aux éléments spirituels ou psychiques; notre puissance sur les animaux les plus forts en est la preuve évidente.

Nous avons vu plus haut que le fond de la doctrine de Gall et de tous les matériahstes était que Tâme, à partir du moment de la fécondation du germe, se moulait en quelque sorte sur le corps, et que c'était ce dernier qui en créait les facultés et les aptitudes. Pour ma part, et sans me préoccuper de mon iniîmité. je professe, avec une foi profonde, la doctrine inverse , et les arguments solides ne me manquent pas pour la faire valoir: toutefois je ne vais pas, à l'imitation de Buffon, jusqu'à mettre en doute l'existence de notre corps et de la matière en général, tel que nous la voyons, pour démontrer que nous sommes âme avant tout, et que, comme tels, nous pouvons parfaitement, à ce titre, exister seuls. Loin delà ; je me tiens aussi sûr de l'existence de mon corps que de celle de mon âme, et quand on me demande si j'ai jamais vu cette dernière comme je vois la matière, j'indique la face humaine, la 'physionomie, où ce principe, cet être qui est eu nous, se reflète si manifestement. Voilà une preuve matérielle de l'existence de l'âme. Qui n'a pas admiré, àl'Exposilion universelle, la statue de Napoléon mourant? Si ce visage de marbre semble vivant , s'il impressionne à un si haut degré les personnes même étrangères à l'art plasti-

que, c'est qu'il a une physionomie qui traduit fidèlement l'état mental de la victime de Sainte-Hélène et ses dernières pensées.

Oui, l'homme seul a une physionomie ; c'est là un de ses privilèges , et une preuve de plus à ajouter à toutes celles qui démontrent la hauteur de ses destinées; mais lui seul aussi peut devenir comédien , c'est-à-dire arriver à feindre des passions, des sentiments qu'il ne ressent pas, à se donner une fausse physionomie ; il les exprime alors sur son visage comme il les reproduit sur la toile ou sur le marbre. Qu'on se rappelle ce qu'on a dit de la physionomie de Talleyrand, de Talma et de Rachel.

Les matérialistes me diront sans doute qu'ils ne sont pas du même sentiment que moi, que la physionomie n'est pas le miroir de Vàme, mais bien celui du cerveau, qui imprime aux muscles du visage, à l'aide de ses nerfs propres, des mouvements particuliers, et un cachet variable selon les circonstances. Je réponds à cela que le cerveau et moi sommes de vieilles connaissances; je l'ai eu bien souvent à nu sous mes yeux dans les amphithéâtres, et je n'ai jamais pu me faire à l'idée que cette masse pulpeuse, malgré sa prépondérance matérielle, incontestable dans l'organisme, fût réellement V homme intérieur, Vâme, le 'tnoi; partant, que son rôle dans les fonctions d'expression différât de celui d'un simple instrument. Admettre le contraire est, je ne crains pas de l'affirmer, la plus absurde des extravagances, et certes, je pourrais le démontrer ici par de solides arguments, mais dont la certitude n'exclut pas malheureusement l'aridité, et que je veux, à ce titre, épargner à mes lecteurs. Qu'il me suffise d'inviter ceux d'entre eux qui auraient l'occasion de contempler un cerveau sorti

de sa boîte osseuse, à se demander si cet organe peut produire directement et par lui-même V imagination, cette faculté qui rend poète , peintre, sculpteur, musicien, que sais-je encore ? cette faculté à laquelle nous devons V Iliade, V Enéide , Roland furieux, le Paradis perdu, la Divine comédie, la Jérusalem délivrée, et les chefs-d*œuvre de tant d'artistes célèbres dont la gloire vivra jusqu'à la consommation des siècles; cette faculté par laquelle l'homme peut voyager dans toutes les parties de l'univers qu'il a visitées, sans quitter sa chambre ; cette faculté, enfin, qui le rapproche de Dieu , puisque c'est par elle qu'il peut créer, non-seulement les monuments matériels, mais surtout les monuments intellectuels et afTectifs dont les matériaux ne peuvent se trouver que dans son âme . et qui sont sans contredit les plus sublimes de tous.

Je le répète, je ne crois pas devoir perdre mon temps à faire la démonstration de l'évidence, et je n'insisterai pas surces considérations; mon opinion, sous ce rapport, est celle de l'immense majorité des hommes qui font quelque cas de leur raison, celle de tous les vrais médecins, et toute l'argumentation des dissidents est tellement entachée de faiblesse qu'elle ne mérite pas d'être relevée. Je n'ai soulevé dans ce chapitre, je le dis encore une fois, la question de la physionomie, celle des fonctions d'expression, que pour apporter une dernière preuve au dogme de l'existence de l'âme. Qui ne sait d'ailleurs que ce dogme philosophique et religieux fut dans tous les temps l'objet des attaques les plus insensées, et qu'il leur a résisté, comme il résistera encore à celles des positivistes et des athées de notre époque, par ce seul motif que, profondément enraciné dans le cœur de l'homme, dont il encourage

les plus chères espérances et provoque les plus nobles aspirations, il ne pourra jamais enêtreextirpé .'Robespierre, ce tyran sanguinaire dont l'effrayante dictature fut la honte de nos pères, croyait à l'existence d'un Être suprême et à l'immortalité de l'âme. Comment pouvait-il concilier ces croyances traditionnelles avec son amour du sang? c'est ce qu'il est difiBcile de concevoir; mais son exemple n'achève-t-il pas de démontrer que personne ne veut icibas de la doctrine funèbre du néant, et que l'histoire entière de l'humanité n'est qu'une longue protestation contre elle? Que ceux qui en doutent rentrent en eux-mêmes, qu'ils s'examinent avec soin, qu'ils scrutent en dehors de toute influence leurs actions journalières, et ils ne tarderont pas à reconnaître à quel point leur est antipathique la doctrine du néant.

QueUe différence existe-t-il, disent parfois les positivistes, entre le corps et l'âme, ou entre la matière et l'esprit? car vous raisonnez sur ce dernier comme nous raisonnons sur l'autre; mais avec cette différence que nous pouvons lavoir et la toucher, tandis que vous êtes privés de cette certitude. Or, comment raisonner avec fruit sur une abstraction ?

Pour répondre à cette objection, je ne reproduirai pas ici ce que j'ai déjà dit ailleurs sur les êtres de raison, que la physique n'a pas hésité à admettre sur la foi de l'ontologie, c'est-à-dire en jugeant de la cause par les effets; mais je ferai un simple raisonnement dont les personnes les moms versées en philosophie sentiront, je crois, la justesse.

D'abord, je commencerai parfaire remarquer aux matérialistes que, bien qu'ils puissent toucher, voir, sentir la

matière, son essence leur est tout aussi inconnue que l'est pour moi celle de l'âme: je leur dirai ensuite que, bien que je ne puisse me faire aucune idée de cette dernière, qu'il me soit impossible de la rapporter à rien de ce que je connaisse me tiens sûr de son existence et de sa nature différente de celle du corps, auquel elle est liée si intimement, à l'aide de trois arguments également solides, du moins à mes yeux:

lo Si le corps et l'âme n'étaient réellement qu'une seule et même chose, l'homme ne serait pas incessamment eu lutte avec ses passions et ses instincts, et il n'est pas logique, il est même absurde d'admettre qu'un être simple, quelle que soit sa nature, puisse être bon et mauvais à la fois, désirer et repousser, aimer et haïr en même temps. Or cette lutte, qui ne cesse pas chez l'homme, dès qu'il a acquis l'âge de raison, par le fait du développement complet do ses sens, prouve d'une manière très-évidente qu'il est double et formé en outre d'éléments antagonistes, mais unis, mixtionnés ensemble dans un but providentiel.

2o Nous ne connaissons de l'âme que ses opérations, et nous sentons très-bien qu'elle est le mobile essentiel du corps; mais qui pourrait soutenir qu'il y ait quelque chose de matériel dans une pensée, dans celle de Dieu, par exemple, dont nul mortel ne peut se faire la moindre idée physique, qui est en un mot une abstraction qu'on ne saurait en aucune manière faire passer à l'état concret? Les actes intellectuels, moraux, affectifs, alors même qu'ils sont corporisés, c'est-à-dire interprétés, traduits par la physionomie humaine, la parole, l'écriture, le geste, la sculpture, la peinture, conservent dans leur expression même quelque chose qui sent l'abstraction d'une lieue,

mais qu'il est raisonnable de considérer comme psychomatériel, avec prédominance marquée de l'action ani-

mique.

30 Enfin, quand je vois le cadavre d'un homme mort tout à coup au milieu de la santé (je crois avoir déjà fait valoir ailleurs cette raison ) , par le fait de la colère ; lorsque je constate qu'il n'existe dans ce cadavre aucune lésion appréciable même au microscope, j'en viens immédiatement à cette idée toute naturelle que j'ai sous les yeux une machine dont le moteur est absent. Je me dis : les lois de l'alliance psycho-matérielle , qui sont fondées surtout sur l'action intermédiaire du principe vital ayant été perturbées violemment, ralliance s'est trouvée rompue,

ot la vie a cessé.

De tout ce que j'ai dit sur la dualité de l'homme et sur l'autocratie qui appartient à l'âme dans la production des phénomènes de la vie , je crois devoir conclure , avant d'aller plus loin, que les organiciens etles positivistes commettent une grande faute en ne tenant aucun compte de l'élément animique, dans la recherche des causes des maladies et du traitement respectif qu'appellent celles-ci flans la même classe, dans le même ordre, et toutes choses égales. Si les modifications que reçoit la vitalité ou4'innervation (style organicien) , de la part des agents extérieurs, (lu miheu ambiant, et qu'on appelle dans certaines écoles ' les affections essentielles simples, sont positives ^t doivent toujours être discernées avec soin par le cHnicien, à plus forte raison doit-il chercher à discerner l'élément psychique ou animique, dont l'influence, soit à l'état de santé, soit dans celui de maladie, est permanente et ne peut être mise en doute , tandis que les modifications vitales ne

sont le plus souvent que passagères ou adventices. Quiconque ne reconnaîtra pas l'importance de ces principes ne fera jamais quebalbutier, en pathologie, en thérapeutique, et se vouera à Tobscurité, aux tâtonnements et aux revers qui en sont la conséquence.

Je pourrais ici faire valoir, à l'appui de cette dernière opinion, l'autorité des plus grands cliniciens de toutes les Ecoles; mais je me bornerai à m'appuyer sur celle de Chomel naguère l'une des lumières de l'École de Paris. Voici ce qu'il nous dit en effet, dans son Traité des dyspepsies :

«L'occupation sérieuse de l'esprit est, pendant le travail de la digestion, une des circonstances les plus propres à l'entraver : après ses repas, l'un se met à son bureau pour faire sa correspondance, vérifier ses livres; l'autre se rend au Palais pour juger ou plaider, ou dans son étude pour y examiner des dossiers ; le professeur se rend à sa faculté ou à son collège pour y faire des examens ou des cours; le prêtre va s'asseoir dans sa chaire ou dans son confessionnal, le médecin dans son cabinet

»Plus l'application de l'esprit est forte et prolongée, plus grande est aussi son influence. »

Ailleurs il dit : «Les inquiétudes vives, les grandes peines morales, les chagrins surtout, dans un cœur de père ou de mère, de fils ou de fille, de femme ou de mari , de frère ou de sœur, exercent une action non moins forte et contre laquelle la médecine est désarmée . G' est surtout à ces malades qu'une vie consacrée à cette charUé active qui porte sa récompense avec elle, et qui chaque jour est plus douce à qui la pratique, devient un moyen puissant de rétablir une santé profondément altérée ; cette voie est large et ouverte à

tous; chacun, selon ses dispositions, peut y marcher seul; je puis affirmer, médicalement parlant, que ce sera temps et argent bien employés et placés à gros intérêts, surtout lorsqu'on persévère dans cette voie. On y trouve le meilleur remède possible au défaut d'exercice, à ce désœuvrement de l'esprit et du cœur que nous avons signalé comme une des conditions les plus dangereuses pour tous, et surtout pour les personnes dont le système nerveux est vivement impressionnable et les organes digestifs faibles et irritables.»

A cette théorie on reconnaît le vrai médecin, le médecin philosophe, toujours à cheval en quelque sorte sur la dualité de l'homme, sur la source des saines et rationnelles indications, et qui se montre parfaitement convaincu de ce principe clinique, qu'avec une bonne hygiène physique et morale, le clinicien est souvent mieux armé contre les maladies qu'avec les saignées, les vésicatoires et tout l'arsenal des drogues pharmaceutiques.

L'homme, en dehors de l'attribut de la physionomie, en possède encore en propre un autre, qui n'est pas moins significatif; je veux parler de la station bipède.

Cette station, en effet, est encore un chef-d'œuvre de cette Nature qui se montre si admirable, si grande, dans les choses en apparence les plus vulgaires, semblant prendre à tâche, par là, de confondre , de réduire au silence ses détracteurs, c'est-à-dire la cohorte des matérialistes et des athées, toujours prête à la calomnier, à en décliner

l'intelligence.

Comment ne pas être saisi d'étonnement lorsqu'on constate à quel point les lois de l'équilibre ont été observées,

et avec quel succès elles ont été appliquées, pour que la station sur les deux pieds, si délicate, si scabreuse en elle-même, fût solidement assurée? Quoi de plus phénoménal que cette station, dont personne ne s'occupe, mais dont tout le monde profite, sans s'arrêter à son caractère merveilleux ! Je ne saurais certes faire ressortir ici toutes les circonstances, tant actives que passives, qui de la tète aux pieds maintiennent dans un état permanent de fixité toutes nos articulations, même les plus mobiles, et je ne peux que renvoyer les curieux aux ouvrages d'anatomie qui ont traité de cette matière. Là, on pourra comprendre comment la tète est maintenue sur la colonne vertébrale, et ses divers mouvements assurés, en dépit de son poids si considérable, par des muscles dont l'action a été calculée avec une admirable justesse; comment l'épine dorsale, elle-même chargée du poids delà tête, et sur laquelle pèsent aussi les membres supérieurs pendants sur les côtés de la poitrine, forme un tout immobile dont la base moyenne de sustentation est dans le bassin, qui à son tour maintient sohdement sa fixité entre la colonne vertébrale et les cuisses; comment ces dernières, chargées du poids de toutes les parties précédentes, letransmettent aux jambes, qui transmettent enfin médiatement, à l'aide des pieds sur le sol, dernière base de sustentation, le poids formé par la totahtédu corps? C'est surtout en calculant avec soin toutes les forces, tous les leviers, tous les points d'appui, en un mot tous les éléments de notre station bipède, qu'un de nos élèves de l'École polytechnique pourrait s'assurer que la nature est le plus habile et le plus savant des mathématiciens.

Je ne ferai ici, du reste, qu'appeler l'attention sur la merveilleuse organisation de la main et du pied de l'homme:

elle a été, dans tous les temps, l'objet de la méditation des philosophes, qui en ont tiré des inductions morales d'une haute portée. C'est à la main en particulier que l'homme doit une grande partie de sa supériorité sur les animaux, et son adresse insigne dans les divers arts. Anaxagore la considérait comme la seule source de l'intelligence : mais en admettant ce principe, évidemment faux, il prenait l'effet pour la cause, ainsi que le démontra Aristote: la main humaine, quelque admirable qu'elle soit dans son organisation et dans ses œuvres, n'est que l'instrument de l'intelligence. Les singes, en effet, ont quatre mains au lieu de deux; l'idiot a des mains le plus souvent irréprochables sous le rapport de leur construction physique, mais qui demeurent inutiles faute d'intelligence.

Je ne m'étendrai pas davantage sur ces considérations; je ferai remarquer seulement que le hasard, en calculant avec tant de justesse la station bipède, et en construisant, parla seule intelligence des atomes matériels, un œil, une oreille, un appareil olfactif , etc., etc., se serait montré la moins aveugle des divinités. Après de tels miracles, il n'y aurait plus aucun motif de repousser l'hétérogénie ou géncrni ion spontanée, dont je compte parler dans un prochain chapitre, et que l'on s'est efforcé dans ces derniers temps de remettre en honneur. Je terminerai celui-ci par quelques réflexions philosophiques et une petite anecdote.

J'ai dit un peu plus haut que la nature humaine était essentiellement mauvaise. Je ne crois pas que cette assertion me fasse accuser de pessimisme par ceux de mes lecteurs qui ont observé le spectacle que donne incessamment l'humanité, soit dans la famille, soit dans la société; c'est même à sa seule perversité qu'il convient de rapporter la prédo-

minance du mal surla terre, prédominance qui est naturellement le cheval de bataille des matérialistes et des athées.

Mais j'ai fait déjà valoir dans plusieurs de mes écrits, notamment dans mon dernier travail de la question sanitaire* , que la puissance du mal ici-bas, outre qu'elle tenait àla perversité naturelle, originelle, de l'esprit incamé qu'on appelle l'homme, avait sans doute un caractère providentiel, que le mal n'était au fond et ne pouvait être que le critérium du bien.

On demeure convaincu de la vérité de ce dernier principe, lorsqu'on s'efforce de remonter dans le passé et de saisir quelques anneaux de la longue chaîne des événements humains et des actions individuelles qui les suscitent, les préparent fatalement, presque toujours au plus grand profit de la justice et de la vérité. Les familles illustres, princiéres, qui possèdent leur généalogie et leur histoire propre pendant une longue suite de siècles, peuvent facilement se convaincre de l'exactitude de ce principe, et il est probable, par exemple, que si le dernier des Stuarts, qui est mort sous la pourpre romaine, avait été interrogé sur la cause première des malheurs inouïs qui s'acharnèrent en quelque sorte sur sa famille, non-seulement il aurait indiqué ces causes avec facilité, mais il aurait démontré encore qu'elles n'auraient pas pu ne pas porter leurs fruits.

Les Israélites possèdent une tradition relative à Moïse, qui vient à l'appui à la fameuse doctrine du D' Pangloss, dont le fond est, personne ne l'ignore, que tout va pour

' De la réforme sanitaire, des événements providentiels qui l'ont amenée, des causes humaines qui en retardent l'application. Montpellier, 1867.

Je mieux dans le meilleur des mondes. Un jour, disent-ils, notre grand prophète ayant une entrevue avec V Éternel, osa lui faire quelques observations critiques sur sa manière d'administrer le monde, et spécialement sur l'étrange distribution de sa justice. Dieu, sans relever le moins du monde ces observations, et sans montrer d'ailleurs le moindre courroux, ordonna aussitôt à Moïse de regarder en bas au fond d'une plaine : les yeux du prophète, obéissants, tombèrent d'abord sur une source d'eau jaillissante où un soldat descendu de cheval, et très-altéré sans doute, buvait avec avidité; dès qu'il se fut remis en selle et qu'il eut continué son chemin, arriva un jeune adolescent qui but également, mais qui, ayant aperçu à ses pieds sur le gazon une bourse pleine d'or qu'avait laissé tomber le soldat, la prit et s'en alla. — Après l'enfant vint un vieillard, qui après s'être rafraîchi s'assit près de la fontaine pour se reposer ; mais au même instant le soldat revient chercher sa bourse, la réclame au vieillard, qui proteste qu'il ne l'a pas vue. Alors le soldat tire son glaive du fourreau et tue le pauvre innocent, convaincu que lui seul peutl'avoir volée. A cette vue, Moïse saisi d'horreur tomba la face contre terre, tandis que Dieu lui disait : Ne sois pas surpris de ce crime et ne demande pas pourquoi le Juge de l'univers l'a permis; mais sache que ce vieillard avait assassiné le père du jeune garçon qui a pris la bourse, et que celle-ci avait été volée.

ISrOTE

Ce que j'ai dit en divers endroits de ce livre, sur la tendance des matérialistes à rabaisser Thomme au niveau des brutes et à méconnaître son immense supériorité sur elles, est justifié par le document suivant, que j'extrais de l'ouvrage intitulé: Principes de In philosophie naturelle, dans lequel l'auteur s'est efforcé de déterminer les degrés de certitude des connaissances humaines. Comme cet ouvrage es; de beaucoup antérieur à celui de Moscati, dont j'ai parlé dans mon introduction, et que j'y retrouve les mêmes idées saugrenues sur notre consanguinité avec les singes sans queue, je suis forcé d'admettre qu'il y a un plagiat de la part de ce médecin.

c Errant au premier moment de sa fonnation (lisez : lorsqu'il sortit de terre comme un champignon), dit l'auteur de ce livre qui a gnrdé l'anonyme, l'homme était mû comme les autres animaux par des sensations différentes; sa constitution physique lui fit également contracter différentes habitudes, qu'il a conservées jusqu'au moment où l'étal social a détruit chez lui toute inclination naturelle.

^U analogie dit qu'il était fruçiiuore et né pour se nourrir de fruits et de semences comme le singe, dont il n'est que la première espèce ; comme lui il marchait à quatre pattes dans ces premiers temps : pour lors il s'appuyait sur les orteik; qui, n'ayant pas été gênés par les chaussures, étaient beaucoup plus allongés. (Voilà une question bien vite li s'cbée, comme o:i le voit.) Sa lêtc était oblique à l'épine, et sa face toujours à peu près perpendiculaire à l'horizon, parce qur le corps des vertèbres cervicales et leurs substances interverlébrak'> avaient plu> d'épaisseur que leur arriére-train. Il s'éleva ensuite quelquefois sur ses pieds, et cela pour atteindie à une plus grande hauteur et prendre quelques fruits; cette attitude répétée souvent lui devint si familière qu'il ne se tint plus autrement, et elle causa des changements dans toute sa constitution. >

il est évident que l'auteur, qui semble avoir assisté à l'évolution progressive de l'homme primitif, fait k)n marché drs merveilles de

la station bipède, que je viens de faire ressortir dans ce chapitre ; il est impossible de se montrer plus sans-façon.

Un peu plus loin, après avoir annoncé qu'on vient dé trouver un singe qui a le nez exactement fait comme celui de l'homme, ctrcmstance qui achève de porter la conviction dans son esprit, il ajoute : « L'homme était couvert de poils comme les autres animaux ; les hommes robustes en ont encore beaucoup au dos, à la poitrine, sur les bras et sur les cuisses. On a même remarqué (importante et profonde remarque) qu'ils étaient disposés comme chez le singe. Durcste, l'orang-outang a déjà peu de poils, surtout à la partie antérieure du corps, et peut-être dans peu de temps sera-t-il au même point que l'homme. >

Après avoir expliqué que les premiers hommes durent naître entre les tropiques auprès des singes, et mener pendant les premiers temps le même genre d^ vie qu'eux, prenant leur sommeil sur des arbres, sur la verdure ou dans des endroits couverts, ne s* occupant de leurs femelles (sic) que pendant la saison du rut, dont il ne fixe pas l'époque d'ailleurs, et qu'il admet sans tenir aucun compte du fameux axiome de Bt»aumarchai3 : Boire sans soif et être amoureux en tout temps sont les deux attributs qui distinguent l'homme de la bête ; après avoir, dis-je, émis toutes ces énormes excentricités, l'estimable auteur des Principes de la philosophie naturelle, — que j'ai le bonheur de posséder dans ma bibliothèque, et dont je me procure volontiers la lecture lorsque je m'ennuie, ce qui arrive très-rarement, — nous apprend comment la société humaine fut enfin constituée après des milliers de siècles, et c'est ici surtout qu'il devient véritablement admirable :

«Le souvenir du plaisir que les hommes trouvèrent dans la compagnie de leurs femelles a été la cause de la naissance des grandes sociétés qui ont tant intrigué les philosophes ; et ce souvenir a en même temps développé les qualités affectives de l'espèce, engendré la cbariié, la pitié, et fait sentir le besoin d'un langage; car l'homme des temps primitifs ne pouvait qu'exprimer par des sons variés de sa voix lis dilTérents sentiments dont il était affecté ; il lui était impossible de faire connaître jusqu'à un certain point quels étaient les objets qui lui causaient ces sentiments quoiqu'il les connût très-bien ; « car il dis-

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